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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***
+
+ PRINCIPES
+
+ DE
+
+ LA PHILOSOPHIE
+
+ DE L'HISTOIRE,
+
+
+ TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_
+
+
+ DE J. B. VICO,
+
+
+ ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,
+
+ par Jules MICHELET,
+
+ PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.
+
+
+
+
+ À PARIS,
+ CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
+ RUE DE TOURNON, Nº 6.
+
+ 1827.
+
+
+
+
+AVIS
+
+DU TRADUCTEUR.
+
+
+Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
+traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
+principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des
+nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).
+Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années
+1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus
+souvent, et que nous avons suivie.
+
+«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle
+des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
+suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
+l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux
+de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions
+sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre
+sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout
+d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par
+la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne
+pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant
+les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
+heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.
+Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
+étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités
+innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans
+l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque
+importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin
+sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
+due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où
+ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps
+n'est pas encore venu.
+
+ * * *
+
+On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
+complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va
+que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce
+morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la
+_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,
+tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la
+tradition.
+
+ * * *
+
+Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.
+Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.
+
+M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien
+voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
+extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui
+met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières.
+On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en
+efface le souvenir.
+
+Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
+Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.
+Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
+professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction
+française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière
+satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle
+le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+SUR
+
+LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.
+
+
+Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par
+Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
+mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
+en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
+réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de
+l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;
+essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
+nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce
+qu'elle s'adressait au nôtre.
+
+Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et
+ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard
+en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen
+du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,
+par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la
+philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien
+des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
+un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et
+que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
+se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété
+dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,
+dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
+lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde
+intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits
+historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le
+vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
+l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude
+de l'homme celle de l'humanité tout entière.
+
+Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue
+éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
+historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
+moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en
+chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à
+examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme
+scientifique.
+
+Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico
+nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au
+commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de
+cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé
+conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
+cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue
+d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie.
+Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
+n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu
+y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la
+cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique
+invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent
+recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
+moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la
+religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
+et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
+fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale
+particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait
+caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école
+pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale
+et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange
+de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
+accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au
+dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
+seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia
+rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on
+devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances
+qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait
+l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
+éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
+philosophie et l'histoire, la science et la religion.
+
+ * * *
+
+Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même
+ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception
+de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que
+l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne
+pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.
+
+JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut
+l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la
+scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il
+aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique
+du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa
+cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
+après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
+neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle
+solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son
+génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la
+jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin
+Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par
+son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite
+bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être
+la première idée de la _Science nouvelle_.
+
+«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit
+comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que
+dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la
+méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et
+de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si
+heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la
+Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des
+cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient
+préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,
+avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
+Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les
+lettres étaient également languissantes.»
+
+C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
+impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre
+l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
+s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
+soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis
+que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
+précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
+Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et
+de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
+critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à
+la renaissance des lettres.
+
+Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,
+non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,
+mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,
+et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
+où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle
+des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la
+première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été
+attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les
+études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de
+réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle,
+l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le
+moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand
+esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme
+cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut
+pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à
+Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un
+esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité.
+Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la
+méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir
+que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la
+méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps
+désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
+mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une
+méthode diverse selon la nature des choses.»[2]
+
+[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas
+animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
+les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
+université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec
+tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]
+
+[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où
+l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex
+originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.]
+
+Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel
+et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les
+ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce
+sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les
+opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système.
+L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de
+jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué
+par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
+de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se
+découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de
+métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins
+faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
+le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science
+nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
+et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie
+des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
+le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
+Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation
+romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.
+
+[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté
+les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
+une traduction.]
+
+Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
+favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
+ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,
+le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la
+sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
+Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
+cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une
+base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des
+évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
+abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
+généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son
+système de droit universel la philosophie et la théologie, en les
+appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
+sur celle des langues.»
+
+La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son
+système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant:
+«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à
+trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
+l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit
+de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu,
+retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la
+fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était,
+disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
+afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
+discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait
+été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie
+philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer
+toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés:
+_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
+du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord
+de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit
+paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à
+Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.
+
+[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,
+nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
+cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam
+existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,
+de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:
+quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in
+partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:
+in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ
+proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ
+arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
+ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de
+divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
+cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
+demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ
+hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,
+origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
+constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum
+tenebras esse et errores.]
+
+Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de
+doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
+1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à
+la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de
+nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition
+de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
+l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la
+forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la
+première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
+infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans
+celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le
+génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées
+particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
+sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,
+malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
+néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,
+présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre
+poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en
+l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on
+va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que
+l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
+davantage à un public français.
+
+[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa
+méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel
+(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est
+que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour
+descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des
+premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais
+dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis
+tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la
+Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans
+l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les
+séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
+eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la
+séparant des principes des idées et des principes des langues».
+_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec
+d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
+Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit
+pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,
+que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus
+dans les éditions suivantes.]
+
+ * * *
+
+Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
+moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous
+retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations
+les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs
+révolutions politiques, dans celles du langage, une marche
+singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des
+accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les
+premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit
+dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le
+cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la
+nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire
+de l'humanité.
+
+Elle tire son unité de la religion, principe producteur et
+conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie
+naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une
+démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets
+par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
+gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin
+plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
+nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans
+l'uniformité des idées divines?
+
+Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
+perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
+principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La
+science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de
+mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et
+leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on
+connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se
+ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,
+alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les
+sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion
+avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
+cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère
+d'homme, et se séparant de l'humanité.
+
+ * * *
+
+La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la
+philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
+philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.
+La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;
+la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les
+faits au caractère de vérités universelles éternelles.
+
+Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui
+dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa
+nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école
+de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux
+épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent
+au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
+nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
+s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
+notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois
+principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité
+de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité
+de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits
+historiques: institution universelle des religions, des mariages et
+des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un
+caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_
+(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
+generis humani_.
+
+La philologie, science du réel, science des faits historiques et des
+langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la
+philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est
+incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
+nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
+vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une
+classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens
+commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
+commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde
+social.
+
+Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
+quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes
+locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les
+peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout
+ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
+idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
+comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit
+dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
+N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en
+supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il
+est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les
+moeurs des nations.
+
+Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans
+le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui
+a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
+noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
+chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est
+sociable, puisqu'il reste en société_.
+
+Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la
+civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin
+ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette
+division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
+surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
+classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être
+précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une
+langue hiéroglyphique ou sacrée.
+
+Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les
+causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être
+recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait
+mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain
+y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous
+essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés
+nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous
+restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne
+pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à
+les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la
+civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la
+vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs
+sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers
+hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une
+sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose
+les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
+Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme
+les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous
+rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui
+rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
+âges.
+
+Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle
+Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
+que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
+les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie
+sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la
+taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
+artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)
+
+Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
+tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
+Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
+phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,
+plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire
+comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est
+fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants
+effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et
+la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
+_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille
+de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.
+
+L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
+autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
+dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les
+individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
+l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la
+raison, et de celle-ci à la religion de la foi?
+
+Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
+critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de
+civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis
+par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude
+invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
+premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme
+ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
+l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus
+naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.
+
+L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,
+imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en
+proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après
+lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.
+
+Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
+vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par
+signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes
+de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
+signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par
+laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.
+L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
+divination, théologie mystique, mythologie, muse.
+
+Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la
+nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités.
+Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses
+immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans
+aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de
+l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela
+qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
+créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le
+dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc
+poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en
+épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage.
+(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)
+
+C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde
+invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par
+la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges
+une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
+Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes
+l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans
+l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le
+_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]
+
+[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III
+v., p. 216 édit. Lefebvre.]
+
+Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs
+pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire
+_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
+_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère.
+Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
+Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
+peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
+par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour
+ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent
+dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
+qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes
+furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
+été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
+sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de
+commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
+système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un
+âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt
+que _raisonnées_.
+
+Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
+_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui
+lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
+signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette
+langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la
+discipline militaire. Transportée dans la langue articulée,
+elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En
+général la métaphore fait le fond des langues.
+
+Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
+étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des
+choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:
+_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens,
+_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les
+_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et
+les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe
+étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays
+barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils
+leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
+combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des
+langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
+doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
+_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont
+tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.
+
+La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
+noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
+homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
+_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui
+semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour
+l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des
+premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il
+remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de
+former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les
+héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
+notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières
+idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et
+peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel
+individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient
+entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai
+poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le
+_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_
+aussi bien que l'Achille de l'Iliade?
+
+Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms
+propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les
+commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
+Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un
+Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette
+partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de
+la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce
+héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul
+sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le
+représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège
+admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le
+temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils
+semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que
+l'antiquité en ait fait des dieux?
+
+Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme
+les expressions de tel caractère national à telle époque, comme
+désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
+société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie
+populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés
+disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense
+luit dans la ténébreuse antiquité.
+
+Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
+et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des
+convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se
+sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est
+que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y
+reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des
+opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en
+effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
+bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
+La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
+mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa
+vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut
+long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère
+fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
+recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville
+en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des
+dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
+souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de
+leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
+vers.
+
+Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants
+improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
+trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
+bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
+Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à
+la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?
+le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?
+
+Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable
+puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité
+sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et
+de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie
+d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse
+n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui
+inspirent la poésie?
+
+Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:
+c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des
+poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
+titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs
+systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses
+fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,
+et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.
+
+Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été
+poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces
+tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les
+inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les
+épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les
+choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il
+est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans
+la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers
+précédèrent la prose.
+
+Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car
+le langage de la première est tout concret, tout particulier. La
+poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut
+aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans
+l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,
+elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement
+idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge
+_humain_ de la poésie.
+
+ * * *
+
+L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant
+découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes
+d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
+premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
+l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque
+les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,
+l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà
+mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était
+exprimé en langue héroïque.
+
+Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,
+effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se
+réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
+vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une
+compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de
+famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore
+toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,
+ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères
+et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
+dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des
+premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
+les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent
+préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais
+ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances
+divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs
+enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à
+un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.
+
+Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les
+dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une
+superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
+inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
+leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du
+monde; l'athéisme n'a rien fondé.
+
+Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par
+le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des
+biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
+échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
+situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
+urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
+violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,
+nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la
+vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les
+héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient
+appelés enfans de la sagesse, etc.
+
+Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la
+religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,
+particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à
+condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,
+devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et
+demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où
+les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient
+toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine
+des _clientelles_ et des _fiefs_.
+
+Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de
+_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de
+leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des
+auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_,
+_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
+des terres, qu'ils tenaient des nobles.
+
+Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les
+rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur
+ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la
+cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la
+guerre et la religion.
+
+Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis,
+polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
+d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
+et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur,
+les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
+dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux
+plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens
+combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et
+ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
+particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
+l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette
+violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une
+généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie,
+auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par
+des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les
+privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité,
+sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques.
+
+ * * *
+
+Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous
+rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
+Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
+seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence
+varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
+historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
+en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
+avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits
+isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
+antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de
+mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.
+
+Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en
+haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les
+oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une
+autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.
+Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes
+étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils
+trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
+jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la
+connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans
+l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le
+respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
+les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies
+requises avaient été accomplies.
+
+Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient
+ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
+témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
+se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur
+cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre
+un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
+bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
+caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les
+ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
+étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char
+des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter
+Férétrien, et delà immolés.
+
+Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les
+républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
+de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le
+duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne
+s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement
+juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
+héroïque_ fut celui de la force.
+
+La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
+parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la
+religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
+religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et
+qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules
+parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les
+premières, et la superstition de ces formules fut inflexible,
+impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
+Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
+Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere
+malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces
+temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de
+moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité
+naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce
+que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de
+conservation pour la société.
+
+La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
+l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but
+d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
+jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le
+droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent
+de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les
+appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de
+l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le
+secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques
+aristocratiques.
+
+Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de
+général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport
+qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après
+lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
+particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed
+scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_.
+Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le
+droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce
+dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une
+justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente
+serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent
+demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
+faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.
+
+À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les
+aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus
+en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts
+privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous
+les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
+intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des
+intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
+particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
+patriotisme.
+
+Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre
+les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de
+l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les
+citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
+ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,
+leur dicte les mêmes lois.
+
+Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui
+subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
+pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie
+et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
+général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
+il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.
+
+Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne
+considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais
+comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
+héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son
+tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois
+populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles
+ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres
+civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
+s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
+le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
+de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_
+(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la
+monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
+imperium unius accepit_.
+
+Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être
+gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au
+moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement
+est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
+il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie
+est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps
+de la civilisation la plus avancée.
+
+Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines
+moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
+premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
+les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des
+droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si
+avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot
+d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.
+
+ * * *
+
+Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
+conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois
+gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et
+commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme
+la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire
+consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit
+arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.
+
+Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors
+un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses
+passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
+soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
+lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux
+meilleurs l'empire du monde_.
+
+Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation
+ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il
+faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
+Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt
+privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
+plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière
+période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
+première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;
+celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
+défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en
+embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
+voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_,
+la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.
+
+Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par
+l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent
+forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à
+force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse
+disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
+insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
+connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux,
+le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
+culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la
+piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice,
+et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.
+
+ * * *
+
+C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société
+européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
+humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait
+établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
+puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine
+sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui
+menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au
+nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient
+également à l'auteur de la religion son divin caractère.
+
+On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit
+les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur
+leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
+militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres
+pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les
+déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints,
+protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs
+reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
+canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par
+les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la
+dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les
+infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
+chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection
+qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
+escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des
+chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du
+monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
+point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques
+furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
+sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
+retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la
+plus haute antiquité.
+
+ * * *
+
+Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre
+humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes
+et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
+conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des
+nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la
+sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,
+auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus
+glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile;
+et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en
+durée à la république de l'univers!
+
+Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,
+elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de
+la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une
+sagesse au-dessus de l'homme....
+
+Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
+sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons
+donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
+eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
+moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
+supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées.
+Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
+plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent
+le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et
+l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de
+leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre
+dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la
+servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre
+tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un
+monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets
+par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un
+peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire
+elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix
+de la société renaît de ses cendres.
+
+ * * *
+
+Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous
+l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
+suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses
+principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
+connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
+
+La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première
+édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
+autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.
+Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans
+cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on
+l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus
+distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
+ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
+compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
+_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
+Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal
+de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de
+Naples.
+
+Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à
+composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
+solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était
+né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de
+rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez
+lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la
+Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.
+
+Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin
+d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée
+réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules
+de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était
+un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
+heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
+un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:
+_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les
+filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé
+d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
+cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
+de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.
+
+À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
+s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son
+fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui
+succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
+languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses
+infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
+quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il
+ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
+après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les
+psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.
+
+Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il
+supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une
+lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles
+yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai
+fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
+n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du
+siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
+donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
+trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
+composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met
+au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
+sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
+qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.»
+
+Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes
+qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à
+espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les
+chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les
+cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà
+dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement
+aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par
+sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des
+notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec
+l'inscription suivante:
+
+ AU TIBULLE CHRÉTIEN
+ AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE
+ JEAN BAPTISTE VICO
+ POURSUIVI ET BATTU
+ PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
+ ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE
+ PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS
+
+[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
+qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces
+adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
+comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque
+nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.
+C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
+ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre
+disait:
+
+«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
+m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7]
+
+[Note 7:
+
+ _Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
+ Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._]
+
+
+
+
+APPENDICE DU DISCOURS.
+
+ Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
+ ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou
+ simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages
+ qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.
+
+
+Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que
+nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.
+
+Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
+écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date
+d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit
+beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il
+mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.
+«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique
+et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité
+d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé
+ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les
+subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre
+l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.
+
+Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le
+professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa
+vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les
+maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et
+généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à
+observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les
+termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les
+interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les
+interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de
+ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
+avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par
+celle de la langue latine.»
+
+Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf
+années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans
+où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la
+route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée
+d'avance.
+
+D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
+l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
+droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire
+plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer
+les origines historiques du droit romain et en général du droit des
+nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins
+conforme à la saine doctrine de la Grâce.»
+
+Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
+d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
+comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
+le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il
+associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et
+Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était
+lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en
+observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la
+troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
+sur le livre même.
+
+Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des
+moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,
+il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu
+citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans
+cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était
+qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art
+dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à
+la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que
+la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un
+petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice
+métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on
+n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»
+
+La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de
+profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation
+de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique
+du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle
+du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée
+éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à
+cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la
+justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa
+législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de
+Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans
+la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans
+la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de
+tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa
+métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
+homme.»
+
+Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont
+le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des
+épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs
+jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se
+proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il
+admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points,
+comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également
+les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique
+expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine;
+mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
+rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»
+
+Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
+mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il
+ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître
+la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves
+un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et
+à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
+historiens et des poètes?»
+
+De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on
+a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître
+dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
+solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute
+indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se
+détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour
+mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
+le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de
+langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
+critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les
+premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère,
+par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La
+décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à
+paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
+_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
+lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer
+dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
+l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec:
+autodidaskalos], _le maître de soi-même_.
+
+On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins
+cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point
+gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
+refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la
+même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait
+de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande
+d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans
+les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).
+
+Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
+dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir
+dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
+généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile;
+il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre,
+des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»
+
+Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une
+forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
+dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
+ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la
+puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde,
+l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de
+faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez
+ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à
+vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité,
+prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
+naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la
+raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par
+corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi,
+criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre
+cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre
+intérieure.
+
+1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la
+république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables
+lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et
+l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien
+général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les
+sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707.
+La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser
+dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous
+indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
+discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en
+entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des
+Opuscules de Vico.
+
+Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables
+encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ
+atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
+etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité
+de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la
+_Science nouvelle_.
+
+Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De
+antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_,
+1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De
+sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de
+la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les
+étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans
+celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
+avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première
+seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît
+n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à
+Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis
+animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je
+n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé.
+Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du
+calorique et du magnétisme.
+
+Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les
+ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science
+nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la
+signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
+langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
+_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et
+_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de
+la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume,
+montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond,
+l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le
+plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de
+l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
+publication.
+
+ * * *
+
+Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto,
+Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal
+Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés.
+Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça
+d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la
+vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur
+l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une
+correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
+lettres.
+
+Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
+Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses
+idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du
+_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le
+premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta,
+«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes
+l'ouvrage d'un hérétique.»[8]
+
+[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
+qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui,
+dit-il, était son ami.]
+
+Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi
+juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
+de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples,
+l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
+vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
+longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient
+qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui
+avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
+principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation
+courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
+suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute
+nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
+l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en
+fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la
+gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
+d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
+serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea
+qu'à compléter son système.»
+
+Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les
+dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin
+de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se
+trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note
+suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent
+Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse
+de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
+à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il
+a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
+doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au
+seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple
+gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut
+ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_
+de Frascator.
+
+Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte.
+Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur
+le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut
+réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient
+rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à
+sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait
+Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et
+exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la
+congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit
+de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
+congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
+pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
+malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église
+métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de
+l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de
+son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa
+sépulture.
+
+Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789.
+Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
+l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
+membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château
+de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque
+peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il
+travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
+
+ * * *
+
+Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
+l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
+juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
+lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
+Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une
+lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
+Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
+8.
+
+Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité
+de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
+entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance
+de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir
+deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode
+négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de
+faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses
+facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage
+une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le
+résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science
+nouvelle_, qui parut en 1725.
+
+La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les
+catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico
+d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait
+un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans
+lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de
+l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
+mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion
+chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la
+Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
+Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]
+
+[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques
+venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
+in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science
+nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
+montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire
+sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
+fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il
+reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après
+la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
+d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
+partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez
+curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
+mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et
+particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
+bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p.
+139), dont on jeta, les cendres au vent.
+
+M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science
+nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821.
+
+Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations,
+qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico
+à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il
+avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure.
+Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui
+à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont
+le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
+la lecture du livre suffit pour la réfuter.]
+
+On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique
+qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme
+synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées
+de la première comme de principes établis, et les exprime en formules
+qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
+
+Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion
+augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
+publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
+depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son
+fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
+l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels
+elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
+le texte auquel il n'osait toucher.
+
+La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
+ces additions.
+
+Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:
+_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table
+chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er
+livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé
+ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico
+avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis
+d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette
+explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de
+pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de
+la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique
+en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle
+en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes
+duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
+pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la
+torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes
+de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
+les balances, etc., désignent autant de parties du système.
+
+C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
+plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
+traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
+latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan
+(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
+182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté
+l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
+partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au
+temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de
+stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les
+dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi
+infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré
+ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.
+
+Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
+40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
+Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
+133, 138-140, 143-4.
+
+ * * *
+
+Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les
+ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
+ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus
+linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
+Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
+principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions
+de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée,
+en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière
+l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
+1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
+1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur
+des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
+les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons
+trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
+faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu
+remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées
+récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio
+Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.
+
+Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits
+en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa
+vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico,
+y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
+et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
+fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
+158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres
+pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
+des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi,
+vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
+d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison
+remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
+guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de
+la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple
+de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_.
+
+ * * *
+
+Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
+lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un
+article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes
+avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux
+lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D.
+Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit
+du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière
+éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
+trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
+divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
+paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi
+les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720.
+Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse,
+Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve
+le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
+bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
+jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
+mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
+nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
+d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
+de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment
+pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
+dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
+ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
+l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
+qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au
+même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ
+sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un
+système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
+est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
+géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
+celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
+humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
+conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
+sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à
+la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes,
+mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose
+pour le géomètre comme pour Dieu.»
+
+Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une
+haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les
+principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur
+célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des
+Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
+qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
+Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une
+longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
+Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
+humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une
+tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico
+était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo
+Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio,
+professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit
+sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
+de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours
+_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
+qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.
+
+ * * *
+
+Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
+que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi
+sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des
+modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que
+le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une
+analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.
+
+Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de
+la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité
+de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent
+sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré
+par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
+plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble
+facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le
+panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort
+d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
+épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science
+nouvelle_, dans la bouche de Junon.
+
+Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un
+sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de
+vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À
+travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y
+démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore
+aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et
+modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme,
+(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le
+prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans
+doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait
+l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!...
+Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà
+dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse
+point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
+honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies,
+présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en
+prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal
+Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
+«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les
+maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et
+ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
+l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a
+conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du
+monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles
+par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô
+noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux
+âges futurs, l'infortuné Vico!»
+
+ * * *
+
+Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur
+et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait
+la gloire d'un savant ordinaire.
+
+1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
+Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
+funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
+felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
+orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
+oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
+Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum
+nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque
+jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap.
+Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._
+
+1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis
+augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
+cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
+natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir
+_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé
+par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un
+adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
+la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial,
+dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet
+opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
+courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards,
+détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
+vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus
+d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
+où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend
+cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que
+le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
+nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le
+principal corollaire.
+
+1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
+infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
+cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De
+mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont
+parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne
+craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des
+connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut
+développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné
+à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et
+dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
+composition très rapide, est surtout remarquable par la
+chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant
+soixante-quatre ans.
+
+Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
+belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables:
+Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
+de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées
+impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
+l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
+Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par
+ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.
+
+ * * *
+
+Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico
+(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
+1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc,
+tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
+civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph
+de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
+Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
+Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
+dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_
+(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
+nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je
+sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
+récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En
+France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur
+la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs
+numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
+VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
+t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.
+
+ * * *
+
+Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a
+saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez
+grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées.
+Nous donnons ici la liste des principaux.
+
+Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
+des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
+Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
+livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
+de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et
+commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la
+morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des
+commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le
+paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens,
+1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
+_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
+chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des
+sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie,
+anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de
+l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième
+volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à
+celles de Vico.
+
+Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait
+rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le
+placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait
+deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des
+sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_.
+Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du
+second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
+
+Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très
+superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis.
+Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
+paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
+dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire
+éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
+tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où
+les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
+un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
+nouvelle.
+
+L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les
+publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais
+quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
+les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté.
+Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
+religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie,
+etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
+explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes
+sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur
+une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
+meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
+principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que
+la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable
+à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la
+sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le
+déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il
+explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
+par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles,
+auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première
+noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes
+furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
+chasseurs et pasteurs.
+
+Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico
+sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle.
+Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de
+disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la
+bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage
+intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des
+choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
+livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
+pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme.
+Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit
+qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).
+
+ * * *
+
+Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français,
+anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire.
+Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de
+l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.
+
+FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
+Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
+nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les
+avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre
+humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la
+géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et
+décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées.
+Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
+profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à
+l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.
+_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet.
+Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit
+en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans
+son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
+institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce
+humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais
+très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818,
+imprimé en 1826.
+
+ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767;
+trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
+société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
+1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price...
+1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.
+
+ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
+Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par
+M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une
+histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde
+(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
+opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le
+commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure
+religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur,
+ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome
+VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
+de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
+Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
+philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
+de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second
+(écrit en français).
+
+Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
+moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
+philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
+littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ AVIS DU TRADUCTEUR.
+
+ DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I
+
+ APPENDICE DU DISCOURS. XLIX
+
+ LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1
+
+ CHAPITRE Ier Table chronologique. 5
+
+ CHAP. II. Axiomes. 24
+
+ CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75
+
+ CHAP. IV. De la Méthode. 81
+
+ LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93
+
+ CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101
+
+ CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108
+
+ CHAP. III. De la Logique poétique. 125
+
+ CHAP. IV. De la Morale poétique. 168
+
+ CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie
+ dans les âges poétiques. 174
+
+ CHAP. VI. De la Politique poétique. 186
+
+ CHAP. VII. De la Physique poétique. 221
+
+ CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231
+
+ CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233
+
+ CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235
+
+ CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239
+
+ Conclusion de ce Livre. 247
+
+ LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249
+
+ CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on
+ attribue à Homère. 252
+
+ CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258
+
+ CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260
+
+ CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie
+ héroïque ne peut jamais être égalé. 264
+
+ CHAP. V. Observations philosophiques devant servir
+ à la découverte du véritable Homère. 268
+
+ CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274
+
+ CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278
+
+ APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et
+ lyriques. 283
+
+ LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287
+
+ CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
+ moeurs, de droits naturels, de
+ gouvernemens. 291
+
+ CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296
+
+ CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités
+ de raisons.--Corollaires relatifs à la
+ politique et au droit des Romains. 299
+
+ CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire
+ relatif au duel et aux représailles.--Trois
+ périodes dans l'histoire des moeurs et de
+ la jurisprudence. 309
+
+ CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres
+ aux aristocraties héroïques. 321
+
+ CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont
+ chaque forme de la société se combine avec
+ la précédente. 334
+
+ CHAP. VII. Dernières preuves. 342
+
+ LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés
+ détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355
+
+ CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357
+
+ CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la
+ carrière qu'elles ont fournie, conformément
+ à la nature éternelle des fiefs.--Que
+ l'ancien droit politique des Romains se
+ renouvela dans le droit féodal. (Retour de
+ l'âge héroïque.). 362
+
+ CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
+ et moderne. 371
+
+ CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle
+ fondée dans la nature par la providence
+ divine, et qui est la meilleure possible
+ dans chacune de ses formes diverses. 376
+
+ APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
+ grecque et romaine.
+ 389
+
+
+
+
+PRINCIPES
+
+DE
+
+LA PHILOSOPHIE
+
+DE L'HISTOIRE.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+DES PRINCIPES.
+
+
+
+
+ARGUMENT.
+
+
+_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son
+développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord
+la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par
+l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
+l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
+expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font
+la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
+grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui
+est propre_ (chap. III et IV.)
+
+
+_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des
+Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
+peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
+premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or.
+Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
+Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
+Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
+Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du
+Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
+Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._
+
+_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
+critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son
+propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la
+sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des
+individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.)
+
+
+_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes
+particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées
+jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
+du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22.
+_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
+réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils.
+Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie
+poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des
+sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
+_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite
+de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant,
+vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de
+l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne
+histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
+_Principes du droit naturel._
+
+
+_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à
+une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et
+croyance à l'immortalité de l'âme._
+
+
+_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle
+est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à
+savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
+preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.
+
+_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou
+logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la
+Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans
+lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie
+sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
+genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
+système du_ droit des gens.
+
+Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de
+l'histoire des langues, etc._
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+DES PRINCIPES.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN
+OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
+
+
+La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
+monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
+commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
+Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
+voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
+ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
+lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
+ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
+faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
+humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
+données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,
+de frivolité et d'inconséquence.
+
+ * * *
+
+Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
+examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
+Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
+cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
+rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
+par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
+religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
+peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
+ce monde par le Dieu véritable.[10]
+
+[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]
+
+Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
+Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
+nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
+rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
+auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
+d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
+qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
+voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
+livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient
+alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
+philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de
+Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.
+Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
+même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
+prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
+eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
+peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
+
+C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
+Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
+délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
+choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez
+les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
+elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
+l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
+Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
+d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
+grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
+philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
+entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
+vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé
+de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
+ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
+savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
+et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
+tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
+étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
+leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
+plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
+l'Hercule Égyptien.
+
+[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
+religionum avida_.]
+
+Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
+Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
+d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
+Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité
+n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
+comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture
+évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
+platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
+indigeste.
+
+L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
+qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
+dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
+ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
+trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a
+trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
+
+Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
+comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
+jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
+vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
+imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
+placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
+les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
+Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
+livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
+peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
+préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
+législation.
+
+Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
+tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
+Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
+avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
+l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
+pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
+une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
+nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
+inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à
+cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
+Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
+répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
+même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
+l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
+ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
+s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
+celle des Assyriens.
+
+La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
+spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
+terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
+d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
+qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
+paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
+se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
+première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
+été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
+astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
+observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
+inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
+devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
+placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.
+
+Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,
+comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
+nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
+de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
+d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
+bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
+subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
+les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
+premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
+leur histoire depuis le commencement du monde.
+
+Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,
+puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,
+puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
+astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
+donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
+démontrer.
+
+ * * *
+
+Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
+table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
+reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
+parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
+Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
+trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º
+pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se
+parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou
+_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
+expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
+même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
+dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
+écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin
+des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin
+_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
+
+_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon
+l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
+et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les
+Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
+traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
+plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
+avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.
+La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
+chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
+les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
+ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
+couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
+bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
+semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
+des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
+nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
+rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
+l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
+De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
+l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
+une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
+planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
+Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système
+ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
+l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
+nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
+les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
+descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
+Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
+la Méditerranée et de l'Océan.
+
+[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
+vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
+l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui
+du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
+terre avec les hommes.
+
+Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les
+Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les
+inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne
+fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
+caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
+sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
+familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]
+D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
+Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
+qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
+
+[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte
+en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien
+Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne
+pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
+point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture
+alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles
+après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de
+son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que
+le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté
+les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la
+première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre
+toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les
+lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée
+des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes
+encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
+Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en
+existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on
+qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux
+citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des
+héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et
+un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même
+manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore
+la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
+coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
+civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut
+encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
+européennes.]
+
+[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des
+peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
+le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
+l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,
+de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]
+
+[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,
+est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
+ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
+Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
+théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
+allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
+
+[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
+offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
+bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
+de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
+bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
+admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
+Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
+piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
+donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
+cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
+quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
+Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
+point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
+expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
+dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
+seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
+mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
+fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
+qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
+avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.
+
+À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
+politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui
+propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
+persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
+ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
+le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
+hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
+
+Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
+terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
+détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
+dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
+des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
+idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
+travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]
+
+[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
+scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait
+jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
+renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les
+Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
+eussent été contemporains.
+
+ * * *
+
+[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
+et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
+d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
+et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
+chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
+de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
+le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
+est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
+chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
+puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
+eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
+où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
+Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
+d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
+Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
+habitans.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à
+l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis
+par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
+récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
+soleil.
+
+La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_
+(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
+d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
+jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
+capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
+rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
+Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi
+qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
+étendre son empire à plus de vingt milles_.
+
+[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après
+la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
+flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
+patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
+reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous
+élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons
+non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
+l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.
+
+[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
+contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
+science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
+auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
+Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
+impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
+travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce
+dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
+ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
+Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
+Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
+prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
+Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
+toute la _sagesse barbare_.[15]
+
+[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
+savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
+de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
+Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
+d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
+vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
+communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
+l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
+connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
+leur en donnait l'occasion.
+
+Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
+particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
+être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
+au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
+de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
+éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant
+qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
+le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
+connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
+Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
+vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
+des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons
+point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
+commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
+l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
+profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
+ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
+lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
+Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
+qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
+décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
+attribuaient une autorité divine à cette version.]
+
+[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
+le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté
+démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté
+aristocratique_.
+
+[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire
+(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et
+_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode
+vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre
+siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.
+Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
+qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés
+par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des
+monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,
+qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un
+côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
+il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
+caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
+d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine
+de fables.
+
+ * * *
+
+[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de
+l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de
+n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
+sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût
+pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les
+Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils
+donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
+connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
+occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
+aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on
+que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?
+
+[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où
+Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la
+métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus
+rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à
+Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._
+plus loin la réfutation de ce préjugé.
+
+Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux
+connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote
+sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de
+_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils
+aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse
+ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore
+Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on
+avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
+Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
+notions certaines sur les peuples étrangers.
+
+Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.
+
+[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
+l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,
+faute d'en savoir comprendre le langage.
+
+[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
+d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
+personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le
+sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
+république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
+
+[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les
+Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
+les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
+leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
+ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les
+premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,
+et lors même qu'aucune mer ne les séparait!
+
+[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de
+cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais
+l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
+la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins
+il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
+il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
+l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
+exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve
+sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les
+anciennes annales.
+
+ * * *
+
+D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
+on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne
+jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et
+obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans
+un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res
+nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
+contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne
+nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux
+opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
+civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes
+scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire
+certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
+ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
+_continuité_, ni _cohérence_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+AXIOMES.
+
+
+Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de
+préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
+philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
+de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché
+la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même
+ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
+de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des
+nations_.
+
+
+1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
+
+1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des
+commencemens de la civilisation._
+
+1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
+lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour
+règle de tout.
+
+De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa
+marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit
+eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le
+commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les
+opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités
+que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce
+caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):
+_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être
+admirable.
+
+
+2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
+idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
+connues et présentes.
+
+C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les
+nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_;
+les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce
+sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
+manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,
+qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,
+obscurité.
+
+
+3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir
+trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les
+traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux
+est de Diodore de Sicile.
+
+Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des
+Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent
+tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
+les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
+qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même
+temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard
+à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les
+Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
+bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
+
+À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
+qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
+détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il
+faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de
+Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
+parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des
+_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles
+critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens
+mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle
+des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
+fables grecques.
+
+
+5-15. _Fondemens du vrai._
+
+(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
+
+5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et
+diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à
+sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.
+
+Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui
+veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle
+de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
+hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres
+niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
+s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
+notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
+parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points
+capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les
+passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de
+l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
+science.[16]
+
+[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
+unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant
+les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la
+nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne
+donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce
+qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le
+stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
+nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;
+encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule
+doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce
+philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui
+semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée
+en 1817, page 74.]
+
+
+6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne
+peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
+dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
+de Romulus_.[17]
+
+[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
+politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
+lib. II (_Note du Traducteur_).]
+
+
+7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
+parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,
+l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre
+humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique
+(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
+sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race
+humaine produisent la félicité publique.
+
+Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
+législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés
+tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces
+dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,
+qui maintient la société humaine.
+
+
+8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
+maintenir.
+
+Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
+l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en
+société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question
+de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
+_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
+meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,
+et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.
+
+Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que
+l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
+en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de
+Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
+
+
+9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au
+_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la
+_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.
+
+
+10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du
+vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en
+suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du
+_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
+les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
+connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_
+de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
+_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance,
+commerce, voyages.)
+
+Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié
+chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_
+tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
+tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits
+le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens
+philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité
+ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils
+nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.
+
+
+11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa
+nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_
+appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines,
+_double source du droit naturel des gens_.[18]
+
+[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
+signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports
+des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus
+entre eux (_Note du Traducteur_).]
+
+
+12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par
+tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
+le genre humain.
+
+Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une
+critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû
+précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
+critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.
+
+
+13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux
+autres, doivent avoir un motif commun de vérité.
+
+Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le
+_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la
+certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
+en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les
+nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
+vingt-deuxième axiome.)
+
+Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici
+du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
+sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
+devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à
+les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.
+
+C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la
+loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux
+autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
+mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
+l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!
+
+Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que
+le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
+sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion
+des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
+fut reconnu commun à tout le genre humain.
+
+
+14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
+certaines circonstances, et de certaines manières. Que les
+circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes
+et non différentes.
+
+
+15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la
+modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces
+propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même
+(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas
+autre.
+
+
+16-22. _Fondemens du certain._
+
+(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
+
+16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
+vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se
+sont conservées long-temps chez des peuples entiers.
+
+Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les
+siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
+arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux
+de la nouvelle science.
+
+
+17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus
+graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.
+
+
+18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée
+avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers
+temps du monde.
+
+Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
+concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé
+sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
+droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue
+allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.
+
+
+19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
+les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours
+mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le
+bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois
+sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
+Latium.
+
+
+20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire
+civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
+grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les
+Grecs.
+
+Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont
+la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
+
+
+21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait
+suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était
+encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la
+civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent
+entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La
+civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils
+perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des
+dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
+appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
+conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui
+s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
+trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des
+héros grecs.[19]
+
+[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par
+l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
+barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre
+Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus
+subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème
+homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel
+des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
+romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus
+subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à
+celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
+mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
+éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]
+
+Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
+cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus
+convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
+cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
+_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs
+de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
+sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La
+civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
+vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que
+les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie
+civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.
+Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et
+soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
+Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir
+chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer
+toute la grandeur de Rome.
+
+
+22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle
+commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
+l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais
+exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer
+ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
+maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par
+toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
+elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue
+appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues
+pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les
+langues mortes et vivantes_.
+
+
+23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
+
+23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge
+universel.--Géans._
+
+23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires
+profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,
+avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de
+nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la
+_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des
+politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane
+n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.
+
+
+24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base
+de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
+société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde
+ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.
+
+
+25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves
+philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les
+preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
+Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits
+d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
+fables.
+
+
+26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs
+disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à
+l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
+vaines explications que nous ont données les philosophes de leur
+existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
+partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la
+stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
+l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.
+
+
+27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des
+antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son
+commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.
+
+Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_
+en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature
+naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette
+différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns,
+de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les
+Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
+
+
+28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie,
+de la divination, des sacrifices._
+
+28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º
+Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
+âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces
+trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
+hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue
+_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
+par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
+
+
+29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
+ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
+dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
+
+
+30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
+divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
+de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_
+des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
+viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la
+religion_. C'est le premier des trois principes de la science
+nouvelle.
+
+
+31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les
+armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
+n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
+
+Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla
+dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
+divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
+fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
+appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
+divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
+eux.
+
+Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes
+violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver
+l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
+grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
+considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.
+Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
+
+[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
+chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
+
+
+32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
+phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
+leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
+_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
+
+
+33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
+laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
+volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
+
+
+34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem
+perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
+âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
+qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
+
+
+35. L'admiration est fille de l'ignorance.
+
+
+36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
+faible.
+
+
+37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
+les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
+leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
+personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être
+naturellement des poètes sublimes.
+
+
+38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de
+l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
+virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
+solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
+erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
+simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
+admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
+est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
+civilisés.
+
+
+39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
+soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
+toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
+science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
+
+
+40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
+rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
+célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
+déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
+enfant.
+
+Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
+hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
+de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers
+les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables
+conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette
+explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
+fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la
+crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation
+impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion
+put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré
+par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
+des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,
+de Socrate et de Scipion.
+
+
+41-46. _Principes de la Mythologie historique._
+
+41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
+descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
+dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
+couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,
+redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
+déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.
+Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
+siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
+vapeurs capables de produire le tonnerre.
+
+
+43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
+Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme
+chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
+des dieux.
+
+Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
+Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
+indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
+ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de
+ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
+vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples
+inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous
+trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
+contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
+conséquent être l'histoire des premiers peuples.
+
+
+44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes
+théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes
+héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.
+
+Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
+avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
+toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,
+ensuite l'_héroïque_.
+
+
+45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
+monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
+fondée la société où ils vivent.
+
+
+46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
+fables.
+
+
+47-62. POÉTIQUE.
+
+47-62. _Principe des caractères poétiques._
+
+47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
+
+Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
+homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
+placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
+des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans
+doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui
+est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
+_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai
+physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
+véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
+ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
+le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
+
+
+48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
+premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
+les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
+ressemblance, quelque rapport.
+
+
+49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les
+mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès
+Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
+humaine.
+
+Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
+naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
+l'Égypte.
+
+Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
+caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
+premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
+fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
+que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
+étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
+créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
+modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
+quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
+convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
+type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
+découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
+atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
+ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
+Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
+enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
+philosophes, déjà capables de généraliser?
+
+
+50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._
+
+50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
+vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
+avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un
+caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
+former le monde enfant.
+
+
+51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
+de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
+feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie
+fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
+faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
+
+
+52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce
+qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du
+monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
+qu'imitation.
+
+C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
+nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
+d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
+formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
+nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.
+
+
+53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
+senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
+agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
+commencent à réfléchir.
+
+Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
+sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
+pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
+raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
+approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus
+certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
+proportion qu'elles descendent dans les particularités.
+
+
+54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
+touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
+qui en dérivent.
+
+Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
+imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
+inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
+commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
+et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
+obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
+précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
+les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à
+leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,
+et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
+
+
+55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
+seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des
+Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
+suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
+signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
+l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
+_théologie naturelle_.
+
+Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
+mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
+préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
+(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
+en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
+présente aucun récit dont il ait à rougir.
+
+
+56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
+et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
+langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
+se trouvent avoir été des poètes.
+
+
+57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
+matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils
+veulent faire entendre.
+
+C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
+les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage
+naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à
+la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
+Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
+seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
+Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis
+Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
+dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage
+poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
+de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
+
+
+58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
+bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
+
+
+59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
+dans l'excès de la douleur ou de la joie.
+
+D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
+retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme
+les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
+seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs
+premières langues en chantant._
+
+
+60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
+Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
+langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
+commencent toujours ainsi.
+
+
+61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
+est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
+originairement spondaïque.
+
+
+62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
+et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
+
+Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
+des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
+doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
+en vers, puis en prose.
+
+
+63-65. _Principes étymologiques._
+
+63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la
+matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
+qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel
+d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
+de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
+tirées des corps et de leurs propriétés.
+
+
+64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.
+
+
+65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
+_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
+_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions
+de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel
+l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
+que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
+observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
+par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte
+de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,
+_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
+recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_
+(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
+de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la
+réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
+constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
+comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
+comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
+
+
+66-86. _Principes de l'histoire idéale._
+
+66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à
+l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le
+_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à
+_tourmenter leurs richesses._[21]
+
+[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
+
+
+67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis
+_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
+
+
+68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
+caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis
+il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
+de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
+nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps
+_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
+véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
+caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin
+des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans
+pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
+
+La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
+l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans
+l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
+leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
+_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la
+_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les
+cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
+
+
+69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
+sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
+science des moeurs des peuples.
+
+
+70-82. _Commencemens des sociétés._
+
+70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
+point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
+faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
+un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
+les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
+cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
+après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers
+pères de famille.
+
+
+71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de
+l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
+par degrés et à force de temps.
+
+
+72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
+divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de
+famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui
+sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les
+_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.
+
+
+73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
+gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la
+monarchie_.
+
+
+74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,
+c'étaient les plus dignes_.
+
+
+75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
+Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
+lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.
+
+Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
+sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
+dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
+sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
+vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
+les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
+
+
+77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir
+monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
+de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
+s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
+_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
+l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,
+_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
+douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias
+jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses
+enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
+_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
+acquiert, il l'acquiert à son père.
+
+
+78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière
+convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
+_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.
+
+
+79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une
+_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces
+réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
+famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
+les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,
+dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités
+héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples
+souverains.
+
+
+80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
+lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
+grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
+dans la vie sociale.
+
+
+81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
+par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
+qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
+qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
+éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le
+mot _beneficia_.
+
+
+82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
+_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
+que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
+d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
+que _clientes_ et _clientelæ_.
+
+Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du
+70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons
+cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
+nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
+premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de
+famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
+mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
+l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
+_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent
+eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
+peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont
+ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
+fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
+simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
+d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
+comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
+l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le
+patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
+comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
+dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
+plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
+familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
+formation des sociétés a été impossible.
+
+
+83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_
+qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
+_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.
+
+Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
+possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
+_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_
+appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
+_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
+genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
+les républiques aristocratiques.
+
+
+84-96. _Ancienne histoire romaine._
+
+84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
+diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté
+héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la
+justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
+
+Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
+de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
+de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
+Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et
+même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
+cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
+féciaux, ou hérauts de la république.
+
+[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
+pouvoir. (_N. du T._)]
+
+
+85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
+anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
+et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
+tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
+leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
+lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_
+dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.
+
+
+86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les
+anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
+inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
+des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
+l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
+l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
+_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
+guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
+dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
+satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
+prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
+leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
+les plus vils esclaves.
+
+[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
+_Angariarono._ (_N. du T._)]
+
+
+87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
+guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
+
+
+88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
+l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
+ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
+traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes,
+et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
+sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
+combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est
+qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
+
+
+89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
+
+
+90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
+_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur
+héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
+autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_
+romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
+cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
+salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
+plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
+méritaient de partager les mêmes honneurs.
+
+
+91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
+_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant
+moyen d'agrandissement.
+
+Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus
+civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les
+patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps
+que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;
+_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège
+si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois,
+et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux
+cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui
+distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.
+
+
+92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
+ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les
+princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.
+
+Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire
+des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
+connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
+dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
+arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
+Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des
+douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
+C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs
+pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri
+non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
+repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
+aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que
+Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après
+les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]
+
+[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
+savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à
+Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un
+autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)]
+
+Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent
+les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir
+souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant
+s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas
+particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
+noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
+et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie,
+qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des
+_quæstiones perpetuæ_.
+
+Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le
+secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste,
+firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
+chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu
+le corps du droit romain, et celui du droit canonique.
+
+
+93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une
+fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
+la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
+puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
+puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le
+parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par
+les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans,
+des guerres injustes au-dehors.
+
+Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_
+romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.
+
+
+94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du
+possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec
+le superflu que la servitude enchaîne les hommes.
+
+Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
+l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
+naturel des monarchies_.
+
+
+95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent
+l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques,
+qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
+ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les
+états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
+mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée,
+une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
+autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
+la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y
+cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi
+nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
+légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
+nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.
+
+
+96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les
+nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_,
+ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
+publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs.
+Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles
+se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques;
+voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
+commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se
+soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la
+_monarchie_.
+
+
+97-103. _Migration des peuples._
+
+97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le
+déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
+naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les
+_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de
+confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.
+
+
+98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où
+il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion,
+les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
+reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent
+ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
+dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
+citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
+descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
+Ilion.
+
+
+99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les
+terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et
+l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine,
+qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.
+
+Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous
+apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord,
+ensuite les peuples _maritimes_.
+
+Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple
+hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la
+plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
+première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
+chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
+plus ancien de tous.
+
+
+100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la
+terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère,
+il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le
+commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider
+à quitter leur patrie _momentanément_.
+
+C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
+furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les
+_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
+Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_.
+
+Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent
+_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
+bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui
+peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en
+_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_
+l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre,
+lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis
+le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir
+un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui
+eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs
+_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés
+en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient
+alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de
+l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
+caprice le pays de sa naissance.
+
+
+101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.
+
+
+102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il
+faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du
+_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique
+ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
+être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25].
+Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
+Européens.
+
+[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
+permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux
+Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre
+des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
+en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port
+le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]
+
+Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système
+d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_,
+système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
+mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire
+des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient
+établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée
+_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
+Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela
+_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin
+_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
+Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce
+des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une
+colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite
+_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
+_Poliade_.
+
+
+103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y
+ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
+détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de
+l'antiquité.
+
+Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de
+l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
+l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle
+d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le
+Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
+l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple
+romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme
+l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_;
+et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
+même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de
+Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent
+à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de
+Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
+(_Florus_).
+
+
+104-114. _Principes du droit naturel._
+
+104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:
+_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit
+s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
+animée de l'esprit de la raison naturelle.
+
+Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné
+lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
+seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a
+proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
+sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui
+veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est
+né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
+Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et
+par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées
+par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
+elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_.
+
+Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
+n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une
+nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du
+christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
+avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu
+par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes
+catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre,
+auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé
+_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son
+second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
+s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
+devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à
+l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
+a été ordonné par la divine Providence_.
+
+
+105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
+des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou
+manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre
+_exemple_ l'une de l'autre.
+
+Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté,
+établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des
+gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.
+
+Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit
+naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
+Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
+Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
+du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
+anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
+arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que
+pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
+ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences,
+inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de
+Selden et de Puffendorf.
+
+
+106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où
+commence le sujet dont elles traitent.[26]
+
+[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport
+_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous
+les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les
+_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
+voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière
+particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans
+l'application (_Vico_).]
+
+
+107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les
+cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_,
+c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont
+Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
+contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
+fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius
+Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque
+désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
+périr.
+
+
+108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
+dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii
+minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme
+Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_.
+
+Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et
+de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par
+les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société
+du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les
+nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules
+sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_.
+
+
+109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
+montre rentrer dans les termes de la loi.
+
+
+110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile:
+c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à
+tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un
+petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et
+l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._
+C'est ce que nous appelons _raison d'état_.
+
+
+111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la
+raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors
+les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés
+de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en
+bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit
+l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés
+entre eux.
+
+La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
+naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle.
+Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent
+naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
+termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée
+qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
+sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et
+selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
+
+
+112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que
+l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.
+
+
+113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous
+éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
+souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
+
+
+114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
+grand développement_ est une _pratique_, une application _de la
+sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot
+dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses
+l'usage qu'elles ont dans la nature_.
+
+Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est
+l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette
+jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_
+d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)
+
+Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la
+législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
+pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la
+_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
+elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit
+religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent
+la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
+l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_.
+
+C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers
+axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit
+naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche
+des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont
+cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris
+l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il
+fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
+tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un
+peuple privilégié.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
+
+
+Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons
+présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner
+forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous
+prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les
+principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
+trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
+d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec
+toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
+fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit
+sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une
+_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par
+l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité
+des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous
+ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
+dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent
+que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès
+le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les
+ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
+s'il n'existait point de livres.
+
+Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité
+la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je
+parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement
+l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en
+doit trouver les principes dans les modifications mêmes de
+l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne
+s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement
+de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
+réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde
+social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage?
+Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine:
+plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée
+naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
+grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi
+l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même
+que dans un miroir.
+
+Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
+chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que
+nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
+se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels,
+comme doivent l'être ceux de toute science.
+
+Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées
+qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois
+coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
+contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
+morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
+acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de
+solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux
+_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples
+inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a
+sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu
+cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une
+fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se
+couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
+coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes
+de la science nouvelle_.
+
+
+I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de
+quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens,
+quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
+vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
+nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres,
+les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
+Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
+l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions
+principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la
+Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent
+entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin
+celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
+dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de
+l'autre vie dans les plaisirs des sens.
+
+[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports,
+lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples
+peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de
+Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient
+philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
+n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
+religions, point de société. (_Vico_).
+
+Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de
+l'axiome 31.]
+
+Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un
+Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne
+voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui,
+semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une
+intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin,
+ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de
+la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à
+l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
+législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une
+Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et
+l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
+l'existence de cette Providence pour premier principe?
+
+
+II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
+mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les
+usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les
+mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une
+sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont
+le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
+autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se
+séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé
+à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne
+l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni
+langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social
+embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
+faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient
+les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la
+coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait
+les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.
+
+
+III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe
+de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres
+humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de
+pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se
+dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
+chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts.
+Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette
+expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
+expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
+Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes
+allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et
+demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles
+survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des
+voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
+peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée
+pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
+Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
+Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et
+pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit:
+_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
+consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
+persuasione publica utor._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DE LA MÉTHODE.
+
+
+Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier
+livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
+comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
+point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous
+devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
+cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des
+sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore
+nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
+d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
+Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
+dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les
+Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans
+lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons
+commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à
+penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
+profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée
+que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la
+terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée
+_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves
+difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la
+civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine
+que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
+_représenter_?
+
+Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont
+les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque
+farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
+connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la
+lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient
+à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et
+qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
+ordinairement religieux.
+
+Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes,
+devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
+passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
+fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les
+axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint
+les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
+humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la
+volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme
+par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme
+sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à
+l'_homme social_, au membre de la société.[28]
+
+[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule
+réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
+nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_,
+_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers
+au sentiment (_Vico_).]
+
+Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
+tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun
+voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
+prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire
+qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
+établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre
+conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
+conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie
+civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la
+cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs
+peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
+membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des
+traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa
+conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
+l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut
+donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet
+ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de
+famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle,
+l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce
+qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
+dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
+appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société
+humaine_.
+
+La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
+une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
+manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la
+Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée
+seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
+_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient
+cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
+d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans
+l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de
+la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
+démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_,
+puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels
+cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré
+eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé
+_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données,
+n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_.
+
+Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la
+Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
+démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
+ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par
+des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
+librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_,
+tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
+son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien
+toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans
+l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations,
+dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
+l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
+peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous
+offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence,
+l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
+n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
+preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle
+_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions
+lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
+néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de
+preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
+l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
+où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient
+qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
+Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
+occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
+qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au
+milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les
+preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois
+sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série
+des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
+nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
+social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir
+divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des
+idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété
+des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
+Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
+caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des
+causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même
+suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et
+très bon.
+
+[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté
+de l'ordre:
+
+ _Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
+ Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
+ Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._
+ Art poétique. (_Vico_).]
+
+Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves
+_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les
+commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive
+à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité
+d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des
+principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses
+sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
+de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
+explication de leur nature se confirmera par l'observation des
+_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne
+peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel
+lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
+telle nature (axiomes 14, 15.)
+
+Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science
+nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines
+relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les
+deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
+considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science
+nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle
+semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est
+vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur
+sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des
+sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser
+_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à
+réfléchir sur les idées humaines.
+
+Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner
+à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
+la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
+applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux
+_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
+livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le
+criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
+divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens
+commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des
+choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du
+monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
+appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la
+Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le
+cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en
+nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse.
+De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une
+_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
+toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence
+et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se
+raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde
+social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé
+devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme
+humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet.
+Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est
+à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède
+précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le
+monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
+réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que
+les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre
+encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_,
+et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
+Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.
+
+Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que
+nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables
+de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
+intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
+Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de
+l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
+Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
+conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
+aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_,
+source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la
+théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le
+droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir
+compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant
+de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille
+ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu
+en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
+éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
+sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
+l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de
+justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur
+l'_autorité des hommes déjà éclairés_.
+
+[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux
+que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait
+jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne
+s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout
+esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
+dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de
+pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez
+eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
+deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent
+(_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
+preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
+ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des
+fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a
+rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire
+civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout
+naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_,
+qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété
+de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui
+nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant
+d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel
+du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se
+développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons
+encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses
+relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été
+perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
+qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_
+par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
+ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
+siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des
+peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16).
+6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici
+inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés,
+dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º
+Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
+rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes
+naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
+_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde
+_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
+preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par
+la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour
+prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.)
+
+[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
+livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
+
+Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes
+de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
+Providence divine, la modération des passions par l'institution du
+mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage
+des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que
+l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit
+servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
+les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes
+s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit
+y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
+écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
+premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie
+de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
+poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître
+_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
+non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un
+but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
+les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
+l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
+et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque
+sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
+humane.)
+
+
+_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point
+le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La
+Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
+civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De
+la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes
+époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique.
+
+
+_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de
+la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
+Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les
+premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La
+crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II.
+Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
+Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique
+philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des
+gens, origines de l'histoire universelle._
+
+
+_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et
+étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les
+objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
+choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux
+tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable.
+Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations
+de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention
+des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§.
+_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme
+signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope,
+Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV.
+Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans
+laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois,
+des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu
+trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
+qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler
+successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et
+la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
+arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours
+dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à
+l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre,
+du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
+de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI.
+Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique
+naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes
+furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de
+s'élever aux idées générales, surtout en législation._
+
+
+_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_
+vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des
+mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de
+l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._
+
+
+_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les
+âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et
+des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation
+des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres
+et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille
+prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
+fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie
+plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des
+sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
+parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
+familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette
+existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se
+réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et
+deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des
+asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats
+qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
+hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
+eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_
+contrats de société, _point de_ mandataires.
+
+
+_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières
+républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
+Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et
+sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces
+derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
+d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
+_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs
+qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à
+conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges
+de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de
+certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines
+bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait
+conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur
+tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des
+sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§.
+_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord
+une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus
+tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint
+ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_
+domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
+Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que
+subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
+qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des
+gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est
+l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques.
+Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs
+guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités
+romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
+aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne
+changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens
+acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges
+publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers
+peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de
+l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps
+modernes._
+
+
+_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie
+poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps
+toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité
+de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II.
+Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes
+rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III.
+Corollaire relatif aux moeurs héroïques._
+
+
+_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée
+aux idées étroites des premiers hommes._
+
+
+_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes
+avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans
+leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans
+les constellations._
+
+
+_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de
+départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
+déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement
+au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du
+développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle
+aux calculs de la chronologie._
+
+
+_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties
+du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
+Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être
+de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent
+pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée,
+etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des
+indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions
+des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara.
+
+CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou
+le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de
+l'humanité._
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+SUJET DE CE LIVRE.
+
+
+§. I.
+
+Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
+ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
+transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers
+sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
+toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données,
+nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la
+_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est
+l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
+même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire
+fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les
+philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation
+_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser
+l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
+_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
+société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
+leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne
+pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_
+lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un
+respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
+et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la
+philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer
+les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
+des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
+motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les
+philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse
+poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
+premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
+qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les
+philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le
+quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la
+Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la
+comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
+Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les
+poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les
+philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus
+élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
+le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
+l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
+l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que
+l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné
+auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
+sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
+lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
+sous les _sens_.
+
+
+§. II. _De la sagesse en général._
+
+Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en
+général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui
+domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
+compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui
+perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
+constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
+et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances
+à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
+étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la
+volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
+sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
+et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu;
+les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
+le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes
+humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des
+choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
+possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus
+docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des
+choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés.
+Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que
+nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos
+connaissances.
+
+La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par
+Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du
+bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et
+c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et
+du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
+Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans
+l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
+_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
+long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
+dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
+été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
+de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en
+pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins
+tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
+professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
+attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au
+genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la
+_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
+sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le
+mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses
+divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître
+l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
+Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la
+source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et
+ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités
+éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les
+Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être
+pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_.
+
+[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement
+travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
+sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de
+providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que
+Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un
+tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que
+celui de folie. (_Vico_).]
+
+D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois
+espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes
+théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations
+païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième,
+qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est
+pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la
+naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se
+réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
+Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de
+la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après
+certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
+la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons
+d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à
+recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
+supérieure aux sens et à tous les raisonnemens.
+
+[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que
+la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_
+et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
+vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie
+sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).]
+
+
+§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._
+
+Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux
+sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
+sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_,
+puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières,
+_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique
+dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
+sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la
+politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même
+caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par
+suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la
+_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
+voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la
+civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou
+_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
+trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par
+leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les
+cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une
+origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur
+_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
+_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les
+constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série
+des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_
+placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de
+même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
+histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette
+triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
+nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
+universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des
+sacrifices._
+
+[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de
+l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont
+été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
+Discours préliminaire.]
+
+C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers
+hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
+leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
+devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
+pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite,
+je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement
+l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
+modifications de l'esprit humain.
+
+La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut
+commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et
+d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de
+sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
+premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans
+raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_,
+faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_;
+ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord
+_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils
+admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens
+Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous
+la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les
+dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout
+ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la
+simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que
+celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils
+donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs
+propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37),
+lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils
+leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
+hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient
+eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création
+différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure
+intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les
+connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à
+leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute
+_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent
+sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même
+d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés
+_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot
+grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent
+la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la
+popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable
+d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire
+à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit
+humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés
+de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.
+
+Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne,
+lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de
+nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un
+petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des
+montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la
+cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois.
+Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit
+humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en
+lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans
+l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême
+de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le
+ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils
+présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre,
+Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se
+livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_
+[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce
+caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète,
+une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et
+demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets
+étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,
+même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer
+une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste
+corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si
+avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop
+détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de
+nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que
+nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature
+passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons
+rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste
+imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute
+abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions,
+_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous
+l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut
+_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la
+civilisation païenne.
+
+[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent
+bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les
+Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot
+[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour
+exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son
+Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les
+nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme
+Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;
+ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à
+une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_
+fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir
+de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects
+divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et
+_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de
+leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie
+judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire
+astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait
+connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette
+science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui
+répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer
+des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs
+enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et
+leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples
+construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_
+et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses
+sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos
+jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion
+chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des
+[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les
+observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter.
+C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés
+_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des
+Romains, on connaît le vers d'Ennius,
+
+ _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;
+
+le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains
+disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel
+désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation,
+_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point
+d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens
+Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés
+qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des
+clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à
+leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et
+Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore
+aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les
+Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs
+temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux
+côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines
+qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
+la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le
+plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,
+l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut
+être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_
+pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le
+Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de
+Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois
+sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes,
+plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les
+Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_;
+il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le
+ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème
+impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans
+le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
+on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la
+première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on
+imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont
+la main lance la foudre; image si populaire, si capable
+d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que
+les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et
+l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de
+l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad
+superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils
+apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que
+Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient
+concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la
+civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit
+pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers
+hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des
+montagnes, comme nous le verrons bientôt.
+
+Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature
+que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de
+_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée
+_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression
+de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des
+_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter.
+Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la
+divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_,
+c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce
+_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.
+Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très
+fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens
+que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après
+l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.
+
+De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque
+nation païenne eut le sien.
+
+Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre
+créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale
+fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses
+relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque
+la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui
+contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers
+hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui
+entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter.
+Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient
+de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_,
+expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_,
+qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette
+_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs,
+[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des
+dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des
+oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette
+science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les
+oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le
+paganisme.
+
+[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple
+fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,
+
+ . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;
+
+mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres;
+ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome:
+_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de
+l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle
+de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même
+temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on
+les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les
+auspices.
+
+Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère
+éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie
+c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile
+credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant
+l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter.
+Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges
+opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition
+d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la
+toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les
+nations.
+
+Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été
+dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon
+jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par
+un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie
+s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours
+de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues
+plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler
+son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie
+détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à
+laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous
+les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de
+pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire
+de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une
+_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi,
+comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens
+mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables
+grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que
+le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.
+
+[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les
+poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du
+mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).]
+
+
+§. II. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._
+
+1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au
+premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre
+_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature,
+appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
+sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans
+l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils
+attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces
+premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette
+grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre
+humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle
+est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la
+marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la
+sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en
+prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle
+s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui
+démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie
+naturelle.
+
+2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une
+_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens
+primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première
+propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu
+nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie
+sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus
+exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne
+peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_.
+Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la
+vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté
+en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les
+étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens
+libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie
+vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
+et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs
+habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit
+naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde
+occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent
+seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est
+l'origine de tous les _domaines_.
+
+[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux
+dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).]
+
+Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie
+civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit
+la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont
+propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et
+des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le
+chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de
+la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle
+éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la
+philologie_.
+
+3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même
+que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences
+subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées
+nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par
+les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par
+les savans.
+
+4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de
+l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce
+que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,
+lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres,
+qui est l'objet de la critique philologique.
+
+5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans
+laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De
+quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se
+civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se
+développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce
+second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la
+marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des
+choses humaines_.
+
+6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des
+gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden
+et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les
+sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le
+sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce
+qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils
+supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà
+éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont
+produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la
+justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe
+d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de
+précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques
+contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris
+pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du
+_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des
+philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,
+dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des
+enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au
+caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie
+entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant
+perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut
+que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont
+Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux
+pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les
+législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont
+transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de
+Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on
+pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils
+conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à
+Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde,
+sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une
+dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas
+dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour
+principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et
+l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à
+parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des
+nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,
+dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des
+auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au
+moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses
+humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la
+jurisprudence.
+
+[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond
+dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se
+passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes
+ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans
+mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique,
+c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme
+bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à
+sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été
+poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse
+d'Épicure.
+
+Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois
+que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra
+dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses
+descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt
+qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs
+des Gentils...
+
+Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la
+Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de
+Hobbes....
+
+Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources
+de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni
+celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et
+de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.
+
+1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories
+des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des
+jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être
+aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
+jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit
+naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens,
+que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles
+par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
+perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de
+la justice éternelle.
+
+2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des
+gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
+humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation
+des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi
+séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître,
+dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de
+sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la
+nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence.
+(_Vico_).]
+
+7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
+nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
+universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des
+Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la
+_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir
+jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§ I.
+
+La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans
+tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère
+dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de
+même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique
+poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des
+choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée
+maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme
+une _logique poétique_.
+
+_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
+son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_,
+langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
+mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les
+_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
+_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux
+(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas
+raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
+indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi
+[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens
+d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi
+défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par
+_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des
+choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu
+même.
+
+[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée
+autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que
+découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le
+Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
+
+La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute
+d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait,
+et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle,
+Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
+premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
+et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec
+les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses
+relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des
+autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les
+fruits à Pomone.
+
+Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers
+hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles,
+telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices,
+les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
+comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous
+ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les
+propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que
+nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
+dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous
+aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les
+premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables
+d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
+donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même
+aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus
+tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
+se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes
+les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si
+légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
+sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise
+sur un lion.
+
+Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot
+l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de
+genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
+formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune
+comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus.
+Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse,
+l'idée de la prudence commune à tous les sages.
+
+
+§. II. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des
+poètes._
+
+1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
+logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent
+et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus
+approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
+choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les
+premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout
+ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les
+premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé
+d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les
+métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores
+tirées par analogie des objets corporels pour signifier des
+abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a
+commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
+nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
+sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
+dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
+relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du
+corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
+Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
+ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un
+peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour
+un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
+d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un
+fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un
+grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
+_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
+piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
+_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
+appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables
+exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
+l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans
+les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers
+entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que
+_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
+intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous
+démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
+d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le
+second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
+l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets,
+et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
+de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul
+toute la nature.
+
+2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle
+métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses
+d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de
+la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de
+l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était
+plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
+et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les
+accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
+petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_
+qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la
+_triste vieillesse_, la _pâle mort_.
+
+3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des
+particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour
+composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux
+_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire
+remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
+partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
+abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties,
+l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et
+toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine
+_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
+_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots
+signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison
+entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
+abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
+vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la
+première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
+_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce
+dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde,
+le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce
+fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour
+l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
+l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
+matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia
+messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute,
+employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de
+mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé.
+Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de
+dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent
+réunies une métonymie et deux synecdoques,
+
+ _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
+
+n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les
+premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce
+qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
+n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
+cru voir l'effort de l'art.
+
+4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
+les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
+_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un
+grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la
+poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu
+la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne
+purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles
+ont été définies, des _récits véritables_.
+
+5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se
+réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont
+point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des
+écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se
+sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et
+que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens
+propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à
+mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
+abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les
+parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
+devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux
+erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
+prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui
+croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
+
+6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le
+résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les
+propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme
+nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique
+grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
+voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet
+pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait
+jointe_.
+
+7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres
+phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence
+antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour
+_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche
+superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou
+bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
+approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à
+sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.
+
+
+§. III. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage
+par les premières nations._
+
+Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge
+historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui
+s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur
+impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
+rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
+l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils
+ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec
+elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens
+attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou
+nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut
+nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la
+matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de
+l'antiquité.
+
+1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
+savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
+peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce
+conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous
+vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était
+destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même
+_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant
+ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient
+rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens
+rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même,
+Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement
+aristocratique qui avait précédé.[40]
+
+[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les
+Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été
+attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au
+principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui
+existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
+avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve
+(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué
+par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute
+sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès.
+Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république
+aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les
+Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
+réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux
+principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores.
+_Édition de_ 1730, _pag._ 209.]
+
+2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois
+relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui
+concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à
+Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à
+Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup
+d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien,
+tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
+contribuèrent à la majesté de l'empire.
+
+[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des
+institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du
+T._)]
+
+3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux
+Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été
+faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la
+défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus
+avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme
+l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres
+contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se
+mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans
+les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes.
+
+4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit
+être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
+Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des
+préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
+fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait
+donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
+exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus
+reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe
+les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
+ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
+chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
+il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes
+philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
+Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
+moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore,
+il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader:
+Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à
+l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
+d'Ésope.
+
+Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces
+préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le
+caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui
+attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
+moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_
+de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en
+forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens
+_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord
+_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
+furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous
+laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
+furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers
+héroïques et celui de la prose.
+
+5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
+les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
+Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les
+Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
+_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même
+métamorphose.
+
+
+§. IV. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
+donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
+médailles, des monnaies._
+
+Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique
+poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte,
+et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des
+lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
+compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
+dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses
+distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
+a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer
+l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de
+[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_);
+de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait
+être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
+côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et
+certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons
+articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les
+lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les
+lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons
+articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être
+uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui
+désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
+les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères
+poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en
+hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
+dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude
+des _paroles humaines_.
+
+[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques
+pages plus loin. (_N. du T._)]
+
+Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
+philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers
+hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur
+imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
+langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des
+rapports naturels avec les idées.[43]
+
+[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois
+fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique
+ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
+leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette
+langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la
+nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles
+(_Vico_).]
+
+En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la
+tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées,
+correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_
+écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux,
+des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue
+hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
+c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes
+héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer
+entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la
+vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent
+que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit
+Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
+dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois
+langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase
+proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant
+que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des
+hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le
+temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en
+devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la
+tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé
+les lois et les lettres_.
+
+À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les
+Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par
+analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis
+caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
+signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit
+_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et
+qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
+_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna
+d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs
+familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le
+prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et
+surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de
+Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt
+nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
+la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à
+Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les
+Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
+signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près
+l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
+_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que
+les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
+Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
+âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on
+désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote....
+Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner
+par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
+faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
+ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
+appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons
+voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du
+monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué
+d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est
+resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On
+continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner
+les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des
+immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord
+_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
+l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
+Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens
+Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_,
+puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est
+encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour
+dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
+les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
+_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans
+la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur
+vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne
+connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la
+lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec:
+sêmata].
+
+[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut
+un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des
+_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
+divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
+Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la
+civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
+du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands,
+_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
+_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
+de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté
+des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos
+jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations?
+(_Vico_).]
+
+Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités
+incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations
+païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
+qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_,
+qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent
+assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
+des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la
+_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
+l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
+comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
+_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la
+_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le
+_droit naturel des gens_.[45]
+
+[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
+_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord
+par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
+d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en
+bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
+qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes
+employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait
+assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_,
+ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement
+_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent
+indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
+eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.
+
+Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent
+employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes,
+perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
+connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
+Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres
+seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire
+souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
+pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
+les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
+souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une
+croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits,
+il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son
+ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la
+gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux
+actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus
+informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
+pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens,
+comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de
+l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi
+anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
+qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot
+_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de
+savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que
+dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé
+quelque figure, quelqu'emblème.
+
+Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés
+nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
+distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages
+publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit
+à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
+hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
+nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont
+_muettes_ l'une par rapport à l'autre.]
+
+Pour établir ces principes sur une base plus solide encore,
+nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes
+auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères
+d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce
+fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de
+s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens
+nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens;
+les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des
+Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
+Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
+fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la
+France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et
+autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
+comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
+
+1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
+langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la
+première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait
+mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
+l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
+_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_;
+plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
+dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
+dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il
+y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
+Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
+qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est
+inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.
+
+Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
+mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
+vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
+exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
+ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les
+Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
+pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
+même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève
+au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et
+des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les
+caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.
+
+[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots.
+Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la
+Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français
+trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
+mille. (_N. du T._)]
+
+2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par
+symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être
+rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et
+qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent
+être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
+ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du
+style poétique.
+
+Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
+et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
+l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
+citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
+de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
+écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus.
+Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux
+nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la
+langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_,
+puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge.
+En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld
+Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il
+florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers
+écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.
+
+3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu
+d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées,
+dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes
+inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de
+Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande
+nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à
+l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes
+inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au
+moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
+aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car
+c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont
+un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
+Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur
+alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues
+dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.
+
+La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec
+des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à
+l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de
+commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères
+n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les
+_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des
+Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les
+transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
+génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes
+géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur
+alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut
+croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens
+la _connaissance des lettres vulgaires_.
+
+[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous
+apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet
+des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant
+long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
+Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).]
+
+ * * *
+
+Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification
+des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été
+naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut
+l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus
+de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est
+aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse.
+Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets
+naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En
+général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les
+grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées
+confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
+purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en
+décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines
+articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans
+leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés
+contre Platon et Jamblique.
+
+Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de
+langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème,
+établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité
+des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
+variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les
+choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la
+_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est
+ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes
+pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont
+l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
+qu'il y a encore de nations.[48]
+
+[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la
+précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs
+de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière
+dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
+que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport
+de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
+son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même
+qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
+les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les
+Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante,
+reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une
+transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
+font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux
+barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà
+pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans
+l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]
+
+D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_,
+dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
+_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont
+les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées,
+et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
+continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le
+même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations
+_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
+linguarum harmoniâ_.
+
+De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
+langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les
+locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
+beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
+ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au
+contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont
+l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur
+obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
+donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un
+mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de
+traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
+dans leur signification.
+
+ * * *
+
+Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
+langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les
+dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux
+qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur
+nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
+espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans
+leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue
+_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la
+langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et
+composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères
+héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans
+Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
+à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait
+autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence
+nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
+_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité
+des fables.
+
+ * * *
+
+La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle
+nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les
+premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
+mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes,
+et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
+_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle
+échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms
+nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont
+les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent.
+La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
+langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_,
+également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se
+formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
+le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que
+l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers.
+Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
+
+Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
+n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se
+formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
+disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
+noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est
+de même des particules qui signifient des modifications. Mais les
+verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et
+de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point
+indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les
+philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
+ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
+souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les
+verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres,
+tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
+toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique;
+_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
+rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
+auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la
+morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes,
+dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_,
+_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.
+
+Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la
+nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les
+choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles;
+elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
+vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent
+environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
+organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
+À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces
+premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient
+encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
+dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment
+_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus
+raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius
+relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes
+d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
+préalablement aller aux écoles des philosophes.
+
+
+§. V. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour,
+du nombre, du chant et du vers._
+
+Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou
+_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en
+_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères
+vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la
+nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont
+se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les
+comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment
+les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les
+peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin
+par des accessoires emphatiques et même oiseux.
+
+Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des
+esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont
+pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets
+dans les idiots, et surtout dans les femmes.
+
+Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son
+verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres
+parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent
+moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.
+
+Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui
+l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les
+Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte,
+on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines
+_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci,
+lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.
+
+Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une
+loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui
+de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de
+l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la
+philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la
+prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique
+par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré,
+les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un
+seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises
+ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez
+toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée
+par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes,
+et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres
+auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette
+méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus
+d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite
+purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification
+vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et
+formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas
+maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait
+chercher en même temps celle des _langues_?
+
+Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,
+supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par
+prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils
+durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en
+chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que
+lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles
+passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les
+diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint
+naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par
+la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient
+une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de
+mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie
+italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la
+langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être
+syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les
+répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe
+qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de
+chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.
+J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de
+prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter
+d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les
+Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les
+Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par
+_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,
+c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les
+prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen
+âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose
+semble faite pour être chantée.
+
+[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent
+dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans
+l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière
+prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de
+diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]
+
+[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens
+d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la
+flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus
+grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes
+diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt
+mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]
+
+Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des
+_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était
+l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie.
+La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si
+le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer,
+comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent
+Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne
+les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la
+frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce
+qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce
+caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied.
+Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le
+dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de
+l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la
+prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença
+de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers
+iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent
+aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus
+rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces
+vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante:
+l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et
+les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous
+trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on
+assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et
+partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut
+appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon
+Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste
+Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_,
+qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus,
+nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de
+vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux
+vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers
+firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les
+vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui
+divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure,
+ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et
+Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la
+favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de
+Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques
+depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du
+quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de
+l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point
+l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs
+poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces
+orientales de l'empire grec.
+
+Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des
+colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot
+vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres
+par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de
+la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels
+furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu
+que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés
+appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont
+quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens
+monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des
+inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que
+celles de Lucius Emilius Regillus,
+
+ _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_
+
+et celle d'Acilius Glabrion,
+
+ _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._
+
+Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,
+on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers
+adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que
+Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:
+
+ _Deos caste adeunto.
+ Pietatem adhibento._
+
+De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron;
+les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium
+carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au
+rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions
+vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse
+Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux
+Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta
+en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).
+
+Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les
+Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les
+souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage,
+Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux
+nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains,
+et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement
+deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de
+toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors
+de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de
+Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en
+_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le
+premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé
+_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les
+historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus,
+Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers
+écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des
+_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des
+paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général,
+l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on
+traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout
+ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en
+comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un
+catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son
+_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a
+aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots
+entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots
+composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de
+composition dut être une propriété commune à toutes les langues
+primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et
+lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes.
+Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches
+sur la langue et la poésie allemande.[51]
+
+[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé
+dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de
+la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront
+d'étonnantes découvertes. (_Vico_).]
+
+Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune
+des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et
+avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons
+découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.
+
+
+§. VI. COROLLAIRES
+
+_Relatifs à la logique des esprits cultivés_.
+
+1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette
+_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous
+reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du
+langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils
+donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et
+remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les
+Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même
+chose.
+
+2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui
+conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les
+aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser,
+en les observant successivement, pour connaître dans son entier
+l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
+humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils
+unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou
+des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres
+poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_
+du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.
+
+Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la
+_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord
+les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits
+_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les
+premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les
+choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira,
+trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles
+qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été
+trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.
+Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;
+la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de
+la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous
+représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde
+des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous
+en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui
+compléta le système de la civilisation humaine.
+
+3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière
+singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première
+méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou
+_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle
+vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint
+Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope,
+antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour
+raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces
+exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit
+du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope
+vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut
+de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question.
+Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction,
+avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite
+comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge
+immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de
+Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite
+_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on
+peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait
+alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie
+humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les
+arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna
+le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées
+particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les
+idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant
+au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de
+nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop
+subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable
+pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi
+grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans
+son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de
+l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie
+expérimentale.
+
+[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa
+ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).]
+
+4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence
+l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute
+sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et
+les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois
+_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,
+qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles
+s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient
+incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant
+que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès
+du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la
+sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient
+été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de
+Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens
+exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les
+républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que
+les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples
+_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on
+reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être
+l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence:
+_legibus, non exemplis est judicandum_.
+
+[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même
+Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel
+jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris
+que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi
+n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou
+commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne
+se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait
+toujours en appeler. (_Vico_).]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI
+RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.
+
+
+La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine,
+en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant
+préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de
+raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur
+de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains
+les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils
+reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes
+aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables
+d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la
+conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la
+_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale
+poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était
+la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En
+effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère
+des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à
+les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en
+discourir.
+
+_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts
+par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_
+désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt
+qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie
+sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent
+plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands
+bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition
+vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices.
+Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les
+âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les
+satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun
+d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se
+proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_
+succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la
+pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés.
+Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite
+selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second
+principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la
+croyance à une Providence).
+
+Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première
+est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui
+avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_,
+les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et
+appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit
+vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un
+principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique
+de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la
+jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur
+qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours
+observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte
+violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans
+entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.
+
+Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces
+_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins
+après celui de Jupiter....
+
+ * * *
+
+Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers
+hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient
+donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le
+redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se
+mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que
+Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes
+de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état
+sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se
+contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,
+l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que
+nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la
+suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois
+_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant
+louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre,
+l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette
+religion sanguinaire.
+
+Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme
+produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
+humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande
+calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans
+(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
+coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le
+sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage
+chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce
+culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
+Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).
+
+[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe
+à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
+du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
+borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez
+les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
+haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs
+enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
+inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,
+condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
+combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]
+
+Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient
+répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
+nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la
+Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les
+retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.
+
+Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens
+Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_,
+où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées
+par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,
+_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
+l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la
+douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
+devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par
+les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette
+innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,
+frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
+imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré
+leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette
+superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire
+aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
+il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare
+qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées
+les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
+
+Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale
+divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.
+
+
+§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves
+ni serviteurs._
+
+Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
+vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins
+conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à
+l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord
+de _la première de ces deux éducations_.
+
+Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et
+les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être
+dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres
+membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé
+des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines
+les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon
+reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici
+que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la
+sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à
+obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en
+est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus
+heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères
+de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils
+seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs
+_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.
+
+[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
+anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les
+philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]
+
+[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les
+politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des
+gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur,
+ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté
+tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt
+éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore
+tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité
+grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la
+nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
+cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle
+où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut
+comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les
+hommes à un seul. (_Vico_).]
+
+Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des
+corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
+de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions
+sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans,
+et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence
+d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il
+leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
+supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur
+fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui
+couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps
+voisins du déluge....
+
+La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine,
+savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,
+laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance
+facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport
+avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social
+viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de
+sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles
+subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
+ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
+possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
+naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités
+périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
+campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
+des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et
+en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la
+Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des
+lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104
+le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
+premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
+Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
+celui de _forteresses_.
+
+Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société
+païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers
+fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique
+reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre
+assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations
+de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour
+_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les
+plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au
+sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
+plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
+illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
+pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les
+seconds les campagnes.
+
+C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les
+politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de
+l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites
+par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear],
+puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les
+Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les
+_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
+parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par
+des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
+comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et
+soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où
+_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux
+de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
+parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le
+Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose
+Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
+fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
+paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
+foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même
+au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des
+dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque
+année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre
+auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
+flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de
+la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
+
+ * * *
+
+L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_,
+résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.
+Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes
+humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze
+tables, _deivei parentum_...
+
+Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans
+ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées
+que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où
+elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète
+ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le
+démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_
+des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou
+_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.
+
+
+§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à
+l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était
+impossible._
+
+Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies
+qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et
+dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
+débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_
+dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux
+_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
+froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile
+dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce
+qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur
+protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui
+osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur
+naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous
+ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier
+genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les
+peuples de la terre, puisqu'ils surent également
+
+ _Parcere subjectis, et debellare superbos._
+
+Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits
+à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
+la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
+première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent
+dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur
+vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature
+servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une
+condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en
+travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
+analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les
+prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
+
+Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis
+que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
+reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
+servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
+dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
+barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de
+famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété
+absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux
+Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le
+rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
+les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à
+l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
+_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
+les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.
+
+Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_
+furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au
+long.
+
+ * * *
+
+Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses
+_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
+héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le
+rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait
+contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
+sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit
+entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
+fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
+moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre
+sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne
+assiégée.
+
+C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui
+se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
+_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
+pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés
+personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour
+cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
+(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
+dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares
+pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
+réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou
+_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
+propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
+
+ * * *
+
+Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en
+ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la
+Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom
+bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les
+biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes
+pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
+urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le
+titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.
+
+
+§. III. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
+parties._
+
+Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la
+vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de
+la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire
+_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les
+contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
+consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement
+soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens
+_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
+la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la
+garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans
+la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
+linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé,
+nous pouvons en inférer ce qui suit.
+
+I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
+_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait
+d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de
+terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_).
+Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de
+terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
+
+II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
+lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On
+doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain
+pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens
+territorial.
+
+III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les
+grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était
+_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_
+des Latins.
+
+IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
+anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats
+de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
+perpétuel, soit à temps.
+
+V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose
+est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des
+Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des
+peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_
+ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
+peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
+hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point
+aux jurisconsultes romains.
+
+VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de
+l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille
+s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des
+autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.
+
+VII. Pour la même raison, il n'y avait point de
+_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:
+_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre
+puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.
+
+VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit
+Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une
+telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
+produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en
+cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est
+aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne
+foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle
+ait été promise.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.
+
+
+§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus
+rigoureusement aristocratique._
+
+Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous
+la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres
+d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs
+seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
+terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
+fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de
+ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans.
+Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
+paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au
+contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de
+dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de
+leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà
+indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs
+avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette
+révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une
+telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps
+politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés,
+en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par
+sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot
+_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius,
+_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde
+bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit
+naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale
+gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et
+souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière
+égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils
+formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de
+rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine,
+ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt
+commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire
+_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_,
+se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
+tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection
+des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit
+dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
+lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les
+premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
+facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio,
+si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_.
+Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes
+n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
+On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu
+contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand
+conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi
+d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici
+_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
+tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent
+déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en
+explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne
+la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté
+d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour
+retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les
+deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
+l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
+chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
+aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où
+Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce
+qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant
+les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire
+capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
+rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_.
+
+[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de
+leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint
+entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son
+intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils
+pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la
+civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois
+ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours
+le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les
+mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient
+réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares
+peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien
+les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares
+n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens
+romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux
+nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout
+droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus
+conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la
+_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre
+côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs
+obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,
+en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples
+indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément
+les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]
+
+Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre
+comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies
+domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie.
+C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins
+qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement
+autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous
+souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute
+parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons
+démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne
+sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en
+embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre
+manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir
+domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des
+gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous
+avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire
+libres de toute charge publique ou particulière?
+
+Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du
+pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous
+le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans
+l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les
+comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire
+romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans
+la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les
+choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les
+premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de
+pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons
+dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des
+assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,
+comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les
+héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le
+châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance
+de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les
+Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la
+présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même
+de tous les premiers peuples barbares.
+
+D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou
+_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_
+de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des
+autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette
+dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des
+Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des
+premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette
+capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les
+grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui
+désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges
+publiques sans participer aux honneurs.
+
+Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui
+les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si
+l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens
+révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il
+y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs
+privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_
+des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des
+gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne
+jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles
+ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison
+qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent
+tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des
+champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent
+les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient
+aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis
+par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à
+un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les
+_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils
+arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze
+tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les
+nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils
+cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers
+étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même
+capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne
+pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni
+_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_,
+d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages
+solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à
+_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à
+partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état
+de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à
+s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia
+cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_,
+c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que
+ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les
+auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces
+auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège
+(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc
+demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel;
+cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage
+de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.
+Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité
+lui-même?
+
+
+§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
+éternels des fiefs._
+
+Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans
+nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois
+espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de
+_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes
+de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,
+en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de
+_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou
+_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_,
+_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou
+_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs
+terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques
+héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées
+s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres
+héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot.
+Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence,
+comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille,
+ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de
+cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à
+Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la
+Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de
+Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui
+qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de
+l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde
+une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent
+tous les évènemens au hasard_.
+
+En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles
+par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce
+qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et
+du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,
+lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond
+public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du
+droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne
+peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme
+dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la
+ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers.
+
+Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette
+formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs.
+Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc
+fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action
+_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la
+_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle
+que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine
+indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École).
+De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,
+signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions
+publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue
+jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans
+_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est
+patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant,
+le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se
+trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia
+Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans
+parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad
+populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......
+
+Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une
+_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi
+éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état
+des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens
+politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent
+maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance,
+entraînant une idée de stabilité).
+
+Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des
+_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la
+_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le
+vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant
+les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait
+le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne
+interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,
+citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se
+composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les
+_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux
+plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58]
+
+[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres
+occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane,
+Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient
+des actions _héroïques_. (_Vico_).]
+
+
+§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_
+(_ærarium_, chez les Romains).
+
+Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance
+que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient
+d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à
+Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.
+
+Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des
+nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs;
+au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du
+peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui
+auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ
+quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,
+rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre
+peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens
+paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à
+chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans
+la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans
+l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de
+présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette
+institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius,
+lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur
+propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui
+devint, avec le temps, le principe de la démocratie.
+
+L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des
+révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le
+surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant
+que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs,
+chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient
+selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé
+entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens
+riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en
+voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est
+ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie
+dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée
+d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde
+la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se
+plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par
+toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59]
+
+[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une
+république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]
+
+Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva
+que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de
+_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_.
+Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens
+romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium
+optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine
+par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne
+signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé
+sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le
+maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté
+de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se
+maintient par la seule possession.
+
+Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui
+dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le
+royaume de France, dont les provinces furent alors autant de
+souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
+biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune
+charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par
+confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et
+cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges
+publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient
+le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par
+concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des
+taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi
+de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec
+le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le
+_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou
+_ærarium_.
+
+
+§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._
+
+Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère,
+[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par
+curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs
+comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),
+de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés
+de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient
+seuls aux comices _curiata_.
+
+[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,
+qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,
+tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du
+latin _curia_. (_Vico_).]
+
+Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs
+biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_,
+les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent,
+selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le
+_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme
+sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à
+_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un
+citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au
+contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le
+citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela
+_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple
+romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires
+publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_.
+Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur
+les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps
+n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées
+devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de
+l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus].
+Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies,
+où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées
+des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées
+commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les
+considérant comme _sacrées_.
+
+
+§. V. COROLLAIRE.
+
+_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le
+droit naturel des gens_.
+
+En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le
+gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement
+_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une
+admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence
+conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait,
+lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la
+religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils
+occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de
+tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au
+sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des
+lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois
+circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la
+religion qui les détermina à former une union régulière et aussi
+durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le
+pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils
+se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés
+politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux
+_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous
+avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de
+nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir,
+les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne
+pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces
+premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
+conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans,
+les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement,
+les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester
+long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état
+sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant
+encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce
+que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette
+forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le
+but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux
+que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun
+dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien
+social, qu'on appelle _république_.
+
+Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le
+chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les
+moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,
+rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux
+quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du
+monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la
+_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas
+humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont
+pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où
+les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler,
+n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les
+religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et
+les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
+choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même
+qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres,
+capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces
+langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de
+leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils
+donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de
+même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles
+n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée
+comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut
+une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de
+simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_.
+Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y
+doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
+que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des
+métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y
+commander, et le _corps_ toujours servir.
+
+Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en
+faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable,
+avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une
+religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé
+l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent
+ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les
+républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit
+naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en
+_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille
+qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation
+particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi
+sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils
+entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement
+aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit
+des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine
+des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines.
+Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine
+investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et
+ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une
+nation supérieure exercera ce droit pour lui.
+
+
+§. VI. _Suite de la politique héroïque._
+
+Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses
+navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la
+continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes
+des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut
+naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à
+cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les
+nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une
+nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira
+la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous
+avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les
+premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en
+explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates
+empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà
+pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler
+la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les
+barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en
+ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
+
+Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la
+forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de
+Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles
+des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous
+y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval
+ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau
+furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est
+l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_
+des îles de la mer Égée.
+
+Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand
+honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la
+barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de
+seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les
+associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus,
+c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces
+de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si
+éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez
+lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître
+infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples
+qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette
+coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus
+policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux
+Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point
+passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si
+l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains
+n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons
+les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,
+pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces
+mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la
+côte d'Afrique opposée à l'Europe.
+
+[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en
+_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè.
+(_Vico_).]
+
+Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère
+inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus
+haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et
+ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus
+éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite
+nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne
+Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_
+étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les
+voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
+réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_,
+en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous
+retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre
+desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
+passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna
+auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les
+peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont
+obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
+
+[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou
+arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te
+êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi
+palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs
+erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to
+ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]]
+
+[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_
+dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à
+ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens
+du _peregrinus_. (_Vico_).]
+
+Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre
+leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos],
+tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des
+peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live,
+de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,
+_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire
+que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé
+réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action
+d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient
+plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais
+son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de
+convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée
+par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que
+les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels
+que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la
+barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient
+eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les
+peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi
+considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur
+d'Horace.
+
+[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand
+Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor
+auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les
+Albains. (_Vico_).]
+
+Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent,
+chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini
+pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les
+cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66]
+
+[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la
+dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on
+se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux,
+les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les
+_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on
+connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,
+_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.
+Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_.
+(_Vico_).]
+
+[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le
+nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du
+peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute
+la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée
+contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,
+étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné
+originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de
+ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la
+_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui
+d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]
+
+Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement
+pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi
+l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait
+que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement
+pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus
+belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant
+pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de
+fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la
+résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et
+ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur
+de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que
+cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même
+confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il
+n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus:
+_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.
+Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva
+si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.
+
+Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps
+héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se
+faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui
+gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens
+et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités
+héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte
+dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle
+était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle
+des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de
+leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé
+lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge
+combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la
+chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette
+suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les
+plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de
+plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam
+principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales.
+L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots
+employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_,
+_tenere_, _possidere_.
+
+
+§. VII. COROLLAIRES
+
+_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue
+monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée
+Junius Brutus._
+
+En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des
+Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que
+la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que,
+depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens
+partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le
+peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre
+que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès
+l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis
+que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est
+confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà
+une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui
+ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages
+solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de
+Romulus.
+
+Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers
+temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce
+qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges
+antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et
+_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était
+_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une
+_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.
+
+Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant
+l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il
+n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop
+sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses
+principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne
+diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ
+potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une
+aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de
+même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse
+contester le caractère aristocratique de la constitution
+lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on
+sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets
+à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les
+consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à
+mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc
+à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la
+_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière
+aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses
+maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des
+Tarquins.
+
+Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans
+l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces
+causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la
+royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la
+liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il
+faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de
+Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus
+policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis
+que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
+leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait
+ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne
+présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et
+qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous
+avons établi sur les antiquités romaines.
+
+[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette
+époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière,
+comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique;
+c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de
+certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les
+trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table
+chronologique._ (_Vico_).]
+
+
+§. VIII. COROLLAIRE
+
+_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._
+
+D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus,
+l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter
+ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus
+de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés
+par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et
+_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les
+plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par
+le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans
+l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits
+éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice
+raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée
+de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain;
+enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois
+erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps
+anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur
+appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité
+dans toutes les sociétés du monde.
+
+Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le
+représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les
+philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_
+quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que,
+sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel
+accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je
+t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai
+lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de
+pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure
+particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter
+de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne
+rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que
+fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous
+les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que
+Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble
+_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par
+Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux
+vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros
+qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec:
+amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu
+héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce
+qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros
+_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous
+les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la
+délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient
+consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au
+moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers
+errans.
+
+Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si
+l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les
+_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la
+_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre
+Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste
+(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des
+rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la
+liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie
+Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu
+l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un
+fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées;
+ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,
+et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par
+respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la
+plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens?
+Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par
+des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour
+l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les
+débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des
+esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi
+agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur
+du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius
+qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce,
+eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde,
+eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager
+le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores;
+Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche
+Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se
+tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature
+supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la
+multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit
+se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée
+des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec
+tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?
+cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité?
+
+Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous
+expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les
+suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous
+avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples
+héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les
+Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens
+battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent
+jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des
+modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à
+l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels
+peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains
+conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient
+_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,
+auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les
+peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs
+maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste
+traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et
+d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme
+apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un
+aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.
+C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs
+romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les
+femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire
+de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs
+sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille
+_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes,
+des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et
+d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du
+luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres
+sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles
+guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_;
+les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent
+non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après
+toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des
+aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui
+soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de
+nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de
+nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans
+la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur
+leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils
+entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui
+donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_).
+
+Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature
+morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
+lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour
+des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui
+ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques
+populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère
+bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les
+souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les
+poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas
+d'espérer un tel bienfait du ciel.
+
+Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers
+peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme
+romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_
+encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à
+l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de
+_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
+
+
+Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
+logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second
+rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à
+la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour
+traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en
+dérivent.
+
+
+§. I. _De la physiologie poétique._
+
+Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent
+dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute
+ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le
+confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
+premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
+Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
+mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée
+d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_
+c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens
+que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
+
+Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux
+_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les
+réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
+parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
+articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
+chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_,
+robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes
+propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils
+prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
+parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils
+prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
+dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est
+dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie
+[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire
+_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on
+dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
+ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils
+appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
+périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une
+expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de
+notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc
+des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les
+Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
+sang abondant et pur.
+
+Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes
+théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
+fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la
+phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour
+naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
+pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
+être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
+physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une
+expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les
+Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle,
+_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
+est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
+son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
+L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
+premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la
+seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
+du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté.
+Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
+dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme
+(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu
+inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
+quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe
+supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
+appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils
+pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie
+par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les
+idées nous viennent de Dieu_.
+
+Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps,
+_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient
+toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes
+d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les
+Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le
+retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour
+_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
+_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
+n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose
+que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces
+premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
+d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a
+aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
+les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes
+d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
+l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le
+corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de
+l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
+_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous
+l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la
+_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère
+des muses_, c'est-à-dire des arts.
+
+En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
+importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
+dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
+comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers
+nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait,
+particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement
+dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque
+nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions
+poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle
+de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées
+pour leurs singuliers.
+
+[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de
+généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
+entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne
+pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées
+(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui
+qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait
+sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
+le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
+présence de l'objet aimé,
+
+ _Ille mi par esse deo videtur_,
+ Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....
+
+la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que
+l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même;
+c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:
+
+ _Vitam deorum adepti sumus_,
+ Nous avons atteint la félicité des dieux.
+
+ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le
+singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à
+plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le
+sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et
+l'appropriant à celui qui l'éprouve,
+
+ _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
+
+Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des
+philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
+et _froide poésie_.]
+
+Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et
+au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
+l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
+dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
+Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie
+de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était
+entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de
+toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
+
+Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient
+leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant,
+versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
+pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient
+agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages
+_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
+_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient
+que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_
+s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils
+fussent souvent faux dans leur _matière_.
+
+
+§. II. COROLLAIRE
+
+_Relatif aux descriptions héroïques._
+
+Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire
+tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq
+sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la
+force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
+exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
+entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
+oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils
+disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien
+_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que
+les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même
+que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre,
+ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
+lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
+le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours
+par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_.
+_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps
+nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour
+_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
+nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la
+doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils
+disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses
+douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
+dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle
+métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
+usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
+
+Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme
+pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à
+ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
+état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus
+actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
+lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté
+prévoyante protégerait le corps à son tour.
+
+On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions
+héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si
+frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter,
+bien loin de les égaler.
+
+
+§. III. COROLLAIRE
+
+_Relatif aux moeurs héroïques._
+
+De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_,
+durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous
+allons esquisser.
+
+Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus
+haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné,
+d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils
+étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
+_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_,
+selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
+contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de
+nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais
+qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les
+avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même
+_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de
+dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels
+qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs.
+Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa
+Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
+entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de
+grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une
+conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.
+
+L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui
+vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables
+nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées
+avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les
+premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs
+des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
+tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit
+pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un
+sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour
+reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
+guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
+
+Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et
+les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.
+
+
+Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
+les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_
+en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux
+du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires
+(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
+_medioxumi_).
+
+Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les
+choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec:
+mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
+theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
+appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel
+désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés
+_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
+poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
+que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du
+ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
+dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
+d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses
+épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des
+_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture.
+
+La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
+Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans
+l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
+Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les
+dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu
+convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
+_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si
+l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait
+concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que
+s'en était faite l'Homère de l'Iliade.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.
+
+
+_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves
+physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis
+chez toutes les nations païennes._
+
+La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus,
+et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures,
+obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans
+l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les
+héros_.
+
+Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois
+vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II.
+Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux
+Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du
+pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens,
+portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient
+dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent
+_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la
+nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
+étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
+liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le
+second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les
+planètes plus grandes que les étoiles fixes_.
+
+Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations
+païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium,
+l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les
+planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les
+dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux
+constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les
+héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles;
+et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même
+facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs
+caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_,
+ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
+_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en
+partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
+écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.
+
+
+Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens
+conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
+tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs
+[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
+comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
+commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est
+en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
+occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet,
+ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
+firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
+indiquer d'_années_....
+
+Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces
+d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être
+remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les
+origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant
+Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_
+de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où
+l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition
+que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et
+surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
+du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes
+sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à
+l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être
+unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
+dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses
+errantes des héros qui durent en être l'occasion.
+
+
+CANON CHRONOLOGIQUE
+
+_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle,
+antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._
+
+ Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
+ enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la
+ terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le
+ reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
+ chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des
+ sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses
+ vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf
+ siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par
+ le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
+ fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés
+ s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du
+ premier _âge_, les peuples descendent plus près de la
+ mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans
+ depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_
+ jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer
+ s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend
+ deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les
+ courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie
+ et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est
+ alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la
+ Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour
+ passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la
+ navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de
+ la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps
+ héroïques de la Grèce.
+
+ Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en
+ montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux
+ jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de
+ l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens
+ durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula
+ depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie
+ assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
+ compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda
+ aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
+ Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les
+ révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous
+ avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie
+ par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier
+ des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)
+
+ Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir
+ besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les
+ faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
+ que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
+ pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.
+
+ * * *
+
+ De cette manière l'étude du _développement de la civilisation
+ humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
+ chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point
+ même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
+ chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce
+ que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la
+ muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
+ Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
+ d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte
+ dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les
+ étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité
+ de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
+ en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant
+ diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les
+ libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
+ d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que
+ la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour
+ mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
+ à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
+ partie principale elles furent nommées avec propriété
+ _géométrie_.
+
+ C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur
+ science au point même où commence le sujet qui lui est propre.
+ Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être
+ connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait
+ leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui
+ avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les
+ constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
+ succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu
+ impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà
+ pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour
+ éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de
+ l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.
+
+
+La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
+n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_.
+En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
+aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
+véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues
+et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et
+dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des
+proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
+répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce
+qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
+géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont
+point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans
+des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de
+leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux
+isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_.
+
+C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord
+la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
+appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_
+ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
+Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du
+_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières
+relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les
+_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils
+durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.
+
+D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la
+Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut
+passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
+ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à
+l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce
+nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils
+appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur
+laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant
+l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_.
+Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la
+_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
+_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à
+eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite,
+en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
+Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler
+_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure
+qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
+Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première
+Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace
+Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont
+évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
+Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
+d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
+qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
+que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que
+le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que
+Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
+célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou
+Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de
+l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
+ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays
+est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient
+d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère
+avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils
+arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite,
+et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre
+comme une grande île.[69][70]
+
+[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier
+_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par
+exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
+longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient
+placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé
+l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à
+cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les
+habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
+aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de
+situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point
+croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
+lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour
+voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu
+le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de
+Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins
+de la Grèce.
+
+Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de
+grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on
+éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
+être placés d'abord dans l'_orient_ même.
+
+Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans
+celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré,
+puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près
+_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_.
+L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
+la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à
+toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée
+lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont;
+ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette
+mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où
+Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de
+l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé
+_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce
+nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie
+de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de
+Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville
+grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première
+_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une
+sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en
+course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la
+mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.
+
+Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
+nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la
+guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa
+destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et
+des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant
+retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs
+des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils
+placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
+qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
+chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
+il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
+Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
+Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
+autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les
+Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère
+poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre
+l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
+_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son
+compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_,
+_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les
+_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce
+qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
+observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps
+qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_,
+c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
+
+Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_
+dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées
+aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât
+la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium
+une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité,
+laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
+nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
+plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
+ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
+Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été
+ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
+Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
+modernes_, et non pas _des anciennes_.
+
+Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la
+Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
+_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples
+encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à
+mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour
+_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et
+leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent
+leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
+_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité
+des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner
+l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les
+traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance;
+ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé
+par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie;
+ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour
+lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et
+changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de
+l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses
+étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
+langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues
+étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
+d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
+désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine
+plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
+que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les
+Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne
+savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils
+l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes
+_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
+point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans,
+ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
+de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant
+remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de
+pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
+langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
+rusé_.
+
+Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens
+d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne
+savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
+contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue
+navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
+tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
+quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
+tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros,
+_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
+Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
+ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de
+poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa
+postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée
+par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de
+Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce
+qui venait de la Grèce.
+
+Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
+cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du
+droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à
+Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique,
+on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
+avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
+erré sur mer.]
+
+[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le
+nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à
+travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et
+de leurs moeurs. (_Vico_).]
+
+[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
+_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il
+nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que
+nous avions à dire de la _sagesse poétique_.
+
+Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées
+par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par
+les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom
+d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_,
+et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
+s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel
+s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
+limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le
+rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce
+sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit
+l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum
+bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
+sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
+complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où
+Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de
+limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne
+géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par
+l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient
+le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait
+donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
+Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des
+malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
+dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper
+aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans
+les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils
+étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
+civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
+
+Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
+_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni
+hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent
+immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot.
+Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent
+poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y
+réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
+sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en
+ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
+_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine:
+[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la
+personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les
+premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux
+Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons
+parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
+lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint
+certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des
+entrailles des victimes immolées devant les autels.
+
+D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule,
+c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder
+Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
+d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé
+dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
+général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les
+anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
+nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
+géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de
+l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement
+en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
+en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
+Transilvanie à plusieurs cités.
+
+C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si
+uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les
+usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
+courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
+celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
+_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit
+_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était
+une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
+repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la
+défense des _aræ_. (_Vico_).]
+
+
+
+
+CONCLUSION DE CE LIVRE.
+
+
+Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques
+éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui
+_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations
+et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II.
+L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition
+vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration,
+_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme
+législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_.
+Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité,
+elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans
+les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans
+l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la
+science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
+en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait
+marqué d'avance les principes de la science moderne, que les
+_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_,
+et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
+dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes
+théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
+_de la sagesse humaine_.
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de
+la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à
+celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque,
+et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
+1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus
+de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu
+raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par
+conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole
+du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
+
+
+_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE.
+_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs
+barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un
+philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles
+moeurs._
+
+
+_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
+les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales
+de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
+revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
+quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._
+
+
+_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages
+indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à
+croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et
+continués pendant plusieurs âges._
+
+
+_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE
+PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a
+peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt
+des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la
+comédie et la tragédie._
+
+
+_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
+_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart
+des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au
+second livre, sur l'origine de la poésie._
+
+
+_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._
+_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on
+s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les
+deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
+considéré chez les Grecs._
+
+
+_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
+_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que
+la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
+d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir
+prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la
+_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda
+_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été
+suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par
+Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé
+est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit
+pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été
+philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un
+ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
+
+
+Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre
+les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de
+ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
+moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
+Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la
+grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec
+laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le
+roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve,
+blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
+pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
+_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
+faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance
+vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement
+l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le
+héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes
+vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans
+les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et
+des vautours_.
+
+[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
+abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit
+des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels
+on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde.
+(_Vico_).]
+
+Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du
+vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il
+n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
+pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
+dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les
+voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le
+peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars,
+en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
+Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
+premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de
+_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de
+comédie.
+
+Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du
+général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à
+restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu,
+pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle?
+Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir
+son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_
+qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce
+héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses
+guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que
+la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici
+regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
+l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous
+venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
+sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans
+la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet
+éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
+caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
+civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à
+la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a
+voulu peindre.
+
+Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
+ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de
+s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger
+s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus
+sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
+qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux
+entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
+le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable,
+n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé
+par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_
+auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_
+n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
+avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les
+plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières
+bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade.
+La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse
+philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
+_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer
+les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un
+calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se
+rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
+contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et
+s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le
+sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et
+tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
+déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
+prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui
+est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs,
+pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un
+mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
+oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
+généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport
+d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
+Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
+faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
+Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le
+ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de
+Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de
+Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur
+son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
+altérées de vengeance.
+
+[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté
+que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
+l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut
+interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
+de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les
+_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans
+Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
+Dante.]
+
+Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un
+esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière
+raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons
+pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
+
+Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces
+caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique
+souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient
+appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la
+nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme
+des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
+_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
+Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_.
+
+Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
+le VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA PATRIE D'HOMÈRE.
+
+
+Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir
+donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie
+dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une
+peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
+d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre
+Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter
+ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous
+employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère
+lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme
+_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
+effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation
+grecque.
+
+L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties
+occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux
+justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens,
+maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé,
+pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
+_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le
+conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y
+avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec
+(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de
+l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car
+l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où
+naquit sans doute le dernier_.
+
+On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient
+les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du
+même auteur_.
+
+Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit
+Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée
+_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
+nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.
+
+
+L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de
+ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les
+_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de
+fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé,
+comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
+_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique
+naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
+conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
+fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les
+superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
+dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font
+mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux
+_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité
+de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le
+faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la
+Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
+de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
+de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses
+amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail
+ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char
+sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de
+Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut
+ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale
+aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une
+sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7.
+Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs
+grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les
+recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
+_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à
+Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de
+_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
+le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74].
+Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
+exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile
+nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir
+avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère
+nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine
+mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses
+comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
+habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope,
+il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
+des mers abondantes en poissons qui font les délices des
+festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_;
+les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui
+prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait
+en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_.
+
+[Note 73:
+
+ . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
+ poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
+ chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
+
+[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
+appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les
+autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
+victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches.
+Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
+Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des
+corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent
+des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en
+conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par
+les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république;
+_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue
+lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait
+avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action
+qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]
+
+En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
+dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de
+Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère
+_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de
+quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
+pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et
+l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de
+Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs;
+mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était
+depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs
+aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près
+comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
+n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et
+qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la
+Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après
+les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.
+
+Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
+délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions
+tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue
+à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
+d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant
+immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été
+travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
+Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE
+ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.
+
+
+L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère,
+et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous
+font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme
+tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux
+observations.
+
+1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile
+d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux
+poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum
+carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour
+la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent
+tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de
+jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur,
+que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité
+des Grecs dans la comédie. (Quintilien).
+
+2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les
+critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le
+plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
+héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_
+dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
+
+La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les
+recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
+engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de
+cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
+l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment
+dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute
+l'essence de la poésie.
+
+1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre
+sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua
+Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des
+Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_,
+dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet
+de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette
+philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres
+comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à
+frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
+qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.
+
+2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les
+_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_,
+toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
+actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur
+atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
+au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
+sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus
+d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels
+vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère
+est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères
+poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité,
+se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi
+fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À
+chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les
+_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque
+caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est
+le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités
+propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent
+de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui
+s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse,
+principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits
+distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la
+dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver
+l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait
+que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces
+deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait
+assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
+rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages
+d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur
+conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_,
+d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la
+_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes
+imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là
+deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime
+poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
+la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères
+héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par
+conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils
+empruntent à ces caractères si renommés.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
+HOMÈRE.
+
+
+1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à
+consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
+sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
+ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du
+vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu
+cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour
+trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait
+combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant
+certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_
+dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des
+récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
+a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
+plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à
+leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un
+effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept
+sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second
+livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et
+_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des
+_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
+incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en
+conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser
+commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus
+profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre
+toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote
+dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée
+particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa
+nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer
+ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_
+par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs
+et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus
+grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge,
+nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de
+la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de
+son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
+en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins
+chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome.
+Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes
+latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
+chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps
+s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste,
+nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de
+leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de
+ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
+que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a
+représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits
+historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens
+de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
+personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de
+l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
+que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a
+pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans
+ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne
+sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
+les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
+attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les
+plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de
+l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des
+hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à
+l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_
+des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la
+_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle,
+déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
+_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public
+moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les
+sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
+supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des
+aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
+cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des
+_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées,
+ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de
+la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
+dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au
+commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer
+comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré
+merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi
+par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et
+quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore
+été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
+peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans
+_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités,
+toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
+pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi
+fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés
+appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine
+et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_
+(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour
+feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
+_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les
+objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le
+_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
+des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes
+théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les
+_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
+Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et
+Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
+nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
+d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_.
+C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La
+_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y
+plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux
+_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12.
+En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique,
+peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la
+_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
+la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux
+peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son
+cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
+grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère
+n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_.
+Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques
+d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges
+qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime
+de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II,
+page 225.
+
+Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
+(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et
+_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
+_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
+l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le
+_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
+_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_;
+ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des
+nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières
+nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
+telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel
+_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent
+_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_
+dont se composaient ces peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE
+HOMÈRE.
+
+
+1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
+profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
+communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
+les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
+temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite
+par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi
+par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait
+donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en
+hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_;
+les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux
+_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la
+Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche
+tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens
+_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens
+_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
+raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un
+chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute
+autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
+chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi
+dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits.
+(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en
+ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les
+foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
+rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que
+_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
+dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un
+sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
+[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_
+ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
+l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi
+forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère,
+qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les
+fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes
+d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que
+ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
+poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des
+deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces
+poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des
+Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les
+Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les
+Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps
+de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent
+long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte
+tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère
+auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des
+Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette
+écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de
+rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]
+
+[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits
+ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les
+chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans
+avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.
+
+On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode
+comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire
+fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au
+retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que
+les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec:
+kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les
+jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en
+cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par
+l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
+leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma
+enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme
+un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
+dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère.
+
+Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
+laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en
+_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_;
+nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).]
+
+Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de
+l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
+l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le
+fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque
+_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de
+cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
+variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions
+hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
+peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
+patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
+_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend
+qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa
+l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui
+semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
+prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
+particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
+circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
+doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque,
+et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle
+l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de
+belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_,
+et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros]
+dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours
+aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un
+_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de
+Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la
+même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la
+Grèce en chantant ses poèmes_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
+
+Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire
+qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à
+l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les
+plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il
+ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_,
+nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être
+idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont
+parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
+dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de
+la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.
+
+
+§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que
+l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
+nécessité._
+
+--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire
+que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir
+donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen,
+c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité
+d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans
+la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de
+Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
+ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des
+rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec:
+homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens
+qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes
+homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
+partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette
+manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans
+celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
+sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont
+ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle
+devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_
+composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être
+refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait
+alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la
+jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
+d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse,
+ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les
+voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans
+de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des
+moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé
+Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les
+divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans
+l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas
+attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme
+le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
+moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter?
+Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps
+celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la
+Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
+que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui
+régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère,
+disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
+justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
+particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des
+moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
+de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin
+d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre
+les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
+fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est
+dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
+assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation
+grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a
+tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples
+grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu
+seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote),
+_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable
+éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
+morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
+le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
+qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de
+cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la
+mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance
+d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni
+la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard,
+n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6.
+Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois
+titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de
+la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la
+_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois
+titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici.
+Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation
+grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été
+fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
+démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de
+cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père
+des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_,
+tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
+Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par
+plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les
+nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride,
+Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
+la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons
+démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point
+leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y
+rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement
+aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la
+métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de
+les expliquer.
+
+
+§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales
+sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez
+les Grecs._
+
+Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir
+été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
+Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées
+les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des
+_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_.
+On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient
+passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
+naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes
+d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y
+a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de
+la Grèce_.
+
+
+
+
+APPENDICE.
+
+_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._
+
+ Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu
+ trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les
+ chants desquels les fables étaient encore des histoires
+ véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes
+ héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin
+ l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues.
+ Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant
+ la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
+ tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_.
+
+ Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
+ l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
+ Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
+ disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
+ introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
+ _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
+ des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des
+ _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_
+ distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut
+ représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
+ qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte
+ qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre
+ côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la
+ tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à
+ Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
+ sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
+ proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été
+ fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
+ excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge
+ Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les
+ _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
+ de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
+
+ Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut
+ deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
+ anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
+ l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue
+ à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les
+ premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte
+ d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres
+ saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_
+ danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été
+ une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
+ hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement
+ religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les
+ prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
+ poésies que des hymnes.
+
+ Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne
+ célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes
+ lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur
+ sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les
+ nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui
+ écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;
+ le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir
+ après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu,
+ succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque
+ éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un
+ peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même
+ Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et
+ chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque
+ où les moeurs se sont adoucies et amollies.
+
+[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre
+l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en
+vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez
+les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première
+satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace
+commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).]
+
+ Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la
+ route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties
+ différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des
+ vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des
+ satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement
+ consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les
+ cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à
+ s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un
+ choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère
+ originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,
+ parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur
+ les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la
+ liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,
+ comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_
+ appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_
+ signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers
+ alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait
+ paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et
+ dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle
+ resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
+
+[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la
+vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).]
+
+[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son
+nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos],
+qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]
+
+[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont
+encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).]
+
+[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des
+matières diverses. (_Vico_).]
+
+ Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la
+ tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs
+ d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille
+ comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits
+ sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait
+ naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui
+ nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la
+ _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le
+ père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de
+ simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est
+ précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée,
+ qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors
+ on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le
+ choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de
+ choses _publiques_.
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant
+quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_
+sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur
+celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute
+historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge
+des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire
+idéale _indiquée dans les axiomes._
+
+
+_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE
+DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II.
+Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et
+intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par
+le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V.
+Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou
+monarchique._
+
+
+_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et
+caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._
+
+
+_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE
+RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des
+Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
+divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée
+rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est
+l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété;
+autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine,
+connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord
+avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse
+politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à
+l'histoire fondamentale du droit romain._
+
+
+_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et
+duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en
+est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux
+formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II.
+Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_
+(sectæ temporum).
+
+
+_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux
+aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des
+limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres
+politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives
+prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal
+entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
+les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§.
+_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère
+selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur
+ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._
+
+
+_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont
+chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de
+l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état
+aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle
+que les nations terminent leur carrière politique par la
+monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les
+gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu
+aristocratiques._
+
+
+_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que
+l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques
+étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué
+l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._
+
+Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
+législation._
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS
+NATURELS, DE GOUVERNEMENS.
+
+
+§. I. _Introduction_.
+
+Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science
+nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la
+_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_
+que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons
+trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce,
+comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de
+faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur
+tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons
+dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans
+les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les
+nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs
+moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES,
+_divin, héroïque et humain_.
+
+Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit
+enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de
+_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces
+moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui
+donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà
+entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et
+gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de
+_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois
+espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de
+_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et
+suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités
+d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
+rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la
+religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui
+donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.
+
+Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs
+endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent
+dans le cours des affaires humaines.
+
+
+§. II. _Trois espèces de natures._
+
+Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus
+forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut
+_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;
+elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon
+l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des
+_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes
+les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses
+dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était
+_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur
+inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits
+eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche
+indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.)
+
+La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient
+eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout
+à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;
+c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce
+n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par
+cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans
+cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se
+réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans
+dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.
+
+Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par
+cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît
+pour lois la conscience, la raison, le devoir.
+
+
+§. III. _Trois sortes de moeurs._
+
+Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de
+_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine
+échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes
+_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous
+représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_;
+elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans
+l'accomplissement des devoirs civils.
+
+
+§. IV. _Trois espèces de droits naturels._
+
+_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou
+l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur
+appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.
+
+_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée
+d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,
+lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes
+pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples
+naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance
+religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables
+encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison
+par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune
+amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est
+le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.
+
+En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine
+entièrement développée.
+
+
+§. V. _Trois espèces de gouvernemens._
+
+_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les
+hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut
+l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous
+fasse connaître.
+
+_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_
+répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,
+puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus
+d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent
+répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à
+Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent
+dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie.
+Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du
+caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux
+assemblées publiques.
+
+_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature
+intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans
+l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent
+libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel
+la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de
+la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des
+mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève
+au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.
+
+
+§. I. _Trois espèces de langues_.
+
+_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées,
+des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta
+legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une
+telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà
+dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_.
+Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne
+pouvaient encore articuler.
+
+La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le
+_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la
+discipline militaire.
+
+La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes
+les nations.
+
+
+§. II. _Trois espèces de caractères._
+
+_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à
+leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères.
+À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon
+tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une
+propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle
+est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions
+générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines
+images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces
+particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter
+le langage de l'école, des _universaux poétiques_.
+
+_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des
+_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces
+d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille
+tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils
+des sages.[81]
+
+[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les
+_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_,
+ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place
+à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que
+vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la
+nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus
+haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers
+genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).]
+
+Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les
+langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres
+relativement aux expressions particulières dont se composaient les
+langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes
+d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille
+caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore
+aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de
+l'alphabet.
+
+[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase
+héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la
+langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_.
+(_Vico_).]
+
+Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le
+vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du
+peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le
+peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré
+malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens
+qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples
+cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur
+puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par
+lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement
+favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est
+une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement
+la monarchie.[83]
+
+[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome
+à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et
+auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES
+RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.
+
+
+§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._
+
+_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens
+étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des
+mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la
+_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes
+théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie
+_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce
+mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette
+sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des
+cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains
+conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez
+eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les
+cérémonies requises avaient été accomplies.
+
+La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de
+garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse
+d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se
+propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des
+jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le
+droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
+consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
+cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de
+point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il
+en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains.
+
+La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur
+conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les
+lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette
+jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_,
+c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie.
+La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie,
+s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise
+les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle
+de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée.
+(axiomes 9 et 10).
+
+
+§. II. _Trois espèces d'autorités._
+
+La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications;
+comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième,
+l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules
+solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_,
+laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des
+hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par
+une prudence singulière dans la pratique.
+
+À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques.
+
+Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans
+ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_;
+_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un
+_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété
+comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui
+appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats
+souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce
+qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple.
+
+Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la
+liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de
+tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires
+légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple
+de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne
+résultât quelque dommage public de son peu de lumières.
+
+Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de
+tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que
+donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les
+jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de
+conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un
+monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été
+conseillé par le sénat.
+
+
+§. III. _Trois espèces de raisons._
+
+La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et
+dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et
+aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à
+l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par
+le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé
+aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les
+Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_
+par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels
+qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.
+Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une
+même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à
+la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où
+les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_,
+permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se
+gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En
+effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point
+la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient
+_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils
+impénétrables de la Providence.
+
+La seconde sorte de raison fut la _raison d'état_, appelée par les
+Romains _civilis æquitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est
+point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité
+naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris
+par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de
+la société_. Telle fut la sagesse des sénats _héroïques_, et
+particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où
+l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le
+peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut
+lieu jusqu'au tribunal des Gracques.
+
+
+§. IV. COROLLAIRE.
+
+_Relatif à la sagesse politique des anciens Romains._
+
+Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de
+répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation,
+ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le
+plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre
+d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement_.
+
+Par un effet des mêmes causes qui firent l'_héroïsme_ des premiers
+peuples, les anciens Romains qui ont été _les héros du monde_, se sont
+montrés naturellement fidèles à l'_équité civile_. Cette équité
+s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
+sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manière
+inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle même que pût se trouver la
+loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'état_. L'_équité
+civile_ soumettait naturellement toute chose à cette loi, reine de
+toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne de la
+matière: _la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex populi
+salus esto_. Dans les temps _héroïques_ où les gouvernemens étaient
+aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une grande part
+d'intérêt privé, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur
+conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt particulier
+leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce
+qui explique le courage qu'ils déployaient en défendant l'état, et la
+prudence avec laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse
+profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intérêt privé
+identifié avec l'intérêt public, comment ces pères de famille à peine
+sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnaît dans le Polyphème
+d'Homère, auraient-ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil?
+
+Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, où les états
+sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens
+règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit
+entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les
+monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de
+leurs intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de
+l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent
+les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires à celles qui
+avaient produit l'_héroïsme_, puisqu'elles ne sont autres que désir du
+repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà
+pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à
+considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières
+qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est
+l'_æquum bonum_, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de
+raison, la raison naturelle, _æquitas naturalis_ chez les
+jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce
+qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications
+directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les
+monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires
+publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison
+d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts
+privés des peuples d'après l'_équité naturelle_.
+
+
+§. V. COROLLAIRE.
+
+_Histoire fondamentale du Droit romain._
+
+Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut
+servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet _les
+gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés_ (axiome
+69); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les
+lois doivent en conséquence être appliquées et interprétées
+d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute
+d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du
+droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui
+nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans
+remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens
+états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous
+apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin,
+jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les
+caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens
+rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la
+république.--Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire
+du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est
+la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la
+jurisprudence _moyenne_, celle que réglaient les édits des préteurs,
+commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même
+code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans égard pour
+cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle?
+Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en
+prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces
+subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les
+lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver
+avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est
+naturellement attaché. Bien loin que ces pratiques aient eu
+aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même
+des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels
+usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles
+pratiques.
+
+Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et
+où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le
+civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les
+gouvernemens _divins_, et que partout régnassent des lois _sacrées_,
+c'est-à-dire _secrètes_, et cachées au vulgaire des peuples. Elles
+restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille,
+qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient
+que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les _acta
+legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies
+indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les
+rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des
+hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de
+signes.
+
+Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs
+étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du mystère de
+la religion et furent observées avec la sévérité et les scrupules qui en
+sont inséparables; le secret est l'âme des aristocraties, et la rigueur
+de l'_équité civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se
+formèrent les démocraties, sorte de gouvernement dont le caractère est
+plus ouvert et plus généreux et dans lequel commande la multitude qui a
+l'instinct de l'_équité naturelle_, on vit paraître en même temps les
+langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous
+l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent
+à promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé.
+Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, _jus latens_
+dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables,
+lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome.
+
+Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les
+monarques veulent suivre l'_équité naturelle_ dans l'application des
+lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils
+égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule
+monarchie. L'_équité civile_, ou _raison d'état_, devient le privilège
+d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois
+son caractère mystérieux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX
+REPRÉSAILLES.--TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA
+JURISPRUDENCE.
+
+
+§. I. _Trois espèces de jugemens._
+
+Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'état qu'on appelle
+_état de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pères de
+familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient
+point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient,
+_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre
+de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur
+bon droit, ce qui était proprement _deos obtestari_. Ces invocations
+pour accuser, ou se défendre, furent les premières _orationes_, mot
+qui chez les Latins est resté pour signifier _accusation_ ou
+_défense_; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute
+et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_,
+et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leçon de Justo
+Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'après ces _orationes_, les Latins
+appelèrent _oratores_ ceux qui défendent les causes devant
+les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des
+hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
+cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils
+habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les
+Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des
+montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusquàm
+propiùs audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient
+valoir dans ces _jugemens divins_ étaient divinisés eux-mêmes,
+puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait
+la propriété de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalité, _dii
+penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage,
+_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la sépulture. On
+retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus
+deorum manium_.
+
+Après avoir employé ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_,
+_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par
+dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans
+d'autres parties de la Grèce, des temples de l'_exécration_. Ceux qui
+étaient ainsi dévoués étaient appelés [Grec: anathêmata] nous dirions
+_excommuniés_; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des
+Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un
+Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins
+exprimaient cette idée par le verbe _mactare_, dont on se
+servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les
+Espagnols en ont tiré leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_.
+Nous avons déjà vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la
+chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de
+dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins _ara_
+signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
+toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de
+détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent
+leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs consécrations de ce
+genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la
+personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le
+fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le
+feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif.
+Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans
+l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce
+que Plaute appelle _Saturni hostiæ_.
+
+On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les
+guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient
+_pro aris et focis_, expression qui désignait tout l'ensemble des
+rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient
+considérées comme _divines_. Les hérauts qui déclaraient la guerre
+appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et
+dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au
+capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus
+étaient considérés comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves
+s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimées, et étaient
+tenus en jurisprudence _loco rerum_.
+
+Les _duels_ durent être chez les nations barbares une espèce de
+_jugemens divins_, qui commencèrent sous les _gouvernemens divins_ et
+furent long-temps en usage sous les _gouvernemens héroïques_; on se
+rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes)
+où il dit que les _républiques héroïques n'avaient point de lois qui
+punissent l'injustice et réprimassent les violences particulières_[84].
+Il est certain que dans la législation romaine ce ne sont que les
+préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et
+les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie
+(celle du moyen âge), les représailles particulières durèrent jusqu'au
+temps de Barthole.
+
+[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant
+que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé
+par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que
+l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (_Vico_).]
+
+C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient
+introduits _par défauts de preuves_; ils devaient dire _par défauts de
+lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les
+contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre
+qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit
+qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des
+Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des
+Danois.
+
+On n'a pas cru que la _barbarie antique_ eût aussi connu l'usage du
+duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _géans_,
+ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont
+parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs
+deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que
+les peuples commençaient souvent les guerres (_duella_ chez les
+anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des
+principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et
+des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le
+combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre
+commençait.
+
+Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon
+droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette
+erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples
+barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
+toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel
+les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous
+voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job,
+parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique
+reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque
+juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui
+à la longue légitime les conquêtes; ce droit imparfait est
+nécessaire au repos des nations.
+
+Les jugemens _héroïques_, récemment dérivés des jugemens _divins_ ne
+faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient
+avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce
+qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_;
+généralement les choses divines sont exprimées par des formules
+consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans
+les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des
+formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est
+perdue; _qui cadit virgulâ, caussâ cadit_. Cette rigueur des formules
+d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace,
+d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé
+innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutôt par admiration pour son
+courage, que pour la bonté de sa cause_. (Tite-Live.)
+
+Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les héros
+plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils justifiaient
+le mot ingénieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour
+prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut
+qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression précise des
+formules solennelles. Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le
+sujet de plusieurs comédies de Plaute; on y voit souvent un marchand
+d'esclaves dépouillé injustement par un jeune homme, qui en lui dressant
+un piège le fait tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi,
+et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter
+contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à
+lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le
+prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme
+coupable de vol _non manifeste_; dans une troisième enfin, le marchand
+s'enfuit du pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu
+l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute
+l'équité naturelle régnait dans les jugemens?
+
+Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas
+seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'après
+eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs sermens.
+Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des sermens,
+qu'_elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête contre les
+Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire du Sommeil;
+et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute, Mercure sous la
+figure de Sosie dit au Sosie véritable: _Si je te trompe, puisse Mercure
+être désormais contraire à Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait
+voulu mettre sur le théâtre des dieux qui enseignassent le parjure au
+peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de
+Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à composer ses comédies; et
+toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de
+Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître
+l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à
+cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication
+du droit héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre
+le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron,
+
+ _Juravi linguâ, mentem injuratam habui,_
+ J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré,
+
+Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils
+partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: _uti linguâ
+nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans
+les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le
+voeu téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour
+avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps
+héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce
+prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie,
+
+ _Tantùm religio potuit suadere malorum!_
+ Tant la religion peut enfanter de maux!
+
+Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de
+l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la
+république que Galius Aquilius introduisit dans la législation
+l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste
+donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été
+séduits et trompés.
+
+Nous retrouvons la même opinion chez les peuples _héroïques_ dans la
+guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités
+sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou
+tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se
+trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les
+Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens
+et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la _ville
+matérielle_, les édifices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme
+les Romains s'étaient servis dans le traité du mot _civitas_, qui veut
+dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les
+Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
+désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur
+ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _héroïque_,
+ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de
+l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons.
+L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg
+qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en
+sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur
+leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la
+porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la
+victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper
+tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est
+peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué
+par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps,
+chez toutes les nations!
+
+Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore,
+découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du
+_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps
+barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée
+aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il
+n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus
+large et plus bienveillant, ne considère plus que _ce qu'un juge
+impartial reconnaît être utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est
+alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas
+naturæ_, le droit de l'_humanité_ raisonnable.
+
+Les jugemens _humains_ (discrétionnaires) ne sont point aveugles et
+inflexibles comme les jugemens _héroïques_. La règle qu'on y suit,
+c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la
+conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande
+l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de
+_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent
+les lumières; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la
+civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise
+les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie
+aime à s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit
+généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font
+gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur
+conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes
+les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du
+droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à
+Puffendorf.
+
+
+§. II. _Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la
+jurisprudence_ (sectæ temporum).
+
+Nous voyons les jurisconsultes justifier _sectâ suorum temporum_ leurs
+opinions en matière de droit. Ces _sectæ temporum_ caractérisent la
+jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du
+monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_
+que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon
+gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et
+constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été
+dictées _sectâ suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a
+recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que
+l'étude des moeurs du temps est l'école des princes. Dans ce passage
+de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et être
+corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, _seculum_ répond
+à-peu-près à _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode.
+
+Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pratiquées
+dans trois sectes de temps, _sectæ temporum_, dans le langage des
+jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent
+les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient
+irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les
+duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la
+modération, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES,
+_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du
+temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et
+toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une
+violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète
+_incivile_. C'est la dernière _secta temporum_ de la jurisprudence
+romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les
+caractères, que les moeurs et le gouvernement des Romains étaient
+déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement
+d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux
+moeurs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les
+Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient
+enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert,
+toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples
+étaient parvenus.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
+HÉROÏQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS.
+
+
+La succession constante et non interrompue des révolutions politiques
+liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et
+d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la
+Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons
+l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut
+trouver la cause que dans la nature des républiques _héroïques_,
+telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui
+caractérisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la
+_conservation_ et distinction des _ordres politiques_.
+
+
+§. I. _De la garde et conservation des limites._
+
+(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulièrement § VI._)
+
+
+§. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._
+
+C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de
+parenté, les successions, et par elles les richesses, et avec
+les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà
+pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous
+apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains.
+À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir
+de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du
+gouvernement aristocratique.[85]
+
+[Note 85: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des
+douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre
+suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils,
+publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient
+le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la
+puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la
+succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les
+premières tables établi les lois qui sont propres à une _démocratie_
+(particulièrement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces
+droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement
+entièrement _aristocratique_ par un seul titre de la onzième table.
+Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité,
+c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le
+caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien
+que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (_Vico_).]
+
+Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les
+nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des
+successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent
+peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels,
+nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de
+contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages
+semblables à ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum
+patribus_.
+
+Si l'on considère ensuite les _successions légitimes_ dans
+cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la
+succession du père de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, à
+leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens,
+la loi des douze tables semblera avoir été précisément une _loi
+salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les
+premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres
+nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la
+France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
+droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut
+très bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'épithète
+_heroïcarum_, et avec plus de précision _jus Romanum_. Ce droit
+répondrait tout-à-fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons
+prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations
+héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les
+premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité
+que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse
+paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au
+septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son
+père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de
+mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs _acquêts_. Ils
+les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire
+entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce
+caractère historique des premiers pères de famille nous est
+conservé par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut
+dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de
+_sponsalia_, les fiançailles. Ils considéraient de même les
+_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles près de
+s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles
+étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un
+châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la _légitimation_, parce
+qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des
+étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages
+solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne
+dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus
+frivole les _testamens_ étaient nuls, ou s'annulaient, ou se
+rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta,
+destituta_), afin que les successions légitimes reprissent leur cours.
+Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la
+gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire
+du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les
+moeurs des cités _aristocratiques_ ou _héroïques_.
+
+Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des
+douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée
+d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires
+et légitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe
+des choses _quæ sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence
+empêcha que le monde ne retombât dans la communauté des biens
+qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la
+forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la
+distinction des propriétés. Les successions légitimes durent
+naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant
+qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution
+appartient à la législation des démocraties, et surtout des
+monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous
+porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de
+l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la _loi salique_ qui
+était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée
+généralement par les peuples du moyen âge.
+
+Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes
+romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait
+appelé les filles à hériter du père mort _intestat_, et les avait
+comprises sous le mot _sui_, en vertu de la règle d'après laquelle le
+genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la
+jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si
+l'on doutait que _suus_ ne désignât pas exclusivement le fils de
+famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de
+l'_institution des posthumes_, introduite tant de siècles après par
+_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans
+le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour
+avoir ignoré ceci que Justinien prétend dans les institutes
+que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot _adgnatus_
+les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_
+aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs
+consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence
+dut étendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens
+d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appelée _moyenne_,
+précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze
+tables.
+
+Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui
+faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute
+leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir
+la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux
+plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les
+voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été
+dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_,
+autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les
+monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois
+impériales pour compenser les dangers et les douleurs de
+l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs
+commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter
+secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencèrent à
+remédier aux _vices_, aux _défauts_ des testamens, afin de favoriser
+la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple.
+
+Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la
+noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux
+_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plébéiens.
+Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne
+passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la
+délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis,
+qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à
+les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les
+cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la
+différence des legs et des fidéi-commis, confondit _les quartes
+Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les
+testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_
+égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois
+romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les
+_dernières volontés_, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut
+les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de
+manière à les rendre valables s'il est possible.
+
+Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies
+veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans;
+aussi les progrès de l'_humanité_ ayant aboli le droit barbare des
+premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les
+Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
+leurs acquêts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_,
+pour inviter les fils de famille au service militaire; puis
+ils en étendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour
+les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter
+les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le
+_peculium adventitium_. Ils ôtèrent les effets de la puissance
+paternelle à l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de
+l'adopté. Ils approuvèrent universellement les _adrogations_,
+difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant
+de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les
+_émancipations_ comme avantageuses; donnèrent aux _légitimations_ par
+mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le
+terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majesté impériale,
+ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria
+potestas_.[86]
+
+[Note 86: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple.
+De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le
+privilège nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la
+puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se déclarant ainsi le
+protecteur de la liberté romaine.
+
+Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns
+n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait _imperium_. Sous
+le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de
+comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des
+deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était
+dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_.
+
+Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux
+jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les
+patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire
+le peuple sans établir de précédens relativement au partage de
+l'_empire_, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, _cum
+consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout
+le système de la république romaine fut compris dans cette triple
+formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS.
+_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la
+préture qui donnaient le droit de condamner à mort; _potestas_, des
+magistratures inférieures, telles que l'édilité, et _modicâ
+coercitione continetur_. (_Vico_).]
+
+En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à
+toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils
+réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de
+l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les
+formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens
+qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain;
+ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais
+d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi
+reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cité; sous de telles
+circonstances, le _droit naturel_ changea de dénomination; dans les
+aristocraties, il était appelé DROIT DES GENS, dans le sens du latin
+_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de
+propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations
+entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques
+représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres,
+il fut nommé DROIT NATUREL DES NATIONS.
+
+
+§. III. _De la conservation des lois._
+
+La conservation _des ordres_ entraîne avec elle celle des
+magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la
+jurisprudence. Voilà pourquoi nous lisons dans l'histoire
+romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le
+droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient
+point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les
+nobles; et que la science des lois restait _sacrée_ ou _secrète_ (car
+c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls
+nobles chez toutes les nations _héroïques_. Cet état dura un siècle
+encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte
+Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les
+patriciens cédèrent aux plébéiens.
+
+Dans l'âge _divin_, les lois étaient gardées avec scrupule et
+sévérité. L'observation des _lois divines_ a continué de s'appeler
+_religion_. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines
+_formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies
+solennelles_.--Cette observation sévère _des lois_ est l'essence de
+l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes
+les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot
+connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athéniens
+conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont
+peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de
+Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs
+rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle
+_finis omnis æqui juris_. En effet, après celles qui furent jugées
+suffisantes pour assurer la liberté et l'égalité civile[87],
+les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses,
+si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la
+source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint
+démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne
+cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de
+s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles,
+après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu
+au désordre par l'établissement des _quæstiones perpetuæ_; mais dès
+qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé
+recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
+des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus
+prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour
+l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent,
+employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt
+privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était
+déjà devenu démocratique, les _formules d'actions_ étaient suivies si
+rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron
+appelait le Démosthènes romain), pour que la _substitution pupillaire
+expresse_ fût regardée comme contenant la _vulgaire_ qui n'était pas
+exprimée. Il fallut tout le talent de Cicéron pour empêcher
+Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une
+lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point
+que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu
+que _tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi_. Tant les
+esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous
+les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on
+avait observé si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la
+loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois
+d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent
+d'accorder des _privilèges_. Or rien de plus conforme à l'équité
+naturelle que les _privilèges_ qui sont mérités. On peut même dire
+avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les
+modernes, sont des _privilèges_ voulus par le mérite particulier des
+faits, qui les sort de la disposition commune.
+
+[Note 87: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs,
+auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal
+du législateur. (_Vico_).]
+
+Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen
+âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni
+sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce
+qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre
+les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à
+celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent
+point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui
+avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment
+furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les
+Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais
+lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut
+dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris
+dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que
+Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les
+Européens.
+
+Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces
+révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer
+tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne
+perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était
+propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut
+l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels
+n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux
+Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui
+fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la
+principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel
+expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux
+des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque
+attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à
+l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le
+faisons ici.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE
+COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.--RÉFUTATION DE BODIN.
+
+
+§. I.
+
+Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur
+vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils
+(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le
+gouvernement _divin_. _Une quatrième forme_, dit Tacite, _soit
+distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et
+si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point
+laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons
+comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état
+précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent,
+ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières
+habitudes.
+
+Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes,
+ayant passé de la vie _bestiale_ à la vie _humaine_, gardèrent dans
+l'_état de nature_, où il n'existait encore d'autre gouvernement que
+celui _des dieux_, leur caractère originaire de férocité et de barbarie;
+et conservèrent à la formation des _premières aristocraties_ le
+souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans
+l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux pour céder l'un à
+l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain des corps
+aristocratiques dont ils étaient membres; leur _domaine_ privé,
+jusque-là _éminent_, forma en se réunissant le _domaine_ public
+également _éminent_ du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de
+leurs _souverainetés_ privées composa la _souveraineté_ publique des
+ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans l'origine
+des _aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de
+famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la société
+civile sortit de la société de la famille.
+
+Tant que les pères conservèrent le domaine _éminent_ dans le sein de
+leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent
+pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des
+mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin
+de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce),
+_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plébéiens
+des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour
+effrayer les pères (qui dans une _oligarchie_ devaient être peu
+nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
+nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du
+sénat, les républiques devinrent _démocratiques_. Aucun état n'aurait
+pu subsister avec deux _pouvoirs législatifs_ souverains, sans se
+diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de _domaine_
+devint naturellement autorité de _tutelle_; le peuple souverain,
+faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à
+son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi _les états
+populaires furent gouvernés par un corps aristocratique_.
+
+Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt
+de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé
+consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans,
+et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, _la
+monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie_.
+
+
+§. II. _D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de
+laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._
+
+Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils
+étaient préoccupés par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien,
+qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur
+dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
+compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire
+abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot plein de sens,
+_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule éternelle
+dans laquelle l'a conçue la nature: lorsque les citoyens des démocraties
+ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers, et que, pour
+atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur
+patrie, alors il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains,
+qui se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les
+soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires
+particulières. Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement
+marcheraient à leur destruction.--Cette vérité semble admise par les
+docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege
+habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des
+citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien
+dans ses annales le progrès de cette funeste indifférence;
+lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-uns discouraient vainement
+sur le bonheur de la liberté, _pauci bona libertatis incassum
+disserere_; Tibère arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le
+prince, attendent pour obéir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous
+les trois Césars qui suivent, les Romains d'abord indifférens pour la
+république, finissent par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y
+étaient étrangers, _incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ_.
+Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il
+est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. Or
+comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le chemin à la
+monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque
+gouverne d'une manière populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets
+soient égaux, et il humilie les puissans de façon que les petits n'aient
+rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt à ce que la
+multitude n'ait point à se plaindre en ce qui touche la subsistance et
+la liberté naturelle. Enfin il accorde des privilèges ou à des ordres
+entiers (ce qu'on appelle des _privilèges de liberté_), ou à des
+individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les
+élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont des _lois d'intérêt
+privé_, dictées par l'équité naturelle. Aussi la monarchie est-elle le
+gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la
+raison est le plus développée.
+
+
+§. III. _Réfutation des principes de la politique de Bodin._
+
+Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont passé
+par la _tyrannie_ à la _démocratie_ et enfin à l'_aristocratie_.
+Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, _ad
+exuberantiam_, le réfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_.
+
+Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont
+se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé
+vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement
+des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs,
+_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put
+sortir d'un tel _état de famille_. Deux moyens se présentent seuls, la
+force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il
+soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens
+aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle
+assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la
+monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire
+d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous
+avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle
+est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude
+la _liberté_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la
+_liberté_ aux premiers pères de famille? ils étaient tous
+non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La
+_puissance_? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se
+tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des
+affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'était que
+richesses, dans un tel état de simplicité.--La difficulté devient plus
+grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y
+avait point de _forteresse_, et que les cités _héroïques_ formées par
+la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps,
+comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment
+insurmontable, si l'on considère avec Bodin les familles
+comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on
+explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse,
+les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et
+auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces
+gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies
+impies et parricides.
+
+[Note 88: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On
+sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir
+construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une
+nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont
+celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point
+fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur
+qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans
+les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise après
+cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent
+par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont
+raison de faire venir le mot porte, _à portando aratro_, de la charrue
+qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être
+les portes. (_Vico_).]
+
+Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent
+les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouvé l'existence dans
+l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent
+non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la
+condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se
+firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce
+sens que l'on peut dire, comme lui, _que les républiques se sont
+formées d'hommes libres et d'un caractère sévère_. Les premiers
+citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère.
+
+Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière
+forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il
+ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques
+aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse
+en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont
+des états populaires avec un gouvernement aristocratique.
+
+Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté
+romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté
+populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à
+ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par
+une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il
+avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution
+et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur
+est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots _peuple,
+royauté, liberté_.[89]
+
+[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES
+SOCIÉTÉS.
+
+
+§. I.
+
+1. Dans l'_état de famille_ les peines furent atroces. C'est l'âge des
+Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout
+vivant le satyre Marsyas.--La même barbarie continua dans les
+républiques aristocratiques ou _héroïques_. Au moyen âge on disait
+_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées
+de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des
+Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de
+malheur (_arbori infelici_). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut
+écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des
+douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la
+moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité
+de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en
+quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _démocratie_. La
+faiblesse même de la multitude la rend plus portée à la
+compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du
+titre de _clémens_.
+
+2. Dans les guerres barbares des temps _héroïques_, les cités vaincues
+étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage,
+étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver
+au profit du peuple vainqueur. Les _démocraties_ plus généreuses
+n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le
+libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_,
+Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent
+désignés plus tard comme _rationes propriæ civium Romanorum_,
+devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la
+puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'émancipation, etc.)
+Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur
+indépendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une
+seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands
+monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans
+les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par
+gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit _héroïque_ que les
+Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous
+les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui
+dans les temps _héroïques_ n'avait eu pour base que la loi
+des douze tables, commença dès le temps de Cicéron[91], à suivre dans
+la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur
+l'_édit perpétuel_, composé presqu'entièrement des _édits provinciaux_
+par Salvius Julianus.
+
+[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui
+qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (_Vico_).]
+
+[Note 91: De legibus.]
+
+3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les
+_aristocraties_ pour la facilité du gouvernement, sont étendus par
+l'esprit conquérant de la _démocratie_; puis viennent les monarchies,
+qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur
+grandeur.
+
+4. Du gouvernement soupçonneux de l'_aristocratie_ les peuples passent
+aux orages de la _démocratie_, pour trouver le repos sous la
+_monarchie_.
+
+5. Ils partent de l'_unité_ de la monarchie domestique, pour traverser
+les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et
+_de tous_, et retrouver l'_unité_ dans la monarchie civile.
+
+
+§. II. COROLLAIRE.
+
+_Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et
+l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
+première ébauche de la métaphysique légale.--Comment chez les Grecs la
+philosophie sortit de la législation._
+
+Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la
+jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos
+principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne
+peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_].
+
+Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _verâ
+manu_, c'est-à-dire, _avec une force réelle_. La _force_ est un mot
+abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations
+elle a signifié la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ réelle n'est
+autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les
+Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose
+par la guerre; les esclaves furent appelés _mancipia_, le butin et les
+conquêtes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles
+devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien
+il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans
+les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le
+_domaine civil_ usité dans les affaires privées des citoyens!
+
+[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec:
+cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des
+mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les
+acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).]
+
+Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir
+le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_
+pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la
+chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les
+républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois
+pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les
+_revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence
+_véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les
+_actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles
+privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.
+
+Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences
+particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires,
+enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force
+publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique
+que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par
+laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une
+fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition
+civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils
+employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient
+tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies
+solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis
+lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de
+la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles
+solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les
+stipulations du contrat.
+
+Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les
+villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont
+appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il
+en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité
+par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
+une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les
+interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se
+rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_;
+_et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant
+il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la
+_stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi
+si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit
+donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un
+modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_
+du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI
+QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO.
+C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
+rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent
+que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome.
+
+L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps,
+et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta
+la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et
+les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions
+personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux
+débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une
+marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au
+plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses
+qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la
+poésie, laquelle n'est qu'imitation.
+
+Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient
+au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_
+particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient,
+si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des
+langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait
+collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà
+cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins
+français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que
+ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le
+sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes
+de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant
+s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent
+pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils
+désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art
+portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les
+fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps
+plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les
+emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes
+abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les
+supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent
+dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des
+héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets
+dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une
+motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc
+fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent
+le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes
+étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut
+toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce
+qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à
+naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle
+introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient
+rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par
+l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des
+fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la
+loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de
+l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et
+les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées
+_carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles
+on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_
+droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient
+sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_.
+Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du
+droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner
+en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien
+jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces
+_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers
+principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les
+fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les
+premières origines de la doctrine du _droit personnel_.
+
+[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme
+on le prétend, de _personare_. (_Vico_).]
+
+[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre
+Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute,
+Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait
+mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui
+caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]
+
+Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens
+populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95].
+Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in
+intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre
+l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que
+désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens
+qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur
+fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était
+_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
+point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in
+intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes
+de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par
+conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la
+division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait
+consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de
+l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de
+dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre
+caractère des droits, non moins important que le premier, leur
+éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles
+qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils
+ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi,
+c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut
+changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au
+fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes
+circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine,
+vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel
+dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce
+qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps
+ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve
+seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on
+dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit
+finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour
+retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires
+de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_
+dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes
+existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que
+de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou
+seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les
+modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du
+_domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre.
+
+[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il
+existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des
+citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée
+d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les
+_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de
+l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités
+uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur
+uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les
+esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se
+réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a
+dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt
+personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en
+vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées
+distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu
+même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_,
+qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la
+définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi:
+_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté
+_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui
+habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice
+légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état,
+commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées,
+à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt
+_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor
+public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des
+droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la
+place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la
+logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la
+législation sortit la philosophie.
+
+Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons
+déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus
+besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société
+point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les
+choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni
+de vertu. (_Vico_).]
+
+Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la
+forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on
+cherchait une garantie dans la précision des paroles et la
+propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se
+formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du
+contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même.
+Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par
+cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.
+Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même
+volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne
+fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la
+garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne
+acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des
+obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
+avons établis plus haut.
+
+[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_.
+(_Vico_).]
+
+Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et
+_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux
+substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice
+fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent
+l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par
+des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son
+développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées
+relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison
+d'après les circonstances les plus particulières des faits;
+_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_,
+mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la
+lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques
+dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
+Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
+
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
+
+
+ARGUMENT.
+
+_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à
+l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science
+nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité,
+_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps
+antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge.
+Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et
+humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit
+les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_
+meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens
+très général._)
+
+
+_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi
+Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité
+reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des
+guerres et des jugemens, asiles, etc._
+
+
+_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE
+QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS.
+QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE
+DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du
+moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les
+comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires,
+sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.
+
+
+_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET
+MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE
+HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a
+fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de
+l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la
+monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on
+trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques
+démocraties, presque plus d'aristocraties._
+
+
+_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA
+NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS
+CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système,
+et son explication morale et religieuse._
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
+
+LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.
+
+
+D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet
+ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge,
+on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et
+saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs
+ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous
+consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les
+temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que
+ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le
+docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps
+comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa
+_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets
+ineffables de sa _grâce_.
+
+Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la
+vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des
+martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine
+des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des
+nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins
+mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de
+Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable
+selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel
+ordre de choses naquît parmi les nations.
+
+Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui
+méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois
+catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de
+diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils
+avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte
+et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général
+que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les
+titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois
+chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre
+les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia
+bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs
+bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un
+globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait
+la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat
+deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les
+reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils
+leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans
+toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé,
+le plus secret.
+
+[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_.
+(_Vico_).]
+
+À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares
+inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec
+les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue
+vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les
+Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes
+dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon
+quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces
+nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue
+qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient
+ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des
+anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes
+servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les
+droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
+troupeaux et sur les terres.
+
+Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de
+_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces
+jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les
+brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être
+appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.
+Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes
+héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les
+infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du
+ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de
+Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.
+
+Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge,
+c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,
+avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient
+recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la
+religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug
+des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui
+craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les
+abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et
+leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
+des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au
+moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi
+dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le
+nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de
+saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites
+chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres
+devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les
+_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs
+habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen
+âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent
+ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de
+Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de
+Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et
+dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna
+cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui
+en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de
+Saint-Laurent étaient en même temps les barons.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT
+FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN
+DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR
+DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)
+
+
+À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda
+l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait
+caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui
+explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la
+langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.
+Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la
+personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a
+le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent
+élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le
+principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains,
+l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera
+militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;
+long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens
+les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en
+étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,
+_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de
+dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque
+l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_,
+c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans
+l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres
+des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne,
+le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.
+L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes.
+_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan
+pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous
+entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges
+operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi
+que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les
+bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on
+appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner
+l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],
+signifient _loi_ et _pâturage_.
+
+L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance
+des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les
+guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_,
+cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des
+monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,
+dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une
+monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs
+des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient
+_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore
+_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination
+d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse
+des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques
+jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés
+_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge
+durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome
+avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces
+_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des
+esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le
+sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette
+expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux
+roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius
+par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.
+(_Voy. la pag._ suivante.)
+
+Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent
+les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat
+la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient
+tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre
+des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les
+ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à
+l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à
+souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage
+_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers
+_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs
+_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait
+_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines,
+nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs
+[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin
+_vassalus_.
+
+À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous
+les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.
+Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que
+les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des
+charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être
+désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à
+ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_.
+Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia,
+répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,
+_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes,
+_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et
+ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle
+que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de
+Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus
+auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut
+à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes
+liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance
+que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du
+peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_
+aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était
+autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture
+était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que
+le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la
+même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la
+justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient
+_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_.
+
+On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de
+_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas
+sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en
+vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps
+assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens,
+comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et
+_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés
+de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les
+seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la
+culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)
+
+Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le
+domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les
+premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge;
+le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer
+foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se
+représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,
+ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans
+l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement
+_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même
+étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte
+de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains
+appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain;
+c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après
+les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta
+nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines,
+_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et
+_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex
+jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière
+suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et
+privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu
+de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du
+dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.
+De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les
+biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini
+également par être des _biens immeubles libres de toute
+charge privée_, mais sujets aux charges publiques.
+
+Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de
+barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les
+_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous
+raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et
+qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de
+même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il
+s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des
+commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer
+contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium
+perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps
+héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de
+citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout
+meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire,
+d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue
+féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout
+homme fut appelé _homicide_.
+
+Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois
+romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière
+conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus
+ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de
+la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la
+société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius
+Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des
+lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur
+puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux
+nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient
+été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires
+et monarchiques.[98][99]
+
+[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux
+gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une
+pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est
+inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
+Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la
+tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir
+essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
+toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même
+révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une
+fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,
+ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des
+droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état
+populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
+gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
+un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à
+prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]
+
+[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
+gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution
+_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous
+demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,
+comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
+royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur
+puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain
+abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
+la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
+a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que
+Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
+reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe
+éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même
+qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la
+force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il
+devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
+des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit
+naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
+gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
+les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente
+humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]
+
+Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce
+chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence
+romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
+langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion
+doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des
+étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le
+droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je
+parle de cette féodalité primitive que nous avons observée
+particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la
+base commune de toutes les sociétés humaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ
+RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.
+
+
+La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,
+Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être
+supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de
+bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit
+africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les
+Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
+fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine
+son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,
+par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
+monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
+marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence
+qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
+formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre
+naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
+la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il
+fut humainement possible de résister aux causes intérieures et
+extérieures qui détruisent un tel état politique.
+
+Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les
+peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il
+est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du
+nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,
+et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par
+des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
+septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui
+commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
+Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne
+un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
+négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des
+peuples faibles et peu nombreux.
+
+Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de
+l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des
+extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
+analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
+même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
+langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le
+latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par
+une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
+couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires
+assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à
+la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
+du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
+douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de
+l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
+ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur
+religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère
+national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la
+reconnaissance.
+
+L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne
+l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait
+un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute
+civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes
+monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un
+siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
+semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque
+obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles
+deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a
+aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois
+autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme
+du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été
+amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se
+prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi
+l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
+perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux
+aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un
+grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce
+corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de
+l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
+Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes
+et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
+pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]
+
+[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le
+Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même
+carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]
+
+Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
+tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y
+trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
+avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un
+devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la
+seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes
+philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive
+trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus
+noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins
+humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il
+unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,
+il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus
+profonde.
+
+Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la
+même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
+présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous
+y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle
+des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
+idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs
+commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et
+qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des
+mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À
+travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons
+l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
+refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science
+Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
+nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science
+digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de
+Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis
+mundus habeat._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA
+PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
+SES FORMES DIVERSES.
+
+
+Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes
+de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,
+ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république
+que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des
+sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.
+
+D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,
+effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,
+cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils
+s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et
+s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.
+C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que
+Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société
+que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce
+qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_
+sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS
+MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
+passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
+donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer
+l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.
+Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
+firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions
+_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,
+commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de
+fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les
+gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté
+de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se
+trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les
+cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme
+en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui
+avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.
+
+Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
+auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et
+les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et
+au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs
+familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut
+du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés
+dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté
+des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles
+ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
+protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.
+C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés,
+impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la
+divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
+figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;
+étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se
+contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée
+la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à
+des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la
+volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs
+travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en
+danger.
+
+Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de
+leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les
+conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de
+les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
+qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter
+contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment
+sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre
+civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent
+pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le
+domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le
+domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain
+de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,
+et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les
+plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au
+gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par
+les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient
+eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du
+corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.
+Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu
+des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient
+les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus
+courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
+les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens
+mutinés.[101]
+
+[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être
+confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]
+
+Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se
+développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de
+l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes
+aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
+l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être
+étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens
+rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de
+religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
+d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et
+privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le
+zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté
+civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
+c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se
+mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les
+républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du
+sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la
+fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des
+honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans
+plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et
+magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,
+qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de
+vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
+point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,
+comme les meilleurs.[102]
+
+[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le
+peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,
+c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
+bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des
+volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux
+passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la
+philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la
+philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les
+secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à
+ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
+pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur
+apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils
+n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.
+
+À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il
+convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une
+éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
+par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à
+ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de
+Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,
+la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
+met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une
+fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les
+sujets. (_Vico_).]
+
+Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
+les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
+instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
+mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les
+jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les
+firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
+l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
+les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève
+du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la
+monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté
+populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître
+par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même
+de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa
+puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
+gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
+satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
+la liberté naturelle.
+
+Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait
+venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_
+esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de
+l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
+_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il
+est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
+armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre
+naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera
+gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là
+gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._
+
+Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne
+s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
+point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
+soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
+remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à
+l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
+une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes
+sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
+suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
+plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les
+cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles
+couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse
+malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus
+féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par
+_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on
+pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
+est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des
+embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.
+Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme
+engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
+plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à
+la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant
+dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement
+sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi
+eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne
+foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
+beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.
+
+Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire
+du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
+nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
+et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
+là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a
+élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les
+Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
+avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus
+illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles;
+et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour
+l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur
+des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle
+qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y
+reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme?
+Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la
+sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
+nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
+les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
+eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
+science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
+intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les
+hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et
+toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens
+d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
+humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
+brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte
+la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de
+famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les
+cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles
+veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils
+subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté
+populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
+ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_
+avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par
+lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à
+supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
+par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs
+débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se
+renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout
+cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
+intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec
+choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se
+renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats.
+
+Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans,
+Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et
+Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au
+contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le
+prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les
+choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la
+suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les
+jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
+naturel.
+
+On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
+du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion
+pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de
+famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
+héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
+gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta
+dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
+princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
+de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le
+fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans
+laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
+possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance
+de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
+besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
+au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_
+des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la
+vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le
+sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103]
+
+[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie
+religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux
+actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne
+peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
+sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
+qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et
+périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
+excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).]
+
+La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien
+frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
+jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir
+d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que
+l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter
+la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
+a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations
+(axiomes 3 et 4.)
+
+On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
+la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la
+piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse.
+
+
+
+
+ADDITION
+
+AU SECOND LIVRE.
+
+_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
+Discours, p. LX.)
+
+
+Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et
+armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le
+nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole,
+l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
+parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu
+entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de
+[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour,
+_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette
+phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que
+la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux
+grandes vertus.
+
+DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers
+hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
+ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la
+religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité
+des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_,
+devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré
+par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
+la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux
+pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_,
+de _latere_.
+
+Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
+sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
+[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en
+italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par
+_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes
+généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui
+marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des
+familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de
+_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient
+donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_
+(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
+humando._
+
+APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
+environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées
+par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_,
+qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
+Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener
+à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des
+dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient
+laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
+légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle
+jeunesse.
+
+Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant
+plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la
+terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé
+une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule,
+c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au
+berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de
+Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant
+de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes
+d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
+dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par
+Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
+durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert
+d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du
+déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure
+qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir
+au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
+Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de
+bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
+(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
+devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
+_fundus factus est_.
+
+Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le
+premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
+est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
+du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
+d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
+des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a
+volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois
+l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens
+Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs
+le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être
+parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge
+n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle
+Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
+Pactole, le Gange et le Tage.
+
+Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement
+par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la
+terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique
+pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs];
+en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente
+ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
+encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains
+VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot
+_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
+l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à
+mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les
+vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées,
+_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des
+premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
+célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ
+confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine
+il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par
+les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
+donnèrent lieu à la création du dieu MARS.
+
+Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La
+comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société
+naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de
+la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu.
+Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement
+parlant, des _monstres_.
+
+Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
+entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne
+et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre
+par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
+souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les
+prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion,
+amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de
+Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant,
+c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_,
+chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts.
+Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse
+tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre
+tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les
+plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces
+unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le
+Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se
+souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.
+
+La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
+symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
+déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
+tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins
+dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve
+substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens
+métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
+découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée
+éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées
+créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.
+
+La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par
+MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
+hommes les messages des dieux_...........
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de
+l'Histoire, by Giambattista Vico
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 ***