diff options
Diffstat (limited to '43239-8.txt')
| -rw-r--r-- | 43239-8.txt | 3426 |
1 files changed, 0 insertions, 3426 deletions
diff --git a/43239-8.txt b/43239-8.txt deleted file mode 100644 index dd60c11..0000000 --- a/43239-8.txt +++ /dev/null @@ -1,3426 +0,0 @@ -Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844, by Various - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844 - -Author: Various - -Release Date: July 17, 2013 [EBook #43239] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0051, 17 FEVRIER 1844 *** - - - - -Produced by Rénald Lévesque - - - - - - - - -L'ILLUSTRATION, -JOURNAL UNIVERSEL. - -[Illustration.] - - Nº 51. Vol. II.--SAMEDI 17 FÉVRIER 1844. - Bureaux, rue de Seine, 33. - - Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. - Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr, 75. - - Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. - pour l'Étranger.- --- 10 -- 20 -- 40 - - -Sommaire. - -Bernadotte, 1764-1844. Notice biographique. _Portraits de Bernadotte et -du prince Oscar_.--Histoire de la Semaine.--Courrier de Paris. -_Costumes, types et scènes de carnaval, sept dessins par -Gavarni_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Chronique -musicale.--Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les Mystères de Paris. -_Portrait de M. Eugène Sue; costumes de Fleur-de-Marie, de Rodolphe, de -Rigolette, du Maître-d'École, du Chourineur et de Ferrand Frédéric -Lemaître; la rue des pères; la Maison Pipelet; le Pont d'Azatères; la -Patte-d'Oie_.--Académie des Sciences. Compte rendu des second et -troisième trimestre de 1843. (Fin.)--Don Graviel l'alférez. Fantaisie -maritime par M. G. de la Landelle. _Une Gravure_.--De la Chasse et du -Braconnage. _Cinq Gravures_.--Annonces.--Modes. _Costumes de -Cour_.--Caricature. _La Fabrique Cornet_.--Correspondance.--Échecs. -Solution du problème Nº 7.--Trois Rébus. - - -Bernadotte, 1764-1844. - -NOTICE BIOGRAPHIQUE. - -Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége sous -le nom de Charles XIV, naquit à Pau dans le Béarn, le 26 janvier 1764, -d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son père -exerçait la profession d'avocat. A peine âgé du dix-sept ans, se sentant -peu de goût pour le barreau, blessé d'ailleurs des préférences marquées -que ses parents témoignaient à son frère aîné, il s'engagea -volontairement en qualité de soldat dans le régiment Royal-Marine, et il -se rendit à l'instant même à Marseille, où il s'embarqua pour la Corse. - -[Illustration: Bernadotte, roi de Suède et de Norwége.] - -Quand la Révolution française éclata, Bernadotte n'était encore que -sergent-major. Le 7 février 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son -régiment se trouvait alors à Marseille, où le contre-coup des grands -événements de Paris commençait à se faire sentir. Un jour le peuple se -révolta au nom de la liberté; le colonel de Royal-Marine veut réprimer -l'insurrection par la force. Repoussé avec perte, il va payer de sa vie -son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'élançant devant lui, -lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspérée. Ces -deux jeunes gens étaient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassèrent -avec effusion sur le perron même de l'Hôtel-de-Ville, en se jurant une -amitié éternelle; mais ils ne devaient plus se revoir. - -Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la -Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous -le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa -faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa -l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26 -mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le -força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de -brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part -active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords -du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à -la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes -dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous -ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas -à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18 -avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La -République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui -vous obéissent.» - -Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de -conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse; -c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte. -Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète -antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier -général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air -d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la -République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que -c'était une tête française sur le coeur d'un humain. Les _messieurs de -l'armée_ d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les -_sans-culottes_ de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre -l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des -sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger. -Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio, -Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de -la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les -drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le -coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en -chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez -dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la -République, incapable par principes comme par caractère de capituler -avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.» - -Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris, -Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18 -fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en -Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit -des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en -chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il -retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître. -En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la -moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France -avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante, -s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée -d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par -intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il -reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne. - -Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut -installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il -engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait -choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois -célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la -France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau -tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire -le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien -affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le -but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait -forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour -l'ambition du futur empereur des Français. - -[Illustration: Oscar, prince royal de Suède.] - -Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à -Paris, y épousa la belle-soeur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary, -fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de -cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années -auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans -emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée, -il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,» -lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général -Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine -de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car, -si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être -simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm. - -La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la -guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres -français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant -en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf. -Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue -ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand -la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les -directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier, -Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la -guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il -s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux -mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les -républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de -constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de -reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait -remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois -directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen -général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est -acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit -Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission -que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son -traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.» - -Un mois après la _démission_ de Bernadotte, la révolution du 18 brumaire -était accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifesté l'intention de -défendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait -quelques républicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul. -D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'État, et se chargea -de pacifier l'Ouest, et d'empêcher les Anglais de débarquer à Quiberon; -mais il n'était pas franchement rallié au nouveau pouvoir. «Des -documents _importants_ que j'ai eus sous les yeux, dit _l'homme de -rien_(l), et qui seront un jour publiés dans un beau livre, me -permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a -conspiré pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est -efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution -Moreau, toujours indécis, toujours faible, toujours mécontent, et par -conséquent toujours compromis. Une fouis même, à un bal chez Moreau, à -la suite d'une longue conversation inutile, il s'écria; «Vous n'osez -prendre la cause de la liberté, eh bien! Bonaparte se jouera de la -liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez -enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Bernadotte était bon -prophète; quelques mois après, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se -tirait d'affaires, il devenait maréchal, prince suédois, et, onze ans -plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la même bannière, aux -conférences de Trachenberg.» - - Note 1: _Galerie des Contemporains illustres_, par un Homme de - Rien, Tome III. - -Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre -le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais, -désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du -maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie -militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice -doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous -contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux -Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo -après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur -d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année, -il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il -triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de -Prusse.--La _Biographie des Contemporains_ l'accuse d'avoir _lâchement_ -abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il -répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont -il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville -d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg. -De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près -de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur -et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à -Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux -colonnes russes à Spandau. - -A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le -gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un -de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera -jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre, -sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure, -inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout -aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général -français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le -prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs -semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à -la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale, -voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois -déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de -Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle, -le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma, -mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite -antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier -le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire -dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain. - -Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6 -juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille -de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable; -selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous -prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni -l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire, -contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière -au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette -inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles: -«Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les -troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de -ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte -éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le -conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les -Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce -nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre, -Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux -officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la -voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18 -août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII. - -Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec -reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant -plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus. -Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir -l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je -ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse, -l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière -entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse. -«Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées -s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de -ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de -trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de -cette somme. - -Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à -Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami -le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de -Suède: - -«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous -avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous -avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des -grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis -la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a -montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en -acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse -banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre -femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer -le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti -plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était -accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est -aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort. -Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son -aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et -sa vanité... - -«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu -le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon -Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la -puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur -Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des -ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites -passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir -recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en -conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies, -qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore -insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses soeurs en divorçant -d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait -qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs -deux maisons! Bernadotte! sa maison!... - -«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa -propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du -monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi -dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il -s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est -désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas -rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.» - -A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de -Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde, -et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle -patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de -France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation -de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant -à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine -morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la -Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur -exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur -laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on -ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec -les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la -bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg, -l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au -Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les -bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il -le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à -Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à -regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets -l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent -en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à -laquelle fut-il le plus sensible? - -Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de -résumer les conséquences coûta cher au coeur de Charles-Jean, dit -l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'_Abrégé de l'histoire de -Suède_ qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne -pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes -contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme -entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et -l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui -causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit -implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que -de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir -cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si -pénible à prendre? - -Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du débarquement de Napoléon à -Cannes, il dit à son fils, en présence de son instituteur: «Vois, Oscar, -ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis César, c'est le plus -grand homme qui ait paru sur la terre!...» Du reste, pendant les -Cent-Jours, Bernadotte, occupé à réunir solidement la Norwége à la -Suède, jusqu'alors séparées, refusa de se mêler en rien des affaires -intérieures de la France. «Faire la guerre à une nation contre laquelle -nous n'avons maintenant aucuns griefs, écrivait, au représentant de la -Suède au congrès de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas -s'interdire les avantages d'un système que nous prescrivent à la fois -notre position géographique, nos relations commerciales et notre -organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur -état primitif, en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre -entre la France et la Suède, et mis fin à la coalition.» - -Le 5 février 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclamé -sans opposition roi de Suède et de Norwége, sous le nom de Charles XIV -Jean. Il signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance et de -garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11 -mai à Stockholm et le 7 septembre à Drontheim. «Au sacre célébré à -Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularité -ingénieuse et touchante. A chacun des degrés qui conduisaient à un trône -fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le -serment des États et des fonctionnaires publics, on lisait sur des -écussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient -indiquer que c'étaient là les titres de sa grandeur et comme les degrés -qui l'avaient conduit au trône.» Malgré l'origine populaire de son -autorité, tous les souverains de droit divin s'empressèrent de lui -adresser leurs compliments de félicitations sur son avènement au trône. - -«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les -annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés -toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux, -pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont -l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les -idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les -jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus -populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce -trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités -qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices -l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce -tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie -expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité -publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large -route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier -physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui -unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise -aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des -grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue -intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois -que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des -principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de -son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même -l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui -datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un -goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus -se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes -de l'opposition...» - -L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année -en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le -pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus -absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince -Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce -sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant -que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer -ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur -le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à -leurs parents.» - -Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils, -Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il -est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et -paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme -pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été -traduit en français sous ce litre: _Des Peines et des Prisons_. Marié le -19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu -cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de -Seame, est né le 3 mai 1826. - -Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte: -«Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les -manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la -conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats, -hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas -militaires, irrésolu dans ses projets....» - -Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque -d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les -dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent -peu d'espoir de le sauver. - - -Histoire de la Semaine. - -Les séances publiques de la Chambre des Députés; ont été remplies cette -semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la -chasse. La plaie du braconnage, ses fâcheux effets pour l'agriculture, -ses dangers pour la société tout entière, qu'effraient et qu'affligent -trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les -hommes qui se livrent habituellement à cette nature de délits, ont été -bien haut et à plusieurs reprises signalés par les conseils généraux. En -présence de réclamations aussi instantes et aussi fondées, une loi et -une pénalité nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau -a-t-il été assez étudié? Ne s'y est-on pas trop peu occupé du -braconnage, et trop préoccupé du droit de propriété, qui n'était -nullement menacé et ne réclamait peut-être pas de garanties nouvelles? -C'est ce que la Chambre des Députés a paru croire, en écoutant avec -faveur dans la discussion générale des critiques prononcées par des -orateurs du centre comme des extrémités, et en ne passant à la -discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient -essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en -définitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc été en -quelque sorte substitué à l'autre. Il renfermera des dispositions -meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et -sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser à la Chambre le soin -d'improviser une loi. - -La proposition sur les incompatibilités a été déposée samedi dernier par -M. de Rémusat. Lundi les bureaux se sont réunis pour prononcer sur la -question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorisée. -Trois bureaux ayant voté pour qu'il en fût donné connaissance à la -Chambre, la lecture, aux termes du règlement, en a été faite mardi par -l'honorable député de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la -discussion pour la prise en considération a été fixée au mercredi 21. -Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux -175 voix se sont montrées favorables à la proposition et que 200 lui ont -été contraires. Nous ne savons si le débat public modifiera ces -chiffres, qui n'ont donné au ministère qu'une majorité plus faible -encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui paraît -bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement -engagée. Ce qui s'est passé dans les bureaux ne le fait que trop -pressentir. Si l'on doit déplorer l'état d'animation auquel, dans cette -circonstance, sont arrivées les opinions, on doit applaudir du moins à -un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est -introduit déjà dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard, -nous l'espérons, sera adopté par le règlement pour les séances -publiques, le vote par division. La représentation nationale y gagnera -beaucoup en dignité, en bonne réputation. Sans doute ce mode pourra -mettre a découvert quelques jeux doubles assez bien joués jusqu'ici, -mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant à -chacun la responsabilité, c'est-à-dire l'honneur comme les charges de -ses opinions, il relèvent le caractère et éclairera la religion souvent -surprise de l'électeur. - -La Chambre des Pairs a nommé sa commission pour l'examen du projet sur -la liberté de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les -a précédés, ont prouvé qu'elle entendait apporter l'attention la plus -sérieuse à ce complément de la Charte de 1830, vainement tenté en 1836 -et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un -retard nouveau, si cette loi en avait encore un à subir contre toute -attente. - -Une autre question dont on attend également la solution avec impatience, -c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera -définitivement pour mener à fin le réseau tracé en 1842. La loi votée à -cette époque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu -un mérite et a rendu un service également incontestables; elle a rétabli -la confiance en des entreprises qui promettent à l'industrie et au pays -tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondément -ébranlée les tristes résultats de spéculations mal conçues. Mais cela -fait, et aujourd'hui que l'État a dépassé de beaucoup et sur toutes les -lignes la part de coopération et de dépenses qu'il avait acceptée par la -loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux -sur la ligne du Nord, sur celles d'Orléans à Tours et de Chalon à Dijon, -doit-il appeler des compagnies à recueillir le fruit des peines qu'il -s'est données et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient -point, en leur abandonnant, par des baux de longue durée, des -entreprises dans lesquelles elles ne se seront engagées que quand il n'y -aura plus eu que des bénéfices de bourse à recevoir? Voilà ce que s'est -demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui -est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'État -demeure chargé de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant à -fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme -cette exploitation par des baux de courte durée qui trouveront une -grande concurrence de preneurs, il y a là pour la chose publique des -avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer, -et pour les services de l'État comme celui de la poste aux lettres par -exemple, des facilités que lui refusent obstinément les compagnies pour -lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les -plus inexplicables, ont été faits. Nous faisons donc des voeux pour que -l'opinion de M. Dumont prévale, pour que ses efforts l'emportent dans le -conseil. - -Il serait bien impossible de donner en ce moment l'état au vrai de -l'Espagne. Ou a dit à la tribune de notre Chambre des Députés que la -fièvre que ce pays ressentait depuis plusieurs années était une fièvre -de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accès il ne -pourra sortir qu'un géant. - -A Alicante, à Murcie, à Carthagène, l'insurrection a pris le dessus; -mais des dépêches nous ont appris qu'elle avait été maltraitée dans une -sortie de la première de ces villes, et comprimée dans quelques -localités voisines de cette même place. Pendant ce temps-là le ministère -déclare l'Espagne entière en état de siège et expédie des ordres que la -dépêche suivante du ministre de la guerre au capitaine général Roncali -met à même de bien apprécier: - -«Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite -loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois passé, le -commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformément à la -communication adressée, à V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S. -M. _veut que les révoltés qui ont été pris à la suite de la tentative -avortée à Alcoy soient fusillés après que leur identité aura été -reconnue_, V. E. me rendra compte d'avoir exécuté cet ordre sans aucune -espèce de considération ni de ménagement, afin que j'en instruise S. M. -V. E. ne devra pas être arrêtée par des craintes de représailles de la -part des révoltés d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que -quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle -reconnaît que la défense des lois et de la vindicte publique doit être -une vérité, persuadée qu'_un peu de sang, versé avant que les passions -s'enveniment_ empêcherait qu'il n'en soit versé davantage par la suite; -et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y -résigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu à la -patrie. - -«Madrid, le 3 février 1844. MAZAREDO.» - -Les ministres capables d'écrire de pareils ordres ne pourraient-ils du -moins n'en pas laisser peser la responsabilité sur cette enfant qu'on a -prématurément assise sur le trône, qui à coup sûr est bien étrangère aux -volontés cruelles qu'on lui prête ici, et dont le nom devrait être -réservé pour les actes de clémence, si jamais il peut venir dans la -pensée de pareils conseillers de la couronne d'en présenter à la -signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de -l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se -trouvera pas, dans toute la Péninsule, un Espagnol assez injuste pour -faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un -semblable langage. - -Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne détourne pas -l'ex-reine-régente, Marie-Christine, de se rendre auprès de sa fille. Il -est impossible que les impressions que cette princesse a dû recueillir à -Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent -pas à faire entendre des conseils d'une modération moins cruellement -dérisoire que celle dont se targue le ministère Bravo. - -La défense présentée par O'Connell était aussi modérée que l'attaque -avait été vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin -de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait à -la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on -s'était livré, et qui étaient incriminées, ne fussent pas condamnées -pour le passé, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc -renfermé complètement dans la question de légalité et a été, par calcul, -aussi froid qu'un professeur de procédure. Après l'accomplissement -d'autres formalités, le jury est entré dans la salle de ses -délibérations et en a rapporté un verdict prononçant la culpabilité sur -certains chefs, se taisant sur certains autres, résolvant les questions -relatives à quelques accusés et gardant le silence sur d'autres -coinculpés. Le chef de la cour a dû inviter le jury à se retirer de -nouveau et à revoir et compléter ses réponses. Mais ceci se passait le -samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonné sans que les -jurés eussent accompli leur tâche, ils ont été condamnés, attendu la -solennité du dimanche, jour où une audience ne saurait être tenue dans -les trois royaumes, à demeurer enfermés jusqu'au lundi matin. On a eu le -soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils n'eussent -point trop à souffrir de se voir ainsi cloîtrés et pour qu'ils pussent, -mais toujours sans sortir, satisfaire à leurs devoirs religieux.--Le -lundi 12, à neuf heures du matin, l'audience a été ouverte, et le jury -est venu lire un verdict de culpabilité sur tous les chefs contre tous -les prévenus, à l'exception de M. Tierney, qui n'a été déclaré coupable -que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demandé -l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa réunion prochaine, -le gouvernement pourra requérir l'application de la peine qui résultera -de cette déclaration du jury. Après en avoir entendu la lecture, -O'Connell est moulé en voiture et s'est rendu dans la salle des séances -de l'Association nationale, qu'il devait présider ce jour-là. Dès le -matin, il avait adressé une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il -demeurât calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait _de la -plus haute utilité à la cause du rappel_. Le _Morning-Advertiser_ dit -qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril. -O'Connell va se rendre à Londres pour siéger à la Chambre des Communes -et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell. - -L'Angleterre est toujours vivement préoccupée du mouvement de la grande -ligue pour la réforme complète des lois sur les céréales. Aux -associations organisées dans ce but, on s'efforce d'opposer des -associations pour le maintien de la législation existante. D'un côté se -rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de -l'autre, les torys et les principaux habitants des pays où l'agriculture -domine. - -Des deux parts on lève des souscriptions dont le produit atteint des -chiffres considérables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue à -Birmingham a donné 21,000 fr. Dans une réunion de douze cents membres de -l'antiligue tenue à Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des -dernières séances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M. -Baring, a communiqué le compte général des recettes et des dépenses de -la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a -été de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnité obtenue -du gouvernement chinois. L'intérêt de la dette consolidée absorbe à lui -seul 728,817,000 fr., la marine en a coûté 168,454,000, l'armée de terre -152,927,000; l'artillerie et le génie, qui forment un article à part -dans le budget, 18,723,000 fr. L'excédant du revenu sur la dépense a été -d'environ 36,804,000 fr. - -Un banquet de trois cents couverts a été offert par le maire et la -corporation de Douvres au président et aux directeurs de la compagnie du -chemin de fer de cette ville à Londres. Les municipalités de Calais et -de Boulogne y avaient été invitées. Des tostes ont été gracieusement -échangés, et le _Morning-Herald_, qui rapporte les speechs qui les ont -accompagnés, a le soin d'ajouter: «Le banquet a été excellent; les vins -ont été parfaits.» Un convoi spécial emmenant les directeurs est parti -de Douvres à dix heures du soir; il est arrivé à Londres à une heure -trente-cinq minutes.--Il a été vivement question, au Parlement, de -contraindre les compagnies de chemins de fer à disposer, pour les -classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la -saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble -spéculation des wagons découverts est fort menacée. - -Les dernières nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre -des Représentants, le comité du commerce avait déposé son rapport sur un -bill tendant à exempter de tout droit le colon importé du Texas dans les -États de l'Union. Avis a été donné que, lorsque le bill relatif au -territoire de l'Orégon serait soumis à la discussion, un amendement -serait présenté à l'effet de demander l'annexation du Texas aux -États-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la -présidence, par les efforts que fit son parti dans les élections à -l'ouverture du congrès, est menacé aujourd'hui par une coalition -formidable, et paraît devoir être vaincu dans la lutte. Le parti -démocrate est tellement divisé que bien probablement M. Clary sera -nommé. --Nous avons déjà dit qu'une proposition avait été faite pour -l'occupation et la fortification de l'Orégon. C'est M. Hughes qui l'a -déposée. On pense que Benton, Van-Buren et les démocrates du Nord -pousseront de toutes leurs forces à quelques actes vigoureux -relativement à ce territoire. Les vanburenistes sont encore dépassés par -les partisans du président Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal -_Madisonian_ que la guerre est nécessaire pour vivifier le -patriotisme.--Il faut attribuer à ces nouvelles et à la position -qu'elles font, aux réflexions qu'elles inspirent au gouvernement -anglais, la modération du langage récemment tenu à la Chambre des Lords -par lord Aberdeen relativement au droit de visite et à la reprise de la -négociation avec la France pour la révision des traités de 1831 et de -1833. - -Une énorme quantité de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine à -une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er février, -porté l'épouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et -dans le canton d'Uri. Une maison a été emportée près de Goeschenen dans -la profondeur de la vallée. Les deux familles qui l'habitaient étaient -depuis quelques instants de retour de l'église lorsque la montagne de -neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouvé les -cadavres dispersés, loin les uns des autres, d'un père, d'une mère et de -deux enfants; on était à la recherche des corps des autres victimes. -Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres -désastres semblables ont jeté la même consternation. «En général, -écrit-on, la quantité de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il -y a des endroits où, durant trente heures, elle n'a pas discontinué de -tomber à gros flocons. Si le dégel survenait brusquement, de grands et -incalculables malheurs affligeraient ces contrées et celles que -traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.» - -M. le duc de Montpensier se rend en Algérie pour prendre part à une -expédition que prépare le commandant de la province de Constantine, son -frère, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer à -Toulon, et faire appareiller une escadre pour être à même d'offrir -l'intervention de la France dans le démêlé entre la Sardaigne et la -régence de Tunis. - -_L'Illustration_ rendait compte dernièrement d'un bon catalogue -d'autographes. La vogue est aujourd'hui à ces curiosités recherchées -avec avidité par les propriétaires de collections. Une lettre de La -Fontaine, de trois pages, vient d'être adjugée moyennant 550 fr.; une de -Galilée a été payée 399 fr.; de madame de Sévigné, 222 fr.; de Fénelon, -307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de -mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragédienne traitait -avec dédain les règles de l'orthographe: «_Cher amis tu ma rendu la vie; -je conte taler remercier._» Quant à un prétendu autographe de Molière, -fort pompeusement annoncé à grand renfort de trompettes, il a été mis -sur table à 500 fr., et n'a trouvé de preneur que le libraire même qui -faisait la vente, et qui en aura été quitte pour se faire immédiatement -rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs -qu'on remarque sur les boulevards auprès des marchands de chaînes de -sûreté, et qu'on appelle _allumeurs_. - -La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de -ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que -les exigences politiques font donner la plupart du temps au défunt, la -Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs à M. Legouidec, -un de ses plus anciens conseillers.--L'émigration polonaise a vu un vide -bien pénible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce à -la diète de Pologne, vient de mourir. - - -Courrier de Paris. - -De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de -concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en étonner. -Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande -affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va -l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note -ambassade ou si l'Espagne continue à s'égorger; si l'Irlande se lève à la -voix d'O'Connell ou si le glaive turc décime les chrétiens du Liban. -Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voilà -la grande nouvelle! Dans le temps héroïque où Napoléon couvrait l'Europe -de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de -bataille; aujourd'hui, dans notre siècle de galop et de polka, que -pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a -ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes -les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses -grappes mûries et ses pommes dorées suspendues aux arbres du verger; les -fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et -s'épanouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes -prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre, -jusque-là, à recevoir de temps en temps, par mon ministère, la -mercuriale de ce produit et de cette denrée d'hiver. - -Dieu merci! le Paris dansant ne chôme pas. A peine un bal est-il fini, -qu'un autre recommence; à peine a-t-on jeté des cris d'admiration pour -celui-ci, que celui-là vous contraint de crier encore plus fort au -prodige.--«Il est impossible de rien voir de plus splendide,» disait la -foule élégante et charmée qui sortait des magnifiques salons de l'hôtel -Lambert. Le lendemain, le bal donné par M. La Riboissière, dans son -immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile, -animant de son éclat, les magnifiques salons du _Casino-Paganini_, sans -faire oublier la nuit merveilleuse de l'hôtel Lambert, lui disputaient -le prix de l'élégance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de -particulier à dire de la fête de M. de La Riboissière, si ce n'est qu'on -y remarquait surtout les notabilités de la pairie de 1830, et -l'aristocratie de la révolution de Juillet. Le bal de la liste civile en -a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissière avait -convié le présent; le bal de la liste civile a invité le passé. Examinez -ces agréables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gantés: -chacun d'eux représente un regret et une espérance.--Le noble faubourg -était sorti de ses noirs hôtels héréditaires, pour assister à cette fête -dédiée à la vieillesse ou à la pauvreté des serviteurs de l'antique -monarchie exilée; les blanches duchesses, les fines marquises, les -comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la -jeunesse, par les fraîches parures et par la beauté; les autres par -l'éclat des noms et la vénérable authenticité de la race, --Parmi les -hommes politiques, nous avons aperçu M. Berryer, M. le duc de Valmy et -M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de -Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu -à peu, le bal s'échauffant à la lueur des lustres étincelants, les -opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la -valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti -des aimables tête-à-tête, des élégantes conversations et du -plaisir.--Tout le monde a lutté de bonne grâce et de dévouement dans -cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette -courtoisie générale, M. Perregaud, propriétaire voisin du -_Casino-Paganini_ a fait jeter bas un vaste mur de son hôtel, pour faire -un plus libre passage aux équipages nombreux et bruyants qui se -croisaient en tous sens, à la grande douleur des oreilles délicates de -la rue de la Chaussée-d'Antin. - -[Illustration: Hussard et Hussarde, par Gavarni.] - -[Illustration: Le Galop, par Gavarni.] - -Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces -danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et -distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand -abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est -fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les -moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se -moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux -éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de -ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide, -le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des -débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les -emportements de l'haletante _cachucha_, dans l'effroyable flux et reflux -du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège; -ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines -causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir -la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et -sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le -coup d'oeil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et -diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes -bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces -nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre, -à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital -des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les -naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que -diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites -duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un -pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits -d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses -furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au -milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals? -madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le -chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant: -«Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on -me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption -parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de -l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante. - -Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès -de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi -des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où -le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans -quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son -pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844. - -Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques -traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins -sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au -spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour -les menus plaisirs des lecteurs de l'_Illustration_. Sans doute, ce -n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur, -de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre -l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de _l'Illustration_ -et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous -divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous -êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne, -acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en -Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes, -des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard -qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des -hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de -sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de -coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on -devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et -qu'il ne connaît que la manoeuvre professée de minuit à six heures du -matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes -pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et -convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon. - -[Illustration: Un turc par Gavarni.] - -[Illustration: Mascarade par Gavarni.] - -Dans l'année de Musard, un hussard n'est au grand complet qu'à condition -d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni -n'y a pas manqué; il connaît trop bien la loi du carnaval pour lui faire -un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son élégant costume, -aigrette au front, éperons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu -n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille -_hussarde_! - -Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des -ménagements; de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, tout galop -n'est pas bon à montrer. Ne montre donc, ô Gavarni! que juste ce qui se -peut voir; ménage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons -risquer les deux yeux: ce débardeur qui se dandine en s'appuyant sur -l'épaule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces -figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce -carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrêter l'impression, connue -disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue -de cet innocent galop à sa mère.--Mais assez danser et galoper comme -cela; passons à d'autres exercices. - -[Illustration: Le Galop, par Gavarni.] - -L'Académie française ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles -à toute outrance; le dernier combat académique a été des plus acharnés; -_l'Illustration_, dans son dernier numéro, en a déjà donné un rapide -bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, étaient le prix de la victoire, -l'un occupé naguère par l'honnête M. Campenon, l'autre par notre -regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas été vive -autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin -l'a emporté et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. Émile -Deschamps de huit à dix voix en arrière; la succession de Campenon ne -demandait pas un plus grave engagement: c'était un héritage de rimes -bucoliques, et les pipeaux champêtres invitent aux innocents combats. -L'ombre pastorale du poète aurait souffert d'une bataille plus ardente -et plus prolongée; elle préfère, sans doute, cette simple escarmouche -terminée au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre -Mélibée et Tityre, sous la voûte d'un hêtre, au son de la musette. - -Pour Casimir Delavigne, c'était autre chose; l'auteur des _Messéniennes_ -et du _Paria_ avait droit à une plus vaillante mêlée; le clairon martial -et la lyre héroïque retentissent dans les poésies de Casimir Delavigne, -chantant la liberté, célébrant les faits illustres, ou gémissant sur un -mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes épiques, respire les -passions sérieuses et profondes.--Les candidats académiques semblaient -s'être échauffés à l'ardeur du poète; ils se sont pris corps à corps, -décidés à combattre avec acharnement pour savoir à qui reviendrait sa -dépouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu'à la dernière -extrémité: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois -ils sont revenus à la charge, l'un contre l'autre, épuisés, haletants, -mais se défendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite -devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharnés, M. Sainte-Beuve a -gardé constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus près, et M. -Alfred de Vigny, le noble poète, n'est venu que sur les talons de M. -Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats -littéraires ce n'est pas toujours l'athlète le plus richement et le plus -élégamment armé d'esprit et de génie qui a pour lui les juges de camp ou -les dieux.--L'Académie, lasse de ces sept assauts inutilement livrés par -M. Vatout à M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny à M. Vatout; -l'Académie les voyant tous trois debout après cette terrible journée, -sans que l'un eût pu décidément tuer les deux autres; l'Académie, qui, -d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par déserter -les bancs pour aller dîner. - -[Illustration: Un homme-Oiseau, par Gavarni.] - -L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mémorable -séance du 8 février, deux fauteuils seront offerts à l'ambition des -concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disputé et -qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de -toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M. -Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes -émoussées. Mais les Académies et les flots sont changeants; qui sait -si M. Vatout, qui voguait hier à la surface, demain ne fera pas un -plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux -talents vraiment littéraires que l'Académie devrait sérieusement -adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice à -deux hommes d'un mérite incontestable et incontesté; mettez donc l'un -dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui -de Charles Nodier! on battrait des mains de tous côtés. Or l'Académie -est peu habituée à recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers, -le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle. - -Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains -distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de -Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un -troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du -petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux -académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans -la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà -les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle -mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler -dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil -par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les -compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une -application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se -battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un -monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M. -Casimir Bonjour a des chances. - -Le trait suivant de moeurs conjugales vient faire diversion aux intérêts -académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le -fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne -brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils -ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur -humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des -crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame -s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle; -de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant -tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage -diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes -douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura -empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt -l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces -entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout -effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être -empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous, -monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi! -Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!» - - -Fragments d'un voyage en Afrique (2), - -(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.) - - [Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.] - -Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous -joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents -hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa -garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour -laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le -plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait -l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de -toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur -bleue, avec un yatagan rouge au milieu. - -Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair -d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes -rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos -côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de -ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait -autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se -déroulaient devant nous en longues spirales. - -«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon -maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de -Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp. -Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en -grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers -l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère -d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant -fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi, -premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée -formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les -autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus, -fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes, -des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges -étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le -premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir. - ---Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je. - ---Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les -provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant -d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme. -Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur -inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les -Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne -constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au -besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents -combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont -tu ne vois ici qu'un faible détachement.» - -Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et -sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient -leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que -l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire -qu'il avait à causer avec moi. - -Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait -l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec -toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses -côtés. - -Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et -tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à -Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que -je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son -appui. - -La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je -rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à -mon service, le fidèle Ben-Oulil. - -Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne -cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes -desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et, -après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un -long voyage à travers des populations inconnues. - -J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du -territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me -faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les -marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations; -cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée -des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province -sont d'une qualité supérieure à toutes les autres. - -Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que -m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au -contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte -arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice. -J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des -prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes, -assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre -injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils -se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement -avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus -extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil -(un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le -moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais -sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la -supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé -avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation -qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations. - -C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui -touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les -aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les -populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte -que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en -1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte. -Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse, -qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous. - -Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je -trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture -d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et -nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la -capitale de l'empire arabe. - -Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les -villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu -de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez -mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on -travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses -murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en -casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du -fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de -Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne -sont pas trop maltraités. - -L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe -de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois -liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir -n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en -circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur -assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de -France. - -La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara, -mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y -entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets -affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y -sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes -et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places -de l'intérieur, suivant les besoins du moment. - -A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été -établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au -fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel -édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à -l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris -que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois -par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une -cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à -l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans -leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers, -M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre; -les autres ont revu la France. - -Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie, -de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos -ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes -en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des -maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de -mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie. -Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une -mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un -grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des -raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes -enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La -rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement -rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des -chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles. - -Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de -la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui -mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même. -Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours. -Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la -province est fertile. - -Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la -force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le -talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son -influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à -son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt. -Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux -_conseils d'État_, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique -sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans -son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son -gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable -au fond, quoique un peu brusque. - -On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à -pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est -l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le -milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour -cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de -l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la -caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec -ce plomb. - -(La suite à un prochain numéro.) - - -Chronique musicale. - -La Société des Concerts, qui a repris ses belles séances au -Conservatoire, a débuté cette année par une oeuvre, sinon nouvelle, du -moins inconnue à Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy, -laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus -remarquables de ce maître. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un -sentiment très-délicat de l'harmonie, une habileté de contre-pointiste, -que peu de musiciens vivants pourraient égaler, que nul ne pourrait -surpasser peut-être. Les détails ingénieux y abondent, et les fines -nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous -semble que la pensée première n'est pas toujours au niveau de tout ce -savoir-faire, et qu'à cette oeuvre si habilement travaillée -l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait être -placé sur le même rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la -symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degré au-dessous -d'eux, et c'est encore une place assez élevée pour satisfaire les plus -ardentes ambitions. - -Deux autres morceaux inconnus ont été essayés dans les deux premiers -concerts. Ce sont deux choeurs de Beethoven. L'un, intitulé sur le -programme _le Calme de la Mer_, ne répond guère à ce titre, sauf -quelques détails. C'est une composition bruyante, violente, tourmentée. -L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y -rencontrer aucune de ces grandes pensées, aucun de ces élans de passion -qui sont comme le cachet du génie de Beethoven. - -L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un -choeur composé pour un drame allemand intitulé _les Ruines d'Athènes_. -Souvent, de l'autre côté du Rhin, on intercale dans une oeuvre poétique, -ou même dans une pièce en prose, quelques morceaux de musique vocale ou -instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop -nulle part. Cela même s'est fait quelquefois en France, et notamment à -l'ancien Odéon, où l'on représenta, il y a quinze ans, un ouvrage -intitulé la _Prise de Missolonghi_, pour lequel Hérold avait composé une -ouverture et des choeurs d'une beauté remarquable. Le morceau intercalé -dans _les Ruines d'Athènes_ est une marche instrumentale au milieu de -laquelle le choeur intervient de la manière la plus originale et la plus -imprévue. On dirait une population enivrée d'enthousiasme, qui mêle tout -à coup ses acclamations à un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de -plus saisissant que la pensée première de cette composition, laquelle -est exécutée d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de -développements, cette riche sobriété de détails, cette habileté -souveraine, cet éclat et cette puissance qui ont élevé si haut la gloire -de Beethoven. - -Les autres morceaux exécutés dans ces trois premiers concerts, qu'ils -soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis -longtemps, et nous sommes dispensés d'en parler. Mais nous devons -remarquer une innovation fort inattendue qui a signalé la dernière -séance. On y a exécuté le début de l'introduction du _Moïse_ français. - -Il semblait jusqu'ici que la Société des Concerts ne jugeât point -Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le -nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'était sans -tirer à conséquence, et on eût dit une concession faite au talent de -quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait été -permis à madame Viardot de faire entendre le rondeau final de -_Cenerentola_ Cette faveur était accordée non au mérite de l'auteur, -mais à la brillante exécution de son interprète. Aujourd'hui, c'est tout -autre chose; c'est bien à Rossini lui-même que la salle de la rue -Bergère vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte -un nom italien, Rossini vient d'être admis enfin au rang des grands -maîtres de l'art, et nous félicitons sincèrement la Société des Concerts -de cet acte de justice. - -Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de _Moïse_ a -produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau, -l'élévation des idées, la magnificence du style, l'éclat de -l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce -succès encouragera sans doute la Société des Concerts à ne plus négliger -désormais cette mine si opulente, qui est tout entière à sa disposition. - -Trois exécutants se sont fait entendre dans ces trois séances. Dans la -première, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majesté -prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage -fièrement la lutte avec son instrument rebelle, et qui réussit presque -toujours à le dompter. Mais à quoi bon ces batailles sans but et ces -stériles exploits? Le trombone ne paraît-il pas un peu prétentieux quand -il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au géant Polyphème -faisant l'aimable auprès de Galathée, que ses tendres attentions mettent -en fuite? - -M. Dorus a prouvé pour la centième fois, ce qui est déjà connu de tout -le monde, et n'est contesté par personne, savoir qu'il n'aurait point de -rival sur la flûte, si M. Tulou n'existait pas. - -Mademoiselle Louise Maliman a exécuté dans le troisième concert un -concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montré une -netteté, une fermeté, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les -maîtres les plus expérimentés, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit -ans! Telle est déjà la perfection de son exécution, la rigoureuse -précision de ses allures, la pureté de son goût, l'élégante simplicité -de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle exécute et -pour les intentions du maître qui l'a écrit, qu'on peut sans hésiter -ranger son talent au nombre des plus sérieux, des plus solides de ce -temps-ci. - -Tel est aussi le caractère du talent de M. Charles Dancla, élève de -Baillot, et également recommandable comme violoniste, ou violiniste, et -comme compositeur. M. Dancla a donné dernièrement un concert où il a -fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des études pour le -violon d'une très-habile facture, une ballade vocale d'un style tort -distingué, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de -quatuor. Tout cela atteste à la fois de l'imagination, du goût et -beaucoup de savoir. Dans cette séance, M. Charles Dancla était assisté -de mademoiselle Laure Dancla, sa soeur, et de MM. Arnaud et Léopold -Dancla, ses deux frères. Charmant et touchant spectacle que celui de ces -quatre jeunes artistes, enfants de la même mère, vivant ensemble, -travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce -chemin raboteux et escarpé qui mène à la renommée! - -Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 février dernier. La -seconde partie était composée des quatre morceaux de la symphonie -dramatique où l'auteur s'est efforcé de traiter à sa manière ce -magnifique sujet de _Roméo et Juliette_, qui a déjà inspiré tant de -poètes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale -où interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernière -symphonie du Beethoven. Cette oeuvre paraît généralement moins -heureusement inspirée que la _Symphonie fantastique_ et la symphonie -d'Harold, sauf toutefois le _Scherzo_ connu sous le nom de _Scherzo de -la reine Mab_, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre, -le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-être qu'ait -jamais enfanté le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thème la -célèbre tirade de Mercurio, dans la cinquième scène du premier acte de -_Romeo and Juliet_: La reine Mab est la sage-femme des fées; elle n'est -pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char -est une noisette creusée par un écureuil ou par un vieux ver;--ce sont -là, de temps immémorial, les carrossiers des fées.--Les roues de ce char -sont faites de longues pattes d'araignée;--la couverture, d'ailes de -sauterelles;--les traits, des fils d'araignée les plus déliés;--son -fouet et composé d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un -petit moucheron habillé de gris....--En cet équipage, elle vient galoper -chaque nuit à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d'amour; -elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rêvent de faveurs -royales;--sur les doigts des avocats, et ils rêvent d'honoraires;--sur -les lèvres des grandes dames, et elles rêvent de baisers, etc., etc.» -Voilà ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons -d'intonations, de rhythme et de sonorités.--A-t-il réussi complètement? -nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de -réussir, et la musique peut-elle revêtir d'une forme distincte et -appréciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la -précision du langage parlé ne suffit pas toujours à donner un sens? nous -ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une oeuvre -fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions -instrumentales toutes nouvelles; une oeuvre, enfin, qui n'est, sous -aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire. - -L'ouverture du _Carnaval romain_ est un morceau tout neuf, ou du moins -que son auteur faisait entendre pour la première fois. Ici nous n'avons -rien, ou presque rien à critiquer, et nous avons beaucoup à applaudir. -Mélodies simples et parfaitement distinguées, travail harmonique, -combinaisons instrumentales, tout est d'un homme supérieur. Ce morceau -est écrit d'un bout à l'autre avec une verve, un feu, une fougue -singulière; il a électrisé l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une -voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous -permettent pas d'en donner une analyse détaillée. - -Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce -soir-là, connaître au public, n'en parlons pas... Et qu'importe à un -général d'être battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur -en bataille rangée? - -On nous annonce, du fond de la Russie, des succès bien brillants aussi -et des victoires bien éclatantes. C'est madame Viardot qui est le -triomphateur; l'armée moscovite suit son char avec enthousiasme, et -vient de lui décerner, par souscription, une couronne d'or rehaussée de -pierres précieuses. Voilà ce qu'on peut appeler, sans métaphore et sans -hyperbole, d'impérissables lauriers. - - -Théâtres. - -THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: _Les Mystères de Paris_, roman en -cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM. -Devoir, Philastre et Cambon. - -Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le -verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et -puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des -coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles? -Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond -qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui -témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les -gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées, -mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi -sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier, -l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres -majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des _Mystères de -Paris_». - -Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi, -le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue -formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis -tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés -de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant -un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se -disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la -place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à -satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines, -demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante -francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude -se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât -sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être -pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le -reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la -bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette -soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin), -s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à -vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus -jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre -Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas -tous les jours accoutumé. - -Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se -lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse, -lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à -droite, le fameux cabaret du _Lapin-Blanc_, lieu d'asile fréquenté par -tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et -saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge -que nous aurons à faire de cet habile artiste. - -Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les -principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant -Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette -et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et -le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux -complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie; -il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il -assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes -deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de -Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour -le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le -malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre -Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince -Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se -réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de -ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en -respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête -féroce. - -En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je -vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet, -portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de -l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire -le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de -Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas -tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là. -L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand, -c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant -toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à -son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que -le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais -l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain, -l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du -travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la -vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme -minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient -de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier -lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt -pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable? -A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme. - -Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scènes d'hypocrisie -auxquelles il est habitué: il prête cinq cents francs à Morel. Le brave -homme! s'écrie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a signé une obligation à -trois mois déchéance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te -philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se défaire -de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve, -d'un assassinat autrefois commis par Penaud. - -En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais, -seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un oeil cupide et -sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les -épouvantables bénéfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a -enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bénin, sa voix de sainte -nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble! -comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie -commence à éprouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins -qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver -encore de la concupiscence de Jacques et de la férocité du -Maître-d'École. - -Pénétrez maintenant dans cette épouvantable mansarde. Une femme livide, -des enfants malades, une folle, un malheureux désespéré; c'est -l'intérieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille -francs à cette misère pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le -protêt, en effet, vient disputer à cette famille affamée ce grabat qui -lui reste et ce dernier morceau du pain. Le protêt, c'est Jacques -Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs, -«Monsieur, je vous arrête, dit Jacques Ferrand; vous avez volé cela dans -ma caisse!» Germain proteste de son innocence, Rigolette défend Germain, -Morel se désespère; mais qu'importe! on traîne Morel et Germain en -prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce désordre, fait disparaître -cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel. - -Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystères, dans toutes les -douleurs, dans tous les crimes du roman. - -Fleur-de-Marie, sauvée par Rodolphe, s'est retirée à la campagne dans un -pays charmant; là elle est heureuse, là elle recouvre la santé et la -paix de l'âme. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout -le monde l'aime, tout le monde la bénit, tout le momie la respecte. -C'est un ange, dit-on, mais le Maître-d'École et Jacques Ferrand ne -sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Maître-d'École la retrouve, -l'épie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre -Fleur-de-Marie est reconnue par une fermière dont le mari a été -assassiné dans la rue aux Fèves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les -bandits et la croit leur complice. «La voilà! s'écrie t-elle, c'est la -Goualeuse!» Et Fleur-de-Marie est chassée honteusement par ces honnêtes -villageois qui tout à l'heure l'adoraient et la bénissaient. - -Elle s'enfuit; le Maître-d'École, qui la guette, la happe au passage. -L'infortunée retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques -Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe! ô mon brave Chourineur! que -faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie! - -Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme -s'est fait mettre à la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller -sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister à un -intérieur de prison: les visages féroces et repoussants, la violence, le -crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y -manque. Le Chourineur arrive à temps, en effet, pour sauver Germain de -la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son -honnêteté et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le -Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les -plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Après quoi, on nous donne -le spectacle d'une évasion de prisonniers; le Maître-d'École, qui s'est -laissé prendre, est du nombre. - -(Illustration: Fleur-de-Marie; mademoiselle Grave.) - -(Illustration: Rodolphe; M. Clarence.) - -(Illustration: Rigolette: mademoiselle Amant) - -(Illustration: 1er Tableau.--La Rue aux Fèves.) - -(Illustration: M. Eugène Sue.) - -(Illustration: 2e Tableau.--La Maison de la rue du Temple.) - -(Illustration: 3e Tableau.--Le Pont d'Austère.) - -Dès qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au -pont d'Asnières. Cette décoration du pont d'Asnières est d'une rare -beauté, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. Là -le Maître-d'École retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a résolu de -s'en défaire; mais le Chourineur vient à passer, descend sous l'arche du -pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Maître-d'École recule -devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette -sur sa barque et rame à tours de bras. La barque chavire: Au secours! -Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'élève -d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se -cramponne de toutes ses forces à un anneau de fer attaché à une des -arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle; -le Chourineur y jette Fleur-de-Marie évanouie. Quant à lui, il se -précipite au milieu des flots et s'échappe à la nage. Ce tableau a -produit un grand effet. - -(Illustration: Le Maître-d'École: M Rancourt.) - -(Illustration: Jacques Ferrand: M. Frédéric-Lemaître.) - -(Illustration; Le Chourineur et Tortillard; M. Jemans, Mademoiselle -Lerry.) - -(Illustration: 11e et dernier Tableau.--La Patte-d'Oie.) - -N'avez-vous pas reconnu ce batelier? C'est Jacques Ferrand, Jacques qui -prend tous les costumes et tous les visages. Ainsi Fleur-de-Marie est en -son pouvoir. Jacques emporte sa victime à l'île des Ravageurs. Il y -trouve le Maître-d'École et sa bande; alors il se fait un horrible pacte -entre eux: Ferrand livrera à ces bandits Rodolphe, qui va quitter la -France avec trois millions; il ne s'agit que de s'embusquer sur la route -où le prince doit passer, et puis on l'assassinera. «C'est bien! dit le -Maître-d'École.--J'y mets une condition, réplique Jacques Ferrand: tu -m'abandonneras Fleur-de-Marie.--Marché conclu.» Il reste seul en effet -avec la pauvre fille; et maintenant sa passion ne se contient plus; -l'infâme supplie et menace; Fleur-de-Marie résiste: «Eh bien! tu -mourras!» Et il se prépare à la frapper: garde à toi, Ferrand! voici le -Chourineur; une lutte affreuse commence entre ces deux hommes; enfin le -Chourineur, frappé d'une balle au bras, succombe à la douleur de sa -blessure; Ferrand le terrasse, le charge de liens, et met le feu à la -chaumière pour étouffer le Chourineur dans les flammes; après ce -monstrueux exploit, il s'échappe. - -Le Chourineur sera-t-il rôti? Non pas: nous le retrouvons à la -Patte-d'Oie, debout et ferme sur ses jarrets, attendant le passage de -Rodolphe, qu'il veut sauver du poignard du Maître-d'École, et Ferrand, -qu'il surveille pour le livrer à la justice; les gendarmes sont avertis -et sur leurs gardes. - -Tandis que tous ces événements s'accomplissaient, le prince Rodolphe -retrouvait dans Fleur-de-Marie la fille qu'il avait perdue et qu'il -croyait morte; maintenant le bonheur commence pour Fleur-de-Marie; elle -a un père, un bon et généreux père! Et sa mère, l'ambitieuse Sarah -Mac-Grégor? Sa mère vient d'expirer en demandant pardon au prince et à -Fleur-de-Marie, que cette marâtre avait abandonnée; le poignard du -Maître-d'École a mis fin à la vie et aux remords de Sarah. - -Mais revenons à la Patte-d'Oie, c'est là que le drame se dénoue. Nous -avons encore à louer ici un admirable décor de M. Philastre et Cambon, -dignes associés de M. Devoir; une forêt, des allées à perte de vue, de -longues haies d'arbres se perdant à l'horizon, un ciel chargé d'azur et -de nuages légers; l'effet est superbe et au-dessus de toute idée. - -Jacques Ferrand et le Maître-d'École arrivent avec leurs complices; -alors se passe une terrible scène; le Maître-d'École demande à Ferrand -la moitié du trésor qu'il a enfoui dans la forêt; Ferrand refuse; -furieux, le Maître-d'École l'entraîne dans une sombre cabane: on entend -un cri; Ferrand sort à tâtons, et les yeux sanglants; le Maître-d'École -l'a privé de la vue: il a appliqué à Ferrand le châtiment de -l'aveuglement qu'il subit lui-même dans le roman de M. Sue. Dans cette -atroce situation, le malheureux Ferrand gémit, se désespère, -s'agenouille, demande pardon à Dieu; cependant, le Chourineur et les -gendarmes le saisissent, lui, le Maître-d'École et les autres assassins, -tandis que Fleur-de-Marie et Rodolphe passent dans une élégante calèche, -escortés de Rigolette, de Germain, de Morel, et de tous les heureux -qu'ils ont faits et qui les bénissent. - -Tel est à peu près ce drame; nous disons à peu près, car il est -impossible d'entrer dans tous les détails de cette monstrueuse pièce, -dont la représentation a duré six heures. Maintenant qu'en dire? Que les -auteurs ont besoin d'ôter le superflu des premiers actes, et que cette -sage opération faite, les _Mystères de Paris_ obtiendront, à la -Porte-Saint-Martin, une longue vogue de curiosité due à la popularité du -livre, à la singularité du drame, aux terreurs qu'il excite, à la -magnificence des décors, qui sont d'une grande hardiesse, d'une grande -nouveauté, et enfin, au talent de Frédéric Lemaître. N'oublions pas -mademoiselle Grave, Rancourt, Clarence et Eugène Grailly. - - -Académie des Sciences. - -COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES - -DE 1843. - -(Voir t. I, p. 247, 254, 258; t. II, p. 182, 198 et 346.) - -III.--Sciences mathématiques pures. - -La nature de notre journal ne nous permet pas de suivre dans tous leurs -détails les communications qui su rattachent à ce titre; mais nous -devons donner un résumé, ou au moins une indication de celles qui -offrent le plus d'intérêt. - -_Sujets divers_.--Mentionnons d'abord un mémoire dû à un jeune -professeur, M. Amyot, sur les _surfaces du second ordre_. Le lecteur se -formera une idée des surfaces de ce genre, lorsque nous lui dirons que -la sphère, que l'ellipsoïde terrestre, que les réflecteurs paraboliques -des réverbères et des lampes d'applique, et que même la surface gauche -de l'aile d'un moulin à vent n'en sont que des cas particuliers. M Amyot -est arrivé, par l'application de l'algèbre à la géométrie, à des -résultats qu'une commission dont M. Cauchy était le rapporteur a trouvés -très-dignes d'intérêt. L'Académie, suivant les conclusions du rapport, a -adressé des remerciements à M. Amyot, et a approuvé son travail. - -M. Cauchy a communiqué à l'Académie un grand nombre de résultats de ses -fécondes méditations. La mécanique moléculaire, le développement des -fonctions en séries, la métaphysique du calcul infinitésimal, et les -parties les plus élevées de l'analyse mathématique ont successivement -fourni à l'illustre géomètre le sujet de mémoires étendus. Mais ses -recherches sur la synthèse algébrique, pour être plus élémentaires et à -la portée d'un plus grand nombre de lecteurs, ne nous paraissent pas eu -avoir moins de prix. - -Mentionnons encore les mémoires de M. Serret sur les fonctions -elliptiques, de M. Binet sur le calcul intégral, de M. Libri sur les -équations numériques, de M. Lamé sur les surfaces isothermes, et une -note de M. Delaunay sur un problème de _maximum_. - -Mais, parmi ces travaux, ceux qui nous paraissent offrir le plus -d'intérêt à raison de l'âge de leurs auteurs aussi bien qu'à cause de -leur importance, sont dus à deux jeunes géomètres qui donnent déjà mieux -que des espérances. M. Liouville s'est chargé de faire les rapports sur -ces travaux, et il s'en est acquitté avec la bienveillance et -l'attention les plus propres à encourager ceux qui entrent dans la -carrière. Citons textuellement quelques passages de ces rapports. - -«L'Académie nous a chargés, M. Lame et moi, de lui rendre compte du -mémoire relatif à une des parties les plus abstraites de l'analyse, la -division des fonctions abéliennes ou ultra-elliptiques, dont l'auteur, -M. Hermite, figure depuis quelques mois seulement parmi les élèves de -l'École Polytechnique. C'est avec un vif plaisir que nous venons -présenter aujourd'hui les résultats de l'examen auquel nous nous sommes -livrés. Peu de mots en effet suffiront pour faire comprendre toute -l'importance du travail de notre jeune compatriote. -................................................... -................................................... - -«En résumé, vos commissaires pensent que le mémoire de M. Hermite est -très-digne de l'approbation de l'Académie, et qu'il doit être imprimé -dans le _Recueil des Savants étrangers_.» - -M. Bertrand, ingénieur des mines, est l'un des auteurs dont nous -parlons. Ses développements sur quelques points de la théorie des sut -faces isothermes orthogonales ont motivé un rapport dont nous extrayons -le passage suivant: - -«M. Bertrand a débuté, bien jeune encore, par des recherches fort -remarquables sur la théorie mathématique de l'électricité, en prouvant -le premier, d'une manière à la fois générale et simple, 1° que l'absence -de l'électricité statique dans l'intérieur des corps conducteurs est une -conséquence nécessaire de la loi du carré des distances; 2° que -l'épaisseur de la couche en équilibre doit être nulle aux points où deux -corps conducteurs se touchent. Il a depuis publié divers travaux de -mécanique et d'analyse pure. Au mérite d'avoir résolu avec sagacité les -questions dont il s'est occupé, il a su joindre celui de bien choisir -ces questions elles-mêmes. C'est la marque d'un excellent, esprit. - -«Le mémoire qu'il a soumis en dernier lieu au jugement de l'Académie -nous paraît digne d'être approuvé par elle, et d'être inséré dans le -_Recueil des Savants étrangers_.» - -Certains passages du rapport sur le mémoire de M. Hermite ont été, pour -M. Libri, l'occasion de soulever une réclamation de priorité à la suite -de laquelle a eu lieu entre lui et M. Liouville un débat des plus vifs, -qui a occupé la majeure partie de plusieurs séances. Nous regrettons que -les académiciens qui, en très-petit nombre, sont en état de porter le -flambeau de la vérité dans une discussion de ce genre, ne l'aient pas -fait d'une manière explicite. Il est vraiment déplorable que le pour et -le contre puissent être soutenus presque avec la même vraisemblance, à -en juger par les comptes rendus, aux yeux de la plupart des académiciens -eux-mêmes tout aussi bien qu'à ceux du public. - -_Origine de notre arithmétique_.--Il y a déjà plusieurs années que M. -Chasles, habile géomètre non moins que savant bibliophile, avait -expliqué un passage fort obscur du célèbre Boèce, de manière à rendre -fort probable que les chiffres étaient employés avec une valeur de -position, comme dans notre système ordinaire de numération, dès le -quatrième siècle de l'ère chrétienne. Quoique cette opinion ne fût pas -nouvelle, puisqu'elle se trouve exprimée dans l'histoire des -mathématiques de Montuela, M. Chasles la présentait avec tant de -développements, la discutait d'une manière si plausible qu'elle attira -au plus haut degré l'attention de toutes les personnes qui portent -quelque intérêt à l'histoire des sciences. Cependant elle fut loin -d'être admise sans contradiction. Parmi les adversaires les plus -persistants de M, Chasles, il faut ranger M. Libri, qui, dans son -_Histoire des sciences mathématiques en Italie_, avait signalé à la -reconnaissance des Européens Fibonacci, connu sous le nom de Léonard de -Pise, comme le premier qui eût, en 1202, publié dans son traité de -l'Abacus et fait connaître aux chrétiens d'Occident la numération arabe. -Mais depuis l'époque où cette question historique si importante a été -soulevée, pas une année, ne s'est écoulée sans que de nouvelles preuves, -chaque fois plus convaincantes, n'aient été apportées en faveur de -l'opinion de M. Chasles. La communication faite par ce savant à -l'Académie, au commencement de 1843, avait prouvé que, dès la fin du -dixième siècle, notre compatriote Gerbert vulgarisait le système de -numération exposé d'une manière si obscure par Boèce. Il est revenu sur -ce sujet dans le courant de l'année, et voici ce qui résulte de sa plus -récente lecture à l'Académie: - -1° Nos chiffres actuels dérivent des _apices_ de Boèce, lesquels ont été -en usage dans les traités du moyen âge; les Arabes et les Hindous, au -contraire, ont des chiffres très-différents des nôtres. - - -2° La méthode de l'_Abacus_, telle qu'on la trouve dans le traité de -Gerbert, était pratiquée sur des tables couvertes de poudre; aussi -quelques auteurs modernes ont-ils appelé méthode _l'art de compter sur -la table couverte de poudre_, en ignorant toutefois ce qu'était cette -méthode, et la signification des textes obscurs qui la décrivent. - -3° Cette même méthode à une parfaite analogie avec deux procédés de -calcul qui ont été en usage vulgaire chez les anciens, et qui se -pratiquaient, l'un, avec des jetons qu'on plaçait sur des lignes -parallèles, où ils prenaient des valeurs de position en progression -décuple; et, l'autre, avec l'instrument appelé _saian-pan_ chez les -Chinois, et _abacus_ chez les Romains. - -4° La tradition attribue à Pythagore le système de l'abacus. Boèce dit -que les disciples de ce grand philosophe ont appelé en son honneur table -de Pythagore le tableau sur lequel se pratiquait cette méthode de -calcul. Cette dénomination, table de Pythagore, qui s'est conservée dans -plusieurs auteurs du moyen âge, nous a été transmise avec un sens tout -différent. C'est donc, probablement à tort que nous attribuons à -Pythagore la petite table de multiplication que l'on trouve dans tous -les traités d'arithmétique ordinaire; mais nous devons, avec plus de -probabilité encore, lui rapporter l'honneur du système de numération que -l'on attribue si mal à propos aux Arabes. - -5° L'abacus n'a pas été une simple spéculation arithmétique; les -mathématiciens s'en servaient réellement pour leurs calculs. Cette -méthode était déjà devenue d'un usage vulgaire, dans certaines contrées, -à la fin du dixième siècle ou au commencement du onzième. - -6° Dans le cours du douzième siècle, le système de l'abacus a éprouvé -plusieurs modifications. Le terme _abacus_ a été remplacé par celui -d'_algorisme_; plusieurs auteurs ont nommé les Indous, dans leurs -ouvrages, comme les premiers inventeurs de cette arithmétique. Les -traces de l'ancien système de l'abacus se sont effacées insensiblement -dans les ouvrages des chrétiens, pendant que quelques notions empruntées -à la littérature arabe s'y sont introduites; les anciennes expressions -ont disparu, tandis que celles de _cifra_ (chiffre) et de _figuria -Indorum_ se sont conservées. Ce sont ces expressions principalement qui -ont paru offrir des preuves que l'arithmétique nous venait de l'Orient, -et qu'elle nous avait été importée vers le treizième siècle. Quant aux -anciens traités de l'abacus qui subsistaient, même en grand nombre, ils -n'ont plus été compris, et l'on a refusé d'y rien voir d'analogue aux -principes de notre arithmétique actuelle. Mais M. Chasles a trouvé que, -dans tous les temps, jusqu'au seizième siècle, et qu'à cette époque -notamment, il a existé des traces de l'abacus, et qu'on a toujours su -que cette ancienne méthode était l'origine de l'arithmétique vulgaire. - -Au commencement du treizième siècle, en 1202. Fibonacci lui-même met la -_méthode de Pythagore_ au nombre des méthodes arithmétiques qu'il a -étudiées. Et le passage le plus récent, qui soit relatif à ce sujet, a -été extrait par M. Chasles de la _Bibliothèque historiale_ de Nicolas -Vignier, 3 vol. in-fol. Paris, 1588 (2e vol., p. 612:) - -«Gerbert et encore un autre sien compagnon ou disciple ès sciences -géométriques et mathématiques, nommé Bernelinus, qui composa quatre -livres: _De abaco et numeris_ desquels se peut apprendre l'origine du -chiffre dont nous usons aujourd'hui ès comptes d'arithmétique. Lesquels -livres M. Savoye Pithou m'a assuré avoir en sa bibliothèque, et -recognoitre en iceux un sçavoir et intelligence admirable de la science -qu'ils traitent.» - -A tous ces faits si précis, à tous ces arguments si convaincants, on n'a -plus répondu même par des dénégations vagues; les adversaires de M. -Chasles ont gardé un silence absolu. Nous devons donc regarder comme un -fait désormais, acquis à l'histoire, l'origine purement occidentale de -notre système actuel d'arithmétique. L'importance de ce fait, si -contraire aux idées généralement reçues, motive suffisamment le -développement que nous avons donné à l'examen des beaux travaux par -lesquels il se trouve établi d'une manière irréfragable. - -IV.--Sciences mathématiques appliquées. - -_Perspective pratique_.--M. Jump avait présenté à l'Académie une échelle -de perspective, sur laquelle M. Mathieu a fait un rapport dont voici les -conclusions: «Nous pensons que l'échelle de perspective de M. Jump -pourra servir à former avec une précision suffisante, pour les besoins -ordinaires des arts, la perspective des objets, surtout quand on aura -souvent occasion d'en faire usage, et que l'on sera disposé d'en étudier -l'explication, qui n'a pas toute la simplicité désirable.» - -_Représentation graphique de diverses lois_.--Toutes les personnes qui -ont eu sous les yeux des plans topographiques exécutés avec soin, savent -comment on y représente le relief du terrain. On imagine que les -surfaces de niveau équidistantes, telles que le seraient celles de -l'Océan si ses eaux venaient à s'élever successivement à diverses -hauteurs au-dessus du sol, aient laissé leurs traces sur le relief; et -on projette sur la carte les courbes de niveau ainsi tracées, en y -affectant des cotes ou nombres, qui expriment à quelles hauteurs sont -placées respectivement les unes par rapport aux autres ces coupes de -niveau faites dans le relief du sol. - -C'est en 1780 nue Ducarla, de Genève, imagina cette notation aussi -simple qu'expressive. Il paraît qu'Halley, contemporain du grand Newton, -avait imaginé de réunir sur la mappemonde, par des courbes continues, -les points où la déclinaison de l'aiguille aimantée est la même. Au -commencement de ce siècle, M. de Humboldt a vulgarisé l'emploi de cette -notation, au moyen de ses _isothermes_, ou lignes d'égale température. -On doit aussi à un savant navigateur. M. Duperrey, des cartes fort -intéressantes des méridiens et des parallèles magnétiques. Mais ce qu'il -y a de remarquable, c'est que cette notation peut être employée avec -succès pour exprimer des lois mathématiques, et une foule de lois -naturelles, aussi bien que des surfaces et les propriétés de certains -points de l'écorce terrestre; on peut donc s'en servie pour remplacer -des tables numériques, souvent plus longues à construire, et d'un usage -moins commode. M. Pouchet, dans son _Arithmétique linéaire_, publiée en -1797, a eu le premier cette heureuse idée, qui a été employée aussi par -M. d'Obenheim, dans sa planchette du canonnier; par M. Piobert, par M. -Allix, etc.; seulement, aucun de ces auteurs n'avait pensé à combiner la -notation des plans topographiques avec un certain système de graduation, -au moyen duquel des courbes difficiles à construire peuvent souvent se -réduire à de simples lignes droites. On n'avait pas non plus pensé à -appliquer la notation de Ducarla aux lois de la météorologie, C'est ce -qui a été fait dans un travail présenté à l'Académie par un ingénieur -des ponts et chaussées, travail pour lequel M. Gauchy a fait un rapport, -dont voici les conclusions favorables à l'auteur: - -«L'Académie a approuvé le mémoire présenté, et a décidé qu'il serait -inséré dans le _Recueil des Savants Etrangers_.» - -L'appendice à la traduction que M. Martins a donnée de la _Météorologie -de Kaemtz_, renferme un grand nombre de figures, et les principes de la -partie de ce Mémoire qui est relative aux lois naturelles. Nous y -renvoyons le lecteur (3). - - [Note 3: Cours complet de Météorologie de M. F. Kaemtz, professeur - de physique à l'Université de Malle; traduit et annoté par Ch. - Martins, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de - médecine de Paris. (Paulin, libraire-éditeur, 57, rue de Seine. 1 - fort vol. in-12 avec 40 planches gravées.] - -_Latitude de Fomentera_.--La détermination de la latitude d'un lieu, -par les hauteurs des astres à leur passage au méridien, est une des -opérations les plus simples qui puissent se présenter à l'astronome -praticien. Cependant lorsque l'on examine dans tous leurs détails les -observations qu'elle exige, on reconnaît qu'elle réclame les soins les -plus minutieux, les corrections les plus délicates, les instruments les -plus parfaits. M. Biot, dont le nom restera attaché, ainsi que celui de -M. Arago, à la mesure la plus précise qu'on ait encore obtenue des -dimensions de sphéroïde terrestre, a donné un mémoire étendu du plus vif -intérêt pour tous les amateurs de la haute précision, sur la latitude de -l'extrémité australe de l'arc méridien de France et d'Espagne. Il faut -lire ce mémoire pour voir quelle sagacité doit déployer un observateur -désireux d'éviter ou de reconnaître toutes les causes d'erreurs qui ne -manquent pas de se présenter en assez grand nombre, lors même qu'il est -muni des instruments les plus précis. - -_Comètes_.--Ces astres singuliers ont été le sujet de travaux nombreux -pendant le cours de l'année dernière. Nous avons déjà rendu compte de -plusieurs d'entre eux à propos de la grande comète (v. 1, p. 64 et 259). -Parlons de quelques autres qui ont aussi beaucoup d'intérêt.(4) - -M. Matthiessen a fait, à l'aide d'un de ces instruments si sensibles que -les propriétés des courants thermo-électriques permettent d'employer -avec succès à la détermination des plus légères variations de -température, des expériences fort curieuses, desquelles il résulte que -la grande comète n'envoyait, à la surface terrestre, qu'une chaleur à -peine appréciable à l'aide de ces instruments eux-mêmes. Car en braquant -sa pile thermo-électrique, munie de son cône condensateur, sur la queue -de la comète au-dessous d'Orion, l'aiguille du galvanomètre restait sur -zéro, absolument comme lorsque l'instrument était braqué sur l'étoile -polaire. Le noyau de l'astre donna une déviation angulaire de 2 degrés, -sous les pléiades on obtint 10°, vers la base de la lumière zodiacale -12°. - -L'expérience avait lieu dans une ondulation légèrement concave du -terrain entre l'arc de l'Étoile et le bois de Boulogne, le 27 mars -dernier, vers huit heures du soir. Pour donner une idée de la -sensibilité de l'appareil, il suffit de dire que la température de la -main de l'observateur, refroidie par le contact de l'herbe humide, -envoya l'aiguille indicatrice frapper contre la pointe à 90 degrés, à la -distance d'un mètre; qu'une petite maison blanche, à 800 mètres de -distance, mais échauffer par les rayons du soleil avant son coucher, -fixa l'aiguille à 26 degrés, et à huit heures et demie à 21 degrés; et -qu'une chandelle qui brillait à la croisée de cette maison ayant été -éteinte, l'aiguille descendit à 19 degrés. - -M. Quételet a signalé l'étendue de la lumière zodiacale vers la même -époque, et l'apparition d'un assez grand nombre de météores lumineux qui -se sont montrés du 18 au 24 mars, à Bruxelles à Brimes, etc. - -Dès les premiers jours de l'apparition de la grande comète du mois de -mars, M. Edward Cooper, habile astronome anglais, avait signalé un -passage d'un livre bien connu (_l'Usage des globes de Bion_) duquel -semblait résulter que cette comète avait déjà été vue plusieurs fois et -qu'elle se meut autour du soleil suivant une courbe fermée dans l'espace -de 54 à 55 ans. Les recherches de MM. Laugier et Mauvais, loin -d'infirmer cette idée, y ont donné un fort degré de probabilité. En -attribuant une orbite elliptique à la comète, ces messieurs ont trouvé -que la plus grande différence entre les positions observées et calculées -était de 12 secondes en longitude, et de 18 en latitude. M. Valz, -directeur de l'observatoire de Marseille, est parvenu de son côté à un -résultat analogue. Ainsi la belle comète de 1843 est assez probablement -identique avec celles de 1702, de 1668, de 1528, de 1191, de 1157, de -1106, de 1003, de 685, de 582, de 379, de 336, de 193, de 161, et de 371 -avant notre ère. - -Nous devons encore mentionner ici, à cause de sa singularité, le -rapprochement fait par M. Laisné entre la hauteur barométrique relevée à -l'observatoire de Paris et la position de la comète par rapport à la -terre à la fin du mois de février. Cette hauteur a été constamment en -décroissant du 26 à neuf heures du matin, où elle était de 747 mm. 2, -jusqu'au 27 à neuf heures du soir, où elle est descendue à 727 mm. 2, -puis en augmentant de nouveau jusqu'au 28 à neuf heures du soir, où elle -atteignait 742 mm. 4. Or, c'est le 27 février, après dix heures du soir, -que la comète a passé à son périhélie, et vers minuit, qu'elle a été en -conjonction inférieure avec le soleil. - -Ajoutons, du reste, que rien, jusqu'à ce jour, ne permet de croire qu'il -y ait eu autre chose qu'une coïncidence fortuite entre ces deux -phénomènes; et M. Laisné lui-même a eu soin d'éviter le sophisme: _cum -hoc, ergo propter hoc_. - -Une autre comète découverte par M. Mauvais, l'un des astronomes attachés -à l'observatoire de Paris, dans la nuit du 2 au 5 mai, a beaucoup moins -attiré l'attention, sinon des astronomes, au moins des gens du monde, à -cause de son extrême petitesse. Ce qu'elle offre de remarquable, c'est -la grandeur de sa distance périhélie, qui atteint 1.613; c'est-à-dire -que la distance moyenne de la terre au soleil étant prise pour unité, la -comète ne s'est approchée du soleil qu'à une distance égale à plus d'une -fois et demi de la première. Les trois comètes de 1729, 1747 et 1876, -dont les distances _périhélies_ ont été trouvées respectivement de -4,070; de 2,294 et de 2,008, sont les seules qui, sous ce rapport, -puissent être classées avant la comète de M. Mauvais. - - [Note 4: Cours complet de Météorologie de M. F. Kaemtz, professeur - de physique à l'Université de Malle; traduit et annoté par Ch. - Martins, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de - médecine de Paris. (Paulin, libraire-éditeur, 57, rue de Seine. 1 - fort vol. in-12 avec 40 planches gravées.] - -_Mécanique céleste_.--On doit à M. Damoiseau un travail capital sur les -perturbations de Junon et de Céres. M. Leverrier a aussi communiqué les -résultats très-importants d'une détermination nouvelle de l'orbite de -Mercure et de ses perturbations, des tables numériques pour servir à la -construction des éphémérides de cette planète, et un mémoire sur la -grande inégalité du mouvement moyen de Pallas. M. Delaunay a repris -toute la théorie des marées, et a cherché à expliquer plusieurs -circonstances fondamentales qui n'avaient pas encore été déduites -rigoureusement du principe de la gravitation universelle. - -_Travaux relatifs à l'histoire de l'astronomie_.--On attribue -généralement à l'astronome allemand Apian (milieu du seizième siècle) la -première observation de la queue des comètes en sens opposé au soleil. -M. Edouard Biot, dans le cours de ses recherches sur les anciennes -apparitions de la comète d'Halley, a trouvé dans un ouvrage chinois -l'observation suivante relative à une comète observée le 22 mars et -jours suivants de l'an 857; «En général, quand _un balai_ (une comète) -paraît le matin, alors il est dirigé vers l'occident; quand il paraît le -soir, il est dirigé vers l'orient. C'est une règle constante.» Le -curieux renseignement, qui prendra dorénavant sa place dans l'histoire -de l'astronomie, n'effacera pas l'observation d'Apian, ainsi que M. -Arago l'a fait remarquer; car l'astronome allemand a, de plus que le -chinois, annoncé que l'axe de la queue prolongée passe par le soleil. - -Il y a déjà sept ans qu'un habile orientaliste, M. Sédillot, avait cru -reconnaître, dans un paysage d'Aboul-Wefa, astronome arabe de Bagdad qui -écrivait vers la fin du Xe siècle, la découverte d'une inégalité lunaire -comme sous le nom de _variation_, découverte qui était généralement -attribuée à Tycho-Brahé. Le résultat annoncé par M. Sédillot était -généralement admis, car on n'y avait opposé que des dénégations vagues, -sans preuves décisives. Mais aujourd'hui, un autre orientaliste -distingué, M. Munk, tout en rendant hommage à l'authenticité du chapitre -communiqué par M. Sédillot, comme à la fidélité de sa traduction -française, vient annoncer que l'on s'est fait illusion en attribuant aux -Arabes l'importante découverte de l'astronome danois, et que l'inégalité -signalée pur Aboul-Wefa n'est pas la _variation_, mais bien la -_prosneuse_ qui est décrite dans Ptolémée.--L'Académie avait d'abord -nommé une commission pour décider entre ces deux assertions opposées; -mais on a bientôt reconnu que la question litigieuse n'était pas de la -nature de celles qui doivent être tranchées par l'Académie, et on a -laissé aux recherches individuelles le soin de découvrir et de signaler -la vérité.--M. Biot est le seul qui soit entré dans l'arène: il a pris -parti pour M. Munk, et nous reconnaissons que les raisons alléguées par -M. Sédillot ne nous ont pas paru assez fortes pour infirmer les -résultats de ses savants adversaires. - -L'annonce faite par M. Albéri de la découverte de certains manuscrits -qui renferment tous les travaux de Galilée et de son disciple Remeri sur -les satellites de Jupiter, a été l'occasion de débats tellement -personnels qu'il nous a paru convenable de ne pas nous y arrêter. - - -Don Graviel l'Alférez. - -FANTAISIE MARITIME. - -I. - -«S'appeler don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez; avoir au juste -vingt-cinq uns, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air -martial rehaussé d'une magnifique paire de moustaches noires, plus le -grade d'enseigne de frégate dans l'armée navale de Sa Majesté catholique -(à raison de 50 piastres fortes par mois, ce qui ferait -incontestablement 600 piastres par an, si on nous payait); avoir titres -et qualités de créancier de la couronne pour trois années de cette -superbe solde; devoir, du reste, six fois autant; et d'autre part, être -la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manoeuvriers de -l'escadre, le rubis des académistes de toutes les Espagnes, et sans -contredit le plus amoureux des mortels jetés par le sort dans la cité de -la Havane, c'est, parbleu, bien quelque chose!...--C'est même un peu -plus que rien, attendu la ration que le manutentionnaire royal nous -délivre matin et soir.--Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et -immeubles présents et à venir, ne posséder que sa bonne mine et l'épée -d'un officier de fortune, si bien trempés que soient l'homme et la lame, -il faut, hélas! en convenir, ce n'est pas le Pérou! Non! me croira qui -voudra, les espérances ne sont pas belles, lorsqu'au résumé l'on n'a pas -un _maracedi_ vaillant à offrir à la fille unique de l'illustrissime don -Antonio Barzon, marquis de las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne, -brigadier des années de sa Majesté, commandeur de ses ordres et -gouverneur général de l'île de Cuba et dépendances.--Il est vrai, par -exempte, que ledit seigneur est bien le père le plus brutal et le plus -maussade des hommes qu'ait produits notre chère patrie;--mais il est -encore plus vrai que je suis empressé, galant, bien fait de ma personne, -et fort amusant auprès des jeunes filles, surtout quand je les aime. A -quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune à Cadix, de la Trinité -Espagnole à Mexico, Juana chercherait inutilement mon pareil. Or, sur -mon âme, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer -autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des -flibustiers et des corsaire?... Grave sujet livré à mes méditations, et -qui me décide à jouer quitte ou double le plus tôt possible.» - -Tel est l'exorde et l'échantillon d'un long monologue que s'adressait -don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de son -excellence le gouverneur de la Havane. - -Il était environ une heure du matin; les carrosses et les _rolantes_ -roulaient à grand bruit dans les rues, éclairées seulement par les -torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs maîtres au logis. Ou -sait par quels motifs notre enseigne de frégate allait à pied et sans -escorte; aussi avait-il prudemment dégainé son sabre, suivant l'usage -des piétons; plus prudemment encore, il se tenait au milieu de la rue, -l'oeil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser -quelque carrefour. D'épaisses vapeurs cachaient les étoiles, la lune -était nouvelle, et la police fort mal faite; autant de raisons pour ne -rêver que de l'esprit. Un bandit peu au fait des usages du Trésor royal -aurait pu espérer que la poche d'un officier de marine contenait, sinon -des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnête de -gourdes et de piécettes à colonnes. Don Graviel tenait à n'exposer aucun -industriel nocturne à un triste mécompte, lui qui s'était vu dans -l'impossibilité de risquer un pauvre douro sur le tapis vert du -gouverneur. Cette cruelle nécessité l'avait rangé parmi les -infatigables: il n'avait pas manqué une seule danse havanaise, espagnole -ou française, pas un boléro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona -Juanita lui en lit compliment: - -«Je vous félicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de votre brillante -ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu. - ---Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur -d'être près de vous? Tous les trésors du monde ne valent pas un de vos -sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir, -je les donnerais pour un de vos regards. - ---Il fut nu temps, répondit Juanita en faisant allusion à une -conversation précédente, il fut un temps où les cavaliers ne se -bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur -courir sus en pleine mer. - ---Si, pour vous plaire, il suffit d'être forban, j'y perdrai mon nom ou -je le serai avant huit jours,» répliqua don Graviel en retroussant sa -moustache. - -Juana repart il d'un petit éclat de rire; - -«Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers -au défi, monsieur le matamore. - ---Et je l'accepterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la -plus digne d'être adorée. - ---Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la -voix; on croirait que je vous autorise à tant d'audace. - ---Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on -me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi à la fille du marquis de -las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à -lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir. -La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes -pensées, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur -plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent -rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de -vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita? - ---Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée, -savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie même serait en -péril? - ---Et savez-vous, répliqua don Graviel, que lorsqu'on a résolu de se -faire forban, on se rit des colères de tous les gouverneurs du monde, -fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus sévères que -son excellence don Barzon? - ---Comment? demanda Juanita. - ---Ne faisiez-vous pas à l'instant l'éloge des aventuriers et des -corsaires? ne parliez-vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une -heure, des exploits des frères de la Côte? n'avez-vous pas soupiré en -disant: «Ah! si les Castillans d'aujourd'hui étaient gens de coeur, ils -prendraient leur revanche, et ce serait leur tour d'écumer la mer aux -dépens des ennemis!» Ces paroles, je vous jure, n'ont pas été perdues. - ---Sérieusement? reprit la jeune fille d'un air moqueur. - ---Sérieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionné! - ---Silence donc! vous dépassez toutes les bornes ce soir; si vous -continuez, je ne danserai plus avec vous. - ---Mille pardons, senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dégagé; ne -prenez pas votre mine boudeuse, vous savez que j'en raffole. Pour peu -une vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas -d'extravagances que je ne fasse... dût le seigneur don Barzon me couper -en quatre quartiers comme une pastèque! - ---Vous êtes bien toujours le même, répliqua la rieuse jeune fille en -levant sur l'alférez ses grands yeux noirs; vous plaisantez quand vous -devriez être confus et repentant. - ---En âme et conscience, si nous n'étions pas entourés de monde, je me -jetterais à vos pieds, j'implorerais à genoux mon pardon en portant à -mes lèvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est à nous -d'aller en avant. Et, ma foi! j'aimerais encore mieux cette altitude que -celle dont il faut bien me contenter à présent. - ---C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne! - ---Quand je serai capitaine corsaire, vous serez, j'espère, moins cruelle -envers votre esclave. - ---Peut-être, dit imprudemment la jeune fille, que la pantomime plaisante -de don Graviel désarmait malgré tous ses efforts pour lui imposer une -certaine retenue. - ---Peut être! Je prends note de la réponse; d'ici à la fin de la semaine -il pourra être utile de vous la rappeler. - ---Allons donc! trêve de menteries! - ---Très-bien! dit légèrement don Graviel; à la messe de minuit, le jour -de Noël, vous verrez si je mens. - ---Ah! c'est décidément le jour de Noël que vous passez capitaine -corsaire! - ---Jusque-là permis à Votre Grâce d'en douter, mais alors... - ---Alors, qu'adviendra-t-il, s'il vous plaît? demanda ironiquement la -jeune fille. - ---Qui vivra verra!» répondit gravement don Graviel en la reconduisant à -sa place. - -Puis comme les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames -de la Havane se retiraient avec le cérémonial d'usage, le jeune alférez -s'esquiva discrètement, non sans avoir salué d'un amoureux regard la -charmante Juanita, qui fit semblant de ne l'avoir pas remarqué. - -Après une multitude de digressions, don Graviel, qui poursuivait sa -route en brandissant son sabre, conclut en ces termes: - -«Forban, corsaire, flibustier, soit! l'on ne peut être pendu qu'une -fois, et Juanita vaut bien qu'on en coure la chance!» - -Le problème était loin d'être résolu, mais la détermination était prise; -restaient à trouver les moyens d'exécution. Or, le jeune enseigne -s'ingéniait à débrouiller un chaos de projets étranges, lorsqu'il crut -apercevoir dans l'ombre un individu caché sous un porche à peu de -distance du quai. - -«Holà! cria don Graviel. - ---Ah! c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa -ceinture un énorme coutelas. - ---Que diable faisais-tu là, maudit coquin? reprit l'officier; tu devrais -être au canot à m'attendre. - ---Je vous attendais aussi, mon lieutenant; j'étais bien sûr que vous -passeriez par ici pour rallier l'embarcation. - ---Mais enfin que faisais-tu sous cette porte cochère, maître Brimbollio? - ---Rien, oh! rien du tout, seigneur Badajoz. - ---Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dévaliser quelque -honnête bourgeois, Que signifie ce long couteau? - ---Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? dit -le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je -cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon -officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fumer une fois le temps, -ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous -payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait -croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience. - ---Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air -d'avoir la conscience large. - ---Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trésor, qui ne nous paie pas, -doit l'avoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de -la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un real -au pis-aller. Il n'est pas défendu de demander l'aumône quand on est -pauvre. - ---Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la -main, à deux heures de la nuit! - ---C'est que les riches ont l'oreille et le coeur si durs!» - -Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré, -bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, oeil fauve, -physionomie renfrognée; au demeurant excellent matelot et en possession -d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de -second contre-maître à bord de la frégate la _Santa-Fé_, dont l'enseigne -don Graviel était quatrième lieutenant. - -«Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais à appuyer la -chasse aux Anglais? - ---Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférences. Si je parle des -Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux. - ---Mais crois-tu que dans la frégate tu trouverais une quarantaine de -gaillards de ton avis? - ---Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent cette nuit même.» - -Don Graviel, pour toute réponse, lâcha un juron admirablement guttural. - -«Oui, seigneur Badajoz, continua Brimbollio, d'un mot, d'un signe, -j'entraînerais les cent plus solides de l'équipage. Ah! mon Dieu! si -nous avions trouvé un officier pour nous commander, depuis longtemps -nous serions à courir bon bord avec ou sans la frégate: par malheur, -nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se résigne, -on fait son petit service, et l'on attend.» - -Chacun des deux interlocuteurs eût été bien aise de pouvoir lire sur les -traits de l'autre; mais il faisait nuit noire. Don Graviel en savait -assez, il restait sur ses gardes; maître Brimbollio s'était suffisamment -avancé. - -[Illustration.] - -«Si pour son mauvais destin, pensait-il, l'alférez Badajoz tourne contre -moi ce que je viens de lui dire, son indiscrétion lui coûtera cher!» - -Un coup d'oeil jeté sur le coutelas fut le commentaire de cette agréable -réflexion, après laquelle le patron et l'officier embarquèrent dans le -canot. - -La _Santa-Fé_ était mouillée fort loin de l'embarcadère; pour s'y -rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de bâtiments marchands, -de négriers et de légers navires sur lesquels l'alférez laissait errer -des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un oeil d'envie un -long brick-goélette ancré à l'écart. Le _Caprichoso_,--tel était son -nom,--avait l'avant effilé comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la -mâture audacieusement inclinée sur l'arrière, le corsage noir, la -ceinture rouge. Il présentait on ne sait quelle analogie avec un reptile -ou un oiseau de proie, mais on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou -d'une aigle de mer. La lueur phosphorescente de la marée montante qui se -brisait à son étrave permettait d'admirer la finesse de ses formes. - -«Joli morceau de bois! murmura maître Brimbollio. - ---Ses voiles sont-elles enverguées? demanda l'officier voix basse. - ---Oui, capitaine,» répondit avec affectation le patron du canot. - -L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutumé. - -Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Riballosa, -garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquième lieutenant sur -la _Santa-Fé_. - -Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il -s'était bercé de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il -avait rêvé d'épaulettes d'amiral; plus tard, il s'était contenté de -désirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il -n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs à pêcher à la ligne: -il fallait, comme on voit, qu'il eût passé par tous les désenchantements -du métier. C'était du reste un garçon plus froid que glace, tempérament -nervoso-bilieux qui défiait la fièvre jaune; maigre et sec, ne riant -jamais; il n'en était pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des -écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz. - -«As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci. - ---Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici -à pareille heure? - ---Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi -catégoriquement. - ---Eh bien! non! dit le garde-marine. Après? - ---C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne, et qui peut -mener droit à ta potence. - ---Ah! - ---Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage, -de s'emparer du brick-goélette que tu vois là-bas, d'aller avec faire ta -course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de -las Esmaduras, dont je suis amoureux fou. - ---Tiens! c'est drôle, dit Fernando. - ---Veux-tu me donner un coup de main? - ---Pour la goélette, oui; pour la fillette, non! que diable ferions-nous -d'elle à bord? Ne me parle pas des femmes, j'aime mieux les poissons, -ils sont muets. - ---Je suis amoureux, te dis-je! - ---Tant pis! - ---Et je n'ai combiné toute cette affaire que pour parvenir à la conquête -de Juanita.» - -Fernando haussa les épaules. - -«C'est-à-dire que tu m'abandonnes! - ---Tu m'insultes? - ---Alors, tu consens à tout? - ---Il le faut parbleu bien! - ---Tu es un ami sans pareil!» s'écrie don Graviel enchanté, qui voulut se -jeter au col de Fernando. - -L'autre le repoussa carrément. Quand un Espagnol est flegmatique, il -déconcerterait un Hollandais. - -«As-tu un cigare? demanda le garde-marine. - ---Hélas, non! - ---Eh bien, bonsoir! - ---Ne t'en va pas, reprit vivement Graviel; attends donc, causons un peu -de nos préparatifs. - ---A quoi bon? - ---Plaisante demande! Que diable! il faut un plan. - ---Fais-le tout seul; tu donneras la consigne, j'exécuterai.» - -Là-dessus Fernando retourna se coucher, et s'endormit du sommeil du -juste; quant à don Graviel, il ne put fermer l'oeil. - -G. DE LA LANDELLE. - -(La suite à un prochain numéro.) - - -De la Chasse et du Braconnage. - -Que de choses ont existé autrefois, et ne vivent plus pour ainsi dire -aujourd'hui que dans les souvenirs du l'histoire! Grâce à la mode, qui -les a quelquefois été chercher dans les limbes où elles étaient -ensevelies, et couvertes de son éphémère protection, quelques unes ont -surnagé: d'autres, moins favorisées, ont disparu... sans retour -peut-être. - -Au nombre de ces dernières il nous faut compter la chasse. La véritable -chasse est passée à l'état de mythe; quelques esprits même la regardent -comme un anachronisme au sein de notre société. Enfin le chasseur, comme -une foule d'individualités plus ou moins célèbres, et qui ont eu leur -époque de gloire et d'illustration, le chasseur, lui aussi, a disparu. - -Mais comme au fond rien ne périt dans ce monde, le chasseur a été -remplacé par qui? par le braconnier. - -Le braconnier occupe dans notre hiérarchie sociale une place éminemment -respectable, en effet, il n'a su rien moins qu'élever un délit à l'état -d'industrie, on pourrait même dire de monopole, car, la plupart du -temps, il n'y a de gibier que pour lui. Personne, du reste, ne connaît -mieux que lui, dans un canton, l'existence de tous les terriers, ne sait -mieux reconnaître le passage d'un lièvre; il sait à point nommé où -remise telle compagnie de perdrix. C'est un homme universel; en fait de -topographie, il n'y a pas d'ingénieur du cadastre ou d'arpenteur juré -qui soit capable de lutter avec lui. - -Le soir, vous le voyez dans le cabaret du village, causant de la pluie -et du beau temps, se plaignant de ses fatigues et annonçant à haute voix -qu'il va retourner se reposer à son logis. Mais n'en croyez rien: il -sait que dans une heure la lune va se lever; aussi il arrange son fusil, -fait sa provision et, quelques instants après, vous pouvez le voir se -glisser derrière les habitations; il se dirige vers les bois qui sont à -peu de distance du village, et là il attend, caché dans un fourré, au -bord d'une allée ou d'une petite clairière, que quelque imprudent lapin -vienne y prendre ses ébats et se placer au bout de son fusil. La -proximité de sa proie et la clarté de la lune, qui, dans l'intervalle, -s'est levée, et lui vient en aide, lui permettant d'ajuster avec -certitude. Aussi lui arrive-t-il rarement de manquer son coup; plus d'un -lapin périt ainsi victime du sa jeunesse et de son imprévoyance. - -[Illustration: L'affût.] - -Quand il a effectué sa razzia, le braconnier retourne tranquillement -chez lui pour recommencer le lendemain sur un autre point. Au lever du -jour, le garde du bois, en faisant sa tournée, trouve dans les herbes -des bourres de fusil, des poils, du sang, et sur le sol des traces de -pas empreints sur la rosée. Il surveille, il guette, il rôde pendant -quelques jours, mais il ne peut rien voir, rien entendre. Le braconnier, -plus fin ou mieux instruit, s'est transporte les nuits suivantes sur un -autre point du canton, où il continue tranquillement ses exploits peu -trop bruyants de l'affût, il change d'occupation et va chercher ses -poches et son furet, petit animal du genre belette, et qui est trop -connu pour que nous en fassions la description. C'est la sangsue du -lapin. Comme les terriers n'ont point de secret pour notre industriel -sans patente, il se dirige aussitôt vers celui qui est le plus fourni, -celui qui contient la plus nombreuse portée; il en bouche, avec des -mottes de gazon, toutes les ouvertures, excepté une ou deux qu'il ferme -hermétiquement avec ses poches, après avoir toutefois lancé son furet -dans les galeries souterraines. Le lapin, pour éviter les poursuites de -son ennemi, cherche une issue par une des ouvertures du terrier, mais il -les trouve toutes fermées, toutes, excepté celles qui sont garnies de -poches ou de filets. - -Traqué par le furet, il n'a d'autre ressource que de s'y précipiter et -de tomber ainsi au pouvoir d'un ennemi non moins impitoyable que celui -auquel il vient d'échapper. - -[Chasse au furet et au filet.] - -Quelquefois cependant, après une longue attente, le braconnier ne voit -rien venir; la poche reste béante, le filet vide. Bien plus, il a beau -prêter l'oreille, il n'entend aucun bruit souterrain. Que s'est-il alors -passé? Le furet, infidèle à sa mission, s'est fait braconnier à son tour -et s'est amusé à chasser pour son compte; il a piqué le lapin, a sucé -son sang et ensuite s'est endormi sur sa victime. Il est alors assez -rare qu'il en revienne; ou il est étouffé, ou il est perdu. La chasse au -lièvre, si elle demande un peu plus d'attention, n'est pas plus -difficile. Un braconnier expérimenté doit connaître non-seulement le -nombre des lièvres qui peuvent exister sur un canton, mais encore le -gîte et la tournée de chacun; il sait qu'à tel endroit, à tel moment, il -en est passé un, et qu'il repassera un peu plus tard. C'est à ces places -désignées d'avance qu'il a soin de tendre ses collets: un collet est une -espèce de collier en laiton ou en fil de fer, que souvent, pour mieux -dépister et les lièvres et ceux qui les protègent, on dissimule en -tournant autour une tresse d'herbes; ce collet est attaché à un ou deux -petits morceaux de bois fichés en terre, de manière à rencontrer la tête -du lièvre, qui vient s'y enfoncer et s'y étrangler; si par hasard il -court un peu trop fort à ce moment, ce n'est pas par le cou qu'il se -prend, mais par les pattes, qu'il se casse ou se tord presque toujours -dans les efforts qu'il fait pour se dégager; quelquefois cependant il y -parvient, mais le plus souvent il ne sort de ses liens que pour passer -dans la gibecière du braconnier. - -Presque toutes ces chasses se pratiquent isolément; il en est d'autres, -comme celle des perdrix, qui demandent le secours de l'association; -quant à celles-ci, elles ont, outre l'attrait, commun du reste à toutes -les autres, du fruit défendu, l'avantage de ne pouvoir se faire avec -succès qu'avant l'ouverture légale de la chasse. Plusieurs braconniers, -parfaitement instruits de l'existence de toutes les compagnies qui -peuvent se trouver sur un territoire, du lieu où elles remisent -d'habitude, du nombre de têtes qui les composent, se mettent en campagne -la nuit, munis d'énormes filets ou panneaux que, dans leur langue, ils -ont insolemment nommés le drap mortuaire; ils se placent d'abord contre -le vent, et dans l'endroit qui leur semble le plus propice; ils tendent -leurs filets à l'aide de longues perches, à l'une desquelles est -attachée une corde tenue par un des chasseurs. Cette opération terminée, -les rabatteurs tournent la compagnie et la font lever. Ordinairement, -les malheureuses bêtes, ainsi troublées, effarouchées, effrayées par le -bruit qu'elles entendent derrière elles, n'ont d'autre ressource que de -fuir du côté opposé au bruit; elles vont alors se précipiter dans les -panneaux; tout aussitôt le braconnier aux aguets tire la corde qui -entraîne les perches oui soutenaient les filets; le drap mortuaire tombe -et ensevelit sous ses replis une compagnie tout entière de perdrix qu'on -n'a plus qu'à ramasser avec la main. - -[Illustration: Le drap mortuaire.] - -Quand une compagnie est détruite, on passe à une autre, et on enlève -ainsi tout le gibier que peut contenir un canton. Il n'est pas rare de -voir plusieurs centaines de perdrix être le fruit ou le butin d'une -seule de ces expéditions nocturnes. - -Quelquefois on varie ses plaisirs, et pour être plus sûr du succès, pour -endormir au besoin la vigilance des perdrix, tromper cet instinct de la -conservation qui est naturel à tous les animaux, les braconniers ont -avec eux une _chanterelle_ ou perdrix _qui rappelle_, et sert ainsi, -soit à attirer les perdrix, soit à les réunir de nouveau, lorsque -quelque coup manqué les a dispersées. - -Au moyen des procédés mis en usage par les braconniers, il n'est pas -difficile de dépeupler un canton en fort peu de temps; du moins ce qui -reste à glaner après le passage de ces chasseurs sans port d'armes est -bien peu de chose. Nous avions donc raison de dire, en commençant, que -la chasse n'existait plus; le braconnage l'a détruite et remplacée; d'un -amusement, il a fait un délit. Il n'y a plus de chasseurs, il n'y a plus -que des braconniers. - -Comme tout se perfectionne, on ne se contente plus de braconner -isolément; il s'est formé dernièrement des sociétés qui ont leur siège à -Paris, et qui exploitent à tour de rôle, soit par leurs propres membres, -soit par des affidés, tous les départements voisins de la capitale. Ces -sociétés, comme on le voit, fonctionnent en grand, et un jour viendra -peut-être où elles se mettront en actions. - -La Chambre des Députés s'occupe actuellement de discuter une loi qui, -tout en ayant pour but de régler l'exercice de la chasse, a surtout la -prétention de mettre pour l'avenir un terme au braconnage. Nous estimons -trop nos législateurs pour médire de leur capacité ou même de leurs -bonnes intentions mais nous pouvons assurer d'avance que la loi qu'ils -vont incessamment voter n'aboutira pas à grand'chose. On a cru trouver -un remède en élevant le prix des ports d'armes, mais on n'a sans doute -pas réfléchi que les braconniers, qui ne demandent pas de permis de port -d'armes quand ils coûtent quinze francs, sauront bien s'en passer quand -le prix en sera porté à vingt-cinq. - -[Illustration: Lièvre pris au collet.] - -Enfin, en terminant, nous prendrons la liberté grande de donner à nos -honorables législateurs un petit conseil que nous ne croyons pas -entièrement dépourvu d'utilité: la loi qu'ils projettent n'aura un but -réel que lorsque ses dispositions autoriseront tout gendarme, tout garde -champêtre et tout autre agent de l'autorité publique à saisir, partout -où ils se trouveront, les filets, panneaux et autres engins destinés à -la destruction du gibier. - -Une semblable autorisation, comme sanction de la loi future, n'aurait -rien d'exorbitant et trouverait, du reste, des précédents dans notre -législation. On permet aux commis des contributions indirectes d'exercer -le débitant de liquides, de pénétrer chez lui, de fouiller jusque dans -son lit, à toute heure du jour et de la nuit; pour protéger quelquefois -l'indolence d'un fabricant contre le stimulant de la concurrence -étrangère, on autorise les préposés des douanes à rechercher et à saisir -des cotons, des mousselines, d'autres produits qui se trouvent dans les -magasins d'un marchand; et on refuserait à un agent de l'autorité -publique le droit de saisir des instruments qui ne sont en la possession -de leur propriétaire que dans le but de violer la loi ou d'empêcher son -exécution! Il est évident qu'une loi qui concéderait de pareils pouvoirs -ne pourrait être taxée d'illogisme ou d'arbitraire. En votant une loi, -le premier devoir du législateur est d'en assurer l'exécution, et de se -ressouvenir qu'il y a quelque chose de pire qu'une mauvaise loi, c'est -celle qui n'a pas de sanction pénale et qu'on peut violer impunément. - -[Illustration: La chanterelle.] - -Bibliographie. - -[Illustration.] - -_Abrégé de l'Histoire de Suède_; par M. L. Lemoine, chevalier de l'ordre -de l'Étoile-Polaire, ancien instituteur de S. A. R. le prince Oscar, -prince royal de Suède et de Norwége. 2 vol. in-8°.--Paris, 1844. _Arthus -Bertrand_. 14 fr. - -_Histoire des États Européens depuis le Congrès de Vienne_; par le -vicomte de BEAUMONT-VASSY. Tome II: Suède et Norwége, Danemark, Prusse. -1 vol. in-8°, 1844.--Amyot. 7 fr. 50 c. - -La maladie grave dont vient d'être atteint, à l'âge de quatre-vingts -ans, le roi de Suède et de Norwége actuel, Charles XIV, donne un intérêt -d'actualité à ces deux ouvrages, qui n'avaient cependant été ni écrits -ni publics dans la prévision d'un semblable événement. Au moment où le -prince Oscar va, selon toute probabilité, être appelé à succéder à son -illustre père, l'ex-général républicain français Bernadotte, on sera -plus que jamais curieux de connaître l'histoire passée et la condition -présentes de ces deux royaumes, séparés pendant tant d'années, et réunis -aujourd'hui sous le même sceptre. - -M. L. Lemoine appartient à l'ancienne école historique. Ce n'est pas -l'histoire de la Suède qu'il écrit, encore moins celle du peuple -suédois, mais l'histoire de ses amis, des diverses familles qui ont -règné sur cette province de la Scandinavie. De la nation proprement -dite, de ses moeurs, de ses lois, de ses coutumes, de ses ressources, de -sa littérature, de sa civilisation, il ne s'en occupe jamais. Pour lui -l'histoire se compose uniquement d'avènements et de morts de souverains, -de changements de dynasties, de guerres, de négociations et de traités -de paix. A peine même si, dans son premier volume, il nous donne un -court précis de la mythologie Scandinave. Mieux que personne cependant, -M. Lemoine aurait pu nous faire connaître la Suède et ses habitants, car -il a été pendant plusieurs années l'instituteur du prince Oscar, -héritier présomptif du roi régnant. Pourquoi s'est-il borné à -enregistrer des dates ou à raconter des faits sans en tirer jamais les -conséquences?--Quoi qu'il en soit, son ouvrage, estimable à divers -titres, peut être, sinon fort agréable à lire, du moins utile à -consulter. On y trouvera un résumé correctement écrit de tous les -événements importants qui ont eu lieu en Suède sous les dynasties de -Forniother, Vugve ou Odin, Hvar et Sigurd ou Ivar et Lodbrok, Stenkil, -Sverker et Erik le Saint, des Folkungars ou Folkungiens, de l'union des -Calmas, de Vasa, Deux-Ponts, Hesse-Cassel, Holstein-Gottorp et -Ponte-Corvo. - -M. le vicomte de Beaumont-Vassy mériterait peut-être les mêmes -reproches. Son second volume de _l'Histoire des États Européens depuis -le Congrès de Vienne_, qui renferme et Suède et la Norwége, le Danemark -et la Prusse, nous semble inférieur au premier, consacré exclusivement à -la Belgique et à la Hollande. Comme M. Lemoine, M. le vicomte de -Beaumont-Vassy s'occupe un peu trop des faits. L'histoire contemporaine, -plus encore que celle des siècles passés, a besoin d'explications et de -commentaires. Pour l'écrire comme elle doit être écrite, il ne suffit -pas de la bien connaître, il faut la comprendre. Si nous ne nous -trompons, M. Je vicomte de Beaumont-Vassy s'est un peu trop hâté de -publier ce second volume. Espérons que les tomes III et IV, qui doivent -paraître prochainement, et qui auront pour titre: la _Grande-Bretagne_, -seront plus dignes du beau sujet que leur auteur a eu l'heureuse idée de -traiter. - -Le nouveau volume de M. de Beaumont-Vassy ne supporterait pas plus -l'analyse que l'abrégé de M. Lemoine: son titre seul indique -suffisamment ce qu'il contient, c'est-à-dire l'histoire politique de la -Suède et de la Norwége, du Danemark et de la Prusse, depuis le congrès -de Vienne jusqu'à l'année 1844. - -Oeuvres complètes de J. Racine, avec les notes de tous les -commentateurs; cinquième édition, publiée par L. Aimé Martin. Tome -1er.--Paris, 1844. Chez _Lefevre_ et chez _Furne_, libraires, in-8. - -Voici un des plus beaux livres qu'on ait publiés depuis longtemps. Un -des doyens de la librairie, qui a voué sa carrière entière à l'élégante -et soigneuse reproduction de nos classiques, et un de ses ardents et -ingénieux confrères, qui a su ouvrir, à l'aide de la gravure, une voie -toute nouvelle à la librairie française, se sont réunis pour élever à -Racine un véritable monument typographique. Chacun d'eux aura rivalisé -d'efforts et de soins avec son coassocié pour faire atteindre la -perfection à la partie de l'oeuvre artistique et matérielle dont il -s'est trouvé chargé. Aussi, nous le répétons, nous ne croyons pas que -jamais vignettes aussi admirablement gravées aient été jointes à un plus -magnifique papier, imprimé de plus beaux caractères. - -M. Aimé Martin, dont on réimprimait le _Variorum_, a voulu lutter -d'efforts et de soins avec ses éditeurs. Il annonce, dans sa préface, -que vingt ans d'une vie toute consacrée à l'étude ont nécessairement -profité à son commentaire, et que parmi les améliorations qu'on y -remarquera se trouvèrent plusieurs notes rectifiés;--un grand nombre de -notes nouvelles;--le nom des acteurs qui ont joué d'original les pièces -de Racine:--la musique des choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, celle des -hymnes, des cantiques, etc., telles qu'elles furent chantées devant -Louis XIV; les essais inédits de Racine sur les odes de Pindare et sur -les premiers livres de l'Odyssée;--une révision complète du -texte;--enfin, un dictionnaire critique des locutions et des tours -nouveaux créés par Racine. - -Ce programme sera accompli avec soin, nous n'en doutons pas. - -Le critique, le philologue, l'annotateur historique ne négligera aucune -recherche pour que le travail qu'il a publié pour la première fois il y -a vingt-quatre ans soit purgé des erreurs qui avaient pu s'y glisser, et -pour que ses notes nouvelles soient toutes également irréprochables. -Nous l'engageons, pour toute la partie historique, à recourir aux -autorités contemporaines, à ne pas citer sur la foi d'un tiers, et à ne -pas s'exposer ainsi à des inexactitudes qui ont quelquefois pris -naissance dans une faute d'impression commise il y a cent soixante ans. - -Ces réflexions sont suggérées, ces conseils nous sont dictés par la -partie nouvelle du travail de M. Aimé Martin, qui se trouve dans le tome -premier, le seul qui ait encore paru. Ce volume ne renferme que trois -pièces: _la Thébaïde, Alexandre et Andromaque_. - -Les archives de la Comédie-Française auraient fourni à M. Aimé Martin la -date de la première représentation de la première pièce de Racine, _la -Thébaïde_, que ne donne nul éditeur, et que M. Aimé Martin laisse -également ignorer à ses lecteurs. Il dit bien, comme ses devanciers, -qu'elle est de 1664; mais, en mettant à profit les notes historiques de -la Comédie, il aurait été à même d'ajouter qu'elle fut jouée pour la -première fois le 20 juin, qu'elle n'obtint que quatorze représentations -peu productives à la ville; que Molière, par intérêt pour le jeune -auteur qu'il protégeait et à qui il avait même indiqué ce sujet, en lui -donnant ou en lui avançant cent louis (1,100 livres alors), la -représenta sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, devant Louis XlV -et le légat, et au château de Villers-Cotterêts, devant Monsieur, et -qu'enfin Racine toucha comme auteur deux parts d'acteur, ce qui ne lui -valut que 6 livres pour la quatrième représentation où sa pièce, jouée -seule, ne produisit que 150 livres de recette.--Les mêmes archives -auraient encore empêché M Aimé Martin d'imprimer que le rôle d'Hemon fut -créé par _Hébert_. C'était _Hubert_ qu'il fallait dire. - -Pour _Alexandre_, il eût, par le même moyen, évité des erreurs toutes -semblables. C'est encore par cet _Hubert_, qui excellait en même temps -dans les travestissements en femme et qui créa les rôles de madame -Peruelle, madame Jourdain, Belise et la comtesse d'Escarbaguas; c'est -encore par cet Hubert, et non, connue l'imprime l'éditeur, par un -_Imbert_, qui n'a jamais figuré dans la troupe de Molière, que fut créé -le rôle de Tavile.--Quant à la date de la première apparition de cette -tragédie et à la simultanéité des représentations qu'en donnèrent la -troupe du Palais-Royal et celle de l'hôtel de Bourgogne, l'éditeur -commet encore plusieurs erreurs et confusions, dont il se fût aperçu -comme nous en puisant à cette même source, la seule à laquelle on se -doive fier. L. Racine avait dit que l'_Alexandre_ fut joué par la troupe -de Molière, et que son père donna ensuite cette même pièce aux comédiens -de l'hôtel de Bourgogne. M. Aime Martin se livre à des raisonnements et -à une interprétation peu exacte d'un passage du gazetier Robinet, pour -chercher à prouver que Louis Racine à tort. En cherchant là où nous lui -disons, il aurait vu que l'assertion du fils de son auteur était -parfaitement fondée, et il n'aurait point imprimé que cette pièce fut -jouée, pour la première fois, le même jour, 15 décembre 1665, au -Palais-Royal et à l'hôtel de Bourgogne. Cette date du 15 décembre est -purement d'imagination. C'est le 4 décembre qu'_Alexandre_ fut -représenté, pour la première fois, sur le théâtre de Molière, le -registre de sa troupe en fait foi; ce n'est que le 18 qu'il fut donné à -l'hôtel de Bourgogne. Voici la mention qu'on lit, à la date du vendredi -18 décembre, jour de la sixième représentation, sur ce registre, tenu -par La Grange: «Ce même jour, la troupe fut surprise que la même pièce -d'_Alexandre_ fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la -chose s'était faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas -devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que -d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites -parts d'auteur furent partagées, et chacun des douze acteurs eut pour sa -part 17 livres.» - -Après quoi on ne donna plus que trois fois la pièce au Palais-Royal. -Tout ceci, on le voit, offrait de l'intérêt et mettait à l'abri -d'erreurs dont on ne saurait toujours se préserver en histoire -littéraire, quant on procède par des conjectures, même en apparence -logiques. - -A l'aide de trois cartons, M. Aimé Martin pourra faire disparaître ces -erreurs, qui dépareraient le beau travail qu'on est en droit d'attendre -de lui. Nous l'engageons en même temps à uniformiser les appellations -dont il se sert pour dénommer les actrices Il dit: _Mademoiselle_ Du -Parc et _madame_ Molière, _mademoiselle_ De Brie et _madame_ d'Ennehaut. -Il faut être conséquent. Ces quatre actrices étaient aussi bien mariées -les unes que les autres, et il doit à son choix les appeler, mais l'une -comme l'autre, _madame_, comme on le ferait aujourd'hui, ou -_mademoiselle_, comme on le faisait alors pour toutes les femmes dont -les maris n'étaient pas nobles. Molière dit, en parlant de sa femme, -dans l'Impromptu de Versailles: «mademoiselle Molière.» Que M. Aimé -Martin prenne donc le même parti que Molière. - -Tout ceci, on le voit, est facilement remédiable, et nous ne l'avons -signalé que parce que nous trouvions là en même temps l'occasion de -fournir à l'auteur du travail annoncé une indication qui peut lui être -utile. Nous aussi nous avons voulu, ouvrier indigne, apporter notre -pierre au beau monument qu'il promet d'élever. - -T. - -_La Kabbale_, ou la Philosophie religieuse de Hébreux; par A. FRANCK. -1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12. - -«Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de -Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au -ton majestueux de la poésie religieuse; qui a pris naissance sur la même -terre, et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui, -pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que -l'hypothèse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le -désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est -développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère; voilà ce que -l'on trouve, après les avoir épurés de toute alliage, dans les monuments -originaux et dans les anciens débris de la Kabbale.» C'est ainsi que M. -Franck caractérise, au début de son ouvrage, la doctrine dont il s'est -fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent -assez de quel intérêt doit être pour l'histoire de la philosophie -l'étude de cette doctrine. Et pourtant, malgré de nombreux et importants -travaux, cette page curieuse était encore à écrire dans l'histoire de la -pensée philosophique. Les principaux éléments de la Kabbale étaient, à -la vérité, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et -quelle méthode s'appuyait cette mystérieuse doctrine, qui enseignait -l'émanation perpétuelle et infinie de la Divinité dans tout l'être du -monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une -exposition régulière et complète du système kabbalistique, de la fonder -sur une étude sérieuse des monuments les plus authentiques, et de -l'éclairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque -ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'école -d'Alexandrie, celle du christianisme, etc. - -M Cousin, présentant le livre du M. Franck à l'Académie des Sciences -morales et politiques, disait: «C'est un travail entièrement nouveau. II -n'existe en Europe aucun ouvrage sur la Kabbale qui soit digne de faire -autorité en France; on n'avait rien écrit jusqu'alors sur cette -mystérieuse philosophie. L'un des premiers historiens de la philosophie, -Tennemann, faute de connaître les langues hébraïques et syriaques, a été -obligé de s'en rapporter à des renseignements quelque peu infidèles M. -Franck, qui est israélite, et à qui ces deux langues sont parfaitement -familières, a pu étudier dans ces sources le système métaphysique -désigné sous le nom de Kabbale...» - -L'ouvrage le plus important qui ait été écrit sur la Kabbale, avant -celui de M. Franck, la _Cabala denudata_ du baron de Rosenroth, était -une oeuvre respectable par les travaux et les fatigues qu'elle avait -coûtées, utile par les renseignements qu'elle présente, mais bien -imparfaite encore. L'auteur se bornait à établir les principes de la -doctrine; mais la Kabbale et ses livres ayant été, jusqu'à nos jours, -chargés de commentaires, et d'amplifications souvent confondus avec des -doctrines étrangères, et enfin faussement interprétés par les dystiques -religieux, il y avait à faire un travail d'éclaircissement que la -critique encore n'avait point entrepris. On chercherait vainement dans -les historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann et les autres, des -données plus exactes et plus complètes que celles du baron Rosenroth. - -Il faut donc reconnaître que, sur ce point obscur et intéressant de -_l'histoire de la pensée philosophique_, il existait une grande lacune, -et nous devons remercier M. Franck de l'avoir si bien comblée. Cette -sûreté de méthode et de critique, cette clarté et cette régularité -d'exposition qu'on chercherait en vain dans tous les travaux qu'a déjà -suscités la Kabbale, se rencontrent ici au plus haut degré. M. Franck a -puisé aux sources les plus pures, et il examine en détail les deux -livres, qui sont les monuments les plus authentiques de la Kabbale, -c'est-à-dire le Sepher ietzirah (livre de la Genèse) et le Zohar la -lumière. Après avoir discuté l'authenticité de ces livres, l'auteur nous -en donne de longues et lumineuses analyses, et, par là, nous fait -connaître la doctrine kabbalistique dans tout ce qu'elle a d'essentiel -et d'original.--Telles sont les parties les plus importantes du travail -de M. Franck. Mais le savant historien ne s'est pas borné là: à ces deux -premières parties, il en a ajouté une troisième sur l'origine et -l'influence de la Kabbale aux diverses époques qu'elle a traversées. -Nous y trouvons cette doctrine comparée successivement aux systèmes -antérieurs et contemporains qui ont avec elle quelques points communs; -d'abord la religion des Chaldéens et des Perses, puis la philosophie de -Platon, celle des alexandrins, et enfin les doctrines religieuses du -christianisme. - -«Donc d'un esprit éminemment critique, d'une grande intelligence dans -les matières de philosophie, M. Franck a pu discuter l'authenticité des -pages qu'il déchiffrât, rechercher l'origine des opinions dont il s'est -fait l'interprète, et en apprécier la valeur philosophique.» Nous -n'ajouterons rien à cet éloge que M. Cousin a donné à l'auteur du livre -sur la Kabbale. M. Franck ne pouvait en espérer un qui fût plus flatteur -pour son livre et pour lui. - -L'Académie des Sciences morales et politiques avait entendu déjà, sous -la forme de mémoire, les deux premières parties du travail de M. Franck. -Elle avait donc pu apprécier par elle-même la valeur et la science de -l'auteur; et, lorsqu'une place s'est trouvée vacante dans son sein, elle -a fait un acte de justice en y appelant M Franck, dont la réputation de -savant est déjà populaire, et dont le nom va s'attacher à l'importante -publication de l'Histoire des Sciences philosophiques. - -O. G. - -_Les Duranti_ par M. LEROYER DE CHANTEPIE. 2 vol. in-8. - -_Hippolyte Souverain_, éditeur, rue des Beaux-Arts, 5. - -Le titre de ces volumes n'indique pas ce qu'ils contiennent. _Les -Duranti_ sont un petit roman qui n'occupe que la moitié du tome premier. -Cinq autres nouvelles complètent les deux volumes; en voici les titres: -_Zinetta, Karl Sand, les Deux Soeurs, Leona, Rose et Gatien_. On ne sait -pas le motif qui a pu engager l'auteur à dissimuler la variété de cette -publication, à moins qu'il n'attache à ce titre de Duranti une valeur -commerciale supérieure à celle des titres que nous venons de citer. -C'est un calcul bien profond; nous avons aujourd'hui des libraires qui -feraient des hommes d'état incomparables. Il serait à souhaiter que -toute cette habileté ne se dépensât point uniquement à composer deux -volumes de romans variés, n'ayant aucun rapport entre eux, sous un titre -aussi piquant que _Les Duranti_. Un peu de cette habileté ménagée pour -la surveillance de leurs épreuves et la correction des bévues -grammaticales des imprimeurs au rabais qui fabriquent des livres aux -environs de Paris, serait un service à rendre aux auteurs et au public, -même à ce public peu grammairien qui s'abonne aux cabinets de lecture. -L'auteur des deux volumes que nous annonçons ne peut être rendu -responsable des fautes qui déparent son ouvrage. Ce n'est pas lui, -assurément, qui écrit _tant qu'à_, au lieu de _quant à_. Son style est -correct et annonce un écrivain qui sait sa langue, comme ses nouvelles -attestent en lui de l'invention, de l'esprit, et tout ce qui donne de -l'intérêt à ce genre de composition, si abondant et à la fois si stérile -dans le temps présent. - -O. - -_Le Journal des Économistes_, revue mensuelle de l'économie publique des -questions agricoles, manufacturières et commerciales. 3e année, n. -I.--Paris, décembre 1843. _Guillemin_, 30 fr. par un. - -_Le Journal des Économistes_ commence sa troisième année avec le mois de -décembre 1843. Le nouveau recueil mensuel a tenu les promesses, de -l'introduction de son premier numéro. Il s'est mêlé à toutes les -discussions des questions agricoles, manufacturières et commerciales qui -ont agité le pays et les chambres; il a pris un rang distingué dans la -presse parisienne. Le numéro de décembre, 1er de la 3e année, contenant -outre une introduction, un bulletin économique, un bulletin -bibliographique, et une revue des travaux de l'Académie des Sciences -morales et politiques, les articles suivants. _Formation d'un projet de -loi relatif aux brevets d'invention, par M. Renouard.............. - - [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 8 - lignes, est tellement endommagé dans le document qui nous a été - fourni, qu'il est impossible à déchiffrer.] - -Mode. - -[Illustration.] - -Le grand costume de cour n'est plus en usage en France; cependant, il en -reste encore quelques souvenirs dans la toilette de présentation. Ainsi -la robe ouverte à demi-queue arrondie n'est qu'un diminutif de la grande -robe traînante. - -Nous avons reproduit ici la toilette d'une jeune femme présentée aux -dernières réceptions du jour de l'an. - -Le costume de bal pour les hommes est un uniforme de fantaisie, collet, -parements brodés, etc. Malheureusement, le deuil de la cour est venu -interrompre pour peu de jours les fêtes du château, et nous n'avons eu -que les bals particuliers pour centre d'observation. - -Parmi les plus belles et les plus gracieuses parures, citons-en -quelques-unes d'une fraîcheur et d'une recherche exquise: - ---Robe de satin rose entourée d'un bouillonné de gaze rose continué -autour du revers du corsage; petit bord en velours épinglé rose avec une -seule plume tombant derrière la tête. - ---Robe de velours royal bleu de ciel, ouverte des côtés avec des chefs -d'argent d'une grande berthe de dentelle d'argent. - ---Robe de damas rose couverte de deux volants de guipure posés à plat; -petit turban en velours vert couvert de pierreries. - ---Robe de tulle blanc à trois jupes, la dernière ouverte devant, à -quatre ouvertures attachées par des bouquets, au nombre de cinq; -demi-couronne de fleurs posées de côté sur la natte; cheveux en bandeaux -ondés. - ---Robe de satin blanc ouverte tout autour en cinq morceaux attachés -chacun par trois petits noeuds-choux en rubans; «dessous en pékin rose; -coiffure en dentelle et fleurs. - ---Robe de satin rose ornée d'une passementerie d'argent; un dessus en -crêpe rose forme tunique entouré de biais de crêpe lisse, au bord -desquels règne un petit chef d'argent; coiffure et feuillage d'argent. - - -Caricature sur le Boeuf-Gras, par Bertal. - -[Illustration.] - -_L'Illustration_ est parvenue à se procurer une vue des ateliers Cornet. -Cette maison, seule approuvée par l'Académie de Poissy, se charge -d'engraisser au plus juste prix tous ceux qui voudront l'honorer de leur -pratique, et s'engage à préparer au concours annuel les boeufs qui -désireront figurer à la solennité des jours gras.--La méthode est aussi -sûre que facile, comme on peut le voir dans ce tableau. Un des cornets -vous représente le boeuf de 1843 déjà près d'éclore; le boeuf de 1846 -est moins avancé que celui-ci, il l'est plus que son frère de 1847. -Celui de 1844 vient d'être reçu dans les bras de ses bienfaiteurs. - - -Correspondance.. - -_A M. L., à Paris._--L'idée est excellente et rentre parfaitement dans le -plan de _l'Illustration_. Nous y viendrons après les deux expositions. - -_A M. O., à Orléans_.--La variété vaut mieux; elle répond à la variété -des goûts et des esprits. Il y a des gens singuliers qui n'aiment que la -guitare; les véritables amateurs profèrent les concerts du -Conservatoire. - -_A M. F. D., à Rouen._--Vous êtes le contraire de M. O.; mettez, si vous -voulez, une grosse-caisse à la place de la guitare et arrangez la -réponse à votre usage. - -_A M. H., à Bruxelles._--Cela va sans dire. - -_A M. D., à Paris._--Voyez plus bas la solution. - -_A M. B., à Paris._--Faites vous-même le calcul en divisant par 52. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: - -L'adresse de janvier 1844 a fait donner à cinq députés marquant leur -démission. - -[Illustrations: Nouveaux rébus I, II et III.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0051, 17 Février -1844, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0051, 17 FEVRIER 1844 *** - -***** This file should be named 43239-8.txt or 43239-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/2/3/43239/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
