diff options
Diffstat (limited to '43307-8.txt')
| -rw-r--r-- | 43307-8.txt | 12681 |
1 files changed, 0 insertions, 12681 deletions
diff --git a/43307-8.txt b/43307-8.txt deleted file mode 100644 index 798641c..0000000 --- a/43307-8.txt +++ /dev/null @@ -1,12681 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de l'Histoire, by -Giambattista Vico - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire - traduits de la 'Scienza nuova' - -Author: Giambattista Vico - -Translator: Jules Michelet - -Release Date: July 26, 2013 [EBook #43307] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - PRINCIPES - - DE - - LA PHILOSOPHIE - - DE L'HISTOIRE, - - - TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_ - - - DE J. B. VICO, - - - ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR, - - par Jules MICHELET, - - PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE. - - - - - À PARIS, - CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE, - RUE DE TOURNON, Nº 6. - - 1827. - - - - -AVIS - -DU TRADUCTEUR. - - -Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une -traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les -principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des -nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII). -Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années -1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus -souvent, et que nous avons suivie. - -«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle -des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la -suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas -l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux -de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions -sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre -sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout -d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par -la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne -pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant -les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins -heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées. -Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques -étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités -innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans -l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque -importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin -sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est -due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où -ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps -n'est pas encore venu. - - * * * - -On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie -complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va -que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce -morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la -_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails, -tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la -tradition. - - * * * - -Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils. -Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes. - -M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien -voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons -extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui -met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières. -On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en -efface le souvenir. - -Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et -Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit. -Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret, -professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction -française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière -satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle -le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié. - - - - -DISCOURS - -SUR - -LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. - - -Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par -Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce -mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu -en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la -réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de -l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico; -essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science -nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce -qu'elle s'adressait au nôtre. - -Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et -ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard -en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen -du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion, -par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la -philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien -des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate, -un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et -que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de -se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété -dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être, -dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut -lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde -intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits -historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le -vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par -l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude -de l'homme celle de l'humanité tout entière. - -Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue -éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance -historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs -moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en -chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à -examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme -scientifique. - -Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico -nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au -commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de -cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé -conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur -cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue -d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie. -Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme -n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu -y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la -cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique -invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent -recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au -moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la -religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons -et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient -fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale -particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait -caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école -pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale -et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange -de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour -accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au -dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient -seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia -rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on -devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances -qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait -l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les -éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la -philosophie et l'histoire, la science et la religion. - - * * * - -Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même -ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception -de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que -l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne -pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours. - -JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut -l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la -scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il -aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique -du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa -cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps -après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux -neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle -solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son -génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la -jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin -Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par -son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite -bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être -la première idée de la _Science nouvelle_. - -«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit -comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que -dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la -méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et -de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si -heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la -Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des -cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient -préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie, -avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de -Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les -lettres étaient également languissantes.» - -C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent -impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre -l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il -s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se -soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis -que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se -précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie, -Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et -de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les -critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à -la renaissance des lettres. - -Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme, -non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit, -mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée, -et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours -où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle -des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la -première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été -attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les -études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de -réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle, -l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le -moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand -esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme -cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut -pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à -Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un -esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité. -Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la -méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir -que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la -méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps -désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel, -mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une -méthode diverse selon la nature des choses.»[2] - -[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas -animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que -les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une -université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec -tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_] - -[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où -l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex -originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.] - -Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel -et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les -ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce -sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les -opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système. -L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de -jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué -par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend -de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se -découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de -métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins -faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout -le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science -nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine, -et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie -des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il -le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations. -Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation -romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce. - -[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté -les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement -une traduction.] - -Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs -favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux -ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est, -le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la -sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique. -Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon -cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une -base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des -évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez -abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes -généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son -système de droit universel la philosophie et la théologie, en les -appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et -sur celle des langues.» - -La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son -système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant: -«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à -trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est -l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit -de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu, -retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la -fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était, -disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il -afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un -discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait -été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie -philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer -toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés: -_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science -du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord -de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit -paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à -Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes. - -[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria, -nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio, -cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam -existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re, -de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus: -quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in -partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse: -in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ -proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ -arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas -ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de -divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod -cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse -demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ -hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam, -origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes; -constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum -tenebras esse et errores.] - -Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de -doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en -1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à -la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de -nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition -de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si -l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la -forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la -première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est -infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans -celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le -génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées -particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le -sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte, -malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur -néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système, -présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre -poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en -l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on -va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que -l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir -davantage à un public français. - -[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa -méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel -(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est -que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour -descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des -premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais -dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis -tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la -Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans -l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les -séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre -eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la -séparant des principes des idées et des principes des langues». -_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec -d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818. -Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit -pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée, -que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus -dans les éditions suivantes.] - - * * * - -Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de -moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous -retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations -les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs -révolutions politiques, dans celles du langage, une marche -singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des -accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les -premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit -dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le -cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la -nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire -de l'humanité. - -Elle tire son unité de la religion, principe producteur et -conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie -naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une -démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets -par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a -gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin -plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des -nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans -l'uniformité des idées divines? - -Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le -perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des -principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La -science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de -mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et -leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on -connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se -ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible, -alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les -sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion -avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de -cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère -d'homme, et se séparant de l'humanité. - - * * * - -La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la -philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la -philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues. -La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits; -la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les -faits au caractère de vérités universelles éternelles. - -Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui -dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa -nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école -de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux -épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent -au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres -nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient -s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans -notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens, -parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois -principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité -de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité -de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits -historiques: institution universelle des religions, des mariages et -des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un -caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_ -(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera -generis humani_. - -La philologie, science du réel, science des faits historiques et des -langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la -philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est -incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel -nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du -vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une -classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens -commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens -commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde -social. - -Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues, -quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes -locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les -peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout -ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les -idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les -comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit -dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire. -N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en -supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il -est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les -moeurs des nations. - -Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans -le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui -a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le -noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle -chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est -sociable, puisqu'il reste en société_. - -Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la -civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin -ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette -division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est -surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette -classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être -précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une -langue hiéroglyphique ou sacrée. - -Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les -causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être -recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait -mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain -y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous -essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés -nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous -restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne -pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à -les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la -civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la -vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs -sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers -hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une -sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose -les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les -Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme -les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous -rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui -rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers -âges. - -Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle -Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien -que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté -les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie -sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la -taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos -artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.) - -Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre, -tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans -Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les -phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration, -plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire -comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est -fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants -effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et -la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples, -_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille -de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété. - -L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle -autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait -dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les -individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que -l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la -raison, et de celle-ci à la religion de la foi? - -Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage -critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de -civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis -par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude -invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces -premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme -ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de -l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus -naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu. - -L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire, -imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en -proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après -lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement. - -Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un -vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par -signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes -de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les -signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par -laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés. -L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de -divination, théologie mystique, mythologie, muse. - -Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la -nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités. -Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses -immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans -aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de -l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela -qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, -créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le -dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc -poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en -épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage. -(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.) - -C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde -invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par -la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges -une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment. -Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes -l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans -l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le -_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6] - -[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III -v., p. 216 édit. Lefebvre.] - -Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs -pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire -_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent -_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère. -Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des -Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux -peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que -par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour -ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent -dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime -qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes -furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient -été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une -sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de -commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur -système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un -âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt -que _raisonnées_. - -Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue -_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui -lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de -signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette -langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la -discipline militaire. Transportée dans la langue articulée, -elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En -général la métaphore fait le fond des langues. - -Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des -étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des -choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués: -_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens, -_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les -_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et -les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe -étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays -barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils -leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre -combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des -langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification -doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue -_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont -tirés par figures d'objets agrestes et sauvages. - -La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des -noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un -homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un -_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui -semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour -l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des -premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il -remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de -former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les -héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de -notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières -idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et -peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel -individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient -entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai -poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le -_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_ -aussi bien que l'Achille de l'Iliade? - -Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms -propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les -commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus. -Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un -Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette -partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de -la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce -héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul -sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le -représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège -admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le -temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils -semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que -l'antiquité en ait fait des dieux? - -Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme -les expressions de tel caractère national à telle époque, comme -désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la -société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie -populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés -disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense -luit dans la ténébreuse antiquité. - -Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie -et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des -convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se -sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est -que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y -reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des -opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en -effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la -bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._ -La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes, -mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa -vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut -long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère -fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui -recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville -en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des -dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus -souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de -leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de -vers. - -Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants -improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se -trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la -bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes. -Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à -la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines? -le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image? - -Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable -puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité -sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et -de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie -d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse -n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui -inspirent la poésie? - -Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés: -c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des -poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier -titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs -systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses -fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches, -et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines. - -Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été -poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces -tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les -inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les -épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les -choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il -est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans -la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers -précédèrent la prose. - -Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car -le langage de la première est tout concret, tout particulier. La -poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut -aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans -l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères, -elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement -idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge -_humain_ de la poésie. - - * * * - -L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant -découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes -d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des -premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de -l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque -les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, -l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà -mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était -exprimé en langue héroïque. - -Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans, -effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se -réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses -vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une -compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de -famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore -toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille, -ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères -et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que -dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des -premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que -les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent -préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais -ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances -divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs -enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à -un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique. - -Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les -dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une -superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré -leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous -inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous -leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du -monde; l'athéisme n'a rien fondé. - -Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par -le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des -biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant -échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts, -situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus -urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les -violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire, -nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la -vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les -héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient -appelés enfans de la sagesse, etc. - -Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la -religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros, -particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à -condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais, -devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et -demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où -les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient -toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine -des _clientelles_ et des _fiefs_. - -Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de -_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de -leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des -auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_, -_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance -des terres, qu'ils tenaient des nobles. - -Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les -rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur -ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la -cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la -guerre et la religion. - -Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis, -polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme -d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide), -et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur, -les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles, -dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux -plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens -combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et -ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots -particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de -l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette -violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une -généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie, -auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par -des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les -privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité, -sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques. - - * * * - -Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous -rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique. -Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la -seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence -varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les -historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous -en rappellent l'institution sans en marquer les rapports -avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits -isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence -antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de -mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens. - -Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en -haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les -oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une -autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème. -Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes -étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils -trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La -jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la -connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans -l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le -respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux, -les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies -requises avaient été accomplies. - -Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient -ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme -témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion -se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur -cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre -un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia -bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un -caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les -ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus -étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char -des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter -Férétrien, et delà immolés. - -Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les -républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas -de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le -duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne -s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement -juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit -héroïque_ fut celui de la force. - -La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la -parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la -religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes -religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et -qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules -parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les -premières, et la superstition de ces formules fut inflexible, -impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables): -Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole. -Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere -malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces -temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de -moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité -naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce -que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de -conservation pour la société. - -La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans -l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but -d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens -jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le -droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les -consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le -cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent -de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les -appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de -l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le -secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques -aristocratiques. - -Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de -général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport -qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après -lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute -particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed -scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_. -Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le -droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce -dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une -justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente -serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent -demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent -faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même. - -À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les -aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus -en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts -privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous -les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les -intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des -intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections -particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le -patriotisme. - -Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre -les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de -l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les -citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité, -ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous, -leur dicte les mêmes lois. - -Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui -subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi, -pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie -et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en -général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement, -il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes. - -Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne -considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais -comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens -héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son -tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois -populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles -ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres -civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans -s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force -le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin -de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_ -(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la -monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub -imperium unius accepit_. - -Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être -gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au -moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement -est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes, -il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie -est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps -de la civilisation la plus avancée. - -Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines -moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des -premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves; -les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des -droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si -avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot -d'Alexandre, que le monde soit une seule cité. - - * * * - -Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles -conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois -gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et -commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme -la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire -consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit -arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite. - -Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors -un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses -passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le -soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux -lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux -meilleurs l'empire du monde_. - -Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation -ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il -faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes. -Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt -privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son -plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière -période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la -première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion; -celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se -défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en -embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous -voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_, -la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages. - -Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par -l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent -forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à -force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse -disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis, -insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne -connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux, -le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de -culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la -piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice, -et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence. - - * * * - -C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société -européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses -humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait -établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la -puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine -sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui -menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au -nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient -également à l'auteur de la religion son divin caractère. - -On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit -les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur -leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et -militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres -pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les -déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints, -protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs -reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations -canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par -les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la -dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les -infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent -chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection -qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux -escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des -chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du -monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient -point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques -furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et -sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous -retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la -plus haute antiquité. - - * * * - -Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre -humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes -et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous -conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des -nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la -sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs, -auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus -glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile; -et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en -durée à la république de l'univers! - -Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions, -elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de -la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une -sagesse au-dessus de l'homme.... - -Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se -sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons -donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait -eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas -moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours -supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées. -Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins -plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent -le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et -l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de -leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre -dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la -servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre -tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un -monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets -par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un -peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire -elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix -de la société renaît de ses cendres. - - * * * - -Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous -l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de -suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses -principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire -connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage. - -La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première -édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre -autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses. -Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans -cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on -l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus -distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand -ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu -compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la -_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle. -Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal -de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de -Naples. - -Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à -composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions -solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était -né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de -rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez -lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la -Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua. - -Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin -d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée -réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules -de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était -un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux -heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait -un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse: -_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les -filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé -d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et -cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte -de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé. - -À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla -s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son -fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui -succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il -languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses -infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta -quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il -ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et, -après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les -psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis. - -Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il -supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une -lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles -yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai -fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je -n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du -siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a -donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me -trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la -composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met -au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me -sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu -qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.» - -Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes -qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à -espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les -chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les -cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà -dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement -aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par -sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des -notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec -l'inscription suivante: - - AU TIBULLE CHRÉTIEN - AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE - JEAN BAPTISTE VICO - POURSUIVI ET BATTU - PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE - ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE - PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS - -[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions -qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces -adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude -comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque -nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs. -C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis -ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre -disait: - -«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on -m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7] - -[Note 7: - - _Cujus non fugio mortem, si famam assequar, - Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._] - - - - -APPENDICE DU DISCOURS. - - Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses - ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou - simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages - qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire. - - -Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que -nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours. - -Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie -écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date -d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit -beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il -mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée. -«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique -et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité -d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé -ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les -subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre -l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois. - -Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le -professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa -vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les -maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et -généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à -observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les -termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les -interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les -interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de -ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur -avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par -celle de la langue latine.» - -Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf -années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans -où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la -route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée -d'avance. - -D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait, -l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce -droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire -plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer -les origines historiques du droit romain et en général du droit des -nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins -conforme à la saine doctrine de la Grâce.» - -Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu -d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui -comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes, -le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il -associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et -Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était -lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en -observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la -troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait -sur le livre même. - -Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des -moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante, -il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu -citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans -cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était -qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art -dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à -la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que -la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un -petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice -métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on -n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.» - -La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de -profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation -de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique -du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle -du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée -éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à -cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la -justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa -législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de -Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans -la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans -la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de -tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa -métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier -homme.» - -Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont -le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des -épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs -jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se -proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il -admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points, -comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également -les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique -expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine; -mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de -rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.» - -Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des -mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il -ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître -la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves -un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et -à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des -historiens et des poètes?» - -De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on -a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître -dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la -solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute -indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se -détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour -mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre -le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de -langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les -critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les -premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère, -par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La -décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à -paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le -_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il -lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer -dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis -l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec: -autodidaskalos], _le maître de soi-même_. - -On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins -cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point -gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico -refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la -même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait -de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande -d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans -les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98). - -Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement, -dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir -dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets -généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile; -il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre, -des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.» - -Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une -forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme, -dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui -ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la -puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde, -l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de -faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez -ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à -vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité, -prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme -naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la -raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par -corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi, -criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre -cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre -intérieure. - -1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la -république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables -lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et -l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien -général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les -sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707. -La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser -dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous -indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les -discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en -entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des -Opuscules de Vico. - -Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables -encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ -atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_, -etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité -de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la -_Science nouvelle_. - -Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De -antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_, -1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De -sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de -la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les -étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans -celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait -avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première -seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît -n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à -Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis -animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je -n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé. -Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du -calorique et du magnétisme. - -Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les -ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science -nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la -signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne -langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_, -_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et -_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de -la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume, -montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond, -l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le -plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de -l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle -publication. - - * * * - -Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto, -Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal -Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés. -Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça -d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la -vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur -l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une -correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les -lettres. - -Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de -Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses -idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du -_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le -premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, -«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes -l'ouvrage d'un hérétique.»[8] - -[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118) -qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui, -dit-il, était son ami.] - -Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi -juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance -de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples, -l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait -vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait -longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient -qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui -avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses -principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation -courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et -suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute -nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de -l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en -fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la -gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir -d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se -serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea -qu'à compléter son système.» - -Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les -dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin -de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se -trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note -suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent -Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse -de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider -à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il -a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au -doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au -seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple -gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut -ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_ -de Frascator. - -Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte. -Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur -le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut -réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient -rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à -sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait -Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et -exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la -congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit -de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la -congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne -pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son -malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église -métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de -l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de -son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa -sépulture. - -Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789. -Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de -l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était -membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château -de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque -peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il -travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla. - - * * * - -Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public -l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno -juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il -lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas. -Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une -lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la -Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article -8. - -Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité -de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il -entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance -de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir -deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode -négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de -faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses -facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage -une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le -résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science -nouvelle_, qui parut en 1725. - -La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les -catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico -d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait -un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans -lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de -l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un -mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion -chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la -Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de -Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9] - -[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques -venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736, -in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science -nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on -montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire -sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont -fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il -reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après -la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver -d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette -partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez -curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le -mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et -particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique -bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. -139), dont on jeta, les cendres au vent. - -M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science -nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821. - -Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations, -qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico -à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il -avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure. -Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui -à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont -le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et -la lecture du livre suffit pour la réfuter.] - -On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique -qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme -synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées -de la première comme de principes établis, et les exprime en formules -qu'il emploie ensuite sans les expliquer. - -Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion -augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut -publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs; -depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son -fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis -l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels -elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec -le texte auquel il n'osait toucher. - -La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur -ces additions. - -Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé: -_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table -chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er -livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé -ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico -avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis -d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette -explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de -pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de -la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique -en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle -en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes -duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe -pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la -torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes -de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux, -les balances, etc., désignent autant de parties du système. - -C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le -plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir -traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et -latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan -(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179, -182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté -l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette -partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au -temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de -stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les -dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi -infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré -ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites. - -Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12, -40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288. -Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84, -133, 138-140, 143-4. - - * * * - -Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les -ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum -ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus -linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di -Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi -principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions -de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée, -en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière -l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? -1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig, -1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur -des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, -les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons -trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes -faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu -remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées -récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio -Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa. - -Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits -en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa -vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico, -y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers, -et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le -fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et -158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres -pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux -des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi, -vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse -d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison -remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde -guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de -la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple -de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_. - - * * * - -Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de -lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un -article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes -avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux -lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D. -Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit -du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière -éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y -trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la -divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le -paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi -les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720. -Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, -Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve -le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à -bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première -jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le -mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et -nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle -d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite -de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment -pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre -dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit, -ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._ -l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage -qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au -même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ -sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un -système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme -est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est -géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans -celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit -humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par -conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous -sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à -la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes, -mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose -pour le géomètre comme pour Dieu.» - -Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une -haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les -principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur -célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des -Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue, -qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin -Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une -longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de -Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions -humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une -tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico -était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo -Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio, -professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit -sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi -de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours -_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres -qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses. - - * * * - -Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle -que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi -sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des -modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que -le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une -analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie. - -Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de -la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité -de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent -sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré -par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant -plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble -facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le -panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort -d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un -épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science -nouvelle_, dans la bouche de Junon. - -Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un -sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de -vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À -travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y -démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore -aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et -modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme, -(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le -prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans -doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait -l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!... -Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà -dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse -point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins -honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies, -présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en -prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal -Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet. -«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les -maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et -ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que -l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a -conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du -monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles -par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô -noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux -âges futurs, l'infortuné Vico!» - - * * * - -Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur -et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait -la gloire d'un savant ordinaire. - -1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S. -Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In -funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro -felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique -orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione -oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap. -Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum -nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque -jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap. -Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._ - -1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis -augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro, -cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune -natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir -_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé -par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un -adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait -la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial, -dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet -opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je -courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards, -détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis -vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus -d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre -où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend -cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que -le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux -nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le -principal corollaire. - -1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem -infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus -cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De -mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont -parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne -craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des -connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut -développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné -à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et -dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une -composition très rapide, est surtout remarquable par la -chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant -soixante-quatre ans. - -Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de -belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables: -Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo -de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées -impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de -l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles -Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par -ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi. - - * * * - -Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico -(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig, -1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc, -tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo -civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph -de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de -Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817, -Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder, -dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_ -(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science -nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je -sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure -récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En -France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur -la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs -numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t. -VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821, -t. IV, p. 439, et t. V, p. 7. - - * * * - -Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a -saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez -grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. -Nous donnons ici la liste des principaux. - -Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux -des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les -Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les -livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire -de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et -commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la -morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des -commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le -paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens, -1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_, -_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier -chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des -sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie, -anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de -l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième -volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à -celles de Vico. - -Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait -rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le -placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait -deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des -sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_. -Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du -second. J'ai cherché inutilement ce fragment. - -Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très -superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis. -Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus -paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles -dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire -éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze -tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où -les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit -un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science -nouvelle. - -L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les -publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais -quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_, -les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté. -Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des -religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie, -etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les -explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes -sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur -une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le -meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points -principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que -la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable -à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la -sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le -déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il -explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais -par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles, -auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première -noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes -furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais -chasseurs et pasteurs. - -Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico -sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle. -Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de -disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la -bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage -intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des -choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce -livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble -pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme. -Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit -qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58). - - * * * - -Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français, -anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire. -Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de -l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur. - -FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire. -Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des -nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les -avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre -humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la -géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et -décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées. -Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus -profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à -l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754. -_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet. -Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit -en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans -son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les -institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce -humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais -très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818, -imprimé en 1826. - -ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767; -trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la -société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme, -1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price... -1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits. - -ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder. -Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par -M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une -histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde -(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres -opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le -commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure -religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur, -ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome -VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire -de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus. -Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais -philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie -de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second -(écrit en français). - -Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est -moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la -philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la -littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - AVIS DU TRADUCTEUR. - - DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I - - APPENDICE DU DISCOURS. XLIX - - LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1 - - CHAPITRE Ier Table chronologique. 5 - - CHAP. II. Axiomes. 24 - - CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75 - - CHAP. IV. De la Méthode. 81 - - LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93 - - CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101 - - CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108 - - CHAP. III. De la Logique poétique. 125 - - CHAP. IV. De la Morale poétique. 168 - - CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie - dans les âges poétiques. 174 - - CHAP. VI. De la Politique poétique. 186 - - CHAP. VII. De la Physique poétique. 221 - - CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231 - - CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233 - - CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235 - - CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239 - - Conclusion de ce Livre. 247 - - LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249 - - CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on - attribue à Homère. 252 - - CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258 - - CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260 - - CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie - héroïque ne peut jamais être égalé. 264 - - CHAP. V. Observations philosophiques devant servir - à la découverte du véritable Homère. 268 - - CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274 - - CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278 - - APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et - lyriques. 283 - - LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287 - - CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de - moeurs, de droits naturels, de - gouvernemens. 291 - - CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296 - - CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités - de raisons.--Corollaires relatifs à la - politique et au droit des Romains. 299 - - CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire - relatif au duel et aux représailles.--Trois - périodes dans l'histoire des moeurs et de - la jurisprudence. 309 - - CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres - aux aristocraties héroïques. 321 - - CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont - chaque forme de la société se combine avec - la précédente. 334 - - CHAP. VII. Dernières preuves. 342 - - LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés - détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355 - - CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357 - - CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la - carrière qu'elles ont fournie, conformément - à la nature éternelle des fiefs.--Que - l'ancien droit politique des Romains se - renouvela dans le droit féodal. (Retour de - l'âge héroïque.). 362 - - CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien - et moderne. 371 - - CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle - fondée dans la nature par la providence - divine, et qui est la meilleure possible - dans chacune de ses formes diverses. 376 - - APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie - grecque et romaine. - 389 - - - - -PRINCIPES - -DE - -LA PHILOSOPHIE - -DE L'HISTOIRE. - - - - -LIVRE PREMIER. - -DES PRINCIPES. - - - - -ARGUMENT. - - -_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son -développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord -la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par -l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur -l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il -expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font -la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois -grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui -est propre_ (chap. III et IV.) - - -_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des -Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le -peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des -premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or. -Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second -Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la -Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius -Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du -Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de -Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._ - -_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une -critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son -propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la -sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des -individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.) - - -_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes -particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées -jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens -du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22. -_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa -réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils. -Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie -poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des -sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62. -_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite -de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant, -vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de -l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne -histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114. -_Principes du droit naturel._ - - -_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à -une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et -croyance à l'immortalité de l'âme._ - - -_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle -est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à -savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des -preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques. - -_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou -logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la -Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans -lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie -sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du -genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau -système du_ droit des gens. - -Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de -l'histoire des langues, etc._ - - - - -LIVRE PREMIER. - -DES PRINCIPES. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN -OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE. - - -La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du -monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en -commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les -Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y -voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont -ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres -lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des -ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des -faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses -humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a -données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude, -de frivolité et d'inconséquence. - - * * * - -Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un -examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des -Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de -cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut -rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer -par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre -religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le -peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que -ce monde par le Dieu véritable.[10] - -[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.] - -Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de -Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les -nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs -rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples, -auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant -d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer -qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous -voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les -livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient -alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en -philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de -Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures. -Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait -même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions, -prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez -eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on -peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie. - -C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des -Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit -délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les -choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez -les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence, -elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes -l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre -Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation -d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes -grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout -philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand -entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si -vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé -de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois, -ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien -savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux -et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que -tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui, -étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient -leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le -plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de -l'Hercule Égyptien. - -[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum -religionum avida_.] - -Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les -Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans -d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo -Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité -n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté -comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture -évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le -platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation -indigeste. - -L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses -qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi -dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des -ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le -trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a -trompé les Égyptiens sur leur antiquité. - -Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers, -comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes -jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont -vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres -imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne -placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que -les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les -Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des -livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le -peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de -préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur -législation. - -Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une -tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les -Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même -avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et -l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable -pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre -une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins -nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins -inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à -cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des -Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut -répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir -même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent -l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes -ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit -s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres, -celle des Assyriens. - -La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus -spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des -terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent -d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez -qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du -paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne, -se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la -première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont -été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations -astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces -observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été -inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui -devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut -placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_. - -Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes, -comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le -nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul -de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui -d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence -bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait -subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et -les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le -premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de -leur histoire depuis le commencement du monde. - -Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_, -puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_, -puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances -astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont -donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le -démontrer. - - * * * - -Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette -table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en -reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je -parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par -Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en -trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º -pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se -parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou -_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes -expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De -même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_, -dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles -écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin -des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin -_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne. - -_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon -l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne, -et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les -Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux -traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le -plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations -avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien. - - * * * - -[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ. -La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem, -chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez -les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de -ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui -couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent -bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent -semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque -des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de -nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés -rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est -l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes. -De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de -l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent -une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des -planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut -Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système -ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans -l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les -nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans -les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis -descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les -Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de -la Méditerranée et de l'Océan. - -[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie -vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer -l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui -du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la -terre avec les hommes. - -Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les -Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les -inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne -fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le -caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre -sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des -familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12] -D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens, -Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce -qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13] - -[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte -en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien -Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne -pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent -point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture -alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles -après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de -son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que -le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté -les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la -première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre -toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les -lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée -des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes -encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans -Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en -existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on -qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux -citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des -héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et -un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même -manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore -la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les -coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus -civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut -encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations -européennes.] - -[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des -peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par -le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans -l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_, -de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).] - -[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux, -est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a -ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère. -Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes -théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres -allégoriques, que de difficultés se présentent![14] - -[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu, -offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres -bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie -de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si -bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie -admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces -Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la -piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur -donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois -cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en -quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre -Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est -point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette -expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène, -dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un -seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en -mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont -fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux, -qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart, -avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre. - -À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou -politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui -propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui -persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore -ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir -le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les -hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation. - -Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces -terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables, -détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient -dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs -des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types -idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à -travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.] - -[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le -scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait -jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont -renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les -Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils -eussent été contemporains. - - * * * - -[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie, -et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et -d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie -et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les -chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient -de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur -le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies -est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la -chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison -puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas -eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur -où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois, -Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse -d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à -Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens -habitans. - - * * * - -[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à -l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis -par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les -récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du -soleil. - -La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_ -(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu -d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites -jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres -capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux -rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par -Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi -qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans -étendre son empire à plus de vingt milles_. - -[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après -la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal -flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa -patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion -reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous -élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons -non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons -l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce. - -[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live, -contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la -science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles -auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius -Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été -impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à -travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce -dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles -ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en -Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à -Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les -prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les -Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de -toute la _sagesse barbare_.[15] - -[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des -savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles -de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des -Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui -d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace, -vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces -communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de -l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient -connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce -leur en donnait l'occasion. - -Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique -particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu -être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux, -au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins -de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations -éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant -qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse, -le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire -connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que -Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la -vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité -des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons -point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à -commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme -l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût -profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout -ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux -lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des -Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et -qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou -décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui -attribuaient une autorité divine à cette version.] - -[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue -le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté -démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté -aristocratique_. - -[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire -(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et -_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode -vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre -siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade. -Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis -qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés -par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des -monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles, -qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un -côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre, -il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en -caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps -d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine -de fables. - - * * * - -[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de -l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de -n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour -sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût -pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les -Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils -donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait -connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout -occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel -aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on -que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier? - -[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où -Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la -métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus -rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à -Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._ -plus loin la réfutation de ce préjugé. - -Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux -connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote -sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de -_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils -aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse -ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore -Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on -avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des -Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques -notions certaines sur les peuples étrangers. - -Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome. - -[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de -l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi, -faute d'en savoir comprendre le langage. - -[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne -d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la -personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le -sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la -république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes. - -[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les -Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque -les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite -leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils -ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les -premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée, -et lors même qu'aucune mer ne les séparait! - -[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de -cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais -l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est -la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins -il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord -il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta -l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il -exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve -sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les -anciennes annales. - - * * * - -D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table, -on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne -jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et -obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans -un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res -nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller -contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne -nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux -opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la -civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes -scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire -certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles -ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni -_continuité_, ni _cohérence_. - - - - -CHAPITRE II. - -AXIOMES. - - -Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de -préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_ -philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre -de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché -la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même -ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront -de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des -nations_. - - -1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX. - -1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des -commencemens de la civilisation._ - -1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme, -lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour -règle de tout. - -De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa -marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit -eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le -commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les -opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités -que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce -caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola): -_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être -admirable. - - -2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune -idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses -connues et présentes. - -C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les -nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_; -les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce -sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas -manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité, -qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse, -obscurité. - - -3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir -trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les -traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux -est de Diodore de Sicile. - -Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des -Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent -tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met -les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime -qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même -temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard -à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les -Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve -bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte. - -À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce -qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore -détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il -faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de -Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas -parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des -_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles -critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens -mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle -des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les -fables grecques. - - -5-15. _Fondemens du vrai._ - -(Méditer le monde social dans son idéal éternel.) - -5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et -diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à -sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption. - -Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui -veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle -de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au -hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres -niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient -s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans -notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens, -parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points -capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les -passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de -l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle -science.[16] - -[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son -unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant -les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la -nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne -donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce -qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le -stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de -nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps; -encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule -doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce -philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui -semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée -en 1817, page 74.] - - -6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne -peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre -dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple -de Romulus_.[17] - -[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec: -politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_, -lib. II (_Note du Traducteur_).] - - -7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer -parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices, -l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre -humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique -(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la -sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race -humaine produisent la félicité publique. - -Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence -législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés -tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces -dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile, -qui maintient la société humaine. - - -8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y -maintenir. - -Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle -l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en -société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question -de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes -_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les -meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade, -et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même. - -Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que -l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions -en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de -Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce. - - -9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au -_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la -_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_. - - -10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du -vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en -suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du -_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous -les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la -connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_ -de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits -_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance, -commerce, voyages.) - -Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié -chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_ -tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont -tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits -le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens -philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité -ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils -nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science. - - -11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa -nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_ -appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines, -_double source du droit naturel des gens_.[18] - -[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une -signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports -des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus -entre eux (_Note du Traducteur_).] - - -12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par -tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout -le genre humain. - -Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une -critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû -précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la -critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement. - - -13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux -autres, doivent avoir un motif commun de vérité. - -Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le -_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la -certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude -en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les -nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le -vingt-deuxième axiome.) - -Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici -du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait -sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est -devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à -les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde. - -C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la -loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux -autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit -mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de -l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations! - -Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que -le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier, -sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion -des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit -fut reconnu commun à tout le genre humain. - - -14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en -certaines circonstances, et de certaines manières. Que les -circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes -et non différentes. - - -15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la -modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces -propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même -(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas -autre. - - -16-22. _Fondemens du certain._ - -(Apercevoir le monde social dans sa réalité.) - -16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de -vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se -sont conservées long-temps chez des peuples entiers. - -Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les -siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont -arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux -de la nouvelle science. - - -17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus -graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues. - - -18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée -avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers -temps du monde. - -Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus -concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé -sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce -droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue -allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine. - - -19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez -les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours -mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le -bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois -sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du -Latium. - - -20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire -civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux -grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les -Grecs. - -Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont -la démonstration se trouvera dans l'ouvrage. - - -21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait -suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était -encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la -civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent -entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La -civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils -perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des -dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est -appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains -conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui -s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous -trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des -héros grecs.[19] - -[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par -l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la -barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre -Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus -subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème -homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel -des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de -romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus -subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à -celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le -mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi -éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.] - -Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de -cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus -convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres -cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile, -_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs -de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville -sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La -civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues -vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que -les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie -civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque. -Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et -soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers. -Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir -chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer -toute la grandeur de Rome. - - -22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle -commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent -l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais -exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer -ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces -maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par -toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression -elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue -appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues -pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les -langues mortes et vivantes_. - - -23-114. AXIOMES PARTICULIERS. - -23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge -universel.--Géans._ - -23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires -profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître, -avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de -nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la -_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des -politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane -n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus. - - -24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base -de leur religion; la divination au contraire est le principe de la -société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde -ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils. - - -25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves -philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les -preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la -Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits -d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les -fables. - - -26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs -disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à -l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les -vaines explications que nous ont données les philosophes de leur -existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en -partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la -stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à -l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans. - - -27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des -antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son -commencement du _déluge, et de l'existence des géans_. - -Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_ -en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature -naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette -différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns, -de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les -Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils. - - -28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie, -de la divination, des sacrifices._ - -28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º -Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois -âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces -trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue -hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue -_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment -par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. - - -29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus -ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des -dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.) - - -30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de -divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant -de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_ -des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui -viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la -religion_. C'est le premier des trois principes de la science -nouvelle. - - -31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les -armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il -n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion. - -Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla -dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la -divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y -fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils -appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la -divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi -eux. - -Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes -violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver -l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la -grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point -considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_. -Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20] - -[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du -chapitre III.--(_Note du Traducteur._)] - - -32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des -phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils -leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que -_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.) - - -33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans -laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la -volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté. - - -34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem -perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur -âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce -qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes. - - -35. L'admiration est fille de l'ignorance. - - -36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus -faible. - - -37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner -les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans -leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des -personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être -naturellement des poètes sublimes. - - -38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de -l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum -virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri -solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus -erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore -simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur -admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose -est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient -civilisés. - - -39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que -soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou -toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la -science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène? - - -40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les -rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour -célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et -déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un -enfant. - -Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers -hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes -de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers -les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables -conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette -explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a -fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la -crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation -impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion -put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré -par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils -des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide, -de Socrate et de Scipion. - - -41-46. _Principes de la Mythologie historique._ - -41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les -descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se -dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui -couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_, -redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le -déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_. -Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un -siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des -vapeurs capables de produire le tonnerre. - - -43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte -Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme -chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros -des dieux. - -Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de -Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous -indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion, -ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de -ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous -vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples -inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous -trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent -contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par -conséquent être l'histoire des premiers peuples. - - -44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes -théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes -héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule. - -Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes -avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens -toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_, -ensuite l'_héroïque_. - - -45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque -monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est -fondée la société où ils vivent. - - -46. Toutes les histoires des barbares commencent par des -fables. - - -47-62. POÉTIQUE. - -47-62. _Principe des caractères poétiques._ - -47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme. - -Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un -homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le -placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte -des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans -doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui -est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le -_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai -physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le -véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous -ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point -le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique. - - -48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des -premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes -les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque -ressemblance, quelque rapport. - - -49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les -mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès -Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie -humaine. - -Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie -naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de -l'Égypte. - -Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des -caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le -premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des -fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir -que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité, -étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de -créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de -modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux -quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la -convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au -type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les -découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient -atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_, -ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès -Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens -enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà -philosophes, déjà capables de généraliser? - - -50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._ - -50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est -vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire -avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un -caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut -former le monde enfant. - - -51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre -de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne -feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie -fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il -faut bien que la nature ait fait les premiers poètes. - - -52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce -qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du -monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est -qu'imitation. - -C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de -nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts -d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se -formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la -nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire. - - -53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses -senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme -agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils -commencent à réfléchir. - -Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles -sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des -pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du -raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles -approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus -certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à -proportion qu'elles descendent dans les particularités. - - -54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les -touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages -qui en dérivent. - -Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables -imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches -inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour -commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent, -et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens, -obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui -précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver -les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à -leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes, -et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène. - - -55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des -seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des -Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges -suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une -signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de -l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime -_théologie naturelle_. - -Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre -mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au -préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler -(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens -en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne -présente aucun récit dont il ait à rougir. - - -56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs -et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles -langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, -se trouvent avoir été des poètes. - - -57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes -matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils -veulent faire entendre. - -C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes -les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage -naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à -la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les -Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient -seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans -Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis -Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute -dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage -poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin -de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres. - - -58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les -bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant. - - -59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe -dans l'excès de la douleur ou de la joie. - -D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen -retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme -les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent -seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs -premières langues en chantant._ - - -60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_. -Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le -langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles, -commencent toujours ainsi. - - -61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque -est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut -originairement spondaïque. - - -62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose, -et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace. - -Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement -des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens -doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord -en vers, puis en prose. - - -63-65. _Principes étymologiques._ - -63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la -matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion, -qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel -d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses -de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont -tirées des corps et de leurs propriétés. - - -64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_. - - -65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les -_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les -_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions -de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel -l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens -que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons -observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_ -par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte -de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_, -_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui -recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_ -(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas -de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la -réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple -constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis -comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire -comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire. - - -66-86. _Principes de l'histoire idéale._ - -66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à -l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le -_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à -_tourmenter leurs richesses._[21] - -[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)] - - -67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis -_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_. - - -68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des -caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis -il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite -de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard -nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps -_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la -véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des -caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin -des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans -pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens. - -La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à -l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans -l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à -leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les -_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la -_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les -cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser. - - -69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui -sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la -science des moeurs des peuples. - - -70-82. _Commencemens des sociétés._ - -70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne -point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les -faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord -un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent -les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à -cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps -après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers -pères de famille. - - -71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de -l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais -par degrés et à force de temps. - - -72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une -divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de -famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui -sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les -_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille. - - -73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord -gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la -monarchie_. - - -74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus, -c'étaient les plus dignes_. - - -75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de -Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant -lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_. - -Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la -sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités -dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la -sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse -vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes -les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête. - - -77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir -monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens -de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui -s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs -_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne -l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire, -_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des -douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias -jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses -enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant, -_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils -acquiert, il l'acquiert à son père. - - -78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière -convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces -_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille. - - -79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une -_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces -réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de -famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui -les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_, -dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités -héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples -souverains. - - -80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance, -lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une -grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre -dans la vie sociale. - - -81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre -par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder -qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins -qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes -éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le -mot _beneficia_. - - -82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que -_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement -que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point -d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots -que _clientes_ et _clientelæ_. - -Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du -70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons -cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la -nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce -premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de -famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs -mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à -l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux -_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent -eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on -peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont -ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le -fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si -simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent -d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre -comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment -l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le -patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers; -comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés -dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de -plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les -familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette -formation des sociétés a été impossible. - - -83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_ -qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en -_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision. - -Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de -possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes: -_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_ -appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent -_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier -genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans -les républiques aristocratiques. - - -84-96. _Ancienne histoire romaine._ - -84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les -diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté -héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la -justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors. - -Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et -de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois -de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de -Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et -même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des -cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des -féciaux, ou hérauts de la république. - -[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son -pouvoir. (_N. du T._)] - - -85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les -anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses -et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à -tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans -leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les -lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_ -dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_. - - -86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les -anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle -inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie -des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de -l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que -l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils -_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la -guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, -dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient -satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs -prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et -leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme -les plus vils esclaves. - -[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_. -_Angariarono._ (_N. du T._)] - - -87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la -guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens. - - -88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans -l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet -ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains -traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes, -et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_), -sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine -combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est -qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple. - - -89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire. - - -90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les -_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur -héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les -autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_ -romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans -cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le -salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les -plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils -méritaient de partager les mêmes honneurs. - - -91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent -_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant -moyen d'agrandissement. - -Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus -civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les -patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps -que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse; -_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège -si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois, -et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux -cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui -distinguent exclusivement la jurisprudence romaine. - - -92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les -ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les -princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles. - -Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire -des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la -connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles -dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi -arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte -Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des -douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_. -C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs -pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri -non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne -repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non -aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que -Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après -les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24] - -[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de -savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à -Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un -autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)] - -Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent -les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir -souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant -s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas -particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la -noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple, -et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie, -qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des -_quæstiones perpetuæ_. - -Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le -secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste, -firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi -chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu -le corps du droit romain, et celui du droit canonique. - - -93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une -fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs, -la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la -puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la -puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le -parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par -les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans, -des guerres injustes au-dehors. - -Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_ -romain pour tout le temps antérieur aux Gracques. - - -94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du -possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec -le superflu que la servitude enchaîne les hommes. - -Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de -l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe -naturel des monarchies_. - - -95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent -l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques, -qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent -ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les -états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se -mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée, -une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a -autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans -la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y -cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi -nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite -légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa -nomine principis sub imperium_ ACCEPIT. - - -96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les -nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_, -ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges -publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs. -Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles -se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques; -voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie -commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se -soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la -_monarchie_. - - -97-103. _Migration des peuples._ - -97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le -déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera -naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les -_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de -confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer. - - -98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où -il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion, -les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les -reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent -ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui -dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la -citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit -descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela -Ilion. - - -99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les -terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et -l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine, -qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent. - -Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous -apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord, -ensuite les peuples _maritimes_. - -Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple -hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la -plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la -première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu -chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le -plus ancien de tous. - - -100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la -terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère, -il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le -commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider -à quitter leur patrie _momentanément_. - -C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens -furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les -_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des -Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_. - -Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent -_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les -bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui -peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en -_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_ -l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre, -lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis -le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir -un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui -eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs -_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés -en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient -alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de -l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par -caprice le pays de sa naissance. - - -101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien. - - -102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il -faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du -_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique -ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent -être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25]. -Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux -Européens. - -[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui -permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux -Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre -des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint -en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port -le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).] - -Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système -d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_, -système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des -mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire -des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient -établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée -_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou -Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela -_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin -_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les -Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce -des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une -colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite -_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de -_Poliade_. - - -103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y -ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et -détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de -l'antiquité. - -Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de -l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans -l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle -d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le -Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin -l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple -romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme -l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_; -et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom -même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de -Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent -à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de -Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer -(_Florus_). - - -104-114. _Principes du droit naturel._ - -104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius: -_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit -s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point -animée de l'esprit de la raison naturelle. - -Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné -lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou -seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a -proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle -sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui -veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est -né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS. -Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et -par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées -par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont -elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_. - -Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme -n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une -nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du -christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré -avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu -par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes -catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre, -auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé -_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son -second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne -s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf -devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à -l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel -a été ordonné par la divine Providence_. - - -105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_ -des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou -manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre -_exemple_ l'une de l'autre. - -Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté, -établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des -gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_. - -Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit -naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_. -Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la -Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_ -du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples -anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens -arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que -pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille -ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences, -inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de -Selden et de Puffendorf. - - -106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où -commence le sujet dont elles traitent.[26] - -[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport -_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous -les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les -_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on -voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière -particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans -l'application (_Vico_).] - - -107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les -cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_, -c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont -Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au -contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_ -fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius -Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque -désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait -périr. - - -108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou -dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii -minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme -Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_. - -Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et -de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par -les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société -du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les -nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules -sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_. - - -109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur -montre rentrer dans les termes de la loi. - - -110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile: -c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à -tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un -petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et -l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._ -C'est ce que nous appelons _raison d'état_. - - -111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la -raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors -les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés -de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en -bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit -l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés -entre eux. - -La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_, -naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle. -Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent -naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les -termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée -qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est, -sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et -selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_. - - -112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que -l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause. - - -113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous -éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils -souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.) - - -114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus -grand développement_ est une _pratique_, une application _de la -sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot -dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses -l'usage qu'elles ont dans la nature_. - -Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est -l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette -jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_ -d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.) - -Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la -législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre -pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la -_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant -elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit -religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent -la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans -l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_. - -C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers -axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit -naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche -des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont -cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris -l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il -fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans -tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un -peuple privilégié. - - - - -CHAPITRE III. - -TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX. - - -Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons -présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner -forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous -prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les -principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y -trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs -d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec -toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il -fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit -sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une -_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par -l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité -des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous -ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle -dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent -que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès -le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les -ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme -s'il n'existait point de livres. - -Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité -la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je -parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement -l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en -doit trouver les principes dans les modifications mêmes de -l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne -s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement -de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est -réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde -social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage? -Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine: -plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée -naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un -grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi -l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même -que dans un miroir. - -Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle -chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que -nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment -se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels, -comme doivent l'être ceux de toute science. - -Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées -qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois -coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes -contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs -morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul -acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de -solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux -_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples -inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a -sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu -cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une -fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se -couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois -coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes -de la science nouvelle_. - - -I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de -quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens, -quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde, -vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont -nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres, -les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un -Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute -l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions -principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la -Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent -entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin -celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre -dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de -l'autre vie dans les plaisirs des sens. - -[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports, -lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples -peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de -Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient -philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il -n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les -religions, point de société. (_Vico_). - -Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de -l'axiome 31.] - -Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un -Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne -voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui, -semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une -intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin, -ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de -la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à -l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la -législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une -Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et -l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend -l'existence de cette Providence pour premier principe? - - -II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans -mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les -usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les -mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une -sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont -le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans, -autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se -séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé -à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne -l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni -langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social -embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en -faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient -les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la -coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait -les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles. - - -III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe -de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres -humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de -pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se -dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes -chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts. -Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette -expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre -expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_. -Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes -allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et -demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles -survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des -voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs -peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée -pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la -Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par -Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et -pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit: -_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet -consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac -persuasione publica utor._ - - - - -CHAPITRE IV. - -DE LA MÉTHODE. - - -Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier -livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si, -comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour -point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous -devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux -cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des -sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore -nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles -d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de -Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_, -dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les -Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans -lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons -commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à -penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie -profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée -que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la -terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée -_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves -difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la -civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine -que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la -_représenter_? - -Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont -les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque -farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette -connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature, -appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le -sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la -lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient -à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et -qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent -ordinairement religieux. - -Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes, -devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des -passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui -fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les -axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint -les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions -humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la -volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme -par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme -sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à -l'_homme social_, au membre de la société.[28] - -[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule -réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens -nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_, -_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers -au sentiment (_Vico_).] - -Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours -tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun -voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son -prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire -qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous -établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre -conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa -conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie -civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la -cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs -peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est -membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des -traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa -conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances, -l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut -donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet -ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de -famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle, -l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce -qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La -dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui, -appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société -humaine_. - -La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects -une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir -manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la -Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée -seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de -_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient -cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens -d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans -l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de -la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une -démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_, -puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels -cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré -eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé -_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données, -n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_. - -Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la -Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la -démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine -ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par -des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis -librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_, -tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin -son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien -toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans -l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations, -dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans -l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines, -peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous -offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence, -l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin -n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces -preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle -_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions -lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et -néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de -preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans -l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu -où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient -qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_. -Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle -occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_ -qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au -milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les -preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois -sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série -des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus -nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde -social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir -divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des -idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété -des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux -Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses -caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des -causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même -suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et -très bon. - -[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté -de l'ordre: - - _Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor, - Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici - Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._ - Art poétique. (_Vico_).] - -Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves -_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les -commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive -à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité -d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des -principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses -sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication -de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette -explication de leur nature se confirmera par l'observation des -_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne -peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel -lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une -telle nature (axiomes 14, 15.) - -Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science -nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines -relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les -deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi -considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science -nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle -semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est -vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur -sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des -sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser -_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à -réfléchir sur les idées humaines. - -Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner -à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de -la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle -applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux -_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de -livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le -criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence -divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens -commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des -choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du -monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous -appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la -Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le -cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en -nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse. -De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une -_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de -toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence -et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se -raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde -social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé -devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme -humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet. -Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est -à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède -précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le -monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de -réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que -les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre -encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_, -et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour -Dieu, connaître et faire, c'est la même chose. - -Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que -nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables -de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice -intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences. -Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de -l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre -Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la -conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre -aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_, -source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la -théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le -droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir -compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant -de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille -ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu -en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus -éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque -sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que -l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de -justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur -l'_autorité des hommes déjà éclairés_. - -[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux -que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait -jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne -s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout -esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs -dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de -pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez -eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que -deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent -(_Vico_).] - - * * * - -Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les -preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se -ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des -fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a -rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire -civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout -naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_, -qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété -de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui -nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant -d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel -du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se -développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons -encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses -relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été -perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et -qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_ -par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous -ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de -siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des -peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16). -6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici -inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés, -dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º -Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se -rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes -naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la -_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde -_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les -preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par -la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour -prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.) - -[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe -livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.] - -Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes -de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une -Providence divine, la modération des passions par l'institution du -mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage -des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que -l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit -servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous -les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes -s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit -y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en -écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière. - - - - -LIVRE SECOND. - -DE LA SAGESSE POÉTIQUE. - - -ARGUMENT. - -_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des -premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie -de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps -poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître -_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et -non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un -but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que -les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur -l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie -et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque -sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose -humane.) - - -_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point -le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La -Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de -civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De -la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes -époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique. - - -_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de -la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. -Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les -premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La -crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II. -Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. -Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique -philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des -gens, origines de l'histoire universelle._ - - -_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et -étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les -objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des -choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux -tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable. -Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations -de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention -des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se -sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§. -_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme -signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope, -Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV. -Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans -laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois, -des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu -trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce -qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler -successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et -la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification -arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours -dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à -l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre, -du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine, -de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI. -Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique -naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes -furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de -s'élever aux idées générales, surtout en législation._ - - -_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_ -vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des -mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de -l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._ - - -_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les -âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et -des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation -des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres -et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille -prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes, -fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie -plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des -sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les -parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des -familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette -existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se -réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et -deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des -asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats -qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers -hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez -eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_ -contrats de société, _point de_ mandataires. - - -_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières -républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique. -Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et -sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces -derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont -d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs, -_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs -qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à -conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges -de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de -certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines -bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait -conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur -tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des -sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§. -_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord -une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus -tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint -ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_ -domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains. -Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que -subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence -qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des -gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est -l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques. -Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs -guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités -romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus -aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne -changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens -acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges -publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers -peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de -l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps -modernes._ - - -_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie -poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps -toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité -de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II. -Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes -rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III. -Corollaire relatif aux moeurs héroïques._ - - -_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée -aux idées étroites des premiers hommes._ - - -_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes -avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans -leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans -les constellations._ - - -_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de -départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour -déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement -au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du -développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle -aux calculs de la chronologie._ - - -_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties -du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la -Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être -de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent -pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée, -etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des -indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions -des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara. - -CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou -le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de -l'humanité._ - - - - -LIVRE SECOND. - -DE LA SAGESSE POÉTIQUE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -SUJET DE CE LIVRE. - - -§. I. - -Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils -ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont -transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers -sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en -toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données, -nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la -_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est -l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De -même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire -fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les -philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation -_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser -l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le -_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute -société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut -leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne -pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_ -lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un -respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes, -et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la -philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer -les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions -des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_ -motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les -philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse -poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux -premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine, -qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les -philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le -quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la -Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la -comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai -Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les -poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les -philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus -élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers -le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de -l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans -l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que -l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné -auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au -sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit -lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point -sous les _sens_. - - -§. II. _De la sagesse en général._ - -Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en -général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui -domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se -compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui -perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties -constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence -et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances -à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence -étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la -volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus -sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement -et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu; -les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout -le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes -humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des -choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien -possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus -docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des -choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés. -Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que -nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos -connaissances. - -La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par -Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du -bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et -c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et -du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des -Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans -l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la -_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au -long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs, -dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle -été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre -de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en -pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins -tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui -professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut -attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au -genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la -_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent -sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le -mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses -divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître -l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir -Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la -source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et -ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités -éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les -Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être -pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_. - -[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement -travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au -sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de -providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que -Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un -tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que -celui de folie. (_Vico_).] - -D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois -espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes -théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations -païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième, -qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est -pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la -naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se -réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette -Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de -la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après -certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que -la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons -d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à -recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et -supérieure aux sens et à tous les raisonnemens. - -[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que -la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_ -et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur -vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie -sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).] - - -§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._ - -Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux -sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la -sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_, -puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières, -_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique -dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc -sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la -politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même -caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par -suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la -_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons -voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la -civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou -_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils -trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par -leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les -cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une -origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur -_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur -_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les -constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série -des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_ -placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de -même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une -histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette -triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la -nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire -universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici. - - - - -CHAPITRE II. - -DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE. - - -§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des -sacrifices._ - -[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de -l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont -été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le -Discours préliminaire.] - -C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers -hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre -leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils -devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non -pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite, -je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement -l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les -modifications de l'esprit humain. - -La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut -commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et -d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de -sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces -premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans -raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_, -faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_; -ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord -_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils -admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens -Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous -la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les -dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout -ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la -simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que -celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils -donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs -propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37), -lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils -leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers -hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient -eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création -différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure -intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les -connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à -leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute -_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent -sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même -d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés -_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot -grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent -la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la -popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable -d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire -à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit -humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés -de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite. - -Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne, -lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de -nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un -petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des -montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la -cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois. -Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit -humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en -lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans -l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême -de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le -ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils -présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre, -Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se -livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_ -[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce -caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète, -une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et -demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets -étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas, -même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer -une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste -corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si -avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop -détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de -nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que -nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature -passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons -rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste -imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute -abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions, -_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous -l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut -_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la -civilisation païenne. - -[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent -bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les -Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot -[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour -exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son -Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les -nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme -Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins; -ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à -une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_ -fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir -de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects -divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et -_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de -leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie -judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire -astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait -connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette -science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui -répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer -des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs -enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et -leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples -construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_ -et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses -sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos -jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion -chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des -[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les -observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter. -C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés -_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des -Romains, on connaît le vers d'Ennius, - - _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_; - -le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains -disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel -désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation, -_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point -d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens -Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés -qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des -clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à -leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et -Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore -aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les -Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs -temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux -côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines -qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent -la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le -plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle, -l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut -être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_ -pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le -Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de -Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois -sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes, -plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les -Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_; -il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le -ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème -impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans -le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont -on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).] - - * * * - -C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la -première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on -imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont -la main lance la foudre; image si populaire, si capable -d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que -les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et -l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de -l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad -superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils -apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que -Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient -concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la -civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit -pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers -hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des -montagnes, comme nous le verrons bientôt. - -Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature -que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de -_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée -_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression -de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des -_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter. -Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la -divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_, -c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce -_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_. -Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très -fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens -que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après -l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel. - -De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque -nation païenne eut le sien. - -Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre -créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale -fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses -relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque -la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui -contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers -hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui -entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter. -Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient -de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_, -expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_, -qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette -_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs, -[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des -dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des -oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette -science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les -oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le -paganisme. - -[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple -fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).] - - * * * - -Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre, - - . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux; - -mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres; -ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome: -_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de -l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle -de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même -temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on -les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les -auspices. - -Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère -éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie -c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile -credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant -l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter. -Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges -opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition -d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la -toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les -nations. - -Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été -dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon -jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par -un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie -s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours -de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues -plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler -son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie -détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à -laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous -les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de -pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire -de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une -_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi, -comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens -mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables -grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que -le _sens historique_ se trouvera facile et naturel. - -[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les -poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du -mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).] - - -§. II. COROLLAIRES - -_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._ - -1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au -premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre -_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature, -appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le -sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans -l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils -attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces -premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette -grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre -humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle -est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la -marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la -sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en -prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle -s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui -démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie -naturelle. - -2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une -_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens -primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première -propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu -nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie -sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus -exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne -peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_. -Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la -vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté -en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les -étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens -libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie -vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre, -et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs -habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit -naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde -occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent -seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est -l'origine de tous les _domaines_. - -[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux -dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).] - -Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie -civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit -la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont -propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et -des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le -chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de -la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle -éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la -philologie_. - -3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même -que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences -subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées -nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par -les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par -les savans. - -4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de -l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce -que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations, -lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres, -qui est l'objet de la critique philologique. - -5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans -laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De -quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se -civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se -développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce -second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la -marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des -choses humaines_. - -6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des -gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden -et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les -sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le -sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce -qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils -supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà -éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont -produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la -justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe -d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de -précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques -contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris -pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du -_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des -philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden, -dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des -enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au -caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie -entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant -perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut -que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont -Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux -pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les -législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont -transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de -Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on -pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils -conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à -Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde, -sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une -dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas -dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour -principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et -l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à -parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des -nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_, -dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des -auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au -moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses -humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la -jurisprudence. - -[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond -dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se -passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes -ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans -mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique, -c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme -bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à -sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été -poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse -d'Épicure. - -Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois -que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra -dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses -descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt -qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs -des Gentils... - -Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la -Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de -Hobbes.... - -Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources -de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni -celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et -de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales. - -1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories -des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des -jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être -aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les -jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit -naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens, -que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles -par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le -perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de -la justice éternelle. - -2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des -gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre -humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation -des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi -séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître, -dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de -sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la -nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence. -(_Vico_).] - -7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science -nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire -universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des -Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la -_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir -jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_. - - - - -CHAPITRE III. - -DE LA LOGIQUE POÉTIQUE. - - -§ I. - -La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans -tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère -dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de -même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique -poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des -choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée -maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme -une _logique poétique_. - -_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans -son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_, -langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec: -mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les -_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie -_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux -(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas -raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des -indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi -[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens -d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi -défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par -_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des -choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu -même. - -[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée -autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que -découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le -Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).] - -La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute -d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait, -et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle, -Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les -premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt, -et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec -les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses -relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des -autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les -fruits à Pomone. - -Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers -hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles, -telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices, -les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée -comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous -ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les -propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que -nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues -dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous -aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les -premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables -d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils -donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même -aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus -tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations -se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes -les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si -légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut -sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise -sur un lion. - -Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot -l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de -genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les -formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune -comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus. -Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse, -l'idée de la prudence commune à tous les sages. - - -§. II. COROLLAIRES - -_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des -poètes._ - -1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette -logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent -et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus -approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux -choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les -premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout -ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les -premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé -d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les -métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores -tirées par analogie des objets corporels pour signifier des -abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a -commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots -nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus -sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que, -dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions -relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du -corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines. -Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute -ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un -peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour -un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_ -d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un -fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un -grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_, -_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le -piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_, -_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_, -appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables -exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que -l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans -les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers -entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que -_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo -intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous -démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute -d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le -second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans -l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets, -et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets -de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul -toute la nature. - -2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle -métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses -d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de -la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de -l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était -plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme -et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les -accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de -petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_ -qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la -_triste vieillesse_, la _pâle mort_. - -3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des -particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour -composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux -_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire -remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la -partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une -abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties, -l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et -toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine -_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la -_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots -signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison -entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un -abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le -vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la -première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une -_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce -dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde, -le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce -fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour -l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour -l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la -matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia -messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute, -employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de -mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé. -Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de -dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent -réunies une métonymie et deux synecdoques, - - _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_ - -n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les -premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce -qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression -n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont -cru voir l'effort de l'art. - -4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans -les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge -_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un -grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la -poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu -la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne -purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles -ont été définies, des _récits véritables_. - -5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se -réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont -point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des -écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se -sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et -que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens -propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à -mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes -abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les -parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes -devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux -erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des -prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui -croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_. - -6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le -résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les -propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme -nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique -grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils -voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet -pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait -jointe_. - -7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres -phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence -antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour -_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche -superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou -bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son -approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à -sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable. - - -§. III. COROLLAIRES - -_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage -par les premières nations._ - -Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge -historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui -s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur -impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se -rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter -l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils -ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec -elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens -attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou -nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut -nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la -matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de -l'antiquité. - -1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse -savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du -peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce -conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous -vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était -destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même -_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant -ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient -rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens -rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même, -Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement -aristocratique qui avait précédé.[40] - -[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les -Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été -attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au -principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui -existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste -avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve -(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué -par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute -sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès. -Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république -aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les -Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut -réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux -principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores. -_Édition de_ 1730, _pag._ 209.] - -2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois -relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui -concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à -Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à -Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup -d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien, -tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome, -contribuèrent à la majesté de l'empire. - -[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des -institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du -T._)] - -3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux -Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été -faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la -défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus -avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme -l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres -contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se -mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans -les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes. - -4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit -être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la -Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des -préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le -fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait -donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_, -exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus -reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe -les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_, -ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une -chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle -il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes -philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et -Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au -moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore, -il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader: -Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à -l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles -d'Ésope. - -Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces -préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le -caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui -attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier -moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_ -de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en -forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens -_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord -_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le -furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous -laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques -furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers -héroïques et celui de la prose. - -5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_ -les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en -Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les -Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de -_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même -métamorphose. - - -§. IV. COROLLAIRES - -_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous -donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des -médailles, des monnaies._ - -Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique -poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte, -et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des -lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut -compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur -dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses -distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature -a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer -l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de -[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_); -de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait -être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre -côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et -certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons -articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les -lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les -lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons -articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être -uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui -désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que -les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères -poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en -hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie -dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude -des _paroles humaines_. - -[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques -pages plus loin. (_N. du T._)] - -Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les -philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers -hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur -imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre -langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des -rapports naturels avec les idées.[43] - -[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois -fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique -ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles -leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette -langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la -nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles -(_Vico_).] - -En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la -tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées, -correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_ -écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux, -des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue -hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_, -c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes -héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer -entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la -vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent -que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit -Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a -dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois -langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase -proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant -que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des -hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le -temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en -devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la -tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé -les lois et les lettres_. - -À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les -Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par -analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis -caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_ -signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit -_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et -qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui -_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna -d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs -familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le -prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et -surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de -Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt -nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans -la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à -Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les -Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_ -signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près -l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma] -_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que -les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les -Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen -âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on -désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote.... -Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner -par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on -faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de -ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins -appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons -voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du -monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué -d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est -resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On -continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner -les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des -immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord -_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre -l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_. -Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens -Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_, -puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est -encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour -dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_ -les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour -_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans -la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur -vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne -connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la -lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec: -sêmata]. - -[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut -un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des -_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons -divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure -Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la -civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est -du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands, -_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de -_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets -de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté -des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos -jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations? -(_Vico_).] - -Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités -incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations -païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre -qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_, -qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent -assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver -des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la -_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent -l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve -comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des -_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la -_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le -_droit naturel des gens_.[45] - -[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des -_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord -par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et -d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en -bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises -qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes -employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait -assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_, -ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement -_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent -indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_ -eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut. - -Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent -employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes, -perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune -connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les -Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres -seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire -souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait -pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi -les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes -souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une -croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits, -il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son -ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la -gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux -actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus -informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et -pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens, -comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de -l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi -anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver -qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot -_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de -savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que -dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé -quelque figure, quelqu'emblème. - -Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés -nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la -distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages -publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit -à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des -hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des -nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont -_muettes_ l'une par rapport à l'autre.] - -Pour établir ces principes sur une base plus solide encore, -nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes -auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères -d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce -fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de -s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens -nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens; -les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des -Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que -Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son -fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la -France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et -autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes, -comme les Chinois le font encore aujourd'hui. - -1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois -langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la -première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait -mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est -l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade: -_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_; -plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les -dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les -dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il -y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent -Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe -qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est -inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_. - -Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente -mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche -vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient -exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans -ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les -Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les -pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de -même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève -au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et -des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les -caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens. - -[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots. -Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la -Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français -trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept -mille. (_N. du T._)] - -2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par -symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être -rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et -qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent -être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui, -ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du -style poétique. - -Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_; -et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de -l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse -citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens -de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier -écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus. -Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux -nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la -langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_, -puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge. -En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld -Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il -florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers -écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile. - -3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu -d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées, -dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes -inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de -Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande -nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à -l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes -inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au -moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition -aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car -c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont -un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les -Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur -alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues -dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent. - -La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec -des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à -l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de -commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères -n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les -_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des -Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les -transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de -génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes -géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur -alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut -croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens -la _connaissance des lettres vulgaires_. - -[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous -apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet -des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant -long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les -Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).] - - * * * - -Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification -des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été -naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut -l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus -de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est -aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse. -Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets -naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En -général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les -grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées -confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne -purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en -décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines -articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans -leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés -contre Platon et Jamblique. - -Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de -langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème, -établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité -des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette -variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les -choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la -_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est -ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes -pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont -l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et -qu'il y a encore de nations.[48] - -[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la -précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs -de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière -dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est -que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport -de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de -son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même -qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez -les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les -Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante, -reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une -transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en -font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux -barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà -pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans -l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).] - -D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_, -dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la -_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont -les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées, -et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage -continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le -même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations -_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum -linguarum harmoniâ_. - -De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les -langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les -locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette -beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_: -ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au -contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont -l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur -obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut -donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un -mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de -traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis -dans leur signification. - - * * * - -Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de -langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les -dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux -qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur -nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois -espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans -leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue -_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la -langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et -composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères -héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans -Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut -à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait -autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence -nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue -_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité -des fables. - - * * * - -La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle -nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les -premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces -mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes, -et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les -_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle -échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms -nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont -les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent. -La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les -langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_, -également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se -formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On -le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que -l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers. -Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes. - -Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il -n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se -formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans -disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les -noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est -de même des particules qui signifient des modifications. Mais les -verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et -de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point -indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les -philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe -ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se -souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les -verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres, -tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent -toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique; -_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se -rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_, -auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la -morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes, -dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_, -_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer. - -Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la -nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les -choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles; -elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en -vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent -environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les -organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._ -À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces -premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient -encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre -dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment -_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus -raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius -relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes -d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû -préalablement aller aux écoles des philosophes. - - -§. V. COROLLAIRES - -_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, -du nombre, du chant et du vers._ - -Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou -_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en -_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères -vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la -nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont -se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les -comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment -les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les -peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin -par des accessoires emphatiques et même oiseux. - -Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des -esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont -pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets -dans les idiots, et surtout dans les femmes. - -Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son -verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres -parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent -moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands. - -Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui -l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les -Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte, -on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines -_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci, -lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_. - -Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une -loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui -de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de -l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la -philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la -prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique -par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré, -les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un -seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises -ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez -toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée -par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes, -et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres -auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette -méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus -d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite -purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification -vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et -formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas -maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait -chercher en même temps celle des _langues_? - -Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que, -supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par -prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils -durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en -chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que -lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles -passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les -diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint -naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par -la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient -une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de -mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie -italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la -langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être -syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les -répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe -qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de -chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement. -J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de -prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter -d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les -Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les -Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par -_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_, -c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les -prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen -âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose -semble faite pour être chantée. - -[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent -dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans -l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière -prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de -diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).] - -[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens -d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la -flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus -grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes -diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt -mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).] - -Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des -_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était -l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie. -La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si -le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer, -comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent -Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne -les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la -frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce -qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce -caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied. -Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le -dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de -l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la -prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença -de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers -iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent -aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus -rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces -vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante: -l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et -les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous -trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on -assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et -partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut -appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon -Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste -Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_, -qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus, -nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de -vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux -vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers -firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les -vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui -divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure, -ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et -Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la -favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de -Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques -depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du -quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de -l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point -l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs -poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces -orientales de l'empire grec. - -Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des -colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot -vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres -par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de -la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels -furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu -que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés -appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont -quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens -monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des -inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que -celles de Lucius Emilius Regillus, - - _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_ - -et celle d'Acilius Glabrion, - - _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._ - -Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables, -on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers -adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que -Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi: - - _Deos caste adeunto. - Pietatem adhibento._ - -De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron; -les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium -carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au -rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions -vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse -Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux -Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta -en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr). - -Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les -Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les -souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage, -Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux -nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains, -et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement -deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de -toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors -de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de -Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en -_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le -premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé -_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les -historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus, -Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers -écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des -_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des -paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général, -l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on -traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout -ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en -comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un -catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son -_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a -aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots -entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots -composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de -composition dut être une propriété commune à toutes les langues -primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et -lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes. -Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches -sur la langue et la poésie allemande.[51] - -[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé -dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de -la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront -d'étonnantes découvertes. (_Vico_).] - -Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune -des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et -avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons -découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_. - - -§. VI. COROLLAIRES - -_Relatifs à la logique des esprits cultivés_. - -1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette -_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous -reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du -langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils -donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et -remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les -Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même -chose. - -2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui -conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les -aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser, -en les observant successivement, pour connaître dans son entier -l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation -humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils -unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou -des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres -poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_ -du monde s'occupa de la première opération de l'esprit. - -Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la -_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord -les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits -_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les -premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les -choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira, -trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles -qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été -trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes. -Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs; -la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de -la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous -représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde -des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous -en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui -compléta le système de la civilisation humaine. - -3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière -singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première -méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou -_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle -vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint -Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope, -antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour -raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces -exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit -du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope -vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut -de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question. -Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction, -avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite -comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge -immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de -Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite -_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on -peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait -alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie -humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les -arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna -le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées -particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les -idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant -au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de -nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop -subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable -pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi -grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans -son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de -l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie -expérimentale. - -[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa -ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).] - -4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence -l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute -sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et -les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois -_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes, -qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles -s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient -incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant -que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès -du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la -sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient -été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de -Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens -exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les -républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que -les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples -_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on -reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être -l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence: -_legibus, non exemplis est judicandum_. - -[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même -Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel -jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris -que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi -n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou -commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne -se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait -toujours en appeler. (_Vico_).] - - - - -CHAPITRE IV. - -DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI -RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES. - - -La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine, -en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant -préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de -raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur -de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains -les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils -reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes -aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables -d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la -conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la -_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale -poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était -la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En -effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère -des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à -les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en -discourir. - -_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts -par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_ -désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt -qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie -sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent -plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands -bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition -vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices. -Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les -âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les -satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun -d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se -proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_ -succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la -pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés. -Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite -selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second -principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la -croyance à une Providence). - -Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première -est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui -avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_, -les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et -appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit -vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un -principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique -de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la -jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur -qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours -observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte -violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans -entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes. - -Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces -_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins -après celui de Jupiter.... - - * * * - -Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers -hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient -donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le -redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se -mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que -Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes -de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état -sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se -contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_, -l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que -nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la -suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois -_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant -louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre, -l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette -religion sanguinaire. - -Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme -produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes -humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande -calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans -(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette -coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le -sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage -chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce -culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les -Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone). - -[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe -à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes -du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans -borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez -les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus -haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs -enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous -inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus, -condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir -combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).] - -Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient -répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite -nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la -Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les -retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde. - -Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens -Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_, -où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées -par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute, -_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent -l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la -douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous -devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par -les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette -innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui, -frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur -imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré -leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette -superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire -aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais -il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare -qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées -les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé. - -Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale -divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_. - - - - -CHAPITRE V. - -DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES. - - -§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves -ni serviteurs._ - -Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux -vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins -conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à -l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord -de _la première de ces deux éducations_. - -Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et -les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être -dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres -membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé -des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines -les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon -reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici -que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la -sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à -obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en -est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus -heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères -de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils -seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs -_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_. - -[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des -anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les -philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).] - -[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les -politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des -gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur, -ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté -tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt -éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore -tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité -grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la -nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des -cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle -où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut -comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les -hommes à un seul. (_Vico_).] - -Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des -corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses, -de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions -sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans, -et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence -d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il -leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour -supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur -fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui -couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps -voisins du déluge.... - -La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine, -savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie, -laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance -facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport -avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social -viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de -sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles -subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser -ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui -possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_ -naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités -périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes -campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine -des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et -en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la -Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des -lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104 -le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des -premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes. -Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens, -celui de _forteresses_. - -Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société -païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers -fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique -reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre -assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations -de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour -_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les -plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au -sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les -plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco, -illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_, -pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les -seconds les campagnes. - -C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les -politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de -l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites -par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear], -puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les -Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les -_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_: -parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par -des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_, -comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et -soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où -_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux -de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de -parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le -Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose -Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si -fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris -paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du -foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même -au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des -dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque -année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre -auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la -flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de -la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles. - - * * * - -L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_, -résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens. -Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes -humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze -tables, _deivei parentum_... - -Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans -ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées -que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où -elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète -ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le -démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_ -des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou -_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_. - - -§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à -l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était -impossible._ - -Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies -qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et -dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et -débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_ -dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux -_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un -froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile -dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce -qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur -protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui -osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur -naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous -ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier -genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les -peuples de la terre, puisqu'ils surent également - - _Parcere subjectis, et debellare superbos._ - -Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits -à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager -la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la -première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent -dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur -vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature -servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une -condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en -travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition -analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les -prisonniers faits à la guerre après la formation des cités. - -Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis -que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du -reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac -servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite -dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples -barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de -famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété -absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux -Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le -rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_: -les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à -l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient -_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et -les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités. - -Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_ -furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au -long. - - * * * - -Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses -_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps -héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le -rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait -contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul -sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit -entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en -fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du -moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre -sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne -assiégée. - -C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui -se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des -_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_, -pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés -personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour -cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens -(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs, -dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares -pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers -réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou -_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta -propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public. - - * * * - -Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en -ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la -Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom -bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les -biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes -pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus -urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le -titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_. - - -§. III. COROLLAIRES - -_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des -parties._ - -Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la -vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de -la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire -_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les -contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul -consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement -soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens -_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant -la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la -garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans -la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti -linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé, -nous pouvons en inférer ce qui suit. - -I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les -_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait -d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de -terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_). -Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de -terres riches en fruits dont l'autre partie manquait. - -II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu -lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On -doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain -pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens -territorial. - -III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les -grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était -_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_ -des Latins. - -IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les -anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats -de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit -perpétuel, soit à temps. - -V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose -est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des -Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des -peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_ -ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne -peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient -hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point -aux jurisconsultes romains. - -VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de -l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille -s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des -autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée. - -VII. Pour la même raison, il n'y avait point de -_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil: -_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre -puissance_, per extraneam personam acquiri nemini. - -VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit -Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une -telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne -produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en -cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est -aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne -foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle -ait été promise. - - - - -CHAPITRE VI. - -DE LA POLITIQUE POÉTIQUE. - - -§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus -rigoureusement aristocratique._ - -Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous -la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres -d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs -seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit -terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les -fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de -ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans. -Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance -paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au -contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de -dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de -leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà -indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs -avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette -révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une -telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps -politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés, -en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par -sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot -_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius, -_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde -bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit -naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale -gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et -souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière -égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils -formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de -rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine, -ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt -commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire -_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_, -se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la -tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection -des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit -dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent -lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les -premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum -facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio, -si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_. -Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes -n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_. -On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu -contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand -conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi -d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici -_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont -tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent -déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en -explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne -la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté -d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour -retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les -deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et -l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul -chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non -aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où -Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce -qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant -les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire -capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui -rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_. - -[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de -leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint -entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son -intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils -pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la -civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois -ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours -le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les -mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient -réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares -peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien -les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares -n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens -romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux -nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout -droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus -conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la -_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre -côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs -obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_, -en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples -indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément -les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).] - -Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre -comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies -domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie. -C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins -qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement -autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous -souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute -parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons -démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne -sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en -embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre -manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir -domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des -gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous -avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire -libres de toute charge publique ou particulière? - -Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du -pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous -le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans -l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les -comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire -romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans -la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les -choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les -premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de -pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons -dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des -assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions, -comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les -héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le -châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance -de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les -Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la -présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même -de tous les premiers peuples barbares. - -D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou -_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_ -de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des -autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette -dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des -Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des -premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette -capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les -grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui -désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges -publiques sans participer aux honneurs. - -Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui -les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si -l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens -révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il -y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs -privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_ -des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des -gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne -jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles -ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison -qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent -tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des -champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent -les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient -aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis -par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à -un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les -_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils -arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze -tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les -nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils -cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers -étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même -capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne -pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni -_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_, -d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages -solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à -_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à -partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état -de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à -s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia -cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_, -c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que -ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les -auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces -auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège -(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc -demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel; -cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage -de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_. -Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité -lui-même? - - -§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes -éternels des fiefs._ - -Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans -nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois -espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de -_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes -de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_, -en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de -_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou -_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_, -_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou -_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs -terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques -héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées -s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres -héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot. -Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence, -comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille, -ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de -cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à -Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la -Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de -Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui -qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de -l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde -une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent -tous les évènemens au hasard_. - -En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles -par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce -qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et -du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs, -lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond -public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du -droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne -peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme -dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la -ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers. - -Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette -formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs. -Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc -fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action -_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la -_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle -que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine -indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École). -De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu, -signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions -publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue -jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans -_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est -patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant, -le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se -trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia -Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans -parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad -populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_....... - -Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une -_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi -éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état -des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens -politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent -maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance, -entraînant une idée de stabilité). - -Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des -_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la -_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le -vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant -les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait -le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne -interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_, -citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se -composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les -_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux -plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58] - -[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres -occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane, -Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient -des actions _héroïques_. (_Vico_).] - - -§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_ -(_ærarium_, chez les Romains). - -Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance -que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient -d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à -Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique. - -Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des -nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs; -au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du -peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui -auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ -quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse, -rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre -peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens -paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à -chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans -la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans -l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de -présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette -institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius, -lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur -propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui -devint, avec le temps, le principe de la démocratie. - -L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des -révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le -surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant -que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs, -chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient -selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé -entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens -riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en -voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est -ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie -dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée -d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde -la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se -plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par -toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59] - -[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une -république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).] - -Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva -que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de -_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_. -Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens -romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium -optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine -par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne -signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé -sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le -maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté -de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se -maintient par la seule possession. - -Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui -dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le -royaume de France, dont les provinces furent alors autant de -souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les -biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune -charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par -confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et -cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges -publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient -le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par -concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des -taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi -de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec -le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le -_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou -_ærarium_. - - -§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._ - -Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère, -[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par -curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs -comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_), -de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés -de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient -seuls aux comices _curiata_. - -[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main, -qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations, -tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du -latin _curia_. (_Vico_).] - -Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs -biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_, -les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent, -selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le -_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme -sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à -_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un -citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au -contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le -citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela -_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple -romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires -publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_. -Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur -les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps -n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées -devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de -l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus]. -Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies, -où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées -des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées -commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les -considérant comme _sacrées_. - - -§. V. COROLLAIRE. - -_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le -droit naturel des gens_. - -En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le -gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement -_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une -admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence -conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait, -lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la -religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils -occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de -tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au -sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des -lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois -circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la -religion qui les détermina à former une union régulière et aussi -durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le -pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils -se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés -politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux -_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous -avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de -nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir, -les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne -pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces -premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la -conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans, -les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement, -les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester -long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état -sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant -encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce -que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette -forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le -but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux -que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun -dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien -social, qu'on appelle _république_. - -Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le -chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les -moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité, -rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux -quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du -monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la -_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas -humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont -pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où -les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler, -n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les -religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et -les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces -choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même -qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres, -capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces -langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de -leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils -donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de -même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles -n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée -comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut -une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de -simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_. -Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y -doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis -que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des -métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y -commander, et le _corps_ toujours servir. - -Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en -faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable, -avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une -religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé -l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent -ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les -républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit -naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en -_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille -qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation -particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi -sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils -entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement -aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit -des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine -des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines. -Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine -investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et -ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une -nation supérieure exercera ce droit pour lui. - - -§. VI. _Suite de la politique héroïque._ - -Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses -navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la -continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes -des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut -naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à -cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les -nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une -nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira -la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous -avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les -premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en -explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates -empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà -pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler -la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les -barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en -ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif. - -Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la -forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de -Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles -des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous -y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval -ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau -furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est -l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_ -des îles de la mer Égée. - -Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand -honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la -barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de -seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les -associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus, -c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces -de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si -éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez -lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître -infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples -qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette -coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus -policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux -Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point -passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si -l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains -n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons -les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation, -pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces -mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la -côte d'Afrique opposée à l'Europe. - -[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en -_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè. -(_Vico_).] - -Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère -inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus -haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et -ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus -éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite -nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne -Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_ -étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les -voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient -réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_, -en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous -retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre -desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux -passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna -auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les -peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont -obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux. - -[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou -arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te -êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi -palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs -erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to -ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]] - -[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_ -dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à -ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens -du _peregrinus_. (_Vico_).] - -Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre -leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos], -tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des -peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live, -de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il, -_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire -que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé -réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action -d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient -plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais -son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de -convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée -par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que -les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels -que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la -barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient -eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les -peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi -considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur -d'Horace. - -[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand -Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor -auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les -Albains. (_Vico_).] - -Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent, -chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini -pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les -cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66] - -[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la -dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on -se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux, -les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les -_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on -connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens, -_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable. -Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_. -(_Vico_).] - -[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le -nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du -peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute -la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée -contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_, -étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné -originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de -ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la -_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui -d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).] - -Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement -pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi -l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait -que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement -pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus -belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant -pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de -fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la -résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et -ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur -de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que -cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même -confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il -n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus: -_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_. -Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva -si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_. - -Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps -héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se -faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui -gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens -et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités -héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte -dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle -était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle -des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de -leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé -lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge -combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la -chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette -suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les -plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de -plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam -principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales. -L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots -employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_, -_tenere_, _possidere_. - - -§. VII. COROLLAIRES - -_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue -monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée -Junius Brutus._ - -En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des -Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que -la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que, -depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens -partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le -peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre -que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès -l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis -que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est -confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà -une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui -ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages -solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de -Romulus. - -Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers -temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce -qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges -antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et -_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était -_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une -_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin. - -Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant -l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il -n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop -sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses -principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne -diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ -potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une -aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de -même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse -contester le caractère aristocratique de la constitution -lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on -sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets -à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les -consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à -mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc -à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la -_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière -aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses -maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des -Tarquins. - -Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans -l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces -causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la -royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la -liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il -faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de -Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus -policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis -que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des -leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait -ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne -présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et -qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous -avons établi sur les antiquités romaines. - -[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette -époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière, -comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique; -c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de -certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les -trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table -chronologique._ (_Vico_).] - - -§. VIII. COROLLAIRE - -_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._ - -D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus, -l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter -ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus -de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés -par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et -_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les -plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par -le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans -l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits -éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice -raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée -de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain; -enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois -erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps -anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur -appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité -dans toutes les sociétés du monde. - -Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le -représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les -philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_ -quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que, -sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel -accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je -t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai -lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de -pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure -particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter -de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne -rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que -fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous -les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que -Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble -_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par -Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux -vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros -qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec: -amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu -héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce -qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros -_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous -les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la -délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient -consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au -moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers -errans. - -Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si -l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les -_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la -_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre -Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste -(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des -rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la -liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie -Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu -l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un -fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées; -ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites, -et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par -respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la -plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens? -Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par -des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour -l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les -débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des -esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi -agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur -du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius -qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce, -eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde, -eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager -le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores; -Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche -Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se -tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature -supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la -multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit -se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée -des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec -tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche? -cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité? - -Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous -expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les -suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous -avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples -héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les -Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens -battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent -jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des -modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à -l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels -peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains -conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient -_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains, -auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les -peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs -maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste -traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et -d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme -apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un -aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage. -C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs -romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les -femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire -de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs -sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille -_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes, -des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et -d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du -luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres -sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles -guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_; -les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent -non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après -toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des -aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui -soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de -nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de -nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans -la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur -leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils -entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui -donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_). - -Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature -morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs -lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour -des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui -ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques -populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère -bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les -souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les -poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas -d'espérer un tel bienfait du ciel. - -Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers -peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme -romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_ -encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à -l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de -_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré. - - - - -CHAPITRE VII. - -DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE. - - -Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la -logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second -rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à -la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour -traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en -dérivent. - - -§. I. _De la physiologie poétique._ - -Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent -dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute -ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le -confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le -premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations. -Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il -mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée -d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_ -c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens -que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons. - -Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux -_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les -réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_, -parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et -articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui -chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_, -robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes -propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils -prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils -parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils -prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles, -dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est -dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie -[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire -_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on -dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES, -ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils -appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la -périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une -expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de -notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc -des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les -Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un -sang abondant et pur. - -Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes -théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air -fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la -phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour -naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_, -pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_, -être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les -physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une -expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les -Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle, -_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier -est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait -son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines. -L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le -premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la -seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent -du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté. -Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette -dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme -(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu -inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient -quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe -supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut -appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils -pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie -par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les -idées nous viennent de Dieu_. - -Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps, -_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient -toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes -d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les -Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le -retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour -_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle -_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination -n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose -que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces -premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art -d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a -aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans -les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes -d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans -l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le -corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de -l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la -_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous -l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la -_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère -des muses_, c'est-à-dire des arts. - -En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation -importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite -dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_ -comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers -nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait, -particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement -dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque -nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions -poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle -de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées -pour leurs singuliers. - -[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de -généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface -entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne -pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées -(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui -qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait -sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle: -le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la -présence de l'objet aimé, - - _Ille mi par esse deo videtur_, - Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même.... - -la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que -l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même; -c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit: - - _Vitam deorum adepti sumus_, - Nous avons atteint la félicité des dieux. - -ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le -singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à -plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le -sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et -l'appropriant à celui qui l'éprouve, - - _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu. - -Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des -philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_ -et _froide poésie_.] - -Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et -au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans -l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout -dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_). -Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie -de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était -entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de -toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_. - -Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient -leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant, -versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne -pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient -agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages -_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient -_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient -que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_ -s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils -fussent souvent faux dans leur _matière_. - - -§. II. COROLLAIRE - -_Relatif aux descriptions héroïques._ - -Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire -tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq -sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la -force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils -exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour -entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les -oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils -disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien -_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que -les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même -que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre, -ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de -lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est -le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours -par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_. -_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps -nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour -_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs, -nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la -doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils -disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses -douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient -dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle -métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur -usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion. - -Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme -pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à -ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un -état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus -actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent, -lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté -prévoyante protégerait le corps à son tour. - -On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions -héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si -frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter, -bien loin de les égaler. - - -§. III. COROLLAIRE - -_Relatif aux moeurs héroïques._ - -De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_, -durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous -allons esquisser. - -Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus -haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné, -d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils -étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_, -_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_, -selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point -contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de -nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais -qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les -avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même -_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de -dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels -qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs. -Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa -Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni -entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de -grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une -conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie. - -L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui -vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables -nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées -avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les -premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs -des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait -tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit -pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un -sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour -reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue -guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie. - -Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et -les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE -HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant. - - - - -CHAPITRE VIII. - -DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. - - -Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_ -les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_ -en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux -du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires -(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient -_medioxumi_). - -Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les -choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec: -mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec: -theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_, -appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel -désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés -_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les -poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent -que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du -ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie -dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes -d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses -épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des -_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture. - -La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur -Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans -l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_. -Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les -dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu -convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la -_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si -l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait -concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que -s'en était faite l'Homère de l'Iliade. - - - - -CHAPITRE IX. - -DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. - - -_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves -physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis -chez toutes les nations païennes._ - -La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus, -et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures, -obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans -l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les -héros_. - -Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois -vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II. -Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux -Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du -pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens, -portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient -dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent -_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la -nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux -étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de -liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le -second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les -planètes plus grandes que les étoiles fixes_. - -Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations -païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium, -l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les -planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les -dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux -constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les -héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles; -et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même -facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs -caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_, -ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent -_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en -partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples -écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros...... - - - - -CHAPITRE X. - -DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. - - -Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens -conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins -tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs -[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire -comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs, -commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est -en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production -occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, -ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore -firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient -indiquer d'_années_.... - -Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces -d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être -remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les -origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant -Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_ -de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où -l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition -que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et -surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie -du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes -sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à -l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être -unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques -dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses -errantes des héros qui durent en être l'occasion. - - -CANON CHRONOLOGIQUE - -_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle, -antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._ - - Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des - enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la - terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le - reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout - chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des - sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses - vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf - siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par - le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se - fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés - s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du - premier _âge_, les peuples descendent plus près de la - mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans - depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_ - jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer - s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend - deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les - courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie - et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est - alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la - Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour - passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la - navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de - la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps - héroïques de la Grèce. - - Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en - montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux - jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de - l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens - durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula - depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie - assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en - compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda - aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les - Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les - révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous - avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie - par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier - des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.) - - Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir - besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les - faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune - que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant - pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore. - - * * * - - De cette manière l'étude du _développement de la civilisation - humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la - chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point - même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec: - chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce - que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la - muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de - Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles - d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte - dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les - étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité - de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues, - en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant - diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les - libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_, - d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que - la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour - mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude - à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur - partie principale elles furent nommées avec propriété - _géométrie_. - - C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur - science au point même où commence le sujet qui lui est propre. - Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être - connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait - leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui - avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les - constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la - succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu - impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà - pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour - éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de - l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger. - - - - -CHAPITRE XI. - -DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE. - - -La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_, -n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_. -En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer -aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la -véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues -et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et -dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des -proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se -répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce -qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les -géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont -point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans -des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de -leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux -isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_. - -C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord -la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_ -appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_ -ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_. -Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du -_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières -relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les -_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils -durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce. - -D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la -Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut -passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons -ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à -l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce -nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils -appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur -laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant -l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_. -Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la -_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler -_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à -eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite, -en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la -Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler -_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure -qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en -Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première -Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace -Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont -évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint -Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers -d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens, -qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens -que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que -le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que -Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits -célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou -Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de -l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_, -ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays -est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient -d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère -avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils -arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite, -et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre -comme une grande île.[69][70] - -[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier -_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par -exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus -longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient -placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé -l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à -cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les -habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait -aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de -situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point -croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre -lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour -voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu -le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de -Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins -de la Grèce. - -Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de -grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on -éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent -être placés d'abord dans l'_orient_ même. - -Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans -celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré, -puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près -_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_. -L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par -la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à -toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée -lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; -ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette -mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où -Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de -l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé -_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce -nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie -de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de -Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville -grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première -_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une -sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en -course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la -mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons. - -Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette -nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la -guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa -destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et -des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant -retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs -des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils -placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre -qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre -chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et -il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les -Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter -Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des -autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les -Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère -poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre -l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le -_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son -compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_, -_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les -_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce -qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs -observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps -qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_, -c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie. - -Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_ -dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées -aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât -la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium -une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité, -laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite -nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux -plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins -ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande -Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été -ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de -Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus -modernes_, et non pas _des anciennes_. - -Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la -Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons -_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples -encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à -mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour -_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et -leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent -leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national -_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité -des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner -l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les -traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance; -ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé -par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie; -ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour -lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et -changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de -l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses -étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur -langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues -étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire -d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour -désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine -plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce -que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les -Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne -savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils -l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes -_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient -point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans, -ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est -de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant -remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de -pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le -langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et -rusé_. - -Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens -d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne -savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, -contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue -navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute -tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique, -quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par -tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, -_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon -Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il -ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de -poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa -postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée -par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de -Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce -qui venait de la Grèce. - -Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une -cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du -droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à -Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique, -on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui -avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient -erré sur mer.] - -[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le -nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à -travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et -de leurs moeurs. (_Vico_).] - -[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la -_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il -nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que -nous avions à dire de la _sagesse poétique_. - -Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées -par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par -les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom -d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_, -et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut -s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel -s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des -limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le -rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce -sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit -l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum -bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur, -sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram -complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où -Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de -limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne -géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par -l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient -le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait -donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la -Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des -malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette -dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper -aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans -les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils -étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la -civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion. - -Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_, -_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni -hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent -immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot. -Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent -poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y -réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se -sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en -ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de -_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine: -[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la -personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les -premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux -Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons -parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le -lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint -certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des -entrailles des victimes immolées devant les autels. - -D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule, -c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder -Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent -d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé -dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en -général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les -anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il -nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne -géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de -l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement -en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne -en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en -Transilvanie à plusieurs cités. - -C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si -uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les -usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la -courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est -celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse, -_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit -_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était -une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et -repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la -défense des _aræ_. (_Vico_).] - - - - -CONCLUSION DE CE LIVRE. - - -Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques -éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui -_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations -et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II. -L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition -vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration, -_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme -législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_. -Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité, -elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans -les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans -l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la -science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire -en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait -marqué d'avance les principes de la science moderne, que les -_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_, -et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe -dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes -théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence -_de la sagesse humaine_. - - - - -LIVRE TROISIÈME. - -DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. - - -ARGUMENT. - -_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de -la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à -celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque, -et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_ -1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus -de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu -raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par -conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole -du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux. - - -_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE. -_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs -barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un -philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles -moeurs._ - - -_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou -les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales -de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque -revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait -quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._ - - -_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages -indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à -croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et -continués pendant plusieurs âges._ - - -_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE -PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a -peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt -des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la -comédie et la tragédie._ - - -_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES, -_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart -des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au -second livre, sur l'origine de la poésie._ - - -_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._ -_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on -s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et -nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les -deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, -considéré chez les Grecs._ - - -_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES. -_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._ - - - - -LIVRE TROISIÈME. - -DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. - - -Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que -la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs, -d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir -prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la -_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda -_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été -suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par -Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé -est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit -pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été -philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un -ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon. - - - - -CHAPITRE I. - -DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE. - - -Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre -les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de -ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles -moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. -Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la -grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec -laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le -roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve, -blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un -pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, -_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut -faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance -vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement -l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le -héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes -vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans -les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et -des vautours_. - -[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment -abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit -des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels -on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde. -(_Vico_).] - -Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du -vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il -n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration -pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer -dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les -voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le -peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars, -en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_); -Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le -premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de -_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de -comédie. - -Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du -général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à -restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, -pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? -Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir -son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_ -qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce -héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses -guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que -la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici -regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme -l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous -venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs -sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans -la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet -éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses -caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge -civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à -la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a -voulu peindre. - -Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de -ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de -s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger -s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus -sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant -qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux -entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant -le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, -n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé -par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_ -auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_ -n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_ -avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les -plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières -bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade. -La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse -philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de -_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer -les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un -calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se -rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au -contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et -s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le -sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et -tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur -déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a -prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui -est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, -pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un -mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille -oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance -généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport -d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. -Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en -faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les -Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le -ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de -Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de -Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur -son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres -altérées de vengeance. - -[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté -que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains -l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut -interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie -de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les -_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans -Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur -Dante.] - -Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un -esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière -raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons -pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée. - -Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces -caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique -souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient -appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la -nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme -des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes, -_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens. -Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_. - -Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut -le VÉRITABLE HOMÈRE. - - - - -CHAPITRE II. - -DE LA PATRIE D'HOMÈRE. - - -Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir -donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie -dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une -peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point -d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre -Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter -ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous -employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère -lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme -_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en -effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation -grecque. - -L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties -occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux -justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens, -maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé, -pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, -_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le -conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y -avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec -(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de -l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car -l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où -naquit sans doute le dernier_. - -On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient -les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du -même auteur_. - -Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit -Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée -_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation -nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE. - - - - -CHAPITRE III. - -DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. - - -L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de -ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les -_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de -fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé, -comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La -_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique -naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en -conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en -fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les -superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le -dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font -mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux -_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité -de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le -faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la -Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte -de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin, -de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses -amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail -ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char -sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de -Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut -ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale -aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une -sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7. -Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs -grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les -recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur -_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à -Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de -_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande -le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74]. -Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles -exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile -nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir -avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère -nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine -mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses -comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les -habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope, -il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans -des mers abondantes en poissons qui font les délices des -festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_; -les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui -prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait -en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_. - -[Note 73: - - . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon - poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai - chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].] - -[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains -appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les -autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les -victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches. -Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite -Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des -corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent -des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en -conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par -les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république; -_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue -lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait -avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action -qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).] - -En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart -dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de -Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère -_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de -quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous -pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et -l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de -Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs; -mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était -depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs -aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près -comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il -n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et -qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la -Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après -les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs. - -Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette -délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions -tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue -à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance -d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant -immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été -travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. -Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE. - - - - -CHAPITRE IV. - -POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE -ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE. - - -L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère, -et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous -font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme -tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux -observations. - -1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile -d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux -poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum -carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour -la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent -tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de -jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur, -que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité -des Grecs dans la comédie. (Quintilien). - -2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les -critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le -plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre -héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_ -dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore. - -La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les -recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour -engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de -cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans -l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment -dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute -l'essence de la poésie. - -1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre -sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua -Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des -Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_, -dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet -de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette -philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres -comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à -frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis -qu'il est si incapable de profiter des _maximes_. - -2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les -_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_, -toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les -actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur -atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont -au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs -sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus -d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels -vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère -est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères -poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité, -se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi -fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À -chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les -_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque -caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est -le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités -propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent -de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui -s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, -principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits -distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la -dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver -l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait -que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces -deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait -assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les -rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages -d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur -conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_, -d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la -_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes -imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là -deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime -poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de -la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères -héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par -conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils -empruntent à ces caractères si renommés. - - - - -CHAPITRE V. - -OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE -HOMÈRE. - - -1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à -consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des -sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord, -ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du -vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu -cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour -trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait -combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant -certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_ -dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des -récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_, -a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la -plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à -leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un -effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept -sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second -livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et -_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des -_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes, -incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en -conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser -commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus -profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre -toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote -dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée -particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa -nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer -ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_ -par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs -et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus -grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge, -nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de -la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de -son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares -en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins -chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. -Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes -latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne -chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps -s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste, -nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de -leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de -ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_, -que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a -représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits -historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens -de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des -personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de -l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis -que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a -pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans -ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne -sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que -les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_ -attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les -plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de -l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des -hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à -l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_ -des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la -_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle, -déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un -_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public -moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les -sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il -supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des -aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour -cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des -_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées, -ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de -la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement -dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au -commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer -comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré -merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi -par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et -quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore -été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les -peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans -_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités, -toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_ -pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi -fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés -appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine -et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_ -(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour -feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien -_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les -objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le -_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme -des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes -théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les -_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations. -Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et -Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des -nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible -d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_. -C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La -_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y -plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux -_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12. -En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique, -peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la -_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et -la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux -peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son -cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et -grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère -n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_. -Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques -d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges -qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime -de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II, -page 225. - -Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut -(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et -_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les -_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de -l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le -_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de -_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_; -ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des -nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières -nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De -telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel -_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent -_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_ -dont se composaient ces peuples. - - - - -CHAPITRE VI. - -OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE -HOMÈRE. - - -1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_ -profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans -communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et -les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers -temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite -par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi -par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait -donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en -hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_; -les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux -_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la -Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche -tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens -_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens -_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien -raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un -chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute -autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient -chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi -dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits. -(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en -ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les -foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec: -rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que -_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute -dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un -sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_. -[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_ -ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à -l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi -forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère, -qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les -fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes -d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que -ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions -poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des -deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces -poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des -Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les -Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les -Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps -de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent -long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte -tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère -auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des -Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette -écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de -rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75] - -[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits -ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les -chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans -avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides. - -On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode -comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire -fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au -retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que -les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec: -kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les -jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en -cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par -l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de -leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma -enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme -un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux -dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère. - -Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il -laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en -_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_; -nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).] - -Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de -l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de -l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le -fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque -_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de -cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la -variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions -hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers -peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la -patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande -_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend -qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa -l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui -semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du -prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces -particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux -circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui -doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque, -et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle -l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de -belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_, -et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros] -dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours -aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un -_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de -Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la -même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la -Grèce en chantant ses poèmes_. - - - - -CHAPITRE VII. - - -§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. - -Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire -qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à -l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les -plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il -ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_, -nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être -idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont -parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de -dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de -la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_. - - -§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que -l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et -nécessité._ - ---1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire -que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir -donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen, -c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité -d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans -la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de -Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante -ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des -rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec: -homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens -qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes -homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient -partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette -manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans -celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions -sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont -ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle -devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_ -composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être -refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait -alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la -jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie -d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse, -ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les -voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans -de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des -moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé -Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les -divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans -l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas -attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme -le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles -moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter? -Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps -celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la -Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et -que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui -régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère, -disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve -justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et -particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des -moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences -de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin -d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre -les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles -fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est -dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent -assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation -grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a -tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples -grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu -seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote), -_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable -éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de -morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin -le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces -qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de -cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la -mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance -d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni -la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard, -n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6. -Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois -titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de -la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la -_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois -titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici. -Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation -grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été -fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons -démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de -cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père -des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_, -tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent -Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par -plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les -nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride, -Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui -la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons -démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point -leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y -rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement -aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la -métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de -les expliquer. - - -§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales -sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez -les Grecs._ - -Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir -été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu. -Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées -les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des -_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_. -On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient -passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit -naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes -d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y -a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de -la Grèce_. - - - - -APPENDICE. - -_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._ - - Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu - trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les - chants desquels les fables étaient encore des histoires - véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes - héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin - l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues. - Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant - la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour - tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_. - - Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de - l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_ - Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils - disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il - introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le - _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant - des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des - _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_ - distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut - représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore - qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte - qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre - côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la - tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à - Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire - sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a - proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été - fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par - excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge - Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les - _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route - de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard. - - Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut - deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les - anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en - l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue - à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les - premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte - d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres - saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_ - danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été - une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les - hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement - religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les - prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres - poésies que des hymnes. - - Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne - célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes - lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur - sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les - nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui - écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_; - le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir - après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, - succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque - éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un - peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même - Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et - chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque - où les moeurs se sont adoucies et amollies. - -[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre -l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en -vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez -les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première -satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace -commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).] - - Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la - route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties - différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des - vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des - satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement - consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les - cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à - s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un - choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère - originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_, - parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur - les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la - liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, - comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_ - appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_ - signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers - alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait - paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et - dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle - resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers. - -[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la -vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).] - -[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son -nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos], -qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).] - -[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont -encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).] - -[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des -matières diverses. (_Vico_).] - - Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la - tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs - d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille - comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits - sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait - naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui - nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la - _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le - père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de - simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est - précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée, - qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors - on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le - choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de - choses _publiques_. - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - -DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS. - - -ARGUMENT. - -_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant -quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_ -sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur -celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute -historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge -des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire -idéale _indiquée dans les axiomes._ - - -_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE -DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II. -Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et -intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par -le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V. -Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou -monarchique._ - - -_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et -caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._ - - -_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE -RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des -Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la -divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée -rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est -l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété; -autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine, -connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord -avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse -politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à -l'histoire fondamentale du droit romain._ - - -_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et -duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en -est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux -formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II. -Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_ -(sectæ temporum). - - -_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux -aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des -limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres -politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives -prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal -entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi -les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§. -_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère -selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur -ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._ - - -_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont -chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de -l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état -aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle -que les nations terminent leur carrière politique par la -monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les -gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu -aristocratiques._ - - -_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que -l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et -l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la -première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques -étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué -l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._ - -Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la -législation._ - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - -DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS. - - - - -CHAPITRE I. - -INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS -NATURELS, DE GOUVERNEMENS. - - -§. I. _Introduction_. - -Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science -nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la -_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_ -que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons -trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce, -comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de -faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur -tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons -dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans -les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les -nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs -moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES, -_divin, héroïque et humain_. - -Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit -enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de -_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces -moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui -donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà -entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et -gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de -_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois -espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de -_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et -suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités -d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se -rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la -religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui -donne la _forme_ et la _vie_ au monde social. - -Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs -endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent -dans le cours des affaires humaines. - - -§. II. _Trois espèces de natures._ - -Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus -forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut -_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_; -elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon -l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des -_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes -les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses -dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était -_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur -inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits -eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche -indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.) - -La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient -eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout -à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_; -c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce -n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par -cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans -cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se -réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans -dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux. - -Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par -cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît -pour lois la conscience, la raison, le devoir. - - -§. III. _Trois sortes de moeurs._ - -Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de -_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine -échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes -_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous -représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_; -elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans -l'accomplissement des devoirs civils. - - -§. IV. _Trois espèces de droits naturels._ - -_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou -l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur -appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité. - -_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée -d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir, -lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes -pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples -naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance -religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables -encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison -par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune -amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est -le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive. - -En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine -entièrement développée. - - -§. V. _Trois espèces de gouvernemens._ - -_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les -hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut -l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous -fasse connaître. - -_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_ -répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_, -puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus -d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent -répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à -Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent -dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie. -Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du -caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux -assemblées publiques. - -_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature -intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans -l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent -libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel -la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de -la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des -mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève -au-dessus des citoyens par une distinction purement civile. - - - - -CHAPITRE II. - -TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES. - - -§. I. _Trois espèces de langues_. - -_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées, -des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta -legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une -telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà -dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_. -Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne -pouvaient encore articuler. - -La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le -_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la -discipline militaire. - -La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes -les nations. - - -§. II. _Trois espèces de caractères._ - -_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à -leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères. -À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon -tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une -propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle -est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions -générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines -images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces -particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter -le langage de l'école, des _universaux poétiques_. - -_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des -_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces -d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille -tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils -des sages.[81] - -[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les -_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_, -ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place -à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que -vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la -nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus -haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers -genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).] - -Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les -langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres -relativement aux expressions particulières dont se composaient les -langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes -d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille -caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore -aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de -l'alphabet. - -[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase -héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la -langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_. -(_Vico_).] - -Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le -vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du -peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le -peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré -malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens -qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples -cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur -puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par -lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement -favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est -une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement -la monarchie.[83] - -[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome -à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et -auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)] - - - - -CHAPITRE III. - -TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES -RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS. - - -§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._ - -_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens -étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des -mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la -_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes -théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie -_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce -mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette -sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des -cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains -conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez -eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les -cérémonies requises avaient été accomplies. - -La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de -garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse -d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se -propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des -jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le -droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les -consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le -cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de -point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il -en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains. - -La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur -conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les -lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette -jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_, -c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie. -La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie, -s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise -les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle -de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée. -(axiomes 9 et 10). - - -§. II. _Trois espèces d'autorités._ - -La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications; -comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième, -l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules -solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_, -laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des -hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par -une prudence singulière dans la pratique. - -À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques. - -Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans -ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_; -_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un -_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété -comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui -appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats -souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce -qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple. - -Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la -liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de -tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires -légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple -de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne -résultât quelque dommage public de son peu de lumières. - -Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de -tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que -donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les -jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de -conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un -monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été -conseillé par le sénat. - - -§. III. _Trois espèces de raisons._ - -La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et -dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et -aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à -l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par -le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé -aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les -Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_ -par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels -qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_. -Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une -même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à -la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où -les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_, -permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se -gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En -effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point -la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient -_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils -impénétrables de la Providence. - -La seconde sorte de raison fut la _raison d'état_, appelée par les -Romains _civilis æquitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est -point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité -naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris -par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de -la société_. Telle fut la sagesse des sénats _héroïques_, et -particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où -l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le -peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut -lieu jusqu'au tribunal des Gracques. - - -§. IV. COROLLAIRE. - -_Relatif à la sagesse politique des anciens Romains._ - -Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de -répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation, -ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le -plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre -d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement_. - -Par un effet des mêmes causes qui firent l'_héroïsme_ des premiers -peuples, les anciens Romains qui ont été _les héros du monde_, se sont -montrés naturellement fidèles à l'_équité civile_. Cette équité -s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une -sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manière -inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle même que pût se trouver la -loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'état_. L'_équité -civile_ soumettait naturellement toute chose à cette loi, reine de -toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne de la -matière: _la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex populi -salus esto_. Dans les temps _héroïques_ où les gouvernemens étaient -aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une grande part -d'intérêt privé, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur -conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt particulier -leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce -qui explique le courage qu'ils déployaient en défendant l'état, et la -prudence avec laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse -profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intérêt privé -identifié avec l'intérêt public, comment ces pères de famille à peine -sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnaît dans le Polyphème -d'Homère, auraient-ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil? - -Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, où les états -sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens -règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit -entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les -monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de -leurs intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de -l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent -les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires à celles qui -avaient produit l'_héroïsme_, puisqu'elles ne sont autres que désir du -repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà -pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à -considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières -qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est -l'_æquum bonum_, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de -raison, la raison naturelle, _æquitas naturalis_ chez les -jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce -qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications -directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les -monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires -publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison -d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts -privés des peuples d'après l'_équité naturelle_. - - -§. V. COROLLAIRE. - -_Histoire fondamentale du Droit romain._ - -Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut -servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet _les -gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés_ (axiome -69); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les -lois doivent en conséquence être appliquées et interprétées -d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute -d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du -droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui -nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans -remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens -états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous -apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin, -jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les -caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens -rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la -république.--Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire -du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est -la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la -jurisprudence _moyenne_, celle que réglaient les édits des préteurs, -commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même -code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans égard pour -cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle? -Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en -prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces -subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les -lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver -avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est -naturellement attaché. Bien loin que ces pratiques aient eu -aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même -des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels -usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles -pratiques. - -Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et -où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le -civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les -gouvernemens _divins_, et que partout régnassent des lois _sacrées_, -c'est-à-dire _secrètes_, et cachées au vulgaire des peuples. Elles -restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille, -qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient -que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les _acta -legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies -indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les -rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des -hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de -signes. - -Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs -étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du mystère de -la religion et furent observées avec la sévérité et les scrupules qui en -sont inséparables; le secret est l'âme des aristocraties, et la rigueur -de l'_équité civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se -formèrent les démocraties, sorte de gouvernement dont le caractère est -plus ouvert et plus généreux et dans lequel commande la multitude qui a -l'instinct de l'_équité naturelle_, on vit paraître en même temps les -langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous -l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent -à promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé. -Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, _jus latens_ -dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables, -lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome. - -Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les -monarques veulent suivre l'_équité naturelle_ dans l'application des -lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils -égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule -monarchie. L'_équité civile_, ou _raison d'état_, devient le privilège -d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois -son caractère mystérieux. - - - - -CHAPITRE IV. - -TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX -REPRÉSAILLES.--TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA -JURISPRUDENCE. - - -§. I. _Trois espèces de jugemens._ - -Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'état qu'on appelle -_état de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pères de -familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient -point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient, -_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre -de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur -bon droit, ce qui était proprement _deos obtestari_. Ces invocations -pour accuser, ou se défendre, furent les premières _orationes_, mot -qui chez les Latins est resté pour signifier _accusation_ ou -_défense_; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute -et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_, -et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leçon de Justo -Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'après ces _orationes_, les Latins -appelèrent _oratores_ ceux qui défendent les causes devant -les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des -hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la -cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils -habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les -Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des -montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusquàm -propiùs audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient -valoir dans ces _jugemens divins_ étaient divinisés eux-mêmes, -puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait -la propriété de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalité, _dii -penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage, -_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la sépulture. On -retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus -deorum manium_. - -Après avoir employé ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_, -_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par -dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans -d'autres parties de la Grèce, des temples de l'_exécration_. Ceux qui -étaient ainsi dévoués étaient appelés [Grec: anathêmata] nous dirions -_excommuniés_; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des -Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un -Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins -exprimaient cette idée par le verbe _mactare_, dont on se -servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les -Espagnols en ont tiré leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_. -Nous avons déjà vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la -chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de -dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins _ara_ -signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent -toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de -détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent -leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs consécrations de ce -genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la -personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le -fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le -feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif. -Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans -l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce -que Plaute appelle _Saturni hostiæ_. - -On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les -guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient -_pro aris et focis_, expression qui désignait tout l'ensemble des -rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient -considérées comme _divines_. Les hérauts qui déclaraient la guerre -appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et -dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au -capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus -étaient considérés comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves -s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimées, et étaient -tenus en jurisprudence _loco rerum_. - -Les _duels_ durent être chez les nations barbares une espèce de -_jugemens divins_, qui commencèrent sous les _gouvernemens divins_ et -furent long-temps en usage sous les _gouvernemens héroïques_; on se -rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes) -où il dit que les _républiques héroïques n'avaient point de lois qui -punissent l'injustice et réprimassent les violences particulières_[84]. -Il est certain que dans la législation romaine ce ne sont que les -préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et -les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie -(celle du moyen âge), les représailles particulières durèrent jusqu'au -temps de Barthole. - -[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant -que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé -par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que -l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (_Vico_).] - -C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient -introduits _par défauts de preuves_; ils devaient dire _par défauts de -lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les -contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre -qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit -qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des -Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des -Danois. - -On n'a pas cru que la _barbarie antique_ eût aussi connu l'usage du -duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _géans_, -ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont -parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs -deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que -les peuples commençaient souvent les guerres (_duella_ chez les -anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des -principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et -des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le -combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre -commençait. - -Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon -droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette -erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples -barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient -toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel -les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous -voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job, -parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique -reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque -juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui -à la longue légitime les conquêtes; ce droit imparfait est -nécessaire au repos des nations. - -Les jugemens _héroïques_, récemment dérivés des jugemens _divins_ ne -faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient -avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce -qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_; -généralement les choses divines sont exprimées par des formules -consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans -les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des -formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est -perdue; _qui cadit virgulâ, caussâ cadit_. Cette rigueur des formules -d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace, -d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé -innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutôt par admiration pour son -courage, que pour la bonté de sa cause_. (Tite-Live.) - -Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les héros -plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils justifiaient -le mot ingénieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour -prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut -qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression précise des -formules solennelles. Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le -sujet de plusieurs comédies de Plaute; on y voit souvent un marchand -d'esclaves dépouillé injustement par un jeune homme, qui en lui dressant -un piège le fait tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi, -et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter -contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à -lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le -prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme -coupable de vol _non manifeste_; dans une troisième enfin, le marchand -s'enfuit du pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu -l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute -l'équité naturelle régnait dans les jugemens? - -Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas -seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'après -eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs sermens. -Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des sermens, -qu'_elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête contre les -Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire du Sommeil; -et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute, Mercure sous la -figure de Sosie dit au Sosie véritable: _Si je te trompe, puisse Mercure -être désormais contraire à Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait -voulu mettre sur le théâtre des dieux qui enseignassent le parjure au -peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de -Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à composer ses comédies; et -toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de -Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître -l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à -cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication -du droit héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre -le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron, - - _Juravi linguâ, mentem injuratam habui,_ - J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré, - -Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils -partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: _uti linguâ -nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans -les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le -voeu téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour -avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps -héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce -prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie, - - _Tantùm religio potuit suadere malorum!_ - Tant la religion peut enfanter de maux! - -Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de -l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la -république que Galius Aquilius introduisit dans la législation -l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste -donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été -séduits et trompés. - -Nous retrouvons la même opinion chez les peuples _héroïques_ dans la -guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités -sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou -tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se -trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les -Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens -et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la _ville -matérielle_, les édifices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme -les Romains s'étaient servis dans le traité du mot _civitas_, qui veut -dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les -Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter -désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur -ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _héroïque_, -ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de -l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons. -L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg -qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en -sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur -leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la -porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la -victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper -tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est -peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué -par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps, -chez toutes les nations! - -Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore, -découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du -_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps -barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée -aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il -n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus -large et plus bienveillant, ne considère plus que _ce qu'un juge -impartial reconnaît être utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est -alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas -naturæ_, le droit de l'_humanité_ raisonnable. - -Les jugemens _humains_ (discrétionnaires) ne sont point aveugles et -inflexibles comme les jugemens _héroïques_. La règle qu'on y suit, -c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la -conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande -l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de -_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent -les lumières; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la -civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise -les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie -aime à s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit -généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font -gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur -conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes -les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du -droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à -Puffendorf. - - -§. II. _Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la -jurisprudence_ (sectæ temporum). - -Nous voyons les jurisconsultes justifier _sectâ suorum temporum_ leurs -opinions en matière de droit. Ces _sectæ temporum_ caractérisent la -jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du -monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_ -que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon -gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et -constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été -dictées _sectâ suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a -recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que -l'étude des moeurs du temps est l'école des princes. Dans ce passage -de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et être -corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, _seculum_ répond -à-peu-près à _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode. - -Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pratiquées -dans trois sectes de temps, _sectæ temporum_, dans le langage des -jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent -les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient -irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les -duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la -modération, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES, -_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du -temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et -toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une -violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète -_incivile_. C'est la dernière _secta temporum_ de la jurisprudence -romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les -caractères, que les moeurs et le gouvernement des Romains étaient -déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement -d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux -moeurs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les -Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient -enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert, -toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples -étaient parvenus. - - - - -CHAPITRE V. - -AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES -HÉROÏQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS. - - -La succession constante et non interrompue des révolutions politiques -liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et -d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la -Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons -l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut -trouver la cause que dans la nature des républiques _héroïques_, -telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui -caractérisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la -_conservation_ et distinction des _ordres politiques_. - - -§. I. _De la garde et conservation des limites._ - -(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulièrement § VI._) - - -§. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._ - -C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de -parenté, les successions, et par elles les richesses, et avec -les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà -pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous -apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains. -À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir -de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du -gouvernement aristocratique.[85] - -[Note 85: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des -douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre -suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils, -publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient -le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la -puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la -succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les -premières tables établi les lois qui sont propres à une _démocratie_ -(particulièrement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces -droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement -entièrement _aristocratique_ par un seul titre de la onzième table. -Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité, -c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le -caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien -que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (_Vico_).] - -Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les -nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des -successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent -peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels, -nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de -contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages -semblables à ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum -patribus_. - -Si l'on considère ensuite les _successions légitimes_ dans -cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la -succession du père de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, à -leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens, -la loi des douze tables semblera avoir été précisément une _loi -salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les -premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres -nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la -France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce -droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut -très bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'épithète -_heroïcarum_, et avec plus de précision _jus Romanum_. Ce droit -répondrait tout-à-fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons -prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations -héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les -premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité -que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse -paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au -septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son -père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de -mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs _acquêts_. Ils -les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire -entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce -caractère historique des premiers pères de famille nous est -conservé par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut -dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de -_sponsalia_, les fiançailles. Ils considéraient de même les -_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles près de -s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles -étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un -châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la _légitimation_, parce -qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des -étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages -solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne -dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus -frivole les _testamens_ étaient nuls, ou s'annulaient, ou se -rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta, -destituta_), afin que les successions légitimes reprissent leur cours. -Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la -gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire -du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les -moeurs des cités _aristocratiques_ ou _héroïques_. - -Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des -douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée -d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires -et légitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe -des choses _quæ sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence -empêcha que le monde ne retombât dans la communauté des biens -qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la -forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la -distinction des propriétés. Les successions légitimes durent -naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant -qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution -appartient à la législation des démocraties, et surtout des -monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous -porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de -l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la _loi salique_ qui -était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée -généralement par les peuples du moyen âge. - -Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes -romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait -appelé les filles à hériter du père mort _intestat_, et les avait -comprises sous le mot _sui_, en vertu de la règle d'après laquelle le -genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la -jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si -l'on doutait que _suus_ ne désignât pas exclusivement le fils de -famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de -l'_institution des posthumes_, introduite tant de siècles après par -_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans -le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour -avoir ignoré ceci que Justinien prétend dans les institutes -que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot _adgnatus_ -les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_ -aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs -consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence -dut étendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens -d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appelée _moyenne_, -précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze -tables. - -Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui -faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute -leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir -la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux -plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les -voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été -dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_, -autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les -monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois -impériales pour compenser les dangers et les douleurs de -l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs -commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter -secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencèrent à -remédier aux _vices_, aux _défauts_ des testamens, afin de favoriser -la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple. - -Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la -noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux -_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plébéiens. -Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne -passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la -délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis, -qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à -les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les -cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la -différence des legs et des fidéi-commis, confondit _les quartes -Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les -testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_ -égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois -romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les -_dernières volontés_, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut -les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de -manière à les rendre valables s'il est possible. - -Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies -veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans; -aussi les progrès de l'_humanité_ ayant aboli le droit barbare des -premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les -Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur -leurs acquêts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_, -pour inviter les fils de famille au service militaire; puis -ils en étendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour -les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter -les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le -_peculium adventitium_. Ils ôtèrent les effets de la puissance -paternelle à l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de -l'adopté. Ils approuvèrent universellement les _adrogations_, -difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant -de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les -_émancipations_ comme avantageuses; donnèrent aux _légitimations_ par -mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le -terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majesté impériale, -ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria -potestas_.[86] - -[Note 86: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple. -De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le -privilège nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la -puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se déclarant ainsi le -protecteur de la liberté romaine. - -Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns -n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait _imperium_. Sous -le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de -comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des -deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était -dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_. - -Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux -jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les -patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire -le peuple sans établir de précédens relativement au partage de -l'_empire_, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, _cum -consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout -le système de la république romaine fut compris dans cette triple -formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS. -_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la -préture qui donnaient le droit de condamner à mort; _potestas_, des -magistratures inférieures, telles que l'édilité, et _modicâ -coercitione continetur_. (_Vico_).] - -En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à -toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils -réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de -l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les -formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens -qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain; -ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais -d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi -reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cité; sous de telles -circonstances, le _droit naturel_ changea de dénomination; dans les -aristocraties, il était appelé DROIT DES GENS, dans le sens du latin -_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de -propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations -entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques -représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres, -il fut nommé DROIT NATUREL DES NATIONS. - - -§. III. _De la conservation des lois._ - -La conservation _des ordres_ entraîne avec elle celle des -magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la -jurisprudence. Voilà pourquoi nous lisons dans l'histoire -romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le -droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient -point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les -nobles; et que la science des lois restait _sacrée_ ou _secrète_ (car -c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls -nobles chez toutes les nations _héroïques_. Cet état dura un siècle -encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte -Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les -patriciens cédèrent aux plébéiens. - -Dans l'âge _divin_, les lois étaient gardées avec scrupule et -sévérité. L'observation des _lois divines_ a continué de s'appeler -_religion_. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines -_formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies -solennelles_.--Cette observation sévère _des lois_ est l'essence de -l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes -les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot -connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athéniens -conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont -peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de -Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs -rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle -_finis omnis æqui juris_. En effet, après celles qui furent jugées -suffisantes pour assurer la liberté et l'égalité civile[87], -les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses, -si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la -source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint -démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne -cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de -s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles, -après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu -au désordre par l'établissement des _quæstiones perpetuæ_; mais dès -qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé -recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude -des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus -prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour -l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent, -employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt -privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était -déjà devenu démocratique, les _formules d'actions_ étaient suivies si -rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron -appelait le Démosthènes romain), pour que la _substitution pupillaire -expresse_ fût regardée comme contenant la _vulgaire_ qui n'était pas -exprimée. Il fallut tout le talent de Cicéron pour empêcher -Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une -lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point -que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu -que _tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi_. Tant les -esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous -les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on -avait observé si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la -loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois -d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent -d'accorder des _privilèges_. Or rien de plus conforme à l'équité -naturelle que les _privilèges_ qui sont mérités. On peut même dire -avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les -modernes, sont des _privilèges_ voulus par le mérite particulier des -faits, qui les sort de la disposition commune. - -[Note 87: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs, -auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal -du législateur. (_Vico_).] - -Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen -âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni -sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce -qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre -les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à -celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent -point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui -avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment -furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les -Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais -lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut -dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris -dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que -Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les -Européens. - -Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces -révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer -tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne -perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était -propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut -l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels -n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux -Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui -fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la -principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel -expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux -des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque -attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à -l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le -faisons ici. - - - - -CHAPITRE VI. - -AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE -COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.--RÉFUTATION DE BODIN. - - -§. I. - -Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur -vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils -(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le -gouvernement _divin_. _Une quatrième forme_, dit Tacite, _soit -distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et -si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point -laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons -comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état -précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent, -ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières -habitudes. - -Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes, -ayant passé de la vie _bestiale_ à la vie _humaine_, gardèrent dans -l'_état de nature_, où il n'existait encore d'autre gouvernement que -celui _des dieux_, leur caractère originaire de férocité et de barbarie; -et conservèrent à la formation des _premières aristocraties_ le -souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans -l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux pour céder l'un à -l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain des corps -aristocratiques dont ils étaient membres; leur _domaine_ privé, -jusque-là _éminent_, forma en se réunissant le _domaine_ public -également _éminent_ du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de -leurs _souverainetés_ privées composa la _souveraineté_ publique des -ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans l'origine -des _aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de -famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la société -civile sortit de la société de la famille. - -Tant que les pères conservèrent le domaine _éminent_ dans le sein de -leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent -pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des -mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin -de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce), -_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plébéiens -des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour -effrayer les pères (qui dans une _oligarchie_ devaient être peu -nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur -nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du -sénat, les républiques devinrent _démocratiques_. Aucun état n'aurait -pu subsister avec deux _pouvoirs législatifs_ souverains, sans se -diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de _domaine_ -devint naturellement autorité de _tutelle_; le peuple souverain, -faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à -son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi _les états -populaires furent gouvernés par un corps aristocratique_. - -Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt -de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé -consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans, -et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, _la -monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie_. - - -§. II. _D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de -laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._ - -Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils -étaient préoccupés par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien, -qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur -dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien -compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire -abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot plein de sens, -_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule éternelle -dans laquelle l'a conçue la nature: lorsque les citoyens des démocraties -ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers, et que, pour -atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur -patrie, alors il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains, -qui se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les -soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires -particulières. Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement -marcheraient à leur destruction.--Cette vérité semble admise par les -docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege -habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des -citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien -dans ses annales le progrès de cette funeste indifférence; -lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-uns discouraient vainement -sur le bonheur de la liberté, _pauci bona libertatis incassum -disserere_; Tibère arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le -prince, attendent pour obéir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous -les trois Césars qui suivent, les Romains d'abord indifférens pour la -république, finissent par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y -étaient étrangers, _incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ_. -Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il -est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. Or -comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le chemin à la -monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque -gouverne d'une manière populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets -soient égaux, et il humilie les puissans de façon que les petits n'aient -rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt à ce que la -multitude n'ait point à se plaindre en ce qui touche la subsistance et -la liberté naturelle. Enfin il accorde des privilèges ou à des ordres -entiers (ce qu'on appelle des _privilèges de liberté_), ou à des -individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les -élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont des _lois d'intérêt -privé_, dictées par l'équité naturelle. Aussi la monarchie est-elle le -gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la -raison est le plus développée. - - -§. III. _Réfutation des principes de la politique de Bodin._ - -Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont passé -par la _tyrannie_ à la _démocratie_ et enfin à l'_aristocratie_. -Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, _ad -exuberantiam_, le réfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_. - -Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont -se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé -vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement -des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs, -_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put -sortir d'un tel _état de famille_. Deux moyens se présentent seuls, la -force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il -soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens -aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle -assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la -monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire -d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous -avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle -est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude -la _liberté_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la -_liberté_ aux premiers pères de famille? ils étaient tous -non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La -_puissance_? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se -tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des -affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'était que -richesses, dans un tel état de simplicité.--La difficulté devient plus -grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y -avait point de _forteresse_, et que les cités _héroïques_ formées par -la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps, -comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment -insurmontable, si l'on considère avec Bodin les familles -comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on -explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse, -les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et -auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces -gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies -impies et parricides. - -[Note 88: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On -sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir -construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une -nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont -celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point -fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur -qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans -les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise après -cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent -par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont -raison de faire venir le mot porte, _à portando aratro_, de la charrue -qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être -les portes. (_Vico_).] - -Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent -les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouvé l'existence dans -l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent -non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la -condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se -firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce -sens que l'on peut dire, comme lui, _que les républiques se sont -formées d'hommes libres et d'un caractère sévère_. Les premiers -citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère. - -Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière -forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il -ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques -aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse -en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont -des états populaires avec un gouvernement aristocratique. - -Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté -romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté -populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à -ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par -une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il -avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution -et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur -est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots _peuple, -royauté, liberté_.[89] - -[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.] - - - - -CHAPITRE VII. - -DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES -SOCIÉTÉS. - - -§. I. - -1. Dans l'_état de famille_ les peines furent atroces. C'est l'âge des -Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout -vivant le satyre Marsyas.--La même barbarie continua dans les -républiques aristocratiques ou _héroïques_. Au moyen âge on disait -_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées -de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des -Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de -malheur (_arbori infelici_). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut -écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des -douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la -moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité -de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en -quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _démocratie_. La -faiblesse même de la multitude la rend plus portée à la -compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du -titre de _clémens_. - -2. Dans les guerres barbares des temps _héroïques_, les cités vaincues -étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage, -étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver -au profit du peuple vainqueur. Les _démocraties_ plus généreuses -n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le -libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_, -Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent -désignés plus tard comme _rationes propriæ civium Romanorum_, -devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la -puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'émancipation, etc.) -Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur -indépendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une -seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands -monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans -les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par -gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit _héroïque_ que les -Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous -les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui -dans les temps _héroïques_ n'avait eu pour base que la loi -des douze tables, commença dès le temps de Cicéron[91], à suivre dans -la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur -l'_édit perpétuel_, composé presqu'entièrement des _édits provinciaux_ -par Salvius Julianus. - -[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui -qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (_Vico_).] - -[Note 91: De legibus.] - -3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les -_aristocraties_ pour la facilité du gouvernement, sont étendus par -l'esprit conquérant de la _démocratie_; puis viennent les monarchies, -qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur -grandeur. - -4. Du gouvernement soupçonneux de l'_aristocratie_ les peuples passent -aux orages de la _démocratie_, pour trouver le repos sous la -_monarchie_. - -5. Ils partent de l'_unité_ de la monarchie domestique, pour traverser -les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et -_de tous_, et retrouver l'_unité_ dans la monarchie civile. - - -§. II. COROLLAIRE. - -_Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et -l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la -première ébauche de la métaphysique légale.--Comment chez les Grecs la -philosophie sortit de la législation._ - -Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la -jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos -principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne -peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_]. - -Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _verâ -manu_, c'est-à-dire, _avec une force réelle_. La _force_ est un mot -abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations -elle a signifié la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ réelle n'est -autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les -Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose -par la guerre; les esclaves furent appelés _mancipia_, le butin et les -conquêtes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles -devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien -il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans -les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le -_domaine civil_ usité dans les affaires privées des citoyens! - -[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec: -cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des -mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les -acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).] - -Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir -le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_ -pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la -chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les -républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois -pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les -_revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence -_véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les -_actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles -privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole. - -Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences -particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires, -enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force -publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique -que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par -laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une -fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition -civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils -employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient -tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies -solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis -lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de -la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles -solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les -stipulations du contrat. - -Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les -villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont -appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il -en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité -par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est -une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les -interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se -rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_; -_et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant -il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la -_stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi -si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit -donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un -modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_ -du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI -QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO. -C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont -rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent -que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome. - -L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps, -et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta -la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et -les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions -personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux -débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une -marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au -plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses -qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la -poésie, laquelle n'est qu'imitation. - -Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient -au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_ -particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient, -si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des -langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait -collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà -cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins -français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que -ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le -sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes -de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant -s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent -pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils -désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art -portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les -fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps -plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les -emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes -abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les -supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent -dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des -héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets -dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une -motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc -fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent -le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes -étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut -toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce -qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à -naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle -introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient -rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par -l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des -fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la -loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de -l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et -les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées -_carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles -on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_ -droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient -sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_. -Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du -droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner -en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien -jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces -_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers -principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les -fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les -premières origines de la doctrine du _droit personnel_. - -[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme -on le prétend, de _personare_. (_Vico_).] - -[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre -Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute, -Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait -mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui -caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).] - -Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens -populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95]. -Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in -intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre -l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que -désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens -qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur -fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était -_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent -point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in -intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes -de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par -conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la -division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait -consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de -l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de -dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre -caractère des droits, non moins important que le premier, leur -éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles -qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils -ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi, -c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut -changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au -fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes -circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine, -vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel -dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce -qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps -ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve -seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on -dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit -finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour -retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires -de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_ -dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes -existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que -de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou -seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les -modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du -_domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre. - -[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il -existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des -citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée -d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les -_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de -l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités -uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur -uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les -esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se -réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a -dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt -personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en -vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées -distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu -même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_, -qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la -définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi: -_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté -_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui -habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice -légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état, -commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées, -à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt -_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor -public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des -droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la -place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la -logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la -législation sortit la philosophie. - -Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons -déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus -besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société -point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les -choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni -de vertu. (_Vico_).] - -Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la -forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on -cherchait une garantie dans la précision des paroles et la -propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se -formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du -contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même. -Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par -cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action. -Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même -volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne -fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la -garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne -acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des -obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les -avons établis plus haut. - -[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_. -(_Vico_).] - -Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et -_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux -substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice -fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent -l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par -des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son -développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées -relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison -d'après les circonstances les plus particulières des faits; -_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_, -mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la -lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques -dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte -Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE. - - - - -LIVRE CINQUIÈME. - -RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS - -LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES. - - -ARGUMENT. - -_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à -l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science -nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité, -_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps -antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge. -Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et -humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit -les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_ -meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens -très général._) - - -_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi -Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité -reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des -guerres et des jugemens, asiles, etc._ - - -_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE -QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. -QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE -DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du -moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les -comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires, -sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_. - - -_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET -MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE -HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a -fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de -l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la -monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on -trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques -démocraties, presque plus d'aristocraties._ - - -_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA -NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS -CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système, -et son explication morale et religieuse._ - - - - -LIVRE CINQUIÈME. - -RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS - -LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES. - - - - -CHAPITRE I. - -OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN. - - -D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet -ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge, -on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et -saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs -ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous -consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les -temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que -ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le -docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps -comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa -_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets -ineffables de sa _grâce_. - -Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la -vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des -martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine -des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des -nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins -mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de -Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable -selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel -ordre de choses naquît parmi les nations. - -Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui -méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois -catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de -diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils -avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte -et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général -que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les -titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois -chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre -les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia -bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs -bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un -globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait -la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat -deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les -reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils -leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans -toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé, -le plus secret. - -[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_. -(_Vico_).] - -À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares -inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec -les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue -vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les -Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes -dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon -quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces -nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue -qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient -ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des -anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes -servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les -droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les -troupeaux et sur les terres. - -Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de -_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces -jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les -brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être -appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie. -Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes -héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les -infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du -ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de -Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux. - -Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge, -c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live, -avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient -recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la -religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug -des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui -craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les -abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et -leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart -des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au -moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi -dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le -nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de -saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites -chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres -devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les -_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs -habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen -âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent -ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de -Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de -Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et -dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna -cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui -en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de -Saint-Laurent étaient en même temps les barons. - - - - -CHAPITRE II. - -COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT -FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN -DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR -DE L'ÂGE HÉROÏQUE.) - - -À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda -l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait -caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui -explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la -langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_. -Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la -personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a -le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent -élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le -principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains, -l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera -militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_; -long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens -les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en -étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis, -_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de -dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque -l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_, -c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans -l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres -des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne, -le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_. -L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes. -_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan -pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous -entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges -operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi -que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les -bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on -appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner -l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos], -signifient _loi_ et _pâturage_. - -L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance -des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les -guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_, -cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des -monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_, -dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une -monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs -des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient -_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore -_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination -d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse -des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques -jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés -_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge -durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome -avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces -_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des -esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le -sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette -expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux -roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius -par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs. -(_Voy. la pag._ suivante.) - -Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent -les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat -la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient -tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre -des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les -ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à -l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à -souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage -_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers -_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs -_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait -_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines, -nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs -[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin -_vassalus_. - -À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous -les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_. -Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que -les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des -charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être -désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à -ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_. -Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia, -répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_, -_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes, -_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et -ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle -que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de -Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus -auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut -à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes -liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance -que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du -peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_ -aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était -autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture -était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que -le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la -même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la -justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient -_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_. - -On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de -_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas -sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en -vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps -assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens, -comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et -_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés -de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les -seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la -culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.) - -Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le -domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les -premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge; -le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer -foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se -représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_, -ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans -l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement -_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même -étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte -de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains -appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain; -c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après -les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta -nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines, -_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et -_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex -jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière -suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et -privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu -de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du -dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre. -De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les -biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini -également par être des _biens immeubles libres de toute -charge privée_, mais sujets aux charges publiques. - -Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de -barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les -_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous -raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et -qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de -même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il -s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des -commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer -contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium -perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps -héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de -citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout -meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire, -d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue -féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout -homme fut appelé _homicide_. - -Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois -romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière -conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus -ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de -la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la -société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius -Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des -lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur -puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux -nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient -été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires -et monarchiques.[98][99] - -[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux -gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une -pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est -inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de -Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la -tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir -essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient -toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même -révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une -fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles, -ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des -droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état -populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de -gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec -un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à -prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).] - -[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un -gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution -_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous -demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis, -comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi -royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur -puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain -abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de -la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France -a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que -Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes, -reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe -éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même -qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la -force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il -devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit -des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit -naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des -gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent -les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente -humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).] - -Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce -chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence -romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la -langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion -doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des -étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le -droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je -parle de cette féodalité primitive que nous avons observée -particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la -base commune de toutes les sociétés humaines. - - - - -CHAPITRE III. - -COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ -RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE. - - -La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage, -Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être -supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de -bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit -africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les -Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la -fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine -son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine, -par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du -monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles, -marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence -qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois -formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre -naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_, -la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il -fut humainement possible de résister aux causes intérieures et -extérieures qui détruisent un tel état politique. - -Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les -peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il -est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du -nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine, -et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par -des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au -septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui -commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de -Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne -un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le -négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des -peuples faibles et peu nombreux. - -Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de -l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des -extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque -analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le -même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la -langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le -latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par -une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout -couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires -assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à -la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens -du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion -douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de -l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie -ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur -religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère -national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la -reconnaissance. - -L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne -l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait -un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute -civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes -monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un -siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre, -semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque -obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles -deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a -aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois -autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme -du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été -amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se -prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi -l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues -perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux -aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un -grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce -corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de -l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en -Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes -et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont -pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100] - -[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le -Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même -carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).] - -Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de -tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y -trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces -avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un -devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la -seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes -philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive -trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus -noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins -humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il -unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière, -il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus -profonde. - -Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la -même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous -présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous -y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle -des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire -idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs -commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et -qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des -mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À -travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons -l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous -refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science -Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des -nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science -digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de -Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis -mundus habeat._ - - - - -CHAPITRE IV. - -CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA -PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE -SES FORMES DIVERSES. - - -Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes -de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs, -ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république -que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des -sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence. - -D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes, -effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge, -cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils -s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et -s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter. -C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que -Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société -que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce -qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_ -sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS -MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une -passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur -donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer -l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine. -Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils -firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions -_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion, -commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de -fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les -gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté -de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se -trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les -cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme -en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui -avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu. - -Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme -auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et -les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et -au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs -familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut -du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés -dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté -des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles -ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur -protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles. -C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés, -impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la -divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se -figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir; -étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se -contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée -la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à -des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la -volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs -travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en -danger. - -Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de -leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les -conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de -les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_ -qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter -contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment -sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre -civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent -pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le -domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le -domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain -de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel, -et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les -plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au -gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par -les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient -eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du -corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils. -Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu -des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient -les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus -courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire -les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens -mutinés.[101] - -[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être -confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).] - -Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se -développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de -l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes -aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans -l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être -étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens -rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de -religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant -d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et -privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le -zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté -civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres, -c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se -mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les -républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du -sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la -fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des -honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans -plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et -magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin, -qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de -vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent -point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner, -comme les meilleurs.[102] - -[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le -peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes, -c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de -bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des -volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux -passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la -philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la -philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les -secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à -ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient -pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur -apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils -n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice. - -À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il -convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une -éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple -par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à -ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de -Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre, -la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se -met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une -fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les -sujets. (_Vico_).] - -Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans -les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des -instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la -mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les -jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les -firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans -l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique -les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève -du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la -monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté -populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître -par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même -de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa -puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son -gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point -satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de -la liberté naturelle. - -Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait -venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_ -esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de -l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave -_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il -est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les -armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre -naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera -gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là -gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._ - -Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne -s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont -point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les -soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un -remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à -l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans -une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes -sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun -suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les -plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les -cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles -couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse -malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus -féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par -_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on -pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie -est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des -embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher. -Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme -engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les -plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à -la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant -dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement -sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi -eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne -foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la -beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence. - -Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire -du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que -nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens -et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien -là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a -élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les -Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils -avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus -illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles; -et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour -l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur -des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle -qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y -reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme? -Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la -sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux -nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque -les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait -eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la -science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une -intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les -hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et -toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens -d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race -humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir -brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte -la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de -famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les -cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles -veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils -subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté -populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et -ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_ -avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par -lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à -supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_ -par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs -débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se -renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout -cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec -intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec -choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se -renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats. - -Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans, -Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et -Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au -contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le -prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les -choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la -suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les -jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit -naturel. - -On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens -du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion -pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de -famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens -héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux -gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta -dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des -princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus -de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le -fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans -laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est -possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance -de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus -besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions -au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_ -des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la -vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le -sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103] - -[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie -religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux -actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne -peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux -sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions -qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et -périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui -excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).] - -La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien -frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus -jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir -d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que -l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter -la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui -a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations -(axiomes 3 et 4.) - -On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que -la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la -piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse. - - - - -ADDITION - -AU SECOND LIVRE. - -_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du -Discours, p. LX.) - - -Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et -armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le -nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole, -l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter, -parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu -entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de -[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour, -_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette -phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que -la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux -grandes vertus. - -DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers -hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les -ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la -religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité -des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_, -devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré -par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de -la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux -pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_, -de _latere_. - -Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des -sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES. -[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en -italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par -_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes -généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui -marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des -familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de -_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient -donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_ -(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab -humando._ - -APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui -environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées -par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_, -qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit -Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener -à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des -dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient -laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses -légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle -jeunesse. - -Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant -plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la -terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé -une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule, -c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au -berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de -Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant -de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes -d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade -dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par -Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes -durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert -d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du -déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure -qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir -au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que -Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de -bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer -(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus -devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit, -_fundus factus est_. - -Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le -premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il -est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait -du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom -d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or -des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a -volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois -l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens -Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs -le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être -parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge -n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle -Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le -Pactole, le Gange et le Tage. - -Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement -par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la -terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique -pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs]; -en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente -ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas -encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains -VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot -_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel, -l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à -mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les -vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées, -_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des -premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se -célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ -confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine -il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par -les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres, -donnèrent lieu à la création du dieu MARS. - -Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La -comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société -naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de -la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu. -Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement -parlant, des _monstres_. - -Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui -entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne -et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre -par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison -souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les -prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion, -amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de -Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant, -c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_, -chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts. -Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse -tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre -tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les -plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces -unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le -Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se -souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire. - -La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le -symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la -déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la -tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins -dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve -substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens -métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la -découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée -éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées -créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine. - -La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par -MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux -hommes les messages des dieux_........... - - -FIN. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de -l'Histoire, by Giambattista Vico - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE *** - -***** This file should be named 43307-8.txt or 43307-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/0/43307/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
