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diff --git a/43307-0.txt b/43307-0.txt new file mode 100644 index 0000000..29e0662 --- /dev/null +++ b/43307-0.txt @@ -0,0 +1,12279 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 *** + + PRINCIPES + + DE + + LA PHILOSOPHIE + + DE L'HISTOIRE, + + + TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_ + + + DE J. B. VICO, + + + ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR, + + par Jules MICHELET, + + PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE. + + + + + À PARIS, + CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE, + RUE DE TOURNON, Nº 6. + + 1827. + + + + +AVIS + +DU TRADUCTEUR. + + +Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une +traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les +principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des +nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII). +Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années +1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus +souvent, et que nous avons suivie. + +«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle +des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la +suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas +l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux +de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions +sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre +sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout +d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par +la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne +pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant +les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins +heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées. +Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques +étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités +innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans +l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque +importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin +sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est +due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où +ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps +n'est pas encore venu. + + * * * + +On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie +complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va +que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce +morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la +_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails, +tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la +tradition. + + * * * + +Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils. +Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes. + +M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien +voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons +extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui +met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières. +On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en +efface le souvenir. + +Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et +Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit. +Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret, +professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction +française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière +satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle +le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié. + + + + +DISCOURS + +SUR + +LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. + + +Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par +Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce +mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu +en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la +réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de +l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico; +essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science +nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce +qu'elle s'adressait au nôtre. + +Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et +ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard +en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen +du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion, +par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la +philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien +des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate, +un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et +que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de +se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété +dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être, +dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut +lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde +intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits +historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le +vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par +l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude +de l'homme celle de l'humanité tout entière. + +Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue +éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance +historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs +moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en +chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à +examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme +scientifique. + +Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico +nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au +commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de +cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé +conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur +cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue +d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie. +Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme +n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu +y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la +cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique +invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent +recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au +moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la +religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons +et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient +fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale +particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait +caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école +pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale +et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange +de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour +accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au +dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient +seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia +rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on +devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances +qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait +l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les +éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la +philosophie et l'histoire, la science et la religion. + + * * * + +Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même +ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception +de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que +l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne +pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours. + +JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut +l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la +scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il +aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique +du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa +cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps +après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux +neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle +solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son +génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la +jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin +Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par +son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite +bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être +la première idée de la _Science nouvelle_. + +«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit +comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que +dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la +méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et +de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si +heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la +Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des +cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient +préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie, +avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de +Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les +lettres étaient également languissantes.» + +C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent +impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre +l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il +s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se +soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis +que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se +précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie, +Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et +de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les +critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à +la renaissance des lettres. + +Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme, +non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit, +mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée, +et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours +où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle +des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la +première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été +attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les +études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de +réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle, +l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le +moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand +esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme +cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut +pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à +Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un +esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité. +Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la +méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir +que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la +méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps +désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel, +mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une +méthode diverse selon la nature des choses.»[2] + +[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas +animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que +les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une +université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec +tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_] + +[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où +l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex +originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.] + +Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel +et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les +ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce +sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les +opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système. +L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de +jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué +par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend +de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se +découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de +métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins +faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout +le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science +nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine, +et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie +des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il +le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations. +Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation +romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce. + +[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté +les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement +une traduction.] + +Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs +favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux +ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est, +le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la +sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique. +Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon +cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une +base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des +évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez +abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes +généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son +système de droit universel la philosophie et la théologie, en les +appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et +sur celle des langues.» + +La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son +système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant: +«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à +trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est +l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit +de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu, +retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la +fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était, +disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il +afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un +discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait +été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie +philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer +toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés: +_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science +du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord +de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit +paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à +Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes. + +[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria, +nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio, +cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam +existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re, +de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus: +quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in +partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse: +in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ +proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ +arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas +ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de +divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod +cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse +demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ +hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam, +origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes; +constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum +tenebras esse et errores.] + +Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de +doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en +1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à +la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de +nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition +de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si +l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la +forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la +première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est +infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans +celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le +génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées +particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le +sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte, +malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur +néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système, +présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre +poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en +l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on +va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que +l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir +davantage à un public français. + +[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa +méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel +(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est +que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour +descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des +premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais +dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis +tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la +Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans +l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les +séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre +eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la +séparant des principes des idées et des principes des langues». +_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec +d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818. +Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit +pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée, +que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus +dans les éditions suivantes.] + + * * * + +Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de +moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous +retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations +les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs +révolutions politiques, dans celles du langage, une marche +singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des +accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les +premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit +dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le +cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la +nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire +de l'humanité. + +Elle tire son unité de la religion, principe producteur et +conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie +naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une +démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets +par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a +gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin +plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des +nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans +l'uniformité des idées divines? + +Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le +perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des +principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La +science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de +mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et +leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on +connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se +ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible, +alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les +sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion +avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de +cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère +d'homme, et se séparant de l'humanité. + + * * * + +La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la +philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la +philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues. +La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits; +la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les +faits au caractère de vérités universelles éternelles. + +Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui +dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa +nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école +de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux +épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent +au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres +nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient +s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans +notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens, +parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois +principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité +de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité +de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits +historiques: institution universelle des religions, des mariages et +des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un +caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_ +(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera +generis humani_. + +La philologie, science du réel, science des faits historiques et des +langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la +philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est +incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel +nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du +vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une +classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens +commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens +commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde +social. + +Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues, +quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes +locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les +peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout +ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les +idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les +comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit +dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire. +N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en +supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il +est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les +moeurs des nations. + +Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans +le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui +a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le +noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle +chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est +sociable, puisqu'il reste en société_. + +Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la +civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin +ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette +division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est +surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette +classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être +précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une +langue hiéroglyphique ou sacrée. + +Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les +causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être +recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait +mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain +y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous +essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés +nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous +restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne +pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à +les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la +civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la +vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs +sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers +hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une +sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose +les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les +Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme +les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous +rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui +rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers +âges. + +Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle +Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien +que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté +les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie +sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la +taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos +artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.) + +Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre, +tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans +Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les +phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration, +plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire +comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est +fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants +effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et +la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples, +_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille +de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété. + +L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle +autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait +dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les +individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que +l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la +raison, et de celle-ci à la religion de la foi? + +Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage +critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de +civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis +par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude +invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces +premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme +ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de +l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus +naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu. + +L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire, +imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en +proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après +lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement. + +Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un +vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par +signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes +de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les +signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par +laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés. +L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de +divination, théologie mystique, mythologie, muse. + +Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la +nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités. +Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses +immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans +aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de +l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela +qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, +créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le +dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc +poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en +épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage. +(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.) + +C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde +invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par +la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges +une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment. +Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes +l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans +l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le +_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6] + +[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III +v., p. 216 édit. Lefebvre.] + +Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs +pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire +_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent +_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère. +Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des +Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux +peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que +par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour +ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent +dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime +qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes +furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient +été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une +sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de +commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur +système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un +âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt +que _raisonnées_. + +Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue +_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui +lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de +signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette +langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la +discipline militaire. Transportée dans la langue articulée, +elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En +général la métaphore fait le fond des langues. + +Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des +étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des +choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués: +_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens, +_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les +_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et +les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe +étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays +barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils +leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre +combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des +langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification +doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue +_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont +tirés par figures d'objets agrestes et sauvages. + +La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des +noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un +homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un +_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui +semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour +l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des +premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il +remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de +former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les +héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de +notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières +idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et +peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel +individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient +entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai +poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le +_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_ +aussi bien que l'Achille de l'Iliade? + +Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms +propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les +commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus. +Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un +Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette +partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de +la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce +héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul +sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le +représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège +admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le +temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils +semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que +l'antiquité en ait fait des dieux? + +Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme +les expressions de tel caractère national à telle époque, comme +désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la +société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie +populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés +disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense +luit dans la ténébreuse antiquité. + +Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie +et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des +convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se +sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est +que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y +reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des +opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en +effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la +bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._ +La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes, +mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa +vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut +long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère +fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui +recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville +en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des +dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus +souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de +leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de +vers. + +Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants +improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se +trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la +bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes. +Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à +la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines? +le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image? + +Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable +puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité +sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et +de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie +d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse +n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui +inspirent la poésie? + +Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés: +c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des +poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier +titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs +systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses +fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches, +et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines. + +Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été +poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces +tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les +inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les +épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les +choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il +est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans +la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers +précédèrent la prose. + +Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car +le langage de la première est tout concret, tout particulier. La +poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut +aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans +l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères, +elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement +idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge +_humain_ de la poésie. + + * * * + +L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant +découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes +d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des +premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de +l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque +les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, +l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà +mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était +exprimé en langue héroïque. + +Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans, +effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se +réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses +vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une +compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de +famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore +toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille, +ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères +et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que +dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des +premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que +les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent +préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais +ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances +divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs +enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à +un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique. + +Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les +dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une +superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré +leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous +inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous +leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du +monde; l'athéisme n'a rien fondé. + +Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par +le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des +biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant +échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts, +situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus +urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les +violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire, +nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la +vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les +héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient +appelés enfans de la sagesse, etc. + +Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la +religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros, +particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à +condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais, +devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et +demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où +les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient +toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine +des _clientelles_ et des _fiefs_. + +Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de +_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de +leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des +auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_, +_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance +des terres, qu'ils tenaient des nobles. + +Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les +rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur +ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la +cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la +guerre et la religion. + +Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis, +polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme +d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide), +et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur, +les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles, +dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux +plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens +combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et +ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots +particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de +l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette +violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une +généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie, +auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par +des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les +privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité, +sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques. + + * * * + +Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous +rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique. +Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la +seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence +varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les +historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous +en rappellent l'institution sans en marquer les rapports +avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits +isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence +antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de +mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens. + +Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en +haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les +oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une +autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème. +Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes +étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils +trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La +jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la +connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans +l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le +respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux, +les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies +requises avaient été accomplies. + +Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient +ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme +témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion +se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur +cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre +un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia +bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un +caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les +ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus +étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char +des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter +Férétrien, et delà immolés. + +Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les +républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas +de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le +duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne +s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement +juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit +héroïque_ fut celui de la force. + +La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la +parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la +religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes +religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et +qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules +parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les +premières, et la superstition de ces formules fut inflexible, +impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables): +Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole. +Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere +malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces +temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de +moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité +naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce +que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de +conservation pour la société. + +La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans +l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but +d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens +jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le +droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les +consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le +cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent +de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les +appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de +l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le +secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques +aristocratiques. + +Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de +général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport +qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après +lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute +particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed +scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_. +Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le +droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce +dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une +justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente +serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent +demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent +faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même. + +À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les +aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus +en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts +privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous +les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les +intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des +intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections +particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le +patriotisme. + +Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre +les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de +l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les +citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité, +ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous, +leur dicte les mêmes lois. + +Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui +subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi, +pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie +et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en +général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement, +il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes. + +Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne +considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais +comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens +héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son +tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois +populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles +ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres +civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans +s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force +le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin +de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_ +(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la +monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub +imperium unius accepit_. + +Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être +gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au +moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement +est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes, +il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie +est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps +de la civilisation la plus avancée. + +Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines +moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des +premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves; +les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des +droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si +avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot +d'Alexandre, que le monde soit une seule cité. + + * * * + +Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles +conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois +gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et +commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme +la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire +consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit +arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite. + +Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors +un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses +passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le +soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux +lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux +meilleurs l'empire du monde_. + +Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation +ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il +faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes. +Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt +privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son +plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière +période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la +première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion; +celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se +défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en +embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous +voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_, +la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages. + +Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par +l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent +forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à +force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse +disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis, +insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne +connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux, +le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de +culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la +piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice, +et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence. + + * * * + +C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société +européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses +humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait +établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la +puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine +sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui +menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au +nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient +également à l'auteur de la religion son divin caractère. + +On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit +les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur +leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et +militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres +pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les +déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints, +protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs +reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations +canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par +les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la +dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les +infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent +chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection +qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux +escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des +chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du +monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient +point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques +furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et +sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous +retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la +plus haute antiquité. + + * * * + +Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre +humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes +et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous +conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des +nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la +sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs, +auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus +glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile; +et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en +durée à la république de l'univers! + +Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions, +elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de +la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une +sagesse au-dessus de l'homme.... + +Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se +sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons +donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait +eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas +moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours +supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées. +Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins +plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent +le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et +l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de +leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre +dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la +servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre +tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un +monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets +par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un +peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire +elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix +de la société renaît de ses cendres. + + * * * + +Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous +l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de +suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses +principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire +connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage. + +La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première +édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre +autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses. +Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans +cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on +l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus +distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand +ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu +compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la +_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle. +Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal +de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de +Naples. + +Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à +composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions +solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était +né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de +rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez +lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la +Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua. + +Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin +d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée +réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules +de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était +un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux +heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait +un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse: +_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les +filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé +d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et +cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte +de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé. + +À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla +s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son +fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui +succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il +languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses +infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta +quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il +ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et, +après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les +psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis. + +Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il +supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une +lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles +yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai +fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je +n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du +siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a +donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me +trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la +composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met +au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me +sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu +qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.» + +Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes +qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à +espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les +chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les +cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà +dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement +aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par +sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des +notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec +l'inscription suivante: + + AU TIBULLE CHRÉTIEN + AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE + JEAN BAPTISTE VICO + POURSUIVI ET BATTU + PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE + ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE + PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS + +[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions +qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces +adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude +comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque +nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs. +C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis +ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre +disait: + +«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on +m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7] + +[Note 7: + + _Cujus non fugio mortem, si famam assequar, + Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._] + + + + +APPENDICE DU DISCOURS. + + Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses + ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou + simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages + qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire. + + +Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que +nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours. + +Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie +écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date +d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit +beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il +mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée. +«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique +et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité +d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé +ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les +subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre +l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois. + +Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le +professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa +vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les +maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et +généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à +observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les +termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les +interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les +interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de +ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur +avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par +celle de la langue latine.» + +Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf +années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans +où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la +route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée +d'avance. + +D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait, +l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce +droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire +plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer +les origines historiques du droit romain et en général du droit des +nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins +conforme à la saine doctrine de la Grâce.» + +Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu +d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui +comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes, +le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il +associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et +Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était +lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en +observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la +troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait +sur le livre même. + +Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des +moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante, +il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu +citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans +cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était +qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art +dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à +la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que +la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un +petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice +métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on +n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.» + +La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de +profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation +de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique +du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle +du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée +éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à +cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la +justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa +législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de +Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans +la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans +la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de +tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa +métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier +homme.» + +Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont +le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des +épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs +jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se +proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il +admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points, +comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également +les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique +expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine; +mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de +rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.» + +Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des +mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il +ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître +la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves +un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et +à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des +historiens et des poètes?» + +De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on +a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître +dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la +solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute +indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se +détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour +mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre +le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de +langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les +critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les +premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère, +par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La +décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à +paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le +_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il +lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer +dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis +l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec: +autodidaskalos], _le maître de soi-même_. + +On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins +cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point +gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico +refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la +même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait +de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande +d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans +les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98). + +Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement, +dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir +dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets +généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile; +il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre, +des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.» + +Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une +forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme, +dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui +ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la +puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde, +l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de +faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez +ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à +vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité, +prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme +naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la +raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par +corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi, +criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre +cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre +intérieure. + +1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la +république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables +lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et +l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien +général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les +sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707. +La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser +dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous +indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les +discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en +entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des +Opuscules de Vico. + +Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables +encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ +atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_, +etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité +de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la +_Science nouvelle_. + +Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De +antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_, +1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De +sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de +la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les +étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans +celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait +avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première +seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît +n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à +Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis +animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je +n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé. +Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du +calorique et du magnétisme. + +Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les +ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science +nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la +signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne +langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_, +_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et +_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de +la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume, +montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond, +l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le +plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de +l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle +publication. + + * * * + +Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto, +Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal +Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés. +Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça +d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la +vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur +l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une +correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les +lettres. + +Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de +Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses +idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du +_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le +premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, +«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes +l'ouvrage d'un hérétique.»[8] + +[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118) +qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui, +dit-il, était son ami.] + +Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi +juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance +de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples, +l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait +vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait +longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient +qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui +avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses +principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation +courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et +suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute +nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de +l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en +fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la +gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir +d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se +serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea +qu'à compléter son système.» + +Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les +dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin +de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se +trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note +suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent +Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse +de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider +à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il +a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au +doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au +seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple +gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut +ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_ +de Frascator. + +Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte. +Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur +le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut +réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient +rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à +sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait +Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et +exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la +congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit +de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la +congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne +pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son +malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église +métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de +l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de +son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa +sépulture. + +Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789. +Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de +l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était +membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château +de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque +peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il +travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla. + + * * * + +Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public +l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno +juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il +lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas. +Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une +lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la +Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article +8. + +Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité +de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il +entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance +de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir +deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode +négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de +faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses +facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage +une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le +résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science +nouvelle_, qui parut en 1725. + +La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les +catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico +d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait +un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans +lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de +l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un +mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion +chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la +Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de +Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9] + +[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques +venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736, +in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science +nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on +montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire +sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont +fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il +reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après +la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver +d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette +partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez +curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le +mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et +particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique +bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. +139), dont on jeta, les cendres au vent. + +M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science +nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821. + +Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations, +qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico +à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il +avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure. +Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui +à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont +le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et +la lecture du livre suffit pour la réfuter.] + +On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique +qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme +synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées +de la première comme de principes établis, et les exprime en formules +qu'il emploie ensuite sans les expliquer. + +Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion +augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut +publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs; +depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son +fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis +l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels +elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec +le texte auquel il n'osait toucher. + +La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur +ces additions. + +Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé: +_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table +chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er +livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé +ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico +avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis +d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette +explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de +pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de +la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique +en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle +en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes +duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe +pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la +torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes +de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux, +les balances, etc., désignent autant de parties du système. + +C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le +plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir +traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et +latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan +(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179, +182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté +l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette +partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au +temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de +stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les +dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi +infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré +ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites. + +Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12, +40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288. +Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84, +133, 138-140, 143-4. + + * * * + +Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les +ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum +ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus +linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di +Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi +principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions +de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée, +en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière +l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? +1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig, +1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur +des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, +les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons +trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes +faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu +remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées +récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio +Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa. + +Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits +en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa +vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico, +y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers, +et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le +fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et +158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres +pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux +des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi, +vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse +d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison +remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde +guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de +la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple +de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_. + + * * * + +Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de +lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un +article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes +avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux +lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D. +Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit +du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière +éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y +trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la +divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le +paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi +les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720. +Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, +Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve +le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à +bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première +jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le +mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et +nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle +d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite +de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment +pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre +dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit, +ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._ +l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage +qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au +même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ +sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un +système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme +est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est +géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans +celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit +humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par +conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous +sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à +la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes, +mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose +pour le géomètre comme pour Dieu.» + +Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une +haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les +principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur +célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des +Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue, +qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin +Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une +longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de +Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions +humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une +tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico +était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo +Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio, +professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit +sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi +de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours +_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres +qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses. + + * * * + +Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle +que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi +sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des +modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que +le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une +analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie. + +Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de +la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité +de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent +sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré +par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant +plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble +facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le +panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort +d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un +épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science +nouvelle_, dans la bouche de Junon. + +Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un +sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de +vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À +travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y +démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore +aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et +modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme, +(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le +prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans +doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait +l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!... +Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà +dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse +point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins +honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies, +présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en +prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal +Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet. +«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les +maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et +ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que +l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a +conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du +monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles +par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô +noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux +âges futurs, l'infortuné Vico!» + + * * * + +Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur +et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait +la gloire d'un savant ordinaire. + +1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S. +Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In +funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro +felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique +orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione +oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap. +Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum +nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque +jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap. +Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._ + +1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis +augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro, +cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune +natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir +_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé +par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un +adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait +la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial, +dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet +opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je +courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards, +détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis +vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus +d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre +où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend +cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que +le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux +nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le +principal corollaire. + +1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem +infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus +cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De +mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont +parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne +craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des +connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut +développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné +à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et +dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une +composition très rapide, est surtout remarquable par la +chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant +soixante-quatre ans. + +Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de +belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables: +Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo +de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées +impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de +l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles +Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par +ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi. + + * * * + +Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico +(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig, +1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc, +tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo +civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph +de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de +Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817, +Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder, +dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_ +(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science +nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je +sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure +récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En +France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur +la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs +numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t. +VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821, +t. IV, p. 439, et t. V, p. 7. + + * * * + +Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a +saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez +grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. +Nous donnons ici la liste des principaux. + +Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux +des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les +Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les +livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire +de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et +commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la +morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des +commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le +paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens, +1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_, +_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier +chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des +sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie, +anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de +l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième +volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à +celles de Vico. + +Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait +rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le +placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait +deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des +sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_. +Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du +second. J'ai cherché inutilement ce fragment. + +Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très +superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis. +Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus +paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles +dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire +éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze +tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où +les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit +un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science +nouvelle. + +L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les +publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais +quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_, +les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté. +Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des +religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie, +etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les +explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes +sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur +une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le +meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points +principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que +la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable +à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la +sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le +déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il +explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais +par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles, +auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première +noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes +furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais +chasseurs et pasteurs. + +Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico +sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle. +Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de +disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la +bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage +intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des +choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce +livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble +pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme. +Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit +qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58). + + * * * + +Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français, +anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire. +Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de +l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur. + +FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire. +Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des +nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les +avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre +humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la +géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et +décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées. +Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus +profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à +l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754. +_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet. +Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit +en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans +son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les +institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce +humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais +très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818, +imprimé en 1826. + +ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767; +trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la +société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme, +1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price... +1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits. + +ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder. +Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par +M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une +histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde +(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres +opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le +commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure +religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur, +ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome +VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire +de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus. +Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais +philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie +de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second +(écrit en français). + +Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est +moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la +philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la +littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + AVIS DU TRADUCTEUR. + + DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I + + APPENDICE DU DISCOURS. XLIX + + LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1 + + CHAPITRE Ier Table chronologique. 5 + + CHAP. II. Axiomes. 24 + + CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75 + + CHAP. IV. De la Méthode. 81 + + LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93 + + CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101 + + CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108 + + CHAP. III. De la Logique poétique. 125 + + CHAP. IV. De la Morale poétique. 168 + + CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie + dans les âges poétiques. 174 + + CHAP. VI. De la Politique poétique. 186 + + CHAP. VII. De la Physique poétique. 221 + + CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231 + + CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233 + + CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235 + + CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239 + + Conclusion de ce Livre. 247 + + LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249 + + CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on + attribue à Homère. 252 + + CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258 + + CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260 + + CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie + héroïque ne peut jamais être égalé. 264 + + CHAP. V. Observations philosophiques devant servir + à la découverte du véritable Homère. 268 + + CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274 + + CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278 + + APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et + lyriques. 283 + + LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287 + + CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de + moeurs, de droits naturels, de + gouvernemens. 291 + + CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296 + + CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités + de raisons.--Corollaires relatifs à la + politique et au droit des Romains. 299 + + CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire + relatif au duel et aux représailles.--Trois + périodes dans l'histoire des moeurs et de + la jurisprudence. 309 + + CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres + aux aristocraties héroïques. 321 + + CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont + chaque forme de la société se combine avec + la précédente. 334 + + CHAP. VII. Dernières preuves. 342 + + LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés + détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355 + + CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357 + + CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la + carrière qu'elles ont fournie, conformément + à la nature éternelle des fiefs.--Que + l'ancien droit politique des Romains se + renouvela dans le droit féodal. (Retour de + l'âge héroïque.). 362 + + CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien + et moderne. 371 + + CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle + fondée dans la nature par la providence + divine, et qui est la meilleure possible + dans chacune de ses formes diverses. 376 + + APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie + grecque et romaine. + 389 + + + + +PRINCIPES + +DE + +LA PHILOSOPHIE + +DE L'HISTOIRE. + + + + +LIVRE PREMIER. + +DES PRINCIPES. + + + + +ARGUMENT. + + +_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son +développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord +la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par +l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur +l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il +expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font +la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois +grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui +est propre_ (chap. III et IV.) + + +_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des +Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le +peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des +premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or. +Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second +Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la +Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius +Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du +Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de +Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._ + +_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une +critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son +propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la +sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des +individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.) + + +_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes +particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées +jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens +du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22. +_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa +réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils. +Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie +poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des +sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62. +_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite +de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant, +vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de +l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne +histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114. +_Principes du droit naturel._ + + +_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à +une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et +croyance à l'immortalité de l'âme._ + + +_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle +est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à +savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des +preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques. + +_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou +logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la +Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans +lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie +sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du +genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau +système du_ droit des gens. + +Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de +l'histoire des langues, etc._ + + + + +LIVRE PREMIER. + +DES PRINCIPES. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN +OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE. + + +La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du +monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en +commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les +Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y +voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont +ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres +lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des +ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des +faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses +humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a +données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude, +de frivolité et d'inconséquence. + + * * * + +Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un +examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des +Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de +cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut +rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer +par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre +religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le +peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que +ce monde par le Dieu véritable.[10] + +[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.] + +Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de +Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les +nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs +rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples, +auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant +d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer +qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous +voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les +livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient +alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en +philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de +Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures. +Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait +même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions, +prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez +eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on +peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie. + +C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des +Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit +délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les +choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez +les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence, +elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes +l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre +Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation +d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes +grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout +philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand +entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si +vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé +de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois, +ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien +savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux +et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que +tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui, +étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient +leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le +plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de +l'Hercule Égyptien. + +[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum +religionum avida_.] + +Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les +Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans +d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo +Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité +n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté +comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture +évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le +platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation +indigeste. + +L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses +qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi +dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des +ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le +trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a +trompé les Égyptiens sur leur antiquité. + +Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers, +comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes +jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont +vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres +imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne +placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que +les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les +Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des +livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le +peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de +préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur +législation. + +Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une +tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les +Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même +avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et +l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable +pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre +une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins +nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins +inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à +cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des +Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut +répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir +même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent +l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes +ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit +s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres, +celle des Assyriens. + +La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus +spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des +terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent +d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez +qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du +paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne, +se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la +première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont +été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations +astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces +observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été +inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui +devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut +placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_. + +Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes, +comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le +nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul +de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui +d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence +bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait +subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et +les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le +premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de +leur histoire depuis le commencement du monde. + +Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_, +puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_, +puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances +astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont +donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le +démontrer. + + * * * + +Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette +table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en +reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je +parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par +Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en +trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º +pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se +parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou +_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes +expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De +même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_, +dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles +écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin +des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin +_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne. + +_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon +l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne, +et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les +Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux +traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le +plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations +avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien. + + * * * + +[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ. +La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem, +chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez +les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de +ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui +couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent +bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent +semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque +des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de +nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés +rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est +l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes. +De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de +l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent +une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des +planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut +Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système +ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans +l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les +nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans +les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis +descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les +Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de +la Méditerranée et de l'Océan. + +[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie +vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer +l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui +du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la +terre avec les hommes. + +Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les +Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les +inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne +fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le +caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre +sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des +familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12] +D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens, +Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce +qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13] + +[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte +en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien +Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne +pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent +point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture +alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles +après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de +son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que +le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté +les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la +première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre +toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les +lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée +des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes +encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans +Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en +existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on +qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux +citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des +héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et +un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même +manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore +la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les +coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus +civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut +encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations +européennes.] + +[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des +peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par +le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans +l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_, +de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).] + +[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux, +est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a +ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère. +Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes +théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres +allégoriques, que de difficultés se présentent![14] + +[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu, +offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres +bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie +de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si +bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie +admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces +Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la +piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur +donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois +cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en +quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre +Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est +point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette +expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène, +dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un +seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en +mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont +fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux, +qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart, +avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre. + +À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou +politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui +propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui +persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore +ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir +le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les +hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation. + +Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces +terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables, +détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient +dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs +des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types +idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à +travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.] + +[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le +scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait +jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont +renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les +Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils +eussent été contemporains. + + * * * + +[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie, +et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et +d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie +et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les +chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient +de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur +le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies +est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la +chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison +puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas +eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur +où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois, +Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse +d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à +Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens +habitans. + + * * * + +[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à +l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis +par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les +récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du +soleil. + +La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_ +(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu +d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites +jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres +capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux +rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par +Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi +qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans +étendre son empire à plus de vingt milles_. + +[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après +la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal +flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa +patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion +reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous +élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons +non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons +l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce. + +[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live, +contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la +science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles +auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius +Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été +impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à +travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce +dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles +ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en +Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à +Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les +prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les +Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de +toute la _sagesse barbare_.[15] + +[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des +savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles +de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des +Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui +d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace, +vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces +communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de +l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient +connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce +leur en donnait l'occasion. + +Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique +particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu +être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux, +au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins +de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations +éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant +qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse, +le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire +connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que +Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la +vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité +des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons +point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à +commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme +l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût +profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout +ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux +lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des +Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et +qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou +décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui +attribuaient une autorité divine à cette version.] + +[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue +le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté +démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté +aristocratique_. + +[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire +(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et +_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode +vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre +siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade. +Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis +qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés +par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des +monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles, +qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un +côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre, +il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en +caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps +d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine +de fables. + + * * * + +[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de +l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de +n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour +sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût +pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les +Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils +donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait +connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout +occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel +aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on +que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier? + +[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où +Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la +métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus +rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à +Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._ +plus loin la réfutation de ce préjugé. + +Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux +connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote +sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de +_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils +aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse +ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore +Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on +avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des +Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques +notions certaines sur les peuples étrangers. + +Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome. + +[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de +l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi, +faute d'en savoir comprendre le langage. + +[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne +d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la +personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le +sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la +république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes. + +[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les +Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque +les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite +leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils +ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les +premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée, +et lors même qu'aucune mer ne les séparait! + +[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de +cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais +l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est +la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins +il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord +il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta +l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il +exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve +sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les +anciennes annales. + + * * * + +D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table, +on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne +jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et +obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans +un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res +nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller +contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne +nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux +opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la +civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes +scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire +certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles +ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni +_continuité_, ni _cohérence_. + + + + +CHAPITRE II. + +AXIOMES. + + +Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de +préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_ +philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre +de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché +la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même +ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront +de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des +nations_. + + +1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX. + +1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des +commencemens de la civilisation._ + +1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme, +lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour +règle de tout. + +De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa +marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit +eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le +commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les +opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités +que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce +caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola): +_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être +admirable. + + +2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune +idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses +connues et présentes. + +C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les +nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_; +les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce +sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas +manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité, +qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse, +obscurité. + + +3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir +trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les +traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux +est de Diodore de Sicile. + +Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des +Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent +tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met +les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime +qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même +temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard +à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les +Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve +bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte. + +À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce +qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore +détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il +faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de +Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas +parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des +_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles +critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens +mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle +des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les +fables grecques. + + +5-15. _Fondemens du vrai._ + +(Méditer le monde social dans son idéal éternel.) + +5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et +diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à +sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption. + +Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui +veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle +de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au +hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres +niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient +s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans +notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens, +parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points +capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les +passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de +l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle +science.[16] + +[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son +unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant +les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la +nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne +donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce +qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le +stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de +nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps; +encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule +doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce +philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui +semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée +en 1817, page 74.] + + +6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne +peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre +dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple +de Romulus_.[17] + +[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec: +politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_, +lib. II (_Note du Traducteur_).] + + +7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer +parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices, +l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre +humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique +(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la +sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race +humaine produisent la félicité publique. + +Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence +législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés +tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces +dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile, +qui maintient la société humaine. + + +8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y +maintenir. + +Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle +l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en +société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question +de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes +_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les +meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade, +et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même. + +Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que +l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions +en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de +Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce. + + +9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au +_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la +_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_. + + +10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du +vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en +suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du +_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous +les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la +connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_ +de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits +_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance, +commerce, voyages.) + +Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié +chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_ +tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont +tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits +le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens +philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité +ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils +nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science. + + +11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa +nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_ +appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines, +_double source du droit naturel des gens_.[18] + +[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une +signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports +des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus +entre eux (_Note du Traducteur_).] + + +12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par +tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout +le genre humain. + +Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une +critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû +précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la +critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement. + + +13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux +autres, doivent avoir un motif commun de vérité. + +Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le +_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la +certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude +en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les +nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le +vingt-deuxième axiome.) + +Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici +du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait +sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est +devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à +les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde. + +C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la +loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux +autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit +mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de +l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations! + +Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que +le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier, +sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion +des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit +fut reconnu commun à tout le genre humain. + + +14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en +certaines circonstances, et de certaines manières. Que les +circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes +et non différentes. + + +15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la +modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces +propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même +(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas +autre. + + +16-22. _Fondemens du certain._ + +(Apercevoir le monde social dans sa réalité.) + +16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de +vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se +sont conservées long-temps chez des peuples entiers. + +Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les +siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont +arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux +de la nouvelle science. + + +17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus +graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues. + + +18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée +avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers +temps du monde. + +Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus +concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé +sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce +droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue +allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine. + + +19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez +les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours +mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le +bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois +sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du +Latium. + + +20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire +civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux +grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les +Grecs. + +Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont +la démonstration se trouvera dans l'ouvrage. + + +21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait +suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était +encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la +civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent +entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La +civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils +perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des +dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est +appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains +conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui +s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous +trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des +héros grecs.[19] + +[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par +l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la +barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre +Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus +subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème +homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel +des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de +romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus +subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à +celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le +mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi +éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.] + +Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de +cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus +convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres +cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile, +_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs +de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville +sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La +civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues +vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que +les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie +civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque. +Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et +soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers. +Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir +chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer +toute la grandeur de Rome. + + +22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle +commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent +l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais +exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer +ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces +maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par +toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression +elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue +appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues +pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les +langues mortes et vivantes_. + + +23-114. AXIOMES PARTICULIERS. + +23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge +universel.--Géans._ + +23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires +profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître, +avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de +nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la +_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des +politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane +n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus. + + +24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base +de leur religion; la divination au contraire est le principe de la +société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde +ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils. + + +25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves +philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les +preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la +Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits +d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les +fables. + + +26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs +disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à +l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les +vaines explications que nous ont données les philosophes de leur +existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en +partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la +stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à +l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans. + + +27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des +antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son +commencement du _déluge, et de l'existence des géans_. + +Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_ +en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature +naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette +différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns, +de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les +Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils. + + +28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie, +de la divination, des sacrifices._ + +28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º +Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois +âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces +trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue +hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue +_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment +par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. + + +29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus +ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des +dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.) + + +30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de +divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant +de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_ +des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui +viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la +religion_. C'est le premier des trois principes de la science +nouvelle. + + +31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les +armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il +n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion. + +Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla +dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la +divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y +fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils +appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la +divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi +eux. + +Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes +violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver +l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la +grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point +considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_. +Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20] + +[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du +chapitre III.--(_Note du Traducteur._)] + + +32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des +phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils +leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que +_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.) + + +33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans +laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la +volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté. + + +34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem +perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur +âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce +qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes. + + +35. L'admiration est fille de l'ignorance. + + +36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus +faible. + + +37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner +les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans +leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des +personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être +naturellement des poètes sublimes. + + +38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de +l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum +virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri +solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus +erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore +simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur +admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose +est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient +civilisés. + + +39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que +soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou +toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la +science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène? + + +40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les +rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour +célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et +déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un +enfant. + +Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers +hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes +de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers +les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables +conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette +explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a +fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la +crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation +impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion +put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré +par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils +des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide, +de Socrate et de Scipion. + + +41-46. _Principes de la Mythologie historique._ + +41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les +descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se +dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui +couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_, +redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le +déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_. +Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un +siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des +vapeurs capables de produire le tonnerre. + + +43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte +Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme +chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros +des dieux. + +Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de +Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous +indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion, +ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de +ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous +vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples +inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous +trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent +contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par +conséquent être l'histoire des premiers peuples. + + +44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes +théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes +héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule. + +Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes +avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens +toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_, +ensuite l'_héroïque_. + + +45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque +monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est +fondée la société où ils vivent. + + +46. Toutes les histoires des barbares commencent par des +fables. + + +47-62. POÉTIQUE. + +47-62. _Principe des caractères poétiques._ + +47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme. + +Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un +homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le +placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte +des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans +doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui +est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le +_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai +physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le +véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous +ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point +le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique. + + +48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des +premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes +les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque +ressemblance, quelque rapport. + + +49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les +mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès +Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie +humaine. + +Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie +naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de +l'Égypte. + +Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des +caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le +premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des +fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir +que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité, +étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de +créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de +modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux +quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la +convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au +type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les +découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient +atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_, +ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès +Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens +enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà +philosophes, déjà capables de généraliser? + + +50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._ + +50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est +vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire +avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un +caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut +former le monde enfant. + + +51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre +de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne +feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie +fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il +faut bien que la nature ait fait les premiers poètes. + + +52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce +qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du +monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est +qu'imitation. + +C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de +nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts +d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se +formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la +nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire. + + +53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses +senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme +agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils +commencent à réfléchir. + +Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles +sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des +pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du +raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles +approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus +certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à +proportion qu'elles descendent dans les particularités. + + +54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les +touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages +qui en dérivent. + +Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables +imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches +inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour +commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent, +et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens, +obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui +précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver +les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à +leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes, +et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène. + + +55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des +seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des +Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges +suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une +signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de +l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime +_théologie naturelle_. + +Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre +mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au +préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler +(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens +en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne +présente aucun récit dont il ait à rougir. + + +56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs +et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles +langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, +se trouvent avoir été des poètes. + + +57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes +matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils +veulent faire entendre. + +C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes +les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage +naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à +la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les +Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient +seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans +Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis +Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute +dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage +poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin +de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres. + + +58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les +bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant. + + +59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe +dans l'excès de la douleur ou de la joie. + +D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen +retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme +les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent +seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs +premières langues en chantant._ + + +60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_. +Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le +langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles, +commencent toujours ainsi. + + +61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque +est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut +originairement spondaïque. + + +62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose, +et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace. + +Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement +des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens +doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord +en vers, puis en prose. + + +63-65. _Principes étymologiques._ + +63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la +matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion, +qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel +d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses +de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont +tirées des corps et de leurs propriétés. + + +64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_. + + +65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les +_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les +_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions +de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel +l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens +que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons +observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_ +par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte +de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_, +_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui +recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_ +(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas +de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la +réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple +constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis +comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire +comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire. + + +66-86. _Principes de l'histoire idéale._ + +66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à +l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le +_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à +_tourmenter leurs richesses._[21] + +[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)] + + +67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis +_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_. + + +68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des +caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis +il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite +de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard +nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps +_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la +véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des +caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin +des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans +pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens. + +La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à +l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans +l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à +leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les +_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la +_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les +cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser. + + +69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui +sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la +science des moeurs des peuples. + + +70-82. _Commencemens des sociétés._ + +70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne +point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les +faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord +un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent +les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à +cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps +après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers +pères de famille. + + +71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de +l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais +par degrés et à force de temps. + + +72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une +divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de +famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui +sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les +_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille. + + +73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord +gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la +monarchie_. + + +74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus, +c'étaient les plus dignes_. + + +75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de +Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant +lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_. + +Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la +sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités +dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la +sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse +vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes +les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête. + + +77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir +monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens +de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui +s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs +_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne +l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire, +_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des +douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias +jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses +enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant, +_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils +acquiert, il l'acquiert à son père. + + +78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière +convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces +_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille. + + +79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une +_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces +réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de +famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui +les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_, +dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités +héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples +souverains. + + +80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance, +lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une +grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre +dans la vie sociale. + + +81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre +par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder +qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins +qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes +éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le +mot _beneficia_. + + +82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que +_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement +que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point +d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots +que _clientes_ et _clientelæ_. + +Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du +70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons +cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la +nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce +premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de +famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs +mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à +l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux +_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent +eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on +peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont +ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le +fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si +simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent +d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre +comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment +l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le +patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers; +comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés +dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de +plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les +familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette +formation des sociétés a été impossible. + + +83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_ +qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en +_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision. + +Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de +possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes: +_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_ +appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent +_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier +genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans +les républiques aristocratiques. + + +84-96. _Ancienne histoire romaine._ + +84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les +diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté +héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la +justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors. + +Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et +de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois +de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de +Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et +même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des +cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des +féciaux, ou hérauts de la république. + +[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son +pouvoir. (_N. du T._)] + + +85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les +anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses +et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à +tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans +leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les +lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_ +dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_. + + +86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les +anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle +inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie +des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de +l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que +l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils +_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la +guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, +dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient +satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs +prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et +leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme +les plus vils esclaves. + +[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_. +_Angariarono._ (_N. du T._)] + + +87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la +guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens. + + +88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans +l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet +ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains +traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes, +et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_), +sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine +combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est +qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple. + + +89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire. + + +90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les +_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur +héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les +autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_ +romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans +cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le +salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les +plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils +méritaient de partager les mêmes honneurs. + + +91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent +_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant +moyen d'agrandissement. + +Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus +civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les +patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps +que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse; +_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège +si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois, +et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux +cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui +distinguent exclusivement la jurisprudence romaine. + + +92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les +ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les +princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles. + +Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire +des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la +connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles +dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi +arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte +Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des +douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_. +C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs +pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri +non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne +repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non +aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que +Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après +les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24] + +[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de +savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à +Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un +autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)] + +Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent +les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir +souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant +s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas +particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la +noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple, +et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie, +qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des +_quæstiones perpetuæ_. + +Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le +secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste, +firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi +chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu +le corps du droit romain, et celui du droit canonique. + + +93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une +fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs, +la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la +puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la +puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le +parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par +les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans, +des guerres injustes au-dehors. + +Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_ +romain pour tout le temps antérieur aux Gracques. + + +94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du +possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec +le superflu que la servitude enchaîne les hommes. + +Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de +l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe +naturel des monarchies_. + + +95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent +l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques, +qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent +ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les +états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se +mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée, +une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a +autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans +la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y +cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi +nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite +légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa +nomine principis sub imperium_ ACCEPIT. + + +96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les +nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_, +ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges +publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs. +Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles +se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques; +voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie +commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se +soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la +_monarchie_. + + +97-103. _Migration des peuples._ + +97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le +déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera +naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les +_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de +confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer. + + +98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où +il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion, +les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les +reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent +ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui +dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la +citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit +descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela +Ilion. + + +99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les +terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et +l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine, +qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent. + +Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous +apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord, +ensuite les peuples _maritimes_. + +Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple +hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la +plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la +première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu +chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le +plus ancien de tous. + + +100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la +terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère, +il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le +commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider +à quitter leur patrie _momentanément_. + +C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens +furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les +_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des +Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_. + +Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent +_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les +bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui +peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en +_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_ +l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre, +lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis +le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir +un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui +eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs +_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés +en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient +alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de +l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par +caprice le pays de sa naissance. + + +101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien. + + +102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il +faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du +_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique +ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent +être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25]. +Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux +Européens. + +[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui +permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux +Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre +des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint +en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port +le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).] + +Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système +d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_, +système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des +mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire +des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient +établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée +_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou +Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela +_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin +_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les +Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce +des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une +colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite +_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de +_Poliade_. + + +103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y +ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et +détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de +l'antiquité. + +Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de +l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans +l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle +d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le +Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin +l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple +romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme +l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_; +et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom +même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de +Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent +à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de +Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer +(_Florus_). + + +104-114. _Principes du droit naturel._ + +104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius: +_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit +s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point +animée de l'esprit de la raison naturelle. + +Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné +lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou +seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a +proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle +sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui +veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est +né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS. +Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et +par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées +par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont +elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_. + +Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme +n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une +nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du +christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré +avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu +par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes +catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre, +auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé +_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son +second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne +s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf +devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à +l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel +a été ordonné par la divine Providence_. + + +105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_ +des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou +manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre +_exemple_ l'une de l'autre. + +Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté, +établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des +gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_. + +Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit +naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_. +Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la +Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_ +du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples +anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens +arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que +pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille +ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences, +inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de +Selden et de Puffendorf. + + +106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où +commence le sujet dont elles traitent.[26] + +[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport +_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous +les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les +_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on +voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière +particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans +l'application (_Vico_).] + + +107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les +cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_, +c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont +Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au +contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_ +fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius +Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque +désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait +périr. + + +108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou +dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii +minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme +Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_. + +Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et +de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par +les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société +du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les +nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules +sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_. + + +109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur +montre rentrer dans les termes de la loi. + + +110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile: +c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à +tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un +petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et +l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._ +C'est ce que nous appelons _raison d'état_. + + +111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la +raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors +les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés +de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en +bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit +l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés +entre eux. + +La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_, +naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle. +Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent +naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les +termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée +qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est, +sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et +selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_. + + +112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que +l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause. + + +113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous +éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils +souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.) + + +114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus +grand développement_ est une _pratique_, une application _de la +sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot +dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses +l'usage qu'elles ont dans la nature_. + +Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est +l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette +jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_ +d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.) + +Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la +législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre +pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la +_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant +elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit +religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent +la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans +l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_. + +C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers +axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit +naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche +des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont +cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris +l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il +fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans +tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un +peuple privilégié. + + + + +CHAPITRE III. + +TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX. + + +Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons +présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner +forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous +prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les +principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y +trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs +d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec +toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il +fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit +sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une +_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par +l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité +des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous +ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle +dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent +que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès +le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les +ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme +s'il n'existait point de livres. + +Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité +la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je +parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement +l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en +doit trouver les principes dans les modifications mêmes de +l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne +s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement +de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est +réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde +social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage? +Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine: +plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée +naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un +grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi +l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même +que dans un miroir. + +Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle +chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que +nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment +se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels, +comme doivent l'être ceux de toute science. + +Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées +qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois +coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes +contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs +morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul +acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de +solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux +_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples +inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a +sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu +cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une +fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se +couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois +coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes +de la science nouvelle_. + + +I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de +quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens, +quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde, +vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont +nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres, +les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un +Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute +l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions +principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la +Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent +entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin +celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre +dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de +l'autre vie dans les plaisirs des sens. + +[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports, +lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples +peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de +Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient +philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il +n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les +religions, point de société. (_Vico_). + +Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de +l'axiome 31.] + +Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un +Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne +voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui, +semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une +intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin, +ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de +la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à +l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la +législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une +Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et +l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend +l'existence de cette Providence pour premier principe? + + +II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans +mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les +usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les +mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une +sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont +le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans, +autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se +séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé +à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne +l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni +langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social +embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en +faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient +les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la +coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait +les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles. + + +III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe +de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres +humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de +pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se +dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes +chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts. +Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette +expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre +expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_. +Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes +allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et +demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles +survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des +voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs +peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée +pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la +Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par +Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et +pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit: +_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet +consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac +persuasione publica utor._ + + + + +CHAPITRE IV. + +DE LA MÉTHODE. + + +Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier +livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si, +comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour +point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous +devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux +cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des +sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore +nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles +d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de +Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_, +dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les +Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans +lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons +commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à +penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie +profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée +que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la +terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée +_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves +difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la +civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine +que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la +_représenter_? + +Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont +les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque +farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette +connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature, +appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le +sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la +lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient +à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et +qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent +ordinairement religieux. + +Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes, +devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des +passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui +fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les +axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint +les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions +humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la +volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme +par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme +sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à +l'_homme social_, au membre de la société.[28] + +[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule +réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens +nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_, +_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers +au sentiment (_Vico_).] + +Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours +tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun +voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son +prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire +qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous +établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre +conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa +conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie +civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la +cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs +peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est +membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des +traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa +conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances, +l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut +donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet +ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de +famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle, +l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce +qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La +dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui, +appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société +humaine_. + +La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects +une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir +manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la +Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée +seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de +_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient +cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens +d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans +l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de +la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une +démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_, +puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels +cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré +eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé +_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données, +n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_. + +Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la +Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la +démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine +ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par +des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis +librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_, +tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin +son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien +toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans +l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations, +dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans +l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines, +peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous +offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence, +l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin +n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces +preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle +_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions +lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et +néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de +preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans +l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu +où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient +qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_. +Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle +occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_ +qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au +milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les +preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois +sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série +des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus +nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde +social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir +divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des +idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété +des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux +Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses +caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des +causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même +suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et +très bon. + +[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté +de l'ordre: + + _Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor, + Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici + Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._ + Art poétique. (_Vico_).] + +Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves +_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les +commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive +à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité +d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des +principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses +sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication +de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette +explication de leur nature se confirmera par l'observation des +_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne +peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel +lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une +telle nature (axiomes 14, 15.) + +Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science +nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines +relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les +deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi +considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science +nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle +semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est +vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur +sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des +sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser +_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à +réfléchir sur les idées humaines. + +Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner +à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de +la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle +applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux +_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de +livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le +criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence +divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens +commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des +choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du +monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous +appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la +Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le +cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en +nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse. +De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une +_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de +toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence +et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se +raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde +social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé +devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme +humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet. +Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est +à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède +précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le +monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de +réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que +les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre +encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_, +et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour +Dieu, connaître et faire, c'est la même chose. + +Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que +nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables +de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice +intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences. +Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de +l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre +Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la +conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre +aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_, +source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la +théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le +droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir +compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant +de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille +ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu +en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus +éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque +sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que +l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de +justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur +l'_autorité des hommes déjà éclairés_. + +[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux +que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait +jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne +s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout +esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs +dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de +pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez +eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que +deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent +(_Vico_).] + + * * * + +Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les +preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se +ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des +fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a +rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire +civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout +naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_, +qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété +de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui +nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant +d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel +du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se +développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons +encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses +relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été +perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et +qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_ +par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous +ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de +siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des +peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16). +6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici +inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés, +dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º +Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se +rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes +naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la +_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde +_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les +preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par +la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour +prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.) + +[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe +livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.] + +Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes +de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une +Providence divine, la modération des passions par l'institution du +mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage +des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que +l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit +servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous +les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes +s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit +y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en +écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière. + + + + +LIVRE SECOND. + +DE LA SAGESSE POÉTIQUE. + + +ARGUMENT. + +_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des +premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie +de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps +poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître +_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et +non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un +but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que +les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur +l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie +et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque +sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose +humane.) + + +_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point +le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La +Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de +civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De +la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes +époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique. + + +_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de +la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. +Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les +premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La +crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II. +Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. +Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique +philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des +gens, origines de l'histoire universelle._ + + +_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et +étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les +objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des +choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux +tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable. +Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations +de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention +des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se +sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§. +_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme +signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope, +Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV. +Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans +laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois, +des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu +trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce +qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler +successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et +la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification +arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours +dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à +l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre, +du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine, +de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI. +Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique +naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes +furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de +s'élever aux idées générales, surtout en législation._ + + +_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_ +vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des +mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de +l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._ + + +_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les +âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et +des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation +des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres +et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille +prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes, +fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie +plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des +sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les +parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des +familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette +existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se +réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et +deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des +asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats +qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers +hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez +eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_ +contrats de société, _point de_ mandataires. + + +_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières +républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique. +Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et +sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces +derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont +d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs, +_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs +qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à +conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges +de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de +certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines +bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait +conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur +tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des +sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§. +_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord +une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus +tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint +ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_ +domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains. +Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que +subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence +qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des +gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est +l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques. +Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs +guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités +romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus +aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne +changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens +acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges +publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers +peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de +l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps +modernes._ + + +_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie +poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps +toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité +de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II. +Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes +rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III. +Corollaire relatif aux moeurs héroïques._ + + +_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée +aux idées étroites des premiers hommes._ + + +_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes +avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans +leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans +les constellations._ + + +_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de +départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour +déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement +au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du +développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle +aux calculs de la chronologie._ + + +_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties +du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la +Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être +de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent +pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée, +etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des +indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions +des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara. + +CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou +le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de +l'humanité._ + + + + +LIVRE SECOND. + +DE LA SAGESSE POÉTIQUE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +SUJET DE CE LIVRE. + + +§. I. + +Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils +ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont +transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers +sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en +toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données, +nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la +_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est +l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De +même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire +fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les +philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation +_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser +l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le +_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute +société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut +leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne +pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_ +lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un +respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes, +et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la +philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer +les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions +des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_ +motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les +philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse +poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux +premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine, +qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les +philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le +quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la +Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la +comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai +Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les +poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les +philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus +élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers +le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de +l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans +l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que +l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné +auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au +sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit +lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point +sous les _sens_. + + +§. II. _De la sagesse en général._ + +Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en +général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui +domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se +compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui +perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties +constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence +et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances +à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence +étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la +volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus +sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement +et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu; +les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout +le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes +humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des +choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien +possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus +docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des +choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés. +Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que +nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos +connaissances. + +La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par +Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du +bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et +c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et +du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des +Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans +l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la +_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au +long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs, +dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle +été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre +de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en +pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins +tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui +professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut +attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au +genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la +_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent +sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le +mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses +divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître +l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir +Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la +source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et +ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités +éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les +Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être +pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_. + +[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement +travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au +sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de +providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que +Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un +tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que +celui de folie. (_Vico_).] + +D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois +espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes +théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations +païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième, +qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est +pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la +naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se +réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette +Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de +la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après +certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que +la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons +d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à +recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et +supérieure aux sens et à tous les raisonnemens. + +[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que +la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_ +et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur +vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie +sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).] + + +§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._ + +Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux +sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la +sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_, +puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières, +_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique +dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc +sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la +politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même +caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par +suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la +_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons +voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la +civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou +_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils +trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par +leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les +cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une +origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur +_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur +_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les +constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série +des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_ +placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de +même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une +histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette +triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la +nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire +universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici. + + + + +CHAPITRE II. + +DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE. + + +§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des +sacrifices._ + +[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de +l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont +été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le +Discours préliminaire.] + +C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers +hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre +leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils +devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non +pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite, +je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement +l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les +modifications de l'esprit humain. + +La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut +commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et +d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de +sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces +premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans +raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_, +faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_; +ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord +_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils +admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens +Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous +la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les +dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout +ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la +simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que +celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils +donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs +propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37), +lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils +leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers +hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient +eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création +différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure +intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les +connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à +leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute +_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent +sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même +d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés +_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot +grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent +la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la +popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable +d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire +à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit +humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés +de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite. + +Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne, +lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de +nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un +petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des +montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la +cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois. +Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit +humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en +lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans +l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême +de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le +ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils +présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre, +Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se +livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_ +[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce +caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète, +une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et +demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets +étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas, +même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer +une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste +corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si +avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop +détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de +nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que +nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature +passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons +rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste +imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute +abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions, +_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous +l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut +_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la +civilisation païenne. + +[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent +bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les +Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot +[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour +exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son +Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les +nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme +Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins; +ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à +une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_ +fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir +de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects +divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et +_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de +leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie +judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire +astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait +connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette +science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui +répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer +des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs +enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et +leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples +construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_ +et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses +sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos +jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion +chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des +[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les +observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter. +C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés +_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des +Romains, on connaît le vers d'Ennius, + + _Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_; + +le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains +disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel +désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation, +_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point +d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens +Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés +qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des +clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à +leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et +Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore +aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les +Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs +temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux +côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines +qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent +la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le +plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle, +l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut +être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_ +pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le +Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de +Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois +sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes, +plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les +Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_; +il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le +ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème +impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans +le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont +on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).] + + * * * + +C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la +première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on +imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont +la main lance la foudre; image si populaire, si capable +d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que +les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et +l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de +l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad +superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils +apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que +Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient +concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la +civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit +pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers +hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des +montagnes, comme nous le verrons bientôt. + +Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature +que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de +_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée +_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression +de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des +_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter. +Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la +divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_, +c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce +_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_. +Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très +fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens +que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après +l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel. + +De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque +nation païenne eut le sien. + +Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre +créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale +fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses +relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque +la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui +contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers +hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui +entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter. +Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient +de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_, +expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_, +qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette +_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs, +[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des +dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des +oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette +science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les +oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le +paganisme. + +[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple +fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).] + + * * * + +Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre, + + . . . . La crainte seule a fait les premiers dieux; + +mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres; +ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome: +_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de +l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle +de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même +temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on +les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les +auspices. + +Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère +éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie +c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile +credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant +l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter. +Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges +opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition +d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la +toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les +nations. + +Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été +dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon +jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par +un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie +s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours +de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues +plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler +son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie +détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à +laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous +les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de +pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire +de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une +_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi, +comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens +mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables +grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que +le _sens historique_ se trouvera facile et naturel. + +[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les +poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du +mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).] + + +§. II. COROLLAIRES + +_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._ + +1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au +premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre +_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature, +appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le +sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans +l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils +attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces +premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette +grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre +humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle +est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la +marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la +sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en +prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle +s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui +démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie +naturelle. + +2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une +_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens +primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première +propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu +nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie +sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus +exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne +peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_. +Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la +vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté +en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les +étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens +libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie +vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre, +et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs +habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit +naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde +occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent +seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est +l'origine de tous les _domaines_. + +[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux +dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).] + +Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie +civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit +la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont +propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et +des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le +chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de +la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle +éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la +philologie_. + +3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même +que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences +subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées +nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par +les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par +les savans. + +4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de +l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce +que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations, +lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres, +qui est l'objet de la critique philologique. + +5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans +laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De +quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se +civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se +développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce +second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la +marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des +choses humaines_. + +6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des +gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden +et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les +sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le +sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce +qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils +supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà +éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont +produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la +justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe +d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de +précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques +contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris +pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du +_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des +philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden, +dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des +enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au +caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie +entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant +perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut +que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont +Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux +pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les +législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont +transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de +Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on +pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils +conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à +Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde, +sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une +dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas +dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour +principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et +l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à +parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des +nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_, +dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des +auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au +moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses +humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la +jurisprudence. + +[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond +dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se +passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes +ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans +mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique, +c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme +bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à +sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été +poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse +d'Épicure. + +Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois +que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra +dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses +descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt +qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs +des Gentils... + +Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la +Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de +Hobbes.... + +Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources +de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni +celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et +de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales. + +1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories +des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des +jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être +aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les +jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit +naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens, +que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles +par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le +perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de +la justice éternelle. + +2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des +gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre +humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation +des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi +séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître, +dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de +sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la +nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence. +(_Vico_).] + +7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science +nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire +universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des +Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la +_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir +jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_. + + + + +CHAPITRE III. + +DE LA LOGIQUE POÉTIQUE. + + +§ I. + +La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans +tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère +dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de +même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique +poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des +choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée +maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme +une _logique poétique_. + +_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans +son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_, +langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec: +mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les +_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie +_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux +(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas +raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des +indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi +[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens +d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi +défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par +_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des +choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu +même. + +[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée +autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que +découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le +Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).] + +La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute +d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait, +et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle, +Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les +premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt, +et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec +les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses +relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des +autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les +fruits à Pomone. + +Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers +hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles, +telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices, +les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée +comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous +ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les +propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que +nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues +dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous +aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les +premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables +d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils +donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même +aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus +tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations +se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes +les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si +légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut +sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise +sur un lion. + +Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot +l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de +genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les +formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune +comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus. +Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse, +l'idée de la prudence commune à tous les sages. + + +§. II. COROLLAIRES + +_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des +poètes._ + +1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette +logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent +et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus +approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux +choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les +premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout +ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les +premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé +d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les +métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores +tirées par analogie des objets corporels pour signifier des +abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a +commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots +nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus +sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que, +dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions +relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du +corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines. +Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute +ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un +peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour +un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_ +d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un +fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un +grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_, +_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le +piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_, +_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_, +appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables +exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que +l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans +les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers +entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que +_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo +intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous +démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute +d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le +second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans +l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets, +et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets +de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul +toute la nature. + +2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle +métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses +d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de +la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de +l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était +plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme +et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les +accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de +petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_ +qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la +_triste vieillesse_, la _pâle mort_. + +3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des +particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour +composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux +_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire +remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la +partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une +abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties, +l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et +toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine +_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la +_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots +signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison +entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un +abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le +vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la +première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une +_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce +dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde, +le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce +fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour +l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour +l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la +matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia +messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute, +employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de +mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé. +Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de +dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent +réunies une métonymie et deux synecdoques, + + _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_ + +n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les +premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce +qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression +n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont +cru voir l'effort de l'art. + +4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans +les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge +_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un +grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la +poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu +la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne +purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles +ont été définies, des _récits véritables_. + +5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se +réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont +point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des +écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se +sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et +que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens +propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à +mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes +abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les +parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes +devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux +erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des +prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui +croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_. + +6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le +résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les +propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme +nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique +grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils +voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet +pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait +jointe_. + +7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres +phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence +antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour +_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche +superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou +bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son +approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à +sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable. + + +§. III. COROLLAIRES + +_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage +par les premières nations._ + +Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge +historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui +s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur +impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se +rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter +l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils +ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec +elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens +attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou +nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut +nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la +matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de +l'antiquité. + +1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse +savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du +peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce +conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous +vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était +destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même +_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant +ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient +rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens +rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même, +Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement +aristocratique qui avait précédé.[40] + +[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les +Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été +attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au +principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui +existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste +avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve +(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué +par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute +sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès. +Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république +aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les +Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut +réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux +principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores. +_Édition de_ 1730, _pag._ 209.] + +2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois +relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui +concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à +Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à +Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup +d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien, +tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome, +contribuèrent à la majesté de l'empire. + +[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des +institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du +T._)] + +3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux +Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été +faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la +défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus +avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme +l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres +contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se +mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans +les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes. + +4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit +être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la +Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des +préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le +fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait +donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_, +exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus +reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe +les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_, +ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une +chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle +il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes +philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et +Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au +moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore, +il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader: +Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à +l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles +d'Ésope. + +Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces +préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le +caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui +attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier +moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_ +de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en +forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens +_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord +_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le +furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous +laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques +furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers +héroïques et celui de la prose. + +5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_ +les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en +Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les +Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de +_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même +métamorphose. + + +§. IV. COROLLAIRES + +_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous +donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des +médailles, des monnaies._ + +Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique +poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte, +et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des +lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut +compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur +dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses +distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature +a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer +l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de +[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_); +de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait +être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre +côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et +certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons +articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les +lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les +lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons +articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être +uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui +désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que +les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères +poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en +hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie +dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude +des _paroles humaines_. + +[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques +pages plus loin. (_N. du T._)] + +Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les +philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers +hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur +imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre +langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des +rapports naturels avec les idées.[43] + +[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois +fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique +ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles +leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette +langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la +nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles +(_Vico_).] + +En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la +tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées, +correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_ +écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux, +des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue +hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_, +c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes +héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer +entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la +vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent +que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit +Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a +dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois +langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase +proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant +que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des +hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le +temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en +devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la +tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé +les lois et les lettres_. + +À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les +Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par +analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis +caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_ +signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit +_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et +qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui +_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna +d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs +familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le +prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et +surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de +Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt +nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans +la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à +Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les +Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_ +signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près +l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma] +_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que +les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les +Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen +âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on +désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote.... +Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner +par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on +faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de +ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins +appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons +voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du +monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué +d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est +resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On +continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner +les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des +immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord +_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre +l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_. +Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens +Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_, +puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est +encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour +dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_ +les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour +_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans +la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur +vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne +connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la +lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec: +sêmata]. + +[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut +un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des +_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons +divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure +Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la +civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est +du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands, +_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de +_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets +de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté +des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos +jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations? +(_Vico_).] + +Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités +incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations +païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre +qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_, +qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent +assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver +des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la +_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent +l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve +comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des +_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la +_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le +_droit naturel des gens_.[45] + +[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des +_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord +par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et +d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en +bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises +qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes +employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait +assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_, +ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement +_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent +indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_ +eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut. + +Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent +employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes, +perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune +connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les +Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres +seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire +souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait +pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi +les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes +souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une +croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits, +il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son +ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la +gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux +actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus +informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et +pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens, +comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de +l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi +anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver +qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot +_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de +savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que +dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé +quelque figure, quelqu'emblème. + +Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés +nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la +distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages +publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit +à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des +hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des +nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont +_muettes_ l'une par rapport à l'autre.] + +Pour établir ces principes sur une base plus solide encore, +nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes +auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères +d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce +fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de +s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens +nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens; +les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des +Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que +Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son +fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la +France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et +autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes, +comme les Chinois le font encore aujourd'hui. + +1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois +langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la +première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait +mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est +l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade: +_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_; +plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les +dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les +dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il +y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent +Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe +qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est +inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_. + +Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente +mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche +vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient +exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans +ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les +Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les +pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de +même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève +au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et +des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les +caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens. + +[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots. +Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la +Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français +trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept +mille. (_N. du T._)] + +2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par +symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être +rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et +qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent +être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui, +ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du +style poétique. + +Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_; +et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de +l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse +citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens +de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier +écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus. +Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux +nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la +langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_, +puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge. +En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld +Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il +florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers +écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile. + +3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu +d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées, +dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes +inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de +Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande +nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à +l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes +inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au +moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition +aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car +c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont +un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les +Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur +alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues +dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent. + +La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec +des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à +l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de +commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères +n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les +_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des +Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les +transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de +génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes +géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur +alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut +croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens +la _connaissance des lettres vulgaires_. + +[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous +apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet +des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant +long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les +Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).] + + * * * + +Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification +des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été +naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut +l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus +de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est +aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse. +Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets +naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En +général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les +grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées +confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne +purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en +décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines +articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans +leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés +contre Platon et Jamblique. + +Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de +langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème, +établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité +des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette +variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les +choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la +_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est +ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes +pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont +l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et +qu'il y a encore de nations.[48] + +[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la +précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs +de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière +dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est +que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport +de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de +son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même +qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez +les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les +Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante, +reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une +transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en +font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux +barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà +pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans +l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).] + +D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_, +dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la +_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont +les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées, +et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage +continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le +même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations +_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum +linguarum harmoniâ_. + +De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les +langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les +locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette +beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_: +ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au +contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont +l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur +obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut +donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un +mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de +traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis +dans leur signification. + + * * * + +Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de +langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les +dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux +qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur +nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois +espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans +leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue +_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la +langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et +composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères +héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans +Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut +à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait +autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence +nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue +_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité +des fables. + + * * * + +La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle +nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les +premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces +mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes, +et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les +_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle +échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms +nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont +les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent. +La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les +langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_, +également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se +formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On +le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que +l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers. +Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes. + +Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il +n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se +formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans +disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les +noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est +de même des particules qui signifient des modifications. Mais les +verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et +de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point +indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les +philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe +ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se +souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les +verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres, +tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent +toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique; +_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se +rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_, +auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la +morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes, +dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_, +_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer. + +Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la +nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les +choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles; +elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en +vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent +environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les +organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._ +À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces +premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient +encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre +dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment +_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus +raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius +relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes +d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû +préalablement aller aux écoles des philosophes. + + +§. V. COROLLAIRES + +_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, +du nombre, du chant et du vers._ + +Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou +_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en +_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères +vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la +nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont +se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les +comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment +les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les +peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin +par des accessoires emphatiques et même oiseux. + +Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des +esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont +pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets +dans les idiots, et surtout dans les femmes. + +Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son +verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres +parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent +moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands. + +Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui +l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les +Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte, +on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines +_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci, +lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_. + +Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une +loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui +de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de +l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la +philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la +prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique +par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré, +les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un +seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises +ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez +toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée +par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes, +et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres +auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette +méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus +d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite +purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification +vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et +formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas +maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait +chercher en même temps celle des _langues_? + +Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que, +supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par +prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils +durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en +chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que +lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles +passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les +diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint +naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par +la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient +une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de +mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie +italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la +langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être +syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les +répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe +qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de +chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement. +J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de +prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter +d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les +Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les +Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par +_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_, +c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les +prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen +âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose +semble faite pour être chantée. + +[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent +dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans +l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière +prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de +diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).] + +[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens +d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la +flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus +grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes +diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt +mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).] + +Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des +_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était +l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie. +La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si +le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer, +comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent +Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne +les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la +frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce +qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce +caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied. +Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le +dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de +l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la +prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença +de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers +iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent +aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus +rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces +vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante: +l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et +les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous +trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on +assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et +partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut +appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon +Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste +Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_, +qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus, +nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de +vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux +vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers +firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les +vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui +divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure, +ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et +Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la +favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de +Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques +depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du +quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de +l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point +l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs +poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces +orientales de l'empire grec. + +Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des +colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot +vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres +par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de +la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels +furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu +que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés +appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont +quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens +monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des +inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que +celles de Lucius Emilius Regillus, + + _Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_ + +et celle d'Acilius Glabrion, + + _Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._ + +Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables, +on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers +adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que +Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi: + + _Deos caste adeunto. + Pietatem adhibento._ + +De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron; +les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium +carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au +rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions +vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse +Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux +Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta +en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr). + +Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les +Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les +souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage, +Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux +nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains, +et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement +deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de +toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors +de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de +Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en +_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le +premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé +_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les +historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus, +Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers +écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des +_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des +paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général, +l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on +traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout +ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en +comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un +catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son +_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a +aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots +entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots +composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de +composition dut être une propriété commune à toutes les langues +primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et +lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes. +Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches +sur la langue et la poésie allemande.[51] + +[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé +dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de +la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront +d'étonnantes découvertes. (_Vico_).] + +Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune +des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et +avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons +découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_. + + +§. VI. COROLLAIRES + +_Relatifs à la logique des esprits cultivés_. + +1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette +_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous +reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du +langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils +donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et +remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les +Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même +chose. + +2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui +conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les +aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser, +en les observant successivement, pour connaître dans son entier +l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation +humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils +unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou +des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres +poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_ +du monde s'occupa de la première opération de l'esprit. + +Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la +_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord +les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits +_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les +premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les +choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira, +trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles +qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été +trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes. +Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs; +la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de +la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous +représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde +des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous +en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui +compléta le système de la civilisation humaine. + +3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière +singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première +méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou +_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle +vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint +Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope, +antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour +raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces +exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit +du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope +vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut +de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question. +Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction, +avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite +comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge +immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de +Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite +_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on +peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait +alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie +humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les +arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna +le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées +particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les +idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant +au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de +nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop +subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable +pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi +grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans +son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de +l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie +expérimentale. + +[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa +ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).] + +4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence +l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute +sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et +les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois +_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes, +qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles +s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient +incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant +que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès +du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la +sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient +été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de +Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens +exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les +républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que +les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples +_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on +reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être +l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence: +_legibus, non exemplis est judicandum_. + +[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même +Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel +jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris +que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi +n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou +commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne +se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait +toujours en appeler. (_Vico_).] + + + + +CHAPITRE IV. + +DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI +RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES. + + +La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine, +en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant +préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de +raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur +de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains +les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils +reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes +aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables +d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la +conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la +_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale +poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était +la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En +effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère +des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à +les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en +discourir. + +_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts +par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_ +désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt +qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie +sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent +plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands +bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition +vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices. +Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les +âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les +satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun +d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se +proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_ +succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la +pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés. +Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite +selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second +principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la +croyance à une Providence). + +Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première +est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui +avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_, +les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et +appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit +vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un +principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique +de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la +jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur +qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours +observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte +violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans +entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes. + +Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces +_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins +après celui de Jupiter.... + + * * * + +Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers +hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient +donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le +redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se +mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que +Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes +de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état +sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se +contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_, +l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que +nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la +suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois +_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant +louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre, +l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette +religion sanguinaire. + +Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme +produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes +humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande +calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans +(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette +coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le +sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage +chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce +culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les +Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone). + +[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe +à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes +du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans +borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez +les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus +haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs +enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous +inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus, +condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir +combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).] + +Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient +répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite +nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la +Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les +retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde. + +Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens +Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_, +où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées +par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute, +_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent +l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la +douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous +devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par +les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette +innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui, +frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur +imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré +leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette +superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire +aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais +il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare +qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées +les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé. + +Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale +divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_. + + + + +CHAPITRE V. + +DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES. + + +§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves +ni serviteurs._ + +Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux +vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins +conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à +l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord +de _la première de ces deux éducations_. + +Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et +les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être +dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres +membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé +des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines +les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon +reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici +que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la +sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à +obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en +est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus +heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères +de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils +seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs +_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_. + +[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des +anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les +philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).] + +[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les +politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des +gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur, +ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté +tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt +éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore +tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité +grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la +nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des +cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle +où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut +comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les +hommes à un seul. (_Vico_).] + +Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des +corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses, +de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions +sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans, +et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence +d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il +leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour +supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur +fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui +couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps +voisins du déluge.... + +La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine, +savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie, +laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance +facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport +avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social +viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de +sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles +subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser +ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui +possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_ +naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités +périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes +campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine +des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et +en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la +Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des +lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104 +le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des +premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes. +Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens, +celui de _forteresses_. + +Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société +païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers +fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique +reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre +assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations +de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour +_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les +plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au +sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les +plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco, +illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_, +pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les +seconds les campagnes. + +C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les +politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de +l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites +par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear], +puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les +Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les +_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_: +parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par +des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_, +comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et +soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où +_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux +de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de +parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le +Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose +Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si +fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris +paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du +foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même +au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des +dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque +année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre +auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la +flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de +la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles. + + * * * + +L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_, +résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens. +Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes +humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze +tables, _deivei parentum_... + +Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans +ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées +que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où +elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète +ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le +démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_ +des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou +_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_. + + +§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à +l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était +impossible._ + +Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies +qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et +dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et +débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_ +dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux +_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un +froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile +dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce +qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur +protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui +osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur +naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous +ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier +genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les +peuples de la terre, puisqu'ils surent également + + _Parcere subjectis, et debellare superbos._ + +Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits +à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager +la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la +première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent +dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur +vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature +servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une +condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en +travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition +analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les +prisonniers faits à la guerre après la formation des cités. + +Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis +que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du +reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac +servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite +dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples +barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de +famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété +absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux +Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le +rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_: +les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à +l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient +_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et +les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités. + +Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_ +furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au +long. + + * * * + +Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses +_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps +héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le +rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait +contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul +sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit +entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en +fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du +moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre +sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne +assiégée. + +C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui +se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des +_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_, +pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés +personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour +cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens +(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs, +dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares +pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers +réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou +_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta +propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public. + + * * * + +Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en +ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la +Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom +bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les +biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes +pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus +urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le +titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_. + + +§. III. COROLLAIRES + +_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des +parties._ + +Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la +vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de +la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire +_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les +contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul +consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement +soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens +_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant +la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la +garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans +la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti +linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé, +nous pouvons en inférer ce qui suit. + +I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les +_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait +d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de +terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_). +Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de +terres riches en fruits dont l'autre partie manquait. + +II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu +lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On +doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain +pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens +territorial. + +III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les +grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était +_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_ +des Latins. + +IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les +anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats +de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit +perpétuel, soit à temps. + +V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose +est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des +Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des +peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_ +ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne +peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient +hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point +aux jurisconsultes romains. + +VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de +l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille +s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des +autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée. + +VII. Pour la même raison, il n'y avait point de +_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil: +_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre +puissance_, per extraneam personam acquiri nemini. + +VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit +Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une +telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne +produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en +cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est +aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne +foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle +ait été promise. + + + + +CHAPITRE VI. + +DE LA POLITIQUE POÉTIQUE. + + +§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus +rigoureusement aristocratique._ + +Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous +la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres +d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs +seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit +terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les +fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de +ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans. +Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance +paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au +contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de +dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de +leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà +indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs +avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette +révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une +telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps +politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés, +en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par +sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot +_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius, +_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde +bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit +naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale +gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et +souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière +égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils +formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de +rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine, +ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt +commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire +_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_, +se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la +tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection +des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit +dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent +lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les +premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum +facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio, +si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_. +Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes +n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_. +On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu +contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand +conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi +d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici +_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont +tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent +déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en +explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne +la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté +d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour +retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les +deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et +l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul +chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non +aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où +Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce +qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant +les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire +capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui +rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_. + +[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de +leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint +entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son +intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils +pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la +civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois +ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours +le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les +mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient +réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares +peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien +les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares +n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens +romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux +nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout +droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus +conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la +_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre +côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs +obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_, +en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples +indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément +les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).] + +Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre +comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies +domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie. +C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins +qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement +autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous +souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute +parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons +démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne +sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en +embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre +manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir +domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des +gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous +avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire +libres de toute charge publique ou particulière? + +Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du +pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous +le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans +l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les +comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire +romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans +la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les +choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les +premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de +pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons +dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des +assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions, +comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les +héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le +châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance +de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les +Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la +présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même +de tous les premiers peuples barbares. + +D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou +_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_ +de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des +autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette +dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des +Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des +premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette +capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les +grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui +désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges +publiques sans participer aux honneurs. + +Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui +les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si +l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens +révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il +y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs +privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_ +des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des +gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne +jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles +ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison +qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent +tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des +champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent +les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient +aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis +par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à +un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les +_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils +arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze +tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les +nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils +cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers +étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même +capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne +pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni +_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_, +d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages +solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à +_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à +partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état +de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à +s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia +cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_, +c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que +ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les +auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces +auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège +(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc +demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel; +cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage +de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_. +Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité +lui-même? + + +§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes +éternels des fiefs._ + +Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans +nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois +espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de +_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes +de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_, +en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de +_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou +_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_, +_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou +_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs +terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques +héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées +s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres +héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot. +Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence, +comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille, +ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de +cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à +Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la +Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de +Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui +qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de +l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde +une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent +tous les évènemens au hasard_. + +En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles +par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce +qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et +du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs, +lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond +public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du +droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne +peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme +dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la +ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers. + +Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette +formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs. +Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc +fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action +_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la +_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle +que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine +indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École). +De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu, +signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions +publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue +jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans +_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est +patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant, +le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se +trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia +Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans +parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad +populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_....... + +Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une +_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi +éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état +des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens +politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent +maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance, +entraînant une idée de stabilité). + +Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des +_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la +_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le +vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant +les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait +le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne +interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_, +citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se +composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les +_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux +plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58] + +[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres +occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane, +Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient +des actions _héroïques_. (_Vico_).] + + +§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_ +(_ærarium_, chez les Romains). + +Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance +que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient +d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à +Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique. + +Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des +nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs; +au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du +peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui +auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ +quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse, +rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre +peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens +paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à +chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans +la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans +l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de +présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette +institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius, +lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur +propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui +devint, avec le temps, le principe de la démocratie. + +L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des +révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le +surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant +que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs, +chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient +selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé +entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens +riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en +voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est +ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie +dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée +d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde +la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se +plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par +toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59] + +[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une +république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).] + +Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva +que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de +_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_. +Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens +romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium +optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine +par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne +signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé +sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le +maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté +de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se +maintient par la seule possession. + +Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui +dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le +royaume de France, dont les provinces furent alors autant de +souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les +biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune +charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par +confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et +cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges +publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient +le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par +concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des +taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi +de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec +le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le +_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou +_ærarium_. + + +§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._ + +Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère, +[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par +curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs +comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_), +de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés +de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient +seuls aux comices _curiata_. + +[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main, +qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations, +tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du +latin _curia_. (_Vico_).] + +Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs +biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_, +les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent, +selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le +_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme +sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à +_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un +citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au +contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le +citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela +_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple +romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires +publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_. +Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur +les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps +n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées +devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de +l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus]. +Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies, +où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées +des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées +commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les +considérant comme _sacrées_. + + +§. V. COROLLAIRE. + +_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le +droit naturel des gens_. + +En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le +gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement +_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une +admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence +conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait, +lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la +religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils +occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de +tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au +sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des +lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois +circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la +religion qui les détermina à former une union régulière et aussi +durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le +pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils +se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés +politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux +_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous +avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de +nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir, +les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne +pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces +premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la +conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans, +les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement, +les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester +long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état +sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant +encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce +que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette +forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le +but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux +que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun +dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien +social, qu'on appelle _république_. + +Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le +chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les +moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité, +rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux +quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du +monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la +_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas +humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont +pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où +les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler, +n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les +religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et +les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces +choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même +qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres, +capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces +langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de +leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils +donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de +même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles +n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée +comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut +une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de +simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_. +Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y +doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis +que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des +métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y +commander, et le _corps_ toujours servir. + +Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en +faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable, +avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une +religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé +l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent +ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les +républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit +naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en +_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille +qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation +particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi +sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils +entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement +aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit +des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine +des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines. +Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine +investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et +ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une +nation supérieure exercera ce droit pour lui. + + +§. VI. _Suite de la politique héroïque._ + +Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses +navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la +continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes +des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut +naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à +cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les +nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une +nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira +la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous +avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les +premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en +explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates +empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà +pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler +la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les +barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en +ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif. + +Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la +forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de +Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles +des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous +y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval +ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau +furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est +l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_ +des îles de la mer Égée. + +Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand +honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la +barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de +seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les +associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus, +c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces +de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si +éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez +lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître +infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples +qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette +coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus +policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux +Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point +passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si +l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains +n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons +les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation, +pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces +mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la +côte d'Afrique opposée à l'Europe. + +[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en +_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè. +(_Vico_).] + +Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère +inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus +haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et +ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus +éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite +nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne +Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_ +étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les +voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient +réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_, +en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous +retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre +desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux +passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna +auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les +peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont +obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux. + +[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou +arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te +êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi +palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs +erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to +ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]] + +[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_ +dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à +ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens +du _peregrinus_. (_Vico_).] + +Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre +leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos], +tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des +peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live, +de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il, +_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire +que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé +réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action +d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient +plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais +son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de +convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée +par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que +les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels +que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la +barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient +eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les +peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi +considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur +d'Horace. + +[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand +Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor +auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les +Albains. (_Vico_).] + +Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent, +chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini +pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les +cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66] + +[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la +dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on +se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux, +les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les +_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on +connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens, +_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable. +Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_. +(_Vico_).] + +[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le +nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du +peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute +la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée +contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_, +étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné +originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de +ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la +_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui +d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).] + +Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement +pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi +l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait +que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement +pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus +belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant +pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de +fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la +résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et +ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur +de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que +cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même +confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il +n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus: +_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_. +Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva +si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_. + +Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps +héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se +faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui +gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens +et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités +héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte +dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle +était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle +des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de +leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé +lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge +combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la +chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette +suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les +plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de +plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam +principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales. +L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots +employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_, +_tenere_, _possidere_. + + +§. VII. COROLLAIRES + +_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue +monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée +Junius Brutus._ + +En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des +Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que +la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que, +depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens +partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le +peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre +que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès +l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis +que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est +confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà +une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui +ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages +solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de +Romulus. + +Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers +temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce +qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges +antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et +_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était +_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une +_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin. + +Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant +l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il +n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop +sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses +principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne +diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ +potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une +aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de +même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse +contester le caractère aristocratique de la constitution +lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on +sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets +à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les +consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à +mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc +à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la +_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière +aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses +maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des +Tarquins. + +Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans +l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces +causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la +royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la +liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il +faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de +Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus +policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis +que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des +leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait +ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne +présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et +qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous +avons établi sur les antiquités romaines. + +[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette +époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière, +comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique; +c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de +certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les +trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table +chronologique._ (_Vico_).] + + +§. VIII. COROLLAIRE + +_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._ + +D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus, +l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter +ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus +de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés +par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et +_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les +plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par +le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans +l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits +éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice +raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée +de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain; +enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois +erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps +anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur +appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité +dans toutes les sociétés du monde. + +Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le +représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les +philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_ +quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que, +sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel +accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je +t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai +lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de +pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure +particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter +de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne +rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que +fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous +les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que +Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble +_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par +Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux +vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros +qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec: +amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu +héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce +qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros +_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous +les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la +délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient +consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au +moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers +errans. + +Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si +l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les +_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la +_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre +Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste +(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des +rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la +liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie +Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu +l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un +fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées; +ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites, +et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par +respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la +plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens? +Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par +des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour +l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les +débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des +esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi +agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur +du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius +qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce, +eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde, +eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager +le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores; +Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche +Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se +tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature +supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la +multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit +se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée +des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec +tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche? +cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité? + +Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous +expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les +suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous +avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples +héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les +Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens +battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent +jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des +modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à +l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels +peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains +conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient +_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains, +auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les +peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs +maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste +traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et +d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme +apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un +aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage. +C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs +romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les +femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire +de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs +sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille +_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes, +des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et +d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du +luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres +sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles +guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_; +les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent +non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après +toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des +aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui +soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de +nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de +nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans +la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur +leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils +entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui +donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_). + +Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature +morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs +lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour +des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui +ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques +populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère +bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les +souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les +poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas +d'espérer un tel bienfait du ciel. + +Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers +peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme +romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_ +encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à +l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de +_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré. + + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE. + + +Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la +logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second +rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à +la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour +traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en +dérivent. + + +§. I. _De la physiologie poétique._ + +Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent +dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute +ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le +confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le +premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations. +Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il +mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée +d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_ +c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens +que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons. + +Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux +_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les +réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_, +parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et +articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui +chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_, +robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes +propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils +prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils +parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils +prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles, +dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est +dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie +[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire +_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on +dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES, +ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils +appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la +périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une +expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de +notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc +des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les +Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un +sang abondant et pur. + +Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes +théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air +fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la +phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour +naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_, +pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_, +être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les +physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une +expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les +Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle, +_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier +est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait +son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines. +L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le +premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la +seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent +du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté. +Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette +dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme +(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu +inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient +quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe +supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut +appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils +pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie +par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les +idées nous viennent de Dieu_. + +Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps, +_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient +toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes +d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les +Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le +retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour +_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle +_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination +n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose +que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces +premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art +d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a +aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans +les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes +d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans +l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le +corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de +l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la +_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous +l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la +_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère +des muses_, c'est-à-dire des arts. + +En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation +importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite +dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_ +comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers +nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait, +particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement +dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque +nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions +poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle +de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées +pour leurs singuliers. + +[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de +généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface +entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne +pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées +(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui +qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait +sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle: +le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la +présence de l'objet aimé, + + _Ille mi par esse deo videtur_, + Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même.... + +la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que +l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même; +c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit: + + _Vitam deorum adepti sumus_, + Nous avons atteint la félicité des dieux. + +ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le +singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à +plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le +sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et +l'appropriant à celui qui l'éprouve, + + _Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu. + +Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des +philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_ +et _froide poésie_.] + +Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et +au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans +l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout +dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_). +Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie +de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était +entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de +toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_. + +Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient +leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant, +versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne +pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient +agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages +_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient +_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient +que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_ +s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils +fussent souvent faux dans leur _matière_. + + +§. II. COROLLAIRE + +_Relatif aux descriptions héroïques._ + +Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire +tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq +sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la +force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils +exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour +entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les +oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils +disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien +_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que +les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même +que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre, +ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de +lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est +le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours +par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_. +_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps +nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour +_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs, +nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la +doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils +disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses +douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient +dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle +métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur +usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion. + +Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme +pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à +ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un +état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus +actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent, +lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté +prévoyante protégerait le corps à son tour. + +On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions +héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si +frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter, +bien loin de les égaler. + + +§. III. COROLLAIRE + +_Relatif aux moeurs héroïques._ + +De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_, +durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous +allons esquisser. + +Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus +haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné, +d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils +étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_, +_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_, +selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point +contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de +nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais +qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les +avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même +_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de +dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels +qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs. +Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa +Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni +entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de +grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une +conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie. + +L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui +vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables +nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées +avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les +premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs +des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait +tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit +pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un +sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour +reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue +guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie. + +Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et +les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE +HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant. + + + + +CHAPITRE VIII. + +DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. + + +Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_ +les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_ +en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux +du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires +(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient +_medioxumi_). + +Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les +choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec: +mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec: +theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_, +appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel +désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés +_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les +poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent +que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du +ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie +dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes +d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses +épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des +_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture. + +La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur +Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans +l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_. +Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les +dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu +convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la +_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si +l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait +concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que +s'en était faite l'Homère de l'Iliade. + + + + +CHAPITRE IX. + +DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. + + +_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves +physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis +chez toutes les nations païennes._ + +La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus, +et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures, +obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans +l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les +héros_. + +Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois +vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II. +Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux +Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du +pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens, +portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient +dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent +_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la +nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux +étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de +liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le +second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les +planètes plus grandes que les étoiles fixes_. + +Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations +païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium, +l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les +planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les +dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux +constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les +héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles; +et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même +facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs +caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_, +ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent +_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en +partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples +écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros...... + + + + +CHAPITRE X. + +DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. + + +Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens +conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins +tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs +[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire +comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs, +commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est +en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production +occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, +ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore +firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient +indiquer d'_années_.... + +Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces +d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être +remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les +origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant +Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_ +de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où +l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition +que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et +surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie +du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes +sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à +l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être +unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques +dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses +errantes des héros qui durent en être l'occasion. + + +CANON CHRONOLOGIQUE + +_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle, +antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._ + + Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des + enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la + terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le + reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout + chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des + sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses + vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf + siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par + le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se + fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés + s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du + premier _âge_, les peuples descendent plus près de la + mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans + depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_ + jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer + s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend + deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les + courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie + et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est + alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la + Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour + passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la + navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de + la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps + héroïques de la Grèce. + + Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en + montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux + jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de + l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens + durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula + depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie + assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en + compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda + aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les + Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les + révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous + avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie + par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier + des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.) + + Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir + besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les + faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune + que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant + pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore. + + * * * + + De cette manière l'étude du _développement de la civilisation + humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la + chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point + même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec: + chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce + que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la + muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de + Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles + d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte + dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les + étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité + de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues, + en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant + diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les + libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_, + d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que + la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour + mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude + à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur + partie principale elles furent nommées avec propriété + _géométrie_. + + C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur + science au point même où commence le sujet qui lui est propre. + Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être + connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait + leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui + avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les + constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la + succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu + impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà + pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour + éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de + l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger. + + + + +CHAPITRE XI. + +DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE. + + +La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_, +n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_. +En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer +aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la +véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues +et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et +dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des +proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se +répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce +qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les +géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont +point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans +des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de +leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux +isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_. + +C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord +la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_ +appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_ +ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_. +Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du +_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières +relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les +_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils +durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce. + +D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la +Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut +passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons +ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à +l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce +nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils +appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur +laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant +l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_. +Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la +_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler +_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à +eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite, +en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la +Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler +_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure +qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en +Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première +Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace +Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont +évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint +Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers +d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens, +qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens +que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que +le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que +Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits +célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou +Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de +l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_, +ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays +est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient +d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère +avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils +arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite, +et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre +comme une grande île.[69][70] + +[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier +_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par +exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus +longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient +placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé +l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à +cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les +habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait +aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de +situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point +croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre +lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour +voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu +le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de +Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins +de la Grèce. + +Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de +grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on +éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent +être placés d'abord dans l'_orient_ même. + +Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans +celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré, +puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près +_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_. +L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par +la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à +toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée +lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; +ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette +mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où +Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de +l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé +_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce +nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie +de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de +Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville +grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première +_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une +sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en +course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la +mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons. + +Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette +nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la +guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa +destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et +des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant +retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs +des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils +placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre +qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre +chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et +il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les +Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter +Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des +autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les +Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère +poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre +l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le +_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son +compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_, +_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les +_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce +qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs +observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps +qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_, +c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie. + +Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_ +dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées +aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât +la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium +une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité, +laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite +nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux +plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins +ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande +Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été +ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de +Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus +modernes_, et non pas _des anciennes_. + +Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la +Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons +_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples +encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à +mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour +_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et +leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent +leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national +_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité +des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner +l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les +traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance; +ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé +par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie; +ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour +lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et +changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de +l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses +étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur +langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues +étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire +d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour +désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine +plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce +que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les +Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne +savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils +l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes +_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient +point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans, +ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est +de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant +remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de +pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le +langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et +rusé_. + +Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens +d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne +savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, +contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue +navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute +tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique, +quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par +tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, +_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon +Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il +ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de +poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa +postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée +par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de +Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce +qui venait de la Grèce. + +Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une +cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du +droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à +Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique, +on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui +avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient +erré sur mer.] + +[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le +nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à +travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et +de leurs moeurs. (_Vico_).] + +[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la +_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il +nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que +nous avions à dire de la _sagesse poétique_. + +Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées +par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par +les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom +d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_, +et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut +s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel +s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des +limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le +rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce +sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit +l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum +bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur, +sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram +complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où +Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de +limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne +géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par +l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient +le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait +donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la +Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des +malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette +dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper +aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans +les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils +étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la +civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion. + +Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_, +_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni +hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent +immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot. +Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent +poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y +réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se +sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en +ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de +_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine: +[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la +personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les +premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux +Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons +parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le +lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint +certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des +entrailles des victimes immolées devant les autels. + +D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule, +c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder +Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent +d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé +dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en +général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les +anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il +nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne +géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de +l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement +en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne +en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en +Transilvanie à plusieurs cités. + +C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si +uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les +usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la +courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est +celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse, +_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit +_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était +une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et +repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la +défense des _aræ_. (_Vico_).] + + + + +CONCLUSION DE CE LIVRE. + + +Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques +éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui +_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations +et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II. +L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition +vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration, +_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme +législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_. +Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité, +elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans +les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans +l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la +science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire +en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait +marqué d'avance les principes de la science moderne, que les +_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_, +et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe +dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes +théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence +_de la sagesse humaine_. + + + + +LIVRE TROISIÈME. + +DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. + + +ARGUMENT. + +_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de +la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à +celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque, +et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_ +1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus +de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu +raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par +conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole +du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux. + + +_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE. +_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs +barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un +philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles +moeurs._ + + +_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou +les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales +de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque +revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait +quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._ + + +_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages +indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à +croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et +continués pendant plusieurs âges._ + + +_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE +PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a +peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt +des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la +comédie et la tragédie._ + + +_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES, +_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart +des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au +second livre, sur l'origine de la poésie._ + + +_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._ +_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on +s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et +nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les +deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, +considéré chez les Grecs._ + + +_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES. +_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._ + + + + +LIVRE TROISIÈME. + +DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. + + +Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que +la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs, +d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir +prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la +_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda +_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été +suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par +Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé +est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit +pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été +philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un +ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon. + + + + +CHAPITRE I. + +DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE. + + +Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre +les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de +ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles +moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. +Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la +grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec +laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le +roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve, +blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un +pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, +_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut +faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance +vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement +l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le +héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes +vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans +les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et +des vautours_. + +[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment +abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit +des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels +on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde. +(_Vico_).] + +Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du +vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il +n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration +pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer +dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les +voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le +peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars, +en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_); +Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le +premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de +_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de +comédie. + +Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du +général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à +restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, +pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? +Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir +son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_ +qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce +héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses +guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que +la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici +regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme +l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous +venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs +sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans +la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet +éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses +caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge +civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à +la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a +voulu peindre. + +Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de +ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de +s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger +s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus +sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant +qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux +entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant +le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, +n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé +par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_ +auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_ +n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_ +avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les +plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières +bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade. +La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse +philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de +_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer +les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un +calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se +rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au +contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et +s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le +sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et +tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur +déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a +prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui +est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, +pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un +mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille +oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance +généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport +d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. +Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en +faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les +Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le +ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de +Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de +Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur +son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres +altérées de vengeance. + +[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté +que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains +l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut +interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie +de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les +_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans +Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur +Dante.] + +Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un +esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière +raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons +pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée. + +Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces +caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique +souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient +appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la +nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme +des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes, +_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens. +Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_. + +Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut +le VÉRITABLE HOMÈRE. + + + + +CHAPITRE II. + +DE LA PATRIE D'HOMÈRE. + + +Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir +donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie +dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une +peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point +d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre +Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter +ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous +employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère +lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme +_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en +effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation +grecque. + +L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties +occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux +justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens, +maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé, +pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, +_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le +conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y +avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec +(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de +l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car +l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où +naquit sans doute le dernier_. + +On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient +les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du +même auteur_. + +Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit +Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée +_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation +nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE. + + + + +CHAPITRE III. + +DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. + + +L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de +ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les +_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de +fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé, +comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La +_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique +naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en +conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en +fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les +superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le +dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font +mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux +_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité +de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le +faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la +Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte +de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin, +de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses +amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail +ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char +sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de +Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut +ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale +aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une +sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7. +Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs +grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les +recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur +_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à +Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de +_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande +le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74]. +Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles +exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile +nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir +avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère +nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine +mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses +comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les +habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope, +il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans +des mers abondantes en poissons qui font les délices des +festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_; +les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui +prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait +en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_. + +[Note 73: + + . . . . . . [Grec: megan perikallea peplon + poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai + chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].] + +[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains +appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les +autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les +victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches. +Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite +Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des +corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent +des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en +conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par +les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république; +_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue +lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait +avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action +qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).] + +En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart +dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de +Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère +_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de +quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous +pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et +l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de +Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs; +mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était +depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs +aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près +comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il +n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et +qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la +Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après +les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs. + +Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette +délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions +tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue +à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance +d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant +immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été +travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. +Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE. + + + + +CHAPITRE IV. + +POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE +ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE. + + +L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère, +et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous +font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme +tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux +observations. + +1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile +d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux +poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum +carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour +la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent +tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de +jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur, +que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité +des Grecs dans la comédie. (Quintilien). + +2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les +critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le +plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre +héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_ +dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore. + +La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les +recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour +engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de +cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans +l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment +dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute +l'essence de la poésie. + +1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre +sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua +Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des +Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_, +dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet +de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette +philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres +comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à +frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis +qu'il est si incapable de profiter des _maximes_. + +2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les +_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_, +toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les +actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur +atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont +au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs +sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus +d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels +vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère +est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères +poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité, +se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi +fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À +chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les +_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque +caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est +le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités +propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent +de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui +s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, +principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits +distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la +dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver +l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait +que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces +deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait +assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les +rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages +d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur +conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_, +d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la +_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes +imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là +deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime +poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de +la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères +héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par +conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils +empruntent à ces caractères si renommés. + + + + +CHAPITRE V. + +OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE +HOMÈRE. + + +1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à +consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des +sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord, +ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du +vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu +cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour +trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait +combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant +certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_ +dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des +récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_, +a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la +plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à +leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un +effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept +sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second +livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et +_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des +_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes, +incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en +conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser +commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus +profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre +toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote +dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée +particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa +nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer +ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_ +par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs +et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus +grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge, +nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de +la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de +son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares +en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins +chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. +Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes +latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne +chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps +s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste, +nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de +leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de +ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_, +que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a +représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits +historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens +de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des +personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de +l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis +que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a +pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans +ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne +sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que +les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_ +attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les +plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de +l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des +hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à +l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_ +des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la +_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle, +déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un +_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public +moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les +sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il +supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des +aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour +cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des +_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées, +ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de +la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement +dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au +commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer +comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré +merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi +par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et +quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore +été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les +peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans +_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités, +toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_ +pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi +fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés +appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine +et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_ +(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour +feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien +_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les +objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le +_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme +des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes +théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les +_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations. +Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et +Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des +nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible +d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_. +C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La +_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y +plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux +_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12. +En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique, +peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la +_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et +la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux +peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son +cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et +grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère +n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_. +Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques +d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges +qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime +de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II, +page 225. + +Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut +(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et +_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les +_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de +l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le +_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de +_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_; +ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des +nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières +nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De +telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel +_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent +_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_ +dont se composaient ces peuples. + + + + +CHAPITRE VI. + +OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE +HOMÈRE. + + +1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_ +profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans +communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et +les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers +temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite +par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi +par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait +donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en +hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_; +les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux +_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la +Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche +tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens +_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens +_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien +raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un +chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute +autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient +chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi +dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits. +(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en +ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les +foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec: +rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que +_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute +dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un +sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_. +[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_ +ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à +l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi +forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère, +qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les +fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes +d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que +ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions +poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des +deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces +poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des +Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les +Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les +Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps +de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent +long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte +tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère +auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des +Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette +écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de +rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75] + +[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits +ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les +chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans +avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides. + +On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode +comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire +fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au +retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que +les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec: +kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les +jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en +cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par +l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de +leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma +enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme +un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux +dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère. + +Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il +laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en +_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_; +nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).] + +Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de +l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de +l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le +fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque +_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de +cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la +variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions +hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers +peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la +patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande +_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend +qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa +l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui +semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du +prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces +particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux +circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui +doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque, +et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle +l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de +belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_, +et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros] +dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours +aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un +_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de +Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la +même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la +Grèce en chantant ses poèmes_. + + + + +CHAPITRE VII. + + +§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE. + +Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire +qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à +l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les +plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il +ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_, +nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être +idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont +parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de +dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de +la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_. + + +§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que +l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et +nécessité._ + +--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire +que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir +donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen, +c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité +d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans +la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de +Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante +ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des +rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec: +homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens +qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes +homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient +partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette +manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans +celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions +sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont +ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle +devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_ +composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être +refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait +alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la +jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie +d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse, +ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les +voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans +de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des +moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé +Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les +divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans +l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas +attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme +le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles +moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter? +Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps +celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la +Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et +que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui +régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère, +disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve +justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et +particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des +moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences +de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin +d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre +les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles +fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est +dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent +assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation +grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a +tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples +grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu +seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote), +_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable +éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de +morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin +le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces +qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de +cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la +mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance +d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni +la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard, +n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6. +Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois +titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de +la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la +_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois +titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici. +Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation +grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été +fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons +démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de +cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père +des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_, +tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent +Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par +plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les +nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride, +Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui +la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons +démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point +leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y +rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement +aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la +métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de +les expliquer. + + +§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales +sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez +les Grecs._ + +Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir +été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu. +Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées +les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des +_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_. +On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient +passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit +naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes +d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y +a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de +la Grèce_. + + + + +APPENDICE. + +_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._ + + Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu + trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les + chants desquels les fables étaient encore des histoires + véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes + héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin + l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues. + Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant + la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour + tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_. + + Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de + l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_ + Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils + disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il + introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le + _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant + des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des + _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_ + distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut + représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore + qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte + qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre + côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la + tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à + Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire + sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a + proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été + fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par + excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge + Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les + _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route + de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard. + + Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut + deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les + anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en + l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue + à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les + premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte + d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres + saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_ + danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été + une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les + hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement + religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les + prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres + poésies que des hymnes. + + Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne + célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes + lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur + sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les + nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui + écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_; + le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir + après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, + succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque + éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un + peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même + Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et + chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque + où les moeurs se sont adoucies et amollies. + +[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre +l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en +vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez +les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première +satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace +commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).] + + Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la + route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties + différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des + vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des + satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement + consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les + cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à + s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un + choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère + originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_, + parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur + les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la + liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, + comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_ + appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_ + signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers + alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait + paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et + dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle + resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers. + +[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la +vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).] + +[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son +nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos], +qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).] + +[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont +encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).] + +[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des +matières diverses. (_Vico_).] + + Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la + tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs + d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille + comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits + sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait + naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui + nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la + _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le + père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de + simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est + précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée, + qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors + on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le + choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de + choses _publiques_. + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + +DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS. + + +ARGUMENT. + +_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant +quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_ +sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur +celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute +historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge +des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire +idéale _indiquée dans les axiomes._ + + +_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE +DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II. +Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et +intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par +le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V. +Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou +monarchique._ + + +_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et +caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._ + + +_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE +RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des +Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la +divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée +rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est +l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété; +autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine, +connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord +avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse +politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à +l'histoire fondamentale du droit romain._ + + +_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et +duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en +est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux +formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II. +Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_ +(sectæ temporum). + + +_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux +aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des +limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres +politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives +prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal +entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi +les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§. +_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère +selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur +ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._ + + +_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont +chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de +l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état +aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle +que les nations terminent leur carrière politique par la +monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les +gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu +aristocratiques._ + + +_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que +l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et +l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la +première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques +étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué +l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._ + +Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la +législation._ + + + + +LIVRE QUATRIÈME. + +DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS. + + + + +CHAPITRE I. + +INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS +NATURELS, DE GOUVERNEMENS. + + +§. I. _Introduction_. + +Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science +nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la +_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_ +que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons +trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce, +comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de +faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur +tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons +dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans +les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les +nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs +moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES, +_divin, héroïque et humain_. + +Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit +enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de +_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces +moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui +donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà +entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et +gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de +_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois +espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de +_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et +suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités +d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se +rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la +religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui +donne la _forme_ et la _vie_ au monde social. + +Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs +endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent +dans le cours des affaires humaines. + + +§. II. _Trois espèces de natures._ + +Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus +forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut +_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_; +elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon +l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des +_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes +les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses +dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était +_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur +inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits +eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche +indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.) + +La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient +eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout +à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_; +c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce +n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par +cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans +cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se +réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans +dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux. + +Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par +cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît +pour lois la conscience, la raison, le devoir. + + +§. III. _Trois sortes de moeurs._ + +Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de +_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine +échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes +_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous +représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_; +elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans +l'accomplissement des devoirs civils. + + +§. IV. _Trois espèces de droits naturels._ + +_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou +l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur +appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité. + +_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée +d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir, +lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes +pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples +naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance +religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables +encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison +par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune +amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est +le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive. + +En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine +entièrement développée. + + +§. V. _Trois espèces de gouvernemens._ + +_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les +hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut +l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous +fasse connaître. + +_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_ +répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_, +puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus +d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent +répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à +Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent +dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie. +Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du +caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux +assemblées publiques. + +_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature +intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans +l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent +libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel +la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de +la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des +mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève +au-dessus des citoyens par une distinction purement civile. + + + + +CHAPITRE II. + +TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES. + + +§. I. _Trois espèces de langues_. + +_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées, +des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta +legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une +telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà +dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_. +Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne +pouvaient encore articuler. + +La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le +_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la +discipline militaire. + +La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes +les nations. + + +§. II. _Trois espèces de caractères._ + +_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à +leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères. +À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon +tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une +propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle +est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions +générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines +images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces +particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter +le langage de l'école, des _universaux poétiques_. + +_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des +_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces +d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille +tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils +des sages.[81] + +[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les +_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_, +ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place +à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que +vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la +nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus +haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers +genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).] + +Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les +langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres +relativement aux expressions particulières dont se composaient les +langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes +d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille +caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore +aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de +l'alphabet. + +[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase +héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la +langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_. +(_Vico_).] + +Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le +vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du +peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le +peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré +malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens +qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples +cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur +puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par +lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement +favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est +une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement +la monarchie.[83] + +[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome +à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et +auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)] + + + + +CHAPITRE III. + +TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES +RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS. + + +§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._ + +_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens +étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des +mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la +_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes +théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie +_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce +mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette +sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des +cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains +conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez +eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les +cérémonies requises avaient été accomplies. + +La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de +garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse +d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se +propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des +jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le +droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les +consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le +cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de +point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il +en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains. + +La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur +conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les +lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette +jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_, +c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie. +La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie, +s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise +les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle +de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée. +(axiomes 9 et 10). + + +§. II. _Trois espèces d'autorités._ + +La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications; +comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième, +l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules +solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_, +laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des +hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par +une prudence singulière dans la pratique. + +À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques. + +Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans +ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_; +_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un +_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété +comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui +appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats +souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce +qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple. + +Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la +liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de +tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires +légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple +de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne +résultât quelque dommage public de son peu de lumières. + +Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de +tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que +donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les +jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de +conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un +monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été +conseillé par le sénat. + + +§. III. _Trois espèces de raisons._ + +La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et +dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et +aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à +l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par +le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé +aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les +Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_ +par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels +qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_. +Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une +même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à +la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où +les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_, +permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se +gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En +effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point +la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient +_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils +impénétrables de la Providence. + +La seconde sorte de raison fut la _raison d'état_, appelée par les +Romains _civilis æquitas_. C'est d'elle qu'Ulpien dit qu'_elle n'est +point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité +naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes qui ont appris +par la pratique du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de +la société_. Telle fut la sagesse des sénats _héroïques_, et +particulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps où +l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit lorsque le +peuple déjà maître se laissait encore guider par le sénat, ce qui eut +lieu jusqu'au tribunal des Gracques. + + +§. IV. COROLLAIRE. + +_Relatif à la sagesse politique des anciens Romains._ + +Ici se présente une question à laquelle il semble bien difficile de +répondre: lorsque Rome était encore peu avancée dans la civilisation, +ses citoyens passaient pour de sages politiques; et dans le siècle le +plus éclairé de l'empire, Ulpien se plaint qu'_un petit nombre +d'hommes expérimentés possèdent la science du gouvernement_. + +Par un effet des mêmes causes qui firent l'_héroïsme_ des premiers +peuples, les anciens Romains qui ont été _les héros du monde_, se sont +montrés naturellement fidèles à l'_équité civile_. Cette équité +s'attachait religieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une +sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une manière +inflexible, quelque _dure_, quelque cruelle même que pût se trouver la +loi. Ainsi agit encore de nos jours la _raison d'état_. L'_équité +civile_ soumettait naturellement toute chose à cette loi, reine de +toutes les autres, que Cicéron exprime avec une gravité digne de la +matière: _la loi suprême c'est le salut du peuple, suprema lex populi +salus esto_. Dans les temps _héroïques_ où les gouvernemens étaient +aristocratiques, les héros avaient dans l'intérêt public une grande part +d'intérêt privé, je parle de leur _monarchie domestique_ que leur +conservait la société civile. La grandeur de cet intérêt particulier +leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins importans. C'est ce +qui explique le courage qu'ils déployaient en défendant l'état, et la +prudence avec laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse +profonde de la Providence! Sans l'attrait d'un tel intérêt privé +identifié avec l'intérêt public, comment ces pères de famille à peine +sortis de la vie sauvage, et que Platon reconnaît dans le Polyphème +d'Homère, auraient-ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil? + +Il en est tout au contraire dans les temps _humains_, où les états +sont démocratiques ou monarchiques. Dans les démocraties, les citoyens +règnent sur la chose publique qui, se divisant à l'infini, se répartit +entre tous les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans les +monarchies, les sujets sont obligés de s'occuper exclusivement de +leurs intérêts particuliers, en laissant au prince le soin de +l'intérêt public. Joignez à cela les causes naturelles qui produisent +les gouvernemens _humains_, et qui sont toutes contraires à celles qui +avaient produit l'_héroïsme_, puisqu'elles ne sont autres que désir du +repos, amour paternel et conjugal, attachement à la vie. Voilà +pourquoi les hommes d'aujourd'hui sont portés naturellement à +considérer les choses d'après les circonstances les plus particulières +qui peuvent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; c'est +l'_æquum bonum_, l'intérêt égal, que cherche la troisième espèce de +raison, la raison naturelle, _æquitas naturalis_ chez les +jurisconsultes. La multitude n'en peut comprendre d'autre, parce +qu'elle considère les motifs de justice dans leurs applications +directes aux causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les +monarchies il faut peu d'hommes d'état pour traiter des affaires +publiques dans les cabinets en suivant l'équité civile ou raison +d'état; et un grand nombre de jurisconsultes pour régler les intérêts +privés des peuples d'après l'_équité naturelle_. + + +§. V. COROLLAIRE. + +_Histoire fondamentale du Droit romain._ + +Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de raisons peut +servir de base à l'histoire du Droit romain. En effet _les +gouvernemens doivent être conformes à la nature des gouvernés_ (axiome +69); les gouvernemens sont même un résultat de cette nature, et les +lois doivent en conséquence être appliquées et interprétées +d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gouvernement. Faute +d'avoir compris cette vérité, les jurisconsultes et les interprètes du +droit sont tombés dans la même erreur que les historiens de Rome, qui +nous racontent que telles lois ont été faites à telle époque, sans +remarquer les rapports qu'elles devaient avoir avec les différens +états par lesquels passa la république. Ainsi les faits nous +apparaissent tellement séparés de leurs causes, que Bodin, +jurisconsulte et politique également distingué, montre tous les +caractères de l'aristocratie dans les faits que les historiens +rapportent à la prétendue démocratie des premiers siècles de la +république.--Que l'on demande à tous ceux qui ont écrit sur l'histoire +du Droit romain, pourquoi la jurisprudence _antique_, dont la base est +la loi des douze tables, s'y conforme rigoureusement; pourquoi la +jurisprudence _moyenne_, celle que réglaient les édits des préteurs, +commence à s'adoucir, en continuant toutefois de respecter le même +code; pourquoi enfin la jurisprudence _nouvelle_, sans égard pour +cette loi, eut le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle? +Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la générosité romaine, qu'en +prétendant que ces rigueurs, ces solennités, ces scrupules, ces +subtilités verbales, qu'enfin le mystère même dont on entourait les +lois, étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient conserver +avec le privilège de la jurisprudence le pouvoir civil qui y est +naturellement attaché. Bien loin que ces pratiques aient eu +aucun but d'imposture, c'étaient des usages sortis de la nature même +des hommes de l'époque; une telle nature devait produire de tels +usages, et de tels usages devaient entraîner nécessairement de telles +pratiques. + +Dans le temps où le genre humain était encore extrêmement farouche, et +où la religion était le seul moyen puissant de l'adoucir et de le +civiliser, la Providence voulut que les hommes vécussent sous les +gouvernemens _divins_, et que partout régnassent des lois _sacrées_, +c'est-à-dire _secrètes_, et cachées au vulgaire des peuples. Elles +restaient d'autant plus facilement cachées dans l'état de famille, +qu'elles se conservaient dans un _langage muet_, et ne s'expliquaient +que par des cérémonies saintes, qui restèrent ensuite dans les _acta +legitima_. Ces esprits grossiers encore croyaient de telles cérémonies +indispensables, pour s'assurer de la volonté des autres, dans les +rapports d'intérêt, tandis qu'aujourd'hui que l'intelligence des +hommes est plus ouverte, il suffit de simples paroles et même de +signes. + +Sous les gouvernemens _aristocratiques_ qui vinrent ensuite, les moeurs +étant toujours religieuses, les lois restèrent entourées du mystère de +la religion et furent observées avec la sévérité et les scrupules qui en +sont inséparables; le secret est l'âme des aristocraties, et la rigueur +de l'_équité civile_ est ce qui fait leur salut. Puis, lorsque se +formèrent les démocraties, sorte de gouvernement dont le caractère est +plus ouvert et plus généreux et dans lequel commande la multitude qui a +l'instinct de l'_équité naturelle_, on vit paraître en même temps les +langues et les lettres vulgaires, dont la multitude est, comme nous +l'avons dit, souveraine absolue. Ce langage et ces caractères servirent +à promulguer, à écrire les lois dont le secret fut peu-à-peu dévoilé. +Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, _jus latens_ +dont parle Pomponius; et voulut avoir des lois écrites sur des tables, +lorsque les caractères vulgaires eurent été apportés de Grèce à Rome. + +Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la monarchie. Les +monarques veulent suivre l'_équité naturelle_ dans l'application des +lois, et se conforment en cela aux opinions de la multitude. Ils +égalent en droit les puissans et les faibles, ce que fait la seule +monarchie. L'_équité civile_, ou _raison d'état_, devient le privilège +d'un petit nombre de politiques et conserve dans le cabinet des rois +son caractère mystérieux. + + + + +CHAPITRE IV. + +TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET AUX +REPRÉSAILLES.--TROIS PÉRIODES DANS L'HISTOIRE DES MOEURS ET DE LA +JURISPRUDENCE. + + +§. I. _Trois espèces de jugemens._ + +Les premiers furent les _jugemens divins_. Dans l'état qu'on appelle +_état de nature_, et qui fut celui _des familles_, les pères de +familles ne pouvant recourir à la protection des lois qui n'existaient +point encore, en appelaient aux dieux des torts qu'ils souffraient, +_implorabant deorum fidem_; tel fut le premier sens, le sens propre +de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoignage de leur +bon droit, ce qui était proprement _deos obtestari_. Ces invocations +pour accuser, ou se défendre, furent les premières _orationes_, mot +qui chez les Latins est resté pour signifier _accusation_ ou +_défense_; on peut voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plaute +et de Térence, et deux mots de la loi des douze tables: _furto orare_, +et _pacto orare_ (et non point _adorare_, selon la leçon de Justo +Lipse), pour _agere_, _excipere_. D'après ces _orationes_, les Latins +appelèrent _oratores_ ceux qui défendent les causes devant +les tribunaux. Ces appels aux dieux étaient faits d'abord par des +hommes simples et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la +cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère raconte qu'ils +habitaient sur celle de l'Olympe. À propos d'une guerre entre les +Hermundures et les Cattes, Tacite dit en parlant des sommets des +montagnes: dans l'opinion de ces peuples _preces mortalium nusquàm +propiùs audiuntur_. Les droits que les premiers hommes faisaient +valoir dans ces _jugemens divins_ étaient divinisés eux-mêmes, +puisqu'ils voyaient des dieux dans tous les objets. _Lar_ signifiait +la propriété de la maison, _dii hospitales_ l'hospitalité, _dii +penates_ la puissance paternelle, _deus genius_ le droit du mariage, +_deus terminus_ le domaine territorial, _dii manes_ la sépulture. On +retrouve dans les douze tables une trace curieuse de ce langage, _jus +deorum manium_. + +Après avoir employé ces invocations (_orationes_, _obsecrationes_, +_implorationes_, et encore _obtestationes_), ils finissaient par +dévouer les coupables. Il y avait à Argos, et sans doute aussi dans +d'autres parties de la Grèce, des temples de l'_exécration_. Ceux qui +étaient ainsi dévoués étaient appelés [Grec: anathêmata] nous dirions +_excommuniés_; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte des +Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un +Dieu, et immolaient ensuite une victime humaine. Les Latins +exprimaient cette idée par le verbe _mactare_, dont on se +servait toujours dans les sacrifices, comme d'un terme consacré. Les +Espagnols en ont tiré leur _matar_, et les Italiens leur _ammazzare_. +Nous avons déjà vu que chez les Grecs, [Grec: ara] signifiait la +chose ou la personne qui porte dommage, le voeu ou action de +dévouer, et la furie à laquelle on dévouait; chez les Latins _ara_ +signifiait l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent +toujours une espèce d'excommunication. César nous a laissé beaucoup de +détails sur celle qui avait lieu chez les Gaulois. Les Romains eurent +leur _interdiction de l'eau et du feu_. Plusieurs consécrations de ce +genre passeront dans la loi des douze tables: quiconque violait la +personne d'un tribun du peuple était dévoué, consacré à Jupiter; le +fils dénaturé, aux dieux paternels; à Cérès, celui qui avait mis le +feu à la moisson de son voisin; ce dernier était brûlé vif. +Rappelons-nous ici ce qui a été dit de l'atrocité des peines dans +l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi dévoués furent sans doute ce +que Plaute appelle _Saturni hostiæ_. + +On trouve le caractère tout religieux de ces jugemens privés dans les +guerres qu'on appelait _pura et pia bella_. Les peuples y combattaient +_pro aris et focis_, expression qui désignait tout l'ensemble des +rapports sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient +considérées comme _divines_. Les hérauts qui déclaraient la guerre +appelaient les dieux de la cité ennemie hors de ses murs, et +dévouaient le peuple attaqué. Les rois vaincus étaient présentés au +capitole à Jupiter Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus +étaient considérés comme des _hommes sans Dieu_; aussi les esclaves +s'appelaient en latin _mancipia_, comme choses inanimées, et étaient +tenus en jurisprudence _loco rerum_. + +Les _duels_ durent être chez les nations barbares une espèce de +_jugemens divins_, qui commencèrent sous les _gouvernemens divins_ et +furent long-temps en usage sous les _gouvernemens héroïques_; on se +rappelle ce passage de la politique d'Aristote (cité dans les axiomes) +où il dit que les _républiques héroïques n'avaient point de lois qui +punissent l'injustice et réprimassent les violences particulières_[84]. +Il est certain que dans la législation romaine ce ne sont que les +préteurs qui introduisirent la loi prohibitive contre la violence, et +les actions _de vi bonorum raptorum_. Aux temps de la seconde barbarie +(celle du moyen âge), les représailles particulières durèrent jusqu'au +temps de Barthole. + +[Note 84: On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant +que l'on attribuait aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé +par les philosophes; préjugé qui résultait d'une opinion exagérée que +l'on s'était formée de la sagesse des anciens. (_Vico_).] + +C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les duels s'étaient +introduits _par défauts de preuves_; ils devaient dire _par défauts de +lois judiciaires_. Frotho, roi de Danemarck, ordonna que toutes les +contestations se terminassent par le moyen du duel: c'était défendre +qu'on les terminât par des jugemens selon le droit. On ne voit +qu'ordonnances du duel dans les lois des Lombards, des Francs, des +Bourguignons, des Allemands, des Anglais, des Normands et des +Danois. + +On n'a pas cru que la _barbarie antique_ eût aussi connu l'usage du +duel. Mais doit-on penser que ces premiers hommes, que ces _géans_, +ces _cyclopes_, aient su endurer l'injustice. L'absence de lois dont +parle Aristote devait les forcer de recourir aux duels. D'ailleurs +deux traditions fameuses de l'antiquité grecque et latine prouvent que +les peuples commençaient souvent les guerres (_duella_ chez les +anciens Latins), en décidant par un duel la querelle particulière des +principaux intéressés; je parle du combat de Ménélas contre Pâris, et +des trois Horaces contre les trois Curiaces (_Voy._ page 208) si le +combat restait indécis, comme dans le premier cas, la guerre +commençait. + +Dans ces jugemens par les armes, ils estimaient la raison et le bon +droit, d'après le hasard de la victoire. Ils durent tomber dans cette +erreur par un conseil exprès de la Providence: chez des peuples +barbares, encore incapables de raisonnement, les guerres auraient +toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que le parti auquel +les dieux se montraient contraires, était le parti injuste. Nous +voyons que les Gentils insultaient au malheur du saint homme Job, +parce que Dieu s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique +reparut au moyen âge, on coupait la main droite au vaincu, quelque +juste que fût sa cause. C'est cette justice présumée du plus fort qui +à la longue légitime les conquêtes; ce droit imparfait est +nécessaire au repos des nations. + +Les jugemens _héroïques_, récemment dérivés des jugemens _divins_ ne +faisaient point acception de causes ou de personnes, et s'observaient +avec un respect scrupuleux des paroles. Des jugemens _divins_ resta ce +qu'on appelait la religion des paroles, _religio verborum_; +généralement les choses divines sont exprimées par des formules +consacrées dans lesquelles on ne peut changer une lettre; aussi dans +les anciennes formules de la jurisprudence romaine, imitée des +formules sacrées, on disait: une virgule de moins, la cause est +perdue; _qui cadit virgulâ, caussâ cadit_. Cette rigueur des formules +d'actions eût empêché les duumvirs, nommes pour juger Horace, +d'absoudre le vainqueur des Albains quand même il se serait trouvé +innocent. Le peuple le renvoya absous, _plutôt par admiration pour son +courage, que pour la bonté de sa cause_. (Tite-Live.) + +Ces jugemens inflexibles étaient nécessaires dans des temps où les héros +plaçaient dans la force la raison et le bon droit, où ils justifiaient +le mot ingénieux de Plaute: _pactum non pactum, non pactum pactum_. Pour +prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la Providence voulut +qu'ils fissent consister toute la justice dans l'expression précise des +formules solennelles. Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le +sujet de plusieurs comédies de Plaute; on y voit souvent un marchand +d'esclaves dépouillé injustement par un jeune homme, qui en lui dressant +un piège le fait tomber à son insu, dans quelque cas prévu par la loi, +et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de pouvoir intenter +contre le jeune homme une action de dol, le marchand se trouve obligé à +lui rembourser le prix de l'esclave vendue; dans une autre pièce, il le +prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a encourue comme +coupable de vol _non manifeste_; dans une troisième enfin, le marchand +s'enfuit du pays, dans la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu +l'esclave d'autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de Plaute +l'équité naturelle régnait dans les jugemens? + +Ce droit rigoureux fondé sur la lettre même de la loi, n'était pas +seulement en vigueur parmi les hommes; ceux-ci jugeant les dieux d'après +eux; croyaient qu'ils l'observaient aussi, et même dans leurs sermens. +Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre des sermens, +qu'_elle n'a point sollicité Neptune d'exciter la tempête contre les +Troyens_, parce qu'elle ne l'a fait que par l'intermédiaire du Sommeil; +et Jupiter se contente de cette réponse. Dans Plaute, Mercure sous la +figure de Sosie dit au Sosie véritable: _Si je te trompe, puisse Mercure +être désormais contraire à Sosie._ On ne peut croire que Plaute ait +voulu mettre sur le théâtre des dieux qui enseignassent le parjure au +peuple; encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Africain et de +Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à composer ses comédies; et +toutefois dans l'Andrienne, Dave fait mettre l'enfant devant la porte de +Simon par les mains de Mysis, afin que si par aventure son maître +l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience nier de l'avoir mis à +cette place. Mais la preuve la plus forte en faveur de notre explication +du droit héroïque, c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre +le vers d'Euripide, ainsi traduit par Cicéron, + + _Juravi linguâ, mentem injuratam habui,_ + J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré, + +Les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent; on voit qu'ils +partageaient l'opinion exprimée dans les douze tables: _uti linguâ +nuncupassit, ita jus esto._ Ce respect inflexible de la parole dans +les temps héroïques montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le +voeu téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est pour +avoir méconnu le dessein de la Providence [qui voulut qu'aux temps +héroïques la parole fût considérée comme irrévocable] que Lucrèce +prononce, au sujet de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie, + + _Tantùm religio potuit suadere malorum!_ + Tant la religion peut enfanter de maux! + +Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la jurisprudence et de +l'histoire romaines: ce ne fut que vers les derniers temps de la +république que Galius Aquilius introduisit dans la législation +l'action (_de dolo_) contre le dol et la mauvaise foi. Auguste +donna aux juges la faculté d'absoudre ceux qui avaient été +séduits et trompés. + +Nous retrouvons la même opinion chez les peuples _héroïques_ dans la +guerre comme dans la paix. Selon les termes dans lesquels les traités +sont conclus, nous voyons les vaincus être accablés misérablement, ou +tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les Carthaginois se +trouvèrent dans le premier cas: le traité qu'ils avaient fait avec les +Romains leur avait assuré la conservation de leur vie, de leurs biens +et de leur cité; par ce dernier mot ils entendaient la _ville +matérielle_, les édifices, _urbs_ dans la langue latine; mais comme +les Romains s'étaient servis dans le traité du mot _civitas_, qui veut +dire la réunion des citoyens, la société, ils s'indignèrent que les +Carthaginois refusassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter +désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, prirent leur +ville, et la mirent en cendres; en suivant ainsi le droit _héroïque_, +ils ne crurent point avoir fait une guerre injuste. Un exemple tiré de +l'histoire du moyen âge confirme encore mieux ce que nous avançons. +L'Empereur Conrad III ayant forcé à se rendre la ville de Veinsberg +qui avait soutenu son compétiteur, permit aux femmes seules d'en +sortir avec tout ce qu'elles pourraient emporter; elles chargèrent sur +leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'Empereur était à la +porte, les lances baissées, les épées nues, tout prêt à user de la +victoire; cependant malgré sa colère, il laissa échapper +tous les habitans qu'il allait passer au fil de l'épée. Tant il est +peu raisonnable de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué +par Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les temps, +chez toutes les nations! + +Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous allons dire encore, +découle de cette définition que nous avons donnée dans les axiomes, du +_vrai_ et du _certain_ dans les lois et conventions. Dans les temps +barbares, on doit trouver une jurisprudence rigoureusement attachée +aux paroles; c'est proprement le droit des gens, _fas gentium_. Il +n'est pas moins naturel qu'aux temps _humains_ le droit devenu plus +large et plus bienveillant, ne considère plus que _ce qu'un juge +impartial reconnaît être utile dans chaque cause_ (axiome 112); c'est +alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la nature, _fas +naturæ_, le droit de l'_humanité_ raisonnable. + +Les jugemens _humains_ (discrétionnaires) ne sont point aveugles et +inflexibles comme les jugemens _héroïques_. La règle qu'on y suit, +c'est la vérité des faits. La loi toute bienveillante y interroge la +conscience, et selon sa réponse se plie à tout ce que demande +l'intérêt égal des causes. Ces jugemens sont dictés par une sorte de +_pudeur naturelle_, _de respect de nos semblables_, qui accompagnent +les lumières; ils sont garantis par la _bonne foi_, fille de la +civilisation. Ils conviennent à l'esprit de franchise, qui caractérise +les républiques populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie +aime à s'envelopper; elles conviennent encore plus à l'esprit +généreux des monarchies: les monarques dans ces jugemens se font +gloire d'être supérieurs aux lois et de ne dépendre que de leur +conscience et de Dieu.--Des jugemens _humains_, tels que les modernes +les pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois systèmes du +droit de la guerre que nous devons à Grotius, à Selden, et à +Puffendorf. + + +§. II. _Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la +jurisprudence_ (sectæ temporum). + +Nous voyons les jurisconsultes justifier _sectâ suorum temporum_ leurs +opinions en matière de droit. Ces _sectæ temporum_ caractérisent la +jurisprudence romaine, d'accord en ceci avec tous les peuples du +monde. Elles n'ont rien de commun avec les _sectes des philosophes_ +que certains interprètes érudits du Droit romain voudraient y voir bon +gré malgré. Lorsque les Empereurs exposent les motifs de leurs lois et +constitutions, ils disent que de telles constitutions leur ont été +dictées _sectâ suorum temporum_; Brisson _de formulis Romanorum_ a +recueilli les passages où l'on trouve cette expression. C'est que +l'étude des moeurs du temps est l'école des princes. Dans ce passage +de Tacite: _corrumpere et corrumpi seculum vocant_, corrompre et être +corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle, _seculum_ répond +à-peu-près à _secta_. Nous dirions maintenant: c'est la mode. + +Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pratiquées +dans trois sectes de temps, _sectæ temporum_, dans le langage des +jurisconsultes: celle des temps religieux pendant lesquels régnèrent +les gouvernemens divins; celle des temps où les hommes étaient +irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'antiquité, et les +duellistes au moyen âge; celle des temps civilisés, où règne la +modération, celle des temps du droit naturel des nations HUMAINES, +_jus naturale gentium humanorum_, Ulpien. Chez les auteurs latins du +temps de l'Empire, le devoir des sujets se dit _officium civile_, et +toute faute dans laquelle l'interprétation des lois fait voir une +violation de l'équité naturelle, est qualifiée de l'épithète +_incivile_. C'est la dernière _secta temporum_ de la jurisprudence +romaine qui commença dès la république. Les préteurs trouvant que les +caractères, que les moeurs et le gouvernement des Romains étaient +déjà changés, furent obligés pour approprier les lois à ce changement +d'adoucir la rigueur de la loi des douze tables, rigueur conforme aux +moeurs des temps où elle avait été promulguée. Plus tard les +Empereurs durent écarter tous les voiles dont les préteurs avaient +enveloppé l'équité naturelle, et la laisser paraître tout à découvert, +toute généreuse, comme il convenait à la civilisation où les peuples +étaient parvenus. + + + + +CHAPITRE V. + +AUTRES PREUVES TIRÉES DES CARACTÈRES PROPRES AUX ARISTOCRATIES +HÉROÏQUES.--GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES LOIS. + + +La succession constante et non interrompue des révolutions politiques +liées les unes aux autres par un si étroit enchaînement de causes et +d'effets, doit nous forcer d'admettre comme vrais les principes de la +Science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, nous y joignons +l'explication de plusieurs autres phénomènes sociaux, dont on ne peut +trouver la cause que dans la nature des républiques _héroïques_, +telles que nous l'avons découverte. Les deux traits principaux qui +caractérisent les aristocraties sont la _garde des limites_, et la +_conservation_ et distinction des _ordres politiques_. + + +§. I. _De la garde et conservation des limites._ + +(_Voyez Livre II, chap. V et VI, particulièrement § VI._) + + +§. II. _De la conservation et distinction des ordres politiques._ + +C'est l'esprit des gouvernemens aristocratiques que les liaisons de +parenté, les successions, et par elles les richesses, et avec +les richesses la puissance restent dans l'ordre des nobles. Voilà +pourquoi vinrent si tard les lois _testamentaires_. Tacite nous +apprend qu'il n'y avait point de testament chez les anciens Germains. +À Sparte, le roi Agis voulant donner aux pères de famille le pouvoir +de tester, fut étranglé par ordre des éphores, défenseurs du +gouvernement aristocratique.[85] + +[Note 85: Qu'on voie par-là si les commentateurs de la loi des +douze tables ont été bien avisés de placer dans la onzième le titre +suivant, _auspicia incommunicata plebi sunto_. Tous les droits civils, +publics et privés, étaient une dépendance des auspices, et restaient +le privilège des nobles. Les droits privés étaient les noces, la +puissance paternelle, la suité, l'agitation, la gentilité, la +succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir dans les +premières tables établi les lois qui sont propres à une _démocratie_ +(particulièrement la loi _testamentaire_) en communiquant tous ces +droits privés au peuple, ils rendent la forme du gouvernement +entièrement _aristocratique_ par un seul titre de la onzième table. +Toutefois dans cette confusion, ils rencontrent par hasard une vérité, +c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains reçurent le +caractère de lois dans les deux dernières tables; ce qui montre bien +que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (_Vico_).] + +Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les monarchies, les +nobles et les plébéiens se mêlèrent au moyen des alliances et des +successions par testament, ce qui fit que les richesses sortirent +peu-à-peu des maisons nobles. Quant au droit des mariages solennels, +nous avons déjà prouvé que le peuple romain demanda, non le droit de +contracter des mariages avec les patriciens, mais des mariages +semblables à ceux des patriciens, _connubia patrum_, et non _cum +patribus_. + +Si l'on considère ensuite les _successions légitimes_ dans +cette disposition de la loi des douze tables par laquelle la +succession du père de famille revient d'abord _aux siens_, _suis_, à +leur défaut aux agnats, et s'il n'y en a point, à ses autres parens, +la loi des douze tables semblera avoir été précisément une _loi +salique_ pour les Romains. La Germanie suivit la même règle dans les +premiers temps, et l'on peut conjecturer la même chose des autres +nations primitives du moyen âge. En dernier lieu, elle resta dans la +France et dans la Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce +droit de succession, _jus gentium Gallorum_; chez les Romains il peut +très bien s'appeler _jus gentium Romanarum_, en ajoutant l'épithète +_heroïcarum_, et avec plus de précision _jus Romanum_. Ce droit +répondrait tout-à-fait au _jus quiritium Romanorum_, que nous avons +prouvé avoir été le droit naturel commun à toutes les nations +héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de douter que dans les +premiers siècles de Rome, les filles succédassent. Nulle probabilité +que les pères de famille de ces temps eussent connu la tendresse +paternelle. La loi des douze tables appelait un agnat, même au +septième degré, à exclure le fils émancipé de la succession de son +père. Les pères de famille avaient un droit souverain de vie et de +mort sur leurs fils, et la propriété absolue de leurs _acquêts_. Ils +les mariaient pour leur propre avantage, c'est-à-dire, pour faire +entrer dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaient dignes. Ce +caractère historique des premiers pères de famille nous est +conservé par l'expression _spondere_, qui dans son propre sens, veut +dire, promettre pour autrui; de ce mot fut dérivé celui de +_sponsalia_, les fiançailles. Ils considéraient de même les +_adoptions_, comme des moyens de soutenir des familles près de +s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux des familles +étrangères. Ils regardaient l'émancipation comme une peine et un +châtiment. Ils ne savaient ce que c'était que la _légitimation_, parce +qu'ils ne prenaient pour concubines que des affranchies ou des +étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de mariages +solennels dans les temps héroïques, de peur que les fils ne +dégénérassent de la noblesse de leurs aïeux. Pour la cause la plus +frivole les _testamens_ étaient nuls, ou s'annulaient, ou se +rompaient, ou n'atteignaient point leur effet, (_nulla, irrita, rupta, +destituta_), afin que les successions légitimes reprissent leur cours. +Tant ces patriciens, des premiers siècles, étaient passionnés pour la +gloire de leur nom; passion qui les enflammait encore pour la gloire +du nom romain! tout ce que nous venons de dire caractérise les +moeurs des cités _aristocratiques_ ou _héroïques_. + +Une erreur digne de remarque est celle des commentateurs de la loi des +douze tables: ils prétendent qu'avant que cette loi eût été portée +d'Athènes à Rome, et qu'elle eût réglé les successions testamentaires +et légitimes, les successions _ab intestat_ rentraient dans la classe +des choses _quæ sunt nullius_. Il n'en fut pas ainsi: la Providence +empêcha que le monde ne retombât dans la communauté des biens +qui avait caractérisé la barbarie de premiers âges, en assurant par la +forme même du gouvernement aristocratique la certitude et la +distinction des propriétés. Les successions légitimes durent +naturellement avoir lieu chez toutes les premières nations avant +qu'elles connussent les testamens. Cette dernière institution +appartient à la législation des démocraties, et surtout des +monarchies. Le passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous +porte à croire qu'il en fut de même chez tous les peuples barbares de +l'antiquité, et par suite, à conjecturer que la _loi salique_ qui +était certainement en vigueur dans la Germanie, fut aussi observée +généralement par les peuples du moyen âge. + +Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les jurisconsultes +romains du dernier âge ont cru que la loi des douze tables avait +appelé les filles à hériter du père mort _intestat_, et les avait +comprises sous le mot _sui_, en vertu de la règle d'après laquelle le +genre masculin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien la +jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des termes; et si +l'on doutait que _suus_ ne désignât pas exclusivement le fils de +famille, on en trouverait une preuve invincible dans la formule de +l'_institution des posthumes_, introduite tant de siècles après par +_Gallus Aquilius_: _si quis natus natave erit_. Il craignait que dans +le mot _natus_ on ne comprit point la fille posthume. C'est pour +avoir ignoré ceci que Justinien prétend dans les institutes +que la loi des douze tables aurait désigné par le seul mot _adgnatus_ +les agnats des deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence _moyenne_ +aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant aux soeurs +consanguines. Il dut arriver tout le contraire. Cette jurisprudence +dut étendre d'abord le sens de _suus_ aux filles, et plus tard le sens +d'_adgnatus_ aux soeurs consanguines. Elle fut appelée _moyenne_, +précisément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi des douze +tables. + +Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les plébéiens qui +faisaient consister toutes leurs forces, toutes leurs richesses, toute +leur puissance dans la multitude de leurs fils, commencèrent à sentir +la tendresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu aux +plébéiens des cités héroïques qui n'engendraient des fils que pour les +voir esclaves des nobles. Autant la multitude des plébéiens avait été +dangereuse aux aristocraties, aux gouvernemens _du petit nombre_, +autant elle était capable d'agrandir les démocraties et les +monarchies. De là tant de faveurs accordées aux femmes par les lois +impériales pour compenser les dangers et les douleurs de +l'enfantement. Dès le temps de la république, les préteurs +commencèrent à faire attention aux droits du sang, et à leur prêter +secours au moyen des _possessions de biens_. Ils commencèrent à +remédier aux _vices_, aux _défauts_ des testamens, afin de favoriser +la division des richesses qui font toute l'ambition du peuple. + +Les Empereurs allèrent bien plus loin. Comme l'éclat de la +noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent favorables aux +_droits de la nature humaine_, commune aux nobles et aux plébéiens. +Auguste commença à protéger les fidéi-commis, qui auparavant ne +passaient aux personnes incapables d'hériter que grâce à la +délicatesse des héritiers grevés; il fit tant pour les fidéi-commis, +qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de contraindre les héritiers à +les exécuter. Puis vinrent tant de sénatus-consultes, par lesquels les +cognats furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta la +différence des legs et des fidéi-commis, confondit _les quartes +Falcidianienne_ et _Trebellianique_, mit peu de distinction entre les +testamens et les codicilles, et dans les successions _ab intestat_ +égala les agnats et les cognats en tout et pour tout. Ainsi les lois +romaines de l'Empire se montrèrent si attentives à favoriser les +_dernières volontés_, que, tandis qu'autrefois le plus léger défaut +les annulait, elles doivent aujourd'hui être toujours interprétées de +manière à les rendre valables s'il est possible. + +Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les monarchies +veulent que les pères soient occupés par l'amour de leurs enfans; +aussi les progrès de l'_humanité_ ayant aboli le droit barbare des +premiers pères de familles sur la personne de leurs fils, les +Empereurs voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur +leurs acquêts, et introduisirent d'abord le _peculium castrense_, +pour inviter les fils de famille au service militaire; puis +ils en étendirent les avantages au _peculium quasi castrense_, pour +les inviter à entrer dans le service du palais; enfin pour contenter +les fils qui n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le +_peculium adventitium_. Ils ôtèrent les effets de la puissance +paternelle à l'_adoption_ qui n'est pas faite par un des ascendans de +l'adopté. Ils approuvèrent universellement les _adrogations_, +difficiles en ce qu'un citoyen, de père de famille, devient dépendant +de celui dans la famille duquel il passe. Ils regardèrent les +_émancipations_ comme avantageuses; donnèrent aux _légitimations_ par +mariage subséquent tout l'effet du mariage solennel. Enfin, comme le +terme d'_imperium paternum_ semblait diminuer la majesté impériale, +ils introduisirent le mot de _puissance_ paternelle, _patria +potestas_.[86] + +[Note 86: En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple. +De crainte d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le +privilège nominal de l'empire, _imperium_, il prit le titre de la +puissance tribunitienne, _potestas tribunitia_, se déclarant ainsi le +protecteur de la liberté romaine. + +Le tribunat avait été simplement une puissance de fait; les tribuns +n'eurent jamais dans la république ce qu'on appelait _imperium_. Sous +le même Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de +comparaître devant lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des +deux écoles de la jurisprudence romaine, refusa d'obéir; et il était +dans son droit, puisque les tribuns n'avaient point l'_imperium_. + +Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux +jurisconsultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les +patriciens pour obtenir le consulat, ces derniers voulant satisfaire +le peuple sans établir de précédens relativement au partage de +l'_empire_, créèrent des tribuns militaires en partie plébéiens, _cum +consulari potestate_, et non point cum IMPERIO _consulari_. Aussi tout +le système de la république romaine fut compris dans cette triple +formule: SENATUS AUTORITAS, POPULI IMPERIUM, PLEBIS POTESTAS. +_Imperium_ s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la +préture qui donnaient le droit de condamner à mort; _potestas_, des +magistratures inférieures, telles que l'édilité, et _modicâ +coercitione continetur_. (_Vico_).] + +En dernier lieu, la bienveillance des Empereurs détendant à +toute l'humanité, ils commencèrent à favoriser les esclaves. Ils +réprimèrent la cruauté des maîtres. Ils étendirent les effets de +l'affranchissement, en même temps qu'ils en diminuaient les +formalités. Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens +qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du peuple romain; +ils l'accordèrent à quiconque était né à Rome d'un père esclave, mais +d'une mère libre, ne le fût-elle que par affranchissement. La loi +reconnaissant libre quiconque _naissait_ dans la cité; sous de telles +circonstances, le _droit naturel_ changea de dénomination; dans les +aristocraties, il était appelé DROIT DES GENS, dans le sens du latin +_gentes_, maisons nobles [pour lesquelles ce droit était une sorte de +propriété]; mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations +entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, où les monarques +représentent les nations entières dont leurs sujets sont les membres, +il fut nommé DROIT NATUREL DES NATIONS. + + +§. III. _De la conservation des lois._ + +La conservation _des ordres_ entraîne avec elle celle des +magistratures et des sacerdoces, et par suite celle des lois et de la +jurisprudence. Voilà pourquoi nous lisons dans l'histoire +romaine que tant que le gouvernement de Rome fut aristocratique, le +droit des mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne sortaient +point de l'ordre des sénateurs, dans lequel n'entraient que les +nobles; et que la science des lois restait _sacrée_ ou _secrète_ (car +c'est la même chose) dans le collège des pontifes, composé des seuls +nobles chez toutes les nations _héroïques_. Cet état dura un siècle +encore après la loi des douze tables, au rapport du jurisconsulte +Pomponius. La connaissance des lois fut le dernier privilège que les +patriciens cédèrent aux plébéiens. + +Dans l'âge _divin_, les lois étaient gardées avec scrupule et +sévérité. L'observation des _lois divines_ a continué de s'appeler +_religion_. Ces lois doivent être observées, en suivant certaines +_formules inaltérables de paroles consacrées et de cérémonies +solennelles_.--Cette observation sévère _des lois_ est l'essence de +l'aristocratie. Voulons-nous savoir pourquoi Athènes et presque toutes +les cités de la Grèce passèrent si promptement à la démocratie? Le mot +connu des Spartiates nous en apprend la cause: _les Athéniens +conservent par écrit des lois innombrables; les lois de Sparte sont +peu nombreuses, mais elles s'observent_.--Tant que le gouvernement de +Rome fut aristocratique, les Romains se montrèrent observateurs +rigides de la loi des douze tables, en sorte que Tacite l'appelle +_finis omnis æqui juris_. En effet, après celles qui furent jugées +suffisantes pour assurer la liberté et l'égalité civile[87], +les lois consulaires relatives au droit privé furent peu nombreuses, +si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des douze tables fut la +source de toute la jurisprudence.--Lorsque le gouvernement devint +démocratique, le petit peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne +cessait de faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de +s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti des nobles, +après sa victoire sur Marius, chef du parti du peuple, remédia un peu +au désordre par l'établissement des _quæstiones perpetuæ_; mais dès +qu'il eut abdiqué la dictature, les lois d'intérêt privé +recommencèrent à se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude +des lois est, comme le remarquent les politiques, la route la plus +prompte qui conduise les états à la monarchie; aussi Auguste pour +l'établir en fit un grand nombre; et les princes qui suivirent, +employèrent surtout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt +privé. Néanmoins dans le temps même où le gouvernement romain était +déjà devenu démocratique, les _formules d'actions_ étaient suivies si +rigoureusement qu'il fallut toute l'éloquence de Crassus (que Cicéron +appelait le Démosthènes romain), pour que la _substitution pupillaire +expresse_ fût regardée comme contenant la _vulgaire_ qui n'était pas +exprimée. Il fallut tout le talent de Cicéron pour empêcher +Sextus Ebutius de garder la terre de Cecina, parce qu'il manquait une +lettre à la formule. Mais avec le temps les choses changèrent au point +que Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il fut reconnu +que _tout motif particulier d'équité prévaut sur la loi_. Tant les +esprits sont disposés à reconnaître docilement l'équité naturelle sous +les gouvernemens _humains_! Ainsi tandis que sous l'aristocratie, l'on +avait observé si rigoureusement le _privilegia ne irroganto_, de la +loi des douze tables, on fit sous la démocratie une foule de lois +d'intérêt privé, et sous la monarchie les princes ne cessèrent +d'accorder des _privilèges_. Or rien de plus conforme à l'équité +naturelle que les _privilèges_ qui sont mérités. On peut même dire +avec vérité que toutes les exceptions faites aux lois chez les +modernes, sont des _privilèges_ voulus par le mérite particulier des +faits, qui les sort de la disposition commune. + +[Note 87: Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs, +auxquels les anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal +du législateur. (_Vico_).] + +Peut-être est-ce pour cette raison que les nations barbares du moyen +âge repoussèrent les lois romaines. En France on était puni +sévèrement, en Espagne mis à mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ce +qui est sûr, c'est qu'en Italie, les nobles auraient rougi de suivre +les rois romaines, et se faisaient honneur de n'être soumis qu'à +celles des Lombards; les gens du peuple au contraire qui ne quittent +point facilement leurs usages, observaient plusieurs lois romaines qui +avaient conservé force de coutumes. C'est ce qui explique comment +furent en quelque sorte ensevelies dans l'oubli chez les +Latins les lois de Justinien, chez les Grecs les Basiliques. Mais +lorsqu'ensuite se formèrent les monarchies modernes, lorsque reparut +dans plusieurs cités la liberté populaire, le droit romain compris +dans les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte que +Grotius affirme que c'est _un droit naturel des gens_ pour les +Européens. + +Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant au milieu de ces +révolutions politiques les préteurs et les jurisconsultes employer +tous leurs efforts pour que les termes de la loi des douze tables, ne +perdent que lentement et le moins possible le sens qui leur était +propre. Ainsi en changeant de forme de gouvernement, Rome eut +l'avantage de s'appuyer toujours sur les mêmes principes, lesquels +n'étaient autres que ceux de la société humaine. Ce qui donna aux +Romains la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce qui +fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du monde. Voilà la +principale cause de la grandeur romaine que Polybe et Machiavel +expliquent d'une manière trop générale, l'un par l'esprit religieux +des nobles, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et que Plutarque +attribue par envie à la fortune de Rome. La noble réponse du Tasso à +l'ouvrage de Plutarque le réfute moins directement que nous ne le +faisons ici. + + + + +CHAPITRE VI. + +AUTRES PREUVES TIRÉES DE LA MANIÈRE DONT CHAQUE FORME DE LA SOCIÉTÉ SE +COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE.--RÉFUTATION DE BODIN. + + +§. I. + +Nous avons montré dans ce Livre jusqu'à l'évidence que dans toute leur +vie politique les nations passent par trois sortes d'états civils +(aristocratie, démocratie, monarchie), dont l'origine commune est le +gouvernement _divin_. _Une quatrième forme_, dit Tacite, _soit +distincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible, et +si elle se rencontre, elle n'est point durable_. Mais pour ne point +laisser de doute sur cette succession naturelle, nous examinerons +comment chaque état se combine avec le gouvernement de l'état +précédent; mélange fondé sur l'axiome: lorsque les hommes changent, +ils conservent quelque temps l'impression de leurs premières +habitudes. + +Les pères de familles desquels devaient sortir les nations païennes, +ayant passé de la vie _bestiale_ à la vie _humaine_, gardèrent dans +l'_état de nature_, où il n'existait encore d'autre gouvernement que +celui _des dieux_, leur caractère originaire de férocité et de barbarie; +et conservèrent à la formation des _premières aristocraties_ le +souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes et leurs enfans dans +l'état de nature. Tous égaux, trop orgueilleux pour céder l'un à +l'autre, ils ne se soumirent qu'à l'empire souverain des corps +aristocratiques dont ils étaient membres; leur _domaine_ privé, +jusque-là _éminent_, forma en se réunissant le _domaine_ public +également _éminent_ du sénat qui gouvernait, de même que la réunion de +leurs _souverainetés_ privées composa la _souveraineté_ publique des +ordres auxquels ils appartenaient. Les cités furent donc dans l'origine +des _aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de +famille_. Autrement, il est impossible de comprendre comment la société +civile sortit de la société de la famille. + +Tant que les pères conservèrent le domaine _éminent_ dans le sein de +leurs compagnies souveraines, tant que les plébéiens ne leur eurent +pas arraché le droit d'acquérir des propriétés, de contracter des +mariages solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, enfin +de connaître les lois (ce qui était encore un privilège du sacerdoce), +_les gouvernemens furent aristocratiques_. Mais lorsque les plébéiens +des cités héroïques devinrent assez nombreux, assez aguerris pour +effrayer les pères (qui dans une _oligarchie_ devaient être peu +nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur +nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'autorisation du +sénat, les républiques devinrent _démocratiques_. Aucun état n'aurait +pu subsister avec deux _pouvoirs législatifs_ souverains, sans se +diviser en deux états. Dans cette révolution, l'autorité de _domaine_ +devint naturellement autorité de _tutelle_; le peuple souverain, +faible encore sous le rapport de la sagesse politique se confiait à +son sénat, comme un roi dans sa minorité à un tuteur. Ainsi _les états +populaires furent gouvernés par un corps aristocratique_. + +Enfin lorsque les puissans dirigèrent le conseil public dans l'intérêt +de leur puissance, lorsque le peuple corrompu par l'intérêt privé +consentit à assujettir la liberté publique à l'ambition des puissans, +et que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, _la +monarchie s'éleva sur les ruines de la démocratie_. + + +§. II. _D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de +laquelle les nations vont se reposer dans la monarchie._ + +Cette loi a échappé aux interprètes modernes du droit romain. Ils +étaient préoccupés par cette fable de la _loi royale_ de Tribonien, +qu'il attribue à Ulpien dans les Pandectes, et dont il s'avoue l'auteur +dans les Institutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien +compris la _loi royale_ dont nous parlons. Pomponius dans son histoire +abrégée du droit romain caractérise cette loi par un mot plein de sens, +_rebus ipsis dictantibus regna condita_.--Voici la formule éternelle +dans laquelle l'a conçue la nature: lorsque les citoyens des démocraties +ne considèrent plus que leurs intérêts particuliers, et que, pour +atteindre ce but, ils tournent les forces nationales à la ruine de leur +patrie, alors il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les Romains, +qui se rendant maître par la force des armes, prend pour lui tous les +soins publics, et ne laisse aux sujets que le soin de leurs affaires +particulières. Cette révolution fait le salut des peuples qui autrement +marcheraient à leur destruction.--Cette vérité semble admise par les +docteurs du droit moderne, lorsqu'ils disent: _universitates sub rege +habentur loco privatorum_; c'est qu'en effet la plus grande partie des +citoyens ne s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très bien +dans ses annales le progrès de cette funeste indifférence; +lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-uns discouraient vainement +sur le bonheur de la liberté, _pauci bona libertatis incassum +disserere_; Tibère arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le +prince, attendent pour obéir, _omnes principis jussa adspectare_. Sous +les trois Césars qui suivent, les Romains d'abord indifférens pour la +république, finissent par ignorer même ses intérêts, comme s'ils y +étaient étrangers, _incuriâ et ignorantiâ reipublicæ, tanquam alienæ_. +Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à leur propre pays, il +est nécessaire que les monarques les dirigent et les représentent. Or +comme dans les républiques, un puissant ne se fraie le chemin à la +monarchie, qu'en se faisant un parti, il est naturel qu'_un monarque +gouverne d'une manière populaire_. D'abord il veut que tous ses sujets +soient égaux, et il humilie les puissans de façon que les petits n'aient +rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt à ce que la +multitude n'ait point à se plaindre en ce qui touche la subsistance et +la liberté naturelle. Enfin il accorde des privilèges ou à des ordres +entiers (ce qu'on appelle des _privilèges de liberté_), ou à des +individus d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour les +élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont des _lois d'intérêt +privé_, dictées par l'équité naturelle. Aussi la monarchie est-elle le +gouvernement le plus conforme à la nature humaine, aux époques où la +raison est le plus développée. + + +§. III. _Réfutation des principes de la politique de Bodin._ + +Bodin suppose que les gouvernemens, d'abord _monarchiques_, ont passé +par la _tyrannie_ à la _démocratie_ et enfin à l'_aristocratie_. +Quoique nous lui ayons assez répondu indirectement, nous voulons, _ad +exuberantiam_, le réfuter par l'_impossible_ et par l'_absurde_. + +Il ne disconvient point que les familles n'aient été les élémens dont +se composèrent les cités. Mais d'un autre côté il partage le préjugé +vulgaire selon lequel les familles auraient été composées seulement +des parens et des enfans [et non en outre des serviteurs, +_famuli_]. Maintenant nous lui demandons comment la _monarchie_ put +sortir d'un tel _état de famille_. Deux moyens se présentent seuls, la +force et la ruse. La force? Comment un père de famille pouvait-il +soumettre les autres? On conçoit que dans les démocraties les citoyens +aient consacré à la patrie et leur personne et leur famille dont elle +assurait la conservation, et que par là ils aient été apprivoisés à la +monarchie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté originaire +d'une liberté farouche, les pères de famille auraient plutôt péri tous +avec les leurs, que de supporter l'inégalité? Quant à la ruse, elle +est employée par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multitude +la _liberté_, la _puissance_ ou la _richesse_. Aurait-on promis la +_liberté_ aux premiers pères de famille? ils étaient tous +non-seulement _libres_, mais _souverains_ dans leur domestique.... La +_puissance_? à des solitaires, qui, tels que le Polyphème d'Homère, se +tenaient dans leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des +affaires d'autrui? La _richesse_? on ne savait ce que c'était que +richesses, dans un tel état de simplicité.--La difficulté devient plus +grande encore, lorsqu'on songe que dans la haute antiquité il n'y +avait point de _forteresse_, et que les cités _héroïques_ formées par +la réunion des familles n'eurent point de murs pendant long-temps, +comme nous le certifie Thucydide[88]. Mais elle est vraiment +insurmontable, si l'on considère avec Bodin les familles +comme composées seulement des fils. Dans cette hypothèse, qu'on +explique l'établissement de la monarchie par la force ou par la ruse, +les fils auraient été les instrumens d'une ambition étrangère, et +auraient trahi ou mis à mort leurs propres pères; en sorte que ces +gouvernemens eussent été moins des monarchies, que des tyrannies +impies et parricides. + +[Note 88: La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On +sait que Valérius Publicola ne se justifia du reproche d'avoir +construit une maison dans un lieu élevé, qu'en la rasant en une +nuit.--Les nations les plus belliqueuses et les plus farouches sont +celles qui conservèrent le plus long-temps l'usage de ne point +fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri-l'Oiseleur +qui le premier réunit dans des cités le peuple dispersé jusque-là dans +les villages, et qui entoura les villes de murs.--Qu'on dise après +cela que les premiers fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent +par un sillon le contour des murs; qu'on juge si les étymologistes ont +raison de faire venir le mot porte, _à portando aratro_, de la charrue +qu'on portait pour interrompre le sillon à l'endroit où devaient être +les portes. (_Vico_).] + +Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec lui, reconnaissent +les _monarchies domestiques_ dont nous avons prouvé l'existence dans +l'état de famille, et conviennent que les familles se composèrent +non-seulement des fils, mais encore des serviteurs (_famuli_), dont la +condition était une image imparfaite de celle des esclaves, qui se +firent dans les guerres après la fondation des cités. C'est dans ce +sens que l'on peut dire, comme lui, _que les républiques se sont +formées d'hommes libres et d'un caractère sévère_. Les premiers +citoyens de Bodin ne peuvent présenter ce caractère. + +Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière +forme par laquelle passent les gouvernemens, comment se fait-il qu'il +ne nous reste du moyen âge qu'un si petit nombre de républiques +aristocratiques? On compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse +en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres républiques sont +des états populaires avec un gouvernement aristocratique. + +Le même Bodin qui veut conformément à son système, que la royauté +romaine ait été monarchique, et qu'à l'expulsion des tyrans la liberté +populaire ait été établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à +ses principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire gouverné par +une aristocratie; plus loin, vaincu par la force de la vérité, il +avoue, sans chercher à pallier son inconséquence, que la constitution +et le gouvernement de Rome étaient également aristocratiques. L'erreur +est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini les trois mots _peuple, +royauté, liberté_.[89] + +[Note 89: Voyez livre II, pag. 214.] + + + + +CHAPITRE VII. + +DERNIÈRES PREUVES À L'APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE DES +SOCIÉTÉS. + + +§. I. + +1. Dans l'_état de famille_ les peines furent atroces. C'est l'âge des +Cyclopes et du Polyphême d'Homère. C'est alors qu'Apollon écorche tout +vivant le satyre Marsyas.--La même barbarie continua dans les +républiques aristocratiques ou _héroïques_. Au moyen âge on disait +_peine ordinaire_ pour peine de mort. Les lois de Sparte sont accusées +de cruauté par Platon et par Aristote. À Rome, le vainqueur des +Curiaces fut condamné à être battu de verges et attaché à l'arbre de +malheur (_arbori infelici_). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut +écartelé, Romulus lui-même mis en pièces par les sénateurs. La loi des +douze tables condamne à être brûlé vif celui qui met le feu à la +moisson de son voisin; elle ordonne que le faux témoin soit précipité +de la Roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable soit mis en +quartiers.--Les peines s'adoucissent sous la _démocratie_. La +faiblesse même de la multitude la rend plus portée à la +compassion. Enfin dans les _monarchies_, les princes s'honorent du +titre de _clémens_. + +2. Dans les guerres barbares des temps _héroïques_, les cités vaincues +étaient ruinées, et leurs habitans, réduits à un état de servage, +étaient dispersés par troupeaux dans les campagnes pour les cultiver +au profit du peuple vainqueur. Les _démocraties_ plus généreuses +n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, et leur laissèrent le +libre usage du droit naturel (_jus naturale gentium humanarum_, +Ulpien). Ainsi les conquêtes s'étendant, tous les droits qui furent +désignés plus tard comme _rationes propriæ civium Romanorum_, +devinrent le privilège des citoyens romains (tels que le mariage, la +puissance paternelle, le domaine _quiritaire_, l'émancipation, etc.) +Les nations vaincues avaient aussi possédé ces droits au temps de leur +indépendance.--Enfin vient la _monarchie_, et Antonin veut faire une +seule Rome de tout le monde romain. Tel est le voeu des plus grands +monarques[90]. Le droit naturel des nations, appliqué et autorisé dans +les provinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, par +gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le droit _héroïque_ que les +Romains avaient eu sur les provinces; les monarques veulent que tous +les sujets soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, qui +dans les temps _héroïques_ n'avait eu pour base que la loi +des douze tables, commença dès le temps de Cicéron[91], à suivre dans +la pratique l'édit du préteur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur +l'_édit perpétuel_, composé presqu'entièrement des _édits provinciaux_ +par Salvius Julianus. + +[Note 90: Alexandre-le-Grand disait que le monde n'était pour lui +qu'une cité, dont la citadelle était sa phalange. (_Vico_).] + +[Note 91: De legibus.] + +3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent les +_aristocraties_ pour la facilité du gouvernement, sont étendus par +l'esprit conquérant de la _démocratie_; puis viennent les monarchies, +qui sont plus belles et plus magnifiques à proportion de leur +grandeur. + +4. Du gouvernement soupçonneux de l'_aristocratie_ les peuples passent +aux orages de la _démocratie_, pour trouver le repos sous la +_monarchie_. + +5. Ils partent de l'_unité_ de la monarchie domestique, pour traverser +les gouvernemens du plus _petit nombre_, du _plus grand nombre_, et +_de tous_, et retrouver l'_unité_ dans la monarchie civile. + + +§. II. COROLLAIRE. + +_Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et +l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la +première ébauche de la métaphysique légale.--Comment chez les Grecs la +philosophie sortit de la législation._ + +Il y a bien d'autres effets importans, surtout dans la +jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la cause que dans nos +principes, et surtout dans le 9e axiome [lorsque les hommes ne +peuvent atteindre le _vrai_, ils s'en tiennent au _certain_]. + +Ainsi les _mancipations_ (_capere manu_) se firent d'abord _verâ +manu_, c'est-à-dire, _avec une force réelle_. La _force_ est un mot +abstrait, la _main_ est chose sensible, et chez toutes les nations +elle a signifié la _puissance_[92]. Cette _mancipation_ réelle n'est +autre que l'_occupation_, source naturelle de tous les _domaines_. Les +Romains continuèrent d'employer ce mot pour l'_occupation_ d'une chose +par la guerre; les esclaves furent appelés _mancipia_, le butin et les +conquêtes furent pour les Romains _res mancipi_, tandis qu'elles +devenaient pour les vaincus _res nec mancipi_. Qu'on voie donc combien +il est raisonnable de croire que la _mancipation_ prit naissance dans +les murs de la seule ville de Rome, comme un mode d'acquérir le +_domaine civil_ usité dans les affaires privées des citoyens! + +[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec: +cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des +mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les +acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).] + +Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir +le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_ +pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la +chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les +républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois +pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les +_revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence +_véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les +_actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles +privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole. + +Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences +particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires, +enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force +publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique +que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par +laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une +fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition +civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils +employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient +tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies +solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis +lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de +la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles +solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les +stipulations du contrat. + +Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les +villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont +appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il +en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité +par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est +une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les +interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se +rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_; +_et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant +il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la +_stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi +si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit +donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un +modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_ +du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI +QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO. +C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont +rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent +que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome. + +L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps, +et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta +la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et +les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions +personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux +débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une +marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au +plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses +qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la +poésie, laquelle n'est qu'imitation. + +Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient +au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_ +particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient, +si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des +langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait +collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà +cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins +français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que +ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le +sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes +de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant +s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent +pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils +désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art +portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les +fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps +plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les +emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes +abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les +supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent +dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des +héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets +dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une +motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc +fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent +le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes +étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut +toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce +qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à +naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle +introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient +rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par +l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des +fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la +loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de +l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et +les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées +_carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles +on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_ +droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient +sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_. +Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du +droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner +en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien +jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces +_fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers +principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les +fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les +premières origines de la doctrine du _droit personnel_. + +[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme +on le prétend, de _personare_. (_Vico_).] + +[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre +Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute, +Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait +mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui +caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).] + +Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens +populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95]. +Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in +intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre +l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que +désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens +qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur +fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était +_spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent +point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in +intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes +de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par +conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la +division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait +consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de +l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de +dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre +caractère des droits, non moins important que le premier, leur +éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles +qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils +ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi, +c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut +changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au +fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes +circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine, +vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel +dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce +qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps +ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve +seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on +dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit +finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour +retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires +de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_ +dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes +existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que +de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou +seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les +modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du +_domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre. + +[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il +existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des +citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée +d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les +_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de +l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités +uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur +uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les +esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se +réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a +dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt +personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en +vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées +distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu +même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_, +qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la +définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi: +_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté +_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui +habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice +légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état, +commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées, +à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt +_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor +public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des +droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la +place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la +logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la +législation sortit la philosophie. + +Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons +déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus +besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société +point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les +choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni +de vertu. (_Vico_).] + +Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la +forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on +cherchait une garantie dans la précision des paroles et la +propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se +formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du +contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même. +Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par +cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action. +Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même +volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne +fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la +garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne +acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des +obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les +avons établis plus haut. + +[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_. +(_Vico_).] + +Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et +_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux +substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice +fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent +l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par +des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son +développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées +relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison +d'après les circonstances les plus particulières des faits; +_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_, +mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la +lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques +dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte +Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + +RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS + +LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES. + + +ARGUMENT. + +_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à +l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science +nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité, +_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps +antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge. +Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et +humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit +les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_ +meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens +très général._) + + +_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi +Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité +reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des +guerres et des jugemens, asiles, etc._ + + +_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE +QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. +QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE +DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du +moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les +comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires, +sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_. + + +_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET +MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE +HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a +fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de +l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la +monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on +trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques +démocraties, presque plus d'aristocraties._ + + +_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA +NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS +CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système, +et son explication morale et religieuse._ + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + +RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS + +LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES. + + + + +CHAPITRE I. + +OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN. + + +D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet +ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge, +on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et +saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs +ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous +consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les +temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que +ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le +docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps +comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa +_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets +ineffables de sa _grâce_. + +Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la +vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des +martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine +des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des +nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins +mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de +Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable +selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel +ordre de choses naquît parmi les nations. + +Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui +méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois +catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de +diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils +avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte +et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général +que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les +titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois +chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre +les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia +bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs +bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un +globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait +la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat +deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les +reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils +leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans +toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé, +le plus secret. + +[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_. +(_Vico_).] + +À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares +inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec +les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue +vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les +Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes +dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon +quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces +nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue +qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient +ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des +anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes +servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les +droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les +troupeaux et sur les terres. + +Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de +_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces +jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les +brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être +appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie. +Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes +héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les +infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du +ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de +Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux. + +Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge, +c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live, +avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient +recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la +religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug +des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui +craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les +abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et +leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart +des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au +moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi +dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le +nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de +saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites +chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres +devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les +_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs +habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen +âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent +ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de +Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de +Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et +dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna +cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui +en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de +Saint-Laurent étaient en même temps les barons. + + + + +CHAPITRE II. + +COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT +FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN +DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR +DE L'ÂGE HÉROÏQUE.) + + +À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda +l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait +caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui +explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la +langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_. +Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la +personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a +le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent +élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le +principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains, +l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera +militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_; +long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens +les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en +étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis, +_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de +dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque +l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_, +c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans +l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres +des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne, +le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_. +L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes. +_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan +pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous +entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges +operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi +que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les +bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on +appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner +l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos], +signifient _loi_ et _pâturage_. + +L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance +des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les +guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_, +cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des +monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_, +dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une +monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs +des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient +_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore +_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination +d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse +des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques +jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés +_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge +durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome +avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces +_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des +esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le +sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette +expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux +roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius +par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs. +(_Voy. la pag._ suivante.) + +Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent +les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat +la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient +tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre +des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les +ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à +l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à +souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage +_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers +_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs +_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait +_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines, +nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs +[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin +_vassalus_. + +À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous +les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_. +Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que +les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des +charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être +désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à +ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_. +Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia, +répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_, +_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes, +_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et +ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle +que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de +Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus +auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut +à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes +liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance +que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du +peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_ +aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était +autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture +était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que +le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la +même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la +justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient +_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_. + +On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de +_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas +sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en +vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps +assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens, +comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et +_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés +de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les +seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la +culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.) + +Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le +domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les +premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge; +le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer +foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se +représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_, +ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans +l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement +_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même +étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte +de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains +appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain; +c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après +les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta +nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines, +_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et +_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex +jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière +suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et +privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu +de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du +dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre. +De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les +biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini +également par être des _biens immeubles libres de toute +charge privée_, mais sujets aux charges publiques. + +Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de +barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les +_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous +raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et +qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de +même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il +s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des +commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer +contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium +perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps +héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de +citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout +meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire, +d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue +féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout +homme fut appelé _homicide_. + +Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois +romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière +conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus +ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de +la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la +société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius +Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des +lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur +puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux +nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient +été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires +et monarchiques.[98][99] + +[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux +gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une +pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est +inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de +Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la +tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir +essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient +toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même +révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une +fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles, +ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des +droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état +populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de +gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec +un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à +prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).] + +[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un +gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution +_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous +demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis, +comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi +royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur +puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain +abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de +la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France +a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que +Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes, +reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe +éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même +qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la +force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il +devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit +des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit +naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des +gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent +les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente +humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).] + +Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce +chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence +romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la +langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion +doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des +étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le +droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je +parle de cette féodalité primitive que nous avons observée +particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la +base commune de toutes les sociétés humaines. + + + + +CHAPITRE III. + +COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ +RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE. + + +La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage, +Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être +supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de +bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit +africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les +Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la +fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine +son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine, +par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du +monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles, +marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence +qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois +formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre +naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_, +la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il +fut humainement possible de résister aux causes intérieures et +extérieures qui détruisent un tel état politique. + +Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les +peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il +est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du +nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine, +et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par +des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au +septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui +commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de +Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne +un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le +négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des +peuples faibles et peu nombreux. + +Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de +l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des +extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque +analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le +même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la +langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le +latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par +une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout +couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires +assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à +la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens +du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion +douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de +l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie +ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur +religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère +national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la +reconnaissance. + +L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne +l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait +un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute +civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes +monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un +siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre, +semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque +obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles +deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a +aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois +autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme +du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été +amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se +prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi +l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues +perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux +aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un +grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce +corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de +l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en +Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes +et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont +pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100] + +[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le +Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même +carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).] + +Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de +tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y +trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces +avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un +devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la +seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes +philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive +trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus +noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins +humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il +unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière, +il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus +profonde. + +Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la +même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous +présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous +y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle +des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire +idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs +commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et +qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des +mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À +travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons +l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous +refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science +Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des +nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science +digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de +Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis +mundus habeat._ + + + + +CHAPITRE IV. + +CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA +PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE +SES FORMES DIVERSES. + + +Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes +de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs, +ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république +que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des +sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence. + +D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes, +effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge, +cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils +s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et +s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter. +C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que +Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société +que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce +qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_ +sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS +MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une +passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur +donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer +l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine. +Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils +firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions +_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion, +commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de +fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les +gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté +de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se +trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les +cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme +en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui +avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu. + +Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme +auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et +les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et +au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs +familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut +du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés +dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté +des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles +ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur +protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles. +C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés, +impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la +divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se +figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir; +étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se +contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée +la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à +des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la +volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs +travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en +danger. + +Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de +leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les +conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de +les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_ +qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter +contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment +sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre +civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent +pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le +domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le +domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain +de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel, +et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les +plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au +gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par +les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient +eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du +corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils. +Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu +des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient +les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus +courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire +les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens +mutinés.[101] + +[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être +confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).] + +Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se +développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de +l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes +aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans +l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être +étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens +rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de +religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant +d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et +privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le +zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté +civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres, +c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se +mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les +républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du +sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la +fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des +honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans +plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et +magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin, +qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de +vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent +point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner, +comme les meilleurs.[102] + +[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le +peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes, +c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de +bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des +volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux +passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la +philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la +philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les +secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à +ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient +pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur +apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils +n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice. + +À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il +convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une +éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple +par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à +ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de +Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre, +la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se +met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une +fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les +sujets. (_Vico_).] + +Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans +les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des +instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la +mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les +jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les +firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans +l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique +les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève +du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la +monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté +populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître +par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même +de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa +puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son +gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point +satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de +la liberté naturelle. + +Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait +venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_ +esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de +l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave +_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il +est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les +armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre +naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera +gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là +gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._ + +Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne +s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont +point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les +soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un +remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à +l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans +une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes +sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun +suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les +plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les +cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles +couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse +malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus +féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par +_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on +pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie +est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des +embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher. +Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme +engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les +plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à +la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant +dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement +sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi +eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne +foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la +beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence. + +Après l'observation si simple que nous venons de faire sur l'histoire +du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que +nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens +et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien +là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a +élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les +Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils +avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus +illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles; +et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour +l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur +des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle +qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y +reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme? +Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la +sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux +nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque +les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait +eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la +science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une +intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les +hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et +toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens +d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race +humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir +brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte +la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de +famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les +cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles +veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils +subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté +populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et +ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_ +avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par +lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à +supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_ +par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs +débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se +renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout +cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec +intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec +choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se +renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats. + +Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans, +Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et +Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au +contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le +prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les +choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la +suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les +jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit +naturel. + +On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens +du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion +pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de +famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens +héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux +gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta +dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des +princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus +de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le +fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans +laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est +possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance +de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus +besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions +au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_ +des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la +vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le +sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103] + +[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie +religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux +actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne +peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux +sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions +qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et +périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui +excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).] + +La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien +frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus +jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir +d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que +l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter +la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui +a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations +(axiomes 3 et 4.) + +On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que +la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la +piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse. + + + + +ADDITION + +AU SECOND LIVRE. + +_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du +Discours, p. LX.) + + +Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et +armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le +nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole, +l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter, +parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu +entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de +[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour, +_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette +phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que +la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux +grandes vertus. + +DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers +hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les +ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la +religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité +des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_, +devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré +par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de +la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux +pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_, +de _latere_. + +Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des +sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES. +[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en +italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par +_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes +généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui +marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des +familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de +_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient +donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_ +(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab +humando._ + +APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui +environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées +par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_, +qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit +Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener +à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des +dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient +laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses +légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle +jeunesse. + +Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant +plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la +terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé +une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule, +c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au +berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de +Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant +de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes +d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade +dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par +Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes +durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert +d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du +déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure +qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir +au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que +Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de +bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer +(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus +devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit, +_fundus factus est_. + +Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le +premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il +est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait +du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom +d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or +des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a +volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois +l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens +Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs +le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être +parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge +n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle +Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le +Pactole, le Gange et le Tage. + +Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement +par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la +terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique +pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs]; +en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente +ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas +encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains +VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot +_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel, +l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à +mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les +vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées, +_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des +premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se +célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ +confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine +il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par +les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres, +donnèrent lieu à la création du dieu MARS. + +Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La +comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société +naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de +la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu. +Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement +parlant, des _monstres_. + +Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui +entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne +et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre +par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison +souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les +prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion, +amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de +Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant, +c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_, +chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts. +Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse +tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre +tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les +plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces +unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le +Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se +souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire. + +La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le +symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la +déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la +tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins +dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve +substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens +métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la +découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée +éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées +créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine. + +La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par +MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux +hommes les messages des dieux_........... + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Principes de la Philosophie de +l'Histoire, by Giambattista Vico + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43307 *** |
