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-The Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de l'Histoire, by
-Giambattista Vico
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire
- traduits de la 'Scienza nuova'
-
-Author: Giambattista Vico
-
-Translator: Jules Michelet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43307]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- PRINCIPES
-
- DE
-
- LA PHILOSOPHIE
-
- DE L'HISTOIRE,
-
-
- TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_
-
-
- DE J. B. VICO,
-
-
- ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,
-
- par Jules MICHELET,
-
- PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.
-
-
-
-
- À PARIS,
- CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
- RUE DE TOURNON, Nº 6.
-
- 1827.
-
-
-
-
-AVIS
-
-DU TRADUCTEUR.
-
-
-Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
-traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
-principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des
-nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).
-Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années
-1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus
-souvent, et que nous avons suivie.
-
-«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle
-des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
-suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
-l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux
-de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions
-sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre
-sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout
-d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par
-la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne
-pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant
-les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
-heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.
-Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
-étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités
-innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans
-l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque
-importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin
-sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
-due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où
-ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps
-n'est pas encore venu.
-
- * * *
-
-On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
-complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va
-que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce
-morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la
-_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,
-tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la
-tradition.
-
- * * *
-
-Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.
-Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.
-
-M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien
-voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
-extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui
-met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières.
-On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en
-efface le souvenir.
-
-Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
-Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.
-Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
-professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction
-française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière
-satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle
-le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.
-
-
-
-
-DISCOURS
-
-SUR
-
-LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.
-
-
-Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par
-Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
-mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
-en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
-réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de
-l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;
-essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
-nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce
-qu'elle s'adressait au nôtre.
-
-Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et
-ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard
-en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen
-du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,
-par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la
-philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien
-des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
-un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et
-que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
-se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété
-dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,
-dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
-lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde
-intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits
-historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le
-vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
-l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude
-de l'homme celle de l'humanité tout entière.
-
-Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue
-éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
-historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
-moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en
-chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à
-examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme
-scientifique.
-
-Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico
-nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au
-commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de
-cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé
-conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
-cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue
-d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie.
-Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
-n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu
-y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la
-cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique
-invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent
-recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
-moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la
-religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
-et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
-fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale
-particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait
-caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école
-pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale
-et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange
-de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
-accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au
-dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
-seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia
-rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on
-devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances
-qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait
-l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
-éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
-philosophie et l'histoire, la science et la religion.
-
- * * *
-
-Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même
-ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception
-de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que
-l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne
-pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.
-
-JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut
-l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la
-scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il
-aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique
-du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa
-cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
-après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
-neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle
-solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son
-génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la
-jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin
-Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par
-son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite
-bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être
-la première idée de la _Science nouvelle_.
-
-«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit
-comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que
-dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la
-méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et
-de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si
-heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la
-Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des
-cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient
-préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,
-avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
-Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les
-lettres étaient également languissantes.»
-
-C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
-impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre
-l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
-s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
-soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis
-que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
-précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
-Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et
-de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
-critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à
-la renaissance des lettres.
-
-Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,
-non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,
-mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,
-et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
-où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle
-des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la
-première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été
-attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les
-études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de
-réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle,
-l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le
-moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand
-esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme
-cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut
-pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à
-Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un
-esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité.
-Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la
-méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir
-que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la
-méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps
-désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
-mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une
-méthode diverse selon la nature des choses.»[2]
-
-[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas
-animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
-les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
-université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec
-tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]
-
-[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où
-l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex
-originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.]
-
-Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel
-et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les
-ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce
-sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les
-opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système.
-L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de
-jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué
-par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
-de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se
-découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de
-métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins
-faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
-le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science
-nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
-et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie
-des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
-le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
-Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation
-romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.
-
-[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté
-les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
-une traduction.]
-
-Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
-favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
-ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,
-le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la
-sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
-Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
-cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une
-base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des
-évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
-abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
-généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son
-système de droit universel la philosophie et la théologie, en les
-appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
-sur celle des langues.»
-
-La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son
-système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant:
-«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à
-trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
-l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit
-de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu,
-retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la
-fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était,
-disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
-afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
-discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait
-été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie
-philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer
-toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés:
-_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
-du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord
-de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit
-paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à
-Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.
-
-[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,
-nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
-cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam
-existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,
-de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:
-quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in
-partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:
-in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ
-proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ
-arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
-ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de
-divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
-cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
-demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ
-hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,
-origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
-constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum
-tenebras esse et errores.]
-
-Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de
-doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
-1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à
-la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de
-nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition
-de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
-l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la
-forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la
-première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
-infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans
-celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le
-génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées
-particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
-sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,
-malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
-néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,
-présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre
-poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en
-l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on
-va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que
-l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
-davantage à un public français.
-
-[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa
-méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel
-(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est
-que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour
-descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des
-premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais
-dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis
-tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la
-Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans
-l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les
-séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
-eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la
-séparant des principes des idées et des principes des langues».
-_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec
-d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
-Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit
-pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,
-que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus
-dans les éditions suivantes.]
-
- * * *
-
-Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
-moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous
-retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations
-les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs
-révolutions politiques, dans celles du langage, une marche
-singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des
-accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les
-premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit
-dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le
-cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la
-nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire
-de l'humanité.
-
-Elle tire son unité de la religion, principe producteur et
-conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie
-naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une
-démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets
-par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
-gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin
-plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
-nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans
-l'uniformité des idées divines?
-
-Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
-perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
-principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La
-science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de
-mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et
-leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on
-connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se
-ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,
-alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les
-sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion
-avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
-cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère
-d'homme, et se séparant de l'humanité.
-
- * * *
-
-La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la
-philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
-philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.
-La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;
-la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les
-faits au caractère de vérités universelles éternelles.
-
-Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui
-dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa
-nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école
-de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux
-épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent
-au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
-nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
-s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
-notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois
-principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité
-de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité
-de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits
-historiques: institution universelle des religions, des mariages et
-des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un
-caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_
-(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
-generis humani_.
-
-La philologie, science du réel, science des faits historiques et des
-langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la
-philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est
-incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
-nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
-vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une
-classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens
-commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
-commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde
-social.
-
-Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
-quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes
-locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les
-peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout
-ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
-idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
-comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit
-dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
-N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en
-supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il
-est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les
-moeurs des nations.
-
-Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans
-le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui
-a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
-noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
-chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est
-sociable, puisqu'il reste en société_.
-
-Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la
-civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin
-ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette
-division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
-surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
-classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être
-précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une
-langue hiéroglyphique ou sacrée.
-
-Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les
-causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être
-recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait
-mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain
-y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous
-essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés
-nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous
-restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne
-pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à
-les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la
-civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la
-vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs
-sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers
-hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une
-sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose
-les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
-Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme
-les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous
-rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui
-rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
-âges.
-
-Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle
-Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
-que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
-les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie
-sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la
-taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
-artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)
-
-Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
-tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
-Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
-phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,
-plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire
-comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est
-fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants
-effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et
-la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
-_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille
-de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.
-
-L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
-autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
-dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les
-individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
-l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la
-raison, et de celle-ci à la religion de la foi?
-
-Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
-critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de
-civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis
-par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude
-invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
-premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme
-ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
-l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus
-naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.
-
-L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,
-imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en
-proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après
-lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.
-
-Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
-vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par
-signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes
-de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
-signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par
-laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.
-L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
-divination, théologie mystique, mythologie, muse.
-
-Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la
-nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités.
-Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses
-immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans
-aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de
-l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela
-qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
-créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le
-dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc
-poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en
-épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage.
-(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)
-
-C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde
-invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par
-la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges
-une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
-Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes
-l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans
-l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le
-_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]
-
-[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III
-v., p. 216 édit. Lefebvre.]
-
-Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs
-pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire
-_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
-_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère.
-Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
-Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
-peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
-par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour
-ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent
-dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
-qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes
-furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
-été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
-sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de
-commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
-système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un
-âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt
-que _raisonnées_.
-
-Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
-_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui
-lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
-signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette
-langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la
-discipline militaire. Transportée dans la langue articulée,
-elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En
-général la métaphore fait le fond des langues.
-
-Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
-étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des
-choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:
-_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens,
-_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les
-_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et
-les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe
-étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays
-barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils
-leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
-combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des
-langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
-doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
-_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont
-tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.
-
-La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
-noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
-homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
-_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui
-semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour
-l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des
-premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il
-remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de
-former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les
-héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
-notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières
-idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et
-peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel
-individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient
-entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai
-poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le
-_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_
-aussi bien que l'Achille de l'Iliade?
-
-Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms
-propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les
-commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
-Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un
-Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette
-partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de
-la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce
-héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul
-sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le
-représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège
-admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le
-temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils
-semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que
-l'antiquité en ait fait des dieux?
-
-Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme
-les expressions de tel caractère national à telle époque, comme
-désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
-société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie
-populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés
-disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense
-luit dans la ténébreuse antiquité.
-
-Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
-et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des
-convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se
-sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est
-que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y
-reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des
-opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en
-effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
-bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
-La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
-mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa
-vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut
-long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère
-fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
-recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville
-en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des
-dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
-souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de
-leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
-vers.
-
-Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants
-improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
-trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
-bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
-Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à
-la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?
-le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?
-
-Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable
-puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité
-sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et
-de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie
-d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse
-n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui
-inspirent la poésie?
-
-Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:
-c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des
-poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
-titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs
-systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses
-fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,
-et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.
-
-Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été
-poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces
-tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les
-inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les
-épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les
-choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il
-est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans
-la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers
-précédèrent la prose.
-
-Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car
-le langage de la première est tout concret, tout particulier. La
-poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut
-aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans
-l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,
-elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement
-idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge
-_humain_ de la poésie.
-
- * * *
-
-L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant
-découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes
-d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
-premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
-l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque
-les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,
-l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà
-mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était
-exprimé en langue héroïque.
-
-Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,
-effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se
-réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
-vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une
-compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de
-famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore
-toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,
-ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères
-et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
-dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des
-premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
-les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent
-préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais
-ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances
-divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs
-enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à
-un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.
-
-Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les
-dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une
-superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré
-leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
-inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
-leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du
-monde; l'athéisme n'a rien fondé.
-
-Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par
-le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des
-biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
-échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
-situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
-urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
-violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,
-nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la
-vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les
-héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient
-appelés enfans de la sagesse, etc.
-
-Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la
-religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,
-particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à
-condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,
-devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et
-demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où
-les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient
-toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine
-des _clientelles_ et des _fiefs_.
-
-Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de
-_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de
-leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des
-auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_,
-_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
-des terres, qu'ils tenaient des nobles.
-
-Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les
-rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur
-ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la
-cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la
-guerre et la religion.
-
-Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis,
-polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
-d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
-et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur,
-les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
-dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux
-plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens
-combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et
-ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
-particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
-l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette
-violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une
-généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie,
-auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par
-des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les
-privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité,
-sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques.
-
- * * *
-
-Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous
-rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
-Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
-seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence
-varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
-historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
-en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
-avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits
-isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
-antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de
-mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.
-
-Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en
-haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les
-oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une
-autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.
-Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes
-étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils
-trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
-jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la
-connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans
-l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le
-respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
-les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies
-requises avaient été accomplies.
-
-Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient
-ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
-témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
-se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur
-cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre
-un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
-bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
-caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les
-ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
-étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char
-des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter
-Férétrien, et delà immolés.
-
-Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les
-républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
-de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le
-duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne
-s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement
-juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
-héroïque_ fut celui de la force.
-
-La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
-parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la
-religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
-religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et
-qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules
-parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les
-premières, et la superstition de ces formules fut inflexible,
-impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
-Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
-Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere
-malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces
-temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de
-moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité
-naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce
-que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de
-conservation pour la société.
-
-La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
-l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but
-d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
-jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le
-droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
-consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
-cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent
-de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les
-appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de
-l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le
-secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques
-aristocratiques.
-
-Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de
-général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport
-qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après
-lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
-particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed
-scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_.
-Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le
-droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce
-dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une
-justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente
-serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent
-demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
-faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.
-
-À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les
-aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus
-en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts
-privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous
-les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
-intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des
-intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
-particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
-patriotisme.
-
-Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre
-les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de
-l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les
-citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
-ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,
-leur dicte les mêmes lois.
-
-Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui
-subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
-pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie
-et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
-général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
-il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.
-
-Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne
-considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais
-comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
-héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son
-tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois
-populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles
-ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres
-civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
-s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
-le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
-de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_
-(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la
-monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
-imperium unius accepit_.
-
-Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être
-gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au
-moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement
-est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
-il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie
-est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps
-de la civilisation la plus avancée.
-
-Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines
-moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
-premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
-les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des
-droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si
-avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot
-d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.
-
- * * *
-
-Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
-conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois
-gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et
-commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme
-la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire
-consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit
-arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.
-
-Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors
-un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses
-passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
-soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
-lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux
-meilleurs l'empire du monde_.
-
-Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation
-ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il
-faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
-Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt
-privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
-plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière
-période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
-première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;
-celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
-défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en
-embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
-voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_,
-la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.
-
-Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par
-l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent
-forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à
-force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse
-disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
-insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
-connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux,
-le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
-culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la
-piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice,
-et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.
-
- * * *
-
-C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société
-européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
-humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait
-établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
-puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine
-sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui
-menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au
-nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient
-également à l'auteur de la religion son divin caractère.
-
-On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit
-les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur
-leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
-militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres
-pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les
-déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints,
-protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs
-reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
-canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par
-les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la
-dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les
-infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
-chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection
-qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
-escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des
-chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du
-monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
-point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques
-furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
-sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
-retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la
-plus haute antiquité.
-
- * * *
-
-Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre
-humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes
-et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
-conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des
-nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la
-sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,
-auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus
-glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile;
-et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en
-durée à la république de l'univers!
-
-Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,
-elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de
-la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une
-sagesse au-dessus de l'homme....
-
-Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
-sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons
-donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
-eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
-moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
-supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées.
-Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
-plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent
-le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et
-l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de
-leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre
-dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la
-servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre
-tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un
-monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets
-par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un
-peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire
-elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix
-de la société renaît de ses cendres.
-
- * * *
-
-Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous
-l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
-suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses
-principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
-connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
-
-La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première
-édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
-autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.
-Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans
-cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on
-l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus
-distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
-ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
-compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
-_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
-Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal
-de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de
-Naples.
-
-Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à
-composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
-solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était
-né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de
-rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez
-lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la
-Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.
-
-Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin
-d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée
-réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules
-de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était
-un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
-heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
-un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:
-_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les
-filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé
-d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
-cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
-de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.
-
-À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
-s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son
-fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui
-succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
-languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses
-infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
-quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il
-ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
-après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les
-psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.
-
-Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il
-supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une
-lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles
-yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai
-fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
-n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du
-siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
-donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
-trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
-composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met
-au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
-sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
-qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.»
-
-Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes
-qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à
-espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les
-chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les
-cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà
-dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement
-aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par
-sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des
-notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec
-l'inscription suivante:
-
- AU TIBULLE CHRÉTIEN
- AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE
- JEAN BAPTISTE VICO
- POURSUIVI ET BATTU
- PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
- ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE
- PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS
-
-[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
-qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces
-adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
-comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque
-nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.
-C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
-ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre
-disait:
-
-«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
-m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7]
-
-[Note 7:
-
- _Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
- Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._]
-
-
-
-
-APPENDICE DU DISCOURS.
-
- Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
- ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou
- simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages
- qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.
-
-
-Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que
-nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.
-
-Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
-écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date
-d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit
-beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il
-mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.
-«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique
-et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité
-d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé
-ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les
-subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre
-l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.
-
-Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le
-professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa
-vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les
-maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et
-généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à
-observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les
-termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les
-interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les
-interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de
-ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
-avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par
-celle de la langue latine.»
-
-Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf
-années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans
-où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la
-route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée
-d'avance.
-
-D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
-l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
-droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire
-plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer
-les origines historiques du droit romain et en général du droit des
-nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins
-conforme à la saine doctrine de la Grâce.»
-
-Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
-d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
-comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
-le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il
-associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et
-Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était
-lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en
-observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la
-troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
-sur le livre même.
-
-Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des
-moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,
-il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu
-citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans
-cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était
-qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art
-dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à
-la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que
-la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un
-petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice
-métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on
-n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»
-
-La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de
-profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation
-de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique
-du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle
-du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée
-éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à
-cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la
-justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa
-législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de
-Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans
-la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans
-la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de
-tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa
-métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
-homme.»
-
-Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont
-le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des
-épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs
-jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se
-proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il
-admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points,
-comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également
-les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique
-expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine;
-mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
-rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»
-
-Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
-mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il
-ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître
-la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves
-un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et
-à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
-historiens et des poètes?»
-
-De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on
-a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître
-dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
-solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute
-indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se
-détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour
-mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
-le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de
-langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
-critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les
-premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère,
-par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La
-décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à
-paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
-_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
-lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer
-dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
-l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec:
-autodidaskalos], _le maître de soi-même_.
-
-On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins
-cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point
-gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
-refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la
-même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait
-de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande
-d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans
-les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).
-
-Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
-dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir
-dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
-généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile;
-il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre,
-des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»
-
-Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une
-forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
-dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
-ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la
-puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde,
-l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de
-faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez
-ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à
-vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité,
-prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
-naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la
-raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par
-corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi,
-criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre
-cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre
-intérieure.
-
-1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la
-république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables
-lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et
-l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien
-général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les
-sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707.
-La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser
-dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous
-indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
-discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en
-entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des
-Opuscules de Vico.
-
-Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables
-encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ
-atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
-etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité
-de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la
-_Science nouvelle_.
-
-Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De
-antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_,
-1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De
-sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de
-la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les
-étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans
-celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
-avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première
-seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît
-n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à
-Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis
-animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je
-n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé.
-Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du
-calorique et du magnétisme.
-
-Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les
-ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science
-nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la
-signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
-langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
-_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et
-_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de
-la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume,
-montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond,
-l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le
-plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de
-l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
-publication.
-
- * * *
-
-Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto,
-Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal
-Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés.
-Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça
-d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la
-vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur
-l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une
-correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
-lettres.
-
-Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
-Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses
-idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du
-_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le
-premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta,
-«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes
-l'ouvrage d'un hérétique.»[8]
-
-[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
-qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui,
-dit-il, était son ami.]
-
-Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi
-juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
-de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples,
-l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
-vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
-longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient
-qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui
-avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
-principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation
-courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
-suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute
-nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
-l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en
-fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la
-gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
-d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
-serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea
-qu'à compléter son système.»
-
-Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les
-dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin
-de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se
-trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note
-suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent
-Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse
-de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
-à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il
-a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
-doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au
-seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple
-gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut
-ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_
-de Frascator.
-
-Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte.
-Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur
-le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut
-réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient
-rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à
-sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait
-Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et
-exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la
-congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit
-de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
-congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
-pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
-malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église
-métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de
-l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de
-son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa
-sépulture.
-
-Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789.
-Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
-l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
-membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château
-de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque
-peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il
-travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
-
- * * *
-
-Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
-l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
-juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
-lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
-Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une
-lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
-Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
-8.
-
-Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité
-de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
-entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance
-de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir
-deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode
-négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de
-faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses
-facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage
-une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le
-résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science
-nouvelle_, qui parut en 1725.
-
-La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les
-catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico
-d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait
-un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans
-lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de
-l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
-mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion
-chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la
-Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
-Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]
-
-[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques
-venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
-in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science
-nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
-montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire
-sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
-fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il
-reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après
-la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
-d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
-partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez
-curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
-mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et
-particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
-bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p.
-139), dont on jeta, les cendres au vent.
-
-M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science
-nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821.
-
-Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations,
-qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico
-à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il
-avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure.
-Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui
-à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont
-le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
-la lecture du livre suffit pour la réfuter.]
-
-On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique
-qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme
-synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées
-de la première comme de principes établis, et les exprime en formules
-qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
-
-Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion
-augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
-publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
-depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son
-fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
-l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels
-elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
-le texte auquel il n'osait toucher.
-
-La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
-ces additions.
-
-Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:
-_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table
-chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er
-livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé
-ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico
-avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis
-d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette
-explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de
-pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de
-la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique
-en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle
-en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes
-duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
-pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la
-torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes
-de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
-les balances, etc., désignent autant de parties du système.
-
-C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
-plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
-traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
-latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan
-(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
-182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté
-l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
-partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au
-temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de
-stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les
-dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi
-infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré
-ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.
-
-Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
-40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
-Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
-133, 138-140, 143-4.
-
- * * *
-
-Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les
-ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
-ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus
-linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
-Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
-principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions
-de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée,
-en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière
-l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
-1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
-1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur
-des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
-les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons
-trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
-faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu
-remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées
-récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio
-Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.
-
-Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits
-en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa
-vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico,
-y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
-et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
-fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
-158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres
-pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
-des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi,
-vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
-d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison
-remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
-guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de
-la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple
-de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_.
-
- * * *
-
-Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
-lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un
-article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes
-avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux
-lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D.
-Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit
-du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière
-éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
-trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
-divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
-paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi
-les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720.
-Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse,
-Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve
-le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
-bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
-jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
-mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
-nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
-d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
-de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment
-pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
-dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
-ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
-l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
-qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au
-même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ
-sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un
-système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
-est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
-géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
-celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
-humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
-conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
-sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à
-la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes,
-mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose
-pour le géomètre comme pour Dieu.»
-
-Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une
-haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les
-principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur
-célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des
-Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
-qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
-Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une
-longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
-Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
-humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une
-tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico
-était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo
-Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio,
-professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit
-sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
-de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours
-_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
-qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.
-
- * * *
-
-Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
-que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi
-sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des
-modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que
-le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une
-analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.
-
-Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de
-la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité
-de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent
-sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré
-par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
-plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble
-facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le
-panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort
-d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
-épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science
-nouvelle_, dans la bouche de Junon.
-
-Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un
-sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de
-vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À
-travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y
-démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore
-aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et
-modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme,
-(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le
-prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans
-doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait
-l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!...
-Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà
-dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse
-point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
-honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies,
-présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en
-prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal
-Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
-«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les
-maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et
-ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
-l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a
-conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du
-monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles
-par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô
-noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux
-âges futurs, l'infortuné Vico!»
-
- * * *
-
-Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur
-et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait
-la gloire d'un savant ordinaire.
-
-1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
-Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
-funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
-felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
-orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
-oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
-Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum
-nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque
-jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap.
-Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._
-
-1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis
-augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
-cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
-natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir
-_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé
-par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un
-adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
-la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial,
-dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet
-opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
-courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards,
-détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
-vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus
-d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
-où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend
-cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que
-le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
-nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le
-principal corollaire.
-
-1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
-infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
-cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De
-mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont
-parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne
-craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des
-connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut
-développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné
-à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et
-dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
-composition très rapide, est surtout remarquable par la
-chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant
-soixante-quatre ans.
-
-Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
-belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables:
-Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
-de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées
-impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
-l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
-Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par
-ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.
-
- * * *
-
-Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico
-(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
-1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc,
-tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
-civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph
-de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
-Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
-Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
-dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_
-(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
-nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je
-sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
-récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En
-France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur
-la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs
-numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
-VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
-t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.
-
- * * *
-
-Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a
-saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez
-grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées.
-Nous donnons ici la liste des principaux.
-
-Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
-des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
-Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
-livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
-de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et
-commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la
-morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des
-commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le
-paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens,
-1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
-_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
-chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des
-sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie,
-anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de
-l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième
-volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à
-celles de Vico.
-
-Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait
-rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le
-placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait
-deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des
-sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_.
-Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du
-second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
-
-Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très
-superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis.
-Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
-paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
-dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire
-éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
-tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où
-les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
-un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
-nouvelle.
-
-L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les
-publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais
-quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
-les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté.
-Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
-religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie,
-etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
-explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes
-sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur
-une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
-meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
-principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que
-la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable
-à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la
-sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le
-déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il
-explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
-par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles,
-auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première
-noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes
-furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
-chasseurs et pasteurs.
-
-Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico
-sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle.
-Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de
-disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la
-bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage
-intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des
-choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
-livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
-pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme.
-Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit
-qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).
-
- * * *
-
-Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français,
-anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire.
-Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de
-l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.
-
-FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
-Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
-nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les
-avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre
-humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la
-géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et
-décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées.
-Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
-profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à
-l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.
-_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet.
-Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit
-en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans
-son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
-institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce
-humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais
-très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818,
-imprimé en 1826.
-
-ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767;
-trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
-société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
-1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price...
-1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.
-
-ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
-Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par
-M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une
-histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde
-(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
-opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le
-commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure
-religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur,
-ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome
-VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
-de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
-Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
-philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
-de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second
-(écrit en français).
-
-Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
-moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
-philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
-littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- AVIS DU TRADUCTEUR.
-
- DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I
-
- APPENDICE DU DISCOURS. XLIX
-
- LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1
-
- CHAPITRE Ier Table chronologique. 5
-
- CHAP. II. Axiomes. 24
-
- CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75
-
- CHAP. IV. De la Méthode. 81
-
- LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93
-
- CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101
-
- CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108
-
- CHAP. III. De la Logique poétique. 125
-
- CHAP. IV. De la Morale poétique. 168
-
- CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie
- dans les âges poétiques. 174
-
- CHAP. VI. De la Politique poétique. 186
-
- CHAP. VII. De la Physique poétique. 221
-
- CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231
-
- CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233
-
- CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235
-
- CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239
-
- Conclusion de ce Livre. 247
-
- LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249
-
- CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on
- attribue à Homère. 252
-
- CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258
-
- CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260
-
- CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie
- héroïque ne peut jamais être égalé. 264
-
- CHAP. V. Observations philosophiques devant servir
- à la découverte du véritable Homère. 268
-
- CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274
-
- CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278
-
- APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et
- lyriques. 283
-
- LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287
-
- CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
- moeurs, de droits naturels, de
- gouvernemens. 291
-
- CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296
-
- CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités
- de raisons.--Corollaires relatifs à la
- politique et au droit des Romains. 299
-
- CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire
- relatif au duel et aux représailles.--Trois
- périodes dans l'histoire des moeurs et de
- la jurisprudence. 309
-
- CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres
- aux aristocraties héroïques. 321
-
- CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont
- chaque forme de la société se combine avec
- la précédente. 334
-
- CHAP. VII. Dernières preuves. 342
-
- LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés
- détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355
-
- CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357
-
- CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la
- carrière qu'elles ont fournie, conformément
- à la nature éternelle des fiefs.--Que
- l'ancien droit politique des Romains se
- renouvela dans le droit féodal. (Retour de
- l'âge héroïque.). 362
-
- CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
- et moderne. 371
-
- CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle
- fondée dans la nature par la providence
- divine, et qui est la meilleure possible
- dans chacune de ses formes diverses. 376
-
- APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
- grecque et romaine.
- 389
-
-
-
-
-PRINCIPES
-
-DE
-
-LA PHILOSOPHIE
-
-DE L'HISTOIRE.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-DES PRINCIPES.
-
-
-
-
-ARGUMENT.
-
-
-_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son
-développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord
-la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par
-l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
-l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
-expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font
-la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
-grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui
-est propre_ (chap. III et IV.)
-
-
-_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des
-Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
-peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
-premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or.
-Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
-Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
-Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
-Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du
-Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
-Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._
-
-_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
-critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son
-propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la
-sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des
-individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.)
-
-
-_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes
-particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées
-jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
-du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22.
-_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
-réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils.
-Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie
-poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des
-sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
-_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite
-de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant,
-vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de
-l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne
-histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
-_Principes du droit naturel._
-
-
-_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à
-une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et
-croyance à l'immortalité de l'âme._
-
-
-_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle
-est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à
-savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
-preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.
-
-_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou
-logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la
-Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans
-lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie
-sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
-genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
-système du_ droit des gens.
-
-Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de
-l'histoire des langues, etc._
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-DES PRINCIPES.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN
-OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
-
-
-La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
-monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
-commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
-Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
-voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
-ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
-lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
-ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
-faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
-humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
-données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,
-de frivolité et d'inconséquence.
-
- * * *
-
-Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
-examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
-Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
-cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
-rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
-par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
-religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
-peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
-ce monde par le Dieu véritable.[10]
-
-[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]
-
-Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
-Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
-nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
-rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
-auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
-d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
-qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
-voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
-livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient
-alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
-philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de
-Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.
-Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
-même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
-prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
-eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
-peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
-
-C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
-Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
-délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
-choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez
-les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
-elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
-l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
-Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
-d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
-grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
-philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
-entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
-vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé
-de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
-ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
-savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
-et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
-tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
-étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
-leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
-plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
-l'Hercule Égyptien.
-
-[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
-religionum avida_.]
-
-Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
-Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
-d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
-Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité
-n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
-comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture
-évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
-platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
-indigeste.
-
-L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
-qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
-dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
-ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
-trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a
-trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
-
-Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
-comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
-jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
-vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
-imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
-placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
-les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
-Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
-livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
-peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
-préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
-législation.
-
-Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
-tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
-Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
-avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
-l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
-pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
-une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
-nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
-inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à
-cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
-Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
-répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
-même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
-l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
-ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
-s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
-celle des Assyriens.
-
-La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
-spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
-terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
-d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
-qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
-paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
-se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
-première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
-été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
-astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
-observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
-inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
-devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
-placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.
-
-Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,
-comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
-nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
-de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
-d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
-bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
-subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
-les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
-premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
-leur histoire depuis le commencement du monde.
-
-Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,
-puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,
-puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
-astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
-donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
-démontrer.
-
- * * *
-
-Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
-table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
-reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
-parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
-Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
-trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º
-pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se
-parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou
-_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
-expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
-même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
-dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
-écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin
-des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin
-_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
-
-_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon
-l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
-et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les
-Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
-traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
-plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
-avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
-
- * * *
-
-[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.
-La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
-chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
-les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
-ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
-couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
-bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
-semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
-des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
-nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
-rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
-l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
-De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
-l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
-une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
-planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
-Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système
-ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
-l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
-nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
-les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
-descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
-Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
-la Méditerranée et de l'Océan.
-
-[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
-vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
-l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui
-du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
-terre avec les hommes.
-
-Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les
-Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les
-inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne
-fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
-caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
-sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
-familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]
-D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
-Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
-qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
-
-[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte
-en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien
-Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne
-pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
-point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture
-alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles
-après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de
-son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que
-le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté
-les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la
-première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre
-toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les
-lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée
-des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes
-encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
-Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en
-existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on
-qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux
-citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des
-héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et
-un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même
-manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore
-la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
-coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
-civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut
-encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
-européennes.]
-
-[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des
-peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
-le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
-l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,
-de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]
-
-[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,
-est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
-ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
-Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
-théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
-allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
-
-[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
-offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
-bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
-de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
-bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
-admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
-Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
-piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
-donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
-cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
-quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
-Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
-point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
-expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
-dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
-seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
-mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
-fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
-qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
-avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.
-
-À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
-politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui
-propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
-persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
-ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
-le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
-hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
-
-Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
-terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
-détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
-dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
-des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
-idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
-travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]
-
-[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
-scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait
-jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
-renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les
-Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
-eussent été contemporains.
-
- * * *
-
-[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
-et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
-d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
-et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
-chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
-de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
-le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
-est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
-chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
-puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
-eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
-où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
-Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
-d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
-Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
-habitans.
-
- * * *
-
-[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à
-l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis
-par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
-récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
-soleil.
-
-La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_
-(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
-d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
-jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
-capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
-rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
-Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi
-qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
-étendre son empire à plus de vingt milles_.
-
-[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après
-la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
-flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
-patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
-reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous
-élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons
-non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
-l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.
-
-[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
-contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
-science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
-auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
-Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
-impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
-travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce
-dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
-ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
-Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
-Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
-prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
-Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
-toute la _sagesse barbare_.[15]
-
-[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
-savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
-de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
-Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
-d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
-vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
-communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
-l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
-connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
-leur en donnait l'occasion.
-
-Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
-particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
-être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
-au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
-de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
-éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant
-qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
-le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
-connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
-Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
-vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
-des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons
-point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
-commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
-l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
-profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
-ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
-lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
-Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
-qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
-décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
-attribuaient une autorité divine à cette version.]
-
-[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
-le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté
-démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté
-aristocratique_.
-
-[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire
-(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et
-_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode
-vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre
-siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.
-Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
-qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés
-par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des
-monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,
-qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un
-côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
-il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
-caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
-d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine
-de fables.
-
- * * *
-
-[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de
-l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de
-n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
-sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût
-pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les
-Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils
-donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
-connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
-occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
-aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on
-que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?
-
-[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où
-Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la
-métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus
-rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à
-Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._
-plus loin la réfutation de ce préjugé.
-
-Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux
-connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote
-sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de
-_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils
-aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse
-ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore
-Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on
-avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
-Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
-notions certaines sur les peuples étrangers.
-
-Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.
-
-[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
-l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,
-faute d'en savoir comprendre le langage.
-
-[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
-d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
-personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le
-sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
-république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
-
-[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les
-Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
-les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
-leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
-ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les
-premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,
-et lors même qu'aucune mer ne les séparait!
-
-[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de
-cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais
-l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
-la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins
-il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
-il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
-l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
-exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve
-sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les
-anciennes annales.
-
- * * *
-
-D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
-on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne
-jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et
-obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans
-un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res
-nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
-contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne
-nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux
-opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
-civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes
-scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire
-certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
-ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
-_continuité_, ni _cohérence_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-AXIOMES.
-
-
-Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de
-préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
-philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
-de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché
-la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même
-ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
-de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des
-nations_.
-
-
-1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
-
-1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des
-commencemens de la civilisation._
-
-1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
-lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour
-règle de tout.
-
-De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa
-marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit
-eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le
-commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les
-opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités
-que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce
-caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):
-_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être
-admirable.
-
-
-2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
-idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
-connues et présentes.
-
-C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les
-nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_;
-les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce
-sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
-manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,
-qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,
-obscurité.
-
-
-3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir
-trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les
-traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux
-est de Diodore de Sicile.
-
-Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des
-Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent
-tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
-les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
-qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même
-temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard
-à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les
-Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
-bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
-
-À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
-qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
-détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il
-faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de
-Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
-parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des
-_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles
-critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens
-mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle
-des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
-fables grecques.
-
-
-5-15. _Fondemens du vrai._
-
-(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
-
-5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et
-diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à
-sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.
-
-Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui
-veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle
-de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
-hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres
-niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
-s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
-notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
-parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points
-capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les
-passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de
-l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
-science.[16]
-
-[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
-unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant
-les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la
-nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne
-donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce
-qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le
-stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
-nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;
-encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule
-doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce
-philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui
-semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée
-en 1817, page 74.]
-
-
-6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne
-peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
-dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
-de Romulus_.[17]
-
-[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
-politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
-lib. II (_Note du Traducteur_).]
-
-
-7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
-parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,
-l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre
-humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique
-(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
-sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race
-humaine produisent la félicité publique.
-
-Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
-législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés
-tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces
-dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,
-qui maintient la société humaine.
-
-
-8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
-maintenir.
-
-Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
-l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en
-société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question
-de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
-_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
-meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,
-et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.
-
-Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que
-l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
-en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de
-Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
-
-
-9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au
-_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la
-_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.
-
-
-10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du
-vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en
-suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du
-_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
-les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
-connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_
-de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
-_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance,
-commerce, voyages.)
-
-Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié
-chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_
-tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
-tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits
-le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens
-philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité
-ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils
-nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.
-
-
-11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa
-nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_
-appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines,
-_double source du droit naturel des gens_.[18]
-
-[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
-signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports
-des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus
-entre eux (_Note du Traducteur_).]
-
-
-12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par
-tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
-le genre humain.
-
-Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une
-critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû
-précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
-critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.
-
-
-13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux
-autres, doivent avoir un motif commun de vérité.
-
-Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le
-_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la
-certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
-en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les
-nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
-vingt-deuxième axiome.)
-
-Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici
-du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
-sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
-devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à
-les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.
-
-C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la
-loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux
-autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
-mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
-l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!
-
-Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que
-le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
-sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion
-des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
-fut reconnu commun à tout le genre humain.
-
-
-14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
-certaines circonstances, et de certaines manières. Que les
-circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes
-et non différentes.
-
-
-15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la
-modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces
-propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même
-(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas
-autre.
-
-
-16-22. _Fondemens du certain._
-
-(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
-
-16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
-vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se
-sont conservées long-temps chez des peuples entiers.
-
-Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les
-siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
-arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux
-de la nouvelle science.
-
-
-17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus
-graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.
-
-
-18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée
-avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers
-temps du monde.
-
-Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
-concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé
-sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
-droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue
-allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.
-
-
-19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
-les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours
-mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le
-bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois
-sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
-Latium.
-
-
-20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire
-civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
-grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les
-Grecs.
-
-Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont
-la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
-
-
-21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait
-suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était
-encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la
-civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent
-entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La
-civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils
-perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des
-dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
-appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
-conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui
-s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
-trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des
-héros grecs.[19]
-
-[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par
-l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
-barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre
-Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus
-subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème
-homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel
-des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
-romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus
-subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à
-celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
-mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
-éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]
-
-Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
-cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus
-convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
-cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
-_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs
-de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
-sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La
-civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
-vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que
-les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie
-civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.
-Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et
-soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
-Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir
-chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer
-toute la grandeur de Rome.
-
-
-22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle
-commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
-l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais
-exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer
-ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
-maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par
-toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
-elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue
-appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues
-pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les
-langues mortes et vivantes_.
-
-
-23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
-
-23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge
-universel.--Géans._
-
-23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires
-profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,
-avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de
-nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la
-_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des
-politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane
-n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.
-
-
-24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base
-de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
-société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde
-ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.
-
-
-25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves
-philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les
-preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
-Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits
-d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
-fables.
-
-
-26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs
-disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à
-l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
-vaines explications que nous ont données les philosophes de leur
-existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
-partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la
-stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
-l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.
-
-
-27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des
-antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son
-commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.
-
-Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_
-en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature
-naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette
-différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns,
-de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les
-Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
-
-
-28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie,
-de la divination, des sacrifices._
-
-28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º
-Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
-âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces
-trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
-hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue
-_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
-par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
-
-
-29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
-ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
-dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
-
-
-30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
-divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
-de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_
-des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
-viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la
-religion_. C'est le premier des trois principes de la science
-nouvelle.
-
-
-31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les
-armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
-n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
-
-Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla
-dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
-divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
-fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
-appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
-divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
-eux.
-
-Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes
-violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver
-l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
-grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
-considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.
-Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
-
-[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
-chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
-
-
-32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
-phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
-leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
-_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
-
-
-33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
-laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
-volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
-
-
-34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem
-perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
-âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
-qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
-
-
-35. L'admiration est fille de l'ignorance.
-
-
-36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
-faible.
-
-
-37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
-les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
-leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
-personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être
-naturellement des poètes sublimes.
-
-
-38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de
-l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
-virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
-solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
-erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
-simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
-admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
-est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
-civilisés.
-
-
-39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
-soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
-toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
-science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
-
-
-40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
-rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
-célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
-déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
-enfant.
-
-Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
-hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
-de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers
-les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables
-conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette
-explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
-fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la
-crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation
-impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion
-put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré
-par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
-des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,
-de Socrate et de Scipion.
-
-
-41-46. _Principes de la Mythologie historique._
-
-41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
-descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
-dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
-couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,
-redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
-déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.
-Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
-siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
-vapeurs capables de produire le tonnerre.
-
-
-43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
-Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme
-chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
-des dieux.
-
-Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
-Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
-indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
-ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de
-ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
-vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples
-inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous
-trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
-contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
-conséquent être l'histoire des premiers peuples.
-
-
-44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes
-théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes
-héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.
-
-Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
-avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
-toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,
-ensuite l'_héroïque_.
-
-
-45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
-monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
-fondée la société où ils vivent.
-
-
-46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
-fables.
-
-
-47-62. POÉTIQUE.
-
-47-62. _Principe des caractères poétiques._
-
-47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
-
-Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
-homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
-placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
-des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans
-doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui
-est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
-_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai
-physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
-véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
-ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
-le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
-
-
-48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
-premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
-les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
-ressemblance, quelque rapport.
-
-
-49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les
-mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès
-Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
-humaine.
-
-Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
-naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
-l'Égypte.
-
-Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
-caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
-premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
-fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
-que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
-étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
-créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
-modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
-quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
-convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
-type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
-découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
-atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
-ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
-Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
-enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
-philosophes, déjà capables de généraliser?
-
-
-50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._
-
-50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
-vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
-avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un
-caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
-former le monde enfant.
-
-
-51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
-de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
-feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie
-fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
-faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
-
-
-52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce
-qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du
-monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
-qu'imitation.
-
-C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
-nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
-d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
-formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
-nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.
-
-
-53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
-senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
-agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
-commencent à réfléchir.
-
-Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
-sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
-pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
-raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
-approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus
-certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
-proportion qu'elles descendent dans les particularités.
-
-
-54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
-touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
-qui en dérivent.
-
-Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
-imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
-inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
-commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
-et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
-obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
-précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
-les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à
-leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,
-et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
-
-
-55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
-seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des
-Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
-suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
-signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
-l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
-_théologie naturelle_.
-
-Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
-mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
-préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
-(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
-en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
-présente aucun récit dont il ait à rougir.
-
-
-56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
-et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
-langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
-se trouvent avoir été des poètes.
-
-
-57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
-matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils
-veulent faire entendre.
-
-C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
-les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage
-naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à
-la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
-Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
-seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
-Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis
-Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
-dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage
-poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
-de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
-
-
-58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
-bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
-
-
-59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
-dans l'excès de la douleur ou de la joie.
-
-D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
-retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme
-les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
-seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs
-premières langues en chantant._
-
-
-60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
-Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
-langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
-commencent toujours ainsi.
-
-
-61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
-est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
-originairement spondaïque.
-
-
-62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
-et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
-
-Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
-des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
-doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
-en vers, puis en prose.
-
-
-63-65. _Principes étymologiques._
-
-63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la
-matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
-qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel
-d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
-de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
-tirées des corps et de leurs propriétés.
-
-
-64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.
-
-
-65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
-_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
-_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions
-de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel
-l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
-que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
-observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
-par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte
-de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,
-_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
-recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_
-(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
-de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la
-réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
-constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
-comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
-comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
-
-
-66-86. _Principes de l'histoire idéale._
-
-66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à
-l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le
-_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à
-_tourmenter leurs richesses._[21]
-
-[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
-
-
-67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis
-_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
-
-
-68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
-caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis
-il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
-de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
-nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps
-_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
-véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
-caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin
-des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans
-pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
-
-La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
-l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans
-l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
-leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
-_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la
-_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les
-cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
-
-
-69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
-sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
-science des moeurs des peuples.
-
-
-70-82. _Commencemens des sociétés._
-
-70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
-point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
-faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
-un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
-les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
-cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
-après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers
-pères de famille.
-
-
-71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de
-l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
-par degrés et à force de temps.
-
-
-72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
-divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de
-famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui
-sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les
-_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.
-
-
-73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
-gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la
-monarchie_.
-
-
-74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,
-c'étaient les plus dignes_.
-
-
-75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
-Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
-lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.
-
-Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
-sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
-dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
-sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
-vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
-les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
-
-
-77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir
-monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
-de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
-s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
-_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
-l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,
-_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
-douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias
-jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses
-enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
-_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
-acquiert, il l'acquiert à son père.
-
-
-78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière
-convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
-_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.
-
-
-79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une
-_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces
-réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
-famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
-les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,
-dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités
-héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples
-souverains.
-
-
-80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
-lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
-grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
-dans la vie sociale.
-
-
-81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
-par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
-qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
-qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
-éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le
-mot _beneficia_.
-
-
-82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
-_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
-que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
-d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
-que _clientes_ et _clientelæ_.
-
-Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du
-70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons
-cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
-nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
-premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de
-famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
-mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
-l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
-_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent
-eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
-peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont
-ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
-fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
-simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
-d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
-comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
-l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le
-patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
-comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
-dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
-plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
-familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
-formation des sociétés a été impossible.
-
-
-83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_
-qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
-_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.
-
-Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
-possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
-_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_
-appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
-_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
-genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
-les républiques aristocratiques.
-
-
-84-96. _Ancienne histoire romaine._
-
-84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
-diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté
-héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la
-justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
-
-Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
-de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
-de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
-Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et
-même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
-cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
-féciaux, ou hérauts de la république.
-
-[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
-pouvoir. (_N. du T._)]
-
-
-85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
-anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
-et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
-tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
-leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
-lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_
-dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.
-
-
-86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les
-anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
-inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
-des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
-l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
-l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
-_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
-guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
-dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
-satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
-prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
-leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
-les plus vils esclaves.
-
-[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
-_Angariarono._ (_N. du T._)]
-
-
-87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
-guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
-
-
-88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
-l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
-ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
-traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes,
-et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
-sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
-combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est
-qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
-
-
-89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
-
-
-90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
-_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur
-héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
-autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_
-romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
-cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
-salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
-plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
-méritaient de partager les mêmes honneurs.
-
-
-91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
-_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant
-moyen d'agrandissement.
-
-Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus
-civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les
-patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps
-que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;
-_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège
-si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois,
-et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux
-cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui
-distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.
-
-
-92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
-ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les
-princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.
-
-Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire
-des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
-connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
-dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
-arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
-Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des
-douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
-C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs
-pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri
-non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
-repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
-aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que
-Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après
-les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]
-
-[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
-savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à
-Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un
-autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)]
-
-Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent
-les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir
-souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant
-s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas
-particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
-noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
-et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie,
-qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des
-_quæstiones perpetuæ_.
-
-Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le
-secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste,
-firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
-chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu
-le corps du droit romain, et celui du droit canonique.
-
-
-93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une
-fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
-la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
-puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
-puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le
-parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par
-les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans,
-des guerres injustes au-dehors.
-
-Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_
-romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.
-
-
-94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du
-possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec
-le superflu que la servitude enchaîne les hommes.
-
-Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
-l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
-naturel des monarchies_.
-
-
-95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent
-l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques,
-qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
-ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les
-états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
-mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée,
-une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
-autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
-la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y
-cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi
-nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
-légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
-nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.
-
-
-96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les
-nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_,
-ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
-publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs.
-Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles
-se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques;
-voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
-commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se
-soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la
-_monarchie_.
-
-
-97-103. _Migration des peuples._
-
-97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le
-déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
-naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les
-_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de
-confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.
-
-
-98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où
-il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion,
-les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
-reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent
-ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
-dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
-citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
-descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
-Ilion.
-
-
-99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les
-terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et
-l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine,
-qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.
-
-Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous
-apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord,
-ensuite les peuples _maritimes_.
-
-Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple
-hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la
-plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
-première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
-chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
-plus ancien de tous.
-
-
-100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la
-terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère,
-il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le
-commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider
-à quitter leur patrie _momentanément_.
-
-C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
-furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les
-_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
-Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_.
-
-Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent
-_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
-bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui
-peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en
-_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_
-l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre,
-lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis
-le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir
-un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui
-eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs
-_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés
-en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient
-alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de
-l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
-caprice le pays de sa naissance.
-
-
-101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.
-
-
-102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il
-faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du
-_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique
-ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
-être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25].
-Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
-Européens.
-
-[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
-permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux
-Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre
-des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
-en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port
-le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]
-
-Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système
-d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_,
-système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
-mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire
-des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient
-établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée
-_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
-Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela
-_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin
-_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
-Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce
-des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une
-colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite
-_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
-_Poliade_.
-
-
-103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y
-ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
-détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de
-l'antiquité.
-
-Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de
-l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
-l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle
-d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le
-Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
-l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple
-romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme
-l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_;
-et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
-même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de
-Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent
-à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de
-Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
-(_Florus_).
-
-
-104-114. _Principes du droit naturel._
-
-104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:
-_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit
-s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
-animée de l'esprit de la raison naturelle.
-
-Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné
-lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
-seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a
-proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
-sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui
-veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est
-né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
-Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et
-par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées
-par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
-elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_.
-
-Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
-n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une
-nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du
-christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
-avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu
-par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes
-catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre,
-auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé
-_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son
-second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
-s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
-devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à
-l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
-a été ordonné par la divine Providence_.
-
-
-105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
-des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou
-manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre
-_exemple_ l'une de l'autre.
-
-Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté,
-établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des
-gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.
-
-Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit
-naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
-Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
-Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
-du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
-anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
-arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que
-pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
-ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences,
-inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de
-Selden et de Puffendorf.
-
-
-106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où
-commence le sujet dont elles traitent.[26]
-
-[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport
-_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous
-les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les
-_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
-voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière
-particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans
-l'application (_Vico_).]
-
-
-107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les
-cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_,
-c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont
-Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
-contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
-fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius
-Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque
-désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
-périr.
-
-
-108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
-dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii
-minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme
-Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_.
-
-Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et
-de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par
-les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société
-du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les
-nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules
-sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_.
-
-
-109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
-montre rentrer dans les termes de la loi.
-
-
-110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile:
-c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à
-tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un
-petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et
-l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._
-C'est ce que nous appelons _raison d'état_.
-
-
-111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la
-raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors
-les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés
-de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en
-bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit
-l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés
-entre eux.
-
-La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
-naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle.
-Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent
-naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
-termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée
-qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
-sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et
-selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
-
-
-112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que
-l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.
-
-
-113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous
-éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
-souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
-
-
-114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
-grand développement_ est une _pratique_, une application _de la
-sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot
-dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses
-l'usage qu'elles ont dans la nature_.
-
-Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est
-l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette
-jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_
-d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)
-
-Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la
-législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
-pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la
-_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
-elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit
-religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent
-la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
-l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_.
-
-C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers
-axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit
-naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche
-des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont
-cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris
-l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il
-fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
-tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un
-peuple privilégié.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
-
-
-Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons
-présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner
-forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous
-prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les
-principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
-trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
-d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec
-toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
-fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit
-sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une
-_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par
-l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité
-des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous
-ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
-dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent
-que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès
-le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les
-ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
-s'il n'existait point de livres.
-
-Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité
-la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je
-parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement
-l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en
-doit trouver les principes dans les modifications mêmes de
-l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne
-s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement
-de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
-réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde
-social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage?
-Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine:
-plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée
-naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
-grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi
-l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même
-que dans un miroir.
-
-Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
-chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que
-nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
-se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels,
-comme doivent l'être ceux de toute science.
-
-Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées
-qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois
-coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
-contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
-morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
-acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de
-solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux
-_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples
-inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a
-sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu
-cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une
-fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se
-couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
-coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes
-de la science nouvelle_.
-
-
-I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de
-quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens,
-quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
-vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
-nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres,
-les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
-Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
-l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions
-principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la
-Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent
-entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin
-celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
-dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de
-l'autre vie dans les plaisirs des sens.
-
-[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports,
-lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples
-peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de
-Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient
-philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
-n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
-religions, point de société. (_Vico_).
-
-Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de
-l'axiome 31.]
-
-Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un
-Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne
-voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui,
-semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une
-intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin,
-ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de
-la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à
-l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
-législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une
-Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et
-l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
-l'existence de cette Providence pour premier principe?
-
-
-II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
-mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les
-usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les
-mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une
-sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont
-le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
-autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se
-séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé
-à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne
-l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni
-langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social
-embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
-faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient
-les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la
-coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait
-les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.
-
-
-III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe
-de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres
-humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de
-pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se
-dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
-chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts.
-Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette
-expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
-expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
-Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes
-allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et
-demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles
-survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des
-voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
-peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée
-pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
-Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
-Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et
-pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit:
-_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
-consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
-persuasione publica utor._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DE LA MÉTHODE.
-
-
-Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier
-livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
-comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
-point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous
-devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
-cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des
-sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore
-nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
-d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
-Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
-dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les
-Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans
-lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons
-commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à
-penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
-profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée
-que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la
-terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée
-_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves
-difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la
-civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine
-que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
-_représenter_?
-
-Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont
-les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque
-farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
-connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature,
-appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
-sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la
-lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient
-à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et
-qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
-ordinairement religieux.
-
-Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes,
-devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
-passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
-fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les
-axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint
-les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
-humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la
-volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme
-par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme
-sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à
-l'_homme social_, au membre de la société.[28]
-
-[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule
-réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
-nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_,
-_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers
-au sentiment (_Vico_).]
-
-Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
-tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun
-voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
-prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire
-qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
-établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre
-conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
-conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie
-civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la
-cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs
-peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
-membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des
-traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa
-conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
-l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut
-donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet
-ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de
-famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle,
-l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce
-qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
-dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
-appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société
-humaine_.
-
-La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
-une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
-manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la
-Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée
-seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
-_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient
-cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
-d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans
-l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de
-la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
-démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_,
-puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels
-cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré
-eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé
-_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données,
-n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_.
-
-Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la
-Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
-démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
-ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par
-des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
-librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_,
-tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
-son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien
-toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans
-l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations,
-dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
-l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
-peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous
-offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence,
-l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
-n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
-preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle
-_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions
-lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
-néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de
-preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
-l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
-où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient
-qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
-Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
-occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
-qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au
-milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les
-preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois
-sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série
-des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
-nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
-social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir
-divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des
-idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété
-des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
-Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
-caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des
-causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même
-suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et
-très bon.
-
-[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté
-de l'ordre:
-
- _Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
- Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
- Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._
- Art poétique. (_Vico_).]
-
-Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves
-_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les
-commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive
-à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité
-d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des
-principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses
-sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
-de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
-explication de leur nature se confirmera par l'observation des
-_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne
-peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel
-lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
-telle nature (axiomes 14, 15.)
-
-Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science
-nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines
-relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les
-deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
-considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science
-nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle
-semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est
-vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur
-sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des
-sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser
-_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à
-réfléchir sur les idées humaines.
-
-Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner
-à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
-la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
-applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux
-_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
-livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le
-criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
-divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens
-commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des
-choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du
-monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
-appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la
-Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le
-cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en
-nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse.
-De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une
-_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
-toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence
-et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se
-raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde
-social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé
-devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme
-humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet.
-Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est
-à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède
-précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le
-monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
-réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que
-les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre
-encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_,
-et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
-Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.
-
-Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que
-nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables
-de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
-intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
-Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de
-l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
-Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
-conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
-aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_,
-source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la
-théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le
-droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir
-compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant
-de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille
-ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu
-en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
-éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
-sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
-l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de
-justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur
-l'_autorité des hommes déjà éclairés_.
-
-[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux
-que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait
-jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne
-s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout
-esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
-dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de
-pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez
-eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
-deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent
-(_Vico_).]
-
- * * *
-
-Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
-preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
-ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des
-fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a
-rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire
-civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout
-naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_,
-qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété
-de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui
-nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant
-d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel
-du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se
-développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons
-encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses
-relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été
-perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
-qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_
-par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
-ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
-siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des
-peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16).
-6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici
-inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés,
-dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º
-Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
-rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes
-naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
-_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde
-_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
-preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par
-la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour
-prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.)
-
-[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
-livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
-
-Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes
-de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
-Providence divine, la modération des passions par l'institution du
-mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage
-des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que
-l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit
-servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
-les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes
-s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit
-y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
-écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
-premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie
-de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
-poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître
-_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
-non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un
-but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
-les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
-l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
-et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque
-sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
-humane.)
-
-
-_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point
-le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La
-Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
-civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De
-la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes
-époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique.
-
-
-_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de
-la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
-Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les
-premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La
-crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II.
-Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
-Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique
-philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des
-gens, origines de l'histoire universelle._
-
-
-_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et
-étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les
-objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
-choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux
-tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable.
-Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations
-de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention
-des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se
-sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§.
-_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme
-signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope,
-Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV.
-Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans
-laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois,
-des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu
-trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
-qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler
-successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et
-la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
-arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours
-dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à
-l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre,
-du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
-de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI.
-Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique
-naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes
-furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de
-s'élever aux idées générales, surtout en législation._
-
-
-_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_
-vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des
-mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de
-l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._
-
-
-_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les
-âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et
-des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation
-des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres
-et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille
-prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
-fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie
-plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des
-sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
-parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
-familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette
-existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se
-réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et
-deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des
-asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats
-qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
-hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
-eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_
-contrats de société, _point de_ mandataires.
-
-
-_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières
-républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
-Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et
-sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces
-derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
-d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
-_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs
-qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à
-conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges
-de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de
-certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines
-bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait
-conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur
-tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des
-sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§.
-_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord
-une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus
-tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint
-ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_
-domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
-Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que
-subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
-qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des
-gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est
-l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques.
-Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs
-guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités
-romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
-aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne
-changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens
-acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges
-publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers
-peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de
-l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps
-modernes._
-
-
-_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie
-poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps
-toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité
-de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II.
-Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes
-rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III.
-Corollaire relatif aux moeurs héroïques._
-
-
-_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée
-aux idées étroites des premiers hommes._
-
-
-_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes
-avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans
-leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans
-les constellations._
-
-
-_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de
-départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
-déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement
-au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du
-développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle
-aux calculs de la chronologie._
-
-
-_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties
-du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
-Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être
-de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent
-pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée,
-etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des
-indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions
-des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara.
-
-CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou
-le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de
-l'humanité._
-
-
-
-
-LIVRE SECOND.
-
-DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-SUJET DE CE LIVRE.
-
-
-§. I.
-
-Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
-ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
-transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers
-sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
-toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données,
-nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la
-_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est
-l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
-même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire
-fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les
-philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation
-_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser
-l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
-_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
-société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
-leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne
-pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_
-lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un
-respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
-et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la
-philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer
-les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
-des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
-motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les
-philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse
-poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
-premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
-qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les
-philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le
-quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la
-Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la
-comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
-Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les
-poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les
-philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus
-élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
-le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
-l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
-l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que
-l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné
-auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
-sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
-lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
-sous les _sens_.
-
-
-§. II. _De la sagesse en général._
-
-Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en
-général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui
-domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
-compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui
-perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
-constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
-et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances
-à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
-étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la
-volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
-sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
-et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu;
-les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
-le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes
-humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des
-choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
-possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus
-docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des
-choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés.
-Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que
-nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos
-connaissances.
-
-La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par
-Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du
-bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et
-c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et
-du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
-Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans
-l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
-_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
-long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
-dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
-été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
-de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en
-pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins
-tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
-professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
-attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au
-genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la
-_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
-sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le
-mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses
-divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître
-l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
-Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la
-source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et
-ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités
-éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les
-Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être
-pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_.
-
-[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement
-travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
-sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de
-providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que
-Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un
-tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que
-celui de folie. (_Vico_).]
-
-D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois
-espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes
-théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations
-païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième,
-qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est
-pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la
-naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se
-réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
-Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de
-la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après
-certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
-la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons
-d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à
-recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
-supérieure aux sens et à tous les raisonnemens.
-
-[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que
-la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_
-et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
-vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie
-sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).]
-
-
-§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._
-
-Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux
-sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
-sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_,
-puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières,
-_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique
-dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
-sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la
-politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même
-caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par
-suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la
-_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
-voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la
-civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou
-_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
-trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par
-leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les
-cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une
-origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur
-_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
-_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les
-constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série
-des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_
-placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de
-même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
-histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette
-triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
-nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
-universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.
-
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-CHAPITRE II.
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-DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.
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-§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des
-sacrifices._
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-[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de
-l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont
-été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
-Discours préliminaire.]
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-C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers
-hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
-leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
-devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
-pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite,
-je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement
-l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
-modifications de l'esprit humain.
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-La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut
-commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et
-d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de
-sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
-premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans
-raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_,
-faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_;
-ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord
-_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils
-admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens
-Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous
-la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
-dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout
-ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la
-simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que
-celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils
-donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs
-propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37),
-lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils
-leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
-hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient
-eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création
-différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure
-intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les
-connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à
-leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
-_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent
-sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même
-d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés
-_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot
-grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent
-la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la
-popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable
-d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire
-à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit
-humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés
-de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.
-
-Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne,
-lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de
-nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
-petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des
-montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la
-cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois.
-Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit
-humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en
-lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans
-l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême
-de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le
-ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils
-présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre,
-Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se
-livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_
-[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
-caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète,
-une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et
-demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets
-étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,
-même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer
-une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste
-corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si
-avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop
-détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de
-nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que
-nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature
-passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons
-rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste
-imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute
-abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions,
-_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous
-l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut
-_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la
-civilisation païenne.
-
-[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent
-bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les
-Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot
-[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour
-exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son
-Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les
-nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme
-Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
-ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à
-une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_
-fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
-de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
-divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et
-_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de
-leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie
-judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire
-astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait
-connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette
-science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
-répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
-des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
-enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et
-leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples
-construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_
-et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
-sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos
-jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion
-chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des
-[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les
-observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter.
-C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés
-_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des
-Romains, on connaît le vers d'Ennius,
-
- _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;
-
-le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains
-disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel
-désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation,
-_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point
-d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens
-Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés
-qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des
-clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à
-leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et
-Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
-aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les
-Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs
-temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux
-côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
-qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
-la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le
-plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,
-l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut
-être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_
-pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le
-Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de
-Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois
-sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes,
-plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les
-Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_;
-il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le
-ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème
-impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans
-le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
-on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]
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- * * *
-
-C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la
-première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on
-imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont
-la main lance la foudre; image si populaire, si capable
-d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
-les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et
-l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de
-l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad
-superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils
-apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que
-Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient
-concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
-civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit
-pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers
-hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
-montagnes, comme nous le verrons bientôt.
-
-Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature
-que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de
-_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée
-_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression
-de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des
-_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter.
-Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la
-divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_,
-c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce
-_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.
-Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très
-fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens
-que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après
-l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.
-
-De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque
-nation païenne eut le sien.
-
-Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre
-créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale
-fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses
-relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque
-la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui
-contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
-hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui
-entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter.
-Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient
-de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_,
-expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_,
-qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette
-_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs,
-[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des
-dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des
-oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette
-science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les
-oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
-paganisme.
-
-[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple
-fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).]
-
- * * *
-
-Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,
-
- . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;
-
-mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres;
-ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome:
-_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de
-l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle
-de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même
-temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on
-les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les
-auspices.
-
-Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère
-éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie
-c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile
-credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant
-l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter.
-Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges
-opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
-d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la
-toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
-nations.
-
-Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été
-dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon
-jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par
-un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie
-s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours
-de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues
-plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler
-son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie
-détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à
-laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous
-les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de
-pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire
-de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une
-_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi,
-comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens
-mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables
-grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que
-le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.
-
-[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les
-poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
-mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).]
-
-
-§. II. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._
-
-1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au
-premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre
-_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature,
-appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
-sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
-l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils
-attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces
-premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette
-grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre
-humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
-est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la
-marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la
-sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en
-prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle
-s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui
-démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie
-naturelle.
-
-2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
-_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens
-primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première
-propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
-nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
-sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus
-exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
-peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_.
-Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la
-vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté
-en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les
-étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens
-libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
-vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
-et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs
-habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit
-naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
-occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent
-seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
-l'origine de tous les _domaines_.
-
-[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux
-dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).]
-
-Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie
-civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit
-la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont
-propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et
-des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le
-chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
-la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle
-éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la
-philologie_.
-
-3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même
-que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences
-subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées
-nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par
-les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par
-les savans.
-
-4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de
-l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce
-que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
-lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres,
-qui est l'objet de la critique philologique.
-
-5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans
-laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De
-quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se
-civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se
-développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce
-second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la
-marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des
-choses humaines_.
-
-6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des
-gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
-et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les
-sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le
-sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce
-qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
-supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà
-éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont
-produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la
-justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe
-d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de
-précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
-contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris
-pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
-_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des
-philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,
-dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des
-enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au
-caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie
-entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant
-perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut
-que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont
-Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux
-pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les
-législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont
-transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
-Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on
-pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils
-conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à
-Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde,
-sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une
-dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas
-dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
-principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et
-l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à
-parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des
-nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,
-dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des
-auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au
-moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses
-humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la
-jurisprudence.
-
-[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
-dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se
-passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes
-ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans
-mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique,
-c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme
-bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à
-sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été
-poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse
-d'Épicure.
-
-Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois
-que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra
-dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses
-descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt
-qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
-des Gentils...
-
-Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la
-Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de
-Hobbes....
-
-Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources
-de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni
-celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
-de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.
-
-1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories
-des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des
-jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être
-aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
-jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit
-naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens,
-que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles
-par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
-perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de
-la justice éternelle.
-
-2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des
-gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
-humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation
-des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi
-séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître,
-dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de
-sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la
-nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence.
-(_Vico_).]
-
-7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
-nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
-universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des
-Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la
-_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir
-jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
-
-
-§ I.
-
-La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans
-tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère
-dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de
-même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique
-poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des
-choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée
-maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme
-une _logique poétique_.
-
-_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
-son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_,
-langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
-mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les
-_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
-_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux
-(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas
-raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
-indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi
-[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens
-d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi
-défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par
-_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des
-choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu
-même.
-
-[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée
-autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que
-découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le
-Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
-
-La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute
-d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait,
-et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle,
-Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
-premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
-et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec
-les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses
-relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des
-autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les
-fruits à Pomone.
-
-Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers
-hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles,
-telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices,
-les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
-comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous
-ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les
-propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que
-nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
-dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous
-aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les
-premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables
-d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
-donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même
-aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus
-tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
-se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes
-les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si
-légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
-sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise
-sur un lion.
-
-Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot
-l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de
-genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
-formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune
-comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus.
-Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse,
-l'idée de la prudence commune à tous les sages.
-
-
-§. II. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des
-poètes._
-
-1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
-logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent
-et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus
-approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
-choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les
-premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout
-ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les
-premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé
-d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les
-métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores
-tirées par analogie des objets corporels pour signifier des
-abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a
-commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
-nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
-sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
-dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
-relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du
-corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
-Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
-ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un
-peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour
-un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
-d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un
-fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un
-grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
-_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
-piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
-_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
-appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables
-exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
-l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans
-les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers
-entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que
-_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
-intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous
-démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
-d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le
-second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
-l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets,
-et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
-de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul
-toute la nature.
-
-2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle
-métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses
-d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de
-la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de
-l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était
-plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
-et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les
-accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
-petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_
-qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la
-_triste vieillesse_, la _pâle mort_.
-
-3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des
-particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour
-composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux
-_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire
-remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
-partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
-abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties,
-l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et
-toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine
-_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
-_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots
-signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison
-entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
-abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
-vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la
-première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
-_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce
-dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde,
-le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce
-fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour
-l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
-l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
-matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia
-messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute,
-employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de
-mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé.
-Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de
-dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent
-réunies une métonymie et deux synecdoques,
-
- _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
-
-n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les
-premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce
-qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
-n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
-cru voir l'effort de l'art.
-
-4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
-les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
-_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un
-grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la
-poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu
-la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne
-purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles
-ont été définies, des _récits véritables_.
-
-5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se
-réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont
-point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des
-écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se
-sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et
-que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens
-propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à
-mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
-abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les
-parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
-devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux
-erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
-prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui
-croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
-
-6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le
-résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les
-propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme
-nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique
-grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
-voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet
-pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait
-jointe_.
-
-7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres
-phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence
-antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour
-_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche
-superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou
-bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
-approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à
-sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.
-
-
-§. III. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage
-par les premières nations._
-
-Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge
-historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui
-s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur
-impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
-rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
-l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils
-ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec
-elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens
-attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou
-nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut
-nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la
-matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de
-l'antiquité.
-
-1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
-savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
-peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce
-conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous
-vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était
-destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même
-_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant
-ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient
-rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens
-rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même,
-Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement
-aristocratique qui avait précédé.[40]
-
-[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les
-Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été
-attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au
-principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui
-existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
-avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve
-(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué
-par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute
-sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès.
-Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république
-aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les
-Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
-réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux
-principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores.
-_Édition de_ 1730, _pag._ 209.]
-
-2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois
-relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui
-concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à
-Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à
-Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup
-d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien,
-tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
-contribuèrent à la majesté de l'empire.
-
-[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des
-institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du
-T._)]
-
-3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux
-Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été
-faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la
-défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus
-avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme
-l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres
-contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se
-mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans
-les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes.
-
-4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit
-être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
-Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des
-préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
-fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait
-donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
-exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus
-reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe
-les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
-ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
-chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
-il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes
-philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
-Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
-moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore,
-il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader:
-Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à
-l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
-d'Ésope.
-
-Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces
-préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le
-caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui
-attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
-moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_
-de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en
-forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens
-_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord
-_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
-furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous
-laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
-furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers
-héroïques et celui de la prose.
-
-5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
-les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
-Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les
-Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
-_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même
-métamorphose.
-
-
-§. IV. COROLLAIRES
-
-_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
-donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
-médailles, des monnaies._
-
-Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique
-poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte,
-et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des
-lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
-compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
-dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses
-distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
-a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer
-l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de
-[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_);
-de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait
-être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
-côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et
-certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons
-articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les
-lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les
-lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons
-articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être
-uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui
-désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
-les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères
-poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en
-hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
-dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude
-des _paroles humaines_.
-
-[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques
-pages plus loin. (_N. du T._)]
-
-Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
-philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers
-hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur
-imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
-langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des
-rapports naturels avec les idées.[43]
-
-[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois
-fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique
-ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
-leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette
-langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la
-nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles
-(_Vico_).]
-
-En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la
-tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées,
-correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_
-écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux,
-des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue
-hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
-c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes
-héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer
-entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la
-vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent
-que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit
-Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
-dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois
-langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase
-proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant
-que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des
-hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le
-temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en
-devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la
-tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé
-les lois et les lettres_.
-
-À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les
-Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par
-analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis
-caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
-signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit
-_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et
-qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
-_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna
-d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs
-familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le
-prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et
-surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de
-Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt
-nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
-la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à
-Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les
-Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
-signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près
-l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
-_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que
-les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
-Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
-âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on
-désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote....
-Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner
-par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
-faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
-ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
-appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons
-voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du
-monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué
-d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est
-resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On
-continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner
-les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des
-immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord
-_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
-l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
-Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens
-Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_,
-puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est
-encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour
-dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
-les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
-_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans
-la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur
-vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne
-connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la
-lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec:
-sêmata].
-
-[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut
-un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des
-_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
-divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
-Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la
-civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
-du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands,
-_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
-_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
-de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté
-des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos
-jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations?
-(_Vico_).]
-
-Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités
-incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations
-païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
-qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_,
-qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent
-assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
-des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la
-_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
-l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
-comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
-_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la
-_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le
-_droit naturel des gens_.[45]
-
-[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
-_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord
-par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
-d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en
-bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
-qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes
-employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait
-assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_,
-ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement
-_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent
-indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
-eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.
-
-Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent
-employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes,
-perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
-connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
-Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres
-seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire
-souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
-pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
-les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
-souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une
-croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits,
-il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son
-ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la
-gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux
-actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus
-informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
-pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens,
-comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de
-l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi
-anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
-qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot
-_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de
-savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que
-dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé
-quelque figure, quelqu'emblème.
-
-Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés
-nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
-distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages
-publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit
-à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
-hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
-nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont
-_muettes_ l'une par rapport à l'autre.]
-
-Pour établir ces principes sur une base plus solide encore,
-nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes
-auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères
-d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce
-fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de
-s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens
-nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens;
-les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des
-Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
-Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
-fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la
-France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et
-autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
-comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
-
-1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
-langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la
-première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait
-mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
-l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
-_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_;
-plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
-dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
-dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il
-y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
-Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
-qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est
-inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.
-
-Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
-mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
-vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
-exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
-ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les
-Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
-pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
-même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève
-au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et
-des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les
-caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.
-
-[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots.
-Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la
-Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français
-trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
-mille. (_N. du T._)]
-
-2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par
-symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être
-rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et
-qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent
-être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
-ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du
-style poétique.
-
-Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
-et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
-l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
-citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
-de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
-écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus.
-Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux
-nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la
-langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_,
-puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge.
-En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld
-Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il
-florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers
-écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.
-
-3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu
-d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées,
-dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes
-inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de
-Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande
-nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à
-l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes
-inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au
-moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
-aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car
-c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont
-un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
-Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur
-alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues
-dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.
-
-La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec
-des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à
-l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de
-commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères
-n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les
-_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des
-Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les
-transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
-génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes
-géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur
-alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut
-croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens
-la _connaissance des lettres vulgaires_.
-
-[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous
-apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet
-des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant
-long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
-Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).]
-
- * * *
-
-Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification
-des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été
-naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut
-l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus
-de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est
-aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse.
-Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets
-naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En
-général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les
-grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées
-confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
-purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en
-décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines
-articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans
-leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés
-contre Platon et Jamblique.
-
-Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de
-langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème,
-établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité
-des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
-variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les
-choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la
-_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est
-ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes
-pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont
-l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
-qu'il y a encore de nations.[48]
-
-[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la
-précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs
-de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière
-dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
-que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport
-de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
-son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même
-qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
-les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les
-Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante,
-reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une
-transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
-font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux
-barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà
-pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans
-l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]
-
-D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_,
-dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
-_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont
-les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées,
-et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
-continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le
-même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations
-_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
-linguarum harmoniâ_.
-
-De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
-langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les
-locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
-beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
-ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au
-contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont
-l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur
-obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
-donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un
-mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de
-traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
-dans leur signification.
-
- * * *
-
-Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
-langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les
-dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux
-qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur
-nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
-espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans
-leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue
-_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la
-langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et
-composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères
-héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans
-Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
-à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait
-autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence
-nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
-_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité
-des fables.
-
- * * *
-
-La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle
-nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les
-premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
-mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes,
-et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
-_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle
-échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms
-nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont
-les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent.
-La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
-langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_,
-également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se
-formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
-le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que
-l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers.
-Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
-
-Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
-n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se
-formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
-disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
-noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est
-de même des particules qui signifient des modifications. Mais les
-verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et
-de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point
-indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les
-philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
-ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
-souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les
-verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres,
-tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
-toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique;
-_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
-rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
-auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la
-morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes,
-dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_,
-_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.
-
-Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la
-nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les
-choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles;
-elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
-vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent
-environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
-organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
-À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces
-premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient
-encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
-dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment
-_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus
-raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius
-relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes
-d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
-préalablement aller aux écoles des philosophes.
-
-
-§. V. COROLLAIRES
-
-_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour,
-du nombre, du chant et du vers._
-
-Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou
-_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en
-_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères
-vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la
-nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont
-se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
-comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment
-les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les
-peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
-par des accessoires emphatiques et même oiseux.
-
-Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des
-esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont
-pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets
-dans les idiots, et surtout dans les femmes.
-
-Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son
-verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres
-parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent
-moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.
-
-Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
-l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les
-Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte,
-on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines
-_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci,
-lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.
-
-Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une
-loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui
-de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de
-l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la
-philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la
-prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique
-par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré,
-les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un
-seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises
-ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez
-toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée
-par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes,
-et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres
-auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette
-méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus
-d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
-purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification
-vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et
-formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas
-maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait
-chercher en même temps celle des _langues_?
-
-Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,
-supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par
-prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
-durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en
-chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que
-lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles
-passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les
-diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
-naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par
-la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient
-une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
-mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie
-italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
-langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être
-syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
-répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe
-qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de
-chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
-J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de
-prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter
-d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les
-Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les
-Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par
-_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,
-c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les
-prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen
-âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose
-semble faite pour être chantée.
-
-[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent
-dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans
-l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière
-prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de
-diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]
-
-[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
-d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la
-flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
-grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes
-diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
-mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]
-
-Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des
-_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était
-l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie.
-La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si
-le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer,
-comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent
-Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne
-les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la
-frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce
-qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce
-caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied.
-Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le
-dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de
-l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
-prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença
-de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers
-iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent
-aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
-rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces
-vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante:
-l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et
-les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous
-trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
-assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et
-partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
-appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon
-Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste
-Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_,
-qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus,
-nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de
-vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux
-vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers
-firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les
-vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui
-divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure,
-ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et
-Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la
-favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de
-Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques
-depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
-quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de
-l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point
-l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs
-poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces
-orientales de l'empire grec.
-
-Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des
-colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot
-vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres
-par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
-la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels
-furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu
-que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés
-appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
-quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens
-monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des
-inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que
-celles de Lucius Emilius Regillus,
-
- _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_
-
-et celle d'Acilius Glabrion,
-
- _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._
-
-Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,
-on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
-adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que
-Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:
-
- _Deos caste adeunto.
- Pietatem adhibento._
-
-De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron;
-les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium
-carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au
-rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions
-vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse
-Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux
-Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
-en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).
-
-Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les
-Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les
-souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage,
-Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux
-nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains,
-et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement
-deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de
-toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
-de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
-Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en
-_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le
-premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé
-_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les
-historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus,
-Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
-écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des
-_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des
-paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général,
-l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on
-traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout
-ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en
-comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
-catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
-_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a
-aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots
-entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots
-composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de
-composition dut être une propriété commune à toutes les langues
-primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
-lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes.
-Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches
-sur la langue et la poésie allemande.[51]
-
-[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé
-dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de
-la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
-d'étonnantes découvertes. (_Vico_).]
-
-Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune
-des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et
-avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons
-découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.
-
-
-§. VI. COROLLAIRES
-
-_Relatifs à la logique des esprits cultivés_.
-
-1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette
-_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous
-reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
-langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils
-donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et
-remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les
-Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même
-chose.
-
-2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui
-conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les
-aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser,
-en les observant successivement, pour connaître dans son entier
-l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
-humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils
-unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou
-des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres
-poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_
-du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.
-
-Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la
-_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord
-les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits
-_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les
-premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les
-choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira,
-trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles
-qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été
-trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.
-Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;
-la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
-la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous
-représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde
-des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous
-en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui
-compléta le système de la civilisation humaine.
-
-3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière
-singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première
-méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou
-_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle
-vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint
-Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope,
-antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour
-raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces
-exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit
-du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope
-vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut
-de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question.
-Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction,
-avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite
-comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge
-immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de
-Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite
-_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on
-peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait
-alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie
-humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les
-arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna
-le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées
-particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les
-idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant
-au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de
-nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop
-subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable
-pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi
-grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans
-son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de
-l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie
-expérimentale.
-
-[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa
-ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).]
-
-4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence
-l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute
-sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et
-les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois
-_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
-qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles
-s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient
-incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant
-que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès
-du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
-sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient
-été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de
-Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens
-exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les
-républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que
-les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples
-_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on
-reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être
-l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence:
-_legibus, non exemplis est judicandum_.
-
-[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même
-Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
-jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
-que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi
-n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou
-commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne
-se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait
-toujours en appeler. (_Vico_).]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
-RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.
-
-
-La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine,
-en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
-préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de
-raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur
-de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains
-les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
-reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes
-aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
-d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la
-conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la
-_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale
-poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était
-la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En
-effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère
-des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à
-les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en
-discourir.
-
-_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts
-par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_
-désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt
-qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
-sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent
-plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands
-bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition
-vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices.
-Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les
-âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les
-satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
-d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se
-proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_
-succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la
-pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés.
-Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite
-selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second
-principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la
-croyance à une Providence).
-
-Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première
-est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui
-avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_,
-les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et
-appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit
-vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un
-principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique
-de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la
-jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur
-qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours
-observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte
-violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans
-entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.
-
-Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces
-_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins
-après celui de Jupiter....
-
- * * *
-
-Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers
-hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient
-donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le
-redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se
-mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que
-Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes
-de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état
-sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se
-contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,
-l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que
-nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la
-suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois
-_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant
-louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre,
-l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
-religion sanguinaire.
-
-Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
-produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
-humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande
-calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans
-(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
-coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le
-sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage
-chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce
-culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
-Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).
-
-[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe
-à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
-du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
-borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez
-les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
-haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs
-enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
-inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,
-condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
-combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]
-
-Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient
-répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
-nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la
-Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les
-retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.
-
-Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens
-Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_,
-où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées
-par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,
-_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
-l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la
-douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
-devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par
-les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette
-innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,
-frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
-imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré
-leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette
-superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire
-aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
-il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare
-qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées
-les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
-
-Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale
-divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.
-
-
-§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves
-ni serviteurs._
-
-Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
-vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins
-conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à
-l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord
-de _la première de ces deux éducations_.
-
-Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et
-les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être
-dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres
-membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé
-des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines
-les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon
-reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici
-que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la
-sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à
-obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en
-est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus
-heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères
-de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils
-seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs
-_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.
-
-[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
-anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les
-philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]
-
-[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les
-politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des
-gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur,
-ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté
-tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt
-éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore
-tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité
-grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la
-nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
-cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle
-où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut
-comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les
-hommes à un seul. (_Vico_).]
-
-Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des
-corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
-de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions
-sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans,
-et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence
-d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il
-leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
-supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur
-fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui
-couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps
-voisins du déluge....
-
-La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine,
-savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,
-laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance
-facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport
-avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social
-viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de
-sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles
-subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
-ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
-possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
-naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités
-périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
-campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
-des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et
-en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la
-Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des
-lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104
-le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
-premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
-Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
-celui de _forteresses_.
-
-Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société
-païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers
-fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique
-reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre
-assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations
-de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour
-_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les
-plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au
-sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
-plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
-illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
-pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les
-seconds les campagnes.
-
-C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les
-politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de
-l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites
-par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear],
-puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les
-Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les
-_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
-parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par
-des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
-comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et
-soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où
-_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux
-de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
-parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le
-Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose
-Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
-fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
-paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
-foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même
-au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des
-dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque
-année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre
-auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
-flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de
-la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
-
- * * *
-
-L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_,
-résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.
-Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes
-humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze
-tables, _deivei parentum_...
-
-Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans
-ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées
-que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où
-elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète
-ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le
-démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_
-des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou
-_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.
-
-
-§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à
-l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était
-impossible._
-
-Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies
-qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et
-dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
-débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_
-dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux
-_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
-froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile
-dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce
-qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur
-protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui
-osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur
-naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous
-ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier
-genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les
-peuples de la terre, puisqu'ils surent également
-
- _Parcere subjectis, et debellare superbos._
-
-Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits
-à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
-la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
-première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent
-dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur
-vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature
-servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une
-condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en
-travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
-analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les
-prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
-
-Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis
-que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
-reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
-servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
-dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
-barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de
-famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété
-absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux
-Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le
-rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
-les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à
-l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
-_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
-les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.
-
-Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_
-furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au
-long.
-
- * * *
-
-Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses
-_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
-héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le
-rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait
-contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
-sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit
-entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
-fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
-moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre
-sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne
-assiégée.
-
-C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui
-se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
-_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
-pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés
-personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour
-cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
-(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
-dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares
-pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
-réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou
-_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
-propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
-
- * * *
-
-Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en
-ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la
-Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom
-bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les
-biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes
-pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
-urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le
-titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.
-
-
-§. III. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
-parties._
-
-Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la
-vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de
-la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire
-_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les
-contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
-consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement
-soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens
-_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
-la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la
-garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans
-la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
-linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé,
-nous pouvons en inférer ce qui suit.
-
-I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
-_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait
-d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de
-terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_).
-Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de
-terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
-
-II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
-lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On
-doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain
-pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens
-territorial.
-
-III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les
-grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était
-_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_
-des Latins.
-
-IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
-anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats
-de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
-perpétuel, soit à temps.
-
-V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose
-est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des
-Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des
-peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_
-ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
-peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
-hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point
-aux jurisconsultes romains.
-
-VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de
-l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille
-s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des
-autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.
-
-VII. Pour la même raison, il n'y avait point de
-_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:
-_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre
-puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.
-
-VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit
-Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une
-telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
-produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en
-cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est
-aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne
-foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle
-ait été promise.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.
-
-
-§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus
-rigoureusement aristocratique._
-
-Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous
-la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres
-d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs
-seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
-terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
-fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de
-ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans.
-Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
-paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au
-contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de
-dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de
-leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà
-indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs
-avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette
-révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une
-telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps
-politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés,
-en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par
-sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot
-_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius,
-_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde
-bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit
-naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale
-gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et
-souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière
-égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils
-formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de
-rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine,
-ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt
-commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire
-_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_,
-se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
-tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection
-des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit
-dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
-lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les
-premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
-facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio,
-si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_.
-Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes
-n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
-On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu
-contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand
-conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi
-d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici
-_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
-tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent
-déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en
-explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne
-la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté
-d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour
-retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les
-deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
-l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
-chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
-aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où
-Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce
-qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant
-les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire
-capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
-rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_.
-
-[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de
-leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint
-entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son
-intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils
-pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la
-civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois
-ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours
-le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les
-mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient
-réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
-peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien
-les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares
-n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens
-romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
-nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout
-droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus
-conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la
-_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre
-côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs
-obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,
-en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples
-indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément
-les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]
-
-Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre
-comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies
-domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie.
-C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins
-qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement
-autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous
-souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute
-parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons
-démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne
-sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en
-embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre
-manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir
-domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des
-gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous
-avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire
-libres de toute charge publique ou particulière?
-
-Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du
-pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous
-le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans
-l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les
-comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
-romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans
-la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les
-choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les
-premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
-pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
-dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des
-assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
-comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les
-héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le
-châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance
-de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les
-Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la
-présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même
-de tous les premiers peuples barbares.
-
-D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou
-_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_
-de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
-autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette
-dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
-Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des
-premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette
-capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les
-grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui
-désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges
-publiques sans participer aux honneurs.
-
-Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui
-les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si
-l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens
-révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il
-y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
-privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_
-des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
-gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne
-jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles
-ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison
-qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent
-tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des
-champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent
-les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient
-aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis
-par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à
-un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les
-_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils
-arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze
-tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
-nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils
-cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers
-étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même
-capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne
-pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni
-_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_,
-d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages
-solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à
-_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à
-partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état
-de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à
-s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia
-cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_,
-c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que
-ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les
-auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces
-auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège
-(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc
-demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel;
-cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage
-de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.
-Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité
-lui-même?
-
-
-§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
-éternels des fiefs._
-
-Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans
-nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois
-espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de
-_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes
-de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,
-en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de
-_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou
-_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_,
-_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou
-_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs
-terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques
-héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées
-s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres
-héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot.
-Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence,
-comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille,
-ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de
-cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à
-Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la
-Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de
-Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui
-qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de
-l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde
-une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent
-tous les évènemens au hasard_.
-
-En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles
-par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce
-qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
-du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
-lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond
-public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du
-droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne
-peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme
-dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la
-ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers.
-
-Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
-formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs.
-Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc
-fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action
-_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la
-_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle
-que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine
-indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École).
-De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,
-signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions
-publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue
-jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
-_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
-patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant,
-le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se
-trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia
-Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans
-parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad
-populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......
-
-Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une
-_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi
-éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état
-des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens
-politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent
-maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance,
-entraînant une idée de stabilité).
-
-Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des
-_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la
-_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le
-vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant
-les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait
-le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne
-interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,
-citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se
-composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les
-_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux
-plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58]
-
-[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres
-occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane,
-Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient
-des actions _héroïques_. (_Vico_).]
-
-
-§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_
-(_ærarium_, chez les Romains).
-
-Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance
-que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
-d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à
-Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.
-
-Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des
-nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs;
-au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du
-peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui
-auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ
-quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,
-rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre
-peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens
-paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à
-chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans
-la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans
-l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de
-présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette
-institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius,
-lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur
-propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui
-devint, avec le temps, le principe de la démocratie.
-
-L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des
-révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le
-surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant
-que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs,
-chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
-selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé
-entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens
-riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en
-voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est
-ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie
-dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée
-d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
-la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
-plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par
-toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59]
-
-[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
-république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]
-
-Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva
-que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de
-_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_.
-Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens
-romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium
-optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine
-par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne
-signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé
-sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le
-maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté
-de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se
-maintient par la seule possession.
-
-Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui
-dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le
-royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
-souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
-biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune
-charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par
-confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et
-cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges
-publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient
-le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par
-concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des
-taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi
-de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec
-le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le
-_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou
-_ærarium_.
-
-
-§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._
-
-Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère,
-[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par
-curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs
-comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),
-de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés
-de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
-seuls aux comices _curiata_.
-
-[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,
-qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
-tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du
-latin _curia_. (_Vico_).]
-
-Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs
-biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_,
-les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent,
-selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le
-_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme
-sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à
-_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un
-citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au
-contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le
-citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela
-_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple
-romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires
-publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_.
-Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur
-les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps
-n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées
-devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de
-l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus].
-Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies,
-où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées
-des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées
-commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les
-considérant comme _sacrées_.
-
-
-§. V. COROLLAIRE.
-
-_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le
-droit naturel des gens_.
-
-En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le
-gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement
-_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une
-admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
-conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait,
-lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la
-religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils
-occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
-tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au
-sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des
-lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
-circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la
-religion qui les détermina à former une union régulière et aussi
-durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le
-pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
-se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés
-politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux
-_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous
-avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de
-nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir,
-les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne
-pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces
-premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
-conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans,
-les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement,
-les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester
-long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état
-sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant
-encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce
-que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette
-forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le
-but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux
-que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun
-dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien
-social, qu'on appelle _république_.
-
-Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le
-chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les
-moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,
-rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux
-quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du
-monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la
-_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas
-humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont
-pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où
-les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler,
-n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les
-religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
-les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
-choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même
-qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres,
-capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces
-langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de
-leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
-donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de
-même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles
-n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée
-comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut
-une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de
-simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_.
-Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y
-doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
-que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des
-métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y
-commander, et le _corps_ toujours servir.
-
-Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
-faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable,
-avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une
-religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé
-l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent
-ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les
-républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit
-naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en
-_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille
-qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation
-particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi
-sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils
-entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement
-aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit
-des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine
-des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines.
-Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine
-investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et
-ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une
-nation supérieure exercera ce droit pour lui.
-
-
-§. VI. _Suite de la politique héroïque._
-
-Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses
-navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la
-continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
-des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
-naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à
-cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les
-nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une
-nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira
-la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous
-avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les
-premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en
-explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates
-empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà
-pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler
-la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les
-barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en
-ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
-
-Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la
-forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de
-Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles
-des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous
-y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval
-ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau
-furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est
-l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_
-des îles de la mer Égée.
-
-Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand
-honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la
-barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de
-seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les
-associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus,
-c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces
-de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
-éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
-lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître
-infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples
-qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette
-coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
-policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux
-Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
-passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si
-l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains
-n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons
-les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
-pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces
-mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la
-côte d'Afrique opposée à l'Europe.
-
-[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
-_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè.
-(_Vico_).]
-
-Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère
-inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus
-haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et
-ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus
-éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite
-nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
-Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_
-étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les
-voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
-réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_,
-en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous
-retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
-desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
-passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna
-auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les
-peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont
-obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
-
-[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou
-arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te
-êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi
-palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs
-erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to
-ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]]
-
-[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_
-dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à
-ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens
-du _peregrinus_. (_Vico_).]
-
-Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre
-leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos],
-tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des
-peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live,
-de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,
-_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire
-que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé
-réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action
-d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient
-plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais
-son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
-convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée
-par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que
-les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
-que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la
-barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient
-eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
-peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi
-considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur
-d'Horace.
-
-[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand
-Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
-auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les
-Albains. (_Vico_).]
-
-Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent,
-chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini
-pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les
-cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66]
-
-[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la
-dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on
-se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux,
-les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les
-_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on
-connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,
-_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.
-Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_.
-(_Vico_).]
-
-[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
-nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du
-peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute
-la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée
-contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,
-étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné
-originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
-ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la
-_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui
-d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]
-
-Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement
-pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi
-l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait
-que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement
-pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus
-belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant
-pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de
-fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la
-résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
-ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur
-de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que
-cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même
-confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
-n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus:
-_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.
-Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
-si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.
-
-Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps
-héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se
-faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui
-gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens
-et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités
-héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte
-dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle
-était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle
-des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
-leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé
-lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge
-combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
-chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette
-suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les
-plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
-plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam
-principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales.
-L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots
-employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_,
-_tenere_, _possidere_.
-
-
-§. VII. COROLLAIRES
-
-_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue
-monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée
-Junius Brutus._
-
-En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
-Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que
-la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que,
-depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens
-partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le
-peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre
-que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès
-l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis
-que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est
-confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà
-une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui
-ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages
-solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de
-Romulus.
-
-Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers
-temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce
-qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges
-antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et
-_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était
-_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une
-_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.
-
-Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant
-l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
-n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop
-sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses
-principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
-diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ
-potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une
-aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de
-même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse
-contester le caractère aristocratique de la constitution
-lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on
-sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets
-à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les
-consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à
-mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc
-à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la
-_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière
-aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
-maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
-Tarquins.
-
-Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans
-l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces
-causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la
-royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la
-liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il
-faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de
-Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus
-policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis
-que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
-leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait
-ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
-présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
-qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous
-avons établi sur les antiquités romaines.
-
-[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette
-époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière,
-comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique;
-c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de
-certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les
-trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table
-chronologique._ (_Vico_).]
-
-
-§. VIII. COROLLAIRE
-
-_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._
-
-D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus,
-l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter
-ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus
-de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés
-par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et
-_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les
-plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par
-le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans
-l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits
-éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice
-raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée
-de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain;
-enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois
-erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps
-anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur
-appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité
-dans toutes les sociétés du monde.
-
-Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le
-représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les
-philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_
-quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que,
-sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel
-accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
-t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai
-lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
-pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure
-particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter
-de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne
-rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
-fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
-les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que
-Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble
-_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par
-Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux
-vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros
-qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec:
-amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu
-héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce
-qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros
-_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
-les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la
-délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
-consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
-moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
-errans.
-
-Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si
-l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les
-_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la
-_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
-Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste
-(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des
-rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la
-liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie
-Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu
-l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
-fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées;
-ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,
-et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par
-respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la
-plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens?
-Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par
-des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour
-l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les
-débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des
-esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi
-agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur
-du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
-qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce,
-eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde,
-eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
-le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores;
-Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche
-Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
-tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature
-supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la
-multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
-se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée
-des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec
-tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?
-cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité?
-
-Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous
-expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les
-suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous
-avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples
-héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les
-Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens
-battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
-jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des
-modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à
-l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels
-peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains
-conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient
-_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,
-auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les
-peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs
-maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
-traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et
-d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
-apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un
-aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
-C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs
-romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les
-femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire
-de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs
-sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille
-_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes,
-des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et
-d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du
-luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres
-sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles
-guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_;
-les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent
-non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après
-toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des
-aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui
-soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de
-nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de
-nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans
-la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
-leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils
-entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui
-donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_).
-
-Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature
-morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
-lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour
-des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui
-ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques
-populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère
-bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les
-souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les
-poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas
-d'espérer un tel bienfait du ciel.
-
-Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers
-peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme
-romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_
-encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à
-l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de
-_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
-
-
-Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
-logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second
-rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à
-la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour
-traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en
-dérivent.
-
-
-§. I. _De la physiologie poétique._
-
-Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent
-dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute
-ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le
-confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
-premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
-Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
-mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée
-d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_
-c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens
-que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
-
-Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux
-_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les
-réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
-parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
-articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
-chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_,
-robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes
-propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils
-prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
-parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils
-prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
-dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est
-dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie
-[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire
-_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on
-dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
-ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils
-appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
-périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une
-expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de
-notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc
-des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les
-Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
-sang abondant et pur.
-
-Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes
-théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
-fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la
-phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour
-naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
-pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
-être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
-physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une
-expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les
-Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle,
-_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
-est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
-son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
-L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
-premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la
-seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
-du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté.
-Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
-dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme
-(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu
-inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
-quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe
-supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
-appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils
-pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie
-par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les
-idées nous viennent de Dieu_.
-
-Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps,
-_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient
-toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes
-d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les
-Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le
-retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour
-_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
-_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
-n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose
-que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces
-premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
-d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a
-aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
-les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes
-d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
-l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le
-corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de
-l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
-_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous
-l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la
-_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère
-des muses_, c'est-à-dire des arts.
-
-En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
-importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
-dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
-comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers
-nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait,
-particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement
-dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque
-nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions
-poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle
-de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées
-pour leurs singuliers.
-
-[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de
-généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
-entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne
-pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées
-(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui
-qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait
-sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
-le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
-présence de l'objet aimé,
-
- _Ille mi par esse deo videtur_,
- Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....
-
-la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que
-l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même;
-c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:
-
- _Vitam deorum adepti sumus_,
- Nous avons atteint la félicité des dieux.
-
-ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le
-singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à
-plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le
-sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et
-l'appropriant à celui qui l'éprouve,
-
- _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
-
-Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des
-philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
-et _froide poésie_.]
-
-Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et
-au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
-l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
-dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
-Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie
-de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était
-entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de
-toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
-
-Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient
-leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant,
-versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
-pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient
-agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages
-_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
-_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient
-que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_
-s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils
-fussent souvent faux dans leur _matière_.
-
-
-§. II. COROLLAIRE
-
-_Relatif aux descriptions héroïques._
-
-Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire
-tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq
-sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la
-force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
-exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
-entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
-oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils
-disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien
-_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que
-les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même
-que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre,
-ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
-lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
-le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours
-par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_.
-_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps
-nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour
-_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
-nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la
-doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils
-disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses
-douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
-dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle
-métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
-usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
-
-Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme
-pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à
-ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
-état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus
-actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
-lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté
-prévoyante protégerait le corps à son tour.
-
-On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions
-héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si
-frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter,
-bien loin de les égaler.
-
-
-§. III. COROLLAIRE
-
-_Relatif aux moeurs héroïques._
-
-De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_,
-durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous
-allons esquisser.
-
-Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus
-haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné,
-d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils
-étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
-_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_,
-selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
-contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de
-nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais
-qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les
-avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même
-_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de
-dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels
-qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs.
-Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa
-Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
-entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de
-grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une
-conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.
-
-L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui
-vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables
-nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées
-avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les
-premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs
-des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
-tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit
-pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un
-sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour
-reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
-guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
-
-Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et
-les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
-HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.
-
-
-Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
-les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_
-en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux
-du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires
-(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
-_medioxumi_).
-
-Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les
-choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec:
-mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
-theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
-appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel
-désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés
-_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
-poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
-que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du
-ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
-dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
-d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses
-épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des
-_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture.
-
-La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
-Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans
-l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
-Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les
-dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu
-convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
-_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si
-l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait
-concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que
-s'en était faite l'Homère de l'Iliade.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.
-
-
-_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves
-physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis
-chez toutes les nations païennes._
-
-La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus,
-et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures,
-obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans
-l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les
-héros_.
-
-Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois
-vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II.
-Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux
-Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du
-pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens,
-portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient
-dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent
-_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la
-nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
-étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
-liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le
-second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les
-planètes plus grandes que les étoiles fixes_.
-
-Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations
-païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium,
-l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les
-planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les
-dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux
-constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les
-héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles;
-et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même
-facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs
-caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_,
-ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
-_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en
-partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
-écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.
-
-
-Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens
-conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
-tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs
-[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
-comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
-commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est
-en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
-occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet,
-ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
-firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
-indiquer d'_années_....
-
-Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces
-d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être
-remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les
-origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant
-Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_
-de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où
-l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition
-que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et
-surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
-du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes
-sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à
-l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être
-unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
-dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses
-errantes des héros qui durent en être l'occasion.
-
-
-CANON CHRONOLOGIQUE
-
-_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle,
-antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._
-
- Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
- enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la
- terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le
- reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
- chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des
- sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses
- vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf
- siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par
- le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
- fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés
- s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du
- premier _âge_, les peuples descendent plus près de la
- mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans
- depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_
- jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer
- s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend
- deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les
- courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie
- et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est
- alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la
- Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour
- passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la
- navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de
- la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps
- héroïques de la Grèce.
-
- Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en
- montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux
- jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de
- l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens
- durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula
- depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie
- assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
- compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda
- aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
- Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les
- révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous
- avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie
- par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier
- des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)
-
- Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
- besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les
- faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
- que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
- pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.
-
- * * *
-
- De cette manière l'étude du _développement de la civilisation
- humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
- chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point
- même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
- chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce
- que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la
- muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
- Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
- d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte
- dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les
- étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité
- de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
- en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant
- diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les
- libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
- d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que
- la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour
- mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
- à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
- partie principale elles furent nommées avec propriété
- _géométrie_.
-
- C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur
- science au point même où commence le sujet qui lui est propre.
- Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être
- connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait
- leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui
- avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les
- constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
- succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu
- impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà
- pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour
- éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de
- l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.
-
-
-La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
-n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_.
-En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
-aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
-véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues
-et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et
-dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des
-proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
-répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce
-qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
-géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont
-point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans
-des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de
-leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux
-isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_.
-
-C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord
-la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
-appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_
-ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
-Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du
-_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières
-relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les
-_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils
-durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.
-
-D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la
-Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut
-passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
-ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à
-l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce
-nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils
-appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur
-laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant
-l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_.
-Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la
-_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
-_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à
-eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite,
-en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
-Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler
-_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure
-qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
-Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première
-Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace
-Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont
-évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
-Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
-d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
-qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
-que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que
-le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que
-Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
-célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou
-Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de
-l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
-ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays
-est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient
-d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère
-avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils
-arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite,
-et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre
-comme une grande île.[69][70]
-
-[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier
-_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par
-exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
-longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient
-placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé
-l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à
-cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les
-habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
-aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de
-situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point
-croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
-lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour
-voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu
-le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de
-Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins
-de la Grèce.
-
-Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de
-grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on
-éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
-être placés d'abord dans l'_orient_ même.
-
-Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans
-celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré,
-puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près
-_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_.
-L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
-la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à
-toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée
-lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont;
-ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette
-mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où
-Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de
-l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé
-_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce
-nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie
-de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de
-Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville
-grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première
-_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une
-sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en
-course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la
-mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.
-
-Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
-nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la
-guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa
-destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et
-des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant
-retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs
-des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils
-placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
-qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
-chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
-il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
-Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
-Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
-autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les
-Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère
-poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre
-l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
-_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son
-compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_,
-_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les
-_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce
-qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
-observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps
-qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_,
-c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
-
-Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_
-dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées
-aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât
-la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium
-une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité,
-laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
-nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
-plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
-ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
-Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été
-ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
-Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
-modernes_, et non pas _des anciennes_.
-
-Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la
-Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
-_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples
-encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à
-mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour
-_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et
-leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent
-leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
-_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité
-des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner
-l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les
-traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance;
-ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé
-par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie;
-ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour
-lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et
-changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de
-l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses
-étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
-langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues
-étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
-d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
-désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine
-plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
-que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les
-Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne
-savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils
-l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes
-_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
-point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans,
-ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
-de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant
-remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de
-pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
-langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
-rusé_.
-
-Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens
-d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne
-savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
-contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue
-navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
-tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
-quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
-tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros,
-_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
-Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
-ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de
-poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa
-postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée
-par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de
-Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce
-qui venait de la Grèce.
-
-Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
-cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du
-droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à
-Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique,
-on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
-avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
-erré sur mer.]
-
-[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le
-nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à
-travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et
-de leurs moeurs. (_Vico_).]
-
-[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
-_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il
-nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que
-nous avions à dire de la _sagesse poétique_.
-
-Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées
-par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par
-les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom
-d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_,
-et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
-s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel
-s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
-limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le
-rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce
-sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit
-l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum
-bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
-sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
-complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où
-Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de
-limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne
-géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par
-l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient
-le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait
-donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
-Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des
-malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
-dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper
-aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans
-les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils
-étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
-civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
-
-Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
-_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni
-hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent
-immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot.
-Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent
-poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y
-réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
-sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en
-ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
-_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine:
-[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la
-personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les
-premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux
-Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons
-parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
-lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint
-certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des
-entrailles des victimes immolées devant les autels.
-
-D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule,
-c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder
-Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
-d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé
-dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
-général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les
-anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
-nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
-géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de
-l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement
-en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
-en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
-Transilvanie à plusieurs cités.
-
-C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si
-uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les
-usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
-courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
-celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
-_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit
-_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était
-une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
-repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la
-défense des _aræ_. (_Vico_).]
-
-
-
-
-CONCLUSION DE CE LIVRE.
-
-
-Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques
-éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui
-_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations
-et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II.
-L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition
-vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration,
-_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme
-législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_.
-Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité,
-elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans
-les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans
-l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la
-science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
-en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait
-marqué d'avance les principes de la science moderne, que les
-_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_,
-et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
-dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes
-théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
-_de la sagesse humaine_.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de
-la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à
-celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque,
-et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
-1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus
-de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu
-raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par
-conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole
-du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
-
-
-_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE.
-_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs
-barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un
-philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles
-moeurs._
-
-
-_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
-les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales
-de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
-revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
-quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._
-
-
-_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages
-indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à
-croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et
-continués pendant plusieurs âges._
-
-
-_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE
-PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a
-peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt
-des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la
-comédie et la tragédie._
-
-
-_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
-_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart
-des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au
-second livre, sur l'origine de la poésie._
-
-
-_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._
-_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on
-s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
-nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les
-deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
-considéré chez les Grecs._
-
-
-_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
-_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-
-Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que
-la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
-d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir
-prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la
-_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda
-_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été
-suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par
-Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé
-est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit
-pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été
-philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un
-ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
-
-
-Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre
-les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de
-ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
-moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
-Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la
-grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec
-laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le
-roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve,
-blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
-pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
-_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
-faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance
-vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement
-l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le
-héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes
-vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans
-les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et
-des vautours_.
-
-[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
-abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit
-des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels
-on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde.
-(_Vico_).]
-
-Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du
-vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il
-n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
-pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
-dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les
-voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le
-peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars,
-en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
-Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
-premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de
-_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de
-comédie.
-
-Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du
-général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à
-restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu,
-pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle?
-Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir
-son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_
-qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce
-héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses
-guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que
-la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici
-regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
-l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous
-venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
-sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans
-la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet
-éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
-caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
-civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à
-la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a
-voulu peindre.
-
-Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
-ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de
-s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger
-s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus
-sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
-qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux
-entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
-le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable,
-n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé
-par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_
-auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_
-n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
-avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les
-plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières
-bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade.
-La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse
-philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
-_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer
-les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un
-calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se
-rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
-contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et
-s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le
-sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et
-tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
-déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
-prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui
-est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs,
-pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un
-mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
-oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
-généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport
-d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
-Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
-faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
-Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le
-ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de
-Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de
-Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur
-son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
-altérées de vengeance.
-
-[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté
-que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
-l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut
-interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
-de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les
-_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans
-Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
-Dante.]
-
-Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un
-esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière
-raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons
-pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
-
-Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces
-caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique
-souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient
-appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la
-nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme
-des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
-_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
-Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_.
-
-Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
-le VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-DE LA PATRIE D'HOMÈRE.
-
-
-Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir
-donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie
-dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une
-peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
-d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre
-Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter
-ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous
-employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère
-lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme
-_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
-effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation
-grecque.
-
-L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties
-occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux
-justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens,
-maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé,
-pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
-_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le
-conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y
-avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec
-(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de
-l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car
-l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où
-naquit sans doute le dernier_.
-
-On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient
-les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du
-même auteur_.
-
-Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit
-Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée
-_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
-nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.
-
-
-L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de
-ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les
-_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de
-fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé,
-comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
-_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique
-naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
-conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
-fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les
-superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
-dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font
-mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux
-_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité
-de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le
-faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la
-Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
-de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
-de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses
-amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail
-ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char
-sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de
-Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut
-ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale
-aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une
-sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7.
-Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs
-grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les
-recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
-_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à
-Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de
-_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
-le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74].
-Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
-exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile
-nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir
-avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère
-nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine
-mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses
-comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
-habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope,
-il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
-des mers abondantes en poissons qui font les délices des
-festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_;
-les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui
-prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait
-en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_.
-
-[Note 73:
-
- . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
- poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
- chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
-
-[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
-appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les
-autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
-victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches.
-Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
-Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des
-corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent
-des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en
-conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par
-les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république;
-_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue
-lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait
-avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action
-qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]
-
-En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
-dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de
-Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère
-_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de
-quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
-pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et
-l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de
-Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs;
-mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était
-depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs
-aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près
-comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
-n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et
-qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la
-Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après
-les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.
-
-Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
-délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions
-tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue
-à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
-d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant
-immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été
-travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
-Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE
-ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.
-
-
-L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère,
-et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous
-font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme
-tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux
-observations.
-
-1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile
-d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux
-poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum
-carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour
-la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent
-tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de
-jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur,
-que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité
-des Grecs dans la comédie. (Quintilien).
-
-2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les
-critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le
-plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
-héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_
-dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
-
-La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les
-recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
-engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de
-cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
-l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment
-dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute
-l'essence de la poésie.
-
-1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre
-sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua
-Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des
-Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_,
-dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet
-de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette
-philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres
-comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à
-frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
-qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.
-
-2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les
-_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_,
-toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
-actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur
-atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
-au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
-sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus
-d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels
-vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère
-est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères
-poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité,
-se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi
-fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À
-chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les
-_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque
-caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est
-le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités
-propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent
-de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui
-s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse,
-principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits
-distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la
-dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver
-l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait
-que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces
-deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait
-assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
-rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages
-d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur
-conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_,
-d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la
-_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes
-imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là
-deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime
-poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
-la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères
-héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par
-conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils
-empruntent à ces caractères si renommés.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
-HOMÈRE.
-
-
-1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à
-consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
-sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
-ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du
-vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu
-cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour
-trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait
-combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant
-certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_
-dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des
-récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
-a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
-plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à
-leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un
-effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept
-sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second
-livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et
-_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des
-_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
-incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en
-conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser
-commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus
-profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre
-toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote
-dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée
-particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa
-nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer
-ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_
-par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs
-et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus
-grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge,
-nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de
-la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de
-son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
-en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins
-chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome.
-Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes
-latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
-chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps
-s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste,
-nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de
-leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de
-ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
-que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a
-représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits
-historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens
-de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
-personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de
-l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
-que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a
-pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans
-ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne
-sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
-les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
-attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les
-plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de
-l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des
-hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à
-l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_
-des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la
-_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle,
-déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
-_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public
-moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les
-sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
-supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des
-aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
-cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des
-_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées,
-ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de
-la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
-dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au
-commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer
-comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré
-merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi
-par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et
-quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore
-été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
-peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans
-_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités,
-toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
-pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi
-fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés
-appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine
-et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_
-(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour
-feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
-_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les
-objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le
-_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
-des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes
-théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les
-_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
-Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et
-Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
-nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
-d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_.
-C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La
-_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y
-plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux
-_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12.
-En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique,
-peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la
-_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
-la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux
-peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son
-cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
-grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère
-n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_.
-Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques
-d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges
-qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime
-de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II,
-page 225.
-
-Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
-(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et
-_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
-_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
-l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le
-_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
-_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_;
-ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des
-nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières
-nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
-telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel
-_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent
-_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_
-dont se composaient ces peuples.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE
-HOMÈRE.
-
-
-1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
-profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
-communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
-les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
-temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite
-par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi
-par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait
-donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en
-hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_;
-les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux
-_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la
-Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche
-tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens
-_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens
-_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
-raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un
-chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute
-autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
-chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi
-dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits.
-(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en
-ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les
-foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
-rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que
-_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
-dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un
-sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
-[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_
-ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
-l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi
-forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère,
-qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les
-fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes
-d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que
-ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
-poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des
-deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces
-poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des
-Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les
-Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les
-Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps
-de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent
-long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte
-tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère
-auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des
-Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette
-écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de
-rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]
-
-[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits
-ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les
-chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans
-avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.
-
-On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode
-comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire
-fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au
-retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que
-les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec:
-kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les
-jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en
-cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par
-l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
-leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma
-enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme
-un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
-dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère.
-
-Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
-laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en
-_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_;
-nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).]
-
-Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de
-l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
-l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le
-fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque
-_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de
-cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
-variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions
-hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
-peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
-patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
-_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend
-qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa
-l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui
-semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
-prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
-particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
-circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
-doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque,
-et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle
-l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de
-belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_,
-et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros]
-dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours
-aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un
-_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de
-Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la
-même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la
-Grèce en chantant ses poèmes_.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
-
-Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire
-qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à
-l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les
-plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il
-ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_,
-nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être
-idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont
-parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
-dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de
-la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.
-
-
-§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que
-l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
-nécessité._
-
---1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire
-que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir
-donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen,
-c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité
-d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans
-la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de
-Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
-ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des
-rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec:
-homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens
-qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes
-homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
-partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette
-manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans
-celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
-sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont
-ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle
-devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_
-composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être
-refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait
-alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la
-jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
-d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse,
-ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les
-voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans
-de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des
-moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé
-Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les
-divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans
-l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas
-attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme
-le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
-moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter?
-Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps
-celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la
-Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
-que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui
-régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère,
-disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
-justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
-particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des
-moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
-de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin
-d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre
-les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
-fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est
-dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
-assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation
-grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a
-tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples
-grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu
-seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote),
-_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable
-éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
-morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
-le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
-qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de
-cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la
-mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance
-d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni
-la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard,
-n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6.
-Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois
-titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de
-la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la
-_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois
-titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici.
-Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation
-grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été
-fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
-démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de
-cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père
-des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_,
-tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
-Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par
-plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les
-nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride,
-Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
-la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons
-démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point
-leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y
-rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement
-aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la
-métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de
-les expliquer.
-
-
-§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales
-sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez
-les Grecs._
-
-Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir
-été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
-Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées
-les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des
-_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_.
-On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient
-passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
-naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes
-d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y
-a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de
-la Grèce_.
-
-
-
-
-APPENDICE.
-
-_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._
-
- Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu
- trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les
- chants desquels les fables étaient encore des histoires
- véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes
- héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin
- l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues.
- Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant
- la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
- tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_.
-
- Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
- l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
- Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
- disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
- introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
- _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
- des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des
- _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_
- distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut
- représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
- qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte
- qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre
- côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la
- tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à
- Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
- sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
- proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été
- fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
- excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge
- Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les
- _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
- de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
-
- Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut
- deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
- anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
- l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue
- à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les
- premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte
- d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres
- saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_
- danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été
- une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
- hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement
- religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les
- prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
- poésies que des hymnes.
-
- Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne
- célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes
- lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
- sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les
- nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui
- écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;
- le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
- après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu,
- succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque
- éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
- peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même
- Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et
- chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque
- où les moeurs se sont adoucies et amollies.
-
-[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre
-l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en
-vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez
-les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première
-satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
-commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).]
-
- Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la
- route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
- différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des
- vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des
- satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement
- consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les
- cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à
- s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un
- choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère
- originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,
- parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur
- les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la
- liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,
- comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_
- appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_
- signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers
- alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait
- paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et
- dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
- resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
-
-[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
-vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).]
-
-[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son
-nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos],
-qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]
-
-[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont
-encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).]
-
-[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des
-matières diverses. (_Vico_).]
-
- Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la
- tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs
- d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille
- comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits
- sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait
- naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui
- nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la
- _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le
- père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de
- simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est
- précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée,
- qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors
- on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le
- choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de
- choses _publiques_.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
-quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_
-sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur
-celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute
-historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge
-des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire
-idéale _indiquée dans les axiomes._
-
-
-_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE
-DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II.
-Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et
-intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par
-le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V.
-Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou
-monarchique._
-
-
-_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et
-caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._
-
-
-_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE
-RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des
-Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
-divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée
-rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est
-l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété;
-autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine,
-connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord
-avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse
-politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à
-l'histoire fondamentale du droit romain._
-
-
-_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et
-duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en
-est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux
-formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II.
-Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_
-(sectæ temporum).
-
-
-_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux
-aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des
-limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres
-politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
-prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal
-entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
-les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§.
-_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère
-selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur
-ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._
-
-
-_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont
-chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de
-l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état
-aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle
-que les nations terminent leur carrière politique par la
-monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les
-gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu
-aristocratiques._
-
-
-_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que
-l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
-l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
-première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques
-étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué
-l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._
-
-Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
-législation._
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS
-NATURELS, DE GOUVERNEMENS.
-
-
-§. I. _Introduction_.
-
-Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science
-nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la
-_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_
-que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons
-trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce,
-comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de
-faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur
-tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
-dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans
-les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les
-nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs
-moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES,
-_divin, héroïque et humain_.
-
-Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit
-enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
-_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces
-moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui
-donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà
-entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et
-gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
-_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois
-espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de
-_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et
-suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités
-d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
-rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la
-religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui
-donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.
-
-Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs
-endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
-dans le cours des affaires humaines.
-
-
-§. II. _Trois espèces de natures._
-
-Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus
-forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut
-_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;
-elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon
-l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
-_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
-les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
-dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était
-_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur
-inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits
-eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche
-indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.)
-
-La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient
-eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout
-à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;
-c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce
-n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par
-cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans
-cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se
-réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
-dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.
-
-Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par
-cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît
-pour lois la conscience, la raison, le devoir.
-
-
-§. III. _Trois sortes de moeurs._
-
-Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de
-_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine
-échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes
-_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous
-représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_;
-elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans
-l'accomplissement des devoirs civils.
-
-
-§. IV. _Trois espèces de droits naturels._
-
-_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
-l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
-appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.
-
-_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée
-d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
-lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
-pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
-naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance
-religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables
-encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison
-par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune
-amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
-le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.
-
-En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine
-entièrement développée.
-
-
-§. V. _Trois espèces de gouvernemens._
-
-_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les
-hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut
-l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
-fasse connaître.
-
-_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_
-répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,
-puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus
-d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent
-répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à
-Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent
-dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie.
-Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du
-caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
-assemblées publiques.
-
-_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature
-intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans
-l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
-libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
-la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de
-la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
-mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève
-au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.
-
-
-§. I. _Trois espèces de langues_.
-
-_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées,
-des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta
-legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
-telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà
-dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_.
-Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne
-pouvaient encore articuler.
-
-La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le
-_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la
-discipline militaire.
-
-La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes
-les nations.
-
-
-§. II. _Trois espèces de caractères._
-
-_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à
-leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères.
-À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon
-tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une
-propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle
-est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions
-générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines
-images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces
-particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter
-le langage de l'école, des _universaux poétiques_.
-
-_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des
-_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces
-d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille
-tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils
-des sages.[81]
-
-[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les
-_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_,
-ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place
-à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que
-vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
-nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus
-haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers
-genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).]
-
-Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les
-langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
-relativement aux expressions particulières dont se composaient les
-langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes
-d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille
-caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore
-aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de
-l'alphabet.
-
-[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
-héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la
-langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_.
-(_Vico_).]
-
-Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le
-vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du
-peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le
-peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré
-malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens
-qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples
-cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur
-puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par
-lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
-favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est
-une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement
-la monarchie.[83]
-
-[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome
-à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et
-auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES
-RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.
-
-
-§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._
-
-_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens
-étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
-mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la
-_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes
-théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie
-_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce
-mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette
-sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des
-cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains
-conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez
-eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les
-cérémonies requises avaient été accomplies.
-
-La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de
-garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse
-d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se
-propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des
-jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le
-droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
-consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
-cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de
-point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il
-en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains.
-
-La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur
-conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les
-lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette
-jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_,
-c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie.
-La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie,
-s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise
-les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle
-de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée.
-(axiomes 9 et 10).
-
-
-§. II. _Trois espèces d'autorités._
-
-La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications;
-comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième,
-l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules
-solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_,
-laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des
-hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par
-une prudence singulière dans la pratique.
-
-À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques.
-
-Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans
-ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_;
-_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
-_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété
-comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui
-appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats
-souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce
-qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple.
-
-Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
-liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de
-tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
-légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple
-de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne
-résultât quelque dommage public de son peu de lumières.
-
-Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de
-tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que
-donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
-jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de
-conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un
-monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été
-conseillé par le sénat.
-
-
-§. III. _Trois espèces de raisons._
-
-La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et
-dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et
-aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à
-l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par
-le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé
-aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les
-Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_
-par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels
-qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.
-Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une
-même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à
-la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où
-les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_,
-permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se
-gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
-effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point
-la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient
-_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils
-impénétrables de la Providence.
-
-La seconde sorte de raison fut la _raison d'état_, appelée par les
-Romains _civilis æquitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est
-point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité
-naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris
-par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de
-la société_. Telle fut la sagesse des sénats _héroïques_, et
-particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où
-l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le
-peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut
-lieu jusqu'au tribunal des Gracques.
-
-
-§. IV. COROLLAIRE.
-
-_Relatif à la sagesse politique des anciens Romains._
-
-Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de
-répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation,
-ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le
-plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre
-d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement_.
-
-Par un effet des mêmes causes qui firent l'_héroïsme_ des premiers
-peuples, les anciens Romains qui ont été _les héros du monde_, se sont
-montrés naturellement fidèles à l'_équité civile_. Cette équité
-s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
-sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manière
-inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle même que pût se trouver la
-loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'état_. L'_équité
-civile_ soumettait naturellement toute chose à cette loi, reine de
-toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne de la
-matière: _la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex populi
-salus esto_. Dans les temps _héroïques_ où les gouvernemens étaient
-aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une grande part
-d'intérêt privé, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur
-conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt particulier
-leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce
-qui explique le courage qu'ils déployaient en défendant l'état, et la
-prudence avec laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse
-profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intérêt privé
-identifié avec l'intérêt public, comment ces pères de famille à peine
-sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnaît dans le Polyphème
-d'Homère, auraient-ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil?
-
-Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, où les états
-sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens
-règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit
-entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
-monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de
-leurs intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de
-l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent
-les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires à celles qui
-avaient produit l'_héroïsme_, puisqu'elles ne sont autres que désir du
-repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà
-pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à
-considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières
-qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est
-l'_æquum bonum_, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de
-raison, la raison naturelle, _æquitas naturalis_ chez les
-jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
-qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications
-directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les
-monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires
-publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison
-d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts
-privés des peuples d'après l'_équité naturelle_.
-
-
-§. V. COROLLAIRE.
-
-_Histoire fondamentale du Droit romain._
-
-Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut
-servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet _les
-gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés_ (axiome
-69); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les
-lois doivent en conséquence être appliquées et interprétées
-d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
-d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du
-droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui
-nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans
-remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens
-états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous
-apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin,
-jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les
-caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens
-rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la
-république.--Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire
-du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est
-la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
-jurisprudence _moyenne_, celle que réglaient les édits des préteurs,
-commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même
-code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans égard pour
-cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle?
-Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en
-prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces
-subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les
-lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
-avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
-naturellement attaché. Bien loin que ces pratiques aient eu
-aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même
-des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels
-usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles
-pratiques.
-
-Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et
-où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
-civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les
-gouvernemens _divins_, et que partout régnassent des lois _sacrées_,
-c'est-à-dire _secrètes_, et cachées au vulgaire des peuples. Elles
-restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille,
-qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient
-que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les _acta
-legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies
-indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les
-rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
-hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de
-signes.
-
-Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs
-étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du mystère de
-la religion et furent observées avec la sévérité et les scrupules qui en
-sont inséparables; le secret est l'âme des aristocraties, et la rigueur
-de l'_équité civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se
-formèrent les démocraties, sorte de gouvernement dont le caractère est
-plus ouvert et plus généreux et dans lequel commande la multitude qui a
-l'instinct de l'_équité naturelle_, on vit paraître en même temps les
-langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous
-l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent
-à promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé.
-Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, _jus latens_
-dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables,
-lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome.
-
-Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les
-monarques veulent suivre l'_équité naturelle_ dans l'application des
-lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
-égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
-monarchie. L'_équité civile_, ou _raison d'état_, devient le privilège
-d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
-son caractère mystérieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
-REPRÉSAILLES.--TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA
-JURISPRUDENCE.
-
-
-§. I. _Trois espèces de jugemens._
-
-Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'état qu'on appelle
-_état de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pères de
-familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient
-point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
-_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre
-de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur
-bon droit, ce qui était proprement _deos obtestari_. Ces invocations
-pour accuser, ou se défendre, furent les premières _orationes_, mot
-qui chez les Latins est resté pour signifier _accusation_ ou
-_défense_; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
-et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_,
-et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leçon de Justo
-Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'après ces _orationes_, les Latins
-appelèrent _oratores_ ceux qui défendent les causes devant
-les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des
-hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
-cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils
-habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les
-Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
-montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusquàm
-propiùs audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient
-valoir dans ces _jugemens divins_ étaient divinisés eux-mêmes,
-puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait
-la propriété de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalité, _dii
-penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage,
-_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la sépulture. On
-retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus
-deorum manium_.
-
-Après avoir employé ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_,
-_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par
-dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans
-d'autres parties de la Grèce, des temples de l'_exécration_. Ceux qui
-étaient ainsi dévoués étaient appelés [Grec: anathêmata] nous dirions
-_excommuniés_; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des
-Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
-Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
-exprimaient cette idée par le verbe _mactare_, dont on se
-servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les
-Espagnols en ont tiré leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_.
-Nous avons déjà vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la
-chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de
-dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins _ara_
-signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
-toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de
-détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
-leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs consécrations de ce
-genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
-personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le
-fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le
-feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif.
-Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans
-l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce
-que Plaute appelle _Saturni hostiæ_.
-
-On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les
-guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient
-_pro aris et focis_, expression qui désignait tout l'ensemble des
-rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient
-considérées comme _divines_. Les hérauts qui déclaraient la guerre
-appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et
-dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au
-capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus
-étaient considérés comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves
-s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimées, et étaient
-tenus en jurisprudence _loco rerum_.
-
-Les _duels_ durent être chez les nations barbares une espèce de
-_jugemens divins_, qui commencèrent sous les _gouvernemens divins_ et
-furent long-temps en usage sous les _gouvernemens héroïques_; on se
-rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes)
-où il dit que les _républiques héroïques n'avaient point de lois qui
-punissent l'injustice et réprimassent les violences particulières_[84].
-Il est certain que dans la législation romaine ce ne sont que les
-préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et
-les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie
-(celle du moyen âge), les représailles particulières durèrent jusqu'au
-temps de Barthole.
-
-[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant
-que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé
-par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que
-l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (_Vico_).]
-
-C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient
-introduits _par défauts de preuves_; ils devaient dire _par défauts de
-lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
-contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre
-qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit
-qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
-Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des
-Danois.
-
-On n'a pas cru que la _barbarie antique_ eût aussi connu l'usage du
-duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _géans_,
-ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
-parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
-deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que
-les peuples commençaient souvent les guerres (_duella_ chez les
-anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des
-principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et
-des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le
-combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre
-commençait.
-
-Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
-droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
-erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples
-barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
-toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel
-les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous
-voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
-parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique
-reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
-juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui
-à la longue légitime les conquêtes; ce droit imparfait est
-nécessaire au repos des nations.
-
-Les jugemens _héroïques_, récemment dérivés des jugemens _divins_ ne
-faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
-avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce
-qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_;
-généralement les choses divines sont exprimées par des formules
-consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
-les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des
-formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est
-perdue; _qui cadit virgulâ, caussâ cadit_. Cette rigueur des formules
-d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace,
-d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé
-innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutôt par admiration pour son
-courage, que pour la bonté de sa cause_. (Tite-Live.)
-
-Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les héros
-plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils justifiaient
-le mot ingénieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour
-prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut
-qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression précise des
-formules solennelles. Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le
-sujet de plusieurs comédies de Plaute; on y voit souvent un marchand
-d'esclaves dépouillé injustement par un jeune homme, qui en lui dressant
-un piège le fait tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi,
-et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter
-contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à
-lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le
-prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme
-coupable de vol _non manifeste_; dans une troisième enfin, le marchand
-s'enfuit du pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu
-l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute
-l'équité naturelle régnait dans les jugemens?
-
-Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas
-seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'après
-eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs sermens.
-Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des sermens,
-qu'_elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête contre les
-Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire du Sommeil;
-et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute, Mercure sous la
-figure de Sosie dit au Sosie véritable: _Si je te trompe, puisse Mercure
-être désormais contraire à Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait
-voulu mettre sur le théâtre des dieux qui enseignassent le parjure au
-peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de
-Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à composer ses comédies; et
-toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de
-Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître
-l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à
-cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication
-du droit héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre
-le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron,
-
- _Juravi linguâ, mentem injuratam habui,_
- J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré,
-
-Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils
-partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: _uti linguâ
-nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans
-les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
-voeu téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour
-avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
-héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce
-prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,
-
- _Tantùm religio potuit suadere malorum!_
- Tant la religion peut enfanter de maux!
-
-Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de
-l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
-république que Galius Aquilius introduisit dans la législation
-l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
-donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été
-séduits et trompés.
-
-Nous retrouvons la même opinion chez les peuples _héroïques_ dans la
-guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités
-sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou
-tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
-trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les
-Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens
-et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la _ville
-matérielle_, les édifices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme
-les Romains s'étaient servis dans le traité du mot _civitas_, qui veut
-dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les
-Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
-désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur
-ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _héroïque_,
-ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de
-l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons.
-L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg
-qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en
-sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur
-leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la
-porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la
-victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper
-tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est
-peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué
-par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps,
-chez toutes les nations!
-
-Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
-découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du
-_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps
-barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée
-aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il
-n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus
-large et plus bienveillant, ne considère plus que _ce qu'un juge
-impartial reconnaît être utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est
-alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas
-naturæ_, le droit de l'_humanité_ raisonnable.
-
-Les jugemens _humains_ (discrétionnaires) ne sont point aveugles et
-inflexibles comme les jugemens _héroïques_. La règle qu'on y suit,
-c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
-conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande
-l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de
-_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent
-les lumières; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la
-civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise
-les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie
-aime à s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit
-généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
-gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur
-conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes
-les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du
-droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à
-Puffendorf.
-
-
-§. II. _Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la
-jurisprudence_ (sectæ temporum).
-
-Nous voyons les jurisconsultes justifier _sectâ suorum temporum_ leurs
-opinions en matière de droit. Ces _sectæ temporum_ caractérisent la
-jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
-monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_
-que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon
-gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
-constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été
-dictées _sectâ suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a
-recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que
-l'étude des moeurs du temps est l'école des princes. Dans ce passage
-de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et être
-corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, _seculum_ répond
-à-peu-près à _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode.
-
-Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pratiquées
-dans trois sectes de temps, _sectæ temporum_, dans le langage des
-jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent
-les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient
-irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les
-duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la
-modération, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES,
-_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du
-temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et
-toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une
-violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète
-_incivile_. C'est la dernière _secta temporum_ de la jurisprudence
-romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les
-caractères, que les moeurs et le gouvernement des Romains étaient
-déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement
-d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
-moeurs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les
-Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient
-enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert,
-toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples
-étaient parvenus.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
-HÉROÏQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.
-
-
-La succession constante et non interrompue des révolutions politiques
-liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et
-d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
-Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
-l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut
-trouver la cause que dans la nature des républiques _héroïques_,
-telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui
-caractérisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la
-_conservation_ et distinction des _ordres politiques_.
-
-
-§. I. _De la garde et conservation des limites._
-
-(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulièrement § VI._)
-
-
-§. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._
-
-C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
-parenté, les successions, et par elles les richesses, et avec
-les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà
-pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous
-apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
-À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir
-de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du
-gouvernement aristocratique.[85]
-
-[Note 85: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des
-douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre
-suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils,
-publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient
-le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la
-puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la
-succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les
-premières tables établi les lois qui sont propres à une _démocratie_
-(particulièrement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces
-droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
-entièrement _aristocratique_ par un seul titre de la onzième table.
-Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité,
-c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le
-caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien
-que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (_Vico_).]
-
-Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les
-nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des
-successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
-peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
-nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de
-contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
-semblables à ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum
-patribus_.
-
-Si l'on considère ensuite les _successions légitimes_ dans
-cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
-succession du père de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, à
-leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens,
-la loi des douze tables semblera avoir été précisément une _loi
-salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les
-premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres
-nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la
-France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
-droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut
-très bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'épithète
-_heroïcarum_, et avec plus de précision _jus Romanum_. Ce droit
-répondrait tout-à-fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons
-prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations
-héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
-premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité
-que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse
-paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au
-septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son
-père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de
-mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs _acquêts_. Ils
-les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire
-entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
-caractère historique des premiers pères de famille nous est
-conservé par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut
-dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de
-_sponsalia_, les fiançailles. Ils considéraient de même les
-_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles près de
-s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles
-étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un
-châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la _légitimation_, parce
-qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
-étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
-solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne
-dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus
-frivole les _testamens_ étaient nuls, ou s'annulaient, ou se
-rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta,
-destituta_), afin que les successions légitimes reprissent leur cours.
-Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la
-gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
-du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les
-moeurs des cités _aristocratiques_ ou _héroïques_.
-
-Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
-douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée
-d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires
-et légitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe
-des choses _quæ sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
-empêcha que le monde ne retombât dans la communauté des biens
-qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la
-forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la
-distinction des propriétés. Les successions légitimes durent
-naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant
-qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution
-appartient à la législation des démocraties, et surtout des
-monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous
-porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de
-l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la _loi salique_ qui
-était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée
-généralement par les peuples du moyen âge.
-
-Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes
-romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait
-appelé les filles à hériter du père mort _intestat_, et les avait
-comprises sous le mot _sui_, en vertu de la règle d'après laquelle le
-genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
-jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si
-l'on doutait que _suus_ ne désignât pas exclusivement le fils de
-famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
-l'_institution des posthumes_, introduite tant de siècles après par
-_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans
-le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
-avoir ignoré ceci que Justinien prétend dans les institutes
-que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot _adgnatus_
-les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_
-aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs
-consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
-dut étendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens
-d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appelée _moyenne_,
-précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
-tables.
-
-Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui
-faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
-leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir
-la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux
-plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les
-voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été
-dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_,
-autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les
-monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois
-impériales pour compenser les dangers et les douleurs de
-l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs
-commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter
-secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencèrent à
-remédier aux _vices_, aux _défauts_ des testamens, afin de favoriser
-la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.
-
-Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la
-noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux
-_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plébéiens.
-Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne
-passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la
-délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis,
-qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à
-les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les
-cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la
-différence des legs et des fidéi-commis, confondit _les quartes
-Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les
-testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_
-égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
-romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les
-_dernières volontés_, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut
-les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de
-manière à les rendre valables s'il est possible.
-
-Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
-veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans;
-aussi les progrès de l'_humanité_ ayant aboli le droit barbare des
-premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les
-Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
-leurs acquêts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_,
-pour inviter les fils de famille au service militaire; puis
-ils en étendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour
-les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
-les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le
-_peculium adventitium_. Ils ôtèrent les effets de la puissance
-paternelle à l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de
-l'adopté. Ils approuvèrent universellement les _adrogations_,
-difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant
-de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les
-_émancipations_ comme avantageuses; donnèrent aux _légitimations_ par
-mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
-terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majesté impériale,
-ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria
-potestas_.[86]
-
-[Note 86: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple.
-De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
-privilège nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la
-puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se déclarant ainsi le
-protecteur de la liberté romaine.
-
-Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns
-n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait _imperium_. Sous
-le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de
-comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des
-deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était
-dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_.
-
-Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux
-jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les
-patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
-le peuple sans établir de précédens relativement au partage de
-l'_empire_, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, _cum
-consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout
-le système de la république romaine fut compris dans cette triple
-formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS.
-_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
-préture qui donnaient le droit de condamner à mort; _potestas_, des
-magistratures inférieures, telles que l'édilité, et _modicâ
-coercitione continetur_. (_Vico_).]
-
-En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à
-toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils
-réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de
-l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les
-formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens
-qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain;
-ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais
-d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi
-reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cité; sous de telles
-circonstances, le _droit naturel_ changea de dénomination; dans les
-aristocraties, il était appelé DROIT DES GENS, dans le sens du latin
-_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de
-propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations
-entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques
-représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres,
-il fut nommé DROIT NATUREL DES NATIONS.
-
-
-§. III. _De la conservation des lois._
-
-La conservation _des ordres_ entraîne avec elle celle des
-magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
-jurisprudence. Voilà pourquoi nous lisons dans l'histoire
-romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
-droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
-point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les
-nobles; et que la science des lois restait _sacrée_ ou _secrète_ (car
-c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls
-nobles chez toutes les nations _héroïques_. Cet état dura un siècle
-encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
-Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les
-patriciens cédèrent aux plébéiens.
-
-Dans l'âge _divin_, les lois étaient gardées avec scrupule et
-sévérité. L'observation des _lois divines_ a continué de s'appeler
-_religion_. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines
-_formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies
-solennelles_.--Cette observation sévère _des lois_ est l'essence de
-l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes
-les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot
-connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athéniens
-conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
-peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de
-Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs
-rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
-_finis omnis æqui juris_. En effet, après celles qui furent jugées
-suffisantes pour assurer la liberté et l'égalité civile[87],
-les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses,
-si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
-source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint
-démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne
-cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de
-s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles,
-après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu
-au désordre par l'établissement des _quæstiones perpetuæ_; mais dès
-qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé
-recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
-des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
-prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour
-l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
-employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt
-privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était
-déjà devenu démocratique, les _formules d'actions_ étaient suivies si
-rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron
-appelait le Démosthènes romain), pour que la _substitution pupillaire
-expresse_ fût regardée comme contenant la _vulgaire_ qui n'était pas
-exprimée. Il fallut tout le talent de Cicéron pour empêcher
-Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
-lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point
-que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu
-que _tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi_. Tant les
-esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous
-les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
-avait observé si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la
-loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois
-d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent
-d'accorder des _privilèges_. Or rien de plus conforme à l'équité
-naturelle que les _privilèges_ qui sont mérités. On peut même dire
-avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les
-modernes, sont des _privilèges_ voulus par le mérite particulier des
-faits, qui les sort de la disposition commune.
-
-[Note 87: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs,
-auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal
-du législateur. (_Vico_).]
-
-Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
-âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni
-sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce
-qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
-les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à
-celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
-point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
-avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment
-furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
-Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
-lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut
-dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris
-dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que
-Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les
-Européens.
-
-Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces
-révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer
-tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
-perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était
-propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
-l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels
-n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux
-Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
-fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la
-principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
-expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux
-des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque
-attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à
-l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le
-faisons ici.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE
-COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.--RÉFUTATION DE BODIN.
-
-
-§. I.
-
-Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur
-vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils
-(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
-gouvernement _divin_. _Une quatrième forme_, dit Tacite, _soit
-distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et
-si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point
-laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
-comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état
-précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
-ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières
-habitudes.
-
-Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes,
-ayant passé de la vie _bestiale_ à la vie _humaine_, gardèrent dans
-l'_état de nature_, où il n'existait encore d'autre gouvernement que
-celui _des dieux_, leur caractère originaire de férocité et de barbarie;
-et conservèrent à la formation des _premières aristocraties_ le
-souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans
-l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux pour céder l'un à
-l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain des corps
-aristocratiques dont ils étaient membres; leur _domaine_ privé,
-jusque-là _éminent_, forma en se réunissant le _domaine_ public
-également _éminent_ du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de
-leurs _souverainetés_ privées composa la _souveraineté_ publique des
-ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans l'origine
-des _aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de
-famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la société
-civile sortit de la société de la famille.
-
-Tant que les pères conservèrent le domaine _éminent_ dans le sein de
-leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent
-pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des
-mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
-de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce),
-_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plébéiens
-des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
-effrayer les pères (qui dans une _oligarchie_ devaient être peu
-nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
-nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du
-sénat, les républiques devinrent _démocratiques_. Aucun état n'aurait
-pu subsister avec deux _pouvoirs législatifs_ souverains, sans se
-diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de _domaine_
-devint naturellement autorité de _tutelle_; le peuple souverain,
-faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à
-son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi _les états
-populaires furent gouvernés par un corps aristocratique_.
-
-Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt
-de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé
-consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans,
-et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, _la
-monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie_.
-
-
-§. II. _D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de
-laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._
-
-Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils
-étaient préoccupés par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien,
-qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur
-dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
-compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire
-abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot plein de sens,
-_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule éternelle
-dans laquelle l'a conçue la nature: lorsque les citoyens des démocraties
-ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers, et que, pour
-atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur
-patrie, alors il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains,
-qui se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les
-soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires
-particulières. Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement
-marcheraient à leur destruction.--Cette vérité semble admise par les
-docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege
-habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des
-citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien
-dans ses annales le progrès de cette funeste indifférence;
-lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-uns discouraient vainement
-sur le bonheur de la liberté, _pauci bona libertatis incassum
-disserere_; Tibère arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le
-prince, attendent pour obéir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous
-les trois Césars qui suivent, les Romains d'abord indifférens pour la
-république, finissent par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y
-étaient étrangers, _incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ_.
-Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il
-est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. Or
-comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le chemin à la
-monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque
-gouverne d'une manière populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets
-soient égaux, et il humilie les puissans de façon que les petits n'aient
-rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt à ce que la
-multitude n'ait point à se plaindre en ce qui touche la subsistance et
-la liberté naturelle. Enfin il accorde des privilèges ou à des ordres
-entiers (ce qu'on appelle des _privilèges de liberté_), ou à des
-individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les
-élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont des _lois d'intérêt
-privé_, dictées par l'équité naturelle. Aussi la monarchie est-elle le
-gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la
-raison est le plus développée.
-
-
-§. III. _Réfutation des principes de la politique de Bodin._
-
-Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont passé
-par la _tyrannie_ à la _démocratie_ et enfin à l'_aristocratie_.
-Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, _ad
-exuberantiam_, le réfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_.
-
-Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont
-se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé
-vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement
-des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
-_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put
-sortir d'un tel _état de famille_. Deux moyens se présentent seuls, la
-force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il
-soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens
-aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle
-assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la
-monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire
-d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous
-avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle
-est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude
-la _liberté_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la
-_liberté_ aux premiers pères de famille? ils étaient tous
-non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La
-_puissance_? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se
-tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des
-affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'était que
-richesses, dans un tel état de simplicité.--La difficulté devient plus
-grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y
-avait point de _forteresse_, et que les cités _héroïques_ formées par
-la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
-comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment
-insurmontable, si l'on considère avec Bodin les familles
-comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on
-explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
-les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et
-auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces
-gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies
-impies et parricides.
-
-[Note 88: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On
-sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
-construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une
-nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
-celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point
-fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
-qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans
-les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise après
-cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent
-par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont
-raison de faire venir le mot porte, _à portando aratro_, de la charrue
-qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être
-les portes. (_Vico_).]
-
-Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
-les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouvé l'existence dans
-l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent
-non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la
-condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
-firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce
-sens que l'on peut dire, comme lui, _que les républiques se sont
-formées d'hommes libres et d'un caractère sévère_. Les premiers
-citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère.
-
-Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière
-forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
-ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques
-aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse
-en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont
-des états populaires avec un gouvernement aristocratique.
-
-Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté
-romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté
-populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à
-ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par
-une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il
-avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution
-et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur
-est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots _peuple,
-royauté, liberté_.[89]
-
-[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
-SOCIÉTÉS.
-
-
-§. I.
-
-1. Dans l'_état de famille_ les peines furent atroces. C'est l'âge des
-Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout
-vivant le satyre Marsyas.--La même barbarie continua dans les
-républiques aristocratiques ou _héroïques_. Au moyen âge on disait
-_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées
-de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des
-Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de
-malheur (_arbori infelici_). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut
-écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des
-douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la
-moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité
-de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en
-quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _démocratie_. La
-faiblesse même de la multitude la rend plus portée à la
-compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du
-titre de _clémens_.
-
-2. Dans les guerres barbares des temps _héroïques_, les cités vaincues
-étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage,
-étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
-au profit du peuple vainqueur. Les _démocraties_ plus généreuses
-n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le
-libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_,
-Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent
-désignés plus tard comme _rationes propriæ civium Romanorum_,
-devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la
-puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'émancipation, etc.)
-Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur
-indépendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une
-seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands
-monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans
-les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par
-gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit _héroïque_ que les
-Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
-les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
-dans les temps _héroïques_ n'avait eu pour base que la loi
-des douze tables, commença dès le temps de Cicéron[91], à suivre dans
-la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur
-l'_édit perpétuel_, composé presqu'entièrement des _édits provinciaux_
-par Salvius Julianus.
-
-[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui
-qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (_Vico_).]
-
-[Note 91: De legibus.]
-
-3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les
-_aristocraties_ pour la facilité du gouvernement, sont étendus par
-l'esprit conquérant de la _démocratie_; puis viennent les monarchies,
-qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur
-grandeur.
-
-4. Du gouvernement soupçonneux de l'_aristocratie_ les peuples passent
-aux orages de la _démocratie_, pour trouver le repos sous la
-_monarchie_.
-
-5. Ils partent de l'_unité_ de la monarchie domestique, pour traverser
-les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et
-_de tous_, et retrouver l'_unité_ dans la monarchie civile.
-
-
-§. II. COROLLAIRE.
-
-_Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
-l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
-première ébauche de la métaphysique légale.--Comment chez les Grecs la
-philosophie sortit de la législation._
-
-Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la
-jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
-principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne
-peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_].
-
-Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _verâ
-manu_, c'est-à-dire, _avec une force réelle_. La _force_ est un mot
-abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations
-elle a signifié la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ réelle n'est
-autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les
-Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose
-par la guerre; les esclaves furent appelés _mancipia_, le butin et les
-conquêtes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles
-devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien
-il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans
-les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le
-_domaine civil_ usité dans les affaires privées des citoyens!
-
-[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec:
-cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des
-mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les
-acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).]
-
-Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir
-le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_
-pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la
-chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les
-républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois
-pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les
-_revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence
-_véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les
-_actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles
-privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.
-
-Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences
-particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires,
-enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force
-publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique
-que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par
-laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une
-fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition
-civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils
-employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient
-tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies
-solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
-lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de
-la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles
-solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les
-stipulations du contrat.
-
-Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les
-villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont
-appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il
-en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité
-par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
-une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les
-interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se
-rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_;
-_et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant
-il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la
-_stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi
-si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit
-donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
-modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_
-du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI
-QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.
-C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
-rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent
-que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome.
-
-L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps,
-et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta
-la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et
-les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions
-personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux
-débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une
-marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au
-plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses
-qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la
-poésie, laquelle n'est qu'imitation.
-
-Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient
-au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_
-particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient,
-si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des
-langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait
-collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà
-cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
-français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que
-ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le
-sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes
-de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant
-s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent
-pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils
-désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art
-portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les
-fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps
-plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les
-emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes
-abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les
-supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent
-dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des
-héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets
-dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une
-motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc
-fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent
-le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes
-étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut
-toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce
-qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à
-naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle
-introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient
-rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par
-l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des
-fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la
-loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de
-l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et
-les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées
-_carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles
-on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_
-droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient
-sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_.
-Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du
-droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner
-en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien
-jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces
-_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers
-principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les
-fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les
-premières origines de la doctrine du _droit personnel_.
-
-[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme
-on le prétend, de _personare_. (_Vico_).]
-
-[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre
-Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute,
-Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait
-mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui
-caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]
-
-Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens
-populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95].
-Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in
-intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre
-l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que
-désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens
-qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur
-fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était
-_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
-point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in
-intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes
-de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par
-conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la
-division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait
-consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de
-l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de
-dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre
-caractère des droits, non moins important que le premier, leur
-éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles
-qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils
-ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi,
-c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut
-changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au
-fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes
-circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine,
-vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel
-dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
-qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
-ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
-seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on
-dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit
-finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour
-retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires
-de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_
-dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes
-existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que
-de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou
-seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les
-modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du
-_domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre.
-
-[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
-existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des
-citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée
-d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les
-_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de
-l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités
-uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
-uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les
-esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se
-réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a
-dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt
-personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
-vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées
-distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
-même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_,
-qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la
-définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi:
-_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté
-_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui
-habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice
-légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état,
-commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées,
-à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt
-_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor
-public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des
-droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la
-place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la
-logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la
-législation sortit la philosophie.
-
-Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons
-déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus
-besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société
-point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les
-choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni
-de vertu. (_Vico_).]
-
-Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la
-forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on
-cherchait une garantie dans la précision des paroles et la
-propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se
-formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du
-contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même.
-Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par
-cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
-Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même
-volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne
-fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
-garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne
-acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
-obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
-avons établis plus haut.
-
-[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_.
-(_Vico_).]
-
-Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et
-_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux
-substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice
-fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent
-l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par
-des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
-développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées
-relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison
-d'après les circonstances les plus particulières des faits;
-_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_,
-mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la
-lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
-dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
-Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
-
-LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
-
-
-ARGUMENT.
-
-_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à
-l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science
-nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité,
-_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps
-antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge.
-Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et
-humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit
-les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_
-meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens
-très général._)
-
-
-_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi
-Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité
-reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des
-guerres et des jugemens, asiles, etc._
-
-
-_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE
-QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS.
-QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE
-DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du
-moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les
-comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires,
-sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.
-
-
-_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET
-MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE
-HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a
-fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de
-l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la
-monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on
-trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
-démocraties, presque plus d'aristocraties._
-
-
-_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA
-NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS
-CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système,
-et son explication morale et religieuse._
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
-
-LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.
-
-
-D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet
-ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge,
-on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
-saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs
-ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous
-consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les
-temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que
-ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le
-docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps
-comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
-_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets
-ineffables de sa _grâce_.
-
-Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la
-vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
-martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine
-des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des
-nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
-mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de
-Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable
-selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
-ordre de choses naquît parmi les nations.
-
-Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui
-méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois
-catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de
-diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils
-avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
-et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général
-que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
-titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois
-chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre
-les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia
-bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs
-bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
-globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait
-la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat
-deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les
-reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils
-leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans
-toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé,
-le plus secret.
-
-[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_.
-(_Vico_).]
-
-À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares
-inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
-les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue
-vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les
-Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes
-dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon
-quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
-nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue
-qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient
-ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des
-anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes
-servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les
-droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
-troupeaux et sur les terres.
-
-Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de
-_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces
-jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les
-brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être
-appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.
-Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes
-héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les
-infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du
-ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de
-Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.
-
-Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge,
-c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,
-avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient
-recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la
-religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
-des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui
-craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les
-abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
-leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
-des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
-moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi
-dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le
-nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de
-saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites
-chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres
-devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
-_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs
-habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
-âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent
-ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
-Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de
-Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
-dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
-cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui
-en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de
-Saint-Laurent étaient en même temps les barons.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT
-FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
-DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR
-DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)
-
-
-À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda
-l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait
-caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui
-explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la
-langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.
-Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la
-personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a
-le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent
-élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le
-principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains,
-l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera
-militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;
-long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens
-les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en
-étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
-_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de
-dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque
-l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_,
-c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans
-l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
-des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne,
-le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.
-L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes.
-_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
-pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous
-entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges
-operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi
-que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les
-bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on
-appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner
-l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],
-signifient _loi_ et _pâturage_.
-
-L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance
-des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les
-guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_,
-cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des
-monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,
-dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une
-monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs
-des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient
-_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore
-_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination
-d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse
-des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques
-jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés
-_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge
-durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome
-avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces
-_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des
-esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le
-sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette
-expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux
-roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius
-par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
-(_Voy. la pag._ suivante.)
-
-Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent
-les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat
-la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient
-tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
-des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les
-ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à
-l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à
-souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage
-_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
-_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs
-_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
-_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines,
-nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs
-[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin
-_vassalus_.
-
-À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous
-les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.
-Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que
-les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des
-charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être
-désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à
-ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_.
-Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia,
-répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,
-_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes,
-_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et
-ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle
-que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de
-Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus
-auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut
-à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes
-liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance
-que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du
-peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_
-aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était
-autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture
-était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que
-le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la
-même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la
-justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient
-_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_.
-
-On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de
-_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas
-sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en
-vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps
-assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens,
-comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et
-_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés
-de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les
-seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la
-culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)
-
-Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le
-domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les
-premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge;
-le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
-foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se
-représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,
-ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
-l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement
-_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même
-étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte
-de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains
-appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain;
-c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après
-les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta
-nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines,
-_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et
-_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex
-jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière
-suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et
-privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu
-de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du
-dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
-De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
-biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini
-également par être des _biens immeubles libres de toute
-charge privée_, mais sujets aux charges publiques.
-
-Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de
-barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les
-_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
-raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et
-qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
-même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il
-s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
-commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
-contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium
-perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps
-héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de
-citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout
-meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire,
-d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue
-féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout
-homme fut appelé _homicide_.
-
-Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois
-romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière
-conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus
-ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de
-la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la
-société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius
-Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des
-lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur
-puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux
-nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient
-été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires
-et monarchiques.[98][99]
-
-[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux
-gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une
-pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est
-inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
-Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la
-tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir
-essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
-toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même
-révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une
-fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,
-ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des
-droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état
-populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
-gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
-un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à
-prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]
-
-[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
-gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution
-_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous
-demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,
-comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
-royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur
-puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain
-abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
-la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
-a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que
-Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
-reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe
-éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même
-qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la
-force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il
-devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
-des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit
-naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
-gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
-les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente
-humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]
-
-Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce
-chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence
-romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
-langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion
-doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des
-étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le
-droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je
-parle de cette féodalité primitive que nous avons observée
-particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la
-base commune de toutes les sociétés humaines.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ
-RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.
-
-
-La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,
-Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être
-supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de
-bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit
-africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les
-Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
-fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine
-son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,
-par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
-monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
-marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence
-qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
-formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre
-naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
-la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il
-fut humainement possible de résister aux causes intérieures et
-extérieures qui détruisent un tel état politique.
-
-Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les
-peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il
-est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du
-nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,
-et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par
-des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
-septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui
-commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
-Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne
-un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
-négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des
-peuples faibles et peu nombreux.
-
-Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de
-l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des
-extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
-analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
-même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
-langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le
-latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par
-une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
-couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires
-assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à
-la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
-du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
-douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de
-l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
-ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur
-religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère
-national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la
-reconnaissance.
-
-L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne
-l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait
-un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute
-civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes
-monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un
-siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
-semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque
-obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles
-deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a
-aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois
-autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme
-du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été
-amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se
-prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi
-l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
-perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux
-aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un
-grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce
-corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de
-l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
-Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes
-et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
-pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]
-
-[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le
-Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même
-carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]
-
-Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
-tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y
-trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
-avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un
-devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la
-seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes
-philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive
-trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus
-noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins
-humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il
-unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,
-il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus
-profonde.
-
-Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la
-même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
-présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous
-y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle
-des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
-idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs
-commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et
-qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des
-mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À
-travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons
-l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
-refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science
-Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
-nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science
-digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de
-Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis
-mundus habeat._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA
-PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
-SES FORMES DIVERSES.
-
-
-Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes
-de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,
-ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république
-que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des
-sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.
-
-D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,
-effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,
-cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils
-s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et
-s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.
-C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que
-Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société
-que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce
-qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_
-sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS
-MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
-passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
-donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer
-l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.
-Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
-firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions
-_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,
-commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de
-fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les
-gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté
-de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se
-trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les
-cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme
-en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui
-avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.
-
-Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
-auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et
-les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et
-au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs
-familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut
-du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés
-dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté
-des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles
-ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
-protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.
-C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés,
-impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la
-divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
-figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;
-étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se
-contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée
-la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à
-des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la
-volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs
-travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en
-danger.
-
-Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de
-leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les
-conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de
-les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
-qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter
-contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment
-sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre
-civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent
-pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le
-domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le
-domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain
-de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,
-et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les
-plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au
-gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par
-les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient
-eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du
-corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.
-Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu
-des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient
-les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus
-courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
-les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens
-mutinés.[101]
-
-[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être
-confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]
-
-Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se
-développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de
-l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes
-aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
-l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être
-étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens
-rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de
-religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
-d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et
-privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le
-zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté
-civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
-c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se
-mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les
-républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du
-sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la
-fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des
-honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans
-plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et
-magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,
-qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de
-vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
-point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,
-comme les meilleurs.[102]
-
-[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le
-peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,
-c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
-bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des
-volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux
-passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la
-philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la
-philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les
-secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à
-ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
-pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur
-apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils
-n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.
-
-À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il
-convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une
-éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
-par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à
-ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de
-Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,
-la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
-met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une
-fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les
-sujets. (_Vico_).]
-
-Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
-les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
-instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
-mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les
-jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les
-firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
-l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
-les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève
-du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la
-monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté
-populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître
-par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même
-de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa
-puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
-gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
-satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
-la liberté naturelle.
-
-Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait
-venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_
-esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de
-l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
-_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il
-est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
-armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre
-naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera
-gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là
-gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._
-
-Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne
-s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
-point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
-soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
-remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à
-l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
-une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes
-sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
-suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
-plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les
-cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles
-couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse
-malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus
-féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par
-_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on
-pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
-est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des
-embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.
-Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme
-engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
-plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à
-la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant
-dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement
-sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi
-eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne
-foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
-beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.
-
-Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
-du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
-nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
-et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
-là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a
-élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les
-Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
-avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus
-illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles;
-et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour
-l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur
-des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle
-qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y
-reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme?
-Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la
-sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
-nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
-les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
-eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
-science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
-intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les
-hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et
-toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens
-d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
-humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
-brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte
-la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de
-famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les
-cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles
-veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils
-subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté
-populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
-ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_
-avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par
-lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à
-supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
-par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs
-débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se
-renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout
-cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
-intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec
-choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se
-renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats.
-
-Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans,
-Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et
-Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au
-contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le
-prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les
-choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la
-suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les
-jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
-naturel.
-
-On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
-du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion
-pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de
-famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
-héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
-gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta
-dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
-princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
-de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le
-fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans
-laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
-possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance
-de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
-besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
-au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_
-des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la
-vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le
-sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103]
-
-[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie
-religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux
-actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne
-peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
-sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
-qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et
-périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
-excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).]
-
-La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien
-frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
-jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir
-d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que
-l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter
-la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
-a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations
-(axiomes 3 et 4.)
-
-On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
-la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la
-piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse.
-
-
-
-
-ADDITION
-
-AU SECOND LIVRE.
-
-_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
-Discours, p. LX.)
-
-
-Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et
-armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le
-nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole,
-l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
-parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu
-entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de
-[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour,
-_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette
-phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que
-la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux
-grandes vertus.
-
-DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers
-hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
-ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la
-religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité
-des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_,
-devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré
-par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
-la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux
-pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_,
-de _latere_.
-
-Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
-sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
-[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en
-italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par
-_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes
-généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui
-marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des
-familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de
-_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient
-donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_
-(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
-humando._
-
-APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
-environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées
-par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_,
-qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
-Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener
-à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des
-dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient
-laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
-légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle
-jeunesse.
-
-Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant
-plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la
-terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé
-une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule,
-c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au
-berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de
-Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant
-de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes
-d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
-dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par
-Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
-durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert
-d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du
-déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure
-qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir
-au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
-Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de
-bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
-(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
-devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
-_fundus factus est_.
-
-Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le
-premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
-est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
-du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
-d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
-des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a
-volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois
-l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens
-Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs
-le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être
-parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge
-n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle
-Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
-Pactole, le Gange et le Tage.
-
-Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement
-par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la
-terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique
-pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs];
-en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente
-ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
-encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains
-VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot
-_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
-l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à
-mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les
-vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées,
-_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des
-premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
-célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ
-confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine
-il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par
-les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
-donnèrent lieu à la création du dieu MARS.
-
-Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La
-comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société
-naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de
-la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu.
-Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement
-parlant, des _monstres_.
-
-Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
-entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne
-et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre
-par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
-souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les
-prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion,
-amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de
-Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant,
-c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_,
-chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts.
-Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse
-tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre
-tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les
-plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces
-unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le
-Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se
-souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.
-
-La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
-symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
-déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
-tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins
-dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve
-substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens
-métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
-découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée
-éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées
-créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.
-
-La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par
-MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
-hommes les messages des dieux_...........
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
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-l'Histoire, by Giambattista Vico
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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