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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: July 17, 2013 [EBook #43239]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0051, 17 FEVRIER 1844 ***
-
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-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
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-L'ILLUSTRATION,
-JOURNAL UNIVERSEL.
-
-[Illustration.]
-
- Nº 51. Vol. II.--SAMEDI 17 FÉVRIER 1844.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
- Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
- Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr, 75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'Étranger.- --- 10 -- 20 -- 40
-
-
-Sommaire.
-
-Bernadotte, 1764-1844. Notice biographique. _Portraits de Bernadotte et
-du prince Oscar_.--Histoire de la Semaine.--Courrier de Paris.
-_Costumes, types et scènes de carnaval, sept dessins par
-Gavarni_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Chronique
-musicale.--Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les Mystères de Paris.
-_Portrait de M. Eugène Sue; costumes de Fleur-de-Marie, de Rodolphe, de
-Rigolette, du Maître-d'École, du Chourineur et de Ferrand Frédéric
-Lemaître; la rue des pères; la Maison Pipelet; le Pont d'Azatères; la
-Patte-d'Oie_.--Académie des Sciences. Compte rendu des second et
-troisième trimestre de 1843. (Fin.)--Don Graviel l'alférez. Fantaisie
-maritime par M. G. de la Landelle. _Une Gravure_.--De la Chasse et du
-Braconnage. _Cinq Gravures_.--Annonces.--Modes. _Costumes de
-Cour_.--Caricature. _La Fabrique Cornet_.--Correspondance.--Échecs.
-Solution du problème Nº 7.--Trois Rébus.
-
-
-Bernadotte, 1764-1844.
-
-NOTICE BIOGRAPHIQUE.
-
-Bernadotte (Charles-Jean), aujourd'hui roi de Suède et de Norwége sous
-le nom de Charles XIV, naquit à Pau dans le Béarn, le 26 janvier 1764,
-d'une famille honorable de la bourgeoisie de cette ville. Son père
-exerçait la profession d'avocat. A peine âgé du dix-sept ans, se sentant
-peu de goût pour le barreau, blessé d'ailleurs des préférences marquées
-que ses parents témoignaient à son frère aîné, il s'engagea
-volontairement en qualité de soldat dans le régiment Royal-Marine, et il
-se rendit à l'instant même à Marseille, où il s'embarqua pour la Corse.
-
-[Illustration: Bernadotte, roi de Suède et de Norwége.]
-
-Quand la Révolution française éclata, Bernadotte n'était encore que
-sergent-major. Le 7 février 1790, il obtint le grade d'adjudant. Son
-régiment se trouvait alors à Marseille, où le contre-coup des grands
-événements de Paris commençait à se faire sentir. Un jour le peuple se
-révolta au nom de la liberté; le colonel de Royal-Marine veut réprimer
-l'insurrection par la force. Repoussé avec perte, il va payer de sa vie
-son imprudente audace, quand deux jeunes gens, s'élançant devant lui,
-lui font un rempart de leur corps et calment la foule exaspérée. Ces
-deux jeunes gens étaient Bernadotte et Barbaroux. Ils s'embrassèrent
-avec effusion sur le perron même de l'Hôtel-de-Ville, en se jurant une
-amitié éternelle; mais ils ne devaient plus se revoir.
-
-Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la
-Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous
-le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa
-faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa
-l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26
-mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le
-força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de
-brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part
-active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords
-du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à
-la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes
-dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous
-ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas
-à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18
-avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La
-République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui
-vous obéissent.»
-
-Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de
-conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse;
-c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte.
-Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète
-antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier
-général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air
-d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la
-République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que
-c'était une tête française sur le coeur d'un humain. Les _messieurs de
-l'armée_ d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les
-_sans-culottes_ de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre
-l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des
-sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger.
-Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio,
-Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de
-la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les
-drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le
-coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en
-chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez
-dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la
-République, incapable par principes comme par caractère de capituler
-avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.»
-
-Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris,
-Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18
-fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en
-Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit
-des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en
-chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il
-retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître.
-En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la
-moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France
-avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante,
-s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée
-d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par
-intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il
-reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne.
-
-Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut
-installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il
-engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait
-choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois
-célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la
-France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau
-tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire
-le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien
-affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le
-but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait
-forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour
-l'ambition du futur empereur des Français.
-
-[Illustration: Oscar, prince royal de Suède.]
-
-Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à
-Paris, y épousa la belle-soeur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary,
-fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de
-cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années
-auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans
-emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée,
-il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,»
-lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général
-Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine
-de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car,
-si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être
-simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm.
-
-La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la
-guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres
-français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant
-en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf.
-Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue
-ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand
-la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les
-directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier,
-Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la
-guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il
-s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux
-mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les
-républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de
-constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de
-reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait
-remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois
-directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen
-général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est
-acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit
-Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission
-que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son
-traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.»
-
-Un mois après la _démission_ de Bernadotte, la révolution du 18 brumaire
-était accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifesté l'intention de
-défendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait
-quelques républicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul.
-D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'État, et se chargea
-de pacifier l'Ouest, et d'empêcher les Anglais de débarquer à Quiberon;
-mais il n'était pas franchement rallié au nouveau pouvoir. «Des
-documents _importants_ que j'ai eus sous les yeux, dit _l'homme de
-rien_(l), et qui seront un jour publiés dans un beau livre, me
-permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a
-conspiré pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est
-efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution
-Moreau, toujours indécis, toujours faible, toujours mécontent, et par
-conséquent toujours compromis. Une fouis même, à un bal chez Moreau, à
-la suite d'une longue conversation inutile, il s'écria; «Vous n'osez
-prendre la cause de la liberté, eh bien! Bonaparte se jouera de la
-liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez
-enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Bernadotte était bon
-prophète; quelques mois après, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se
-tirait d'affaires, il devenait maréchal, prince suédois, et, onze ans
-plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la même bannière, aux
-conférences de Trachenberg.»
-
- Note 1: _Galerie des Contemporains illustres_, par un Homme de
- Rien, Tome III.
-
-Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre
-le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais,
-désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du
-maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie
-militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice
-doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous
-contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux
-Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo
-après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur
-d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année,
-il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il
-triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de
-Prusse.--La _Biographie des Contemporains_ l'accuse d'avoir _lâchement_
-abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il
-répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont
-il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville
-d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg.
-De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près
-de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur
-et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à
-Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux
-colonnes russes à Spandau.
-
-A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le
-gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un
-de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera
-jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre,
-sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure,
-inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout
-aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général
-français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le
-prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs
-semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à
-la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale,
-voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois
-déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de
-Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle,
-le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma,
-mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite
-antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier
-le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire
-dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain.
-
-Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6
-juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille
-de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable;
-selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous
-prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni
-l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire,
-contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière
-au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette
-inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles:
-«Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les
-troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de
-ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte
-éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le
-conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les
-Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce
-nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre,
-Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux
-officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la
-voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18
-août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII.
-
-Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec
-reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant
-plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus.
-Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir
-l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je
-ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse,
-l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière
-entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse.
-«Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées
-s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de
-ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de
-trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de
-cette somme.
-
-Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à
-Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami
-le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de
-Suède:
-
-«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous
-avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous
-avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des
-grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis
-la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a
-montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en
-acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse
-banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre
-femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer
-le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti
-plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était
-accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est
-aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort.
-Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son
-aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et
-sa vanité...
-
-«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu
-le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon
-Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la
-puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur
-Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des
-ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites
-passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir
-recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en
-conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies,
-qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore
-insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses soeurs en divorçant
-d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait
-qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs
-deux maisons! Bernadotte! sa maison!...
-
-«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa
-propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du
-monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi
-dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il
-s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est
-désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas
-rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.»
-
-A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de
-Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde,
-et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle
-patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de
-France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation
-de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant
-à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine
-morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la
-Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur
-exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur
-laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on
-ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec
-les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la
-bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg,
-l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au
-Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les
-bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il
-le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à
-Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à
-regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets
-l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent
-en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à
-laquelle fut-il le plus sensible?
-
-Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de
-résumer les conséquences coûta cher au coeur de Charles-Jean, dit
-l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'_Abrégé de l'histoire de
-Suède_ qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne
-pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes
-contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme
-entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et
-l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui
-causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit
-implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que
-de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir
-cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si
-pénible à prendre?
-
-Lorsque le prince royal apprit la nouvelle du débarquement de Napoléon à
-Cannes, il dit à son fils, en présence de son instituteur: «Vois, Oscar,
-ce que c'est que la gloire militaire! aussi, depuis César, c'est le plus
-grand homme qui ait paru sur la terre!...» Du reste, pendant les
-Cent-Jours, Bernadotte, occupé à réunir solidement la Norwége à la
-Suède, jusqu'alors séparées, refusa de se mêler en rien des affaires
-intérieures de la France. «Faire la guerre à une nation contre laquelle
-nous n'avons maintenant aucuns griefs, écrivait, au représentant de la
-Suède au congrès de Vienne, le comte de Lowenhelm, ne serait-ce pas
-s'interdire les avantages d'un système que nous prescrivent à la fois
-notre position géographique, nos relations commerciales et notre
-organisation politique? Il ne s'agit que de replacer les choses dans leur
-état primitif, en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre
-entre la France et la Suède, et mis fin à la coalition.»
-
-Le 5 février 1818 mourut le roi Charles XIII, et Bernadotte fut proclamé
-sans opposition roi de Suède et de Norwége, sous le nom de Charles XIV
-Jean. Il signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance et de
-garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner roi le 11
-mai à Stockholm et le 7 septembre à Drontheim. «Au sacre célébré à
-Stockholm, dit M. Lemoine, on eut lieu de remarquer une particularité
-ingénieuse et touchante. A chacun des degrés qui conduisaient à un trône
-fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage et le
-serment des États et des fonctionnaires publics, on lisait sur des
-écussons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient
-indiquer que c'étaient là les titres de sa grandeur et comme les degrés
-qui l'avaient conduit au trône.» Malgré l'origine populaire de son
-autorité, tous les souverains de droit divin s'empressèrent de lui
-adresser leurs compliments de félicitations sur son avènement au trône.
-
-«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les
-annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés
-toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux,
-pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont
-l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les
-idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les
-jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus
-populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce
-trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités
-qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices
-l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce
-tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie
-expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité
-publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large
-route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier
-physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui
-unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise
-aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des
-grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue
-intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois
-que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des
-principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de
-son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même
-l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui
-datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un
-goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus
-se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes
-de l'opposition...»
-
-L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année
-en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le
-pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus
-absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince
-Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce
-sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant
-que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer
-ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur
-le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à
-leurs parents.»
-
-Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils,
-Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il
-est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et
-paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme
-pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été
-traduit en français sous ce litre: _Des Peines et des Prisons_. Marié le
-19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu
-cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de
-Seame, est né le 3 mai 1826.
-
-Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte:
-«Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les
-manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la
-conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats,
-hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas
-militaires, irrésolu dans ses projets....»
-
-Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque
-d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les
-dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent
-peu d'espoir de le sauver.
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-Les séances publiques de la Chambre des Députés; ont été remplies cette
-semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la
-chasse. La plaie du braconnage, ses fâcheux effets pour l'agriculture,
-ses dangers pour la société tout entière, qu'effraient et qu'affligent
-trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les
-hommes qui se livrent habituellement à cette nature de délits, ont été
-bien haut et à plusieurs reprises signalés par les conseils généraux. En
-présence de réclamations aussi instantes et aussi fondées, une loi et
-une pénalité nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau
-a-t-il été assez étudié? Ne s'y est-on pas trop peu occupé du
-braconnage, et trop préoccupé du droit de propriété, qui n'était
-nullement menacé et ne réclamait peut-être pas de garanties nouvelles?
-C'est ce que la Chambre des Députés a paru croire, en écoutant avec
-faveur dans la discussion générale des critiques prononcées par des
-orateurs du centre comme des extrémités, et en ne passant à la
-discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient
-essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en
-définitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc été en
-quelque sorte substitué à l'autre. Il renfermera des dispositions
-meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et
-sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser à la Chambre le soin
-d'improviser une loi.
-
-La proposition sur les incompatibilités a été déposée samedi dernier par
-M. de Rémusat. Lundi les bureaux se sont réunis pour prononcer sur la
-question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorisée.
-Trois bureaux ayant voté pour qu'il en fût donné connaissance à la
-Chambre, la lecture, aux termes du règlement, en a été faite mardi par
-l'honorable député de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la
-discussion pour la prise en considération a été fixée au mercredi 21.
-Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux
-175 voix se sont montrées favorables à la proposition et que 200 lui ont
-été contraires. Nous ne savons si le débat public modifiera ces
-chiffres, qui n'ont donné au ministère qu'une majorité plus faible
-encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui paraît
-bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement
-engagée. Ce qui s'est passé dans les bureaux ne le fait que trop
-pressentir. Si l'on doit déplorer l'état d'animation auquel, dans cette
-circonstance, sont arrivées les opinions, on doit applaudir du moins à
-un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est
-introduit déjà dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard,
-nous l'espérons, sera adopté par le règlement pour les séances
-publiques, le vote par division. La représentation nationale y gagnera
-beaucoup en dignité, en bonne réputation. Sans doute ce mode pourra
-mettre a découvert quelques jeux doubles assez bien joués jusqu'ici,
-mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant à
-chacun la responsabilité, c'est-à-dire l'honneur comme les charges de
-ses opinions, il relèvent le caractère et éclairera la religion souvent
-surprise de l'électeur.
-
-La Chambre des Pairs a nommé sa commission pour l'examen du projet sur
-la liberté de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les
-a précédés, ont prouvé qu'elle entendait apporter l'attention la plus
-sérieuse à ce complément de la Charte de 1830, vainement tenté en 1836
-et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un
-retard nouveau, si cette loi en avait encore un à subir contre toute
-attente.
-
-Une autre question dont on attend également la solution avec impatience,
-c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera
-définitivement pour mener à fin le réseau tracé en 1842. La loi votée à
-cette époque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu
-un mérite et a rendu un service également incontestables; elle a rétabli
-la confiance en des entreprises qui promettent à l'industrie et au pays
-tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondément
-ébranlée les tristes résultats de spéculations mal conçues. Mais cela
-fait, et aujourd'hui que l'État a dépassé de beaucoup et sur toutes les
-lignes la part de coopération et de dépenses qu'il avait acceptée par la
-loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux
-sur la ligne du Nord, sur celles d'Orléans à Tours et de Chalon à Dijon,
-doit-il appeler des compagnies à recueillir le fruit des peines qu'il
-s'est données et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient
-point, en leur abandonnant, par des baux de longue durée, des
-entreprises dans lesquelles elles ne se seront engagées que quand il n'y
-aura plus eu que des bénéfices de bourse à recevoir? Voilà ce que s'est
-demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui
-est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'État
-demeure chargé de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant à
-fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme
-cette exploitation par des baux de courte durée qui trouveront une
-grande concurrence de preneurs, il y a là pour la chose publique des
-avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer,
-et pour les services de l'État comme celui de la poste aux lettres par
-exemple, des facilités que lui refusent obstinément les compagnies pour
-lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les
-plus inexplicables, ont été faits. Nous faisons donc des voeux pour que
-l'opinion de M. Dumont prévale, pour que ses efforts l'emportent dans le
-conseil.
-
-Il serait bien impossible de donner en ce moment l'état au vrai de
-l'Espagne. Ou a dit à la tribune de notre Chambre des Députés que la
-fièvre que ce pays ressentait depuis plusieurs années était une fièvre
-de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accès il ne
-pourra sortir qu'un géant.
-
-A Alicante, à Murcie, à Carthagène, l'insurrection a pris le dessus;
-mais des dépêches nous ont appris qu'elle avait été maltraitée dans une
-sortie de la première de ces villes, et comprimée dans quelques
-localités voisines de cette même place. Pendant ce temps-là le ministère
-déclare l'Espagne entière en état de siège et expédie des ordres que la
-dépêche suivante du ministre de la guerre au capitaine général Roncali
-met à même de bien apprécier:
-
-«Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite
-loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois passé, le
-commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformément à la
-communication adressée, à V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S.
-M. _veut que les révoltés qui ont été pris à la suite de la tentative
-avortée à Alcoy soient fusillés après que leur identité aura été
-reconnue_, V. E. me rendra compte d'avoir exécuté cet ordre sans aucune
-espèce de considération ni de ménagement, afin que j'en instruise S. M.
-V. E. ne devra pas être arrêtée par des craintes de représailles de la
-part des révoltés d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que
-quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle
-reconnaît que la défense des lois et de la vindicte publique doit être
-une vérité, persuadée qu'_un peu de sang, versé avant que les passions
-s'enveniment_ empêcherait qu'il n'en soit versé davantage par la suite;
-et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y
-résigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu à la
-patrie.
-
-«Madrid, le 3 février 1844. MAZAREDO.»
-
-Les ministres capables d'écrire de pareils ordres ne pourraient-ils du
-moins n'en pas laisser peser la responsabilité sur cette enfant qu'on a
-prématurément assise sur le trône, qui à coup sûr est bien étrangère aux
-volontés cruelles qu'on lui prête ici, et dont le nom devrait être
-réservé pour les actes de clémence, si jamais il peut venir dans la
-pensée de pareils conseillers de la couronne d'en présenter à la
-signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de
-l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se
-trouvera pas, dans toute la Péninsule, un Espagnol assez injuste pour
-faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un
-semblable langage.
-
-Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne détourne pas
-l'ex-reine-régente, Marie-Christine, de se rendre auprès de sa fille. Il
-est impossible que les impressions que cette princesse a dû recueillir à
-Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent
-pas à faire entendre des conseils d'une modération moins cruellement
-dérisoire que celle dont se targue le ministère Bravo.
-
-La défense présentée par O'Connell était aussi modérée que l'attaque
-avait été vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin
-de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait à
-la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on
-s'était livré, et qui étaient incriminées, ne fussent pas condamnées
-pour le passé, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc
-renfermé complètement dans la question de légalité et a été, par calcul,
-aussi froid qu'un professeur de procédure. Après l'accomplissement
-d'autres formalités, le jury est entré dans la salle de ses
-délibérations et en a rapporté un verdict prononçant la culpabilité sur
-certains chefs, se taisant sur certains autres, résolvant les questions
-relatives à quelques accusés et gardant le silence sur d'autres
-coinculpés. Le chef de la cour a dû inviter le jury à se retirer de
-nouveau et à revoir et compléter ses réponses. Mais ceci se passait le
-samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonné sans que les
-jurés eussent accompli leur tâche, ils ont été condamnés, attendu la
-solennité du dimanche, jour où une audience ne saurait être tenue dans
-les trois royaumes, à demeurer enfermés jusqu'au lundi matin. On a eu le
-soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils n'eussent
-point trop à souffrir de se voir ainsi cloîtrés et pour qu'ils pussent,
-mais toujours sans sortir, satisfaire à leurs devoirs religieux.--Le
-lundi 12, à neuf heures du matin, l'audience a été ouverte, et le jury
-est venu lire un verdict de culpabilité sur tous les chefs contre tous
-les prévenus, à l'exception de M. Tierney, qui n'a été déclaré coupable
-que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demandé
-l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa réunion prochaine,
-le gouvernement pourra requérir l'application de la peine qui résultera
-de cette déclaration du jury. Après en avoir entendu la lecture,
-O'Connell est moulé en voiture et s'est rendu dans la salle des séances
-de l'Association nationale, qu'il devait présider ce jour-là. Dès le
-matin, il avait adressé une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il
-demeurât calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait _de la
-plus haute utilité à la cause du rappel_. Le _Morning-Advertiser_ dit
-qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril.
-O'Connell va se rendre à Londres pour siéger à la Chambre des Communes
-et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell.
-
-L'Angleterre est toujours vivement préoccupée du mouvement de la grande
-ligue pour la réforme complète des lois sur les céréales. Aux
-associations organisées dans ce but, on s'efforce d'opposer des
-associations pour le maintien de la législation existante. D'un côté se
-rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de
-l'autre, les torys et les principaux habitants des pays où l'agriculture
-domine.
-
-Des deux parts on lève des souscriptions dont le produit atteint des
-chiffres considérables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue à
-Birmingham a donné 21,000 fr. Dans une réunion de douze cents membres de
-l'antiligue tenue à Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des
-dernières séances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M.
-Baring, a communiqué le compte général des recettes et des dépenses de
-la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a
-été de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnité obtenue
-du gouvernement chinois. L'intérêt de la dette consolidée absorbe à lui
-seul 728,817,000 fr., la marine en a coûté 168,454,000, l'armée de terre
-152,927,000; l'artillerie et le génie, qui forment un article à part
-dans le budget, 18,723,000 fr. L'excédant du revenu sur la dépense a été
-d'environ 36,804,000 fr.
-
-Un banquet de trois cents couverts a été offert par le maire et la
-corporation de Douvres au président et aux directeurs de la compagnie du
-chemin de fer de cette ville à Londres. Les municipalités de Calais et
-de Boulogne y avaient été invitées. Des tostes ont été gracieusement
-échangés, et le _Morning-Herald_, qui rapporte les speechs qui les ont
-accompagnés, a le soin d'ajouter: «Le banquet a été excellent; les vins
-ont été parfaits.» Un convoi spécial emmenant les directeurs est parti
-de Douvres à dix heures du soir; il est arrivé à Londres à une heure
-trente-cinq minutes.--Il a été vivement question, au Parlement, de
-contraindre les compagnies de chemins de fer à disposer, pour les
-classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la
-saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble
-spéculation des wagons découverts est fort menacée.
-
-Les dernières nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre
-des Représentants, le comité du commerce avait déposé son rapport sur un
-bill tendant à exempter de tout droit le colon importé du Texas dans les
-États de l'Union. Avis a été donné que, lorsque le bill relatif au
-territoire de l'Orégon serait soumis à la discussion, un amendement
-serait présenté à l'effet de demander l'annexation du Texas aux
-États-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la
-présidence, par les efforts que fit son parti dans les élections à
-l'ouverture du congrès, est menacé aujourd'hui par une coalition
-formidable, et paraît devoir être vaincu dans la lutte. Le parti
-démocrate est tellement divisé que bien probablement M. Clary sera
-nommé. --Nous avons déjà dit qu'une proposition avait été faite pour
-l'occupation et la fortification de l'Orégon. C'est M. Hughes qui l'a
-déposée. On pense que Benton, Van-Buren et les démocrates du Nord
-pousseront de toutes leurs forces à quelques actes vigoureux
-relativement à ce territoire. Les vanburenistes sont encore dépassés par
-les partisans du président Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal
-_Madisonian_ que la guerre est nécessaire pour vivifier le
-patriotisme.--Il faut attribuer à ces nouvelles et à la position
-qu'elles font, aux réflexions qu'elles inspirent au gouvernement
-anglais, la modération du langage récemment tenu à la Chambre des Lords
-par lord Aberdeen relativement au droit de visite et à la reprise de la
-négociation avec la France pour la révision des traités de 1831 et de
-1833.
-
-Une énorme quantité de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine à
-une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er février,
-porté l'épouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et
-dans le canton d'Uri. Une maison a été emportée près de Goeschenen dans
-la profondeur de la vallée. Les deux familles qui l'habitaient étaient
-depuis quelques instants de retour de l'église lorsque la montagne de
-neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouvé les
-cadavres dispersés, loin les uns des autres, d'un père, d'une mère et de
-deux enfants; on était à la recherche des corps des autres victimes.
-Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres
-désastres semblables ont jeté la même consternation. «En général,
-écrit-on, la quantité de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il
-y a des endroits où, durant trente heures, elle n'a pas discontinué de
-tomber à gros flocons. Si le dégel survenait brusquement, de grands et
-incalculables malheurs affligeraient ces contrées et celles que
-traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.»
-
-M. le duc de Montpensier se rend en Algérie pour prendre part à une
-expédition que prépare le commandant de la province de Constantine, son
-frère, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer à
-Toulon, et faire appareiller une escadre pour être à même d'offrir
-l'intervention de la France dans le démêlé entre la Sardaigne et la
-régence de Tunis.
-
-_L'Illustration_ rendait compte dernièrement d'un bon catalogue
-d'autographes. La vogue est aujourd'hui à ces curiosités recherchées
-avec avidité par les propriétaires de collections. Une lettre de La
-Fontaine, de trois pages, vient d'être adjugée moyennant 550 fr.; une de
-Galilée a été payée 399 fr.; de madame de Sévigné, 222 fr.; de Fénelon,
-307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de
-mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragédienne traitait
-avec dédain les règles de l'orthographe: «_Cher amis tu ma rendu la vie;
-je conte taler remercier._» Quant à un prétendu autographe de Molière,
-fort pompeusement annoncé à grand renfort de trompettes, il a été mis
-sur table à 500 fr., et n'a trouvé de preneur que le libraire même qui
-faisait la vente, et qui en aura été quitte pour se faire immédiatement
-rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs
-qu'on remarque sur les boulevards auprès des marchands de chaînes de
-sûreté, et qu'on appelle _allumeurs_.
-
-La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de
-ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que
-les exigences politiques font donner la plupart du temps au défunt, la
-Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs à M. Legouidec,
-un de ses plus anciens conseillers.--L'émigration polonaise a vu un vide
-bien pénible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce à
-la diète de Pologne, vient de mourir.
-
-
-Courrier de Paris.
-
-De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de
-concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en étonner.
-Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande
-affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va
-l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note
-ambassade ou si l'Espagne continue à s'égorger; si l'Irlande se lève à la
-voix d'O'Connell ou si le glaive turc décime les chrétiens du Liban.
-Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voilà
-la grande nouvelle! Dans le temps héroïque où Napoléon couvrait l'Europe
-de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de
-bataille; aujourd'hui, dans notre siècle de galop et de polka, que
-pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a
-ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes
-les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses
-grappes mûries et ses pommes dorées suspendues aux arbres du verger; les
-fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et
-s'épanouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes
-prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre,
-jusque-là, à recevoir de temps en temps, par mon ministère, la
-mercuriale de ce produit et de cette denrée d'hiver.
-
-Dieu merci! le Paris dansant ne chôme pas. A peine un bal est-il fini,
-qu'un autre recommence; à peine a-t-on jeté des cris d'admiration pour
-celui-ci, que celui-là vous contraint de crier encore plus fort au
-prodige.--«Il est impossible de rien voir de plus splendide,» disait la
-foule élégante et charmée qui sortait des magnifiques salons de l'hôtel
-Lambert. Le lendemain, le bal donné par M. La Riboissière, dans son
-immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile,
-animant de son éclat, les magnifiques salons du _Casino-Paganini_, sans
-faire oublier la nuit merveilleuse de l'hôtel Lambert, lui disputaient
-le prix de l'élégance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de
-particulier à dire de la fête de M. de La Riboissière, si ce n'est qu'on
-y remarquait surtout les notabilités de la pairie de 1830, et
-l'aristocratie de la révolution de Juillet. Le bal de la liste civile en
-a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissière avait
-convié le présent; le bal de la liste civile a invité le passé. Examinez
-ces agréables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gantés:
-chacun d'eux représente un regret et une espérance.--Le noble faubourg
-était sorti de ses noirs hôtels héréditaires, pour assister à cette fête
-dédiée à la vieillesse ou à la pauvreté des serviteurs de l'antique
-monarchie exilée; les blanches duchesses, les fines marquises, les
-comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la
-jeunesse, par les fraîches parures et par la beauté; les autres par
-l'éclat des noms et la vénérable authenticité de la race, --Parmi les
-hommes politiques, nous avons aperçu M. Berryer, M. le duc de Valmy et
-M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de
-Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu
-à peu, le bal s'échauffant à la lueur des lustres étincelants, les
-opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la
-valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti
-des aimables tête-à-tête, des élégantes conversations et du
-plaisir.--Tout le monde a lutté de bonne grâce et de dévouement dans
-cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette
-courtoisie générale, M. Perregaud, propriétaire voisin du
-_Casino-Paganini_ a fait jeter bas un vaste mur de son hôtel, pour faire
-un plus libre passage aux équipages nombreux et bruyants qui se
-croisaient en tous sens, à la grande douleur des oreilles délicates de
-la rue de la Chaussée-d'Antin.
-
-[Illustration: Hussard et Hussarde, par Gavarni.]
-
-[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]
-
-Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces
-danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et
-distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand
-abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est
-fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les
-moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se
-moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux
-éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de
-ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide,
-le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des
-débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les
-emportements de l'haletante _cachucha_, dans l'effroyable flux et reflux
-du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège;
-ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines
-causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir
-la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et
-sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le
-coup d'oeil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et
-diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes
-bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces
-nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre,
-à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital
-des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les
-naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que
-diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites
-duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un
-pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits
-d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses
-furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au
-milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals?
-madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le
-chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant:
-«Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on
-me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption
-parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de
-l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante.
-
-Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès
-de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi
-des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où
-le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans
-quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son
-pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844.
-
-Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques
-traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins
-sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au
-spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour
-les menus plaisirs des lecteurs de l'_Illustration_. Sans doute, ce
-n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur,
-de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre
-l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de _l'Illustration_
-et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous
-divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous
-êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne,
-acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en
-Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes,
-des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard
-qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des
-hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de
-sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de
-coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on
-devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et
-qu'il ne connaît que la manoeuvre professée de minuit à six heures du
-matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes
-pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et
-convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon.
-
-[Illustration: Un turc par Gavarni.]
-
-[Illustration: Mascarade par Gavarni.]
-
-Dans l'année de Musard, un hussard n'est au grand complet qu'à condition
-d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni
-n'y a pas manqué; il connaît trop bien la loi du carnaval pour lui faire
-un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son élégant costume,
-aigrette au front, éperons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu
-n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille
-_hussarde_!
-
-Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des
-ménagements; de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, tout galop
-n'est pas bon à montrer. Ne montre donc, ô Gavarni! que juste ce qui se
-peut voir; ménage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons
-risquer les deux yeux: ce débardeur qui se dandine en s'appuyant sur
-l'épaule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces
-figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce
-carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrêter l'impression, connue
-disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue
-de cet innocent galop à sa mère.--Mais assez danser et galoper comme
-cela; passons à d'autres exercices.
-
-[Illustration: Le Galop, par Gavarni.]
-
-L'Académie française ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles
-à toute outrance; le dernier combat académique a été des plus acharnés;
-_l'Illustration_, dans son dernier numéro, en a déjà donné un rapide
-bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, étaient le prix de la victoire,
-l'un occupé naguère par l'honnête M. Campenon, l'autre par notre
-regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas été vive
-autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin
-l'a emporté et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. Émile
-Deschamps de huit à dix voix en arrière; la succession de Campenon ne
-demandait pas un plus grave engagement: c'était un héritage de rimes
-bucoliques, et les pipeaux champêtres invitent aux innocents combats.
-L'ombre pastorale du poète aurait souffert d'une bataille plus ardente
-et plus prolongée; elle préfère, sans doute, cette simple escarmouche
-terminée au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre
-Mélibée et Tityre, sous la voûte d'un hêtre, au son de la musette.
-
-Pour Casimir Delavigne, c'était autre chose; l'auteur des _Messéniennes_
-et du _Paria_ avait droit à une plus vaillante mêlée; le clairon martial
-et la lyre héroïque retentissent dans les poésies de Casimir Delavigne,
-chantant la liberté, célébrant les faits illustres, ou gémissant sur un
-mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes épiques, respire les
-passions sérieuses et profondes.--Les candidats académiques semblaient
-s'être échauffés à l'ardeur du poète; ils se sont pris corps à corps,
-décidés à combattre avec acharnement pour savoir à qui reviendrait sa
-dépouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu'à la dernière
-extrémité: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois
-ils sont revenus à la charge, l'un contre l'autre, épuisés, haletants,
-mais se défendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite
-devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharnés, M. Sainte-Beuve a
-gardé constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus près, et M.
-Alfred de Vigny, le noble poète, n'est venu que sur les talons de M.
-Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats
-littéraires ce n'est pas toujours l'athlète le plus richement et le plus
-élégamment armé d'esprit et de génie qui a pour lui les juges de camp ou
-les dieux.--L'Académie, lasse de ces sept assauts inutilement livrés par
-M. Vatout à M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny à M. Vatout;
-l'Académie les voyant tous trois debout après cette terrible journée,
-sans que l'un eût pu décidément tuer les deux autres; l'Académie, qui,
-d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par déserter
-les bancs pour aller dîner.
-
-[Illustration: Un homme-Oiseau, par Gavarni.]
-
-L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mémorable
-séance du 8 février, deux fauteuils seront offerts à l'ambition des
-concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disputé et
-qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de
-toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M.
-Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes
-émoussées. Mais les Académies et les flots sont changeants; qui sait
-si M. Vatout, qui voguait hier à la surface, demain ne fera pas un
-plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux
-talents vraiment littéraires que l'Académie devrait sérieusement
-adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice à
-deux hommes d'un mérite incontestable et incontesté; mettez donc l'un
-dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui
-de Charles Nodier! on battrait des mains de tous côtés. Or l'Académie
-est peu habituée à recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers,
-le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle.
-
-Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains
-distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de
-Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un
-troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du
-petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux
-académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans
-la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà
-les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle
-mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler
-dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil
-par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les
-compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une
-application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se
-battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un
-monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M.
-Casimir Bonjour a des chances.
-
-Le trait suivant de moeurs conjugales vient faire diversion aux intérêts
-académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le
-fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne
-brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils
-ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur
-humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des
-crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame
-s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle;
-de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant
-tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage
-diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes
-douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura
-empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt
-l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces
-entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout
-effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être
-empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous,
-monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi!
-Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!»
-
-
-Fragments d'un voyage en Afrique (2),
-
-(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)
-
- [Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]
-
-Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous
-joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents
-hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa
-garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour
-laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le
-plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait
-l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de
-toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur
-bleue, avec un yatagan rouge au milieu.
-
-Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair
-d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes
-rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos
-côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de
-ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait
-autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se
-déroulaient devant nous en longues spirales.
-
-«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon
-maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de
-Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp.
-Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en
-grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers
-l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère
-d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant
-fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi,
-premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée
-formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les
-autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus,
-fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes,
-des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges
-étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le
-premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir.
-
---Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je.
-
---Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les
-provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant
-d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme.
-Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur
-inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les
-Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne
-constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au
-besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents
-combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont
-tu ne vois ici qu'un faible détachement.»
-
-Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et
-sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient
-leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que
-l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire
-qu'il avait à causer avec moi.
-
-Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait
-l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec
-toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses
-côtés.
-
-Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et
-tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à
-Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que
-je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son
-appui.
-
-La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je
-rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à
-mon service, le fidèle Ben-Oulil.
-
-Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne
-cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes
-desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et,
-après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un
-long voyage à travers des populations inconnues.
-
-J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du
-territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me
-faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les
-marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations;
-cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée
-des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province
-sont d'une qualité supérieure à toutes les autres.
-
-Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que
-m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au
-contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte
-arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice.
-J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des
-prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes,
-assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre
-injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils
-se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement
-avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus
-extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil
-(un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le
-moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais
-sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la
-supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé
-avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation
-qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations.
-
-C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui
-touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les
-aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les
-populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte
-que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en
-1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte.
-Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse,
-qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.
-
-Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je
-trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture
-d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et
-nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la
-capitale de l'empire arabe.
-
-Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les
-villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu
-de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez
-mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on
-travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses
-murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en
-casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du
-fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de
-Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne
-sont pas trop maltraités.
-
-L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe
-de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois
-liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir
-n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en
-circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur
-assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de
-France.
-
-La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara,
-mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y
-entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets
-affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y
-sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes
-et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places
-de l'intérieur, suivant les besoins du moment.
-
-A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été
-établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au
-fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel
-édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à
-l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris
-que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois
-par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une
-cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à
-l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans
-leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers,
-M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre;
-les autres ont revu la France.
-
-Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie,
-de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos
-ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes
-en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des
-maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de
-mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie.
-Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une
-mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un
-grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des
-raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes
-enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La
-rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement
-rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des
-chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles.
-
-Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de
-la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui
-mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même.
-Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours.
-Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la
-province est fertile.
-
-Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la
-force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le
-talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son
-influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à
-son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt.
-Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux
-_conseils d'État_, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique
-sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans
-son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son
-gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable
-au fond, quoique un peu brusque.
-
-On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à
-pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est
-l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le
-milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour
-cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de
-l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la
-caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec
-ce plomb.
-
-(La suite à un prochain numéro.)
-
-
-Chronique musicale.
-
-La Société des Concerts, qui a repris ses belles séances au
-Conservatoire, a débuté cette année par une oeuvre, sinon nouvelle, du
-moins inconnue à Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy,
-laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus
-remarquables de ce maître. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un
-sentiment très-délicat de l'harmonie, une habileté de contre-pointiste,
-que peu de musiciens vivants pourraient égaler, que nul ne pourrait
-surpasser peut-être. Les détails ingénieux y abondent, et les fines
-nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous
-semble que la pensée première n'est pas toujours au niveau de tout ce
-savoir-faire, et qu'à cette oeuvre si habilement travaillée
-l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait être
-placé sur le même rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la
-symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degré au-dessous
-d'eux, et c'est encore une place assez élevée pour satisfaire les plus
-ardentes ambitions.
-
-Deux autres morceaux inconnus ont été essayés dans les deux premiers
-concerts. Ce sont deux choeurs de Beethoven. L'un, intitulé sur le
-programme _le Calme de la Mer_, ne répond guère à ce titre, sauf
-quelques détails. C'est une composition bruyante, violente, tourmentée.
-L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y
-rencontrer aucune de ces grandes pensées, aucun de ces élans de passion
-qui sont comme le cachet du génie de Beethoven.
-
-L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un
-choeur composé pour un drame allemand intitulé _les Ruines d'Athènes_.
-Souvent, de l'autre côté du Rhin, on intercale dans une oeuvre poétique,
-ou même dans une pièce en prose, quelques morceaux de musique vocale ou
-instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop
-nulle part. Cela même s'est fait quelquefois en France, et notamment à
-l'ancien Odéon, où l'on représenta, il y a quinze ans, un ouvrage
-intitulé la _Prise de Missolonghi_, pour lequel Hérold avait composé une
-ouverture et des choeurs d'une beauté remarquable. Le morceau intercalé
-dans _les Ruines d'Athènes_ est une marche instrumentale au milieu de
-laquelle le choeur intervient de la manière la plus originale et la plus
-imprévue. On dirait une population enivrée d'enthousiasme, qui mêle tout
-à coup ses acclamations à un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de
-plus saisissant que la pensée première de cette composition, laquelle
-est exécutée d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de
-développements, cette riche sobriété de détails, cette habileté
-souveraine, cet éclat et cette puissance qui ont élevé si haut la gloire
-de Beethoven.
-
-Les autres morceaux exécutés dans ces trois premiers concerts, qu'ils
-soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis
-longtemps, et nous sommes dispensés d'en parler. Mais nous devons
-remarquer une innovation fort inattendue qui a signalé la dernière
-séance. On y a exécuté le début de l'introduction du _Moïse_ français.
-
-Il semblait jusqu'ici que la Société des Concerts ne jugeât point
-Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le
-nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'était sans
-tirer à conséquence, et on eût dit une concession faite au talent de
-quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait été
-permis à madame Viardot de faire entendre le rondeau final de
-_Cenerentola_ Cette faveur était accordée non au mérite de l'auteur,
-mais à la brillante exécution de son interprète. Aujourd'hui, c'est tout
-autre chose; c'est bien à Rossini lui-même que la salle de la rue
-Bergère vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte
-un nom italien, Rossini vient d'être admis enfin au rang des grands
-maîtres de l'art, et nous félicitons sincèrement la Société des Concerts
-de cet acte de justice.
-
-Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de _Moïse_ a
-produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau,
-l'élévation des idées, la magnificence du style, l'éclat de
-l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce
-succès encouragera sans doute la Société des Concerts à ne plus négliger
-désormais cette mine si opulente, qui est tout entière à sa disposition.
-
-Trois exécutants se sont fait entendre dans ces trois séances. Dans la
-première, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majesté
-prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage
-fièrement la lutte avec son instrument rebelle, et qui réussit presque
-toujours à le dompter. Mais à quoi bon ces batailles sans but et ces
-stériles exploits? Le trombone ne paraît-il pas un peu prétentieux quand
-il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au géant Polyphème
-faisant l'aimable auprès de Galathée, que ses tendres attentions mettent
-en fuite?
-
-M. Dorus a prouvé pour la centième fois, ce qui est déjà connu de tout
-le monde, et n'est contesté par personne, savoir qu'il n'aurait point de
-rival sur la flûte, si M. Tulou n'existait pas.
-
-Mademoiselle Louise Maliman a exécuté dans le troisième concert un
-concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montré une
-netteté, une fermeté, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les
-maîtres les plus expérimentés, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit
-ans! Telle est déjà la perfection de son exécution, la rigoureuse
-précision de ses allures, la pureté de son goût, l'élégante simplicité
-de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle exécute et
-pour les intentions du maître qui l'a écrit, qu'on peut sans hésiter
-ranger son talent au nombre des plus sérieux, des plus solides de ce
-temps-ci.
-
-Tel est aussi le caractère du talent de M. Charles Dancla, élève de
-Baillot, et également recommandable comme violoniste, ou violiniste, et
-comme compositeur. M. Dancla a donné dernièrement un concert où il a
-fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des études pour le
-violon d'une très-habile facture, une ballade vocale d'un style tort
-distingué, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de
-quatuor. Tout cela atteste à la fois de l'imagination, du goût et
-beaucoup de savoir. Dans cette séance, M. Charles Dancla était assisté
-de mademoiselle Laure Dancla, sa soeur, et de MM. Arnaud et Léopold
-Dancla, ses deux frères. Charmant et touchant spectacle que celui de ces
-quatre jeunes artistes, enfants de la même mère, vivant ensemble,
-travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce
-chemin raboteux et escarpé qui mène à la renommée!
-
-Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 février dernier. La
-seconde partie était composée des quatre morceaux de la symphonie
-dramatique où l'auteur s'est efforcé de traiter à sa manière ce
-magnifique sujet de _Roméo et Juliette_, qui a déjà inspiré tant de
-poètes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale
-où interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernière
-symphonie du Beethoven. Cette oeuvre paraît généralement moins
-heureusement inspirée que la _Symphonie fantastique_ et la symphonie
-d'Harold, sauf toutefois le _Scherzo_ connu sous le nom de _Scherzo de
-la reine Mab_, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre,
-le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-être qu'ait
-jamais enfanté le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thème la
-célèbre tirade de Mercurio, dans la cinquième scène du premier acte de
-_Romeo and Juliet_: La reine Mab est la sage-femme des fées; elle n'est
-pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char
-est une noisette creusée par un écureuil ou par un vieux ver;--ce sont
-là, de temps immémorial, les carrossiers des fées.--Les roues de ce char
-sont faites de longues pattes d'araignée;--la couverture, d'ailes de
-sauterelles;--les traits, des fils d'araignée les plus déliés;--son
-fouet et composé d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un
-petit moucheron habillé de gris....--En cet équipage, elle vient galoper
-chaque nuit à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d'amour;
-elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rêvent de faveurs
-royales;--sur les doigts des avocats, et ils rêvent d'honoraires;--sur
-les lèvres des grandes dames, et elles rêvent de baisers, etc., etc.»
-Voilà ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons
-d'intonations, de rhythme et de sonorités.--A-t-il réussi complètement?
-nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de
-réussir, et la musique peut-elle revêtir d'une forme distincte et
-appréciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la
-précision du langage parlé ne suffit pas toujours à donner un sens? nous
-ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une oeuvre
-fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions
-instrumentales toutes nouvelles; une oeuvre, enfin, qui n'est, sous
-aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire.
-
-L'ouverture du _Carnaval romain_ est un morceau tout neuf, ou du moins
-que son auteur faisait entendre pour la première fois. Ici nous n'avons
-rien, ou presque rien à critiquer, et nous avons beaucoup à applaudir.
-Mélodies simples et parfaitement distinguées, travail harmonique,
-combinaisons instrumentales, tout est d'un homme supérieur. Ce morceau
-est écrit d'un bout à l'autre avec une verve, un feu, une fougue
-singulière; il a électrisé l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une
-voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous
-permettent pas d'en donner une analyse détaillée.
-
-Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce
-soir-là, connaître au public, n'en parlons pas... Et qu'importe à un
-général d'être battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur
-en bataille rangée?
-
-On nous annonce, du fond de la Russie, des succès bien brillants aussi
-et des victoires bien éclatantes. C'est madame Viardot qui est le
-triomphateur; l'armée moscovite suit son char avec enthousiasme, et
-vient de lui décerner, par souscription, une couronne d'or rehaussée de
-pierres précieuses. Voilà ce qu'on peut appeler, sans métaphore et sans
-hyperbole, d'impérissables lauriers.
-
-
-Théâtres.
-
-THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: _Les Mystères de Paris_, roman en
-cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM.
-Devoir, Philastre et Cambon.
-
-Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le
-verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et
-puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des
-coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles?
-Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond
-qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui
-témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les
-gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées,
-mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi
-sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier,
-l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres
-majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des _Mystères de
-Paris_».
-
-Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi,
-le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue
-formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis
-tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés
-de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant
-un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se
-disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la
-place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à
-satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines,
-demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante
-francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude
-se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât
-sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être
-pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le
-reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la
-bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette
-soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin),
-s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à
-vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus
-jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre
-Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas
-tous les jours accoutumé.
-
-Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se
-lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse,
-lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à
-droite, le fameux cabaret du _Lapin-Blanc_, lieu d'asile fréquenté par
-tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et
-saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge
-que nous aurons à faire de cet habile artiste.
-
-Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les
-principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant
-Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette
-et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et
-le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux
-complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie;
-il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il
-assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes
-deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de
-Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour
-le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le
-malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre
-Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince
-Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se
-réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de
-ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en
-respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête
-féroce.
-
-En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je
-vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet,
-portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de
-l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire
-le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de
-Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas
-tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là.
-L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand,
-c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant
-toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à
-son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que
-le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais
-l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain,
-l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du
-travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la
-vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme
-minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient
-de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier
-lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt
-pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable?
-A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme.
-
-Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scènes d'hypocrisie
-auxquelles il est habitué: il prête cinq cents francs à Morel. Le brave
-homme! s'écrie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a signé une obligation à
-trois mois déchéance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te
-philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se défaire
-de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve,
-d'un assassinat autrefois commis par Penaud.
-
-En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais,
-seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un oeil cupide et
-sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les
-épouvantables bénéfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a
-enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bénin, sa voix de sainte
-nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble!
-comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie
-commence à éprouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins
-qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver
-encore de la concupiscence de Jacques et de la férocité du
-Maître-d'École.
-
-Pénétrez maintenant dans cette épouvantable mansarde. Une femme livide,
-des enfants malades, une folle, un malheureux désespéré; c'est
-l'intérieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille
-francs à cette misère pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le
-protêt, en effet, vient disputer à cette famille affamée ce grabat qui
-lui reste et ce dernier morceau du pain. Le protêt, c'est Jacques
-Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs,
-«Monsieur, je vous arrête, dit Jacques Ferrand; vous avez volé cela dans
-ma caisse!» Germain proteste de son innocence, Rigolette défend Germain,
-Morel se désespère; mais qu'importe! on traîne Morel et Germain en
-prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce désordre, fait disparaître
-cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel.
-
-Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystères, dans toutes les
-douleurs, dans tous les crimes du roman.
-
-Fleur-de-Marie, sauvée par Rodolphe, s'est retirée à la campagne dans un
-pays charmant; là elle est heureuse, là elle recouvre la santé et la
-paix de l'âme. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout
-le monde l'aime, tout le monde la bénit, tout le momie la respecte.
-C'est un ange, dit-on, mais le Maître-d'École et Jacques Ferrand ne
-sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Maître-d'École la retrouve,
-l'épie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre
-Fleur-de-Marie est reconnue par une fermière dont le mari a été
-assassiné dans la rue aux Fèves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les
-bandits et la croit leur complice. «La voilà! s'écrie t-elle, c'est la
-Goualeuse!» Et Fleur-de-Marie est chassée honteusement par ces honnêtes
-villageois qui tout à l'heure l'adoraient et la bénissaient.
-
-Elle s'enfuit; le Maître-d'École, qui la guette, la happe au passage.
-L'infortunée retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques
-Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe! ô mon brave Chourineur! que
-faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie!
-
-Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme
-s'est fait mettre à la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller
-sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister à un
-intérieur de prison: les visages féroces et repoussants, la violence, le
-crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y
-manque. Le Chourineur arrive à temps, en effet, pour sauver Germain de
-la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son
-honnêteté et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le
-Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les
-plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Après quoi, on nous donne
-le spectacle d'une évasion de prisonniers; le Maître-d'École, qui s'est
-laissé prendre, est du nombre.
-
-(Illustration: Fleur-de-Marie; mademoiselle Grave.)
-
-(Illustration: Rodolphe; M. Clarence.)
-
-(Illustration: Rigolette: mademoiselle Amant)
-
-(Illustration: 1er Tableau.--La Rue aux Fèves.)
-
-(Illustration: M. Eugène Sue.)
-
-(Illustration: 2e Tableau.--La Maison de la rue du Temple.)
-
-(Illustration: 3e Tableau.--Le Pont d'Austère.)
-
-Dès qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au
-pont d'Asnières. Cette décoration du pont d'Asnières est d'une rare
-beauté, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. Là
-le Maître-d'École retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a résolu de
-s'en défaire; mais le Chourineur vient à passer, descend sous l'arche du
-pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Maître-d'École recule
-devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette
-sur sa barque et rame à tours de bras. La barque chavire: Au secours!
-Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'élève
-d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se
-cramponne de toutes ses forces à un anneau de fer attaché à une des
-arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle;
-le Chourineur y jette Fleur-de-Marie évanouie. Quant à lui, il se
-précipite au milieu des flots et s'échappe à la nage. Ce tableau a
-produit un grand effet.
-
-(Illustration: Le Maître-d'École: M Rancourt.)
-
-(Illustration: Jacques Ferrand: M. Frédéric-Lemaître.)
-
-(Illustration; Le Chourineur et Tortillard; M. Jemans, Mademoiselle
-Lerry.)
-
-(Illustration: 11e et dernier Tableau.--La Patte-d'Oie.)
-
-N'avez-vous pas reconnu ce batelier? C'est Jacques Ferrand, Jacques qui
-prend tous les costumes et tous les visages. Ainsi Fleur-de-Marie est en
-son pouvoir. Jacques emporte sa victime à l'île des Ravageurs. Il y
-trouve le Maître-d'École et sa bande; alors il se fait un horrible pacte
-entre eux: Ferrand livrera à ces bandits Rodolphe, qui va quitter la
-France avec trois millions; il ne s'agit que de s'embusquer sur la route
-où le prince doit passer, et puis on l'assassinera. «C'est bien! dit le
-Maître-d'École.--J'y mets une condition, réplique Jacques Ferrand: tu
-m'abandonneras Fleur-de-Marie.--Marché conclu.» Il reste seul en effet
-avec la pauvre fille; et maintenant sa passion ne se contient plus;
-l'infâme supplie et menace; Fleur-de-Marie résiste: «Eh bien! tu
-mourras!» Et il se prépare à la frapper: garde à toi, Ferrand! voici le
-Chourineur; une lutte affreuse commence entre ces deux hommes; enfin le
-Chourineur, frappé d'une balle au bras, succombe à la douleur de sa
-blessure; Ferrand le terrasse, le charge de liens, et met le feu à la
-chaumière pour étouffer le Chourineur dans les flammes; après ce
-monstrueux exploit, il s'échappe.
-
-Le Chourineur sera-t-il rôti? Non pas: nous le retrouvons à la
-Patte-d'Oie, debout et ferme sur ses jarrets, attendant le passage de
-Rodolphe, qu'il veut sauver du poignard du Maître-d'École, et Ferrand,
-qu'il surveille pour le livrer à la justice; les gendarmes sont avertis
-et sur leurs gardes.
-
-Tandis que tous ces événements s'accomplissaient, le prince Rodolphe
-retrouvait dans Fleur-de-Marie la fille qu'il avait perdue et qu'il
-croyait morte; maintenant le bonheur commence pour Fleur-de-Marie; elle
-a un père, un bon et généreux père! Et sa mère, l'ambitieuse Sarah
-Mac-Grégor? Sa mère vient d'expirer en demandant pardon au prince et à
-Fleur-de-Marie, que cette marâtre avait abandonnée; le poignard du
-Maître-d'École a mis fin à la vie et aux remords de Sarah.
-
-Mais revenons à la Patte-d'Oie, c'est là que le drame se dénoue. Nous
-avons encore à louer ici un admirable décor de M. Philastre et Cambon,
-dignes associés de M. Devoir; une forêt, des allées à perte de vue, de
-longues haies d'arbres se perdant à l'horizon, un ciel chargé d'azur et
-de nuages légers; l'effet est superbe et au-dessus de toute idée.
-
-Jacques Ferrand et le Maître-d'École arrivent avec leurs complices;
-alors se passe une terrible scène; le Maître-d'École demande à Ferrand
-la moitié du trésor qu'il a enfoui dans la forêt; Ferrand refuse;
-furieux, le Maître-d'École l'entraîne dans une sombre cabane: on entend
-un cri; Ferrand sort à tâtons, et les yeux sanglants; le Maître-d'École
-l'a privé de la vue: il a appliqué à Ferrand le châtiment de
-l'aveuglement qu'il subit lui-même dans le roman de M. Sue. Dans cette
-atroce situation, le malheureux Ferrand gémit, se désespère,
-s'agenouille, demande pardon à Dieu; cependant, le Chourineur et les
-gendarmes le saisissent, lui, le Maître-d'École et les autres assassins,
-tandis que Fleur-de-Marie et Rodolphe passent dans une élégante calèche,
-escortés de Rigolette, de Germain, de Morel, et de tous les heureux
-qu'ils ont faits et qui les bénissent.
-
-Tel est à peu près ce drame; nous disons à peu près, car il est
-impossible d'entrer dans tous les détails de cette monstrueuse pièce,
-dont la représentation a duré six heures. Maintenant qu'en dire? Que les
-auteurs ont besoin d'ôter le superflu des premiers actes, et que cette
-sage opération faite, les _Mystères de Paris_ obtiendront, à la
-Porte-Saint-Martin, une longue vogue de curiosité due à la popularité du
-livre, à la singularité du drame, aux terreurs qu'il excite, à la
-magnificence des décors, qui sont d'une grande hardiesse, d'une grande
-nouveauté, et enfin, au talent de Frédéric Lemaître. N'oublions pas
-mademoiselle Grave, Rancourt, Clarence et Eugène Grailly.
-
-
-Académie des Sciences.
-
-COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES
-
-DE 1843.
-
-(Voir t. I, p. 247, 254, 258; t. II, p. 182, 198 et 346.)
-
-III.--Sciences mathématiques pures.
-
-La nature de notre journal ne nous permet pas de suivre dans tous leurs
-détails les communications qui su rattachent à ce titre; mais nous
-devons donner un résumé, ou au moins une indication de celles qui
-offrent le plus d'intérêt.
-
-_Sujets divers_.--Mentionnons d'abord un mémoire dû à un jeune
-professeur, M. Amyot, sur les _surfaces du second ordre_. Le lecteur se
-formera une idée des surfaces de ce genre, lorsque nous lui dirons que
-la sphère, que l'ellipsoïde terrestre, que les réflecteurs paraboliques
-des réverbères et des lampes d'applique, et que même la surface gauche
-de l'aile d'un moulin à vent n'en sont que des cas particuliers. M Amyot
-est arrivé, par l'application de l'algèbre à la géométrie, à des
-résultats qu'une commission dont M. Cauchy était le rapporteur a trouvés
-très-dignes d'intérêt. L'Académie, suivant les conclusions du rapport, a
-adressé des remerciements à M. Amyot, et a approuvé son travail.
-
-M. Cauchy a communiqué à l'Académie un grand nombre de résultats de ses
-fécondes méditations. La mécanique moléculaire, le développement des
-fonctions en séries, la métaphysique du calcul infinitésimal, et les
-parties les plus élevées de l'analyse mathématique ont successivement
-fourni à l'illustre géomètre le sujet de mémoires étendus. Mais ses
-recherches sur la synthèse algébrique, pour être plus élémentaires et à
-la portée d'un plus grand nombre de lecteurs, ne nous paraissent pas eu
-avoir moins de prix.
-
-Mentionnons encore les mémoires de M. Serret sur les fonctions
-elliptiques, de M. Binet sur le calcul intégral, de M. Libri sur les
-équations numériques, de M. Lamé sur les surfaces isothermes, et une
-note de M. Delaunay sur un problème de _maximum_.
-
-Mais, parmi ces travaux, ceux qui nous paraissent offrir le plus
-d'intérêt à raison de l'âge de leurs auteurs aussi bien qu'à cause de
-leur importance, sont dus à deux jeunes géomètres qui donnent déjà mieux
-que des espérances. M. Liouville s'est chargé de faire les rapports sur
-ces travaux, et il s'en est acquitté avec la bienveillance et
-l'attention les plus propres à encourager ceux qui entrent dans la
-carrière. Citons textuellement quelques passages de ces rapports.
-
-«L'Académie nous a chargés, M. Lame et moi, de lui rendre compte du
-mémoire relatif à une des parties les plus abstraites de l'analyse, la
-division des fonctions abéliennes ou ultra-elliptiques, dont l'auteur,
-M. Hermite, figure depuis quelques mois seulement parmi les élèves de
-l'École Polytechnique. C'est avec un vif plaisir que nous venons
-présenter aujourd'hui les résultats de l'examen auquel nous nous sommes
-livrés. Peu de mots en effet suffiront pour faire comprendre toute
-l'importance du travail de notre jeune compatriote.
-...................................................
-...................................................
-
-«En résumé, vos commissaires pensent que le mémoire de M. Hermite est
-très-digne de l'approbation de l'Académie, et qu'il doit être imprimé
-dans le _Recueil des Savants étrangers_.»
-
-M. Bertrand, ingénieur des mines, est l'un des auteurs dont nous
-parlons. Ses développements sur quelques points de la théorie des sut
-faces isothermes orthogonales ont motivé un rapport dont nous extrayons
-le passage suivant:
-
-«M. Bertrand a débuté, bien jeune encore, par des recherches fort
-remarquables sur la théorie mathématique de l'électricité, en prouvant
-le premier, d'une manière à la fois générale et simple, 1° que l'absence
-de l'électricité statique dans l'intérieur des corps conducteurs est une
-conséquence nécessaire de la loi du carré des distances; 2° que
-l'épaisseur de la couche en équilibre doit être nulle aux points où deux
-corps conducteurs se touchent. Il a depuis publié divers travaux de
-mécanique et d'analyse pure. Au mérite d'avoir résolu avec sagacité les
-questions dont il s'est occupé, il a su joindre celui de bien choisir
-ces questions elles-mêmes. C'est la marque d'un excellent, esprit.
-
-«Le mémoire qu'il a soumis en dernier lieu au jugement de l'Académie
-nous paraît digne d'être approuvé par elle, et d'être inséré dans le
-_Recueil des Savants étrangers_.»
-
-Certains passages du rapport sur le mémoire de M. Hermite ont été, pour
-M. Libri, l'occasion de soulever une réclamation de priorité à la suite
-de laquelle a eu lieu entre lui et M. Liouville un débat des plus vifs,
-qui a occupé la majeure partie de plusieurs séances. Nous regrettons que
-les académiciens qui, en très-petit nombre, sont en état de porter le
-flambeau de la vérité dans une discussion de ce genre, ne l'aient pas
-fait d'une manière explicite. Il est vraiment déplorable que le pour et
-le contre puissent être soutenus presque avec la même vraisemblance, à
-en juger par les comptes rendus, aux yeux de la plupart des académiciens
-eux-mêmes tout aussi bien qu'à ceux du public.
-
-_Origine de notre arithmétique_.--Il y a déjà plusieurs années que M.
-Chasles, habile géomètre non moins que savant bibliophile, avait
-expliqué un passage fort obscur du célèbre Boèce, de manière à rendre
-fort probable que les chiffres étaient employés avec une valeur de
-position, comme dans notre système ordinaire de numération, dès le
-quatrième siècle de l'ère chrétienne. Quoique cette opinion ne fût pas
-nouvelle, puisqu'elle se trouve exprimée dans l'histoire des
-mathématiques de Montuela, M. Chasles la présentait avec tant de
-développements, la discutait d'une manière si plausible qu'elle attira
-au plus haut degré l'attention de toutes les personnes qui portent
-quelque intérêt à l'histoire des sciences. Cependant elle fut loin
-d'être admise sans contradiction. Parmi les adversaires les plus
-persistants de M, Chasles, il faut ranger M. Libri, qui, dans son
-_Histoire des sciences mathématiques en Italie_, avait signalé à la
-reconnaissance des Européens Fibonacci, connu sous le nom de Léonard de
-Pise, comme le premier qui eût, en 1202, publié dans son traité de
-l'Abacus et fait connaître aux chrétiens d'Occident la numération arabe.
-Mais depuis l'époque où cette question historique si importante a été
-soulevée, pas une année, ne s'est écoulée sans que de nouvelles preuves,
-chaque fois plus convaincantes, n'aient été apportées en faveur de
-l'opinion de M. Chasles. La communication faite par ce savant à
-l'Académie, au commencement de 1843, avait prouvé que, dès la fin du
-dixième siècle, notre compatriote Gerbert vulgarisait le système de
-numération exposé d'une manière si obscure par Boèce. Il est revenu sur
-ce sujet dans le courant de l'année, et voici ce qui résulte de sa plus
-récente lecture à l'Académie:
-
-1° Nos chiffres actuels dérivent des _apices_ de Boèce, lesquels ont été
-en usage dans les traités du moyen âge; les Arabes et les Hindous, au
-contraire, ont des chiffres très-différents des nôtres.
-
-
-2° La méthode de l'_Abacus_, telle qu'on la trouve dans le traité de
-Gerbert, était pratiquée sur des tables couvertes de poudre; aussi
-quelques auteurs modernes ont-ils appelé méthode _l'art de compter sur
-la table couverte de poudre_, en ignorant toutefois ce qu'était cette
-méthode, et la signification des textes obscurs qui la décrivent.
-
-3° Cette même méthode à une parfaite analogie avec deux procédés de
-calcul qui ont été en usage vulgaire chez les anciens, et qui se
-pratiquaient, l'un, avec des jetons qu'on plaçait sur des lignes
-parallèles, où ils prenaient des valeurs de position en progression
-décuple; et, l'autre, avec l'instrument appelé _saian-pan_ chez les
-Chinois, et _abacus_ chez les Romains.
-
-4° La tradition attribue à Pythagore le système de l'abacus. Boèce dit
-que les disciples de ce grand philosophe ont appelé en son honneur table
-de Pythagore le tableau sur lequel se pratiquait cette méthode de
-calcul. Cette dénomination, table de Pythagore, qui s'est conservée dans
-plusieurs auteurs du moyen âge, nous a été transmise avec un sens tout
-différent. C'est donc, probablement à tort que nous attribuons à
-Pythagore la petite table de multiplication que l'on trouve dans tous
-les traités d'arithmétique ordinaire; mais nous devons, avec plus de
-probabilité encore, lui rapporter l'honneur du système de numération que
-l'on attribue si mal à propos aux Arabes.
-
-5° L'abacus n'a pas été une simple spéculation arithmétique; les
-mathématiciens s'en servaient réellement pour leurs calculs. Cette
-méthode était déjà devenue d'un usage vulgaire, dans certaines contrées,
-à la fin du dixième siècle ou au commencement du onzième.
-
-6° Dans le cours du douzième siècle, le système de l'abacus a éprouvé
-plusieurs modifications. Le terme _abacus_ a été remplacé par celui
-d'_algorisme_; plusieurs auteurs ont nommé les Indous, dans leurs
-ouvrages, comme les premiers inventeurs de cette arithmétique. Les
-traces de l'ancien système de l'abacus se sont effacées insensiblement
-dans les ouvrages des chrétiens, pendant que quelques notions empruntées
-à la littérature arabe s'y sont introduites; les anciennes expressions
-ont disparu, tandis que celles de _cifra_ (chiffre) et de _figuria
-Indorum_ se sont conservées. Ce sont ces expressions principalement qui
-ont paru offrir des preuves que l'arithmétique nous venait de l'Orient,
-et qu'elle nous avait été importée vers le treizième siècle. Quant aux
-anciens traités de l'abacus qui subsistaient, même en grand nombre, ils
-n'ont plus été compris, et l'on a refusé d'y rien voir d'analogue aux
-principes de notre arithmétique actuelle. Mais M. Chasles a trouvé que,
-dans tous les temps, jusqu'au seizième siècle, et qu'à cette époque
-notamment, il a existé des traces de l'abacus, et qu'on a toujours su
-que cette ancienne méthode était l'origine de l'arithmétique vulgaire.
-
-Au commencement du treizième siècle, en 1202. Fibonacci lui-même met la
-_méthode de Pythagore_ au nombre des méthodes arithmétiques qu'il a
-étudiées. Et le passage le plus récent, qui soit relatif à ce sujet, a
-été extrait par M. Chasles de la _Bibliothèque historiale_ de Nicolas
-Vignier, 3 vol. in-fol. Paris, 1588 (2e vol., p. 612:)
-
-«Gerbert et encore un autre sien compagnon ou disciple ès sciences
-géométriques et mathématiques, nommé Bernelinus, qui composa quatre
-livres: _De abaco et numeris_ desquels se peut apprendre l'origine du
-chiffre dont nous usons aujourd'hui ès comptes d'arithmétique. Lesquels
-livres M. Savoye Pithou m'a assuré avoir en sa bibliothèque, et
-recognoitre en iceux un sçavoir et intelligence admirable de la science
-qu'ils traitent.»
-
-A tous ces faits si précis, à tous ces arguments si convaincants, on n'a
-plus répondu même par des dénégations vagues; les adversaires de M.
-Chasles ont gardé un silence absolu. Nous devons donc regarder comme un
-fait désormais, acquis à l'histoire, l'origine purement occidentale de
-notre système actuel d'arithmétique. L'importance de ce fait, si
-contraire aux idées généralement reçues, motive suffisamment le
-développement que nous avons donné à l'examen des beaux travaux par
-lesquels il se trouve établi d'une manière irréfragable.
-
-IV.--Sciences mathématiques appliquées.
-
-_Perspective pratique_.--M. Jump avait présenté à l'Académie une échelle
-de perspective, sur laquelle M. Mathieu a fait un rapport dont voici les
-conclusions: «Nous pensons que l'échelle de perspective de M. Jump
-pourra servir à former avec une précision suffisante, pour les besoins
-ordinaires des arts, la perspective des objets, surtout quand on aura
-souvent occasion d'en faire usage, et que l'on sera disposé d'en étudier
-l'explication, qui n'a pas toute la simplicité désirable.»
-
-_Représentation graphique de diverses lois_.--Toutes les personnes qui
-ont eu sous les yeux des plans topographiques exécutés avec soin, savent
-comment on y représente le relief du terrain. On imagine que les
-surfaces de niveau équidistantes, telles que le seraient celles de
-l'Océan si ses eaux venaient à s'élever successivement à diverses
-hauteurs au-dessus du sol, aient laissé leurs traces sur le relief; et
-on projette sur la carte les courbes de niveau ainsi tracées, en y
-affectant des cotes ou nombres, qui expriment à quelles hauteurs sont
-placées respectivement les unes par rapport aux autres ces coupes de
-niveau faites dans le relief du sol.
-
-C'est en 1780 nue Ducarla, de Genève, imagina cette notation aussi
-simple qu'expressive. Il paraît qu'Halley, contemporain du grand Newton,
-avait imaginé de réunir sur la mappemonde, par des courbes continues,
-les points où la déclinaison de l'aiguille aimantée est la même. Au
-commencement de ce siècle, M. de Humboldt a vulgarisé l'emploi de cette
-notation, au moyen de ses _isothermes_, ou lignes d'égale température.
-On doit aussi à un savant navigateur. M. Duperrey, des cartes fort
-intéressantes des méridiens et des parallèles magnétiques. Mais ce qu'il
-y a de remarquable, c'est que cette notation peut être employée avec
-succès pour exprimer des lois mathématiques, et une foule de lois
-naturelles, aussi bien que des surfaces et les propriétés de certains
-points de l'écorce terrestre; on peut donc s'en servie pour remplacer
-des tables numériques, souvent plus longues à construire, et d'un usage
-moins commode. M. Pouchet, dans son _Arithmétique linéaire_, publiée en
-1797, a eu le premier cette heureuse idée, qui a été employée aussi par
-M. d'Obenheim, dans sa planchette du canonnier; par M. Piobert, par M.
-Allix, etc.; seulement, aucun de ces auteurs n'avait pensé à combiner la
-notation des plans topographiques avec un certain système de graduation,
-au moyen duquel des courbes difficiles à construire peuvent souvent se
-réduire à de simples lignes droites. On n'avait pas non plus pensé à
-appliquer la notation de Ducarla aux lois de la météorologie, C'est ce
-qui a été fait dans un travail présenté à l'Académie par un ingénieur
-des ponts et chaussées, travail pour lequel M. Gauchy a fait un rapport,
-dont voici les conclusions favorables à l'auteur:
-
-«L'Académie a approuvé le mémoire présenté, et a décidé qu'il serait
-inséré dans le _Recueil des Savants Etrangers_.»
-
-L'appendice à la traduction que M. Martins a donnée de la _Météorologie
-de Kaemtz_, renferme un grand nombre de figures, et les principes de la
-partie de ce Mémoire qui est relative aux lois naturelles. Nous y
-renvoyons le lecteur (3).
-
- [Note 3: Cours complet de Météorologie de M. F. Kaemtz, professeur
- de physique à l'Université de Malle; traduit et annoté par Ch.
- Martins, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de
- médecine de Paris. (Paulin, libraire-éditeur, 57, rue de Seine. 1
- fort vol. in-12 avec 40 planches gravées.]
-
-_Latitude de Fomentera_.--La détermination de la latitude d'un lieu,
-par les hauteurs des astres à leur passage au méridien, est une des
-opérations les plus simples qui puissent se présenter à l'astronome
-praticien. Cependant lorsque l'on examine dans tous leurs détails les
-observations qu'elle exige, on reconnaît qu'elle réclame les soins les
-plus minutieux, les corrections les plus délicates, les instruments les
-plus parfaits. M. Biot, dont le nom restera attaché, ainsi que celui de
-M. Arago, à la mesure la plus précise qu'on ait encore obtenue des
-dimensions de sphéroïde terrestre, a donné un mémoire étendu du plus vif
-intérêt pour tous les amateurs de la haute précision, sur la latitude de
-l'extrémité australe de l'arc méridien de France et d'Espagne. Il faut
-lire ce mémoire pour voir quelle sagacité doit déployer un observateur
-désireux d'éviter ou de reconnaître toutes les causes d'erreurs qui ne
-manquent pas de se présenter en assez grand nombre, lors même qu'il est
-muni des instruments les plus précis.
-
-_Comètes_.--Ces astres singuliers ont été le sujet de travaux nombreux
-pendant le cours de l'année dernière. Nous avons déjà rendu compte de
-plusieurs d'entre eux à propos de la grande comète (v. 1, p. 64 et 259).
-Parlons de quelques autres qui ont aussi beaucoup d'intérêt.(4)
-
-M. Matthiessen a fait, à l'aide d'un de ces instruments si sensibles que
-les propriétés des courants thermo-électriques permettent d'employer
-avec succès à la détermination des plus légères variations de
-température, des expériences fort curieuses, desquelles il résulte que
-la grande comète n'envoyait, à la surface terrestre, qu'une chaleur à
-peine appréciable à l'aide de ces instruments eux-mêmes. Car en braquant
-sa pile thermo-électrique, munie de son cône condensateur, sur la queue
-de la comète au-dessous d'Orion, l'aiguille du galvanomètre restait sur
-zéro, absolument comme lorsque l'instrument était braqué sur l'étoile
-polaire. Le noyau de l'astre donna une déviation angulaire de 2 degrés,
-sous les pléiades on obtint 10°, vers la base de la lumière zodiacale
-12°.
-
-L'expérience avait lieu dans une ondulation légèrement concave du
-terrain entre l'arc de l'Étoile et le bois de Boulogne, le 27 mars
-dernier, vers huit heures du soir. Pour donner une idée de la
-sensibilité de l'appareil, il suffit de dire que la température de la
-main de l'observateur, refroidie par le contact de l'herbe humide,
-envoya l'aiguille indicatrice frapper contre la pointe à 90 degrés, à la
-distance d'un mètre; qu'une petite maison blanche, à 800 mètres de
-distance, mais échauffer par les rayons du soleil avant son coucher,
-fixa l'aiguille à 26 degrés, et à huit heures et demie à 21 degrés; et
-qu'une chandelle qui brillait à la croisée de cette maison ayant été
-éteinte, l'aiguille descendit à 19 degrés.
-
-M. Quételet a signalé l'étendue de la lumière zodiacale vers la même
-époque, et l'apparition d'un assez grand nombre de météores lumineux qui
-se sont montrés du 18 au 24 mars, à Bruxelles à Brimes, etc.
-
-Dès les premiers jours de l'apparition de la grande comète du mois de
-mars, M. Edward Cooper, habile astronome anglais, avait signalé un
-passage d'un livre bien connu (_l'Usage des globes de Bion_) duquel
-semblait résulter que cette comète avait déjà été vue plusieurs fois et
-qu'elle se meut autour du soleil suivant une courbe fermée dans l'espace
-de 54 à 55 ans. Les recherches de MM. Laugier et Mauvais, loin
-d'infirmer cette idée, y ont donné un fort degré de probabilité. En
-attribuant une orbite elliptique à la comète, ces messieurs ont trouvé
-que la plus grande différence entre les positions observées et calculées
-était de 12 secondes en longitude, et de 18 en latitude. M. Valz,
-directeur de l'observatoire de Marseille, est parvenu de son côté à un
-résultat analogue. Ainsi la belle comète de 1843 est assez probablement
-identique avec celles de 1702, de 1668, de 1528, de 1191, de 1157, de
-1106, de 1003, de 685, de 582, de 379, de 336, de 193, de 161, et de 371
-avant notre ère.
-
-Nous devons encore mentionner ici, à cause de sa singularité, le
-rapprochement fait par M. Laisné entre la hauteur barométrique relevée à
-l'observatoire de Paris et la position de la comète par rapport à la
-terre à la fin du mois de février. Cette hauteur a été constamment en
-décroissant du 26 à neuf heures du matin, où elle était de 747 mm. 2,
-jusqu'au 27 à neuf heures du soir, où elle est descendue à 727 mm. 2,
-puis en augmentant de nouveau jusqu'au 28 à neuf heures du soir, où elle
-atteignait 742 mm. 4. Or, c'est le 27 février, après dix heures du soir,
-que la comète a passé à son périhélie, et vers minuit, qu'elle a été en
-conjonction inférieure avec le soleil.
-
-Ajoutons, du reste, que rien, jusqu'à ce jour, ne permet de croire qu'il
-y ait eu autre chose qu'une coïncidence fortuite entre ces deux
-phénomènes; et M. Laisné lui-même a eu soin d'éviter le sophisme: _cum
-hoc, ergo propter hoc_.
-
-Une autre comète découverte par M. Mauvais, l'un des astronomes attachés
-à l'observatoire de Paris, dans la nuit du 2 au 5 mai, a beaucoup moins
-attiré l'attention, sinon des astronomes, au moins des gens du monde, à
-cause de son extrême petitesse. Ce qu'elle offre de remarquable, c'est
-la grandeur de sa distance périhélie, qui atteint 1.613; c'est-à-dire
-que la distance moyenne de la terre au soleil étant prise pour unité, la
-comète ne s'est approchée du soleil qu'à une distance égale à plus d'une
-fois et demi de la première. Les trois comètes de 1729, 1747 et 1876,
-dont les distances _périhélies_ ont été trouvées respectivement de
-4,070; de 2,294 et de 2,008, sont les seules qui, sous ce rapport,
-puissent être classées avant la comète de M. Mauvais.
-
- [Note 4: Cours complet de Météorologie de M. F. Kaemtz, professeur
- de physique à l'Université de Malle; traduit et annoté par Ch.
- Martins, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de
- médecine de Paris. (Paulin, libraire-éditeur, 57, rue de Seine. 1
- fort vol. in-12 avec 40 planches gravées.]
-
-_Mécanique céleste_.--On doit à M. Damoiseau un travail capital sur les
-perturbations de Junon et de Céres. M. Leverrier a aussi communiqué les
-résultats très-importants d'une détermination nouvelle de l'orbite de
-Mercure et de ses perturbations, des tables numériques pour servir à la
-construction des éphémérides de cette planète, et un mémoire sur la
-grande inégalité du mouvement moyen de Pallas. M. Delaunay a repris
-toute la théorie des marées, et a cherché à expliquer plusieurs
-circonstances fondamentales qui n'avaient pas encore été déduites
-rigoureusement du principe de la gravitation universelle.
-
-_Travaux relatifs à l'histoire de l'astronomie_.--On attribue
-généralement à l'astronome allemand Apian (milieu du seizième siècle) la
-première observation de la queue des comètes en sens opposé au soleil.
-M. Edouard Biot, dans le cours de ses recherches sur les anciennes
-apparitions de la comète d'Halley, a trouvé dans un ouvrage chinois
-l'observation suivante relative à une comète observée le 22 mars et
-jours suivants de l'an 857; «En général, quand _un balai_ (une comète)
-paraît le matin, alors il est dirigé vers l'occident; quand il paraît le
-soir, il est dirigé vers l'orient. C'est une règle constante.» Le
-curieux renseignement, qui prendra dorénavant sa place dans l'histoire
-de l'astronomie, n'effacera pas l'observation d'Apian, ainsi que M.
-Arago l'a fait remarquer; car l'astronome allemand a, de plus que le
-chinois, annoncé que l'axe de la queue prolongée passe par le soleil.
-
-Il y a déjà sept ans qu'un habile orientaliste, M. Sédillot, avait cru
-reconnaître, dans un paysage d'Aboul-Wefa, astronome arabe de Bagdad qui
-écrivait vers la fin du Xe siècle, la découverte d'une inégalité lunaire
-comme sous le nom de _variation_, découverte qui était généralement
-attribuée à Tycho-Brahé. Le résultat annoncé par M. Sédillot était
-généralement admis, car on n'y avait opposé que des dénégations vagues,
-sans preuves décisives. Mais aujourd'hui, un autre orientaliste
-distingué, M. Munk, tout en rendant hommage à l'authenticité du chapitre
-communiqué par M. Sédillot, comme à la fidélité de sa traduction
-française, vient annoncer que l'on s'est fait illusion en attribuant aux
-Arabes l'importante découverte de l'astronome danois, et que l'inégalité
-signalée pur Aboul-Wefa n'est pas la _variation_, mais bien la
-_prosneuse_ qui est décrite dans Ptolémée.--L'Académie avait d'abord
-nommé une commission pour décider entre ces deux assertions opposées;
-mais on a bientôt reconnu que la question litigieuse n'était pas de la
-nature de celles qui doivent être tranchées par l'Académie, et on a
-laissé aux recherches individuelles le soin de découvrir et de signaler
-la vérité.--M. Biot est le seul qui soit entré dans l'arène: il a pris
-parti pour M. Munk, et nous reconnaissons que les raisons alléguées par
-M. Sédillot ne nous ont pas paru assez fortes pour infirmer les
-résultats de ses savants adversaires.
-
-L'annonce faite par M. Albéri de la découverte de certains manuscrits
-qui renferment tous les travaux de Galilée et de son disciple Remeri sur
-les satellites de Jupiter, a été l'occasion de débats tellement
-personnels qu'il nous a paru convenable de ne pas nous y arrêter.
-
-
-Don Graviel l'Alférez.
-
-FANTAISIE MARITIME.
-
-I.
-
-«S'appeler don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez; avoir au juste
-vingt-cinq uns, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air
-martial rehaussé d'une magnifique paire de moustaches noires, plus le
-grade d'enseigne de frégate dans l'armée navale de Sa Majesté catholique
-(à raison de 50 piastres fortes par mois, ce qui ferait
-incontestablement 600 piastres par an, si on nous payait); avoir titres
-et qualités de créancier de la couronne pour trois années de cette
-superbe solde; devoir, du reste, six fois autant; et d'autre part, être
-la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manoeuvriers de
-l'escadre, le rubis des académistes de toutes les Espagnes, et sans
-contredit le plus amoureux des mortels jetés par le sort dans la cité de
-la Havane, c'est, parbleu, bien quelque chose!...--C'est même un peu
-plus que rien, attendu la ration que le manutentionnaire royal nous
-délivre matin et soir.--Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et
-immeubles présents et à venir, ne posséder que sa bonne mine et l'épée
-d'un officier de fortune, si bien trempés que soient l'homme et la lame,
-il faut, hélas! en convenir, ce n'est pas le Pérou! Non! me croira qui
-voudra, les espérances ne sont pas belles, lorsqu'au résumé l'on n'a pas
-un _maracedi_ vaillant à offrir à la fille unique de l'illustrissime don
-Antonio Barzon, marquis de las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne,
-brigadier des années de sa Majesté, commandeur de ses ordres et
-gouverneur général de l'île de Cuba et dépendances.--Il est vrai, par
-exempte, que ledit seigneur est bien le père le plus brutal et le plus
-maussade des hommes qu'ait produits notre chère patrie;--mais il est
-encore plus vrai que je suis empressé, galant, bien fait de ma personne,
-et fort amusant auprès des jeunes filles, surtout quand je les aime. A
-quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune à Cadix, de la Trinité
-Espagnole à Mexico, Juana chercherait inutilement mon pareil. Or, sur
-mon âme, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer
-autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des
-flibustiers et des corsaire?... Grave sujet livré à mes méditations, et
-qui me décide à jouer quitte ou double le plus tôt possible.»
-
-Tel est l'exorde et l'échantillon d'un long monologue que s'adressait
-don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de son
-excellence le gouverneur de la Havane.
-
-Il était environ une heure du matin; les carrosses et les _rolantes_
-roulaient à grand bruit dans les rues, éclairées seulement par les
-torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs maîtres au logis. Ou
-sait par quels motifs notre enseigne de frégate allait à pied et sans
-escorte; aussi avait-il prudemment dégainé son sabre, suivant l'usage
-des piétons; plus prudemment encore, il se tenait au milieu de la rue,
-l'oeil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser
-quelque carrefour. D'épaisses vapeurs cachaient les étoiles, la lune
-était nouvelle, et la police fort mal faite; autant de raisons pour ne
-rêver que de l'esprit. Un bandit peu au fait des usages du Trésor royal
-aurait pu espérer que la poche d'un officier de marine contenait, sinon
-des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnête de
-gourdes et de piécettes à colonnes. Don Graviel tenait à n'exposer aucun
-industriel nocturne à un triste mécompte, lui qui s'était vu dans
-l'impossibilité de risquer un pauvre douro sur le tapis vert du
-gouverneur. Cette cruelle nécessité l'avait rangé parmi les
-infatigables: il n'avait pas manqué une seule danse havanaise, espagnole
-ou française, pas un boléro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona
-Juanita lui en lit compliment:
-
-«Je vous félicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de votre brillante
-ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu.
-
---Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur
-d'être près de vous? Tous les trésors du monde ne valent pas un de vos
-sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir,
-je les donnerais pour un de vos regards.
-
---Il fut nu temps, répondit Juanita en faisant allusion à une
-conversation précédente, il fut un temps où les cavaliers ne se
-bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur
-courir sus en pleine mer.
-
---Si, pour vous plaire, il suffit d'être forban, j'y perdrai mon nom ou
-je le serai avant huit jours,» répliqua don Graviel en retroussant sa
-moustache.
-
-Juana repart il d'un petit éclat de rire;
-
-«Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers
-au défi, monsieur le matamore.
-
---Et je l'accepterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la
-plus digne d'être adorée.
-
---Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la
-voix; on croirait que je vous autorise à tant d'audace.
-
---Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on
-me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi à la fille du marquis de
-las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à
-lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir.
-La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes
-pensées, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur
-plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent
-rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de
-vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita?
-
---Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée,
-savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie même serait en
-péril?
-
---Et savez-vous, répliqua don Graviel, que lorsqu'on a résolu de se
-faire forban, on se rit des colères de tous les gouverneurs du monde,
-fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus sévères que
-son excellence don Barzon?
-
---Comment? demanda Juanita.
-
---Ne faisiez-vous pas à l'instant l'éloge des aventuriers et des
-corsaires? ne parliez-vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une
-heure, des exploits des frères de la Côte? n'avez-vous pas soupiré en
-disant: «Ah! si les Castillans d'aujourd'hui étaient gens de coeur, ils
-prendraient leur revanche, et ce serait leur tour d'écumer la mer aux
-dépens des ennemis!» Ces paroles, je vous jure, n'ont pas été perdues.
-
---Sérieusement? reprit la jeune fille d'un air moqueur.
-
---Sérieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionné!
-
---Silence donc! vous dépassez toutes les bornes ce soir; si vous
-continuez, je ne danserai plus avec vous.
-
---Mille pardons, senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dégagé; ne
-prenez pas votre mine boudeuse, vous savez que j'en raffole. Pour peu
-une vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas
-d'extravagances que je ne fasse... dût le seigneur don Barzon me couper
-en quatre quartiers comme une pastèque!
-
---Vous êtes bien toujours le même, répliqua la rieuse jeune fille en
-levant sur l'alférez ses grands yeux noirs; vous plaisantez quand vous
-devriez être confus et repentant.
-
---En âme et conscience, si nous n'étions pas entourés de monde, je me
-jetterais à vos pieds, j'implorerais à genoux mon pardon en portant à
-mes lèvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est à nous
-d'aller en avant. Et, ma foi! j'aimerais encore mieux cette altitude que
-celle dont il faut bien me contenter à présent.
-
---C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne!
-
---Quand je serai capitaine corsaire, vous serez, j'espère, moins cruelle
-envers votre esclave.
-
---Peut-être, dit imprudemment la jeune fille, que la pantomime plaisante
-de don Graviel désarmait malgré tous ses efforts pour lui imposer une
-certaine retenue.
-
---Peut être! Je prends note de la réponse; d'ici à la fin de la semaine
-il pourra être utile de vous la rappeler.
-
---Allons donc! trêve de menteries!
-
---Très-bien! dit légèrement don Graviel; à la messe de minuit, le jour
-de Noël, vous verrez si je mens.
-
---Ah! c'est décidément le jour de Noël que vous passez capitaine
-corsaire!
-
---Jusque-là permis à Votre Grâce d'en douter, mais alors...
-
---Alors, qu'adviendra-t-il, s'il vous plaît? demanda ironiquement la
-jeune fille.
-
---Qui vivra verra!» répondit gravement don Graviel en la reconduisant à
-sa place.
-
-Puis comme les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames
-de la Havane se retiraient avec le cérémonial d'usage, le jeune alférez
-s'esquiva discrètement, non sans avoir salué d'un amoureux regard la
-charmante Juanita, qui fit semblant de ne l'avoir pas remarqué.
-
-Après une multitude de digressions, don Graviel, qui poursuivait sa
-route en brandissant son sabre, conclut en ces termes:
-
-«Forban, corsaire, flibustier, soit! l'on ne peut être pendu qu'une
-fois, et Juanita vaut bien qu'on en coure la chance!»
-
-Le problème était loin d'être résolu, mais la détermination était prise;
-restaient à trouver les moyens d'exécution. Or, le jeune enseigne
-s'ingéniait à débrouiller un chaos de projets étranges, lorsqu'il crut
-apercevoir dans l'ombre un individu caché sous un porche à peu de
-distance du quai.
-
-«Holà! cria don Graviel.
-
---Ah! c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa
-ceinture un énorme coutelas.
-
---Que diable faisais-tu là, maudit coquin? reprit l'officier; tu devrais
-être au canot à m'attendre.
-
---Je vous attendais aussi, mon lieutenant; j'étais bien sûr que vous
-passeriez par ici pour rallier l'embarcation.
-
---Mais enfin que faisais-tu sous cette porte cochère, maître Brimbollio?
-
---Rien, oh! rien du tout, seigneur Badajoz.
-
---Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dévaliser quelque
-honnête bourgeois, Que signifie ce long couteau?
-
---Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? dit
-le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je
-cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon
-officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fumer une fois le temps,
-ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous
-payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait
-croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.
-
---Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air
-d'avoir la conscience large.
-
---Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trésor, qui ne nous paie pas,
-doit l'avoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de
-la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un real
-au pis-aller. Il n'est pas défendu de demander l'aumône quand on est
-pauvre.
-
---Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la
-main, à deux heures de la nuit!
-
---C'est que les riches ont l'oreille et le coeur si durs!»
-
-Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré,
-bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, oeil fauve,
-physionomie renfrognée; au demeurant excellent matelot et en possession
-d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de
-second contre-maître à bord de la frégate la _Santa-Fé_, dont l'enseigne
-don Graviel était quatrième lieutenant.
-
-«Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais à appuyer la
-chasse aux Anglais?
-
---Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférences. Si je parle des
-Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.
-
---Mais crois-tu que dans la frégate tu trouverais une quarantaine de
-gaillards de ton avis?
-
---Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent cette nuit même.»
-
-Don Graviel, pour toute réponse, lâcha un juron admirablement guttural.
-
-«Oui, seigneur Badajoz, continua Brimbollio, d'un mot, d'un signe,
-j'entraînerais les cent plus solides de l'équipage. Ah! mon Dieu! si
-nous avions trouvé un officier pour nous commander, depuis longtemps
-nous serions à courir bon bord avec ou sans la frégate: par malheur,
-nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se résigne,
-on fait son petit service, et l'on attend.»
-
-Chacun des deux interlocuteurs eût été bien aise de pouvoir lire sur les
-traits de l'autre; mais il faisait nuit noire. Don Graviel en savait
-assez, il restait sur ses gardes; maître Brimbollio s'était suffisamment
-avancé.
-
-[Illustration.]
-
-«Si pour son mauvais destin, pensait-il, l'alférez Badajoz tourne contre
-moi ce que je viens de lui dire, son indiscrétion lui coûtera cher!»
-
-Un coup d'oeil jeté sur le coutelas fut le commentaire de cette agréable
-réflexion, après laquelle le patron et l'officier embarquèrent dans le
-canot.
-
-La _Santa-Fé_ était mouillée fort loin de l'embarcadère; pour s'y
-rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de bâtiments marchands,
-de négriers et de légers navires sur lesquels l'alférez laissait errer
-des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un oeil d'envie un
-long brick-goélette ancré à l'écart. Le _Caprichoso_,--tel était son
-nom,--avait l'avant effilé comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la
-mâture audacieusement inclinée sur l'arrière, le corsage noir, la
-ceinture rouge. Il présentait on ne sait quelle analogie avec un reptile
-ou un oiseau de proie, mais on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou
-d'une aigle de mer. La lueur phosphorescente de la marée montante qui se
-brisait à son étrave permettait d'admirer la finesse de ses formes.
-
-«Joli morceau de bois! murmura maître Brimbollio.
-
---Ses voiles sont-elles enverguées? demanda l'officier voix basse.
-
---Oui, capitaine,» répondit avec affectation le patron du canot.
-
-L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutumé.
-
-Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Riballosa,
-garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquième lieutenant sur
-la _Santa-Fé_.
-
-Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il
-s'était bercé de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il
-avait rêvé d'épaulettes d'amiral; plus tard, il s'était contenté de
-désirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il
-n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs à pêcher à la ligne:
-il fallait, comme on voit, qu'il eût passé par tous les désenchantements
-du métier. C'était du reste un garçon plus froid que glace, tempérament
-nervoso-bilieux qui défiait la fièvre jaune; maigre et sec, ne riant
-jamais; il n'en était pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des
-écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz.
-
-«As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci.
-
---Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici
-à pareille heure?
-
---Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi
-catégoriquement.
-
---Eh bien! non! dit le garde-marine. Après?
-
---C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne, et qui peut
-mener droit à ta potence.
-
---Ah!
-
---Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage,
-de s'emparer du brick-goélette que tu vois là-bas, d'aller avec faire ta
-course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de
-las Esmaduras, dont je suis amoureux fou.
-
---Tiens! c'est drôle, dit Fernando.
-
---Veux-tu me donner un coup de main?
-
---Pour la goélette, oui; pour la fillette, non! que diable ferions-nous
-d'elle à bord? Ne me parle pas des femmes, j'aime mieux les poissons,
-ils sont muets.
-
---Je suis amoureux, te dis-je!
-
---Tant pis!
-
---Et je n'ai combiné toute cette affaire que pour parvenir à la conquête
-de Juanita.»
-
-Fernando haussa les épaules.
-
-«C'est-à-dire que tu m'abandonnes!
-
---Tu m'insultes?
-
---Alors, tu consens à tout?
-
---Il le faut parbleu bien!
-
---Tu es un ami sans pareil!» s'écrie don Graviel enchanté, qui voulut se
-jeter au col de Fernando.
-
-L'autre le repoussa carrément. Quand un Espagnol est flegmatique, il
-déconcerterait un Hollandais.
-
-«As-tu un cigare? demanda le garde-marine.
-
---Hélas, non!
-
---Eh bien, bonsoir!
-
---Ne t'en va pas, reprit vivement Graviel; attends donc, causons un peu
-de nos préparatifs.
-
---A quoi bon?
-
---Plaisante demande! Que diable! il faut un plan.
-
---Fais-le tout seul; tu donneras la consigne, j'exécuterai.»
-
-Là-dessus Fernando retourna se coucher, et s'endormit du sommeil du
-juste; quant à don Graviel, il ne put fermer l'oeil.
-
-G. DE LA LANDELLE.
-
-(La suite à un prochain numéro.)
-
-
-De la Chasse et du Braconnage.
-
-Que de choses ont existé autrefois, et ne vivent plus pour ainsi dire
-aujourd'hui que dans les souvenirs du l'histoire! Grâce à la mode, qui
-les a quelquefois été chercher dans les limbes où elles étaient
-ensevelies, et couvertes de son éphémère protection, quelques unes ont
-surnagé: d'autres, moins favorisées, ont disparu... sans retour
-peut-être.
-
-Au nombre de ces dernières il nous faut compter la chasse. La véritable
-chasse est passée à l'état de mythe; quelques esprits même la regardent
-comme un anachronisme au sein de notre société. Enfin le chasseur, comme
-une foule d'individualités plus ou moins célèbres, et qui ont eu leur
-époque de gloire et d'illustration, le chasseur, lui aussi, a disparu.
-
-Mais comme au fond rien ne périt dans ce monde, le chasseur a été
-remplacé par qui? par le braconnier.
-
-Le braconnier occupe dans notre hiérarchie sociale une place éminemment
-respectable, en effet, il n'a su rien moins qu'élever un délit à l'état
-d'industrie, on pourrait même dire de monopole, car, la plupart du
-temps, il n'y a de gibier que pour lui. Personne, du reste, ne connaît
-mieux que lui, dans un canton, l'existence de tous les terriers, ne sait
-mieux reconnaître le passage d'un lièvre; il sait à point nommé où
-remise telle compagnie de perdrix. C'est un homme universel; en fait de
-topographie, il n'y a pas d'ingénieur du cadastre ou d'arpenteur juré
-qui soit capable de lutter avec lui.
-
-Le soir, vous le voyez dans le cabaret du village, causant de la pluie
-et du beau temps, se plaignant de ses fatigues et annonçant à haute voix
-qu'il va retourner se reposer à son logis. Mais n'en croyez rien: il
-sait que dans une heure la lune va se lever; aussi il arrange son fusil,
-fait sa provision et, quelques instants après, vous pouvez le voir se
-glisser derrière les habitations; il se dirige vers les bois qui sont à
-peu de distance du village, et là il attend, caché dans un fourré, au
-bord d'une allée ou d'une petite clairière, que quelque imprudent lapin
-vienne y prendre ses ébats et se placer au bout de son fusil. La
-proximité de sa proie et la clarté de la lune, qui, dans l'intervalle,
-s'est levée, et lui vient en aide, lui permettant d'ajuster avec
-certitude. Aussi lui arrive-t-il rarement de manquer son coup; plus d'un
-lapin périt ainsi victime du sa jeunesse et de son imprévoyance.
-
-[Illustration: L'affût.]
-
-Quand il a effectué sa razzia, le braconnier retourne tranquillement
-chez lui pour recommencer le lendemain sur un autre point. Au lever du
-jour, le garde du bois, en faisant sa tournée, trouve dans les herbes
-des bourres de fusil, des poils, du sang, et sur le sol des traces de
-pas empreints sur la rosée. Il surveille, il guette, il rôde pendant
-quelques jours, mais il ne peut rien voir, rien entendre. Le braconnier,
-plus fin ou mieux instruit, s'est transporte les nuits suivantes sur un
-autre point du canton, où il continue tranquillement ses exploits peu
-trop bruyants de l'affût, il change d'occupation et va chercher ses
-poches et son furet, petit animal du genre belette, et qui est trop
-connu pour que nous en fassions la description. C'est la sangsue du
-lapin. Comme les terriers n'ont point de secret pour notre industriel
-sans patente, il se dirige aussitôt vers celui qui est le plus fourni,
-celui qui contient la plus nombreuse portée; il en bouche, avec des
-mottes de gazon, toutes les ouvertures, excepté une ou deux qu'il ferme
-hermétiquement avec ses poches, après avoir toutefois lancé son furet
-dans les galeries souterraines. Le lapin, pour éviter les poursuites de
-son ennemi, cherche une issue par une des ouvertures du terrier, mais il
-les trouve toutes fermées, toutes, excepté celles qui sont garnies de
-poches ou de filets.
-
-Traqué par le furet, il n'a d'autre ressource que de s'y précipiter et
-de tomber ainsi au pouvoir d'un ennemi non moins impitoyable que celui
-auquel il vient d'échapper.
-
-[Chasse au furet et au filet.]
-
-Quelquefois cependant, après une longue attente, le braconnier ne voit
-rien venir; la poche reste béante, le filet vide. Bien plus, il a beau
-prêter l'oreille, il n'entend aucun bruit souterrain. Que s'est-il alors
-passé? Le furet, infidèle à sa mission, s'est fait braconnier à son tour
-et s'est amusé à chasser pour son compte; il a piqué le lapin, a sucé
-son sang et ensuite s'est endormi sur sa victime. Il est alors assez
-rare qu'il en revienne; ou il est étouffé, ou il est perdu. La chasse au
-lièvre, si elle demande un peu plus d'attention, n'est pas plus
-difficile. Un braconnier expérimenté doit connaître non-seulement le
-nombre des lièvres qui peuvent exister sur un canton, mais encore le
-gîte et la tournée de chacun; il sait qu'à tel endroit, à tel moment, il
-en est passé un, et qu'il repassera un peu plus tard. C'est à ces places
-désignées d'avance qu'il a soin de tendre ses collets: un collet est une
-espèce de collier en laiton ou en fil de fer, que souvent, pour mieux
-dépister et les lièvres et ceux qui les protègent, on dissimule en
-tournant autour une tresse d'herbes; ce collet est attaché à un ou deux
-petits morceaux de bois fichés en terre, de manière à rencontrer la tête
-du lièvre, qui vient s'y enfoncer et s'y étrangler; si par hasard il
-court un peu trop fort à ce moment, ce n'est pas par le cou qu'il se
-prend, mais par les pattes, qu'il se casse ou se tord presque toujours
-dans les efforts qu'il fait pour se dégager; quelquefois cependant il y
-parvient, mais le plus souvent il ne sort de ses liens que pour passer
-dans la gibecière du braconnier.
-
-Presque toutes ces chasses se pratiquent isolément; il en est d'autres,
-comme celle des perdrix, qui demandent le secours de l'association;
-quant à celles-ci, elles ont, outre l'attrait, commun du reste à toutes
-les autres, du fruit défendu, l'avantage de ne pouvoir se faire avec
-succès qu'avant l'ouverture légale de la chasse. Plusieurs braconniers,
-parfaitement instruits de l'existence de toutes les compagnies qui
-peuvent se trouver sur un territoire, du lieu où elles remisent
-d'habitude, du nombre de têtes qui les composent, se mettent en campagne
-la nuit, munis d'énormes filets ou panneaux que, dans leur langue, ils
-ont insolemment nommés le drap mortuaire; ils se placent d'abord contre
-le vent, et dans l'endroit qui leur semble le plus propice; ils tendent
-leurs filets à l'aide de longues perches, à l'une desquelles est
-attachée une corde tenue par un des chasseurs. Cette opération terminée,
-les rabatteurs tournent la compagnie et la font lever. Ordinairement,
-les malheureuses bêtes, ainsi troublées, effarouchées, effrayées par le
-bruit qu'elles entendent derrière elles, n'ont d'autre ressource que de
-fuir du côté opposé au bruit; elles vont alors se précipiter dans les
-panneaux; tout aussitôt le braconnier aux aguets tire la corde qui
-entraîne les perches oui soutenaient les filets; le drap mortuaire tombe
-et ensevelit sous ses replis une compagnie tout entière de perdrix qu'on
-n'a plus qu'à ramasser avec la main.
-
-[Illustration: Le drap mortuaire.]
-
-Quand une compagnie est détruite, on passe à une autre, et on enlève
-ainsi tout le gibier que peut contenir un canton. Il n'est pas rare de
-voir plusieurs centaines de perdrix être le fruit ou le butin d'une
-seule de ces expéditions nocturnes.
-
-Quelquefois on varie ses plaisirs, et pour être plus sûr du succès, pour
-endormir au besoin la vigilance des perdrix, tromper cet instinct de la
-conservation qui est naturel à tous les animaux, les braconniers ont
-avec eux une _chanterelle_ ou perdrix _qui rappelle_, et sert ainsi,
-soit à attirer les perdrix, soit à les réunir de nouveau, lorsque
-quelque coup manqué les a dispersées.
-
-Au moyen des procédés mis en usage par les braconniers, il n'est pas
-difficile de dépeupler un canton en fort peu de temps; du moins ce qui
-reste à glaner après le passage de ces chasseurs sans port d'armes est
-bien peu de chose. Nous avions donc raison de dire, en commençant, que
-la chasse n'existait plus; le braconnage l'a détruite et remplacée; d'un
-amusement, il a fait un délit. Il n'y a plus de chasseurs, il n'y a plus
-que des braconniers.
-
-Comme tout se perfectionne, on ne se contente plus de braconner
-isolément; il s'est formé dernièrement des sociétés qui ont leur siège à
-Paris, et qui exploitent à tour de rôle, soit par leurs propres membres,
-soit par des affidés, tous les départements voisins de la capitale. Ces
-sociétés, comme on le voit, fonctionnent en grand, et un jour viendra
-peut-être où elles se mettront en actions.
-
-La Chambre des Députés s'occupe actuellement de discuter une loi qui,
-tout en ayant pour but de régler l'exercice de la chasse, a surtout la
-prétention de mettre pour l'avenir un terme au braconnage. Nous estimons
-trop nos législateurs pour médire de leur capacité ou même de leurs
-bonnes intentions mais nous pouvons assurer d'avance que la loi qu'ils
-vont incessamment voter n'aboutira pas à grand'chose. On a cru trouver
-un remède en élevant le prix des ports d'armes, mais on n'a sans doute
-pas réfléchi que les braconniers, qui ne demandent pas de permis de port
-d'armes quand ils coûtent quinze francs, sauront bien s'en passer quand
-le prix en sera porté à vingt-cinq.
-
-[Illustration: Lièvre pris au collet.]
-
-Enfin, en terminant, nous prendrons la liberté grande de donner à nos
-honorables législateurs un petit conseil que nous ne croyons pas
-entièrement dépourvu d'utilité: la loi qu'ils projettent n'aura un but
-réel que lorsque ses dispositions autoriseront tout gendarme, tout garde
-champêtre et tout autre agent de l'autorité publique à saisir, partout
-où ils se trouveront, les filets, panneaux et autres engins destinés à
-la destruction du gibier.
-
-Une semblable autorisation, comme sanction de la loi future, n'aurait
-rien d'exorbitant et trouverait, du reste, des précédents dans notre
-législation. On permet aux commis des contributions indirectes d'exercer
-le débitant de liquides, de pénétrer chez lui, de fouiller jusque dans
-son lit, à toute heure du jour et de la nuit; pour protéger quelquefois
-l'indolence d'un fabricant contre le stimulant de la concurrence
-étrangère, on autorise les préposés des douanes à rechercher et à saisir
-des cotons, des mousselines, d'autres produits qui se trouvent dans les
-magasins d'un marchand; et on refuserait à un agent de l'autorité
-publique le droit de saisir des instruments qui ne sont en la possession
-de leur propriétaire que dans le but de violer la loi ou d'empêcher son
-exécution! Il est évident qu'une loi qui concéderait de pareils pouvoirs
-ne pourrait être taxée d'illogisme ou d'arbitraire. En votant une loi,
-le premier devoir du législateur est d'en assurer l'exécution, et de se
-ressouvenir qu'il y a quelque chose de pire qu'une mauvaise loi, c'est
-celle qui n'a pas de sanction pénale et qu'on peut violer impunément.
-
-[Illustration: La chanterelle.]
-
-Bibliographie.
-
-[Illustration.]
-
-_Abrégé de l'Histoire de Suède_; par M. L. Lemoine, chevalier de l'ordre
-de l'Étoile-Polaire, ancien instituteur de S. A. R. le prince Oscar,
-prince royal de Suède et de Norwége. 2 vol. in-8°.--Paris, 1844. _Arthus
-Bertrand_. 14 fr.
-
-_Histoire des États Européens depuis le Congrès de Vienne_; par le
-vicomte de BEAUMONT-VASSY. Tome II: Suède et Norwége, Danemark, Prusse.
-1 vol. in-8°, 1844.--Amyot. 7 fr. 50 c.
-
-La maladie grave dont vient d'être atteint, à l'âge de quatre-vingts
-ans, le roi de Suède et de Norwége actuel, Charles XIV, donne un intérêt
-d'actualité à ces deux ouvrages, qui n'avaient cependant été ni écrits
-ni publics dans la prévision d'un semblable événement. Au moment où le
-prince Oscar va, selon toute probabilité, être appelé à succéder à son
-illustre père, l'ex-général républicain français Bernadotte, on sera
-plus que jamais curieux de connaître l'histoire passée et la condition
-présentes de ces deux royaumes, séparés pendant tant d'années, et réunis
-aujourd'hui sous le même sceptre.
-
-M. L. Lemoine appartient à l'ancienne école historique. Ce n'est pas
-l'histoire de la Suède qu'il écrit, encore moins celle du peuple
-suédois, mais l'histoire de ses amis, des diverses familles qui ont
-règné sur cette province de la Scandinavie. De la nation proprement
-dite, de ses moeurs, de ses lois, de ses coutumes, de ses ressources, de
-sa littérature, de sa civilisation, il ne s'en occupe jamais. Pour lui
-l'histoire se compose uniquement d'avènements et de morts de souverains,
-de changements de dynasties, de guerres, de négociations et de traités
-de paix. A peine même si, dans son premier volume, il nous donne un
-court précis de la mythologie Scandinave. Mieux que personne cependant,
-M. Lemoine aurait pu nous faire connaître la Suède et ses habitants, car
-il a été pendant plusieurs années l'instituteur du prince Oscar,
-héritier présomptif du roi régnant. Pourquoi s'est-il borné à
-enregistrer des dates ou à raconter des faits sans en tirer jamais les
-conséquences?--Quoi qu'il en soit, son ouvrage, estimable à divers
-titres, peut être, sinon fort agréable à lire, du moins utile à
-consulter. On y trouvera un résumé correctement écrit de tous les
-événements importants qui ont eu lieu en Suède sous les dynasties de
-Forniother, Vugve ou Odin, Hvar et Sigurd ou Ivar et Lodbrok, Stenkil,
-Sverker et Erik le Saint, des Folkungars ou Folkungiens, de l'union des
-Calmas, de Vasa, Deux-Ponts, Hesse-Cassel, Holstein-Gottorp et
-Ponte-Corvo.
-
-M. le vicomte de Beaumont-Vassy mériterait peut-être les mêmes
-reproches. Son second volume de _l'Histoire des États Européens depuis
-le Congrès de Vienne_, qui renferme et Suède et la Norwége, le Danemark
-et la Prusse, nous semble inférieur au premier, consacré exclusivement à
-la Belgique et à la Hollande. Comme M. Lemoine, M. le vicomte de
-Beaumont-Vassy s'occupe un peu trop des faits. L'histoire contemporaine,
-plus encore que celle des siècles passés, a besoin d'explications et de
-commentaires. Pour l'écrire comme elle doit être écrite, il ne suffit
-pas de la bien connaître, il faut la comprendre. Si nous ne nous
-trompons, M. Je vicomte de Beaumont-Vassy s'est un peu trop hâté de
-publier ce second volume. Espérons que les tomes III et IV, qui doivent
-paraître prochainement, et qui auront pour titre: la _Grande-Bretagne_,
-seront plus dignes du beau sujet que leur auteur a eu l'heureuse idée de
-traiter.
-
-Le nouveau volume de M. de Beaumont-Vassy ne supporterait pas plus
-l'analyse que l'abrégé de M. Lemoine: son titre seul indique
-suffisamment ce qu'il contient, c'est-à-dire l'histoire politique de la
-Suède et de la Norwége, du Danemark et de la Prusse, depuis le congrès
-de Vienne jusqu'à l'année 1844.
-
-Oeuvres complètes de J. Racine, avec les notes de tous les
-commentateurs; cinquième édition, publiée par L. Aimé Martin. Tome
-1er.--Paris, 1844. Chez _Lefevre_ et chez _Furne_, libraires, in-8.
-
-Voici un des plus beaux livres qu'on ait publiés depuis longtemps. Un
-des doyens de la librairie, qui a voué sa carrière entière à l'élégante
-et soigneuse reproduction de nos classiques, et un de ses ardents et
-ingénieux confrères, qui a su ouvrir, à l'aide de la gravure, une voie
-toute nouvelle à la librairie française, se sont réunis pour élever à
-Racine un véritable monument typographique. Chacun d'eux aura rivalisé
-d'efforts et de soins avec son coassocié pour faire atteindre la
-perfection à la partie de l'oeuvre artistique et matérielle dont il
-s'est trouvé chargé. Aussi, nous le répétons, nous ne croyons pas que
-jamais vignettes aussi admirablement gravées aient été jointes à un plus
-magnifique papier, imprimé de plus beaux caractères.
-
-M. Aimé Martin, dont on réimprimait le _Variorum_, a voulu lutter
-d'efforts et de soins avec ses éditeurs. Il annonce, dans sa préface,
-que vingt ans d'une vie toute consacrée à l'étude ont nécessairement
-profité à son commentaire, et que parmi les améliorations qu'on y
-remarquera se trouvèrent plusieurs notes rectifiés;--un grand nombre de
-notes nouvelles;--le nom des acteurs qui ont joué d'original les pièces
-de Racine:--la musique des choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, celle des
-hymnes, des cantiques, etc., telles qu'elles furent chantées devant
-Louis XIV; les essais inédits de Racine sur les odes de Pindare et sur
-les premiers livres de l'Odyssée;--une révision complète du
-texte;--enfin, un dictionnaire critique des locutions et des tours
-nouveaux créés par Racine.
-
-Ce programme sera accompli avec soin, nous n'en doutons pas.
-
-Le critique, le philologue, l'annotateur historique ne négligera aucune
-recherche pour que le travail qu'il a publié pour la première fois il y
-a vingt-quatre ans soit purgé des erreurs qui avaient pu s'y glisser, et
-pour que ses notes nouvelles soient toutes également irréprochables.
-Nous l'engageons, pour toute la partie historique, à recourir aux
-autorités contemporaines, à ne pas citer sur la foi d'un tiers, et à ne
-pas s'exposer ainsi à des inexactitudes qui ont quelquefois pris
-naissance dans une faute d'impression commise il y a cent soixante ans.
-
-Ces réflexions sont suggérées, ces conseils nous sont dictés par la
-partie nouvelle du travail de M. Aimé Martin, qui se trouve dans le tome
-premier, le seul qui ait encore paru. Ce volume ne renferme que trois
-pièces: _la Thébaïde, Alexandre et Andromaque_.
-
-Les archives de la Comédie-Française auraient fourni à M. Aimé Martin la
-date de la première représentation de la première pièce de Racine, _la
-Thébaïde_, que ne donne nul éditeur, et que M. Aimé Martin laisse
-également ignorer à ses lecteurs. Il dit bien, comme ses devanciers,
-qu'elle est de 1664; mais, en mettant à profit les notes historiques de
-la Comédie, il aurait été à même d'ajouter qu'elle fut jouée pour la
-première fois le 20 juin, qu'elle n'obtint que quatorze représentations
-peu productives à la ville; que Molière, par intérêt pour le jeune
-auteur qu'il protégeait et à qui il avait même indiqué ce sujet, en lui
-donnant ou en lui avançant cent louis (1,100 livres alors), la
-représenta sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, devant Louis XlV
-et le légat, et au château de Villers-Cotterêts, devant Monsieur, et
-qu'enfin Racine toucha comme auteur deux parts d'acteur, ce qui ne lui
-valut que 6 livres pour la quatrième représentation où sa pièce, jouée
-seule, ne produisit que 150 livres de recette.--Les mêmes archives
-auraient encore empêché M Aimé Martin d'imprimer que le rôle d'Hemon fut
-créé par _Hébert_. C'était _Hubert_ qu'il fallait dire.
-
-Pour _Alexandre_, il eût, par le même moyen, évité des erreurs toutes
-semblables. C'est encore par cet _Hubert_, qui excellait en même temps
-dans les travestissements en femme et qui créa les rôles de madame
-Peruelle, madame Jourdain, Belise et la comtesse d'Escarbaguas; c'est
-encore par cet Hubert, et non, connue l'imprime l'éditeur, par un
-_Imbert_, qui n'a jamais figuré dans la troupe de Molière, que fut créé
-le rôle de Tavile.--Quant à la date de la première apparition de cette
-tragédie et à la simultanéité des représentations qu'en donnèrent la
-troupe du Palais-Royal et celle de l'hôtel de Bourgogne, l'éditeur
-commet encore plusieurs erreurs et confusions, dont il se fût aperçu
-comme nous en puisant à cette même source, la seule à laquelle on se
-doive fier. L. Racine avait dit que l'_Alexandre_ fut joué par la troupe
-de Molière, et que son père donna ensuite cette même pièce aux comédiens
-de l'hôtel de Bourgogne. M. Aime Martin se livre à des raisonnements et
-à une interprétation peu exacte d'un passage du gazetier Robinet, pour
-chercher à prouver que Louis Racine à tort. En cherchant là où nous lui
-disons, il aurait vu que l'assertion du fils de son auteur était
-parfaitement fondée, et il n'aurait point imprimé que cette pièce fut
-jouée, pour la première fois, le même jour, 15 décembre 1665, au
-Palais-Royal et à l'hôtel de Bourgogne. Cette date du 15 décembre est
-purement d'imagination. C'est le 4 décembre qu'_Alexandre_ fut
-représenté, pour la première fois, sur le théâtre de Molière, le
-registre de sa troupe en fait foi; ce n'est que le 18 qu'il fut donné à
-l'hôtel de Bourgogne. Voici la mention qu'on lit, à la date du vendredi
-18 décembre, jour de la sixième représentation, sur ce registre, tenu
-par La Grange: «Ce même jour, la troupe fut surprise que la même pièce
-d'_Alexandre_ fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la
-chose s'était faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas
-devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que
-d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites
-parts d'auteur furent partagées, et chacun des douze acteurs eut pour sa
-part 17 livres.»
-
-Après quoi on ne donna plus que trois fois la pièce au Palais-Royal.
-Tout ceci, on le voit, offrait de l'intérêt et mettait à l'abri
-d'erreurs dont on ne saurait toujours se préserver en histoire
-littéraire, quant on procède par des conjectures, même en apparence
-logiques.
-
-A l'aide de trois cartons, M. Aimé Martin pourra faire disparaître ces
-erreurs, qui dépareraient le beau travail qu'on est en droit d'attendre
-de lui. Nous l'engageons en même temps à uniformiser les appellations
-dont il se sert pour dénommer les actrices Il dit: _Mademoiselle_ Du
-Parc et _madame_ Molière, _mademoiselle_ De Brie et _madame_ d'Ennehaut.
-Il faut être conséquent. Ces quatre actrices étaient aussi bien mariées
-les unes que les autres, et il doit à son choix les appeler, mais l'une
-comme l'autre, _madame_, comme on le ferait aujourd'hui, ou
-_mademoiselle_, comme on le faisait alors pour toutes les femmes dont
-les maris n'étaient pas nobles. Molière dit, en parlant de sa femme,
-dans l'Impromptu de Versailles: «mademoiselle Molière.» Que M. Aimé
-Martin prenne donc le même parti que Molière.
-
-Tout ceci, on le voit, est facilement remédiable, et nous ne l'avons
-signalé que parce que nous trouvions là en même temps l'occasion de
-fournir à l'auteur du travail annoncé une indication qui peut lui être
-utile. Nous aussi nous avons voulu, ouvrier indigne, apporter notre
-pierre au beau monument qu'il promet d'élever.
-
-T.
-
-_La Kabbale_, ou la Philosophie religieuse de Hébreux; par A. FRANCK.
-1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.
-
-«Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de
-Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au
-ton majestueux de la poésie religieuse; qui a pris naissance sur la même
-terre, et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui,
-pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que
-l'hypothèse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le
-désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est
-développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère; voilà ce que
-l'on trouve, après les avoir épurés de toute alliage, dans les monuments
-originaux et dans les anciens débris de la Kabbale.» C'est ainsi que M.
-Franck caractérise, au début de son ouvrage, la doctrine dont il s'est
-fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent
-assez de quel intérêt doit être pour l'histoire de la philosophie
-l'étude de cette doctrine. Et pourtant, malgré de nombreux et importants
-travaux, cette page curieuse était encore à écrire dans l'histoire de la
-pensée philosophique. Les principaux éléments de la Kabbale étaient, à
-la vérité, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et
-quelle méthode s'appuyait cette mystérieuse doctrine, qui enseignait
-l'émanation perpétuelle et infinie de la Divinité dans tout l'être du
-monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une
-exposition régulière et complète du système kabbalistique, de la fonder
-sur une étude sérieuse des monuments les plus authentiques, et de
-l'éclairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque
-ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'école
-d'Alexandrie, celle du christianisme, etc.
-
-M Cousin, présentant le livre du M. Franck à l'Académie des Sciences
-morales et politiques, disait: «C'est un travail entièrement nouveau. II
-n'existe en Europe aucun ouvrage sur la Kabbale qui soit digne de faire
-autorité en France; on n'avait rien écrit jusqu'alors sur cette
-mystérieuse philosophie. L'un des premiers historiens de la philosophie,
-Tennemann, faute de connaître les langues hébraïques et syriaques, a été
-obligé de s'en rapporter à des renseignements quelque peu infidèles M.
-Franck, qui est israélite, et à qui ces deux langues sont parfaitement
-familières, a pu étudier dans ces sources le système métaphysique
-désigné sous le nom de Kabbale...»
-
-L'ouvrage le plus important qui ait été écrit sur la Kabbale, avant
-celui de M. Franck, la _Cabala denudata_ du baron de Rosenroth, était
-une oeuvre respectable par les travaux et les fatigues qu'elle avait
-coûtées, utile par les renseignements qu'elle présente, mais bien
-imparfaite encore. L'auteur se bornait à établir les principes de la
-doctrine; mais la Kabbale et ses livres ayant été, jusqu'à nos jours,
-chargés de commentaires, et d'amplifications souvent confondus avec des
-doctrines étrangères, et enfin faussement interprétés par les dystiques
-religieux, il y avait à faire un travail d'éclaircissement que la
-critique encore n'avait point entrepris. On chercherait vainement dans
-les historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann et les autres, des
-données plus exactes et plus complètes que celles du baron Rosenroth.
-
-Il faut donc reconnaître que, sur ce point obscur et intéressant de
-_l'histoire de la pensée philosophique_, il existait une grande lacune,
-et nous devons remercier M. Franck de l'avoir si bien comblée. Cette
-sûreté de méthode et de critique, cette clarté et cette régularité
-d'exposition qu'on chercherait en vain dans tous les travaux qu'a déjà
-suscités la Kabbale, se rencontrent ici au plus haut degré. M. Franck a
-puisé aux sources les plus pures, et il examine en détail les deux
-livres, qui sont les monuments les plus authentiques de la Kabbale,
-c'est-à-dire le Sepher ietzirah (livre de la Genèse) et le Zohar la
-lumière. Après avoir discuté l'authenticité de ces livres, l'auteur nous
-en donne de longues et lumineuses analyses, et, par là, nous fait
-connaître la doctrine kabbalistique dans tout ce qu'elle a d'essentiel
-et d'original.--Telles sont les parties les plus importantes du travail
-de M. Franck. Mais le savant historien ne s'est pas borné là: à ces deux
-premières parties, il en a ajouté une troisième sur l'origine et
-l'influence de la Kabbale aux diverses époques qu'elle a traversées.
-Nous y trouvons cette doctrine comparée successivement aux systèmes
-antérieurs et contemporains qui ont avec elle quelques points communs;
-d'abord la religion des Chaldéens et des Perses, puis la philosophie de
-Platon, celle des alexandrins, et enfin les doctrines religieuses du
-christianisme.
-
-«Donc d'un esprit éminemment critique, d'une grande intelligence dans
-les matières de philosophie, M. Franck a pu discuter l'authenticité des
-pages qu'il déchiffrât, rechercher l'origine des opinions dont il s'est
-fait l'interprète, et en apprécier la valeur philosophique.» Nous
-n'ajouterons rien à cet éloge que M. Cousin a donné à l'auteur du livre
-sur la Kabbale. M. Franck ne pouvait en espérer un qui fût plus flatteur
-pour son livre et pour lui.
-
-L'Académie des Sciences morales et politiques avait entendu déjà, sous
-la forme de mémoire, les deux premières parties du travail de M. Franck.
-Elle avait donc pu apprécier par elle-même la valeur et la science de
-l'auteur; et, lorsqu'une place s'est trouvée vacante dans son sein, elle
-a fait un acte de justice en y appelant M Franck, dont la réputation de
-savant est déjà populaire, et dont le nom va s'attacher à l'importante
-publication de l'Histoire des Sciences philosophiques.
-
-O. G.
-
-_Les Duranti_ par M. LEROYER DE CHANTEPIE. 2 vol. in-8.
-
-_Hippolyte Souverain_, éditeur, rue des Beaux-Arts, 5.
-
-Le titre de ces volumes n'indique pas ce qu'ils contiennent. _Les
-Duranti_ sont un petit roman qui n'occupe que la moitié du tome premier.
-Cinq autres nouvelles complètent les deux volumes; en voici les titres:
-_Zinetta, Karl Sand, les Deux Soeurs, Leona, Rose et Gatien_. On ne sait
-pas le motif qui a pu engager l'auteur à dissimuler la variété de cette
-publication, à moins qu'il n'attache à ce titre de Duranti une valeur
-commerciale supérieure à celle des titres que nous venons de citer.
-C'est un calcul bien profond; nous avons aujourd'hui des libraires qui
-feraient des hommes d'état incomparables. Il serait à souhaiter que
-toute cette habileté ne se dépensât point uniquement à composer deux
-volumes de romans variés, n'ayant aucun rapport entre eux, sous un titre
-aussi piquant que _Les Duranti_. Un peu de cette habileté ménagée pour
-la surveillance de leurs épreuves et la correction des bévues
-grammaticales des imprimeurs au rabais qui fabriquent des livres aux
-environs de Paris, serait un service à rendre aux auteurs et au public,
-même à ce public peu grammairien qui s'abonne aux cabinets de lecture.
-L'auteur des deux volumes que nous annonçons ne peut être rendu
-responsable des fautes qui déparent son ouvrage. Ce n'est pas lui,
-assurément, qui écrit _tant qu'à_, au lieu de _quant à_. Son style est
-correct et annonce un écrivain qui sait sa langue, comme ses nouvelles
-attestent en lui de l'invention, de l'esprit, et tout ce qui donne de
-l'intérêt à ce genre de composition, si abondant et à la fois si stérile
-dans le temps présent.
-
-O.
-
-_Le Journal des Économistes_, revue mensuelle de l'économie publique des
-questions agricoles, manufacturières et commerciales. 3e année, n.
-I.--Paris, décembre 1843. _Guillemin_, 30 fr. par un.
-
-_Le Journal des Économistes_ commence sa troisième année avec le mois de
-décembre 1843. Le nouveau recueil mensuel a tenu les promesses, de
-l'introduction de son premier numéro. Il s'est mêlé à toutes les
-discussions des questions agricoles, manufacturières et commerciales qui
-ont agité le pays et les chambres; il a pris un rang distingué dans la
-presse parisienne. Le numéro de décembre, 1er de la 3e année, contenant
-outre une introduction, un bulletin économique, un bulletin
-bibliographique, et une revue des travaux de l'Académie des Sciences
-morales et politiques, les articles suivants. _Formation d'un projet de
-loi relatif aux brevets d'invention, par M. Renouard..............
-
- [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 8
- lignes, est tellement endommagé dans le document qui nous a été
- fourni, qu'il est impossible à déchiffrer.]
-
-Mode.
-
-[Illustration.]
-
-Le grand costume de cour n'est plus en usage en France; cependant, il en
-reste encore quelques souvenirs dans la toilette de présentation. Ainsi
-la robe ouverte à demi-queue arrondie n'est qu'un diminutif de la grande
-robe traînante.
-
-Nous avons reproduit ici la toilette d'une jeune femme présentée aux
-dernières réceptions du jour de l'an.
-
-Le costume de bal pour les hommes est un uniforme de fantaisie, collet,
-parements brodés, etc. Malheureusement, le deuil de la cour est venu
-interrompre pour peu de jours les fêtes du château, et nous n'avons eu
-que les bals particuliers pour centre d'observation.
-
-Parmi les plus belles et les plus gracieuses parures, citons-en
-quelques-unes d'une fraîcheur et d'une recherche exquise:
-
---Robe de satin rose entourée d'un bouillonné de gaze rose continué
-autour du revers du corsage; petit bord en velours épinglé rose avec une
-seule plume tombant derrière la tête.
-
---Robe de velours royal bleu de ciel, ouverte des côtés avec des chefs
-d'argent d'une grande berthe de dentelle d'argent.
-
---Robe de damas rose couverte de deux volants de guipure posés à plat;
-petit turban en velours vert couvert de pierreries.
-
---Robe de tulle blanc à trois jupes, la dernière ouverte devant, à
-quatre ouvertures attachées par des bouquets, au nombre de cinq;
-demi-couronne de fleurs posées de côté sur la natte; cheveux en bandeaux
-ondés.
-
---Robe de satin blanc ouverte tout autour en cinq morceaux attachés
-chacun par trois petits noeuds-choux en rubans; «dessous en pékin rose;
-coiffure en dentelle et fleurs.
-
---Robe de satin rose ornée d'une passementerie d'argent; un dessus en
-crêpe rose forme tunique entouré de biais de crêpe lisse, au bord
-desquels règne un petit chef d'argent; coiffure et feuillage d'argent.
-
-
-Caricature sur le Boeuf-Gras, par Bertal.
-
-[Illustration.]
-
-_L'Illustration_ est parvenue à se procurer une vue des ateliers Cornet.
-Cette maison, seule approuvée par l'Académie de Poissy, se charge
-d'engraisser au plus juste prix tous ceux qui voudront l'honorer de leur
-pratique, et s'engage à préparer au concours annuel les boeufs qui
-désireront figurer à la solennité des jours gras.--La méthode est aussi
-sûre que facile, comme on peut le voir dans ce tableau. Un des cornets
-vous représente le boeuf de 1843 déjà près d'éclore; le boeuf de 1846
-est moins avancé que celui-ci, il l'est plus que son frère de 1847.
-Celui de 1844 vient d'être reçu dans les bras de ses bienfaiteurs.
-
-
-Correspondance..
-
-_A M. L., à Paris._--L'idée est excellente et rentre parfaitement dans le
-plan de _l'Illustration_. Nous y viendrons après les deux expositions.
-
-_A M. O., à Orléans_.--La variété vaut mieux; elle répond à la variété
-des goûts et des esprits. Il y a des gens singuliers qui n'aiment que la
-guitare; les véritables amateurs profèrent les concerts du
-Conservatoire.
-
-_A M. F. D., à Rouen._--Vous êtes le contraire de M. O.; mettez, si vous
-voulez, une grosse-caisse à la place de la guitare et arrangez la
-réponse à votre usage.
-
-_A M. H., à Bruxelles._--Cela va sans dire.
-
-_A M. D., à Paris._--Voyez plus bas la solution.
-
-_A M. B., à Paris._--Faites vous-même le calcul en divisant par 52.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
-
-L'adresse de janvier 1844 a fait donner à cinq députés marquant leur
-démission.
-
-[Illustrations: Nouveaux rébus I, II et III.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0051, 17 Février
-1844, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0051, 17 FEVRIER 1844 ***
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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-works. See paragraph 1.E below.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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