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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 /
-10), by Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 4 / 10)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Editor: Gabriel Monod
-
-Release Date: February 5, 2013 [EBook #42021]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
-
-HISTOIRE
-
-DE FRANCE
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-
-MOYEN ÂGE
-
-ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
-
-TOME QUATRIÈME
-
-
-PARIS
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
-26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
-
-Tous droits réservés.
-
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-
-IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
-
-
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-
-HISTOIRE
-
-DE FRANCE
-
-
-LIVRE VII
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Jeunesse de Charles VI (1380-1383).
-
-
-Si le grave abbé Suger et son dévot roi Louis VII s'étaient éveillés, du
-fond de leurs caveaux, au bruit des étranges fêtes que Charles VI donna
-dans l'abbaye de Saint-Denis, s'ils étaient revenus un moment pour voir
-la nouvelle France, certes, ils auraient été éblouis, mais aussi surpris
-cruellement; ils se seraient signés de la tête aux pieds et bien
-volontiers recouchés dans leur linceul.
-
-Et en effet, que pouvaient-ils comprendre à ce spectacle? En vain ces
-hommes des temps féodaux, studieux contemplateurs des signes
-héraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des
-écussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherché les
-familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou
-Louis-le-Jeune; la plupart étaient éteintes. Qu'étaient devenus les
-grands fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des
-comtes d'Anjou, rois de Jérusalem, des comtes de Toulouse et de
-Poitiers? On en aurait trouvé les armes à grand'peine, rétrécies
-qu'elles étaient ou effacées par les fleurs de lis dans les quarante-six
-écussons royaux. En récompense, un peuple de noblesse avait surgi avec
-un chaos de douteux blasons. Simples autrefois comme emblèmes des fiefs,
-mais devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient
-s'embrouillant de mariages, d'héritages, de généalogies vraies ou
-fausses. Les animaux héraldiques s'étaient prêtés aux plus étranges
-accouplements. L'ensemble présentait une bizarre mascarade. Les devises,
-pauvre invention moderne[1], essayaient d'expliquer ces noblesses
-d'hier.
-
-[Note 1: Moderne, c'est-à-dire renouvelée alors récemment. Les anciens
-avaient eu aussi des devises. _App._ 1.]
-
-Tels blasons, telles personnes. Nos morts du douzième siècle n'auraient
-pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs du
-quatorzième. Grand eût été leur scandale, quand la salle se serait
-remplie des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et
-fantastiques parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des
-hommes-femmes, gracieusement attifés, et traînant mollement des robes de
-douze aunes; d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohème avec
-des chausses collantes, mais leurs manches flottaient jusqu'à terre.
-Ici, des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux; là des
-hommes-musique, historiés de notes[2], qu'on chantait devant ou
-derrière, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres et
-de caractères qui sans doute ne disaient rien de bon.
-
-[Note 2: _App._ 2.]
-
-Cette foule tourbillonnait dans une espèce d'église; l'immense salle de
-bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu étaient
-descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les ornements les plus
-mondains avaient pris les formes sacrées. Les sièges des belles dames
-semblaient de petites cathédrales d'ébène, des châsses d'or. Les voiles
-précieux que l'on n'eût jadis tirés du trésor de la cathédrale que pour
-parer le chef de Notre-Dame au jour de l'Assomption voltigeaient sur de
-jolies têtes mondaines. Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air
-d'avoir été mis à contribution pour la fête. Mais le Diable fournissait
-davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux
-gargouilles des églises, des créatures vivantes n'hésitaient pas à s'en
-affubler. Les femmes portaient des cornes à la tête, les hommes aux
-pieds; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en
-queues de scorpion. Elles surtout, elles faisaient trembler; le sein nu,
-la tête haute, elles promenaient par-dessus la tête des hommes leur
-gigantesque hennin, échafaudé de cornes; il leur fallait se tourner et
-se baisser aux portes. À les voir ainsi belles, souriantes, grasses[3],
-dans la sécurité du péché, on doutait si c'étaient des femmes; on
-croyait reconnaître, dans sa beauté terrible, la Bête décrite et
-prédite; on se souvenait que le Diable était peint fréquemment comme une
-belle femme cornue[4]... Costumes échangés entre hommes et femmes,
-livrée du Diable portée par des chrétiens, parements d'autel sur
-l'épaule des ribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure
-de sabbat.
-
-[Note 3: L'obésité est un caractère des figures de cette sensuelle
-époque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du quatorzième siècle
-sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc de Berri
-dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble chien gras qui
-est à ses pieds.]
-
-[Note 4: «Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs estats,
-et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de chacun costé,
-au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que quand elles
-vouloient passor l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se
-tournassent de costé et baissassent.» (Juvénal des Ursins.)--«Quid de
-cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornutæ foeminæ
-Diabolus plerumque pingitur.» (Clémengis.)]
-
-Un seul costume eût trouvé grâce. Quelques-uns, de discret maintien, de
-douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample
-robe rouge fourrée d'hermine. Quels étaient ces rois? D'honnêtes
-bourgeois de la cité, domiciliés dans la rue de la Calandre ou dans la
-cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des
-barons, puis siégeant près d'eux comme juges, puis juges des barons
-eux-mêmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde
-robe pour un habit plus leste, l'a jetée sur leurs bonnes grosses
-épaules. Voilà deux déguisements: le roi prend l'habit du peuple, le
-peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand
-plaisir que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des
-sergents[5]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte
-jaquette; les bourgeois jugeront et régneront pour lui.
-
-[Note 5: Voir plus bas l'entrée de la reine Isabeau.]
-
-Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement encore
-l'embrouillement des idées. L'ordre politique naissait; le désordre
-intellectuel semblait commencer. La paix publique s'était établie; la
-guerre morale se déclarait. On eût dit que du sérieux monde féodal et
-pontifical s'était, un matin, déchaînée la fantaisie. Cette nouvelle
-reine du temps se dédommageait après sa longue pénitence. C'était comme
-un écolier échappé qui fait du pis qu'il peut. Le moyen âge, son digne
-père, qui si longtemps l'avait contenue, elle le respectait fort; mais,
-sous prétexte d'honneur, elle l'habillait de si bonne sorte que le
-pauvre vieillard ne se reconnaissait plus.
-
-On ne sait pas communément que le moyen âge s'est, de son vivant, oublié
-lui-même.
-
-Déjà le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme
-antique, déclare avec douleur que le prêtre même ne sait plus le sens
-des choses saintes[6].
-
-[Note 6: _App._ 3.]
-
-Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit obligé
-d'écrire le droit de son temps. «Car, dit-il, les anciennes coutumes que
-les prud'hommes tenoient, sont tantôt mises à rien... En sorte que le
-pays est à peu près sans coutume[7].»
-
-[Note 7: _App._ 4.]
-
-Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidélité, étaient-ils restés
-fidèles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles VI
-arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre de
-point en point l'ancien cérémonial, beaucoup de gens «trouvèrent la
-chose étrange et extraordinaire[8]».
-
-[Note 8: _App._ 5.]
-
-Ainsi, avant 1400, les grandes pensées du moyen âge, ses institutions
-les plus chères, vont s'altérant pour les signes, ou s'obscurcissant
-pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fûmes au
-treizième siècle mieux que nous ne le savions au quinzième. Il en est
-advenu comme d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses
-jeunes années, et qui, plus tard, se recueillant, s'étonne d'avoir
-délaissé ces vieux souvenirs.
-
-Quelqu'un offrant un jour une mnémonique au grand Thémistocle, il
-répondit ce mot amer: «Donne-moi plutôt un art d'oublier.» Notre France
-n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite!
-
-Qu'un tel homme ait dit ce mot sérieusement, je ne le croirai jamais. Si
-Thémistocle eût vraiment pensé ainsi, s'il eût dédaigné le passé, il
-n'eût pas mérité le solennel éloge que fait de lui Thucydide: «L'homme
-qui sut voir le présent et prévoir l'avenir.»
-
-Quiconque néglige, oublie, méprise, il en sera puni par l'esprit de
-confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au présent:
-il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le fasse!
-quelle chose plus propre à troubler le sens?... Le fait lui apparaîtra
-sans raison, ni droit d'exister. L'ignorance du fait, l'obscurcissement
-du droit, sont le fléau du quatorzième et du quinzième siècle.
-
-Les chroniqueurs, ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du
-schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical était
-lui-même un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.
-
-La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres civiles.
-Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie, entre Duras
-et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Inès; en Aragon,
-entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se préparent les
-guerres d'Orléans et de Bourgogne, en Angleterre celles d'York et de
-Lancastre.
-
-Discorde dans chaque État, discorde dans chaque famille. «Deux hommes,
-se levant d'un même lit, disent à peine un mot qu'ils s'enfuient l'un de
-l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils croisent
-leurs épées[9].»
-
-[Note 9: Michael Drayton's, _The miseries of Queen Margaret_.]
-
-Voilà les parents, les frères. Mais qui eût pénétré plus avant encore,
-qui eût ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouvé toute une guerre
-civile, une mêlée acharnée d'idées, de sentiments en discorde.
-
-Si la sagesse consiste à se connaître soi-même et à se pacifier, nulle
-époque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette
-furieuse guerre, fuyait de l'idée dans la passion, du trouble dans le
-trouble. Peu à peu, esprit et sens, âme et corps, tout se détraquant, il
-n'y avait bientôt plus dans la machine humaine une pièce qui tînt.
-Comment, d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises,
-d'ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons ce
-cruel récit. L'histoire individuelle explique l'histoire générale. La
-folie du roi n'était pas celle du roi seul: le royaume en avait sa part.
-
-Reprenons Charles VI à son enfance, à son avènement.
-
- * * * * *
-
-Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait un
-jour le cerf dans la forêt de Senlis. Nos forêts étaient alors bien
-autrement vastes et profondes, et la dépopulation des quarante dernières
-années les avait encore épaissies. Charles VI fit dans cette chasse une
-merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la croix, comme
-le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre doré, où on
-lisait ces mots latins: «_Cesar hoc mihi donavit_ (César me l'a
-donné[10]).» Que ce cerf eût vécu si longtemps, c'était, tout le monde
-en convenait, chose prodigieuse et de grand présage. Mais comment
-fallait-il l'entendre? Était-ce un signe de Dieu qui promettait des
-victoires au règne de son élu? ou bien une de ces visions diaboliques
-par où le Tentateur prend possession des siens, et les pousse au hasard
-à travers les précipices jusqu'à ce qu'ils se rompent le col?
-
-[Note 10: Religieux de Saint-Denis.]
-
-Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, déjà gâtée
-par les romans de chevalerie, fut frappée de cette aventure: il vit
-encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Dès lors, il
-plaça sous son écusson le cerf merveilleux, et donna pour support aux
-armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif animal.
-
-C'était chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un
-jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait à quelque chose d'étrange;
-des signes merveilleux apparaissaient.
-
-Ces signes, qui menaçaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume? On
-pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la France
-n'avait été si forte. Pendant tout le treizième, tout le quatorzième
-siècle, à travers les succès et les désastres, elle avait constamment
-gagné. Poussée fatalement dans la grandeur, elle croissait victorieuse;
-vaincue, elle croissait encore. Après la défaite de Courtrai, elle gagna
-la Champagne et la Navarre[11]; après la défaite de Créci, le Dauphiné
-et Montpellier; après celle de Poitiers, la Guyenne, les deux
-Bourgognes, la Flandre. Étrange puissance, qui réussissait toujours
-malgré ses fautes, par ses fautes.
-
-[Note 11: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe-le-Bel.]
-
-Non seulement le royaume s'étendait, mais le roi était plus roi. Les
-seigneurs lui avaient remis leur épée de justice[12] et de bataille; ils
-n'attendaient qu'un signe de lui pour monter à cheval et le suivre
-n'importe où. On commençait à entrevoir la grande chose des temps
-modernes, un empire mû comme un seul homme.
-
-[Note 12: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte des
-juges royaux.]
-
-Cette force énorme, où allait-elle se tourner? Qui allait-elle écraser?
-Elle flottait incertaine dans une jeune main, gauche et violente, qui ne
-savait pas même ce qu'elle tenait.
-
-Quelque part que le coup tombât, il n'y avait dans toute la chrétienté
-rien, ce semble, qui pût résister.
-
-L'Italie, sous ses belles formes, était déjà faible et malade. Ici les
-tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans,
-qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est, mêlée
-d'éléments divers, une grosse tête sans corps. Sous le prétexte du vieux
-crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes hongrois de la
-première maison d'Anjou, sortie du frère de saint Louis; les autres
-réclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou, c'est-à-dire de
-l'aîné des oncles de Charles VI.
-
-L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dégageait à grand'peine de son
-ancien état de hiérarchie féodale, sans atteindre encore son nouvel état
-de fédération. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et
-lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce
-semble, qu'à lui prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne,
-le plus jeune des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce côté.
-Par mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever à l'Empire ce qui
-y tenait le moins, à savoir les Pays-Bas.
-
-Par delà les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le
-moment était bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible
-fièvre. Le roi, les barons et leur homme Wicleff avaient lâché le peuple
-contre l'Église. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les
-barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi,
-évêques, barons, se serrèrent et firent corps. Le roi, jeune et
-impétueux, frappa le peuple, raffermit les grands, puis s'en repentit,
-recula. La France pouvait profiter de ce faux mouvement, et porter un
-coup.
-
-Cette France, si forte, n'avait d'empêchement qu'en elle-même. Les
-oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait de
-savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes qui,
-pendant l'agonie de leur frère[13], étaient venus avec deux armées se
-disputer la régence, consentirent pourtant à plaider leur droit au
-Parlement[14]. Le duc d'Anjou, comme aîné, fut régent. Mais on
-produisit une ordonnance du feu roi, qui réservait la garde de son fils
-au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel. Charles VI
-devait être immédiatement couronné[15].
-
-[Note 13: Pendant que son frère expirait, le duc d'Anjou s'était tenu
-caché dans une chambre voisine, puis il avait fait main basse sur tous
-les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait que le feu
-roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les murs du
-château de Melun, et que les maçons employés à ce travail avaient
-ensuite disparu. Le trésorier avait juré de garder le secret. Le duc
-d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau: «Coupe la tête
-à cet homme», lui dit-il. Le trésorier indiqua la place.]
-
-[Note 14: Religieux de Saint-Denis.]
-
-[Note 15: Les trois oncles de Charles VI étaient tout aussi ambitieux et
-avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait aussi des
-couronnes. En France même, le trône pouvait vaquer. Les jeunes enfants
-du maladif Charles V pouvaient suivre leur père. La devise du duc de
-Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle de Bourges,
-indiquait assez ces vagues espérances: «Oursine, le temps venra!» _App._
-6.]
-
-Une autre difficulté, c'est que, si le pays s'était un peu refait vers
-la fin du règne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni
-d'habileté en finances; le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple
-au désespoir, et le roi n'en profitait pas.
-
-On se plaisait à croire que le feu roi avait un moment aboli les
-nouveaux impôts pour le remède de son âme. On crut ensuite qu'ils
-seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse étrenne du sacre. Mais
-les oncles menèrent leur pupille droit à Reims, sans lui faire traverser
-les villes, de crainte qu'il n'entendît les plaintes. On lui fit même,
-au retour, éviter Saint-Denis, où l'abbé et les religieux l'attendaient
-en grande pompe; on l'empêcha de faire ses dévotions au patron de la
-France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.
-
-La royale entrée fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et de
-l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple perdit
-patience. Déjà, tout autour, les villes et les campagnes étaient en feu.
-Le prévôt crut gagner du temps en convoquant les notables au Parloir
-aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un tanneur demanda si l'on
-croyait les amuser ainsi. Ils menèrent, bon gré mal gré, le prévôt au
-palais. Le duc d'Anjou et le chancelier montèrent tout tremblants sur la
-Table de marbre et promirent l'abolition des impôts établis depuis
-Philippe-de-Valois, depuis Philippe-le-Bel. La populace courut de là aux
-juifs, aux receveurs, pilla, tua[16].
-
-[Note 16: Maints débiteurs profitèrent du tumulte pour faire enlever
-chez leurs créanciers les titres de leurs obligations. (Religieux.)]
-
-Le moyen d'occuper ces bêtes furieuses, c'était de leur jeter un homme.
-Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des
-conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prévôt de Paris. Ils avaient
-d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prêté de l'argent à plus d'un
-grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il était pendu. Ce prévôt
-était un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et hait,
-parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple eux-mêmes. Il
-avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai du Louvre, le
-mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers égouts, tout cela
-par corvée, en ramassant les gens qui traînaient dans les rues. Il ne
-traitait pas l'Église ni l'Université plus doucement; il s'obstinait à
-ignorer leurs privilèges. Il avait fait tout exprès au Châtelet deux
-cachots pour les écoliers et les clercs[17]. Il haïssait nommément
-l'Université «comme mère des prêtres». Il disait souvent à Charles V que
-les rois étaient des sots d'avoir si bien renté les gens d'Église.
-Jamais il ne communiait. Railleur, blasphémateur, fort débauché, malgré
-ses soixante ans, il était bien avec les juifs, mieux avec les juives;
-il leur rendait leurs enfants, qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut
-ce qui le perdit. L'Université l'accusa devant l'évêque. Un siècle plus
-tôt, il eût été brûlé. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la
-pénitence _perpétuelle_, qui ne dura guère.
-
-[Note 17: «Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri Brunelli_,
-alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina». (_Idem._)]
-
-Abolir les impôts établis depuis Philippe-le-Bel, c'eût été supprimer le
-gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rétablir
-(octobre 1381, mars 1382). À la seconde tentative, il prit de grandes
-précautions. Il fit mettre les recettes à l'encan, mais à huis clos dans
-l'enceinte du Châtelet. Il y avait des gens assez hardis pour acheter,
-personne qui osât crier le rétablissement des impôts. Pourtant, à force
-d'argent, on trouva un homme déterminé, qui vint à cheval dans la halle,
-et cria d'abord, pour amasser la foule: «Argenterie du roi volée!
-Récompense à qui la rendra!» Puis, quand tout le monde écouta, il piqua
-des deux, en criant que le lendemain on aurait à payer l'impôt.
-
-Le lendemain, un des collecteurs se hasarda à demander un sol à une
-femme qui vendait du cresson[18]; il fut assommé. L'alarme fut si
-terrible, que l'évêque, les principaux bourgeois, le prévôt même qui
-devait mettre l'ordre, se sauvèrent de Paris. Les furieux couraient
-toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris à
-l'arsenal. Ils les essayèrent sur la tête des collecteurs. L'un d'eux
-s'était réfugié à Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrassée; il fut
-égorgé sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillèrent les maisons des morts;
-puis, sous prétexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs dans
-Saint-Germain-des-Prés, ils forcèrent et pillèrent la riche abbaye. Ces
-gens, qui violaient les monastères et les églises, respectèrent le
-palais du roi.
-
-[Note 18: Religieux de Saint-Denis.]
-
-Ayant forcé le Châtelet, ils y trouvèrent Aubriot, le délivrèrent, et le
-prirent pour capitaine. Mais l'ancien prévôt était trop avisé pour
-rester avec eux. La nuit se passa à boire, et le matin, ils trouvèrent
-que leur capitaine s'était sauvé. Le seul homme qui leur tint tête et
-gagna quelque chose sur eux, c'était le vieux Jean Desmarets, avocat
-général. Ce bonhomme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empêcha bien
-d'autres excès. Sans lui, ils auraient détruit le pont de Charenton.
-
-Rouen s'était soulevé avant Paris, et se soumit avant. Paris commença à
-s'alarmer. L'Université, le bon vieux Desmarets, intercédèrent pour la
-ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des plus
-notés, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit, à la rivière.
-Cependant, il n'y avait pas moyen de parler d'impôt aux Parisiens. Les
-princes assemblèrent à Compiègne les députés de plusieurs autres villes
-de France (mi-avril 1382). Ces députés demandèrent à consulter leurs
-villes, et les villes ne voulurent rien entendre[19]. Il fallut que les
-princes cédassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour cent mille
-francs.
-
-[Note 19: «Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori optamus
-quam leventur.» (Religieux.).]
-
-Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le régent était forcé de partir;
-il ne pouvait plus différer son expédition d'Italie. La reine Jeanne de
-Naples, menacée par son cousin Charles de Duras, avait adopté Louis
-d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[20]. Mais, tant qu'il avait eu
-quelque chose à prendre dans le royaume, il n'avait pu se décider à se
-mettre en route. Il avait employé ces deux ans à piller la France et
-l'Église de France. Le pape d'Avignon, espérant qu'il le déferait de son
-adversaire de Rome, lui avait livré non seulement tout ce que le
-Saint-Siège pouvait recevoir, mais tout ce qu'il pourrait emprunter,
-engageant, de plus, en garantie de ces emprunts, toutes les terres de
-l'Église[21]. Pour lever cet argent, le duc d'Anjou avait mis partout
-chez les gens d'Église des sergents royaux, des garnisaires, des
-_mangeurs_, comme on disait. Ils en étaient réduits à vendre les livres
-de leurs églises, les ornements, les calices, jusqu'aux tuiles de leurs
-toits.
-
-[Note 20: _App._ 7.]
-
-[Note 21: _App._ 8.]
-
-Le duc d'Anjou partit enfin, tout chargé d'argent et de malédictions
-(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'était plus temps de secourir la
-reine Jeanne. La malheureuse, fascinée par la terreur, affaissée par
-l'âge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi. Elle
-était déjà prisonnière, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin devant
-Naples la flotte provençale, qui l'eût sauvée quelques jours plus tôt.
-La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12, Jeanne fut
-étouffée sous un matelas.
-
-Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mère adoptive, avait
-envie de rester en Provence, et de recueillir ainsi le plus liquide de
-la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet,
-honteux de ne rien faire avec une telle armée, une telle masse d'argent.
-Tout cela ne servit à rien. Louis d'Anjou n'eut même pas la consolation
-de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les places, et
-laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple. Louis d'Anjou le
-défia par dix fois. Au bout de quelques mois, l'armée, l'argent, tout
-était perdu. Les nobles coursiers de bataille étaient morts de faim; les
-plus fiers chevaliers étaient montés sur des ânes. Le duc avait vendu
-toute sa vaisselle, tous ses joyaux, jusqu'à sa couronne. Il n'avait sur
-sa cuirasse qu'une méchante toile peinte. Il mourut de la fièvre à Bari.
-Les autres revinrent comme ils purent, en mendiant, ou ne revinrent pas
-(1384).
-
-Des trois oncles de Charles VI, l'aîné, le duc d'Anjou, alla ainsi se
-perdre à la recherche d'une royauté d'Italie. Le second, le duc de
-Berri, s'en était fait une en France, gouvernant d'une manière absolue
-le Languedoc et la Guyenne, et ne se mêlant pas du reste. Le troisième,
-le duc de Bourgogne, débarrassé des deux autres, put faire ce qu'il
-voulait du roi et du royaume. La Flandre était son héritage, celui de sa
-femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une révolution qui
-mettait ses espérances en danger.
-
-Il y avait alors une grande émotion dans toute la chrétienté. Il
-semblait qu'une guerre universelle commençât, des petits contre les
-grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misère, faisaient main
-basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux
-qui n'avaient pas les mains dures et calleuses, comme eux; leur chef
-s'appelait Pierre de La Bruyère[22]. Les chaperons blancs de Flandre
-suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence, un cardeur
-de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gré mal gré,
-un drapier, «un gros homme, pauvre d'esprit[23]». En Angleterre,
-un couvreur menait le peuple à Londres, et dictait au roi
-l'affranchissement général des serfs.
-
-[Note 22: Ils tuèrent ainsi un écuyer écossais, après l'avoir couronné
-de fer rouge, et un religieux de la Trinité, qu'ils traversèrent de part
-en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant pris un prêtre qui
-allait à la cour de Rome, ils lui coupèrent le bout des doigts, lui
-enlevèrent la peau de sa tonsure et le brûlèrent.]
-
-[Note 23: _App._ 9.]
-
-L'effroi était grand. Les gentilshommes, attaqués partout en même temps,
-ne savaient à qui entendre. «L'on craignoit, dit Froissart, que toute
-gentillesse ne pérît.» Dans tout cela, pourtant, il n'y avait nul
-concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent essayé de
-correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[24], tous ces
-mouvements, analogues en apparence, procédaient de causes au fond si
-différentes qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient être tous
-comprimés isolément.
-
-[Note 24: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres de
-bourgeois de Paris qui établissaient leurs intelligences avec les
-Flamands. Voy. aussi _App._ 18.--_App._ 10.]
-
-En Flandre, par exemple, la domination d'un comte français, ses
-exactions, ses violences, avaient décidé la crise; mais il y avait un
-mal plus grave encore, plus profond, la rivalité des villes de Gand et
-de Bruges[25], leur tyrannie sur les petites villes et sur les
-campagnes. La guerre avait commencé par l'imprudence du comte, qui, pour
-faire de l'argent, vendit à ceux de Bruges le droit de faire passer la
-Lys dans leur canal, au préjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges,
-alors le premier comptoir de la chrétienté, avait étendu autour d'elle
-un monopole impitoyable. Elle empêchait les ports d'avoir des entrepôts,
-les campagnes de fabriquer[26]; elle avait établi sa domination sur
-vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prévaloir sur Gand. Celle-ci,
-bien mieux située, au rayonnement des fleuves et des canaux, était
-d'ailleurs plus peuplée, et d'un peuple violent, prompt à tirer le
-couteau. Les Gantais tombèrent sur ceux de Bruges, qui détournèrent leur
-fleuve, tuèrent le bailli du comte, brûlèrent son château, Ypres,
-Courtrai se laissèrent entraîner par eux. Liège, Bruxelles, la Hollande
-même, les encourageaient, et regrettaient d'être si loin[27]. Liège leur
-envoya six cents charrettes de farine.
-
-[Note 25: _App._ 11.]
-
-[Note 26: _App._ 12.]
-
-[Note 27: _App._ 13.]
-
-Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en
-trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut
-empoisonné; le second, décapité en trahison. Pierre Dubois, un
-domestique d'Hyoens, succéda; et voyant les affaires aller mal, il
-décida les Gantais, pour agir avec plus d'unité, à faire un tyran[28].
-Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart, sinon aussi
-habile, du moins aussi hardi que son père. Assiégé, sans secours, sans
-vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de pain, deux de vin;
-avec cinq mille Gantais, il marche droit à Bruges, où était le comte.
-Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille, sortent fièrement, et se
-sauvent aux premiers coups. Les Gantais entrent dans la ville avec les
-fuyards, pillent, tuent, surtout les gens des gros métiers[29]. Le comte
-échappa en se cachant dans le lit d'une vieille femme (3 mai 1382).
-
-[Note 28: _App._ 14.]
-
-[Note 29: _App._ 15.]
-
-Le duc de Bourgogne, gendre et héritier du comté de Flandres n'eut pas
-de peine à faire croire au jeune roi que la noblesse était déshonorée,
-si on laissait l'avantage à de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs
-couru le pays de Tournai, qui était terre de France. Une guerre en
-Flandre, dans ce riche pays, était une fête pour les gens de guerre; il
-vint à l'armée tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de
-Bretons[30]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrèrent.
-Les pillards n'eurent qu'à prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle
-plate, ils vendaient, emballaient; expédiaient chez eux.
-
-[Note 30: Le Religieux de Saint-Denis prétend que cette armée montait à
-plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un bourgeois de
-Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner pour quatre mois
-le marché qui se tenait au camp.]
-
-Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[31], réduits à leurs
-milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant, point
-de cavalerie, se tinrent à leur ordinaire en un gros bataillon. Leur
-position était bonne (Roosebeke près Courtrai), mais la saison devenait
-dure (27 novembre 1382). Ils avaient hâte de retrouver leurs poêles.
-D'ailleurs, les défections commençaient; le sire de Herzele, un de leurs
-chefs, les avait quittés. Ils forcèrent Artevelde de les mener au
-combat.
-
-[Note 31: Les Gantais avaient demandé du secours aux Anglais; mais, de
-crainte qu'on ne voulût leur faire payer ce secours, ils réclamèrent les
-sommes que la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III. Ils
-n'eurent ni secours ni argent. _App._ 16.]
-
-Pour être sûrs de charger avec ensemble, et de ne pas être séparés par
-la gendarmerie, ils s'étaient liés les uns aux autres. La masse avançait
-en silence, toute hérissée d'épieux qu'ils poussaient vigoureusement de
-l'épaule et de la poitrine. Plus ils avançaient, plus ils s'enfonçaient
-entre les lances des gens d'armes qui les débordaient de droite et de
-gauche. Peu à peu, ceux-ci se rapprochèrent. Les lances étant plus
-longues que les épieux, les Flamands étaient atteints sans pouvoir
-atteindre. Le premier rang recula sur le second; le bataillon alla se
-serrant; une lente et terrible pression s'opéra sur la masse; cette
-force énorme se refoula cruellement contre elle-même. Le sang ne
-coulait qu'aux extrémités; le centre étouffait. Ce n'était point le
-tumulte ordinaire d'une bataille, mais les cris inarticulés de gens qui
-perdaient haleine, les sourds gémissements, le râle des poitrines qui
-craquaient[32].
-
-[Note 32: _App._ 17.]
-
-Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et à cheval,
-l'amenèrent ensuite sur la place, et lui montrèrent tout. Ce champ était
-hideux à voir; c'était un entassement de plusieurs milliers d'hommes
-étouffés. Ils lui dirent que c'était lui qui avait gagné la bataille,
-puisqu'il en avait donné l'ordre et le signal. On avait remarqué
-d'ailleurs qu'au moment où le roi fit déployer l'oriflamme, le soleil se
-leva, après cinq jours d'obscurité et de brouillard.
-
-Contempler ce terrible spectacle, croire que c'était lui qui avait fait
-tout cela, éprouver, parmi les répugnances de la nature, la joie contre
-nature de cet immense meurtre, c'était de quoi troubler profondément un
-jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientôt s'en apercevoir, à son
-propre dommage. Lorsqu'il ramena à Courtrai son jeune roi, le coeur ivre
-de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de lui parler des cinq cents
-éperons français qu'on y gardait depuis la défaite de Philippe-le-Bel,
-il ordonna qu'on mît la ville à sac et qu'on la brûlât.
-
-Le roi, ainsi animé, voulait pousser la guerre, aller jusqu'à Gand,
-l'assiéger; mais la ville était en défense. Le mois de décembre était
-venu; il pleuvait toujours. Les princes aimèrent mieux faire la guerre
-aux Parisiens soumis qu'aux Flamands armés. Paris était ému encore,
-mais disposé à obéir. L'avocat général Desmarets avait eu l'adresse de
-tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne
-pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les
-modérés. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour, le mieux, fêter,
-crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-être aussi
-espéraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de meilleures
-conditions. Ils s'étalèrent devant Montmartre en longues files; il y
-avait un corps d'arbalétriers, un corps armé de boucliers et d'épées, un
-autre armé de maillets; ces maillotins, à eux seuls, étaient vingt mille
-hommes[33].
-
-[Note 33: _App._ 18.]
-
-Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espéraient. La noblesse, qui
-menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les gens
-d'armes commencèrent par jeter bas les barrières; puis on arracha les
-portes même de leurs gonds; on les renversa sur la _chaussée du roi_;
-les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de marcher sur
-les portes de Paris[34]. Ils continuèrent en vainqueurs jusqu'à
-Notre-Dame. Le jeune roi, bien dressé à faire son personnage,
-chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant personne,
-majestueux et terrible.
-
-[Note 34: «... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...»
-(Religieux de Saint-Denis.)]
-
-Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous
-eussent à porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portèrent
-tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer
-huit cent mille hommes[35]. La ville désarmée, on résolut de la serrer
-entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on bâtit au
-Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait qu'une fois
-pris dans cet étau; Paris ne pourrait plus bouger.
-
-[Note 35: Cette exagération prouve seulement l'idée qu'on se formait
-déjà de la population de cette grande ville. (Religieux de
-Saint-Denis.)]
-
-Alors commencèrent les exécutions. On mit à mort les plus notés, les
-violents[36]; puis d'honnêtes gens qui les avaient contenus et qui
-avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre Desmarets[37].
-On ne lui pardonna pas de s'être mis entre le roi et la ville. Après
-quelques jours d'exécutions et de terreur, on arrangea une scène de
-clémence. L'Université, la vieille duchesse d'Orléans, avaient déjà
-demandé grâce; mais le duc de Berri avait répondu que tous les bourgeois
-méritaient la mort. Enfin on dressa, au plus haut des degrés du Palais,
-une tente magnifique, où le jeune roi siégea avec ses oncles et les
-hauts barons. La foule suppliante remplissait la cour. Le chancelier
-énuméra tous les crimes des Parisiens depuis le roi Jean, maudit leur
-trahison, et demanda quels supplices ils n'avaient pas mérités. Les
-malheureux voyaient déjà la foudre tomber et baissaient les épaules; ce
-n'était que cris, des femmes surtout qui avaient leurs maris en prison:
-elles pleuraient et sanglotaient. Les oncles du roi, son frère, furent
-touchés; ils se jetèrent à ses pieds, comme il était convenu, et
-demandèrent que la peine de mort fût commuée en amende.
-
-[Note 36: Le lundi qui suivit la rentrée du roi, on exécuta un orfèvre
-et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quinzaine suivante,
-parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'Étienne Marcel, qui
-avait assisté au meurtre de Robert de Clermont.]
-
-[Note 37: On prétend qu'à sa mort il refusa de dire merci au roi, et dit
-seulement merci à Dieu. Il était l'auteur d'un _Recueil de décisions
-notoires_, établies _par enquestes, par tourbes_, de 1300 à 1387.]
-
-L'effet était produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait eu
-charge, tout ce qui était riche ou aisé, fut mandé, taxé à de grosses
-sommes, à trois mille, à six mille, à huit mille francs. Plusieurs
-payèrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir plus rien
-tirer, on publia à son de trompe que désormais on aurait à payer les
-anciens impôts, encore augmentés; on mit une surcharge de douze deniers
-sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien dire; il n'y
-avait plus de ville, plus de prévôt, plus d'échevins, plus de commune de
-Paris[38]. Les chaînes des rues furent portées à Vincennes. Les portes
-restèrent ouvertes de nuit et de jour.
-
-[Note 38: _App._ 19.]
-
-On traita à peu près de même Rouen[39], Reims, Châlons, Troyes, Orléans
-et Sens; elles furent aussi rançonnées. La meilleure partie de cet
-argent, si rudement extorqué, alla finalement se perdre dans les poches
-de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[40]. Ce qui resta,
-ce fut l'outrecuidance de cette noblesse qui croyait avoir vaincu la
-Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi, désormais tout
-prêt à toutes sottises, la tête à jamais brouillée par ses triomphes de
-Paris et de Roosebeke, et lancé à pleine course dans le grand chemin de
-la folie.
-
-[Note 39: _App._ 20.]
-
-[Note 40: «Nec inde regale ærarium datatum est.» (Religieux.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Jeunesse de Charles VI (1384-1391).
-
-
-La Flandre, qu'on disait vaincue, domptée, l'était si peu qu'il y fallut
-encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands tout ce
-qu'on leur avait refusé d'abord.
-
-Cette pauvre Flandre était pillée à la fois par les Français, ses
-ennemis et, par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrités du succès des
-Français à Roosebeke, préparèrent une croisade contre eux comme
-schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirigée,
-disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent
-beau représenter au chef de la croisade, à l'évêque de Norwick, qu'ils
-étaient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux,
-partisans du pape de Rome; l'évêque qui, sous ce titre épiscopal,
-n'était qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina à croire
-que la Flandre était conquise par les Français et devenue toute
-française. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans défense,
-qui ne s'attendait à rien. Cassel, pillée par les Anglais, fut ensuite
-brûlée par les Français. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de
-France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina à
-donner l'assaut; il escalada les murs dégarnis, força les portes
-ouvertes.
-
-Le comte de Flandre insistait pour qu'on agît sérieusement et qu'on
-terminât la guerre. Mais tout le monde était las. Le pays commençait à
-être bien appauvri; il n'y avait plus rien à prendre sans combat. Ce
-qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'était cette grosse ville de
-Gand; à quoi il fallait un siège, un long et rude siège; personne ne
-s'en souciait. Le duc de Berri surtout se désolait d'être tenu si
-longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la boue
-et le brouillard, à faire les affaires du duc de Bourgogne et du comte
-de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans leur haine
-contre les Français, prétendirent que le duc de Berri l'avait
-poignardé[41]. Si ce prince, naturellement doux et plutôt homme de
-plaisir, eût fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable, il eût servi
-mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et héritier du mort.
-Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de la paix; il n'avait
-contre les Flamands ni haine ni rancune; l'essentiel pour lui était
-d'hériter. Il leur accorda tout ce qu'ils voulurent, jura toutes les
-chartes qu'ils lui donnèrent à jurer. Il les dispensa même de parler à
-genoux, cérémonial qui pourtant était d'usage du vassal au seigneur, et
-qui n'avait rien d'humiliant dans les idées féodales (18 décembre 1384).
-
-[Note 41: _App._ 21.]
-
-Le duc de Bourgogne était la seule tête politique de cette famille. Il
-s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec
-ceux de la maison de Bavière, laquelle, possédant à la fois le Hainaut,
-la Hollande et la Zélande, entourait ainsi la Flandre au nord et au
-midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le marier
-dans cette même maison de Bavière. On proposait les filles des ducs de
-Bavière, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoyé pour faire le
-portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas d'être la plus
-belle, comme il convenait aux intérêts du duc de Bourgogne. On la fit
-venir en grande pompe à Amiens[42]. Le mariage devait se faire à Arras.
-Mais le roi déclara qu'il voulait avoir tout de suite sa petite femme;
-il fallut la lui donner. C'étaient pourtant deux enfants; il avait seize
-ans, elle quatorze.
-
-[Note 42: «La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne mouvoit
-ni cil ni bouche; et aussi à ce jour ne savoit point de françois.»
-(Froissart.)]
-
-Voilà le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans
-l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et
-pourtant alors faisable: la conquête de l'Angleterre. Les Anglais
-désolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille,
-notre alliée. Au lieu de traîner cette guerre interminable sur le
-continent, il valait mieux aller les trouver dans leur île, faire la
-guerre chez eux et à leurs dépens. Ils avaient entre eux une autre
-guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils
-étaient si enragés de haines, si acharnés à se mordre, qu'on pouvait les
-battre et les tuer avant qu'ils s'en aperçussent.
-
-L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put
-acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu'à la Castille. On
-parvint à en réunir jusqu'à treize cent quatre-vingt-sept[43]. Vaisseaux
-de transport plus que de guerre; tout le monde voulait s'embarquer. Il
-semblait qu'on préparât une émigration générale de la noblesse
-française. Les seigneurs ne craignaient pas de ruine, sûrs d'en trouver
-dix fois plus de l'autre côté du détroit. Ils tenaient à passer
-galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des maîtresses. Ils
-faisaient argenter les mâts, dorer les proues; d'immenses pavillons de
-soie, flottant dans tout l'orgueil héraldique, déployaient au vent les
-lions, les dragons, les licornes, pour faire peur aux léopards.
-
-[Note 43: _App._ 22.]
-
-La merveille de l'expédition, c'était une ville de bois qu'on apportait
-toute charpentée des forêts de la Bretagne, et qui faisait la charge de
-soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au moment du
-débarquement, et s'étendre, pour loger l'armée, sur trois mille pas de
-diamètre[44]. Quel que fût l'événement des batailles, elle assurait aux
-Français le plus sûr résultat du débarquement; elle leur donnait une
-place en Angleterre, pour recueillir les mécontents, une sorte de Calais
-britannique.
-
-[Note 44: Knyghton, Walsingham.]
-
-Tout cela était assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'était pas
-roi de France. Le projet avait le tort de lui être trop utile; le maître
-de la Flandre eût profité plus que personne du succès de l'invasion
-d'Angleterre. On obéit donc lentement et de mauvaise grâce. La ville de
-bois se fit attendre, et n'arriva qu'à moitié brisée par la tempête. Le
-duc de Berri amusa le roi, le plus longtemps qu'il put, en mariant son
-fils avec la petite soeur du roi, âgée de neuf ans. Charles VI partit
-seulement le 5 août, et on lui fit encore visiter lentement les places
-de la Picardie, de manière qu'il n'arriva à Arras qu'à la mi-septembre.
-Le temps était beau, on pouvait passer. Mais les Anglais négociaient. Le
-duc de Berri n'arrivait pas; il n'était aucunement pressé. Lettres,
-messages, rien ne pouvait lui faire hâter sa marche. Il arriva lorsque
-la saison rendait le passage à peu près impossible[45]. Le mois de
-décembre était venu, les mauvais temps, les longues nuits. L'Océan garda
-encore cette fois son île, comme il a fait contre Philippe II, contre
-Bonaparte[46].
-
-[Note 45: _App._ 23.]
-
-[Note 46:
-
- ... And Ocean, 'mid his uproar wild,
- Speaks safety to his island child.
-
-«L'Océan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut à son
-île, à son enfant!» (Coleridge.)]
-
-Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos
-marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes, moins
-sages peut-être, mais réparant cela par l'élan dans le moment critique.
-Le connétable de Clisson, homme du roi et chef des résistances
-bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expédition, et en fit
-l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de racheter aux
-Anglais le jeune comte de Blois, prétendant au duché de Bretagne; il lui
-donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc régnant, Jean de
-Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons l'empêchèrent de le
-tuer[47]. Ce petit événement fit encore manquer la grande expédition
-d'Angleterre.
-
-[Note 47: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: «Il n'y auroit en
-Bretagne chevalier ni écuyer, cité, chastel ni bonne ville, ni homme
-nul, qui ne vous haït à mort et ne mît peine à vous déshériter. Ni le
-roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gré. Vous
-voulez-vous perdre pour la vie d'un homme?» (Froissart.)]
-
-Les Anglais, réveillés toutefois et bien avertis, prirent des mesures.
-Ils désarmèrent leur roi, qui leur était suspect. Leur nouveau
-gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait force
-petits princes nécessiteux qu'on pouvait acheter à bon marché. Le duc de
-Gueldre, qui avait plus d'un différend avec les maisons de Bourgogne et
-de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de vingt-quatre mille
-francs; il leur fit hommage, et, d'autant plus hardi qu'il avait moins à
-perdre[48], il défia majestueusement le roi de France.
-
-[Note 48: Et plus à gagner: «Plus est riche et puissant le duc de
-Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je
-recevrai, j'en donnerai six.» (Froissart.)]
-
-Le duc de Bourgogne fut charmé, pour l'extension de son influence, de
-faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait le
-grand royaume. Il fit faire contre cette imperceptible duc de Gueldre
-presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conquérir
-l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes, quatre-vingt
-mille fantassins[49]. La difficulté n'était pas de lever des hommes,
-mais de les faire arriver jusque-là. Le duc de Bourgogne, pour qui on
-faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et dévorante armée
-passât par son riche Brabant, dont il allait hériter. Il fallut tourner
-par les déserts de la Champagne, s'enfoncer dans les Ardennes, par les
-basses, humides et boueuses forêts, en suivant, comme on pouvait, les
-sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents hommes armés de haches
-allaient devant pour frayer la route, jetaient des ponts, comblaient les
-marais. La pluie tombait; le pays était triste et monotone. On ne
-trouvait rien à prendre, personne, pas même d'ennemis. D'ennui et de
-lassitude, on finit par écouter les princes qui intercédaient,
-l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liège, le duc de Juliers. Charles
-VI fut touché surtout des prières d'une grande dame du pays, qui se
-disait éprise d'amour pour l'invincible roi de France[50]. Sous ce doux
-patronage, le duc de Gueldre fut reçu à s'excuser; il parla à genoux, et
-affirma que les défis n'avaient pas été écrits par lui, que c'étaient
-ses clercs qui lui avaient joué ce tour (1388).
-
-[Note 49: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme impropre
-au service. Le même Nicolas Boulard, dont nous avons parlé, pourvut aux
-approvisionnements. _App._ 24.]
-
-[Note 50: _App._ 25.]
-
-Le résultat était grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi.
-Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dépenses, c'était
-peu. Au reste, les autres expéditions n'avaient pas mieux tourné. La
-France avait envahi l'Italie, menacé l'Angleterre, touché l'Allemagne.
-Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigué et sué, et il
-ne lui en restait rien. Elle n'était pas heureuse; rien ne venait à
-bien. Le roi, gâté de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait
-cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[51]. À qui
-pouvait-il s'en prendre, sinon à ceux qui l'avaient jeté dans les
-guerres? À ses oncles, qui l'avaient toujours conseillé à son dam et à
-leur profit.
-
-[Note 51: Une expédition sollicitée par les Génois et commandée par le
-duc de Bourbon alla échouer en Afrique (1390). Le comte d'Armagnac,
-ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa les Alpes,
-attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi lui-même projetait
-une croisade d'Italie; il aurait établi le jeune Louis d'Anjou à Naples,
-et terminé le schisme par la prise de Rome.]
-
-Les pacifiques conseillers de Charles V prévalurent à leur tour, le sire
-de La Rivière, l'évêque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI, tout
-enfant qu'il était, avait toujours aimé ces hommes. Il avait obtenu de
-bonne heure que Clisson fût connétable. Il avait sauvé la vie au doux et
-aimable sire de La Rivière, que ses oncles voulaient perdre. La Rivière
-était l'ami et le serviteur personnel de Charles V; il a été enterré à
-Saint-Denis, aux pieds de son maître.
-
-Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le pouvoir
-en main: il fallait de l'adresse pour le leur ôter. L'affaire fut bien
-menée[52]. Au retour de leur triste expédition de Gueldre, un grand
-conseil fut assemblé à Reims, dans la salle de l'archevêché. Le roi
-demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et ordonna aux
-assistants de donner leur avis. Alors l'évêque de Laon se leva, énuméra
-doctement toutes les qualités du roi, corporelles et spirituelles, la
-dignité de sa personne, sa prudence et sa circonspection[53]; il déclara
-qu'il ne lui manquait rien, pour régner par lui-même. Les oncles n'osant
-dire le contraire, Charles VI répondit qu'il goûtait l'avis du prélat;
-il remercia ses oncles de leurs bons services, et leur ordonna de se
-rendre chez eux, l'un en Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda
-que le duc de Bourbon, son oncle maternel, qui était en effet le
-meilleur des trois.
-
-[Note 52: _App._ 26.]
-
-[Note 53: Le Religieux.]
-
-L'évêque de Laon mourut empoisonné, mais il avait rendu un double
-service au royaume. Les oncles, renvoyés chez eux, s'occupèrent un peu
-de leurs provinces, les purgèrent des brigands qui les dévastaient. Les
-nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_, comme
-on les appelait, rendirent à la ville de Paris ses échevins et son
-prévôt des marchands. Ils conclurent une trêve avec l'Angleterre,
-favorisèrent l'Université contre le pape, et cherchèrent les moyens
-d'éteindre le schisme. Ils auraient aussi voulu réformer les finances.
-Ils allégèrent d'abord les impôts, mais furent bientôt obligés de les
-rétablir.
-
-Le gouvernement était plus sage, mais le roi était plus fol. À défaut de
-batailles, il lui fallait des fêtes. Il avait eu le malheur de
-commencer son règne par un de ces heureux hasards qui tournent les plus
-sages têtes; il avait à quatorze ans gagné une grande bataille; il
-s'était vu salué vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille
-morts. Chaque année il avait eu les espérances de la guerre; à chaque
-printemps sa bannière s'était déployée pour les belles aventures. Et
-c'était à vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force,
-lorsqu'il était reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice de
-guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de _marmousets_
-lui défendait les hautes espérances, les vastes pensées... Combien
-fallait-il de tournois pour le dédommager des combats réels, combien de
-fêtes, de bals, de vives et rapides amours, pour lui faire oublier la
-vie dramatique de la guerre, ses joies, ses hasards!
-
-Il se jeta en furieux dans les fêtes, fit rude guerre aux finances,
-prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur était une
-calamité publique. La chambre des Comptes, ne sachant comment résister,
-notait tristement chaque don du roi de ces mots: «_Nimis habuit_» ou
-«_Recuperetur_». Les sages conseillers de la chambre avaient encore
-imaginé d'employer ce qui pouvait rester, après toute dépense, à faire
-un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aimée du roi serait
-mieux respectée. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne put même
-jamais l'achever[54].
-
-[Note 54: «Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.»
-(Religieux.).]
-
-D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la
-malheureuse royauté de Naples, le roi voulut auparavant leur conférer
-l'ordre de chevalerie. La fête se fit à Saint-Denis, avec une
-magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de
-France, d'Angleterre, d'Allemagne, était invitée. Il fallut que la
-silencieuse et vénérable abbaye, l'église des tombeaux, s'ouvrît à ces
-pompes mondaines, que les cloîtres retentissent sous les éperons dorés,
-que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles logèrent
-dans l'abbaye même[55]. Le récit du moine chroniqueur en est encore tout
-ému.
-
-[Note 55: _App._ 27.]
-
-Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal; on en fit une
-dans la grande cour. Elle avait la forme d'une église[56], et n'avait
-pas moins de trente-deux toises de long. L'intérieur était tendu d'une
-toile immense, rayée de blanc et de vert. Au bout s'élevait un large et
-haut pavillon de tapisseries précieuses, bizarrement historiées; on eût
-dit l'autel de cette église, mais c'était le trône.
-
-[Note 56: «Ad templi similitudinem.» (Religieux.)]
-
-Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières des lices
-longues de cent vingt pas. Sur un côté s'élevaient des galeries et des
-tours, où devaient siéger les dames, pour juger des coups.
-
-Il y eut trois jours de fêtes: d'abord les messes, les cérémonies de
-l'Église, puis les banquets et les joûtes, puis le bal de nuit; un
-dernier bal enfin, mais celui-ci masqué, pour dispenser de rougir. La
-présence du roi, la sainteté du lieu, n'imposèrent en rien. La foule
-s'était enivrée d'une attente de trois jours. Ce fut un véritable
-_Pervigilium Veneris_; on était aux premiers jours du mois de mai.
-«Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâtirent...» Serait-ce par
-hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orléans, frère du roi,
-aurait plu, pour son malheur, à la femme de son cousin Jean-sans-Peur,
-comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[57]?
-
-[Note 57: _App._ 28.]
-
-Cette bacchanale près des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut
-pas assez que les morts eussent été troublés par le bruit de la fête, on
-ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur rôle.
-Pour aviver le plaisir par le contraste, ou tromper les langueurs qui
-suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funèbre. Le héros
-de Charles VI[58], celui dont les exploits avaient amusé son enfance,
-Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur d'amuser de ses
-funérailles la folle et luxurieuse cour.
-
-[Note 58: _App._ 29.]
-
-Les fêtes appellent les fêtes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui,
-depuis quatre ans, était entrée cent fois dans Paris, y fit sa _première
-entrée_. Après la noble fête féodale, le populaire devait avoir la
-sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires et
-risibles, le vertige étourdissant des grandes foules. Les bourgeois
-étaient généralement vêtus de vert, les gens des princes l'étaient en
-rose. On ne voyait aux fenêtres que belles filles vêtues d'écarlate avec
-des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines; des
-musiciens jouaient à chaque porte que passait la reine. Aux carrefours,
-des enfants représentaient de pieux mystères. La reine suivit la rue
-Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui posèrent sur la
-tête une couronne d'or en chantant:
-
- Dame enclose entre fleurs de lis,
- Êtes-vous pas du paradis?
-
-Lorsqu'elle fut arrivée au pont Notre-Dame, on vit avec étonnement un
-homme descendre, deux flambeaux à la main, par une corde tendue des
-tours de la cathédrale.
-
-Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fête; il s'était
-mêlé à la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune
-Allemande. Il reçut même des sergents «plus d'un horion» pour avoir
-approché trop près; le soir, il s'en vanta aux dames[59]. Le prince
-débonnaire, sachant aussi qu'il y avait à la fête beaucoup d'étrangers
-qui regrettaient de n'avoir jamais vu joûter le roi, se mêla aux joûtes
-pour leur faire plaisir.
-
-[Note 59: «En eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules
-bien assez. Et au soir, en la présence des dames et damoiselles, fut la
-chose sçue et récitée, et le roy mesme se farçoit des horions qu'il
-avoit reçus.» (_Grandes chroniques de Saint-Denis._)]
-
-Bientôt après, le jeune frère du roi, le duc d'Orléans, épousa la fille
-de Visconti, le riche duc de Milan[60]. Charles VI voulut que la fête se
-fît à Melun. Il y reçut magnifiquement la charmante Valentina, qui
-devait exercer un si doux et si durable ascendant sur ce faible esprit.
-
-[Note 60: Ce mariage eut de grandes conséquences qu'on verra plus tard.
-Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. (_Archives._)]
-
-La ville de Paris avait cru que l'_entrée_ de la reine lui vaudrait une
-diminution d'impôt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour payer la
-fête, hausser la gabelle, et, de plus, l'on décria les pièces de douze
-et de quatre deniers, avec défense de les passer, sous peine de la hart.
-C'était la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant quinze jours
-ces gens furent au désespoir, ne pouvant, avec cette monnaie, acheter de
-quoi manger[61].
-
-[Note 61: Le Religieux.]
-
-Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas fait
-son tour du royaume, sa royale _chevauchée_. Il ne connaissait pas
-encore ses provinces du Midi. Il en avait reçu de tristes nouvelles. Un
-pieux moine de Saint-Bernard était venu du fond du Languedoc lui
-dénoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri. Le moine avait
-surmonté tous les obstacles, forcé les portes, et, en présence même de
-l'oncle du roi, il avait parlé avec une hardiesse toute chrétienne. Le
-roi, qui avait bon coeur, l'écouta patiemment, le prit sous sa
-sauvegarde, et promit d'aller lui-même voir ce malheureux pays. Il
-voulait, d'ailleurs, passer à Avignon, et s'entendre avec le pape sur
-les moyens d'éteindre le schisme.
-
-Après avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait
-ses dévotions à l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers, et
-y fut reçu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne. Mais
-il ne permit pas à ses oncles de le suivre[62]; il ne voulait qu'ils
-fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-être aussi se
-sentait-il moins libre, en leur présence, de se livrer à ses fantaisies
-de jeune homme. Pour la même raison, il n'emmena point la reine; il
-voulait jouir sans contrainte, goûter royalement tout ce que la France
-avait de plaisirs.
-
-[Note 62: _App._ 30.]
-
-Il s'arrêta d'abord à Lyon, dans cette grande et aimable ville,
-demi-italienne. Il fut reçu sous un dais de drap d'or par quatre jeunes
-belles demoiselles, qui le menèrent à l'archevêché. Ce ne fut, pendant
-quatre jours, que jeux, et bals et galanteries.
-
-Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agréablement qu'à Avignon,
-chez le pape. Personne n'était plus consommé que ces prêtres dans tous
-les arts du plaisir. Nulle part la vie n'était plus facile, nulle part
-les esprits plus libres. L'eussent-ils été moins, ils se trouvaient à la
-source même des indulgences; le pardon était tout près du péché. Le roi,
-au départ, laissa de riches souvenirs aux belles dames d'Avignon, «qui
-s'en louèrent toutes[63]».
-
-[Note 63: «Quoiqu'ils fussent logés de lez le pape et les cardinaux, si
-ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne fassent en danses, en
-caroles et en esbattements avec les dames et damoiselles d'Avignon, et
-leur administroit leurs reviaux (fêtes) le comte de Genève, lequel étoit
-frère du pape.» (Froissart.)]
-
-Il partit grand ami du pape, et tout gagné à son parti. Clément VIII
-avait donné au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi
-lui-même la disposition de sept cent cinquante bénéfices, celle, entre
-autres, de l'archevêché de Reims. Mais l'élu du roi, qui était un fameux
-adversaire du pape et des dominicains, mourut bientôt empoisonné[64].
-
-[Note 64: Selon le bénédictin de Saint-Denis, on soupçonna généralement
-les Dominicains.]
-
-Arrivé en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le duc
-de Berri avait réduit le pays à un tel désespoir, que déjà plus de
-quarante mille hommes s'étaient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et doux
-dans son Berri, livrait le Languedoc à ses agents comme une ferme à
-exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bénir des uns, détester des
-autres. Il était homme à donner deux cent mille francs à son bouffon. Il
-est vrai qu'en récompense il donnait aussi aux clercs et construisait
-des églises. Il bâtissait ces tourelles aériennes, faisait tailler à
-grands frais ces dentelles de pierre que nous admirons et que le peuple
-maudissait. Précieux manuscrits, riches miniatures, sceaux admirables,
-rien ne lui coûtait. En dernier lieu, à soixante ans, il venait
-d'épouser une petite fille de douze ans, la nièce du comte de Foix.
-Combien de fêtes et de dépenses fallait-il au sexagénaire pour se faire
-pardonner son âge par cette enfant?
-
-Le roi, retenu douze jours entiers à Montpellier par les vives et
-«frisques» demoiselles du pays[65], vint ensuite assister, à Toulouse, à
-l'exécution de Bétisac, trésorier de son oncle. Cet homme avouait tous
-ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que par ordre de
-monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de cette puissante
-protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre ressource que de se
-dire hérétique, qu'alors on l'enverrait au pape, qu'il serait sauvé. Il
-crut ce conseil, se déclara hérétique, et fut brûlé vif. L'exécution eut
-lieu sous les fenêtres du roi, aux acclamations du peuple. Le roi donna
-cette satisfaction aux plaintes du Languedoc.
-
-[Note 65: «Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) à
-chascune...» (Froissart.)]
-
-Pour faire encore chose agréable à la bonne ville de Toulouse, Charles
-VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie, que ces filles ne fussent
-plus obligées de porter un costume[66], mais que désormais elles
-s'habillassent à leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part à la
-joie de sa royale entrée.
-
-[Note 66:... Sauf une jarretière d'autre couleur au bras...
-(_Ordonnances._)]
-
-Il revint droit à Paris, soûl de plaisirs, las de fêtes; il évita au
-retour celles qu'on lui préparait. Il gagea avec son frère que, tous
-deux partant à franc étrier, il arriverait avant lui. Il n'y avait plus
-de repos pour lui que dans l'étourdissement. À vingt-deux ans, il était
-fini; il avait usé deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La tête
-était morte, le coeur vide; les sens commençaient à défaillir. Quel
-remède à cet état désolant? L'agitation, le vertige d'une course
-furieuse. «Les morts vont vite.»
-
-La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre;
-c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intérieure de l'_Homo
-duplex_ est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette
-guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris
-d'alors, qui la représentait si bien.
-
-Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du Nord, ce grand et
-profond Paris de la plaine, étendant ses rues obscures du royal hôtel
-Saint-Paul à l'hôtel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris,
-vers la Grève, s'élevaient deux églises, deux idées, Saint-Jacques et
-Saint-Jean.
-
-Saint-Jacques de la Boucherie était la paroisse des bouchers et des
-lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte d'écorcheries,
-de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche paroisse s'étendait
-de la rue Troussevache au quai des Peaux ou Pelletier. À l'ombre de
-l'église des bouchers, sous la protection de ses confréries, dans une
-chétive échoppe, écrivaient, intriguaient, amassaient Flamel et sa
-vieille Pernelle, gens avisés, qui passaient pour alchimistes, et qui de
-cette boue infecte surent en effet tirer de l'or[67].
-
-[Note 67: Saint-Jacques était le Saint-Denis, le Westminster des
-confréries; l'ambition des bouchers, des armuriers, était d'y être
-enterré. Le premier bienfaiteur de cette église fut une teinturière. Les
-bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur église. Nous
-voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne pour
-voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit à grand prix une
-clef de l'église.--Cette église était fort indépendante, entre
-Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'était un redoutable
-asile que l'on n'eût pas violé impunément. Voilà pourquoi le rusé
-Flamel, écrivain non juré, non autorisé de l'Université, s'établit à
-l'ombre de Saint-Jacques. Il put y être protégé par le curé du temps,
-homme considérable, greffier du Parlement, qui avait cette cure sans
-même être prêtre (voir les Lettres de Clémengis). Flamel se tint là
-trente ans dans une échoppe de cinq pieds sur trois, et il s'y aida si
-bien de travail, de savoir-faire, d'industrie souterraine, qu'à sa mort
-il fallut, pour contenir les titres de ses biens, un coffre plus grand
-que l'échoppe. _App._ 31.]
-
-Contre la matérialité de Saint-Jacques, s'élevait, à deux pas, la
-spiritualité de Saint-Jean. Deux événements tragiques avaient fait de
-cette chapelle une grande église, une grande paroisse: le miracle de la
-rue des Billettes, où «Dieu fut boulu par un juif»; puis, la ruine du
-Temple, qui étendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et silencieux
-quartier. Son curé était le grand docteur du temps, Jean Gerson, cet
-homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des mystiques,
-mais plus ennemi encore des hommes de matière et de brutalité, pauvre et
-impuissant curé de Saint-Jean, entre les folies de Saint-Paul et les
-violences de Saint-Jacques, il censura les princes, il attaqua les
-bouchers; il écrivit contre les dangereuses sciences de la matière, qui
-sourdement minaient le christianisme, contre l'astrologie, contre
-l'alchimie.
-
-Sa tâche était difficile; la partie était forte. La nature, et les
-sciences de la nature, comprimées par l'esprit chrétien, allaient voir
-leur _renaissance_.
-
-Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les
-matrices des disciples d'Averroès, transformée par Arnauld de Villeneuve
-et quasi spiritualisée[68], se contint encore au treizième siècle; au
-quinzième, elle flamba...
-
-[Note 68: _App._ 32.]
-
-Combien, en présence de cette éblouissante apparition, la vieille
-éristique pâlit! Celle-ci avait tout occupé en l'homme; puis, tout
-laissé vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'éternelle nature
-reparaît, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme
-défaillant, et l'attire contre son sein.
-
-Elle revient après le christianisme, malgré lui, elle revient comme
-péché. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le désir plus
-âpre. N'étant pas encore comprise, n'étant pas science, mais magie, elle
-exerce sur l'homme une fascination meurtrière. Le fini va se perdre dans
-le charme infiniment varié de la nature. Lui, il donne, donne sans
-compter. Elle, belle, immuable, elle reçoit toujours et sourit.
-
-Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant à la recherche
-de l'or, maigre et pâle sur son creuset, soufflera jusqu'à la fin. Il
-brûlera ses meubles, ses livres; il brûlerait ses enfants... D'autres
-poursuivront la nature dans ses formes les plus séduisantes; ils
-languiront à la recherche de la beauté. Mais la beauté fuit comme l'or;
-chacune de ses gracieuses apparitions échappe à l'homme, vaine et vide,
-et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les plus riches
-dons de son être... Ainsi triomphe de l'être éphémère l'insatiable,
-l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en
-elle, lui et son désir, et résout l'amour et l'amant dans l'éternelle
-chimie.
-
-Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'âme défaille, alors
-c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de sa mort.
-Ayant éteint son dieu intérieur, il se sent délaissé de Dieu, et comme
-excepté seul de l'universelle providence.
-
-Seul... Mais au moyen âge on n'était pas longtemps seul. Le Diable vient
-vite, dans ces moments, à la place de Dieu. L'âme gisante est pour lui
-un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre âme est si malade
-qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les mauvaises
-jouissances: _Mala mentis gaudia_. Leurrée de croyances folles, amusée
-de lueurs sombres, menée de côté et d'autre par la vaine curiosité, elle
-cherche à tâtons dans la nuit; elle a peur et elle cherche...
-
-Ce sont d'étranges époques. On nie, on croit tout. Une fiévreuse
-atmosphère de superstition sceptique enveloppe les villes sombres.
-L'ombre augmente dans leurs rues étroites; leur brouillard va
-s'épaississant aux fumées d'alchimie et de sabbat. Les croisées obliques
-ont des regards louches. La boue noire des carrefours grouille en
-mauvaises paroles. Les portes sont fermées tout le jour; mais elles
-savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal, le juif, le
-sorcier, l'assassin.
-
-On s'attend alors à quelque chose. À quoi? On l'ignore. Mais la nature
-avertit; les éléments semblent chargés. Le bruit courut un moment, sous
-Charles VI, qu'on avait empoisonné les rivières[69]. Dans tous les
-esprits, flottait d'avance une vague pensée de crime.
-
-[Note 69: _App._ 33.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Folie de Charles VI (1392-1400).
-
-
-Cette brutale histoire qui va présenter tant de crimes hardis, de crimes
-orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain crime de
-nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la féodalité mourante contre
-le droit féodal, commis en trahison par un arrière-vassal sur un
-officier de son suzerain, dans la résidence du suzerain même; et
-par-dessus, ce fut un sacrilège, l'assassin ayant pris pour faire son
-coup le jour du Saint-Sacrement.
-
-Les Marmousets, les petits devenus maîtres des grands, étaient
-mortellement haïs; Clisson, de plus, était craint. En France, il était
-connétable, l'épée du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il était au
-contraire le chef des seigneurs contre le duc. Lié étroitement aux
-maisons de Penthièvre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour
-chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis, les Anglais.
-Le duc, qui le savait à merveille, qui vivait en crainte continuelle de
-Clisson, et ne rêvait que du terrible borgne[70], ne pouvait se consoler
-d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de n'avoir pas
-eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait intérêt à
-tuer Clisson, qui avait tout à craindre du connétable et de la maison
-d'Anjou. C'était un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui, ayant volé
-le trésor du duc d'Anjou, son maître, dans l'expédition de Naples, fut
-cause qu'il périt sans secours[71]. La veuve ne perdait pas de vue cet
-homme, et Clisson, allié de la maison d'Anjou, ne rencontrait pas le
-voleur sans le traiter comme il le méritait.
-
-[Note 70: Il avait perdu un oeil à la bataille d'Auray, en 1364.]
-
-[Note 71: Le duc de Berri lui dit un jour: «Méchant traître, c'est toi
-qui as causé la mort de notre frère.» Et il donna ordre de l'arrêter,
-mais personne n'obéit. (Religieux.)]
-
-Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de
-Bretagne de le défaire de Clisson. Il revint secrètement à Paris, rentra
-de nuit dans la ville; les portes étaient toujours ouvertes depuis la
-punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son hôtel du
-Marché-Saint-Jean. Là, portes et croisées fermées, ils attendirent
-plusieurs jours. Enfin le 13 juin, jour de la fête du Saint-Sacrement,
-un grand gala ayant eu lieu à l'hôtel Saint-Paul, joûtes, souper et
-danses après minuit, le connétable revenait presque seul à son hôtel de
-la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais, assez désert même
-aujourd'hui, l'était bien plus alors; ce n'étaient que grands hôtels,
-jardins et couvents. Craon se tint à cheval avec quarante bandits au
-coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive, ils éteignent les
-torches, fondent sur lui. Le connétable crut d'abord que c'était un jeu
-du jeune frère du roi. Mais Craon voulut, en le tuant, lui donner
-l'amertume de savoir par qui il mourait. «Je suis votre ennemi, lui dit
-il, je suis Pierre de Craon.» Le connétable, qui n'avait qu'un petit
-coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint à la tête, il tomba;
-fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte entre-bâillée, celle
-d'un boulanger qui chauffait son four à cette heure avancée de la nuit.
-La tête et la moitié du corps se trouvèrent dans la boutique; pour
-l'achever, il eût fallu entrer. Mais les quarante braves n'osèrent
-descendre de cheval; ils aimèrent mieux croire qu'il en avait assez, et
-se sauvèrent au galop par la porte Saint-Antoine.
-
-Le roi, qui se couchait, fut averti un moment après. Il ne prit pas le
-temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans un
-manteau. Il trouva le connétable déjà revenu à lui et lui promit de le
-venger, jurant que jamais chose ne serait payée plus cher que celle-là.
-
-Cependant le meurtrier s'était blotti dans son château de Sablé au
-Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi qui
-étaient ravis de l'événement, et qui d'avance en avaient su quelque
-chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon était
-en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'était le duc de Bretagne
-qu'il voulait punir. Il était loin, ce duc; il fallait l'atteindre chez
-lui, dans son pauvre et rude pays, à travers les forêts du Mans, de
-Vitré, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi lui amenassent leurs
-vassaux, c'est-à-dire qu'ils se prêtassent à punir le crime de leurs
-amis, le leur peut-être[72]. Le roi, ne sachant comment venir à bout de
-leur répugnance et de leurs lenteurs, alla jusqu'à rendre au duc de
-Berri le Languedoc qu'il lui avait si justement retiré[73].
-
-[Note 72: Ils ne tardèrent pas à obtenir la grâce de Craon (13 mars
-1395). _App._ 34.]
-
-[Note 73: Nous suivons pas à pas le Religieux de Saint-Denis. Ce grave
-historien mérite ici d'autant plus d'attention qu'il était lui-même à
-l'armée et témoin oculaire des événements.]
-
-Il était languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fièvre chaude
-peu de temps auparavant, et n'était pas trop remis. Il y avait en lui
-quelque chose d'égaré et comme d'étrange. Ses oncles auraient voulu
-qu'il se soignât, qu'il se tînt tranquille, qu'il s'abstînt surtout de
-venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il monta à cheval
-malgré eux, et les mena jusqu'au Mans. Là, ils parvinrent encore à le
-retenir trois semaines. Enfin, se croyant mieux, il n'écouta plus rien
-et fit déployer son étendard.
-
-C'était le milieu de l'été, les jours brûlants, les lourdes chaleurs
-d'août. Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la tête
-chargée d'un chaperon écarlate, aussi de velours. Les princes traînaient
-derrière sournoisement, et le laissaient seul, afin, disaient-ils, de
-lui faire moins de poussière. Seul, il traversait les ennuyeuses forêts
-du Maine, de méchants bois pauvres d'ombrage, les chaleurs étouffées des
-clairières, les mirages éblouissants du sable à midi. C'était aussi dans
-une forêt, mais combien différente! que, douze ans auparavant, il avait
-fait rencontre du cerf merveilleux qui promettait tant de choses. Il
-était jeune alors, plein d'espoir, le coeur haut, tout dressé aux
-grandes pensées. Mais combien il avait fallu en rabattre! Hors du
-royaume, il avait échoué partout, tout tenté et tout manqué. Dans le
-royaume même, était-il bien roi? Voilà que tout le monde, les princes,
-le clergé, l'Université, attaquaient ses conseillers. On lui faisait le
-dernier outrage, on lui tuait son connétable et personne ne remuait; un
-simple gentilhomme, en pareil cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir
-leur épée. Le roi n'avait pas même ses parents; ils se laissaient sommer
-de leur service féodal, et alors ils se faisaient marchander; il fallait
-les payer d'avance, leur distribuer des provinces, le Languedoc, le
-duché d'Orléans. Son frère, ce nouveau duc d'Orléans, c'était un beau
-jeune prince qui n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait
-tout le monde; il venait de mettre dans les fleurs de lis la belle
-couleuvre de Milan[74]... Donc, rien d'ami ni de sûr. Des gens qui
-n'avaient pas craint d'attaquer son connétable à sa porte, ne se
-feraient pas grand scrupule de mettre la main sur lui. Il était seul
-parmi des traîtres... Qu'avait-il fait pourtant pour être ainsi haï de
-tous, lui qui ne haïssait personne, qui plutôt aimait tout le monde? Il
-aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple,
-tout au moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien.
-
-[Note 74: Il venait d'épouser la fille du duc de Milan, qui avait une
-couleuvre dans ses armes.]
-
-Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine, sans
-autre vêtement qu'une méchante cotte blanche, se jette tout à coup à la
-bride du cheval du roi, criant d'une voix terrible: «Arrête, noble roi,
-ne passe outre, tu es trahi!» On lui fit lâcher la bride, mais on le
-laissa suivre le roi et crier une demi-heure.
-
-Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine
-de sable où le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde souffrait de la
-chaleur. Un page qui portait la lance royale s'endormit sur son cheval,
-et la lance tombant alla frapper le casque que portait un autre page. À
-ce bruit d'acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l'épée et,
-piquant des deux, il crie: «Sus, sus aux traîtres! ils veulent me
-livrer!» Il courait ainsi l'épée nue sur le duc d'Orléans. Le duc
-échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu'on pût
-l'arrêter[75]. Il fallut qu'il se fut lassé; alors, un de ses chevaliers
-vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval,
-on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement
-dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot. Ses oncles,
-son frère, étaient autour de lui. Tout le monde pouvait approcher et le
-voir. Les ambassadeurs d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on
-trouva généralement fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout,
-s'emporta contre le chambellan La Rivière qui avait laissé voir le roi
-en cet état aux ennemis de la France.
-
-[Note 75: _App._ 35.]
-
-Lorsqu'il revint un peu à lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en
-eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'étaient emparés
-de tout, et avaient mis en prison La Rivière et les autres conseillers
-du roi; Clisson avait seul échappé. Toutefois le roi défendit qu'on leur
-fît mal, et leur fit même rendre leurs biens[76].
-
-[Note 76: On était loin de s'attendre à un traitement si humain. Les
-Parisiens allaient tous les jours à la Grève, dans l'espoir de les voir
-pendre.]
-
-Les médecins ne manquèrent point au royal malade, mais ils ne firent pas
-grand'chose. C'était déjà, comme aujourd'hui, la médecine matérialiste,
-qui soigne le corps sans se soucier de l'âme, qui veut guérir le mal
-physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant est ordinairement
-la cause première de l'autre. Le moyen âge faisait tout le contraire; il
-ne connaissait pas toujours les remèdes matériels; mais il savait à
-merveille calmer, _charmer_ le malade, le préparer à se laisser guérir.
-La médecine se faisait chrétiennement, au bénitier même des églises.
-Souvent on commençait par confesser le patient, et l'on connaissait
-ainsi sa vie, ses habitudes. On lui donnait ensuite la communion, ce qui
-aidait à rétablir l'harmonie des esprits troublés. Quand le malade avait
-mis bas la passion, l'habitude mauvaise, dépouillé le vieil homme, alors
-on cherchait quelque remède. C'était ordinairement quelque absurde
-recette; mais sur un homme si bien préparé tout réussissait. Au
-quatorzième siècle, on ne connaissait déjà plus ces ménagements
-préalables; on s'adressait directement, brutalement au corps; on le
-tourmentait. Le roi se lassa bientôt du traitement, et dans un moment de
-raison il chassa ses médecins.
-
-Les gens de la cour l'engageaient à ne chercher d'autre remède que les
-amusements, les fêtes, à guérir la folie par la folie. Une belle
-occasion se présenta: la reine mariait une de ses dames allemandes, déjà
-veuve. Les noces de veuves étaient des charivaris, des fêtes folles, où
-l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire, s'il se pouvait,
-davantage, le roi et cinq chevaliers se déguisèrent en satyres. Celui
-qui mettait en train ces farces obscènes était un certain Hugues de
-Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose en
-amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces satyres
-dans une toile enduite de poix-résine, sur quoi fut collée une toison
-d'étoupes qui les faisait paraître velus comme des boucs. Pendant que le
-roi, sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la toute jeune épouse
-du vieux duc de Berri, le duc d'Orléans, son frère, qui avait passé la
-soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces malheureux étourdis
-imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le feu aux étoupes. Ces
-étoupes tenaient à la poix-résine; à l'instant les satyres flambèrent.
-La toile était cousue; rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose horrible
-de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, hurlantes...
-Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint le roi, l'empêcha de
-bouger, le couvrit de sa robe, de sorte qu'aucune étincelle ne tombât
-sur lui. Les autres brûlèrent une demi-heure, et mirent trois jours à
-mourir[77].
-
-[Note 77: L'inventeur de la mascarade fut un des brûlés, à la grande
-joie du peuple. Il avait toujours traité les pauvres gens avec la plus
-cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les forçait
-d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses éperons. Quand son corps passa
-dans Paris, plusieurs crièrent après lui son mot ordinaire: «Aboie,
-chien!» (Religieux.)]
-
-Les princes avaient tout à craindre, si le roi n'eût échappé; le peuple
-les aurait mis en pièces. Quand le bruit de cette aventure se répandit
-dans la ville, ce fut un mouvement général d'indignation et de pitié.
-Que l'on abandonnât le roi à ces honteuses folies, qu'il eût risqué,
-innocent et simple qu'il était, d'être enveloppé dans ce terrible
-châtiment de Dieu, l'honnête bourgeoisie de Paris frémissait d'y penser.
-Ils se portèrent plus de cinq cents à l'hôtel Saint-Paul. On ne put les
-calmer qu'en leur montrant leur roi sous son dais royal, où il les
-remercia et leur dit de bonnes paroles.
-
-Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci fut
-violente. Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas
-d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'était pas le plus fol,
-c'était de ne vouloir plus être lui-même, point Charles, point roi. S'il
-voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en moquait, dansait
-devant, les brisait, les effaçait. «Je m'appelle Georges, disait-il; mes
-armes sont un lion percé d'une épée[78].»
-
-[Note 78: On fut obligé de murer toutes les entrées de l'hôtel
-Saint-Paul. _App._ 36.]
-
-Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine,
-qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauvé du feu. Mais
-celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'était sa belle-soeur,
-Valentina, la duchesse d'Orléans. Il la reconnaissait fort bien, et
-l'appelait: «Chère soeur.» Il fallait qu'il la vît tous les jours; il ne
-pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher. Cette
-jeune femme, déjà délaissée de son mari, avait pour le pauvre fol un
-singulier attrait; ils étaient tous deux malheureux. Elle seule savait
-se faire écouter de lui; il lui obéissait, ce fol, elle était devenue sa
-raison.
-
-Personne, que je sache, n'a bien expliqué encore ce phénomène de
-l'infatuation, cette fascination étrange qui tient de l'amour et n'est
-pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent; les
-lieux ont aussi cette influence; témoin le lac dont Charlemagne ne
-pouvait, dit-on, détacher ses yeux[79]. Si la nature, si les forêts
-muettes, les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce
-donc de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'âme
-souffrante qui viendra chercher près d'elle le charme des entretiens
-solitaires et des voluptueuses compassions?
-
-[Note 79: On expliquait aussi par un talisman l'influence de Diane de
-Poitiers sur Henri II. (Guilbert.)]
-
-Douce, mais dangereuse médecine, qui calme et qui trouble. Le peuple,
-qui juge grossièrement, et qui juge bien, sentait que ce remède était un
-mal encore. Elle a, disaient-ils, cette Visconti, venue du pays des
-poisons, des maléfices, elle a ensorcelé le roi... Et il pouvait bien y
-avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de l'Italienne,
-un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.
-
-Un meilleur remède aux troubles d'esprit, un moyen plus sage
-d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir à la paix
-suprême, de se réfugier en Dieu. Le roi se voua à saint Denis, et lui
-offrit une grosse châsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au
-mélancolique pèlerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_; plus
-tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy-en-Velay. On lui fit
-faire aussi de sévères ordonnances contre les blasphémateurs, contre les
-juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux traités; le roi, en
-les chassant, leur permit d'emporter leurs biens. Une autre ordonnance
-accordait un confesseur aux condamnés, de manière qu'en tuant le corps
-on sauvât du moins l'âme. Tout jeu fut défendu, sauf l'utile exercice de
-l'arbalète. Une fille du roi fut offerte à la Vierge, et faite
-religieuse en naissant; on espérait que l'innocente créature expierait
-les péchés de son père et lui obtiendrait guérison.
-
-De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix;
-ainsi en jugeait saint Louis[80]. Les rois ne sont ici-bas que pour
-garder la paix de Dieu. On croyait généralement que la maison de France
-était frappée pour avoir mis la guerre et le schisme dans le monde
-chrétien. Donc, la paix était le remède; paix de l'Église entre Rome et
-Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrétienté entre la
-France et l'Angleterre, par un bon traité entre les deux rois, par une
-belle croisade contre le Turc, c'était le voeu de tout le monde; c'était
-ce que disaient tout haut les sermons des prédicateurs, les harangues de
-l'Université; tout bas les pleurs et les prières de tant de misérables,
-la prière commune des familles, celle que les mères enseignaient le soir
-aux petits enfants.
-
-[Note 80: Voir ses belles paroles, à ce sujet, dans son Instruction à
-son fils: «Chier fils, je t'enseigne que les guerres et les contens qui
-seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes peine de l'apaiser
-à ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest à Notre-Seigneur: et
-messire saint Martin nous a donné moult grant exemple, car il ala pour
-metre pès entre les clers qui estoient en sa archevêché, au tems qu'il
-savoit par Notre-Seigneur que il devoit mourir; et li sembla que il
-metoit bone fin en sa vie en ce fere.»]
-
-Il faut voir avec quelle vivacité Jean Gerson célèbre ce beau don de la
-paix, dans un de ces moments d'espoir où l'on crut à la cession des deux
-papes. Ce sermon est plutôt un hymne; l'ardent prédicateur devient poète
-et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient été redites et
-chantées par la foule émue qui les entendait:
-
- «Allons, allons, sans attarder,
- Allons de paix le droit chemin...
- Grâces à Dieu, honneur et gloire,
- Quand il nous a donné victoire.
-
-«Élevons nos coeurs, ô dévot peuple chrétien! mettons hors toute autre
-cure, donnons cette heure à considérer le beau don de paix qui approche.
-Que de fois, par grands désirs, depuis près de trente ans, avons-nous
-demandé la paix, soupiré la paix! _Veniat pax_[81]!»
-
-[Note 81: _App._ 37.]
-
-Les rois se réconcilièrent plus aisément que les papes. Les Anglais ne
-voulaient point la paix[82]; mais leur roi la voulut; il signa du moins
-une trêve de vingt-huit ans. Richard II, haï des siens, avait besoin de
-l'amitié de la France. Il épousa une fille du roi[83], avec une dot
-énorme de huit cent mille écus[84]. Mais il rendait Brest et Cherbourg.
-
-[Note 82: _App._ 38.]
-
-[Note 83: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il en
-était épris sur la vue de son portrait.]
-
-[Note 84: _App._ 39.]
-
-Cet heureux traité permit à la noblesse de France, ce qu'elle souhaitait
-depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La guerre contre les
-infidèles, c'était la paix entre les chrétiens. Il n'y avait plus si
-loin à chercher la croisade; elle venait nous chercher. Les Turcs
-avançaient; ils enveloppaient Constantinople, serraient la Hongrie. Ce
-rapide conquérant, Bajazet l'_Éclair_ (Hilderim), avait, disait-on, juré
-de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de
-Rome. Une nombreuse noblesse partit, le connétable, quatre princes du
-sang, plusieurs hommes de grande réputation, l'amiral de Vienne, les
-sires de Couci, de Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que
-son fils, le duc de Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, fût le
-chef de ces vieux et expérimentés capitaines[85]. Une foule de jeunes
-seigneurs qui faisaient leurs premières armes déployèrent un luxe
-insensé. Les bannières, les guidons, les housses, étaient chargés d'or
-et d'argent; les tentes étaient de satin vert. La vaisselle d'argent
-suivait sur des chariots; les bateaux de vins exquis descendaient le
-Danube. Le camp de ces croisés fourmillait de femmes et de filles.
-
-[Note 85: _App._ 40.]
-
-Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un peu
-plus haut.
-
-Longtemps les princes avaient exploité à leur profit la division de
-l'Église; le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes
-d'Avignon, serviles créatures de ces princes, ne donnaient de bénéfices
-qu'à ceux qu'ils leur désignaient. Les prêtres erraient, mouraient de
-faim. Les suppôts de l'Université, les plus savants élèves qu'elle
-formait, ses plus éloquents docteurs, restaient oubliés à Paris,
-languissant dans quelque grenier[86].
-
-[Note 86: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de Clémengis.]
-
-À la longue pourtant, quand l'Église fut presque ruinée, et que les abus
-devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencèrent à
-écouter les plaintes de l'Université. Cette compagnie, enhardie par
-l'abaissement des papes, prit en main l'autorité; elle déclara qu'elle
-avait de droit divin la charge non seulement d'enseigner, mais de
-corriger et de censurer, de censurer et _doctrinaliter et judicialiter_,
-pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses membres à donner
-avis sur la grande question de l'union de l'Église. Tous votèrent, du
-plus grand au plus petit. Un tronc était ouvert aux Mathurins. Le
-moindre des _pauvres maîtres_ de Sorbonne, le plus crasseux des cappets
-de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix mille; mais les dix
-mille votes se réduisirent à trois avis: compromis entre les deux papes,
-cession de l'un et de l'autre, concile général pour juger l'affaire. La
-voie de cession sembla la plus sûre. On la croyait d'autant plus facile
-que Clément VII venait de mourir. Le roi écrivit aux cardinaux de
-surseoir à l'élection. Ils gardèrent ses lettres cachetées, et se
-hâtèrent d'élire. Le nouvel élu, Pierre de Luna, Benoît XIII, avait
-promis, il est vrai, de tout faire pour l'union de l'Église, et de
-céder, s'il le fallait[87].
-
-[Note 87: _App._ 41.]
-
-Pour obtenir de lui qu'il tînt parole, on lui envoya la plus solennelle
-ambassade qu'aucun pape eût jamais reçue. Les ducs de Berri, de
-Bourgogne et d'Orléans vinrent le trouver à Avignon, avec un docteur
-envoyé par l'Université de Paris. Celui-ci harangua le pape avec la plus
-grande hardiesse. Il avait pris ce texte: «Illuminez, grand Dieu, ceux
-qui devraient nous conduire et qui sont eux-mêmes dans les ténèbres et
-dans l'ombre de la mort.» Le pape parla à merveille; il répondit avec
-beaucoup de présence d'esprit et d'éloquence, protestant qu'il ne
-désirait rien plus que l'union. C'était un habile homme, mais un
-Aragonais, une tête dure, pleine d'obstination et d'astuce. Il se joua
-des princes, lassa leur patience, les excédant de doctes harangues, de
-discours, de réponses et de répliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le
-lui dit, qu'un tout petit mot: Cession[88]. Puis, quand il les vit
-languissants, découragés, malades d'ennui, il s'en débarrassa par un
-coup hardi. Les princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais
-de l'autre côté, à Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont
-du Rhône, pour conférer avec le pape. Un matin, ce pont se trouva brûlé,
-on ne passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il
-allait rétablir le pont[89]. Mais les princes perdirent patience, et
-laissèrent l'Aragonais maître du champ de bataille. La paix de l'Église
-fut ajournée pour longtemps.
-
-[Note 88: Le Religieux.]
-
-[Note 89: Le Religieux.]
-
-Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournèrent pas mieux.
-
-Le 25 décembre 1396, pendant la nuit de Noël, au milieu des
-réjouissances de cette grande fête, tous les princes étant chez le roi,
-un chevalier entra à l'hôtel Saint-Paul, tout botté et en éperons. Il se
-jeta à genoux devant le roi, et dit qu'il venait de la part du duc de
-Nevers, prisonnier des Turcs. L'armée tout entière avait péri. De tant
-de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus grands
-seigneurs, que les Turcs avaient réservés pour les mettre à rançon.
-
-Il n'y a pas lieu de s'en étonner; la folle présomption des croisés ne
-pouvait qu'amener un tel désastre. Ils n'avaient pas même voulu croire
-que les Turcs pussent les attendre. Bajazet était à six lieues, que le
-maréchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux insolents qui
-prétendaient que cette canaille infidèle osait venir à sa rencontre[90].
-
-[Note 90: _Idem._]
-
-Le roi de Hongrie, qui avait appris à ses dépens ce genre de guerre,
-pria du moins les croisés de laisser ses Hongrois à l'avant-garde,
-d'opposer ainsi des troupes légères aux troupes légères, de se réserver.
-C'était l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne voulurent rien
-écouter. L'avant-garde était le poste d'honneur pour des chevaliers; ils
-coururent à l'avant-garde, ils chargèrent, et d'abord renversèrent tout
-devant eux. Derrière les premiers corps, ils en trouvèrent d'autres, et
-les dispersèrent encore. Les janissaires mêmes furent enfoncés. Arrivés
-ainsi au haut d'une colline, ils aperçurent de l'autre côté quarante
-mille hommes de réserve, et virent en même temps les grandes ailes de
-l'armée turque qui se rapprochaient pour les enfermer. Alors, il y eut
-un moment de terreur panique; la foule des croisés se débanda; les
-chevaliers seuls s'obstinèrent; ils pouvaient encore se replier sur les
-Hongrois, qui étaient tout près derrière eux et encore entiers. Mais
-après de telles bravades il y aurait eu trop de honte; ils s'élancèrent
-à travers les Turcs, et se firent tuer pour la plupart.
-
-Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui avait
-été fait des siens, il pleura, se fit amener tous les prisonniers, et
-les fit décapiter ou assommer; ils étaient dix mille[91]. Il n'épargna
-que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus grands seigneurs; il
-fallut qu'ils fussent témoins de cette horrible boucherie.
-
-[Note 91: _App._ 42.]
-
-Dès qu'on sut l'événement, et dans quel péril se trouvait encore le
-comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se hâtèrent
-d'envoyer au cruel sultan de riches présents pour l'apaiser; un drageoir
-d'or, des faucons de Norwège, du linge de Reims, des tapisseries d'Arras
-qui représentaient Alexandre-le-Grand. On rassembla promptement les deux
-cent mille ducats qu'il exigeait pour rançon. Lui, il envoya aussi des
-présents au roi de France; mais c'étaient des dons insolents et
-dérisoires: une masse de fer, une cotte d'armes de laine à la turque, un
-tambour et des arcs dont les cordes étaient tissues avec des entrailles
-humaines[92]. Pour que rien ne manquât à l'outrage, il fit venir ses
-prisonniers au départ, et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit
-ces rudes paroles[93]: «Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton
-pays, et fils d'un grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se
-peut que tu sois confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta
-première chevalerie, et que, pour réparer ton honneur, tu rassembles
-contre moi une puissante armée. Je pourrais, avant de te délivrer, te
-faire jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi ni toi ni
-tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment ni à eux ni à toi.
-Quand tu seras de retour là-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et
-viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les chrétiens
-que tu voudrais amener. Je suis né pour guerroyer toujours, toujours
-conquérir.»
-
-[Note 92: _App._ 43.]
-
-[Note 93: «L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un
-latinier qui transportoit la parole.» (Froissart.)]
-
-La honte était grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait
-peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait aux
-églises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.
-
-À peine on quittait ce deuil, que le roi et le royaume en eurent un
-autre à porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre Richard II,
-fut, au grand étonnement de tout le monde, renversé en quelques jours
-par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard était ami
-de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des Lancastre nous
-préparaient Henri V et la bataille d'Azincourt.
-
-Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison de
-Lancastre, les sourdes menées par lesquelles, ayant manqué le trône de
-Castille, elle se prépara celui de l'Angleterre. Un mot seulement de la
-catastrophe.
-
-Quelque violent et aveugle que fût Richard, sa mort fut pleurée. C'était
-le fils du Prince Noir; il était né en Guyenne, sur une terre conquise,
-dans l'insolence des victoires de Créci et de Poitiers; il avait le
-courage de son père, il le prouva dans la grande révolte de 1380, où il
-comprima le peuple, qui voulait faire main basse sur l'aristocratie. Il
-était difficile qu'il se laissât faire la loi par ceux qu'il avait
-sauvés, par les barons et les évêques, par ses oncles, qui les
-excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans une lutte à mort;
-provoqué par le Parlement _impitoyable_, qui lui tua ses favoris, il fut
-à son tour sans pitié; il fit tuer son oncle Glocester, et chassa le
-fils de son autre oncle Lancastre. C'était jouer quitte ou double. Mais
-sa violence sembla justifiée par la lâcheté publique. Il trouva un
-empressement extraordinaire dans les amis à trahir leurs amis; il y eut
-foule pour dénoncer, pour jurer et parjurer; chacun tâchait de se laver
-avec le sang d'un autre[94]. Richard en eut mal au coeur, et un tel
-mépris des hommes, qu'il crut ne pouvoir jamais trop fouler cette boue.
-Il osa déclarer dix-sept comtés coupables de trahison et acquis à la
-couronne, condamnant tout un peuple en masse pour le rançonner en
-détail, escomptant le pardon, revendant aux gens leurs propres biens,
-brocantant l'iniquité. Cet acte, audacieusement fou, par delà toutes les
-folies de Charles VI, perdit Richard II. Les Anglais lui léchaient les
-mains, tant qu'il se contentait de verser du sang. Dès qu'il toucha
-leurs biens, à leur arche sacro-sainte, la propriété, ils appelèrent le
-fils de Lancastre[95].
-
-[Note 94: Shakespeare n'exagère rien dans la scène où le père court
-dénoncer son fils à l'usurpateur qu'il vient lui-même de combattre.
-Cette scène, d'un comique horrible, n'exprime que trop fidèlement la
-mobile _loyauté_ de ce temps si prompt à se passionner pour les forts.
-Peut-être aussi faut-il y reconnaître la facilité qu'on acquérait, parmi
-tant de serments divers, de se mentir à soi-même et de tourner son
-hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans tout ceci, Shakespeare est
-aussi grand historien que Tacite. Mais lorsque Froissart montre le chien
-même du roi Richard qui laisse son maître et vient faire fête au
-vainqueur, il n'est pas moins tragique que Shakespeare.]
-
-[Note 95: L'Église eut au fond la part principale dans cette révolution.
-La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff et les
-lollards, se concilia ensuite les évêques et réussit par eux. Turner
-seul a bien compris ceci.]
-
-Celui-ci était encouragé tantôt par Orléans, tantôt par Bourgogne, qui,
-sans doute, souhaitait, comme précédent, le triomphe des branches
-cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne
-demandait autre chose que l'héritage de son père. Mais quand même il eût
-voulu s'en tenir là, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se joindre à
-lui, comme ils ont fait tant de fois[96], et pour York et pour Warwick,
-et pour Édouard IV et pour Guillaume. Richard se trouva seul; tous le
-quittèrent, même son chien[97]. Le comte de Northumberland l'amusa par
-des serments, le baisa et le livra. Conduit à son rival sur un vieux
-cheval étique, abreuvé d'outrages, mais ferme, il accepta avec dignité
-le jugement de Dieu, il abdiqua[98]. Lancastre fut obligé par les siens
-de régner, obligé, pour leur sûreté, de leur laisser tuer Richard[99].
-
-[Note 96: «Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont au-dessus
-de la bataille, ils ne tuent riens, et par espécial du peuple, car ils
-connoissent que chacun quiert leur complaire, parce qu'ils sont les plus
-forts.» (Comines.)]
-
-[Note 97: _App._ 44.]
-
-[Note 98: _App._ 45.]
-
-[Note 99: _App._ 46.]
-
-Le gendre du roi avait péri, et avec lui l'alliance anglaise et la
-sécurité de la France. La croisade avait manqué, les Turcs pouvaient
-avancer. La chrétienté semblait irrémédiablement divisée, le schisme
-incurable. Ainsi la paix, espérée un instant, s'éloignait de plus en
-plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'étant pas dans les
-esprits; jamais ils ne furent moins pacifiés, plus discordants
-d'orgueil, de passions violentes et de haines.
-
-On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la santé du roi; ces
-prières, parmi les injures et les malédictions, ne pouvaient se faire
-entendre. Tout en s'adressant à Dieu, on essayait aussi du Diable. On
-faisait des offrandes à l'un, pour l'autre des conjurations. On
-implorait à la fois le ciel et l'enfer.
-
-On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui
-veillait, jeûnait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin
-d'acquérir influence sur les éléments et de faire des astres ce qu'il
-voulait. Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait
-_Smagorad_, et dont l'original avait été donné à Adam[100]. Notre
-premier père, disait-il, ayant pleuré cent ans son fils Abel, Dieu lui
-envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute,
-pour donner à l'homme régénéré puissance sur les étoiles.
-
-[Note 100: _App._ 47.]
-
-Le livre ne réussissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam, on
-eut recours à deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les établit à
-la Bastille près de l'hôtel Saint-Paul. On leur fournit tout ce qu'ils
-demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont ils firent
-un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles magiques dont ils
-le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable; les deux moines,
-pour s'excuser, accusèrent le barbier du roi et le concierge du duc
-d'Orléans de troubler leurs opérations par de mauvais sortilèges. Ce
-barbier avait été vu, disait-on, rôdant autour du gibet, pour y prendre
-les ingrédients de ses maléfices. Toutefois les moines ne purent rien
-prouver; on les sacrifia au duc d'Orléans, au clergé. Ils avaient fait
-grand scandale. Tout le monde venait les consulter à la Bastille, leur
-demander des remèdes pour les maladies, des philtres d'amour. Ils furent
-dégradés en Grève par l'évêque de Paris, puis promenés par la ville,
-décapités, mis en quartiers, et les quartiers attachés aux portes de
-Paris.
-
-L'effet de ces mauvais remèdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre prince,
-après une lueur de raison, sentit l'approche de la frénésie; il dit
-lui-même qu'il fallait se hâter de lui ôter son couteau[101]. Il
-souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux, qu'il
-aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on
-l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: «S'il est
-ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de
-Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne
-languisse plus; qu'il m'achève plutôt, et que je meure.»
-
-[Note 101: _App._ 48.]
-
-Hélas! disaient les bonnes gens, comment un roi si débonnaire[102]
-est-il ainsi frappé de Dieu et livré aux mauvais esprits? Il n'a
-pourtant jamais fait de mal. Il n'était pas fier; il saluait tout le
-monde, les petits comme les grands[103]. On pouvait lui dire tout ce
-qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il joûtait
-avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi, mais
-comme un homme. Il était paillard, il est vrai; il aimait les femmes,
-les filles. Après tout, on ne pouvait dire qu'il eût jamais fait de
-peine aux familles honnêtes. La reine ne voulant plus coucher avec lui,
-on lui mettait dans son lit une petite fille[104], mais c'était en la
-payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments.
-
-[Note 102: _App._ 49.]
-
-[Note 103: _App._ 50.]
-
-[Note 104: _App._ 51.]
-
-Ah! s'il avait eu sa tête, la ville et le royaume s'en seraient bien
-mieux trouvés. Chaque fois qu'il revenait à lui, il tâchait de faire un
-peu de bien, de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre de
-l'ordre dans les finances, de révoquer les dons qu'on lui surprenait
-dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon coeur pour
-les chrétiens, lui qui avait ménagé les juifs même, en les renvoyant?...
-
-En quelque état qu'il fût, il voyait toujours avec plaisir ses braves
-bourgeois. «Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prévôt des
-marchands, Juvénal, et mes bourgeois de Paris.» Quand d'autres gens
-venaient le voir, il regardait d'un air effaré; mais quand c'était le
-prévôt, il lui parlait; il disait: «Juvénal, ne perdons pas notre temps,
-faisons de bonne besogne.»
-
-Nous avons remarqué au commencement de cette histoire, en parlant des
-rois _fainéants_, combien le peuple était naturellement porté à
-respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois par
-an devant lui sur leur char attelé de boeufs. Les musulmans regardent
-les idiots comme marqués du sceau de Dieu, et souvent comme personnes
-saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un touchant préjugé
-que le crétin porte bonheur à sa famille. La brute qui ne suit que
-l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle, semble, par cela
-même, rester plus près de la raison divine. Elle est tout au moins
-innocente.
-
-Rien d'étonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes
-orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de
-prédilection cette pauvre créature, comme lui humiliée sous la main de
-Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, guérir les
-maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement il
-aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien.
-Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu'il fût, il
-s'obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par lui. Rien
-de plus touchant, et en même temps de plus hardi que les paroles par
-lesquelles le grand prédicateur populaire, Jean Gerson, bravant à la
-fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la succession du
-malade, s'adresse à lui, et lui dit: _Rex, in sempiternum vive!_... Ô
-mon roi, vivez toujours!...
-
-Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de ces
-malheureux essais que l'on fit pour le guérir. Deux sorciers offrirent
-au bailli de Dijon de découvrir d'où venait sa maladie. Au fond d'une
-forêt voisine, ils élevèrent un grand cercle de fer sur douze colonnes
-de fer; douze chaînes de fer étaient à l'entour. Mais il fallait trouver
-douze hommes, prêtres; nobles et bourgeois, qui voulussent entrer dans
-ce cercle formidable et se laisser lier de ces chaînes. On en trouva
-onze sans peine, et le bailli fut le douzième, qui se dévouèrent ainsi,
-au risque d'être peut-être emportés corps et âme par le Diable[105].
-
-[Note 105: Le Religieux.]
-
-Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'était pas
-trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il fit rien d'inconvenant, on le
-menait aux églises. Ou bien encore, abattu et languissant, il allait aux
-représentations des _Mystères_ que les Confrères de la Passion jouaient
-alors rue Saint-Denis. Ces Mystères, moitié pieux, moitié burlesques,
-étaient considérés comme des actes de foi. Ceux qui n'y auraient pas
-trouvé d'amusement n'y eussent pas moins assisté, pour leur édification.
-Dans plusieurs églises, on avançait l'heure des vêpres pour qu'on pût
-aller aux Mystères.
-
-Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son retrait
-de l'hôtel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre, amassée par
-Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour l'amuser.
-Immobiles dans les livres écrits, ces figures prirent mouvement, et
-devinrent des cartes[106]. Le roi jouant aux cartes, tout le monde
-voulut y jouer. Elles étaient peintes d'abord; mais cela étant trop
-cher, on s'avisa de les imprimer[107]. Ce qu'on aimait dans ce jeu,
-c'est qu'il empêchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui eût dit
-qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pensée et qui
-l'éternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant véhicule
-de la sagesse?
-
-[Note 106: Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais peu en
-usage. _App._ 52.]
-
-[Note 107: _App._ 53.]
-
-Quelque recette de distraction qu'il y eût au fond de ce jeu, ces rois,
-ces dames, ces valets dans leur bal perpétuel, dans leurs indifférentes
-et rapides évolutions, devaient quelquefois faire songer. À force de les
-regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y placer ses rêves; le fol?
-pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas dans ces cartes de naïves
-images du temps? N'était-ce pas un beau coup de cartes, et des plus
-soudains, de voir Bajazet _l'Éclair_, vainqueur à Nicopolis,
-quasi-maître de Constantinople, entrer dans une cage de fer? N'en
-était-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le magnifique
-Richard II, supplanté en quelques jours par l'exilé Bolingbroke? Ce roi,
-en qui tout à l'heure il y avait dix millions d'hommes, le voilà qui est
-moins qu'un homme, un homme en peinture, roi de carreau...
-
-Dans une des farces de la basoche que les petits clercs du palais
-jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages les
-temps d'un verbe latin: «Regno, regnavi, regnabo.» Pédantesque comédie,
-mais dont il était difficile de méconnaître le sens.
-
-Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient les
-Mystères de la Passion, il les appelle «ses amés et chers
-confrères[108]». Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-même,
-Pauvre jongleur du grand Mystère historique, il allait voir ses
-confrères, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion.
-Il n'était pas seulement spectateur, il était spectacle. Le peuple
-venait voir en lui la Passion de la royauté. Roi et peuple, ils se
-contemplaient, et avaient pitié l'un de l'autre. Le roi y voyait le
-peuple misérable, déguenillé, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus
-pauvre encore sur le trône, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, délaissé de
-sa famille, de sa femme, veuf de lui-même et se survivant, riant
-tristement du rire des fols, vieil enfant sans père ni mère pour en
-avoir soin.
-
-[Note 108: _App._ 54.]
-
-La dérision n'eût pas été suffisante, la tragédie eût été moins comique,
-s'il eût cessé de régner. Le merveilleux, le bizarre, c'est qu'il
-régnait par moments. Toute négligée et sale qu'était sa personne, sa
-main signait encore, et semblait toute-puissante. Les plus graves
-personnages, les plus sages têtes du conseil, venaient entre deux accès
-profiter d'un moment lucide, épier les faibles lueurs d'une intelligence
-obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de cette bouche
-imbécile.
-
-C'était toujours le roi de France, le premier roi chrétien, la tête de
-la chrétienté. Les principaux États d'Italie, Milan, Florence, Gênes, se
-disaient ses clients. Gênes ne crut pouvoir échapper à Visconti qu'en se
-donnant à Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait à charger d'un
-nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien porter.
-
-Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amené en
-France par les affaires de l'Église, conférer avec Charles VI (1398).
-L'un était fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre
-l'empereur à jeun; mais pour le roi ce n'était pas toujours le moment
-lucide.
-
-Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour lui
-faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Université,
-suspendait l'autorité de Benoît XIII dans le royaume de France. Le
-maréchal Boucicaut fut envoyé à Avignon pour le contraindre par corps.
-Le vieux pontife se défendit dans le château d'Avignon, en vrai
-capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brûla
-une à une les poutres de son palais. Les Français avaient honte
-eux-mêmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne lui
-étaient pas plus soumis. Les Romains étaient en armes contre Boniface,
-comme les Français contre Benoît.
-
-Voilà donc la papauté, l'empire, la royauté aux prises et s'injuriant;
-l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir spirituel, suspendant
-le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la
-cuirasse. Les dieux humains délirent, défendent qu'on leur obéisse, et
-se proclament fols...
-
-Cela était certain, réel, mais aucunement vraisemblable, contraire à
-toute raison, propre à faire croire de préférence les mensonges les plus
-hasardés. Nulle comédie, nul Mystère ne devait dès lors choquer les
-esprits. Le plus fol n'était pas celui qui oubliait des réalités
-absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystères aidaient
-d'ailleurs à l'illusion par leur prodigieuse durée; quelques-uns se
-divisaient en quarante jours. Une représentation si longue devenait
-pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier
-l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel côté était le
-rêve[109].
-
-[Note 109: «Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
-affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les
-jours. Et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits douze heures
-durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un
-roi qui rêveroit toutes les nuits douze heures qu'il est artisan.»
-(Pascal.)]
-
-
-
-
-LIVRE VIII
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne.--Meurtre du duc d'Orléans
-(1400-1407).
-
-
-Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui
-guerroient à nos dépens, jusqu'à ce que la mort y mette ordre. Ces deux
-ennemis, l'orgueil et le désir, nous les avons vus aux prises dans cette
-pauvre âme de roi. L'un a prévalu d'abord, puis l'autre; puis, dans ce
-long combat, cette âme s'est éclipsée, et il n'y a plus eu où combattre.
-La guerre finie dans le roi, elle éclate dans le royaume; les deux
-principes vont agir en deux hommes et deux factions, jusqu'à ce que
-cette guerre ait produit son acte frénétique, le meurtre; jusqu'à ce
-que, les deux hommes ayant été tués l'un par l'autre, les deux factions,
-pour se tuer, s'accordent à tuer la France.
-
-Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des
-deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orléans, frère du roi;
-l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean-sans-Peur,
-duc de Bourgogne.
-
-Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux
-partis, deux paroisses; nous les avons nommées déjà, celle de la cour,
-celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalité de
-Saint-Jacques. La scène de l'histoire dit d'avance l'histoire même.
-
- * * * * *
-
-Louis d'Orléans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aimé
-et regretté toujours, qu'avait-il fait pour mériter de tels regrets? Il
-fut pleuré des femmes, et c'est tout simple, il était beau, avenant,
-gracieux[110]; mais non moins regretté de l'Église, pleuré des saints...
-C'était pourtant un grand pécheur. Il avait, dans ses emportements de
-jeunesse, terriblement vexé le peuple; il fut maudit du peuple, pleuré
-du peuple... Vivant, il coûta bien des larmes; mais combien plus, mort!
-
-[Note 110: _App._ 55.]
-
-Si vous eussiez demandé à la France si ce jeune homme était bien digne
-de tant d'amour, elle eût répondu: Je l'aimais[111]. Ce n'est pas
-seulement pour le bien qu'on aime; qui aime, aime tout, les défauts
-aussi. Celui-ci plut comme il était, mêlé de bien et de mal. La France
-n'oublia jamais qu'en ses défauts mêmes elle avait vu poindre l'aimable
-et brillant esprit, l'esprit léger, peu sévère, mais gracieux et doux,
-de la Renaissance; tel il se continua dans son fils, Charles d'Orléans,
-l'exilé, le poète[112], dans son bâtard Dunois, dans son petit-fils le
-bon et clément Louis XII.
-
-[Note 111: «Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que
-cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy,
-parceque c'estoit moy.» (Montaigne.)]
-
-[Note 112: Louis d'Orléans était poète aussi, s'il est vrai qu'il avait
-célébré dans des vers les secrètes beautés de la duchesse de Bourgogne.
-(Barante.)]
-
-Cet esprit, louez-le, blâmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un
-âge, c'est celui de la France même. Pour la première fois, au sortir du
-roide et gothique moyen âge, elle se vit ce qu'elle est, mobilité,
-élégance légère, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora.
-Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui à
-qui tout est permis, celui qui peut gâter, briser; la mère gronde, mais
-elle sourit... Elle aimait cette jolie tête qui tournait celle des
-femmes; elle aimait cet esprit hardi qui déconcertait les docteurs:
-c'était plaisir de voir les vieilles barbes de l'Université au milieu de
-leurs lourdes harangues, se troubler à ses vives saillies et
-balbutier[113]. Il n'en était pas moins bon pour les doctes, les clercs
-et les prêtres, pour les pauvres aumônier et charitable. L'Église était
-faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien des choses; il n'y
-avait pas moyen d'être sévère avec cet enfant gâté de la nature et de la
-grâce.
-
-[Note 113: _App._ 56.]
-
-De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui,
-sinon d'une femme? De sa charmante mère apparemment, dont son mari même,
-le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empêcher de dire: «C'est le
-soleil du royaume.» Une femme mit la grâce en lui, et les femmes la
-cultivèrent.... Et que serions-nous sans elles? Elles nous donnent la
-vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'âme. Que de choses nous
-apprenons près d'elles comme fils, comme amants ou amis... C'est par
-elles, pour elles, que l'esprit français est devenu le plus brillant,
-et, ce qui vaut mieux, le plus sensé de l'Europe. Ce peuple n'étudiait
-volontiers que dans les conversations des femmes; en causant avec ces
-aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout appris[114].
-
-[Note 114: L'éducation d'un jeune chevalier par les femmes est
-l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du quinzième
-siècle. _App._ 57.]
-
-Nous n'avons pas la galerie où le jeune Louis eut la dangereuse fatuité
-de faire peindre ses maîtresses. Nous connaissons assez mal les femmes
-de ce temps-là. J'en vois trois pourtant qui de près ou de loin tinrent
-au duc d'Orléans. Toutes trois, de père ou de mère, étaient Italiennes.
-De l'Italie partait déjà le premier souffle de la Renaissance; le Nord,
-réchauffé de ce vent parfumé du Sud, crut sentir, comme dit le poète,
-«une odeur de Paradis[115]».
-
-[Note 115:
-
- Quan la doss aura venta
- Deves vostre pais,
- M'es veiaire que senta
- Odor de Paradis.
-
-«Quand le doux zéphyr souffle de votre pays, ô ma Dame, il me semble que
-je sens une odeur de Paradis.» (Bernard de Ventadour.)]
-
-De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orléans, Valentina
-Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort. L'autre,
-Isabeau de Bavière (Visconti du côté maternel) fut sa belle-soeur, son
-amie, peut-être davantage. La troisième, dans un rang bien modeste, la
-chaste, la savante Christine[116], n'eut avec lui d'autre rapport que
-les encouragements qu'il donna à son aimable génie[117].
-
-[Note 116: Christine de Pisan semble avoir commencé la suite des femmes
-de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille du
-produit de leur plume. _App._ 58.]
-
-[Note 117: _App._ 59.]
-
-L'Italie, la Renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y avait
-dans tout cela de quoi séduire et de quoi blesser. Ce jour du seizième
-siècle, qui éclatait brusquement dès la fin du quatorzième, dut
-effaroucher les ténèbres. L'art n'était-il pas une coupable contrefaçon
-de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger, assez de
-séduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise encore pour la
-perdition des âmes? Cette perfide Italie, la terre des poisons et des
-maléfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles du Diable?
-
-C'étaient là les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut. Joignez-y
-le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que peu à peu il
-leur fallait céder la place. Derrière, appuyaient la foule des esprits
-secs et étroits, qui demandent toujours: À quoi bon?... À quoi bon un
-tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une ballade de
-Christine?
-
-De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient
-pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvreté publique, qui ne
-voyait dans les dépenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalité.
-
-À ces mécontentements, à ces malveillances, à ces haines publiques ou
-secrètes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir fait
-le duc de Bourgogne Jean-sans-Peur tout exprès pour haïr le duc
-d'Orléans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de
-taille, peu de facilité[118]. Son silence habituel couvrait un caractère
-violent. Héritier d'une grande puissance, il tenta de grandes choses et
-échoua d'autant plus tristement. Sa captivité de Nicopolis coûta gros au
-royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il souffrait cruellement de voir
-en face cette heureuse et brillante figure qui devait toujours
-l'éclipser. Avant que leur rivalité éclatât, avant que de secrets
-outrages eussent engendré en eux de nouvelles haines, il semblait être
-déjà le Caïn prédestiné de cet Abel.
-
-[Note 118: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que, quoiqu'il
-parlât peu, il avait de l'esprit; ses yeux étaient intelligents. Il en
-existe un portrait fort ancien au musée de Versailles et au château
-d'Eu. Il est en prières, déjà vieux, les chaires molles, l'air bonasse
-et vulgaire. Christine l'appelle en 1404: «Prince de toute bonté,
-salvable, juste, saige, bénigne, douls et de toute bonne meurs.»]
-
-L'équité nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de ce
-temps n'a guère été écrite que par les ennemis du duc d'Orléans. Cela
-doit nous mettre en défiance. Ceux qui le tuèrent en sa personne, ont dû
-faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.
-
-Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[119]. Le
-Bourgeois de Paris est un bourguignon furieux. Paris était généralement
-hostile au duc d'Orléans, et cela pour un motif facile à comprendre: le
-duc d'Orléans demandait sans cesse de l'argent; le duc de Bourgogne
-défendait de payer.
-
-[Note 119: _App._ 60.]
-
-Cette rancune de Paris n'a pas été sans influence sur le plus impartial
-des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis. Il n'a pu
-se défendre de reproduire la clameur de cette grande ville voisine. Le
-moine a pu céder aussi à celle du clergé, que le duc d'Orléans essayait
-indirectement de soumettre à l'impôt[120].
-
-[Note 120: Voy. 1402 et les projets du parti d'Orléans, 1411.]
-
-Il ne faut pas oublier que le duc d'Orléans, ne possédant rien, ou
-presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la
-France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne au contraire était, tout à
-la fois, un prince français et étranger; il avait des possessions et
-dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup d'argent de la
-Flandre, et demandait plutôt des gens d'armes à la Bourgogne[121].
-
-[Note 121: Au témoignage de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)]
-
-Remontons à la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois ayant
-presque détruit le seul pouvoir militaire qui se trouvât en France, la
-féodalité, essayèrent, au treizième et au quatorzième siècle, d'une
-féodalité artificielle; ils placèrent les grands fiefs dans la main des
-princes leurs parents. Charles V fit un grand établissement féodal.
-Tandis que son frère aîné, gouverneur du Languedoc, regardait vers la
-Provence et l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage à son plus jeune
-frère, de manière à agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce
-dernier l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la
-Flandre française[122], la barrière du royaume au nord, pour que ce
-frère épousât leur future souveraine, l'héritière des comtés de Flandre,
-d'Artois, de Rethel, de Nevers et de la Franche-Comté. Il espérait que
-dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples
-étant réunis sous une même domination, les intérêts se confondraient peu
-à peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les moeurs
-différentes, la barrière des langues immuable; la langue française et
-wallone ne gagna pas un pouce de terrain sur le flamand[123]. La riche
-Flandre ne devint pas un accessoire de la pauvre Bourgogne[124]. Ce fut
-tout le contraire: l'intérêt flamand emporta la balance. Quel intérêt?
-un intérêt hostile à la France, l'alliance commerciale de l'Angleterre,
-commerciale d'abord, puis politique.
-
-[Note 122: _App._ 61.]
-
-[Note 123: _App._ 62.]
-
-[Note 124: «Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la
-France.» Mot de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)]
-
-Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre étaient liées
-depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les princes de la
-France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage commercial entre
-les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. Édouard III ne put faire
-son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux pour son frère.
-Mais ce frère, tout Français qu'il était, ne se fit accepter des
-Flamands qu'en se résignant aux relations indispensables de la Flandre
-et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse du pays, celle
-du prince. Toutefois, les Anglais qui depuis Édouard III avaient attiré
-beaucoup de drapiers de la Flandre[125], n'avaient plus tant de
-ménagements à garder avec les Flamands; ils pillaient souvent leurs
-marchands, et secondaient les bannis de Flandre dans leurs pirateries.
-Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la révolution de Flandre en
-1382, se fit pirate, et fut la terreur du détroit. En 1387, il enleva la
-flotte flamande qui chaque année allait à La Rochelle acheter nos vins
-du Midi[126]. La Flandre et le comte de Flandre étaient ruinés par ces
-pirateries, si ce comte ne devenait ou le maître ou l'allié de
-l'Angleterre. Ayant essayé en vain de s'en rendre maître (1386), il
-fallait qu'il en fût l'allié, qu'il y fit, s'il pouvait, un roi qui
-garantît cette alliance. Il y parvint en 1399, contre l'intérêt de la
-France.
-
-[Note 125: Voy. au tome III, livre VI, chap. I, les étranges promesses
-par lesquelles les Anglais s'efforçaient de les attirer...]
-
-[Note 126: _App._ 63.]
-
-Cette puissance de Bourgogne, ainsi partagée entre l'intérêt français et
-étranger, n'allait pas moins s'étendant et s'agrandissant.
-Philippe-le-Hardi compléta ses Bourgognes en achetant le Charolais
-(1390), ses Pays-Bas en faisant épouser à son fils l'héritière de
-Hainaut et de Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-là
-serré entre la Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands
-postes, par la Hollande des ports sur l'Océan, c'était comme des
-fenêtres ouvertes sur l'Angleterre; par le Hainaut des places fortes,
-Mons et Valenciennes, les portes de la France.
-
-Voilà une grande et formidable puissance, formidable par son étendue et
-par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa
-position, par ses relations, touchant à tout, ayant prise sur tout. Il
-n'y avait rien en France à opposer à une telle force. La maison d'Anjou
-avait fondu en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur l'Italie.
-Le duc de Berri, lors même qu'il était gouverneur du Languedoc, n'y
-était pas sérieusement établi; il n'était que le roi de Bourges. Le duc
-d'Orléans, frère du roi, s'était fait donner successivement l'apanage
-d'Orléans, puis une bonne part du Périgord et de l'Angoumois, puis les
-comtés de Valois, Blois et Beaumont, puis encore celui de Dreux. Il
-avait, par sa femme, une position dans les Alpes, Asti. C'étaient certes
-de grands établissements, mais dispersés; ce n'était pas une grande
-puissance. Tout cela ne faisait point masse en présence de cette masse
-énorme et toujours grossissante des possessions du duc de Bourgogne.
-
-Philippe-le-Hardi avait eu, à son grand profit, la part principale à
-l'administration du royaume sous la minorité de Charles VI, et bien au
-delà, jusqu'à ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque
-temps, pendant le gouvernement des Marmousets, La Rivière, Clisson,
-Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorité;
-cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le
-gouvernement, au duc d'Orléans, frère du roi, qui en 1401 avait trente
-ans. Ce prince, héritier probable du roi malade et de ses enfants
-maladifs, avait apparemment autant d'intérêt au bien du royaume que le
-duc de Bourgogne, qui, s'étendant toujours vers l'Empire et les
-Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince étranger. Toutefois, les
-légèretés du duc d'Orléans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient
-tort; la vivacité même de son esprit, ses qualités brillantes, mettaient
-en défiance. Son oncle, déjà âgé, solide sans éclat (comme il faut pour
-fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il était riche hors du
-royaume; on pensait que le maître de la riche Flandre prendrait moins
-d'argent en France.
-
-Ce fut un moment décisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la
-révolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caressé le dangereux
-Lancastre, pendant son séjour au château de Bicêtre. Le duc d'Orléans en
-fit son frère d'armes, et se crut sûr de lui. Mais Lancastre, avec
-beaucoup de sens, préféra l'alliance du duc de Bourgogne, comte de
-Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance une extrême prudence.
-Il en avait besoin. Richard avait épousé sa petite-nièce, il était
-gendre du roi de France, et notre allié. Le duc de Bourgogne se serait
-perdu dans le royaume, s'il avait ostensiblement concouru à une
-révolution qui nous était si préjudiciable. Il ne laissa pas passer
-Lancastre par ses états; il donna même ordre de l'arrêter à Boulogne, où
-il ne devait point aller. Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le
-duc était ami et allié du duc de Bourgogne; ils lui donnèrent pour
-l'accompagner quelques gens d'armes, et leur homme, Pierre de
-Craon[127], l'assassin de Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orléans.
-C'étaient de faibles moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne
-peut le deviner. Or, c'était surtout d'argent que Lancastre avait
-besoin; les hommes ne manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.
-
-[Note 127: La misère força peut-être Craon à cet acte monstrueux
-d'ingratitude. Il avait dû la grâce de son premier crime aux prières de
-la jeune Isabelle de France, épouse de Richard II. Voy. _App._ 34.]
-
-Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne étant mort peu après, sa veuve,
-qui avait vu Lancastre à son passage, déclara qu'elle voulait l'épouser.
-Cette veuve était la fille du terrible ennemi de nos rois, de
-Charles-le-Mauvais. Rien n'était plus dangereux que ce mariage. Le duc
-de Bourgogne en détourna la veuve, comme il devait; mais il eut le
-bonheur de ne pas être écouté; le mariage se fit au grand profit du duc
-de Bourgogne, qui, malgré le duc d'Orléans, malgré le vieux Clisson,
-vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la Bretagne, et
-bâtit à Nantes même sa _tour de Bourgogne_[128].
-
-[Note 128: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux
-frères.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui
-donna, non seulement le comté d'Évreux, mais la ville royale de
-Saint-Malo, l'un des plus précieux fleurons de la couronne de France. Il
-n'en resta pas moins à moitié Anglais; son frère Arthur tenait le comté
-de Richemont du roi d'Angleterre.]
-
-Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances
-suspectes. Le maître de la Franche-Comté, de la Bourgogne et des
-Pays-Bas se trouvait aussi maître de la Bretagne, ami du nouveau roi
-d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'était
-alliée, en Castille, à la maison bâtarde de Transtamare, comme celle de
-Bourgogne s'unit plus tard à la maison non moins bâtarde de Portugal.
-Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches cadettes se
-trouvaient ainsi liées entre elles, et avec les branches bâtardes du
-Portugal et de la Castille.
-
-Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orléans se porta pour
-champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute la
-chrétienté, se déclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape
-contre l'Université, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV.
-Après avoir provoqué un duel de sept Français contre sept Anglais, il
-jeta le gant à son ancien frère d'armes, pour venger la mort de Richard
-II[129]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqué, dans la personne de
-la veuve, Isabelle de France, à tout ce qu'un homme noble devait «aux
-dames veuves et pucelles[130]». Il lui demandait un rendez-vous aux
-frontières, où ils pourraient combattre chacun à la tête de cent
-chevaliers.
-
-[Note 129: _App._ 64.]
-
-[Note 130: Monstrelet.]
-
-Lancastre répondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle part
-que ses prédécesseurs eussent été ainsi défiés par gens de moindre état;
-ajoutant, dans le langage hypocrite du parti ecclésiastique qui l'avait
-mis sur le trône, que ce qu'un prince fait, «il le doit faire à
-l'honneur de Dieu, et comme profit de toute chrestienté ou de son
-royaume, et non pas pour vaine gloire ni pour nulle convoitise
-temporelle[131]».
-
-[Note 131: Monstrelet.--Quant à Isabelle de France, il récriminait d'une
-manière toute satirique: «Plût à Dieu que vous n'eussiez fait rigueur,
-cruauté ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus qu'avons
-fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.»]
-
-Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien
-autre chose à faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui; ce
-trône tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le service
-de faire continuer la trêve avec la France.
-
-Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont déjà une guerre indirecte
-entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne. La guerre va devenir directe,
-acharnée. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les Pays-Bas; l'oncle
-attaque et ruine le neveu en France, à Paris.
-
-Le duc d'Orléans, battu par son habile rival dans l'affaire de Bretagne,
-fit une chose grave contre lui; si grave que la maison de Bourgogne dut
-vouloir dès lors sa ruine. Il se fit un établissement au milieu des
-possessions de cette maison, parmi les petits états qu'elle avait ou
-qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme une épine
-au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire, à la porte de Liège, de
-manière à donner courage aux petits princes du pays, par exemple au duc
-de Gueldre. Le duc d'Orléans paya ce duc pour faire ce qu'il avait
-toujours fait, pour piller les Pays-Bas.
-
-Louis d'Orléans ayant engagé ce condottiere au service du roi, il
-l'amène à Paris avec ses bandes; et, d'autre part, il fait venir des
-Gallois des garnisons de Guyenne. Le duc de Bourgogne y accourt;
-l'évêque de Liège lui amène du renfort; une foule d'aventuriers du
-Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent à la file. Le duc
-d'Orléans, de son côté, se fortifie des Bretons de Clisson, d'Écossais,
-de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore; les
-deux rivaux se mesurèrent, se virent en force, et se laissèrent
-réconcilier.
-
-Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son
-neveu; il n'y avait qu'à le laisser faire: il avait pris un rôle
-impopulaire qui le menait à sa ruine. Le duc d'Orléans voulait la
-guerre, demandait de l'argent au peuple, au clergé même. Le duc de
-Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intérêt); riche
-d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il défendait de
-payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer,
-historien flamand, ordinairement très partial pour la maison de
-Bourgogne, les princes de cette maison, ulcérés par les tentatives
-galantes du duc d'Orléans sur la femme du jeune duc de Bourgogne,
-auraient organisé contre leur ennemi un vaste système d'attaques
-souterraines, le représentant partout au peuple comme l'unique auteur
-des taxes sous le poids desquelles il gémissait, le désignant à la haine
-publique, préparant longuement, patiemment l'assassinat par la
-calomnie[132].
-
-[Note 132: _App._ 65.]
-
-Il n'y aurait eu pour le duc d'Orléans qu'un moyen de sortir de cette
-impopularité, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il
-fallait de l'argent. L'Église en avait. Le duc d'Orléans fit ordonner un
-emprunt général, dont les gens d'Église ne seraient point exempts. Mais
-le duc de Bourgogne se mit du côté du clergé, et l'encouragea à refuser
-l'emprunt. Une ordonnance de taxe générale fut de même inutile. Le duc
-de Bourgogne déclara que l'ordonnance mentait, en se disant _consentie
-par les princes_, que ni lui ni le duc de Berri n'y avaient consenti;
-que si les coffres du roi étaient vides, ce n'était pas du sang des
-peuples qu'il fallait les remplir; qu'il fallait faire regorger les
-sangsues; que pour lui, il voulait bien qu'on sût que s'il eût autorisé
-cette nouvelle exaction, il aurait emboursé deux cent mille écus pour sa
-part.
-
-Qu'on juge si de telles paroles étaient bien reçues du peuple. Le duc de
-Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit à l'oeuvre,
-et alors il ne fut pas médiocrement embarrassé. Après avoir tant déclamé
-contre les taxes, il n'en pouvait guère lever lui-même. Il lui fallut
-avoir recours à un étrange expédient. Il envoya dans toutes les villes
-du royaume des commissaires du parlement pour examiner les contrats
-entre particuliers et frapper d'amendes arbitraires ceux qu'ils
-trouveraient usuraires ou frauduleux[133]. Tous ceux «qui auraient vendu
-trop cher de moitié» devaient être punis. Cette absurde et impraticable
-inquisition ne produisit pas grand'chose.
-
-[Note 133: _App._ 66.]
-
-Le duc d'Orléans reprit son influence. Il s'était étroitement lié avec
-le pape Benoît XIII; ce pape ayant enfin échappé aux troupes qui
-l'assiégeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui
-restituait au pape l'obédience du royaume; l'Université en rugit.
-D'autre part, le duc, s'étant lié étroitement avec sa belle-soeur
-Isabeau, la fit entrer dans le conseil, et s'y trouva prépondérant. Il
-parut ainsi maître et de l'Église et de l'État, c'est-à-dire que dès
-lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui.
-
-Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orléans ne fût le
-seul qui agît pour la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on
-devait profiter de l'agitation de ce pays[134], qui tentât des
-expéditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte
-en mer et battre les Anglais[135]. Plus tard des secours sont envoyés
-aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[136]. Je vois
-l'homme du duc d'Orléans, le connétable d'Albret, faire une guerre
-heureuse en Guyenne[137]. On envoie en Castille pour demander les
-secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur
-ferme la Normandie; on tire Cherbourg et Évreux des mains suspectes du
-roi de Navarre, en le dédommageant ailleurs.
-
-[Note 134: C'était le temps de la révolte des Percy.]
-
-[Note 135: C'étaient les Bretons de Clisson, conduits par Guillaume
-Duchâtel.]
-
-[Note 136: Rymer.]
-
-[Note 137: Le comte de Clermont, très jeune encore, était le chef
-nominal de cette armée.]
-
-En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand
-armement fut ordonné, une lourde taxe. Tout l'argent fut placé dans une
-tour du palais, pour n'en sortir que du consentement des princes. Le duc
-d'Orléans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit forcer la tour
-et en tira l'argent[138]. C'était un acte violent, injustifiable, une
-sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc de Bourgogne venait
-d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances de l'Anglais[139],
-quand on songe que le duc de Berri avait fait manquer l'invasion de
-1386, et qu'il empêcha encore le roi de combattre en 1415, on comprend
-que jamais ces princes n'auraient employé cet argent contre les ennemis
-du royaume.
-
-[Note 138: Le Religieux dit qu'il s'était muni d'un ordre du roi.]
-
-[Note 139: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les intérêts
-de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.]
-
-L'armement se fit à Brest, une flotte fut préparée. Elle devait être
-conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de la
-maison de Bourbon, qui était agréable aux deux partis. Mais ce prince
-fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina à ne
-bouger de Paris; il y resta d'août en novembre pour les fêtes d'un
-double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les
-enfants du roi. On allégua que le vent était contraire. Et en effet, on
-voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais étaient instruits de
-tout par des traîtres; ils avaient ici des agents à qui ils payaient
-pension; ils pensionnaient entre autres le capitaine de Paris[140]. Le
-nouveau duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, avait d'ailleurs intérêt à ne
-pas commencer par déplaire aux Flamands en leur fermant l'Angleterre. Il
-conclut au contraire une trêve marchande avec les Anglais[141].
-
-[Note 140: _App._ 67.]
-
-[Note 141: _App._ 68.]
-
-L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne était mort au
-milieu de la crise (1404), au moment où il venait encore de mettre un de
-ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les fruits de
-sa politique égoïste[142]; il s'était constamment servi des ressources
-de la France, de ses armées, de son argent, et avec cela il mourut
-populaire, laissant à son fils, Jean-sans-Peur, un grand parti dans le
-royaume.
-
-[Note 142: _App._ 69.]
-
-Philippe-le-Hardi était, dans son intérieur, un homme rangé et régulier;
-il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante héritière des
-Flandres et de tant de provinces, et qui lui aidait à les maintenir. Il
-fut toujours bien avec le clergé; il le défendait volontiers au conseil
-du roi; du reste, donnant peu aux églises.
-
-On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de
-l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'évêque de Laon? La
-chose est possible, mais encore moins prouvée.
-
-Ce politique mettait dans toute chose un faste royal, qu'on pouvait
-prendre pour de la prodigalité, et qui sans doute était un moyen. Le
-culte était célébré dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun
-roi; la musique surtout nombreuse, excellente. Dans les occasions
-publiques, dans les fêtes, il tenait à éblouir et jetait l'argent.
-Lorsqu'il alla recevoir, à Lélinghen, Isabelle de France, veuve de
-Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il déploya un luxe incroyable,
-inconvenant dans une si triste circonstance; mais il voulait sans doute
-imposer à ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en coûta rien, il
-profita de cette dépense pour se donner, au nom du roi de France, une
-énorme pension de trente-six mille livres. Il en fut de même au mariage
-de son second fils; il donna à tous les seigneurs des Pays-Bas qui y
-assistaient, des robes de velours vert et de satin blanc, et leur
-distribua pour dix mille écus de pierreries; il avait pourvu d'avance à
-ces dépenses en se faisant assigner, sur le trésor de France, une somme
-de cent quarante mille francs.
-
-La rançon de son fils, loin de lui coûter, fut pour lui une occasion de
-lever des sommes énormes. Indépendamment de tout ce qu'il tira de la
-Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi,
-quatre-vingt mille livres. Nous voyons le même fils, à peine de retour,
-tirer encore, l'année suivante, douze mille livres de Charles VI[143].
-Cette maison si riche ne méprisait pas les plus petits gains.
-
-[Note 143: D. Plancher.]
-
-Le duc de Bourgogne n'aimait pas à payer. Ses trésoriers n'acquittaient
-rien, pas même les dépenses journalières de sa maison[144]. Quoiqu'il
-laissât à sa mort une masse énorme, inestimable, de meubles, de joyaux,
-d'objets précieux, il y avait lieu de craindre qu'ils ne suffissent
-point à payer tant de créanciers. Plutôt que de toucher aux immeubles,
-la veuve se décida à renoncer à la succession des biens mobiliers.
-
-[Note 144: Le Religieux.]
-
-Ce n'était pas chose simple, au moyen âge, que cession et renonciation.
-Le débiteur insolvable faisait triste figure; il devait se dégrader
-lui-même de chevalerie en s'ôtant le ceinturon. Dans certaines villes,
-il fallait que, par-devant le juge et sous les huées de la foule, «il
-frappât du cul sur la pierre[145]». La cession du débiteur était
-honteuse. La renonciation de la veuve était odieuse et cruelle. Elle
-venait déposer les clefs sur le corps du défunt, comme pour lui dire
-qu'elle lui rendait sa maison, renonçant à la communauté, et n'ayant
-plus rien à voir avec lui; elle reniait son mariage[146]. Il n'y avait
-guère de pauvre femme qui se décidât à boire une telle honte, à briser
-ainsi son coeur... Elles donnaient plutôt leur dernière chemise.
-
-[Note 145: _App._ 70.]
-
-[Note 146: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans analogie
-avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille permettait à
-la femme noble qui avait épousé un roturier de reprendre sa noblesse à
-la mort de son mari. Il fallait qu'elle allât à l'église avec une
-hallebarde sur l'épaule; là elle touchait de la pointe la fosse du
-défunt et elle lui disait: «Vilain, garde la vilainie, que je puisse
-reprendre ma noblesse.» (Note communiquée par M. Rossew-Saint-Hilaire.)
-_App._ 71.]
-
-La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace virile
-accomplit bravement la cérémonie[147]. Elle descendait, comme
-Charles-le-Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et de
-Philippe-le-Bel[148]. La petite-fille de Jeanne, Marguerite, avait fondé
-avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que, voyant
-son fils le comte de Flandre hésiter à accepter pour gendre
-Philippe-le-Hardi, elle lui montra sa mamelle, et lui dit que, s'il ne
-consentait, elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage,
-comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison de
-Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de
-Philippe-le-Hardi, digne mère de Jean-sans-Peur, aima mieux faire cette
-banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les
-possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet âge de fer et
-de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent pas moins honorés
-ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce qu'on avait à
-craindre de ces princes.
-
-[Note 147: «Et de ce demanda instrument à un notaire public, qui estoit
-là présent.» (Monstrelet.) _App._ 72.]
-
-[Note 148: Voy. tome III.]
-
-La mort de Philippe-le-Hardi semblait laisser le duc d'Orléans maître du
-conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui couvraient
-Paris au nord, Couci, Ham, Soissons. Avec la Fère, Châlons,
-Château-Thierry, Orléans et Dreux, il possédait ainsi une ceinture de
-places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai, au
-Midi le poste important d'Étampes[149].
-
-[Note 149: Il se l'était fait céder en 1400 par le duc de Berri.]
-
-Le duc d'Orléans obtint de son pape une défense au nouveau duc de
-Bourgogne de se mêler des affaires du royaume[150]. Pour que cette
-défense signifiât quelque chose, il fallait être le plus fort. Il ne put
-empêcher Jean-sans-Peur d'entrer au conseil, et non seulement lui, mais
-trois autres qui n'étaient qu'un avec lui, ses frères, les ducs de
-Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne. Jean-sans-Peur,
-suivant la politique de son père, commença par se déclarer contre la
-taille que faisait ordonner le duc d'Orléans pour la continuation de la
-guerre, déclarant qu'il empêcherait ses sujets de la payer. Paris,
-encouragé, n'avait pas envie de payer non plus. En vain, les crieurs qui
-proclamaient la taxe annonçaient en même temps que celle de l'année
-dernière avait été bien employée, qu'on avait repris plusieurs places du
-Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait du Limousin ni du royaume;
-il ne paya point. Les prisons se remplirent, les places se couvrirent de
-meubles à l'encan. L'exaspération était telle qu'il fallut défendre, à
-son de trompe, de porter ni épée ni couteau[151].
-
-[Note 150: Meyer.]
-
-[Note 151: Le Religieux.]
-
-Tout porte à croire que les impôts n'étaient pas excessifs, quoi qu'en
-disent les contemporains. La France était redevenue riche par la paix;
-la main-d'oeuvre était à haut prix dans les villes. Le fisc levait plus
-facilement six francs par feu qu'il n'aurait levé un franc cinquante
-ans auparavant[152]. Mais cet argent était levé avec une violence, une
-précipitation, une inégalité capricieuses, plus funestes que l'impôt
-même.
-
-[Note 152: _App._ 73.]
-
-Que le peuple eût ou n'eût pas d'argent, il n'en voulait pas donner. On
-lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le duc
-d'Orléans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrêté à Metz six
-charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[153]. Les esprits les
-plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps croit
-que la taxe précédente avait fourni la somme monstrueuse de huit cent
-mille écus d'or[154], et que le duc et la reine avaient tout mangé. Pour
-juger ces assertions, pour apprécier l'ignorance et la malveillance avec
-laquelle on raisonnait des ressources du royaume, il faut voir le beau
-plan que le parti du duc de Bourgogne proposait pour la réforme des
-finances. «Il y a, disait-on, dans le royaume _dix-sept cent mille_
-villes, bourgs et villages; ôtons-en sept cent mille qui sont ruinés;
-qu'on impose les autres à vingt écus seulement par an, cela fera vingt
-millions d'écus; en payant bien les troupes, la maison du roi, les
-collecteurs et receveurs, en réservant même quelque chose pour réparer
-les forteresses, il restera trois millions dans les coffres du
-roi[155].» Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est justement celui
-sur lequel s'appuie le facétieux recteur de la _Satire Ménippée_.
-
-[Note 153: _App._ 74.]
-
-[Note 154: _App._ 75.]
-
-[Note 155: Le Religieux.]
-
-Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine
-augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant était présente. Le
-saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et probablement sans bien
-savoir qui il servait par cette violence. Il n'y a pas de meilleur
-instrument pour les factions que ces fanatiques qui frappent en
-conscience. Dans sa harangue, il attaquait pêle-mêle les prodigalités de
-la cour, les abus, les nouveautés en général, la danse, les modes, les
-franges, les grandes manches[156]. Il dit, en face de la reine, que sa
-cour était le domicile de dame Vénus, etc.[157].
-
-[Note 156: «Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus.» (Religieux.)]
-
-[Note 157: «Domina Venus.» (_Idem._)--Cet Augustin, qui prêcha contre le
-duc d'Orléans, lui avait dédié un livre qui, peut-être, n'avait pas été
-assez payé.]
-
-On en parla au roi, qui, loin de se fâcher, voulut aussi l'entendre.
-Devant le roi, il en dit encore plus: que les tailles n'avaient servi à
-rien; que le roi même était vêtu du sang et des larmes du peuple; que le
-duc (il ne le désignait pas autrement) était maudit, et que, sans doute,
-Dieu ferait passer le royaume dans une main étrangère[158].
-
-[Note 158: «Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus miserrimæ
-plebis.» (_Idem._)]
-
-Le duc d'Orléans, si violemment attaqué, n'essayait point de regagner
-les esprits. On l'accusait de prodigalité; il n'en fut que plus
-prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait
-assez pour les fêtes, les amusements. Éloigné si longtemps du
-gouvernement par ses oncles, sous prétexte de jeunesse, il restait
-jeune en effet; il avait passé la trentaine, et n'en était que plus
-ardent dans ses folles passions. À cet âge d'action, l'homme que les
-circonstances empêchent d'agir, se retourne avec violence vers la
-jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre âge; mais il y porte
-une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y passe, rien
-n'y suffît; le plaisir d'abord, mais c'est bientôt fini; puis, dans le
-plaisir, l'aigre saveur du péché secret; puis le secret dédaigné, les
-jouissances insolentes du bruit, du scandale.
-
-La _petite reine_ de Charles VI n'était pas ce qu'il lui fallait; il
-n'aimait que les grandes dames, c'est-à-dire les aventures, les
-enlèvements, les folles tragédies de l'amour. Il prit ainsi chez lui la
-dame de Canny, et il la garda, au vu et au su de tout le monde, jusqu'à
-ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois.
-
-Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de
-Jean-sans-Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frère, la
-chose n'est pas improbable. Ce qui est sûr, c'est qu'il semblait fort
-uni avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si étroite
-alliance d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se
-trouvait comme veuve du vivant de son mari, n'était rien moins
-qu'édifiante.
-
-Maître de la reine, il semblait vouloir l'être du royaume. Il profita
-d'une rechute de son frère pour se faire donner par lui le gouvernement
-de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes, avait été
-convoitée par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, qui ne pouvait
-plus tirer d'argent de Paris, eût trouvé là d'autres ressources. C'était
-aussi des ports de Normandie qu'il eût pu le mieux diriger contre
-l'Angleterre, les capitaines de son parti. L'expédition du comte de La
-Marche, préparée à Brest, n'avait abouti à rien; elle eût peut-être
-réussi en partant d'Honfleur ou de Dieppe. Les Normands, sans doute
-encouragés sous main par le parti de Bourgogne, reçurent fort mal leur
-nouveau gouverneur; il essaya en vain de désarmer Rouen[159]. Il y avait
-une grande imprudence à irriter ainsi cette puissante commune. Les
-capitaines des villes et forteresses gardèrent leurs places, contre lui,
-jusqu'à nouvel ordre du roi.
-
-[Note 159: Ceux de Rouen répondirent avec dérision: «Nous porterons nos
-armes au château, c'est-à-dire que nous irons armés, armés aussi nous
-reviendrons.»]
-
-Cette tentative du duc d'Orléans sur la Normandie excita de grandes
-défiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une
-lueur de bon sens. On s'adressa aussi à son orgueil. On lui apprit dans
-quel honteux abandon sa femme et son frère le laissaient[160]; on lui
-dit que ses serviteurs n'étaient plus payés, que ses enfants étaient
-négligés, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux dépenses de sa
-maison. Il demanda au dauphin ce qui en était, l'enfant dit oui, et que
-depuis trois mois la reine le caressait et le baisait pour qu'il ne dît
-rien[161].
-
-[Note 160: «C'estoit grande pitié de la maladie du roy, laquelle luy
-tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement et
-louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoüiller, et estoit tout
-plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer, lequel
-il mit secrettement au plus près de sa chair. De laquelle chose on ne
-sçavoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y avoit
-personne qui ozast approcher de luy pour y remédier. Toutefois il avoit
-un physicien qui dit qu'il estoit nécessité d'y remedier, ou qu'il
-estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y avoit
-remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque dix ou
-douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement garnis
-dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait, et
-entrèrent les compagnons, qui estoient bien terribles à voir, en sa
-chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict à
-luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise, gippon,
-robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy cependant
-disoit plusieurs paroles, puis le dépouillerent, et luy vestirent
-lesdites choses qu'ils avoient apportées. C'estoit grande pitié de le
-voir, car son corps estoit tout mangé de poux et d'ordure. Et si
-trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit
-nettoyer, failoit que ce fust par ladite manière.» (Juvénal des
-Ursins.)]
-
-[Note 161: Il témoigna beaucoup de reconnaissance à une dame qui avait
-soin du dauphin et suppléait à la négligence de sa mère. Il lui donna le
-gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)]
-
-On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelât le duc de Bourgogne;
-celui-ci, sous prétexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un
-cortège qui était plutôt une armée. Il amenait avec lui la foule de ses
-vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orléans se
-sauvèrent à Melun. Les enfants de France devaient les suivre le
-lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva à temps pour les
-arrêter[162].
-
-[Note 162: _App._ 76.]
-
-Il avait besoin du jeune dauphin[163]. En l'absence du roi, il lui fit
-présider un conseil, composé des princes, des conseillers ordinaires,
-où, de plus, on avait appelé, chose nouvelle, le recteur et force
-docteurs de l'Université[164]. Là, maître Jean de Nyelle, un docteur de
-l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, prononça une longue harangue
-sur les abus dont son maître demandait la réforme. Il termina en
-accusant le duc d'Orléans de négliger la guerre des Anglais, montrant
-comment cette guerre était juste, prétendant qu'avec les subsides
-annuels, les tailles générales et l'emprunt fait récemment aux riches et
-aux prélats, on pouvait bien la soutenir.
-
-[Note 163: Il logea avec le dauphin pour être plus sûr de lui.]
-
-[Note 164: Le Religieux.]
-
-On ne peut que s'étonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors même
-le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter avec les
-Anglais, et que, de plus, il avait donné l'exemple de ne rien payer pour
-la guerre. Le parti d'Orléans, à ce moment même, reprenait dix-huit
-petites places, puis soixante dans la Guyenne. Le comte d'Armagnac leur
-offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[165]. Le sire de Savoisy
-fit une course heureuse contre les Anglais. Des secours furent envoyés
-aux Gallois. Les chefs de ces expéditions, Albret, Armagnac, Savoisy,
-Rieux, Duchâtel, étaient tous du parti d'Orléans.
-
-[Note 165: _App._ 77.]
-
-L'exaspération de Paris contre les taxes, la jalousie des princes contre
-le duc d'Orléans, rendirent un moment Jean-sans-Peur maître de tout. Le
-roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri, déclarèrent que tout
-ce que le duc de Bourgogne avait fait était bien fait. Le clergé et
-l'Université prêchèrent en ce sens. Puis, les princes allèrent un à un à
-Melun prier le duc d'Orléans de ne plus assembler de troupes, et de
-laisser la reine revenir dans sa bonne ville. Le vieux duc de Berri
-s'emporta jusqu'à dire à son neveu qu'il n'y avait aucun des princes qui
-ne le tînt pour ennemi public; à quoi le duc d'Orléans répliqua
-seulement: «Qui a bon droit, le garde[166]!»
-
-[Note 166: «Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons
-portoient: _ich houd_, je tiens, à rencontre des Orléanois, qui avoient:
-_je l'envie_». (Monstrelet.)]
-
-Il répondit aussi à l'ambassade de l'Université, au recteur, aux
-docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les
-harangua à son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant
-syllogisme à syllogisme, citation à citation. Il concluait par les
-paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien à répondre:
-«L'Université ne sait pas que le roi étant malade et le dauphin mineur,
-c'est au frère du roi qu'il appartient de gouverner le royaume. Et
-comment le saurait-elle? L'Université n'est pas française; c'est un
-mélange d'hommes de toute nation[167]; ces étrangers n'ont rien à voir
-dans nos affaires... Docteurs, retournez à vos écoles. Chacun son
-métier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes à opiner sur
-la foi[168].» Et il ajouta d'un ton plus léger: «Qui vous a chargés de
-négocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il n'y a entre
-nous ni haine ni discorde[169].»
-
-[Note 167: Bulæus.]
-
-[Note 168: «In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.»
-(Religieux.)]
-
-[Note 169: Monstrelet prétend que le duc d'Orléans avait pris
-l'Université pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sûr, c'est qu'il
-s'adressa au parlement: «Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist
-ledict dauphin estre transporté...» (_Archives, Reg. du Parlem. Cons._,
-vol. XII, f{o} 222.)]
-
-Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achevé de gagner les
-Parisiens par la bonne discipline de ses troupes, qui ne prenaient rien
-sans payer. Les bourgeois avaient été autorisés à se mettre en défense,
-à refaire les chaînes de fer qui barraient les rues; on en forgea plus
-de six cents en huit jours. Mais quand il Voulut mener plus loin les
-Parisiens, et les décider à le suivre contre le duc d'Orléans, ils
-refusèrent nettement. Ce refus rendit la réconciliation plus facile. Les
-princes consentirent à un rapprochement. Les deux partis avaient à
-craindre la disette. Le duc d'Orléans rentra dans Paris, toucha dans la
-main du duc de Bourgogne[170], et consentit aux réformes qu'il avait
-proposées. Quelques suppressions d'officiers, quelques réductions de
-gages, ce fut toute la réforme. Mais la discorde restait la même entre
-les princes. Le duc d'Orléans, doux et insinuant, avait trouvé moyen de
-regagner son oncle de Berri et presque tout le conseil; il reprenait peu
-à peu le pouvoir. On essaya bientôt d'un nouvel accord aussi inutile que
-le premier.
-
-[Note 170: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de Barante, ils
-auraient couché dans le même lit.]
-
-Il n'y avait qu'une chance de paix; c'était le cas où les Anglais, par
-leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, décideraient le
-duc de Bourgogne, comte de Flandre, à agir sérieusement contre eux, et à
-s'arranger avec le duc d'Orléans. On put croire un moment que les
-ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais,
-voyant que Philippe-le-Hardi était mort, crurent avoir meilleur marché
-de la veuve et du jeune duc; ils tentèrent de s'emparer du port de
-l'Écluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de
-piraterie, mais bien une expédition autorisée, par une flotte royale, et
-sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV. C'était
-justement le moment où le nouveau comte de Flandre venait de renouveler
-les trêves marchandes avec les Anglais[171].
-
-[Note 171: _App._ 78.]
-
-Voilà les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de
-Bourgogne se charge d'assiéger Calais, tandis que le duc d'Orléans fera
-la guerre en Guyenne. Calais et Bordeaux étaient bien les deux points à
-attaquer, mais ce n'était pas trop des forces réunies du royaume pour
-une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux à la fois,
-c'était tout manquer.
-
-Calais ne pouvait guère se prendre que l'hiver et par un coup de main;
-c'est ce que vit plus tard le grand Guise[172]. Le duc de Bourgogne
-avertit longuement l'ennemi par d'interminables préparatifs; il
-rassembla des troupes considérables, des munitions infinies, douze cents
-canons[173], petits il est vrai. Il prit le temps de bâtir une ville de
-bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et charpente, les
-Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent imprenable.
-
-[Note 172: L'hiver, au contraire, découragea le duc de Bourgogne.
-(Juvénal des Ursins.)]
-
-[Note 173: _App._ 79.]
-
-Le duc d'Orléans ne réussit pas mieux. Il commença la campagne trop
-tard, comme à l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il eût fallu
-revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien dans
-la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il
-répondait avec légèreté que la gloire en serait plus grande d'avoir à
-vaincre l'Anglais et l'hiver.
-
-Les Gascons qui l'avaient appelé, se ravisèrent et ne l'aidèrent
-point[174]. N'ayant qu'une petite armée de cinq mille hommes, il ne
-pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en
-saisir les approches; il tâta Blaye, puis Bourg. Le siège traîna dans la
-mauvaise saison; les vivres manquèrent, une flotte qui en apportait de
-La Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affamées se
-débandèrent. Le duc d'Orléans s'obstinait à ce malheureux siège, sans
-espoir, mais s'étourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant
-revenir.
-
-[Note 174: _App._ 80.]
-
-Il savait bien ce qui l'attendait à Paris. Le duc de Bourgogne y était
-déjà, il ameutait le peuple contre lui, le désignait comme l'ami des
-Anglais, l'accusait d'avoir détourné pour sa belle expédition de Guyenne
-l'argent avec lequel on eût pris Calais[175]. Paris était fort ému,
-l'Université, le clergé même. Le duc d'Orléans avait récemment irrité
-l'évêque et l'Église de Paris; à son départ pour la Guyenne, il avait
-été à Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de Paris
-qui prétendaient avoir les vraies reliques du saint, ne pardonnèrent pas
-au duc de décider ainsi contre eux.
-
-[Note 175: _App._ 81.]
-
-Peu à peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orléans. Les gens de
-l'Université de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine de
-docteurs, haine de prêtres. D'abord, il était l'ami du pape leur ennemi,
-il faisait donner les bénéfices à d'autres qu'aux universitaires, il
-les affamait. Autre crime: à l'Université de Paris il opposait les
-universités d'Orléans, d'Angers, de Montpellier et de Toulouse, toutes
-favorables au pape d'Avignon[176]. Il soutenait, comme on l'a vu, que
-l'Université de Paris n'était pas française, que, composée en grande
-partie d'étrangers, elle ne pouvait s'immiscer dans les affaires du
-royaume. C'étaient là de terribles griefs auprès de nos docteurs.
-Peut-être cependant lui auraient-ils à la rigueur pardonné tout cela;
-mais, ce qui était bien autrement grave pour des lettrés, décidément
-irrémissible et inexpiable, il se moquait d'eux.
-
-[Note 176: Bulæus.]
-
-Déjà surannée, pour la science et l'enseignement, l'Université de Paris
-avait atteint l'apogée de sa puissance. Elle était devenue, pour ainsi
-dire, l'autorité. Depuis plus d'un siècle, cette vieille aînée des rois
-avait parlé haut dans la maison de son père, fille équivoque[177] en
-soutane de prêtre, et, comme les vieilles filles, aigre et colérique. Le
-roi aussi l'avait gâtée, ayant besoin d'elle contre les Templiers,
-contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de choisir pour
-la chrétienté, et choisit Clément VII; puis elle humilia son pape.
-
-[Note 177: On a débattu pendant cinq cents ans cette question insoluble
-si l'Université était un corps ecclésiastique ou laïque.]
-
-C'était pour le roi un instrument peu sûr, et qui souvent le blessait
-lui-même. Au moindre mécontentement l'Université venait lui déclarer que
-la Fille des rois, lésée dans ses privilèges, irait, brebis
-errante[178], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les
-écoliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se hâtait
-de courir après eux, de finir la _secessio_, de rappeler la _gens
-togata_ du mont Aventin.
-
-[Note 178: «Quasi ovem errabundam.» (Religieux.)]
-
-L'Université ne s'en tint pas à ces moyens négatifs. Bientôt, associée
-au petit peuple, elle donna ses ordres à l'hôtel Saint-Paul, et traita
-le roi presque aussi mal qu'elle avait traité le pape. Dans cette
-éclipse misérable de la papauté, de l'empire, de la royauté,
-l'Université de Paris trônait, férule en main, et se croyait reine du
-monde.
-
-Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdité. Avant
-l'imprimerie, avant la domination de la presse, sous laquelle nous
-vivons, toute publicité était dans l'enseignement oral, que dispensaient
-les universités; or, la première et la plus influente de toutes était
-celle de Paris.
-
-Puissance immense, à peu près sans contrôle. Et dans quelles mains se
-trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs, aigris par la misère,
-en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions avaient été
-soigneusement cultivées par une éducation de polémique et de dispute.
-Ces gens arrivaient à la puissance, ils devaient montrer bientôt combien
-l'éristique sèche et durcit la fibre morale, comment, portée du
-raisonnement dans la réalité, elle continue d'abstraire, abstrait la vie
-et raisonne le meurtre, comme toute autre négation.
-
-De bonne heure, l'Université avait commencé la guerre contre le duc
-d'Orléans. Dès 1402, elle déclara les ennemis de la soustraction
-d'obédience, les amis du pape, pécheurs et fauteurs du schisme. Le
-prince si clairement désigné demanda réparation; mais le même soir, l'un
-des plus célèbres docteurs et prédicateurs, Courtecuisse, renouvela
-l'invective.
-
-Deux ans après, l'Université saisit une occasion de frapper un des
-principaux serviteurs du duc d'Orléans et de la reine, le sire de
-Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expéditions heureuses contre
-les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des
-serviteurs insolents, des pages fort mal disciplinés; un de ceux-ci
-donna des éperons à son cheval tout au travers d'une procession de
-l'Université; les écoliers le souffletèrent, les gens de Savoisy prirent
-parti, poursuivirent les écoliers, qui se jetèrent dans
-Sainte-Catherine; des portes, ils tirèrent au hasard dans l'église, au
-grand effroi du prêtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs
-écoliers furent blessés. Savoisy eut beau demander pardon à
-l'Université, et offrir de livrer les coupables[179]. Il fallut qu'il
-perpétuât le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de
-cent livres de rentes; que son propre hôtel, l'un des plus beaux
-d'alors, fût démoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il
-était décoré, ne purent toucher les scolastiques[180]. La démolition se
-fit à grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire de
-l'Université[181].
-
-[Note 179: Il déclara même qu'il était prêt à pendre le coupable de sa
-propre main. (Religieux.)]
-
-[Note 180: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte à fresque, qui
-était bâtie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la valeur.]
-
-[Note 181: «Cum lituis et instrumentis musicis.» (Religieux.)]
-
-Elle avait suspendu ses leçons, et défendu les prédications, jusqu'à ce
-qu'elle eût obtenu cette réparation éclatante. Elle usa du même moyen
-lorsque Benoît XIII s'étant échappé d'Avignon, le duc d'Orléans fit
-révoquer par le roi la soustraction d'obédience, et que le pape ordonna
-la levée d'une décime sur le clergé, dont le duc aurait profité sans
-doute. Un concile assemblé à Paris n'osait rien décider. L'Université,
-par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, éclata avec violence
-contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre l'université de
-Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du roi un ordre au
-Parlement de faire brûler la lettre qu'avaient écrite ceux de Toulouse à
-cette occasion. La terreur était si grande que le même Savoisy,
-récemment maltraité par l'Université, se chargea de porter au Parlement
-l'ordre du roi. Cet homme, intrépide devant les Anglais, rampait devant
-la puissance populaire, dont il avait vu de si près la force et la rage.
-
-On peut juger de l'insolence des écoliers après de telles victoires, ils
-se croyaient décidément les maîtres sur le pavé de Paris. Deux d'entre
-eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le prévôt,
-messire de Tignonville, ami du duc d'Orléans, jugeant bien que, s'il les
-renvoyait à leurs juges ecclésiastiques, ils se trouveraient les plus
-innocentes personnes du monde, les traita comme déchus du privilège de
-cléricature, les mit à la torture, les fit avouer, puis les envoya au
-gibet. Là-dessus, grande clameur de l'Université et des clercs en
-général.
-
-Les princes, ne pouvant abandonner le prévôt, répondaient aux
-universitaires qu'ils pouvaient aller dépendre et inhumer les corps, et
-qu'il n'en fût plus parlé. Mais ce n'était pas leur compte; ils
-voulaient que le prévôt fondât deux chapelles, qu'il fût déclaré
-inhabile à tout emploi, qu'il allât dépendre lui-même les deux clercs et
-les inhumât de ses mains, après les avoir baisés, ces cadavres déjà
-pourris et infects, à la bouche[182].
-
-[Note 182: «Post oris osculum.» (Religieux.)]
-
-Tout le clergé soutint l'Université. Non seulement les classes furent
-fermées, mais les prédications suspendues, et cela dans le saint temps
-de Noël, pendant tout l'Avent, tout le carême, à la fête même de Pâques.
-Déjà, l'année précédente, les prédications et l'enseignement avaient été
-suspendus aux mêmes époques, pour ne pas payer la décime. Ainsi le
-clergé se vengeait aux dépens des âmes qui lui étaient confiées, il
-refusait au peuple le pain de la parole, dans le temps des plus saintes
-fêtes, parmi les misères de l'hiver, lorsque les âmes ont tant besoin
-d'être soutenues. La foule allait aux églises, et n'y trouvait plus de
-consolation[183]. L'hiver, le printemps, passèrent ainsi silencieux et
-funèbres.
-
-[Note 183: En récompense, les ménétriers semblent s'être multipliés.
-Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer ses statuts.
-(_Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.)]
-
-Le duc d'Orléans avait beaucoup à craindre; le peuple s'en prenait de
-tout à lui. Son parti s'affaiblissait. Il reçut un nouveau coup par la
-mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il était,
-Clisson faisait peur au duc de Bretagne.
-
-Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du
-côté de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se
-réfugia dans la litière de la reine; mais les chevaux effrayés
-faillirent les jeter dans la rivière. La reine eut peur, le duc fut
-touché; il déclara vouloir payer ses créanciers, ne sachant pas sans
-doute lui-même combien il était endetté. Mais il en vint plus de huit
-cents; les gens du duc ne payèrent rien et les renvoyèrent.
-
-Dans ce triste hiver de 1407 le duc et la reine crurent ramener les
-esprits en ordonnant, au nom du roi, la suspension du droit de _prise_,
-celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les maîtres d'hôtel du
-roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchés, dans les
-maisons, tout ce qui pouvait servir à la table de leurs maîtres, ce qui
-les tentait eux-mêmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles, linges,
-tout leur était bon. Les gens du duc et de la reine avaient rudement
-pillé; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit odieux[184]: le
-peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun gré.
-
-[Note 184: Ils le suspendirent pour quatre ans (7 septembre 1407).]
-
-Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps éloignée de son
-mari, n'en était pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un
-enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant.
-Il fut pleuré de sa mère, plus qu'on ne pleure un enfant de cet âge
-quand on en a déjà plusieurs autres, pleuré comme un gage d'amour.
-
-Le duc d'Orléans, lui-même, était malade, il se tenait à son château de
-Beauté. Ce replis onduleux de la Marne et ses îles boisées[185], qui
-d'un côté regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre
-monacale de Saint-Maur[186], a toujours eu un inexplicable attrait de
-grâce mélancolique. Dans ces îles, sur la belle et dangereuse rivière,
-s'éleva jadis une villa mérovingienne, un palais de Frédégonde[187]; là,
-plus tard, fut la chère retraite où Charles VII crut vraiment mettre en
-sûreté son trésor, la bonne et belle Agnès[188]. Ce château d'Agnès
-Sorel était celui même de Louis d'Orléans; il s'y tenait malade au mois
-de novembre 1407, c'était la fin de l'automne, les premiers froids, les
-feuilles tombaient.
-
-[Note 185:
-
- Marne l'enceint.....
- Et belle tour qui garde les détrois.
- _Où l'en se puet retraire à sauveté;_
- Pour tous ces poins li doulz prince courtois
- Donna ce nom à ce lieu de Beauté.
-
- EUSTACHE DESCHAMPS.]
-
-[Note 186: Saint-Maur était alors une grande abbaye fortifiée.]
-
-[Note 187: C'est de la Marne qu'un pêcheur retire le corps du jeune fils
-de Chilpéric, noyé par sa marâtre.]
-
-[Note 188: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle était empoisonnée. Ce
-château d'Agnès dans une île fait penser au labyrinthe de la belle
-Rosamonde. Voy. la _jolie ballade_.]
-
-Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, où toute chose se fane
-et pâlit; plût au ciel que ce fût la maturité; mais ordinairement c'est
-plus tôt, bien avant l'âge mûr. C'est ce point, souvent peu avancé de
-l'âge, où l'homme voit les obstacles se multiplier tout autour, où les
-efforts deviennent inutiles, où s'abrège l'espoir, où, le jour
-diminuant, grandissent peu à peu les ombres de l'avenir... On entrevoit
-alors, pour la première fois, que la mort est un remède, qu'elle vient
-au secours des destinées qui ont peine à s'accomplir.
-
-Louis d'Orléans avait trente-six ans; mais déjà, depuis plusieurs
-années, parmi ses passions même et ses folles amours, il avait eu des
-moments sérieux[189]. Il avait fait, écrit de sa main un testament fort
-chrétien, fort pieux, plein de charité et de pénitence. Il y ordonnait
-d'abord le payement de ses créanciers, puis des legs aux églises, aux
-collèges, aux hôpitaux, d'abondantes aumônes. Il y recommandait ses
-enfants à son ennemi même, au duc de Bourgogne; il éprouvait le besoin
-d'expier; il demandait à être porté au tombeau sur une claie couverte de
-cendres[190].
-
-[Note 189: «Ad multa vitia præceps fuit, quæ tamen horruit cum ad
-virilem ætatem pervenisset.» (Religieux.)]
-
-[Note 190: Son testament fut trouvé écrit tout entier de sa main, quatre
-ans avant sa mort. La bonté de son âme confiante et sans fiel se
-manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux
-soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils étaient déjà au plus
-fort de leurs querelles. _App._ 82.]
-
-Au temps où nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop
-vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Célestins; il aimait ce
-couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait tout
-petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait fréquemment le sage
-Philippe de Maizières, vieux conseiller de Charles V, qui s'y était
-retiré[191]. Il séjournait même quelquefois au couvent, vivant avec les
-moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de nuit. Une
-nuit donc qu'il allait aux matines, et qu'il traversait le dortoir, il
-vit, ou crut voir la Mort[192]. Cette vision fut confirmée par une
-autre; il se croyait devant Dieu et prêt à subir son jugement. C'était
-un signe solennel qu'au lieu même où avait commencé son enfance, il fût
-ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel il se confia, crut
-aussi qu'en effet il lui fallait songer à son âme et se préparer à bien
-mourir.
-
-[Note 191: Jean Petit prétend qu'ils conspiraient ensemble.
-(Monstrelet.)]
-
-[Note 192: Telle était la tradition du couvent. Les moines avaient fait
-peindre cette vision dans leur chapelle à côté de l'autel; on y voyait
-la Mort tenant une faux à la main, et montrant au duc d'Orléans cette
-légende: «Juvenes ac senes rapio.» (Millin.)]
-
-Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientôt au château
-de Beauté. Il y reçut une étrange visite, celle de Jean-sans-Peur. Il
-devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri leur haine.
-Les Liégeois ayant chassé leur évêque, jeune homme de vingt ans, qui
-voulait être évêque sans se faire prêtre[193], ils en avaient élu un
-autre, avec l'appui du duc d'Orléans et du pape d'Avignon. L'évêque
-chassé était justement le beau-frère du duc de Bourgogne. Si le duc
-d'Orléans, maître du Luxembourg, étendait encore son influence sur
-Liège, son rival allait avoir une guerre permanente chez lui, en
-Brabant, en Flandre; la France lui échappait. Ce danger devait porter
-son exaspération au comble[194].
-
-[Note 193: _App._ 83.]
-
-[Note 194: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'était assuré de
-l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait pris à son
-service le maréchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le servir envers
-et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, «en mémoire de ce que le
-duc de Bourgogne lui a sauvé la vie, estant pris des Turcs». (_Fonds
-Baluze_, 18 juillet 1407.)]
-
-Dès longtemps, il avait annoncé des résolutions violentes. En 1405,
-lorsque les deux rivaux étaient en présence, sous les murs de Paris,
-Louis d'Orléans ayant pris pour emblème un bâton noueux, Jean-sans-Peur
-prit pour le sien un rabot. Comment le bâton devait-il être
-_raboté_[195]? on pouvait tout craindre.
-
-[Note 195: On disait après la mort du duc d'Orléans: «Baculum nodosum
-factum esse planum.» (Meyer.)--Devises: Mgr d'Orléans, _Je suis
-mareschal de grant renommée, Il en appert bien, j'ay forge levée_. Mgr
-de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'étrange contrée, J'ay assez charbon
-pour faire fumée_. (Mss. Colbert, Regius.)]
-
-Le duc de Berri, plein d'inquiétude, crut gagner beaucoup sur son neveu
-en le décidant à aller voir le malade. Soit pour tromper son oncle, soit
-par un sentiment de haineuse curiosité, il se contraignit jusque-là. Le
-duc d'Orléans allait mieux; le vieil oncle prit ses deux neveux, les
-mena entendre la messe, et les fit communier de la même hostie; il leur
-donna un grand repas de réconciliation, et il fallut qu'ils
-s'embrassassent. Louis d'Orléans le fit de bon coeur, tout porte à le
-croire; la veille il s'était confessé et avait témoigné amendement et
-repentance. Il invita son cousin à dîner avec lui le dimanche suivant;
-il ne savait point qu'il n'y aurait pas de dimanche pour lui.
-
- * * * * *
-
-On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de la
-rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du quinzième siècle, légère,
-élégante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de côté et
-d'autre s'y est gauchement accrochée. Cette tourelle fermait, de ce
-côté, le grand enclos de l'hôtel Barbette, occupé en 1407 par la reine
-Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers.
-
-L'hôtel Barbette, placé hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, entre
-les deux juridictions de la ville et du Temple, libre également de l'une
-et de l'autre, avait été longtemps soustrait, par sa position, aux gênes
-de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enfermé plus tard
-dans l'enceinte de Charles V, il n'en était pas moins, dans ce quartier
-peu fréquenté, hors de la surveillance des honnêtes et médisants
-bourgeois de Paris[196].
-
-[Note 196: Les maisons placées ainsi n'avaient pas bon renom. On le voit
-par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Méry contre les
-mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille enceinte de
-Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI, roi de France
-et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.]
-
-Cet hôtel, bâti par le financier Étienne Barbette, maître de la monnaie
-sous Philippe-le-Bel, fut pillé dans la grande sédition où le peuple
-enragé poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le même hôtel,
-quatre-vingts ans après, appartenait à un autre parvenu, au grand maître
-Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils y firent
-coucher Charles VI, la veille de son départ pour la Bretagne, lorsque,
-malgré ses oncles, ils parvinrent à le tirer de Paris pour lui faire
-poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson. Montaigu, ami, comme
-Clisson, du duc d'Orléans, fit sa cour à la reine, en lui cédant cette
-maison commode; elle n'aimait pas l'hôtel Saint-Paul, où vivait son
-mari; ce mari la gênait quand il était fou, bien plus encore quand il ne
-l'était pas.
-
-Elle avait embelli à plaisir ce séjour de prédilection, l'avait agrandi,
-étendu jusqu'à la rue de la Perle. Les jardins étaient d'autant mieux
-fermés et solitaires, que le long de la Vieille rue du Temple ils se
-trouvaient masqués d'une ligne de maisons qui regardaient la rue, et ne
-voyaient rien derrière, tout au plus le mur du mystérieux hôtel.
-
-La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communièrent
-ensemble le 20; le 22, ils mangèrent chez le duc de Berri,
-s'embrassèrent et se jurèrent une amitié de frères. Cependant, depuis le
-17, le duc de Bourgogne avait tout préparé pour tuer ce frère; il lui
-avait dressé embuscade près de l'hôtel Barbette, les assassins
-attendaient.
-
-Dès la Saint-Jean, c'est-à-dire depuis plus de quatre mois,
-Jean-sans-Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de
-l'Université, qui était son homme, avait chargé un couratier public de
-maisons de lui en louer une, où il voulait, disait-il, mettre du vin, du
-blé et autres denrées que les écoliers et les clercs recevaient de leur
-pays, et qu'ils avaient le privilège universitaire de vendre sans droit.
-Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17 novembre, la maison de
-l'image Notre-Dame, Vieille rue du Temple, en face de l'hôtel de Rieux
-et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit entrer de nuit des gens
-à lui, entre autres un ennemi mortel du duc d'Orléans, un Normand,
-Raoul d'Auquetonville, ancien général des finances, que le duc avait
-chassé pour malversation. Raoul répondait de tuer; un valet de chambre
-du roi promit, pour argent, de livrer et de trahir.
-
-Le lendemain du repas de réconciliation, le mercredi 23 novembre 1407,
-Louis d'Orléans avait été, comme à l'ordinaire, chez la reine; il y
-avait soupé, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre mère[197].
-Le valet de chambre du roi arrive en hâte, et dit que le roi demande son
-frère, qu'il veut lui parler[198]. Le duc, qui avait dans Paris six
-cents chevaliers ou écuyers, n'avait pourtant pas amené grand monde avec
-lui, aimant mieux sans doute faire à petit bruit ces visites dont on ne
-médisait que trop. Il laissa même à l'hôtel Barbette une partie de ceux
-qui l'avaient suivi, comptant peut-être y retourner quand il serait
-quitte du roi. Il n'était que huit heures; c'était de bonne heure pour
-les gens de cour, mais tard pour ce quartier retiré, en novembre
-surtout. Il n'avait avec lui que deux écuyers montés sur un même cheval,
-un page et quelques valets pour éclairer. Il s'en allait, vêtu d'une
-simple robe de damas noir, par la Vieille rue du Temple, en arrière de
-ses gens, chantant à demi voix, et jouant avec son gant, comme un homme
-qui veut être gai. Nous savons ces détails par deux témoins oculaires:
-un valet de l'hôtel de Rieux, et une pauvre femme qui logeait dans une
-chambre dépendante du même hôtel. Jaquette, femme de Jacques Griffart,
-cordonnier, déposa qu'étant à sa fenêtre haute sur la rue, pour voir si
-son mari ne revenait pas, et y prenant un lange qui séchait, elle vit
-passer un seigneur à cheval, et un moment après, comme elle couchait son
-enfant, elle entendit crier: «À mort! à mort!» Elle courut à la fenêtre,
-son enfant dans les bras, et elle vit le même seigneur à genoux, dans la
-rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage
-masqué, qui frappaient dessus, de haches et d'épées; lui, il mettait son
-bras devant, en disant quelques mots, comme: «Qu'est ceci? D'où vient
-ceci?» Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins à frapper d'estoc et
-de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre tant qu'elle
-pouvait. Un homme qui l'aperçut à la fenêtre, lui dit: «Taisez-vous,
-mauvaise femme.» Alors, à la lueur des torches, elle vit sortir de la
-maison de l'image Notre-Dame un grand homme, avec un chaperon rouge
-descendant sur les yeux; il dit aux autres: «Éteignez tout,
-allons-nous-en, il est bien mort!» Quelqu'un lui donna encore un coup de
-massue, mais il ne remuait plus. Près de lui gisait un jeune homme, qui,
-tout mourant qu'il était, se souleva en criant: «Ah! monseigneur mon
-maître[199].» C'était le page, qui ne l'avait pas quitté et s'était jeté
-au-devant des coups. Ce page était Allemand; il avait peut-être été
-donné à Louis d'Orléans par Isabeau de Bavière.
-
-[Note 197: «Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.»
-(Religieux.)]
-
-[Note 198: Monstrelet.]
-
-[Note 199: _App._ 84.]
-
-Depuis l'assassinat manqué de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas
-croire à la légère qu'un homme était tué; aussi, selon un autre récit,
-le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder
-à terre si la besogne avait été faite consciencieusement[200]. Il n'y
-avait rien à dire; le mort était taillé en pièces, le bras droit était
-tranché à deux places, au coude, au poignet; le poing gauche était
-détaché, jeté au loin par la violence du coup; la tête était ouverte de
-l'oeil à l'oreille, d'une oreille à l'autre; le crâne était ouvert, la
-cervelle épandue sur le pavé[201].
-
-[Note 200: _App._ 85.]
-
-[Note 201: «Lesquelles playes estoient telles et si énormes que le test
-estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que son bras
-destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au droit du
-coude...» (Information du sire de Tignonville, prévôt de Paris.)]
-
-Ces pauvres restes furent portés le lendemain matin, parmi la
-consternation et la terreur générale[202], à l'église voisine des
-Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa, dans la boue,
-la main mutilée et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau
-bénite. Le vendredi, il fut enseveli à l'église des Célestins, dans la
-chapelle qu'il avait bâtie lui-même[203]. Les coins du drap mortuaire
-étaient portés par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses cousins, le
-roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon; puis, venaient
-les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de peuple. Tout le
-monde pleurait, les ennemis comme les amis[204]. Il n'y a plus d'ennemis
-alors; chacun, dans ces moments, devient partial pour le mort. Quoi! si
-jeune, si vivant naguère, et déjà passé! Beauté, grâce chevaleresque,
-lumière de science, parole vive et douce: hier tout cela, aujourd'hui
-plus rien[205]...
-
-[Note 202: _App._ 86.]
-
-[Note 203: _App._ 87.]
-
-[Note 204: _App._ 88.]
-
-[Note 205: _App._ 89.]
-
-Rien?... davantage peut-être. Celui qui semblait hier un simple
-individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que c'était
-en effet un être multiple, infiniment varié[206]!... Admirable vertu de
-la mort! Seule elle révèle la vie. L'homme vivant n'est vu de chacun que
-par un côté, selon qu'il le sert ou le gêne. Meurt-il? on le voit alors
-sous mille aspects nouveaux, on distingue tous les liens divers par
-lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand vous arrachez le lierre du
-chêne qui le soutenait, vous apercevez dessous d'innombrables fils
-vivaces, que jamais vous ne pourrez déprendre de l'écorce où ils ont
-vécu; ils resteront brisés, mais ils resteront[207].
-
-[Note 206: Henri III s'écria en voyant le corps du duc de Guise: «Mon
-Dieu, qu'il est grand! Il paroît encore plus grand mort que vivant.» Il
-disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien autre sens.]
-
-[Note 207: Je faisais l'autre jour cette observation dans la forêt de
-Saint-Germain (12 septembre 1839).]
-
-Chaque homme est une humanité, une histoire universelle... Et pourtant
-cet être, en qui tenait une généralité infinie, c'était en même temps un
-individu spécial, une personne, un être unique, irréparable, que rien ne
-remplacera. Rien de tel avant, rien après; Dieu ne recommencera point.
-Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas,
-amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais
-semblables, jamais, jamais...
-
-Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que
-nous le pleurons; il n'en appartint que davantage à la pauvre humanité;
-il nous ressembla d'autant plus; c'était lui, et c'était nous. Nous nous
-pleurons en lui nous-mêmes, et le mal profond de notre nature.
-
-On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe, et exagère leurs
-vertus; mais c'est bien plutôt en général la vie qui leur faisait tort.
-La mort, ce pieux et irréprochable témoin, nous apprend, selon la
-vérité, selon la charité, qu'en chaque homme il y a ordinairement plus
-de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc d'Orléans, on
-connut ses aumônes. On avait parlé de ses galanteries; on ne savait pas
-assez que cette heureuse nature avait toujours conservé, au milieu même
-des vaines amours, l'amour divin et l'élan vers Dieu. On trouva aux
-Célestins la cellule où il aimait à se retirer[208]. Lorsqu'on ouvrit
-son testament, on vit qu'au plus fort de ses querelles cette âme sans
-fiel était toujours confiante, aimante pour ses plus grands ennemis.
-
-[Note 208: _App._ 90.]
-
-Tout cela demande grâce.. Eh! qui ne pardonnerait, quand cet homme,
-dépouillé de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est
-apporté dans l'église, et attend son jugement? Tous prient pour lui,
-tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs, et se condamnant
-eux-mêmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutôt.
-
-Personne n'avait plus à se plaindre du duc d'Orléans que sa femme
-Valentine; elle l'avait toujours aimé, et toujours il en aima d'autres.
-Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il était en elle; elle prit comme
-sien avec elle le bâtard de son mari, et l'éleva parmi ses enfants. Elle
-l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant d'esprit et
-d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: «Ah! tu m'as été dérobé!
-c'est toi qui vengeras ton père[209].»
-
-[Note 209: «Qu'il lui avoit été emblé, et qu'il n'y avoit à peine des
-enfants qui fust si bien taillé de venger la mort de son père qu'il
-estoit.» (Juvénal.)]
-
-La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette
-consolation. Elle n'eut pas celle d'élever au mort l'humble tombe «de
-trois doigts au-dessus de terre» qu'il demandait dans son
-testament[210]; elle ne put même lui mettre sous la tête «la rude
-pierre, la roche» qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orléans, proscrit
-dans la mort, attendit cent ans un tombeau.
-
-[Note 210: _App._ 91.]
-
-Aux premiers âges chrétiens, dans les temps de vive foi, les douleurs
-étaient patientes; la mort semblait un court divorce; elle séparait,
-mais pour réunir. Un signe de cette foi dans l'âme, dans la réunion des
-âmes, c'est que, jusqu'au douzième siècle, le corps, la dépouille
-mortelle, semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore de
-magnifiques tombeaux; cachée dans un coin de l'église, une simple dalle
-la couvre; c'est assez pour la désigner au jour de la résurrection:
-_Hinc surrectura_[211].
-
-[Note 211: _App._ 92.]
-
-Au temps dont nous écrivons l'histoire, il y avait déjà un changement,
-peu avoué, d'autant plus profond. Même dévotion extérieure, mais la foi
-était moins vive; au plus profond des cours, à leur insu, l'espoir
-faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisément charmer aux
-promesses de l'avenir; aux pieuses consolations, elle opposait la mot de
-Valentine: «Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[212].»
-
-[Note 212: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux
-Cordeliers de Blois.]
-
-S'il lui restait quelque chose, c'était de parer la triste dépouille, de
-glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une église,
-dont ce mort serait le dieu.
-
-Vains amusements de la douleur, qui ne l'arrêtent pas longtemps. Quelque
-profond que soit le sépulcre, elle n'en ressent pas moins à travers les
-puissantes attractions de la mort; elle les suit... La veuve du duc
-d'Orléans vécut ce que dura sa robe de deuil.
-
-C'est que les mots de l'union: _Vous devenez même chair_, ils ne sont
-pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc
-leur effet suprême!... Jusque-là, il va chaque jour heurter cette tombe
-à l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait que
-répondre; il aurait beau la briser, qu'elle n'en dirait pas davantage...
-En vain, s'obstinant à douter, s'irritant, niant la mort, il arrache
-l'odieuse pierre; en vain, parmi les défaillances de la douleur et de la
-nature, il ose soulever le linceul, et montrant à la lumière ce qu'elle
-ne voudrait pas voir, il dispute aux vers le je ne sais quoi, informe et
-terrible, qui fut Inès de Castro[213].
-
-[Note 213: «Le roi se rendit à l'église de Santa-Clara, où il fit
-exhumer le corps de la femme qu'il chérissait. Il ordonna que son Inès
-fut revêtue des ornements royaux, et qu'on la plaçât sur un trône où ses
-sujets vinrent baiser les ossements qui avaient été une si belle main.»
-(Faria y Souza.) _App._ 93.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de réforme dans l'État et
-dans l'Église (1408-1414).
-
-
-L'étranger qui visite la silencieuse Vérone et les tombeaux des La
-Scala, découvre dans un coin une lourde tombe sans nom[214]. C'est,
-selon toute apparence, la tombe de l'_assassiné_[215]. À côté, s'élève
-un somptueux monument à triple étage de statues, et par-dessus ce
-monument, sur la tête des saints et des prophètes, plane un cavalier de
-marbre. C'est la statue de l'assassin. Can Signore de La Scala tua son
-frère dans la rue en plein jour, il lui succéda. Cela ne produisit, ce
-semble, ni étonnement, ni trouble[216]. Le meurtrier régna doucement
-pendant seize années, et alors, sentant sa fin venir, il donna ordre à
-ses affaires, fit encore étrangler un de ses frères qu'il tenait
-prisonnier, et laissa la seigneurie de Vérone à son bâtard, comme tout
-bon père de famille laisse son bien à son fils.
-
-[Note 214: _App._ 94.]
-
-[Note 215: _App._ 95.]
-
-[Note 216: _App._ 96.]
-
-Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc
-d'Orléans. La France n'en prit pas si aisément son parti. S'il n'eut pas
-un tombeau de pierre[217], il en eut un dans les coeurs. Tout le pays
-sentit le coup et en fut profondément remué, et l'État, et la famille,
-et chaque homme jusqu'aux entrailles. Une dispute, une guerre de trente
-années commença; il en coûta la vie à des millions d'hommes. Cela est
-triste, mais il n'en faut pas moins féliciter la France et la nature
-humaine.
-
-[Note 217: Ce tombeau ne fut élevé que par Louis XII.]
-
-«Ce n'était pourtant que la mort d'un homme», dit froidement le
-chroniqueur de la maison de Bourgogne[218]. Mais la mort d'un homme est
-un événement immense, lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un fait
-terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais.
-
-[Note 218: «... Pour la mort d'un seul homme...» (Monstrelet.)]
-
-Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes
-les questions politiques, morales, religieuses, s'agitèrent à cette
-occasion[219]. La grande polémique des temps modernes, elle a commencé
-pour la France par le sentiment du droit, par l'émotion de la nature,
-par la douce et sainte pitié.
-
-[Note 219: _App._ 97.]
-
-Où se livra d'abord ce grand combat? Là même d'où partit le crime, au
-coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du
-mort allèrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps, et lui donner l'eau
-bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui-même l'acte selon la vérité:
-«Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce
-royaume.» Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap
-mortuaire et pleurait comme les autres.
-
-Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n'y
-avait pas là d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul doute
-que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix de sa
-vie. Mais cela n'était pas en lui. Il fallait qu'il traînât à jamais ce
-fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire.
-
-Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue
-Mauconseil, où était l'hôtel du duc de Bourgogne, lorsque le prévôt de
-Paris déclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables, si on lui
-permettait de fouiller les hôtels des princes, le duc de Bourgogne se
-troubla; il tira à part le duc de Berri et le roi de Sicile, et leur dit
-tout pâle: «C'est moi; le diable m'a tenté[220].» Ils reculèrent; le duc
-de Berri fondit en larmes, et ne dit qu'une parole: «J'ai perdu mes deux
-neveux.»
-
-[Note 220: _App._ 98.]
-
-Le duc de Bourgogne s'en alla accablé, humilié, et l'humiliation le
-changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il était puissant,
-qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin le
-coup était fait, le mal irréparable, il résolut de revendiquer son crime
-comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte héroïque. Il osa venir au
-conseil. Il en trouva la porte fermée; le duc de Berri l'y retint, en
-lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir. À quoi le
-coupable répondit, avec le masque d'airain qu'il s'était décidé à
-prendre: «Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on n'accusé personne
-de la mort du duc d'Orléans; ce qui s'est fait, c'est moi qui l'ai fait
-faire.»
-
-Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'était pas rassuré.
-Il retourna à son hôtel, monta à cheval et galopa sans s'arrêter
-jusqu'en Flandre. Dès qu'on sut qu'il fuyait, on le poursuivit; cent
-vingt chevaliers du duc d'Orléans coururent après lui. Mais il n'y avait
-pas moyen de l'atteindre; à une heure il était déjà à Bapaume. Il
-ordonna, en mémoire de ce péril, que dorénavant les cloches sonnassent à
-cette heure-là. Cela s'appela longtemps l'Angélus du duc de Bourgogne.
-
-Il avait échappé à ses ennemis, non à lui-même. À peine arrivé à Lille,
-il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent invinciblement
-qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le roi et le
-royaume. Il reprit courage, rassembla les États de Flandre, d'Artois,
-ceux de Lille et de Douai, et leur en fit répéter autant[221]. Il le fit
-dire, prêcher, écrire, et ces écrits furent répandus partout, tant il
-sentait le besoin de mettre son crime en commun avec ses sujets, de se
-faire donner par eux l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner
-lui-même, d'étouffer sous la voix du peuple la voix de son coeur.
-
-[Note 221: _App._ 99.]
-
-Entre autres bruits qu'il fit répandre, on dit partout que le duc
-d'Orléans depuis longtemps lui dressait des embûches, qu'il n'avait fait
-que le prévenir[222]. Il fit croire cette grossière invention aux braves
-Flamands; sans doute il eût bien voulu y croire aussi.
-
-[Note 222: _App._ 100.]
-
-Cependant l'émotion du tragique événement ne s'affaiblissait pas dans
-Paris. Ceux même qui regardaient le duc d'Orléans comme l'auteur de tant
-d'impôts, et qui peut-être s'étaient réjouis tout bas de sa mort, ne
-purent voir, sans être touchés, sa veuve et ses enfants qui vinrent
-demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec elle
-son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiancée au jeune
-duc d'Orléans, et déjà veuve elle-même, à quinze ans, d'un autre
-assassiné, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de
-Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le connétable, allèrent
-au-devant. La litière était couverte de drap noir et traînée par quatre
-chevaux blancs. La duchesse était en grand deuil, ainsi que ses enfants
-et sa suite; ce triste cortège entra à Paris le 10 décembre, par le plus
-triste et plus rude hiver qu'on eût vu depuis plusieurs siècles[223].
-
-[Note 223: _App._ 101.]
-
-Descendue à l'hôtel Saint-Paul, elle se jeta à genoux en pleurant devant
-le roi, qui pleurait aussi. Deux jours après elle revint par-devant le
-roi et son conseil, portant plainte et demandant justice. Le discours
-des avocats qui parlèrent pour elle, celui des prédicateurs qui firent
-l'éloge funèbre du duc d'Orléans, la lettre que son fils répandit
-quelques années après, sont pleins de choses touchantes et d'une naïveté
-douloureuse.
-
- Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.
-
-«Tu peux, ô roi, dire à la partie adverse cette parole qu'a dite le
-Seigneur à Caïn, après qu'il eut tué son frère... Certes oui, la terre
-crie et le sang réclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni d'un
-sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si cruelle.
-
-«Et toi, ô roi Charles de bonne mémoire, si tu vivais maintenant, que
-dirais-tu? quelques larmes pourraient t'apaiser? qui t'empêcherait de
-faire justice d'une telle mort? Hélas! tu as tant aimé, honoré et élevé
-avec tant de soin l'arbre où est né le fruit dont ton fils a reçu la
-mort! Hélas! roi Charles! tu pourrais bien dire comme Jacob: _Fera
-pessima devoravit filium meum_: Une bête très mauvaise a dévoré mon
-fils.
-
-«Hélas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas état en ce monde, dont le
-père ou le frère ait été tué si traîtreusement, que ses parents et ses
-amis ne s'engagent à poursuivre l'homicide jusqu'à la mort. Qu'est-ce
-donc quand le malfaiteur persévère et s'obstine dans sa volonté
-criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est ouvert pour
-vous faire mourir en trahison et à l'improviste; pleurez, hommes,
-femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de la
-tranquillité vous est ôtée, puisque le chemin vous est montré pour
-occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voilà en
-guerre, en misère, en voie de destruction.»
-
-La prophétie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait
-d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine,
-d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre:
-il revint de lui-même, mais en maître; l'on n'avait que des plaidoiries
-à lui opposer. Il revint, malgré les plus expresses défenses, entouré
-d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son hôtel deux fers de
-lance, l'un affilé, l'autre émoussé[224], pour dire qu'il était prêt à
-la guerre et à la paix, qu'il combattrait aux armes courtoises, ou, si
-l'on aimait mieux, à mort. Les princes avaient été jusqu'à Amiens pour
-l'empêcher de venir. Il leur donna des fêtes, leur fit entendre
-d'excellente musique, et continua sa route jusqu'à Saint-Denis, où il
-fit ses dévotions. Là, nouvelle défense des princes[225]. Mais il
-n'entra pas moins à Paris. Il se trouva des gens pour crier: «Noël au
-bon duc[226]!» Le peuple croyait qu'il allait supprimer les taxes. Les
-princes l'accueillirent. La reine, chose odieuse, se contraignit au
-point de lui faire bonne mine.
-
-[Note 224: _App._ 102.]
-
-[Note 225: _App._ 103.]
-
-[Note 226: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur bourguignon:
-«Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours à haute voix
-crioient Noël.» (Monstrelet.)]
-
-Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville où l'acte
-avait été commis, il ne pouvait s'empêcher de trembler. Il alla droit à
-son hôtel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son hôtel ne lui
-semblait pas sûr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son
-hôtel même on lui bâtit une chambre toute en pierres de taille, et forte
-comme une tour[227]. Pendant que ses maçons travaillaient à défendre le
-corps, ses théologiens faisaient ce qu'ils pouvaient pour cuirasser
-l'âme. Déjà il avait les certificats de ses docteurs de Flandre; mais il
-voulait celui de l'Université, une bonne justification solennelle en
-présence du roi, des princes, du peuple, qui approuveraient, au moins
-par leur silence. Il fallait que le monde entier suât à laver cette
-tache.
-
-[Note 227: «Fist faire.. à puissance d'ouvriers, une forte chambre de
-pierre, bien taillée, en manière d'une tour.» (Monstrelet.)]
-
-Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de défenseurs parmi les gens de
-l'Université. Son père et lui avaient toujours été liés avec ce corps
-par la haine commune du duc d'Orléans et de son pape Benoît XIII. Ils
-avaient protégé les principaux docteurs. Philippe-le-Hardi avait donné
-un bénéfice au célèbre Jean Gerson[228]; son successeur pensionnait le
-cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape.
-
-[Note 228: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renonça de bonne
-heure.]
-
-Toutefois, pour soutenir cette thèse que le partisan du pape avait été
-bien et justement tué, il fallait trouver un aveugle et violent
-logicien, capable de suivre intrépidement le raisonnement contre la
-raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanité et la nature.
-
-Cette logique n'était pas celle des grands docteurs de l'Université,
-Gerson, d'Ailly, Clémengis. Ils restèrent plutôt dans l'inconséquence;
-dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveuglés. D'Ailly et
-Clémengis écrivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent d'avoir
-ébranlé l'Église même, ils se rallièrent à la papauté. Gerson attaqua le
-duc d'Orléans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable prince, il
-fit son oraison funèbre.
-
-Au-dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon coeur
-firent toujours équilibre à la dialectique, se trouvaient les vrais
-scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les forts, les
-grands hommes du temps qui n'ont pas été ceux de l'avenir. Ceux-ci
-étaient généralement plus jeunes que Gerson, qui lui-même était disciple
-de Pierre d'Ailly et de Clémengis. Ces violents étaient donc la
-troisième génération dans cette longue polémique, d'autant plus violents
-qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut dépassée par la jeune
-Législative, celle-ci par la très jeune Convention.
-
-Ces hommes n'étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme
-on l'a dit, mais généralement de jeunes docteurs, estimés pour la
-sévérité de leurs moeurs, pour la subtilité de leur esprit, pour leur
-faconde. Les uns étaient des moines comme le cordelier Jean Petit, comme
-le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de
-1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marquèrent comme
-prélats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et Pierre
-Cauchon, qui déposèrent le pape Jean XXIII et jugèrent la Pucelle.
-
-L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, était un Normand, animé
-d'un âpre esprit normand, un moine mendiant, de la pauvre et sale
-famille de saint François. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils
-n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en
-avant. Au quatorzième siècle, ils avaient été pour la plupart
-visionnaires, mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils étaient
-alors ennemis de l'Université. Mais, à mesure que le mysticisme fit
-place à la grande polémique du schisme, ils furent du parti de
-l'Université, et au delà. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen
-d'étudier; il fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida à prendre
-ses grades et lui fit une pension[229]. À peine docteur, il se fit
-remarquer par sa violence. L'Université l'envoya parmi ceux de ses
-membres qu'elle députait aux papes. Lorsque l'assemblée du clergé de
-France, en 1406, flottait et n'osait se déclarer entre l'Université de
-Paris qui attaquait le pape Benoît, et celle de Toulouse qui le
-défendait, Jean Petit prêcha avec la fureur burlesque d'un prédicateur
-de carrefour «contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la
-Lune, dit Benoît». Il demanda et obtint que le parlement fît brûler la
-lettre de l'université de Toulouse. C'est alors que le parti de Benoît
-et du duc d'Orléans fut jugé vaincu, que les gens avisés le
-quittèrent[230], que ses ennemis s'enhardirent, et que, la suspension
-des prédications ayant suffisamment irrité le peuple, on crut pouvoir
-enfin tuer celui qu'on désignait depuis longtemps à la haine comme
-l'auteur des taxes et le complice du schisme.
-
-[Note 229: _App._ 104.]
-
-[Note 230: Par exemple Savoisy.]
-
-L'Université avait récemment arraché au roi l'ordre de contraindre par
-corps le pape qui refusait de céder. Ce pape avait été jugé
-schismatique, et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya
-d'exécuter cette contrainte par l'épée. La mort d'un prince qui
-soutenait le pape semblait aux universitaires un résultat naturel de
-cette condamnation du pape; c'était aussi une contrainte par corps.
-
-Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle
-Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant que,
-si ce discours parut odieux à beaucoup de gens, personne ne le trouva
-ridicule. Il est divisé et subdivisé selon la méthode scolastique, la
-seule que l'on suivit alors.
-
-Il prit pour texte ces paroles de l'Apôtre: «La convoitise est la racine
-de tous maux.» Il déduisait de là doctement une majeure en quatre
-parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait quatre
-parties de même pour établir que le duc d'Orléans tombant dans les
-quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'était rendu coupable
-de lèse-majesté en quatre degrés. Il établissait, par le témoignage des
-philosophes, des Pères de l'Église et de la sainte Écriture qu'il était
-non seulement permis, mais honorable et méritoire de tuer un
-tyran[231]. À cela il apportait douze raisons en l'honneur des douze
-apôtres, appuyées de nombreux exemples bibliques.
-
-[Note 231: _App._ 105.]
-
-Cet épouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans
-Monstrelet. Le copier, ce serait à en vomir. Il faut résumer. Tout peut
-se réduire à trois points:
-
-1. Le duc de Bourgogne a tué _pour Dieu_[232]. Ainsi Judith, etc. Le duc
-d'Orléans n'était pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme
-Holopherne. Il était l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il était
-sorcier[233]. La diablesse Vénus lui avait donné un talisman pour se
-faire aimer, etc.
-
-[Note 232: «Les légistes disent que toute occision d'homme, juste ou
-injuste, est homicide. Mais les théologiens disent qu'il y a deux
-manières d'homicides, etc.»]
-
-[Note 233: _App._ 106.]
-
-2. Le duc de Bourgogne a tué _pour le roi_. Il a, comme bon vassal,
-sauvé son suzerain des entreprises d'un vassal félon.
-
-3. Il a tué _pour la chose publique_, et comme bon citoyen. Le duc
-d'Orléans était un tyran. Le tyran doit être tué, etc.[234].
-
-[Note 234: «Celui qui l'occit _par bonne subtilité, par cautelle en
-l'épiant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas
-_nefas_...»--Ceci fait penser aux _Provinciales_.]
-
-Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce monstrueux
-accouplement des droits et des systèmes contraires. Le cruel raisonneur
-prend indifféremment, et partout, tout ce qui peut, tant bien que mal,
-fonder le droit de tuer; tradition biblique, classique, féodale, tout
-lui est bon, pourvu qu'on tue.
-
-Le discours de Jean Petit ne mériterait guère d'attention, si c'était
-l'oeuvre individuelle du pédant, l'indigeste avorton éclos du cerveau
-d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit était un
-docteur très important, très autorisé. Cette monstrueuse laideur de
-confusion et d'incohérence, ce mélange sauvage de tant de choses mal
-comprises, c'est du siècle, et non de l'homme. J'y vois la grimaçante
-figure du moyen âge caduque, le masque demi-homme, demi-bête de la
-scolastique agonisante.
-
-L'histoire, au reste, ne présente guère d'objet plus choquant. On rirait
-de ce pêle-mêle d'équivoques, de malentendus, d'histoires travesties, de
-raisonnements cornus, où l'absurde s'appuie magistralement sur le faux.
-On rirait; mais on frémit. Les syllogismes ridicules ont pour majeure
-l'assassinat, et la conclusion y ramène. L'histoire devient ce qu'elle
-peut. La fausse science, comme un tyran, la violente et la maltraite.
-Elle tronque et taille les faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue
-l'empereur Julien avec la lance des croisades; elle égorge César avec le
-couteau biblique, en sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct
-d'hommes et de doctrines, d'idées et de faits.
-
-Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce traité de l'assassinat,
-quand les crimes du duc d'Orléans eussent été prouvés et qu'il eût
-mérité la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du duc de
-Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, après une réconciliation
-solennelle, après avoir mangé ensemble et communié de la même hostie!...
-Et l'avoir tué de nuit, en guet-apens, désarmé, était-ce d'un
-chevalier? Un chevalier devait l'attaquer à armes égales, le tuer en
-champ clos. Un prince, un grand souverain, devait faire la guerre avec
-une armée, vaincre son ennemi en bataille; les batailles sont les duels
-des rois.
-
-Au reste, la harangue de Jean Petit était moins une apologie du duc de
-Bourgogne qu'un réquisitoire contre le duc d'Orléans. C'était un outrage
-après la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme gisant à
-terre, ayant peur qu'il ne revécût, et tâchant de le tuer une seconde
-fois.
-
-Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur
-pérorait, il avait en poche de bonnes lettres de rémission qui le
-rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi déclare que le duc
-lui a exposé comment pour son bien et celui du royaume _il a fait mettre
-hors de ce monde_ son frère le duc d'Orléans; mais il a appris que le
-roi «sur le rapport d'aulcuns ses malveillans... en a pris
-desplaisance... Savoir faisons que nous avons osté et _ostons toute
-desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui, etc.[235]».
-
-[Note 235: Cartons de _Fontanieu_, année 1407.]
-
-Les gens de l'Université ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il
-était bien juste qu'il les soutînt à son tour. D'abord il termina à leur
-avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux
-juridictions, civile et ecclésiastique. La première eut tort.
-L'Université, le clergé, allèrent dépendre les deux écoliers voleurs
-dont les squelettes branlaient encore à Montfaucon. Tout un peuple de
-prêtres, de moines, de clercs et d'écoliers, animés d'une joie
-frénétique, les mena à travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, où
-ils furent remis à la justice ecclésiastique, et déposés aux pieds de
-l'évêque[236]. Le prévôt demanda pardon aux recteurs, docteurs et
-régents[237]. Ce triomphe des deux cadavres, qui était l'enterrement de
-la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attristé par la lueur des
-torches que portait tout ce monde noir.
-
-[Note 236: _App._ 107.]
-
-[Note 237: «Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur puissance et
-de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez, je vous ai
-grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqué, je me tins pour
-assuré d'être mis hors de mon état; mais je craignais qu'il ne vous vint
-en idée de conclure aussi à ce que je fusse marié, et je suis bien
-certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en avant, il
-m'aurait fallu, bon gré, mal gré, me marier. Par votre grâce, vous avez
-bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je vous remercie très
-humblement.» (_Chronique_, nº 10297.)]
-
-Le 14 mai, la veille même de la grande victoire de l'Université, deux
-messagers du pape Benoît XIII avaient eu la hardiesse de venir braver
-dans Paris cette colérique puissance. Ils avaient apporté des bulles
-menaçantes où l'ennemi, qu'on croyait à terre, semblait plus vivant que
-jamais[238]. C'était un gentilhomme aragonais (comme son maître Benoît
-XIII) qui avait hasardé ce coup.
-
-[Note 238: _App._ 108.]
-
-Une députation de l'Université vint à grand bruit demander justice. Une
-grande assemblée se fit à Saint-Paul en présence du roi, du duc de
-Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononcé par
-Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit. C'était
-la condamnation du pape, comme l'autre était la condamnation du prince,
-partisan du pape.
-
-Le texte était: «Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son
-iniquité!» Si le pape eût été là, il n'y eût guère eu plus de sûreté
-pour lui que pour le duc d'Orléans. Le pape n'y étant pas, on ne frappa
-que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de l'assemblée, les
-secrétaires royaux y enfoncèrent le canif, et les jetèrent au recteur
-qui les mit en menus morceaux.
-
-Ce n'était pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre à
-Boucicaut d'arrêter le pape; et en attendant, on prit, comme
-suspects d'aimer le pape, l'abbé de Saint-Denis et le doyen de
-Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis étant, comme on l'a vu, fort
-mal avec l'Église de Paris, l'arrestation de l'abbé était populaire.
-Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois était membre du
-parlement. Il y avait imprudence à l'arrêter; le parlement en garda
-rancune. Les prisonniers, ayant tout à craindre dans ce moment de
-violence, essayèrent d'apaiser l'Université en se réclamant d'elle,
-et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs à la
-commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir.
-Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne
-purent jamais s'accorder avec les juges[239]. Ils montrèrent autant
-de gaucherie que de violence, firent arrêter au hasard nombre de
-gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le parlement, l'évêque
-de Paris; les princes même intercédaient. Ces implacables pédants ne
-voulaient point lâcher prise.
-
-[Note 239: _App._ 109.]
-
-Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Université, Pierre-aux-Boeufs
-(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les lettres royaux
-qui déclaraient que dorénavant on n'obéirait ni à l'un ni à l'autre
-pape. Cela s'appela l'acte de Neutralité. Aucune salle, aucune place
-n'aurait contenu la foule. La lecture se fit à la _culture_ de
-Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style
-ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Université,
-violent, âcre, et qui n'est pas sans éloquence: «Qu'ils tombent, qu'ils
-périssent, plutôt que l'unité de l'Église. Qu'on n'entende plus la voix
-de la marâtre: _Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni à moi, ni à elle_;
-mais la voix de la bonne mère: _Donnez-le lui plutôt tout entier..._»
-
-On ne s'en tint pas à des paroles. Un concile assemblé dans la
-Sainte-Chapelle détermina comment l'Église se gouvernerait dans la
-vacance du Saint-Siège. Benoît ne put être atteint; il se sauva à
-Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, où il était soutenu, et
-la France, où il guerroyait contre le concile à force de bulles. Mais
-ses deux messagers furent pris, et traînés par les rues dans un étrange
-accoutrement; ils étaient coiffés de tiares de papier, vêtus de
-dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargés
-d'écriteaux qui les qualifiaient traîtres et messagers d'un traître.
-Ainsi équipés, ils furent mis dans un tombereau de boueurs, piloriés
-dans la cour du Palais, parmi les huées du peuple, qui s'habituait à
-mépriser les insignes du pontificat[240]. Le dimanche suivant, même
-scène au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, régent de théologie,
-invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et
-des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne
-part de cette boue retombait sur l'Université[241].
-
-[Note 240: Le Religieux. _App._ 110.]
-
-[Note 241: «Quod anum sordidissimæ omasariæ osculari mallet quam os
-Petri.» (Religieux.)]
-
-Le pape de Rome, le pape d'Avignon, étaient tous les deux en fuite;
-leurs cardinaux avaient déserté. La reine s'enfuit aussi, emmenant de
-Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de
-Sicile), de Berri et de Bretagne ne tardèrent pas à les suivre. Le duc
-de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes à Paris, ayant
-toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Université. Lâcher le roi
-et Paris, c'était risquer beaucoup. Cependant il ne pouvait plus
-remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait ici la guerre au
-pape et écoutait les prolixes harangues des docteurs, le parti de Benoît
-et d'Orléans se fortifiait à Liège. Le jeune évêque de Liège, son cousin
-Jean de Bavière, ne pouvait plus résister[242]. Les Liégeois étaient
-menés par un homme de tête et de main, le sire de Perweiss, père de
-l'autre prétendant à l'évêché de Liège; il appelait les Allemands; il
-faisait venir des archers anglais. Le Brabant était en péril. Que
-serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour Liège, si les gens
-de Gand s'étaient souvenus que les Liégeois leur avaient envoyé des
-vivres avant la bataille de Roosebeke?
-
-[Note 242: _App._ 111.]
-
-Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Liège, de cette extrême
-pointe de la race et de la langue wallonnes au sein des populations
-germaniques, petite France belge qui est restée, sous tant de rapports,
-si semblable à la vieille France, tandis que la nôtre changeait. Mais
-tout cela ne peut se dire en passant.
-
-Les Liégeois étaient quarante mille intrépides fantassins. Mais le duc
-avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui
-regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la
-noblesse. La noblesse était d'accord. Les villes, Liège, Gand et Paris,
-ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le même pape que
-les Liégeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes en France,
-écrasa en Belgique celle de Liège.
-
-Les Liégeois étaient une population d'armuriers et de charbonniers,
-brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Dès que les
-bannières féodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le proverbe se
-vérifia:
-
- Qui passe dans le Hasbain
- À bataille le lendemain.
-
-Ils se postèrent quarante mille dans une enceinte fermée de chariots et
-de canons, et attendirent fièrement. Le duc de Bourgogne, qui savait
-qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et des
-archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Liégeois avaient un peu
-de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en défiaient trop; ils les
-empêchèrent de bouger. Ceux de Bourgogne, ne pouvant les forcer par
-devant, les tournèrent; une terreur panique les prit; plusieurs milliers
-de Liégeois se rendirent prisonniers. Le duc de Bourgogne, presque
-vainqueur, voit apparaître alors les dix mille paresseux de Tongres, qui
-venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils ne lui arrachassent la
-victoire, et ordonna le massacre des prisonniers. Ce fut une immense
-boucherie; toute cette chevalerie, cruelle par peur, s'acharna sur la
-multitude qui avait posé les armes. Le duc de Bourgogne prétend, dans
-une lettre[243], qu'il resta vingt-quatre mille hommes sur le carreau:
-il avait perdu seulement de soixante à quatre-vingts chevaliers ou
-écuyers, sans compter les soldats apparemment. Néanmoins, cette
-disproportion fait sentir assez combien, dans la nouveauté et
-l'imperfection des armes à feu, les moyens offensifs étaient faibles
-contre ces maisons de fer dont les chevaliers s'affublaient.
-
-[Note 243: _App._ 112.]
-
-Je me défie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est
-juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe-le-Hardi. Le
-fils ne voulut pas sans doute avoir tué moins que le père. Quoi qu'il en
-soit, le récit des cruautés épouvantables du parti de Bourgogne, qui,
-dans le Hasbain seul, avait brûlé, disait-on, quatre cents églises
-paroissiales, souvent même avec les paroissiens, la vengeance de
-l'évêque de Liège, Jean-sans-Pitié, ses noyades dans la Meuse, tout
-cela, chose triste à dire, mais qui peint le siècle, frappa les
-imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut prise
-pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs payé de sa
-personne[244]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts: _Ferrum est
-quod amant._ On donna au duc de Bourgogne le surnom de _Jean-sans-Peur_:
-sans peur des hommes et sans peur de Dieu[245].
-
-[Note 244: _App._ 113.]
-
-[Note 245: Il eût pu être nommé, tout aussi bien que son cousin
-l'évêque, _Jean-sans-pitié_. Monstrelet dit lui-même: «Quand il fut
-demandé, après la déconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux
-Liégeois, il fit réponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas ne
-vouloit qu'on les prenst à rançon ni mist à finance.»]
-
-La reine et les princes étaient revenus à Paris dans l'absence du duc de
-Bourgogne[246], et procédaient contre lui. Un éloquent prédicateur,
-Cérisy, prononçait une touchante apologie de Louis d'Orléans, qui a
-effacé à jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des
-orphelins concluait à ce que le duc de Bourgogne fît amende honorable,
-demandât pardon et baisât la terre, et qu'après avoir fait diverses
-fondations expiatoires, il allât pendant vingt ans outre-mer pour
-pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait la
-bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait à Paris. La foule alla
-voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille hommes; il
-s'en trouva pour crier Noël!
-
-[Note 246: _App._ 114.]
-
-La reine et les princes avaient enlevé le roi à Chartres; ils pouvaient
-en son nom agir contre le duc. Cela le décida à un accommodement[247].
-La chose fut négociée par le grand maître Montaigu, serviteur de la
-reine et de la maison d'Orléans, principal conseiller de ce parti, qui
-avait été envoyé au duc de Bourgogne, qui en avait rapporté une grande
-peur, et qui ne sentait pas sa tête bien ferme sur ses épaules. Il
-arrangea avec la crédulité de la peur ce triste traité qui déshonorait
-les deux partis. Le principal article était que le second fils du mort
-épouserait une fille du meurtrier, avec une dot de cent cinquante mille
-francs d'or. Comme dot, c'était beaucoup, mais comme prix du sang,
-combien peu!
-
-[Note 247: À la rentrée du parlement, le vieux chancelier traça un
-tableau touchant de la désolation du royaume. (_Archives_, _Registre du
-Parlement_, _Conseil, XIII_, folio 49.)]
-
-Ce fut une laide scène, laide encore comme profanation d'une des plus
-saintes églises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables
-statues de saints et de docteurs, furent condamnées à être témoins de la
-fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis où se
-faisaient les amendes honorables, mais à l'entrée du choeur, un grand
-échafaud. Le roi, la reine, les princes, y siégeaient. L'avocat du duc
-de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui plût «de ne
-conserver dans le coeur ni colère, ni indignation à cause du fait qu'il
-a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d'Orléans, pour le
-bien du royaume et de vous».
-
-Puis les enfants d'Orléans entrèrent; le roi leur fit part du pardon
-qu'il avait accordé, et les requit de l'avoir pour agréable. L'avocat de
-Bourgogne parla en ces termes: «Monseigneur d'Orléans et messeigneurs
-ses frères, voici monseigneur de Bourgogne qui vous supplie de bannir de
-vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'être bons amis avec
-lui.» Le duc ajouta de sa propre bouche: «Mes chers cousins, je vous en
-prie.»
-
-Les jeunes princes pleuraient. Selon le cérémonial convenu, la reine, le
-dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchèrent d'eux, et
-intercédèrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de son
-trône, leur adressa ces mots: «Mon très cher fils et mon très cher
-neveu, consentez à ce que nous avons fait, et pardonnez.» Le duc
-d'Orléans et son frère répétèrent alors, l'un après l'autre, les paroles
-prescrites.
-
-Montaigu, qui avait dressé d'avance ce traité, par lequel les enfants
-reconnaissaient que leur père était tué pour le bien du royaume, avait
-au fond trahi son ancien maître, le duc d'Orléans, pour le duc de
-Bourgogne. Celui-ci néanmoins lui en voulut mortellement. Il n'avait pas
-probablement deviné d'avance l'humiliante attitude qu'il lui faudrait
-prendre dans cette cérémonie, et ce qu'il lui en coûterait pour dire aux
-enfants: Pardonnez.
-
-Tout le monde savait à quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle paix.
-Le greffier du parlement, en l'inscrivant sur son registre, ajoute ces
-mots à la marge: _Pax, pax, inquit Propheta, et non est pax._
-
-Les réconciliés revinrent à Paris, plus ennemis que jamais, mais
-d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable
-n'avait après tout péché que par peur. Mais il avait encore un autre
-crime; il était trop riche. On se demandait comment ce fils d'un notaire
-de Paris, médiocrement lettré, de pauvre mine, petite taille, barbe
-claire, la langue épaisse[248], comment il s'y était pris pour gouverner
-la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout cela, qu'il
-fût pourtant un habile homme, pour que la reine, le duc d'Orléans, les
-ducs de Berri et de Bourbon eussent tous besoin de lui et l'appelassent
-leur ami.
-
-[Note 248: Le Religieux.]
-
-L'habileté qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de ses
-grandes terres, il avait bâti à Marcoussis un délicieux château. À
-Paris, le peuple montrait avec envie son splendide hôtel. Les plus
-grands seigneurs avaient recherché ses filles. Récemment encore, il
-avait marié son fils avec la fille du connétable d'Albret, cousin du
-roi. Il fit encore son frère évêque de Paris, et à cette occasion il eut
-l'imprudence de traiter les princes, d'étaler une incroyable quantité de
-vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de grands yeux; leur
-cupidité attisa leur haine. Ils trouvèrent fort mauvais que Montaigu eût
-tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi était en gage.
-
-Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Dès le temps du
-gouvernement des Marmousets, il s'était acquis beaucoup de gens; il
-était bien apparenté, bien allié. Frère de l'archevêque de Sens, il
-venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant
-son frère évêque. Aussi les princes menèrent l'affaire à petit bruit.
-Ils s'assemblèrent secrètement à Saint-Victor, délibérèrent sous le
-sceau du serment; ils conspirèrent, trois ou quatre princes du sang et
-les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On
-avertit Montaigu; mais il s'obstina à ne rien craindre. N'avait-il pas
-pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mémoire du
-duc d'Orléans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur.
-Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui
-promit que les grands biens de Montaigu seraient donnés au dauphin[249].
-Après tout, elle était absente, à Melun; ce triste spectacle de la mort
-d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses yeux.
-
-[Note 249: _Bibliothèque royale, mss., Dupuy_, vol. 744. _Fontanieu_,
-107-108, ann. 1409.]
-
-Il y eut à la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit guère à la chute
-des favoris: le peuple se souleva[250]. Montaigu, il est vrai,
-intéressait les trois puissances de la ville: il était frère de
-l'évêque; il réclamait le privilège de cléricature, celui du clergé et
-de l'Université; enfin, il en appelait au parlement. Rien ne lui servit.
-La ville était pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne. Le nouveau
-prévôt de Paris, Pierre Desessarts, monta à cheval, courut les rues
-avec une forte troupe, criant qu'il tenait les traîtres qui étaient
-cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que les bonnes
-gens n'avaient qu'à retourner à leurs affaires et à leurs métiers[251].
-
-[Note 250: Le Religieux.]
-
-[Note 251: Le Religieux.]
-
-Montaigu nia tout d'abord; mais il était entre les griffes d'une
-commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans
-perdre de temps, moins d'un mois après sa belle fête, il fut traîné aux
-halles. On ne lut pas même l'arrêt. Brisé qu'il était par la torture,
-les mains disloquées, le ventre rompu, il baisait la croix de tout son
-coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'était pas coupable, non plus que
-le duc d'Orléans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils n'eussent mal
-usé des deniers du roi et trop dépensé[252]. L'assistance pleurait; ceux
-même que les princes avaient envoyés pour s'assurer du supplice
-revinrent tout en larmes.
-
-[Note 252: _App._ 115.]
-
-Cette mort avait touché tout le monde, mais effrayé encore plus. Quel en
-fut le résultat? Celui qu'on devait attendre de la lâcheté du temps.
-Tous voulurent être du côté d'un homme qui frappait si fort; la mort du
-duc d'Orléans, celle de Montaigu, le massacre de Liège, c'étaient trois
-grands coups. Le roi de Navarre était déjà allié du duc de
-Bourgogne[253], dont il avait besoin contre le comte d'Armagnac. Le duc
-d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reçut, comme dot d'une fille de
-Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en Italie. La reine fut
-aussi gagnée par un mariage; le duc de Bourgogne alla la voir à Melun et
-promit de faire épouser au frère d'Isabeau (Louis de Bavière) la fille
-de son ami, le roi de Navarre. Il était d'ailleurs arrangé que le jeune
-dauphin présiderait désormais le conseil; la grosse Isabeau[254] crut
-sottement qu'elle gouvernerait son fils, et par son fils le royaume.
-Elle revint à Paris, c'est-à-dire qu'elle se remit entre les mains du
-duc de Bourgogne.
-
-[Note 253: Le duc de Bourgogne déploie dans cette année 1409 une
-remarquable activité. Il cherche des alliances au Midi et au Nord. Voy.
-les traités avec le roi de Navarre, le comte de Fois, le duc de Bavière
-et Édouard de Bar. (_Mss., Baluse_, 9484, 2.)]
-
-[Note 254: «Mole carnis gravata nimium.» (Religieux.)]
-
-Ainsi, les choses tournaient à souhait pour lui et pour son parti.
-L'Université, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre à
-profit la déposition des deux papes pour faire donner la papauté à l'un
-de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien à refuser à
-l'Université et au duc de Bourgogne.
-
-Que manquait-il à celui-ci, sinon de se réhabiliter, s'il pouvait, de
-faire oublier? Il y avait deux moyens, réformer l'État et chasser
-l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiéger Calais; cette fois, le duc
-d'Orléans n'était plus là pour faire manquer l'entreprise. Il s'y prit
-comme la première fois; il fit bâtir une ville de bois autour de la
-ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et quantité
-d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille nobles à la
-rose, trouvèrent un charpentier qui y jeta le feu grégeois et brûla en
-un moment tout ce qu'on avait longuement préparé.
-
-La réforme n'alla guère mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne
-l'avait commencée à sa manière, rudement. Il avait rendu à Paris ses
-privilèges, en y mettant un prévôt à lui, le violent Desessarts. Il
-avait convoqué une assemblée générale de la noblesse, sous la présidence
-du dauphin, s'emparant du dauphin même et mettant de côté le vieux duc
-de Berri.
-
-Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et
-des princes tous les trésoriers, et mettant à leur place des bourgeois
-de Paris, des gens riches, timides et dépendants. Tous les receveurs
-devaient rendre compte à un haut conseil qu'il dominait par le comte de
-Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inouïe, il interdit la Chambre des
-comptes, fit arrêter plusieurs de ses membres[255], et néanmoins il se
-servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis habuit_ ou
-_Recuperetur_ dont cette sage et honnête compagnie marquait les
-payements excessifs. On voulait s'autoriser de ces notes pour tirer de
-l'argent de ceux qui avaient reçu, ou même de leurs héritiers.
-
-[Note 255: _App._ 116.]
-
-Cela était inquiétant pour beaucoup de monde, suspect pour tous,
-d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrière le duc de
-Bourgogne un homme emporté, passionné et brouillon, le nouveau prévôt de
-Paris, Desessarts, homme de peu, qui se hâtait de faire sa main,
-d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait mené au
-gibet, et il y courait lui-même.
-
-Tel était Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc
-d'Orléans n'était qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se
-serraient naturellement tous ceux qui haïssaient le duc de Bourgogne et
-le roi de Navarre. D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par
-voisinage, du premier pour avoir dès longtemps été forcé de céder le
-Charolais; puis le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alençon;
-enfin, les ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant comptés pour rien
-par le duc de Bourgogne, passèrent de l'autre côté. Ces princes
-s'allièrent «pour la réforme de l'État et contre les ennemis du
-royaume».
-
-C'était aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne
-levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir à Paris les
-principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe,
-mais un prêt; les Anglais, disait-il, menaçaient de débarquer. Les
-bourgeois, sans délibérer, répondirent nettement que leurs villes
-étaient déjà trop chargées, que le duc de Bourgogne n'avait qu'à faire
-usage de trois cent mille écus d'or qui, disait-on, avaient été
-recouvrés. Mais cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment[256].
-
-[Note 256: _App._ 117.]
-
-Paris ne montrait pas plus de zèle que les autres villes; le duc avait
-voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers,
-soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercièrent, et
-n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc de
-Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la ville
-prétendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc de
-Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.
-
-Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui
-les villes, fut obligé de recourir à ses ressources personnelles. Il
-appela ses vassaux. Une nuée de Brabançons vint s'abattre sur la France
-du Nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal
-général par ses propres souffrances, demanda la paix à grands cris. Son
-organe ordinaire, l'Université, avec cet aplomb propre aux gens qui ne
-connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple
-de tout arranger: c'était d'exclure du gouvernement les deux chefs de
-partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs
-terres et de prendre dans les trois États des gens de bien et
-d'expérience, qui gouverneraient à merveille. Le duc de Bourgogne et le
-roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose, qu'elle était
-impraticable. Ils firent parade de désintéressement; ils étaient prêts,
-disaient-ils, soit à servir l'État gratuitement, en sacrifiant même
-leurs biens, ou encore à se retirer, si c'était l'utilité du royaume.
-
-L'Université n'eut pas à aller loin pour trouver le duc de Berri. Il
-était déjà avec ses troupes à Bicêtre. Il avait répondu à une première
-ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il
-venait pour s'entendre avec le roi. Il reçut parfaitement les députés
-de l'Université, goûta leur conseil, répondant gaiement: «S'il faut pour
-gouverner des gens pris dans les trois États, j'en suis et je retiens
-place dans les rangs de la noblesse.»
-
-L'hiver et la faim forcèrent pourtant les princes à accepter l'expédient
-que se proposait l'Université. Il donnait satisfaction à leur gloriole.
-Le duc de Bourgogne consentait à s'éloigner en même temps qu'eux. Le
-conseil devait être composé de gens qui jureraient de n'appartenir ni à
-l'un ni à l'autre. Le dauphin était remis à deux seigneurs nommés, l'un
-par le duc de Berri, l'autre par le duc de Bourgogne. (Paix de Bicêtre,
-1er nov. 1410.)
-
-Au fond, celui-ci restait maître. Il avait l'air de quitter Paris, mais
-il le gardait. Son prévôt, Desessarts, qui devait sortir de charge, y
-fut maintenu. Le dauphin n'eut guère autour de lui que de zélés
-Bourguignons. Son chancelier était Jean de Nyelle, sujet et serviteur du
-duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly, autre vassal du
-même prince, le sire de Savoisy, qui avait embrassé récemment son parti,
-Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de Clisson, le sire de
-Courcelles, parent sans doute du célèbre docteur qui fut l'un des juges
-de la Pucelle, etc.
-
-Le duc de Bourgogne s'était retiré, conformément au traité. Il n'armait
-pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient être du côté des
-amis du duc d'Orléans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire croire à
-son impartialité, s'adjoignit le parlement, quelques évêques, quelques
-docteurs de l'Université, plusieurs notables bourgeois, et, au nom de
-cette assemblée, il défendit aux ducs d'Orléans et de Bourgogne d'entrer
-dans Paris.
-
-La défense était dérisoire; ce dernier était en réalité si bien présent
-dans Paris qu'à ce moment même il décidait la ville alarmée à prendre
-pour capitaine un homme à lui, le comte de Saint-Pol.
-
-Il s'agissait de mettre Paris en défense. On proposa une taxe générale
-dont personne ne serait exempt, ni le clergé ni l'Université. Mais leur
-zèle n'alla pas jusque-là pour le parti de Bourgogne; à ce mot d'argent,
-ils se soulevèrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au nom des deux
-corps, déclara qu'ils ne pouvaient donner ni prêter; qu'ils avaient bien
-de la peine à vivre; qu'on savait bien que si les finances du roi
-n'étaient dilapidées, il entrerait tous les mois deux cent mille écus
-d'or dans ses coffres; que les biens de l'Église, amortis depuis
-longtemps, n'avaient rien à voir avec les taxes. Enfin il s'emporta
-jusqu'à dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets par d'injustes
-exactions, c'était, d'après les anciennes histoires, un cas légitime de
-le déposer[257].
-
-[Note 257: _App._ 118.]
-
-Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le clergé
-et l'Université ne seraient point pour le parti bourguignon un
-instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses alliés plus
-bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de voir le
-comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des empereurs et
-du chevaleresque Jean de Bohême, partager sa charge de capitaine de
-Paris avec les Legoix[258] et autres bouchers; de le voir armer ces
-gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice royale_, les
-charger de faire les affaires de la ville, et de poursuivre les
-Orléanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il croyait tenir les
-bouchers; n'étaient-ce pas eux qui allaient bientôt le tenir lui-même?
-Le comte de Saint-Pol et son maître le duc de Bourgogne mettaient là en
-mouvement une formidable machine; mais, le doigt pris dans les roues,
-ils pouvaient fort bien, doigt, tête et corps, y passer tout entiers.
-
-[Note 258: Peu après, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux
-obsèques du boucher Legoix: «Et lui fit-on moult honorables obsèques,
-autant que si c'eust été un grand comte.» (Juvénal.)]
-
-Je ne sais au reste s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit de
-faction à part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler
-autour, avait grand besoin de se garder lui-même. Or, depuis la punition
-des Maillotins et le désarmement, les seuls des habitants qui eussent le
-fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer, c'étaient les
-bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refusé de reprendre leurs
-centeniers, de crainte de porter les armes. Les gentilshommes du comte
-de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient même été bientôt
-suspects, si on ne les eût vus toujours à côté d'une milice, brutale, il
-est vrai, violente, mais après tout parisienne et intéressée à défendre
-Paris du pillage. Quelque peur qu'on eût des bouchers, on avait bien
-autrement peur des innombrables pillards qui venaient jusqu'aux portes
-observer, tâter la ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n'eut
-pris garde à elle, l'enlever par un coup de main[259].
-
-[Note 259: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais avec
-une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du greffier. _App._
-119.]
-
-C'était une terrible chose, pour la gent innocente et pacifique des
-bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des
-populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On eût dit que
-les provinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées au centre,
-venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa défaite de
-Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oublié les guerres des Albigeois,
-encore moins les exactions récentes des ducs d'Anjou et de Berri. Ce que
-le Centre avait gagné par l'attraction monarchique, il le rendit avec
-usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyèrent ici tout ce qu'ils avaient
-de bandits.
-
-D'abord, pour défendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc
-d'Orléans, arrivèrent les Brabançons mercenaires du duc de Bourgogne.
-Pour mieux le défendre, ils ravagèrent tous les environs, pillèrent
-Saint-Denis. Autres défenseurs, les gens des communes de Flandre;
-ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient
-méthodiquement, avec ordre, à fond, de manière à faire place nette; puis
-ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en parler;
-ce n'était pas pour cela qu'ils étaient venus. Leur comte avait beau les
-prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en tenaient compte.
-Quand ils avaient rempli leurs charrettes[260], les seigneurs de Gand et
-de Bruges reprenaient, quoi qu'on pût leur dire, le chemin de leur pays.
-
-[Note 260: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon
-Monstrelet.--«Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent servir
-encore huit jours... Commencèrent à crier à haulte voix: _Wap! wap!_
-(qui est à dire en françois: À l'arme! à l'arme!)... boutèrent le feu
-par tous leurs logis, en criant derechef tous ensemble: _Gau! gau!_ se
-départirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc de
-Bourgogne... le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à
-mains jointes très humblement... eux disant et appelant frères, compains
-et amis...» (Monstrelet.)]
-
-Mais la grande foule des pillards venait des provinces nécessiteuses de
-l'Ouest et du Midi. La campagne, à la voir au loin, était toute noire de
-ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'eût pu le dire; qui à
-pied, qui à cheval, à âne; bêtes et gens maigres et avides à faire
-frémir, comme les sept vaches dévorantes du songe de Pharaon.
-
-Démêlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles
-étaient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles étaient plus
-pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible,
-c'est-à-dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui
-rapportassent[261]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison
-paternelle, le foyer restait au plus jeune[262]; les aînés étaient mis
-dehors; ils se jetaient dans une barque, ou sur un mauvais petit cheval,
-et tant les portait la barque ou l'indestructible bête, qu'ils
-revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis.
-
-[Note 261: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes différentes...
-(Guillaume de Poitiers.)]
-
-[Note 262: _App._ 120.]
-
-En Gascogne, un droit différent produisait les mêmes effets. L'aîné
-restait fièrement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-même, et
-se servant par simplicité. Les cadets s'en allaient gaiement devant eux,
-tant que la terre s'étendait, bons piétons, comme on sait, allant à pied
-par goût, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une épée de
-famille, d'un nom sonore et d'une cape percée; du reste, nobles comme le
-roi, c'est-à-dire comme lui sans fief[263] et n'en levant pas moins
-quint et requint sur la terre, péage sur le passant.
-
-[Note 263: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a rien et
-il a tout.]
-
-Ce vieux portrait du Gascon, pour être vieux, n'est pas moins
-ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque
-chose. Tels les peint la chronique dès le temps du bon roi Robert[264];
-tels au temps des Plantagenets[265]; tels sous Bernard d'Armagnac, et
-enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[266] n'exprime pas
-seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le Béarnais; plus
-sérieux en apparence, moins amusant, moins _gasconnant_, ce baron
-subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces gens ont exploité de
-préférence un fonds excellent, la simplicité et la pesanteur des hommes
-du Nord. Aussi émigraient-ils volontiers. Ce n'était pas pour bâtir,
-comme les Limousins, ni pour porter et vendre, comme les gens
-d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mêmes. Comme soldats, comme
-_domestiques_ des princes, ils servaient pour devenir maîtres. Ne leur
-parlez pas d'être ouvriers ou marchands; ministres ou rois, à la bonne
-heure! Il leur faut, non pas ce que demandait Sancho, _une toute petite
-île_, mais bien un royaume, un royaume de Naples, de Portugal, s'il se
-pouvait; de Suède au moins[267], ils s'en contenteront, hommes honnêtes
-et modérés. Tout le monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de
-Barbaste_[268], gagner Paris pour une messe.
-
-[Note 264: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine Constance.]
-
-[Note 265: Voy. tomes II et III. Sous la plupart de ces princes, aux
-douzième et treizième siècles, les Poitevins et les Gascons gouvernèrent
-l'Angleterre.]
-
-[Note 266: _Aventures du baron de Feneste_, par d'Aubigné (1620).]
-
-[Note 267: L'affaire de Portugal, pour être moins éclaircie, n'en est
-pas moins probable.]
-
-[Note 268: C'est le sobriquet d'amitié que les Gascons donnaient à leur
-Henri.]
-
-Quoiqu'au fond le caractère ait peu changé, nous ne devons pas nous
-figurer les Méridionaux d'alors, comme nous les voyons et les comprenons
-aujourd'hui. Tout autres ils apparurent à nos gens du quinzième siècle,
-lorsque les oppositions provinciales étaient si rudement contrastées, et
-encore exagérées par l'ignorance mutuelle. Ce Midi fit horreur au Nord.
-La brutalité provençale, capricieuse et violente; l'âpreté gasconne,
-sans pitié, sans coeur, faisant le mal pour en rire; les durs et
-intraitables montagnards du Rouergue et des Cévennes, les sauvages
-Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la saleté primitive,
-baragouinant, maugréant dans vingt langues, que ceux du Nord croyaient
-espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion au comble, il y avait
-parmi le tout des bandes de soldats allemands, d'autres de lombards.
-Cette diversité de langues était une terrible barrière entre les hommes,
-une des causes pour lesquelles ils se haïssaient sans savoir pourquoi.
-Elle rendait la guerre plus cruelle qu'on ne peut se le figurer. Nul
-moyen de s'entendre, de se rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se
-trouve sans ressource, le prisonnier sans moyen d'adoucir son maître.
-L'homme à terre voudrait en vain s'adresser à celui qui va l'égorger;
-l'un dit _grâce_, l'autre répond _mort_.
-
-Indépendamment de ces antipathies de langage et de race, dans une même
-race, dans une même langue, les provinces se haïssaient. Les Flamands,
-même de langue wallonne, détestaient les chaudes têtes picardes[269].
-Les Picards méprisaient les habitudes régulières des Normands, qui leur
-paraissaient serviles[270]. Voilà pour la langue d'oil. Dans la langue
-d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, haïs au Nord comme
-méridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du
-Midi, surtout contre les Gascons[271].
-
-[Note 269: Monstrelet.]
-
-[Note 270: Je lis dans une lettre de grâce que des Picards entendant
-parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors exigeait
-des Normands, disaient: «Se c'estoit en Picardie, l'en abateroit les
-maisons de ceulz qui se accorderoient de les paier.» (_Archives_,
-_Trésor des chartes_, _Registre_ 148, 214; ann. 1395.)]
-
-[Note 271: D'Aubigné, l'auteur du _Baron de Feneste_, était né en
-Saintonge, établi en Poitou.]
-
-Au bout de cette échelle de haines, par delà Bordeaux et Toulouse, se
-trouve, au pied des Pyrénées, hors des routes et des rivières
-navigables, un petit pays dont le nom a résumé toutes les haines du Midi
-et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac.
-
-Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grêles de la montagne,
-souvent fertile, souvent frappé. Ces gens d'Armagnac et de Fézenzac,
-moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus inquiets.
-De bonne heure leurs comtes déclarent qu'ils ne veulent dépendre que de
-Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent l'archevêque
-d'Auch pendant près de deux siècles. Persécuteurs assidus des églises,
-excommuniés de génération en génération, ils vécurent, la plupart, en
-vrais fils du Diable.
-
-Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le
-jugement de Dieu, ils s'amendèrent, lui firent hommage, puis au comte de
-Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une sévère leçon. L'un d'eux fut
-mis, pour réfléchir, deux ans dans le château de Péronne. Ils finirent
-par comprendre qu'ils gagneraient plus à servir le roi de France; la
-succession de Rhodez, si éloigné de l'Armagnac, les engagea d'ailleurs
-dans les intérêts du royaume.
-
-Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du midi
-pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils menèrent
-partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formèrent une leste et
-infatigable infanterie, la première qu'ait eue la France. Ils poussaient
-la guerre avec une violence inconnue jusque-là, forçant tout le monde à
-prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, à qui refusait de
-les suivre[272].
-
-[Note 272: _App._ 121.]
-
-Nos rois les comblèrent. Ils les étouffèrent dans l'or. Ils les firent
-généraux, connétables. C'était méconnaître leur talent; ces chasseurs
-des Pyrénées et des Landes, ces lestes piétons du Midi, valaient mieux
-pour la petite guerre que pour commander de grandes armées. Les comtes
-d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le
-connétable d'Albret conduisait malheureusement l'armée d'Azincourt.
-
-C'était trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois
-crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant à des princesses du
-sang. Voilà ces rudes capitaines gascons qui se décrassent, prennent
-figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une
-petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose
-étrange et qui les peint bien: à peine eurent-ils cet excès d'honneur de
-s'allier à la maison royale qu'ils prétendirent valoir mieux qu'elle, et
-se fabriquèrent tout doucement une généalogie qui les rattachait aux
-anciens ducs d'Aquitaine, légitimes souverains du Midi; d'autre part aux
-Mérovingiens, premiers conquérants de la France. Les Capétiens étaient
-des usurpateurs qui détenaient le patrimoine de la maison d'Armagnac.
-
-Tout Français et princes qu'ils étaient devenus, le naturel diabolique
-reparaissait à tout moment. L'un d'eux épouse sa belle-soeur (pour
-garder la dot); un autre sa propre soeur, avec une fausse dispense.
-Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal,
-avait commencé par dépouiller son parent, le vicomte de Fézenzaguet, le
-jetant avec ses fils, les yeux crevés, dans une citerne. Ce même
-Bernard, se déclarant ensuite serviteur du duc d'Orléans, fit bonne
-guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il ne
-travaillait que pour lui-même: quand le duc d'Orléans vint en Guyenne,
-il ne le seconda pas. Mais, dès que le prince fut mort, le comte
-d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit hardiment
-ce grand rôle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit épouser sa fille
-au jeune duc d'Orléans, lui donnant en dot ses bandes pillardes et la
-malédiction de la France.
-
-Ce qui rendit ces Armagnacs exécrables, ce fut, outre leur férocité, la
-légèreté impie avec laquelle ils traitaient les prêtres, les églises, la
-religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois, ou l'avant-goût des
-guerres protestantes. On l'eût cru, et l'on se fût trompé. C'était
-légèreté gasconne[273], ou brutalité soldatesque. Probablement aussi,
-dans leur étrange christianisme, ils pensaient que c'était bien fait de
-piller les saints de la langue d'oil, qu'à coup sûr ceux de la langue
-d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gré. Ils emportaient les
-reliquaires sans se soucier des reliques; ils faisaient du calice un
-gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaçaient volontiers leurs
-pourpoints percés par des ornements d'église; d'une chape ils se
-taillaient une cotte d'armes, d'un corporal un bonnet.
-
-[Note 273: _App._ 122.]
-
-Arrivés devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils
-logèrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation
-était grande. Les religieux, de peur d'accident, avaient fait enfouir le
-trésor du bienheureux; mais ils n'avaient pas songé à prendre la même
-précaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur avait
-confiée. Un matin, après la messe, le comte d'Armagnac réunit au
-réfectoire l'abbé et les religieux; il leur expose que les princes n'ont
-pris les armes que pour délivrer le roi et rétablir la justice dans le
-royaume, que tout le monde doit aider à une si louable entreprise. «Nous
-attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas; la reine ne sera
-pas fâchée, j'en suis sûr, de nous prêter sa vaisselle pour payer nos
-troupes; messieurs les princes vous en donneront bonne décharge, scellée
-de leur sceau.» Cela dit, sans s'arrêter aux représentations des
-religieux, il se fait ouvrir la porte du trésor, entre, le marteau à la
-main, et force les coffres. Encore ne craignit-il pas de dire que si
-cela ne suffisait pas, il faudrait bien aussi que le trésor du saint
-contribuât. Les moines se le tinrent pour dit, et firent sortir de
-l'abbaye ceux des leurs qui connaissaient la cachette[274].
-
-[Note 274: _App._ 123.]
-
-Des gens qui prenaient de telles libertés avec les saints ne pouvaient
-pas être fort dévots à l'autre religion de la France, la royauté. Ce roi
-fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes
-violences, ne voyaient qu'avec amour, ceux du Midi n'y trouvaient rien
-que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser,
-ils lui coupaient les oreilles ou le nez: «Va, disaient-ils; va
-maintenant te montrer à ton idiot de roi[275].»
-
-[Note 275: «Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.»
-(Religieux.)]
-
-Ces dérisions, ces impiétés, ces cruautés atroces, rendirent service au
-duc de Bourgogne. Les villes affamées par les pillards tournèrent contre
-le duc d'Orléans. Les paysans, désespérés, prirent la croix de
-Bourgogne, et tombèrent souvent sur les soldats isolés. Avec tout cela,
-il n'y avait guère en France d'autre force militaire que les Armagnacs.
-Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lâcher Paris, qu'ils
-serraient de tous côtés, eut recours à la dernière, à la plus dangereuse
-ressource: il appela les Anglais[276].
-
-[Note 276: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des informations
-à ce sujet, le duc d'Orléans pria le roi d'Angleterre, au nom de la
-parenté qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes à son adversaire.
-Henri IV répondit qu'il avait craint de soulever les Anglais (alliés des
-Flamands), et qu'il avait accepté les offres du duc de Bourgogne.]
-
-Les choses en étaient venues à ce point, que les Anglais étaient moins
-odieux aux Français du Nord que les Français du Midi. Le duc de
-Bourgogne conclut d'abord une trêve marchande avec les Anglais, dans
-l'intérêt de la Flandre; puis il leur demanda des troupes, offrant de
-donner une de ses filles en mariage au fils aîné d'Henri IV[277] (1er
-septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la France
-leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orléans publia qu'il
-faisait hommage de la Flandre à l'Anglais, et s'engageait à lui faire
-rendre la Guyenne et la Normandie.
-
-[Note 277: Rymer.]
-
-L'arrivée des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris à la
-Loire, jusqu'à Bourges, jusqu'à Poitiers. Ils perdirent même Poitiers;
-mais les princes tinrent dans Bourges, où le duc de Bourgogne vint les
-assiéger avec les Anglais, avec le roi, qu'il traînait partout.
-Néanmoins, le siège fut long. Le manque de vivres, les exhalaisons des
-marais, des champs pleins de cadavres, la peste enfin, qui, du camp, se
-répandit dans le royaume, décidèrent les deux partis à une vaine et
-fausse paix, qui fut à peine une trêve (traité de Bourges, 15 juillet
-1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne pouvait tenir,
-d'obliger les siens de rendre aux princes leurs biens confisqués. Tout
-ce que le duc de Bourgogne y gagna, ce fut de faire quelque réparation à
-la mémoire de Montaigu: le prévôt de Paris alla détacher son corps du
-gibet de Montfaucon et le fit enterrer honorablement.
-
-Cependant les Orléanais, voyant que leur adversaire ne les avait chassés
-que par le secours de l'Anglais, essayaient de le détacher à tout prix
-du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, était déjà las de ses alliés, et
-il avait envoyé des troupes pour les combattre en Guyenne. Le comte
-d'Armagnac prit à l'instant la croix rouge, et se fit Anglais,
-confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il avait fait
-publier à grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un moine les
-papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux ennemis.
-Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de brûler Paris, de
-partager la France. Cette bizarre invention du parti de Bourgogne
-produisit le plus grand effet à Paris[278]. Les gens de l'Université,
-les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les enfants, prononçaient
-mille imprécations contre ceux qui livraient ainsi le roi et le royaume.
-Le pauvre roi pleurait, et demandait ce qu'il fallait faire.
-
-[Note 278: _App._ 124.]
-
-Le traité réel était assez odieux sans y ajouter ces fables: les princes
-faisaient hommage à l'Anglais, s'engageaient à lui faire recouvrer ses
-droits, et lui remettaient vingt places dans le Midi. Pour tant
-d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orléans le Poitou,
-l'Angoumois et le Périgord que leur vie durant. Le seul comte d'Armagnac
-conservait tous ses fiefs à perpétuité. Le traité visiblement était son
-ouvrage[279] (18 mai 1412).
-
-[Note 279: Rymer.]
-
-Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour à tour à ce jeu funeste
-d'appeler l'ennemi du royaume. La chose était pourtant sérieuse. Ils
-s'en seraient aperçus bientôt, si la mort d'Henri IV n'eût donné un
-répit à la France. Trahie par les deux partis, n'ayant rien à attendre
-que d'elle, elle va essayer dans cet intervalle de faire ses affaires
-elle-même. En est-elle déjà capable? on peut en douter.
-
- * * * * *
-
-Dans cette période de cinq années, entre un crime et un crime, le
-meurtre du duc d'Orléans et le traité avec l'Anglais, les partis ont
-prouvé leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traités
-n'ont servi qu'à envenimer les haines.
-
-Est-ce à dire pourtant que ces tristes années aient été perdues, que le
-temps ait coulé en vain?... Non, il n'y a point d'années perdues; le
-temps a porté son fruit. D'abord, les deux moitiés de la France se sont
-rapprochées, il est vrai, pour se haïr; le Midi est venu visiter le
-Nord, comme au temps des Albigeois le Nord visita le Midi. Ces
-rapprochements, même hostiles, étaient pourtant nécessaires; il fallait
-que la France, pour devenir une plus tard, se connût d'abord, qu'elle se
-vît, comme elle était, diverse encore et hétérogène.
-
-Ainsi se prépare de loin l'unité de la nation. Déjà le sentiment
-national est éveillé par les fréquents appels à l'opinion publique, que
-font les partis dans cette courte période. Ces manifestes continuels
-pour ou contre le duc de Bourgogne[280], ces prédications politiques
-dans l'intérêt des factions, ces représentations théâtrales où la foule
-est admise comme témoin des grands actes politiques, l'échafaud de
-Chartres, le sermon de la Neutralité, tout cela, c'est déjà
-implicitement un appel au peuple.
-
-[Note 280: _App._ 125.]
-
-Dans les pédantesques harangues du temps, parmi les violences, les
-mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui fait
-la force du parti de Bourgogne, si souillé et si coupable, à savoir:
-l'aveu solennel de la responsabilité des puissants, des princes et des
-rois. L'Université professe cette doctrine alors inouïe, qu'un roi qui
-accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit être déposé. Cette
-parole est réprouvée; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des pensées
-inconnues fermentent. C'est vers cette époque, ce semble, qu'au front
-même de la cathédrale de Chartres, témoin de l'humiliation des princes,
-on sculpte une figure nouvelle, celle de la Liberté[281]; liberté
-morale, sans doute, mais l'idée de la liberté politique s'y mêle et s'y
-ajoute peu à peu.
-
-[Note 281: _App._ 126.]
-
-Le duc de Bourgogne était bien indigne d'être le représentant du
-principe moderne. Ce principe ne se démêle en lui qu'à travers la double
-laideur du crime et des contradictions. Le meurtrier vient parler
-d'ordre, de réforme et de bien public; il vient attester les lois, lui
-qui a tué la loi; nous allons pourtant voir paraître, sous les auspices
-de cet odieux parti, la grande ordonnance du quinzième siècle.
-
-Autre bizarrerie. Ce prince féodal, qui vient, à la tête d'une noblesse
-acharnée, d'exterminer la commune de Liège, puise dans cette victoire
-même la force qui relève la commune de Paris; là-bas prince des barons,
-ici prince des bouchers.
-
-Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du siècle, celle
-surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
-quoi qu'il eût fait, il n'avait rien fait lui-même, qu'il ne pouvait pas
-grand'chose. Lorsque l'Université proposa de tirer des trois États des
-gens sages et non suspects pour aider au gouvernement, il prononça cette
-grave parole, «qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si
-grand royaume que le royaume de France[282]».
-
-[Note 282: «Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat regnum
-Franciæ.» (Religieux.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Essais de réforme dans l'État et dans l'Église.--Cabochiens de Paris;
-grande ordonnance.--Conciles de Pise et de Constance (1409-1415).
-
-
-Le gouvernement d'un seul étant avoué impossible, il fallut bien essayer
-du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa détresse,
-convoqua, au nom du roi, une grande assemblée des députés des villes,
-des prélats, chapitres, etc. (30 janvier 1413). Cette assemblée de
-notables est qualifiée par quelques-uns du nom d'_États généraux_. Ils
-furent si peu généraux qu'il n'y vint presque personne, sauf les envoyés
-de quelques villes du centre. Dans ce moment de crise, entre la guerre
-civile et la guerre étrangère, que l'on voyait imminente, la France se
-chercha, et elle ne put se trouver.
-
-C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de
-bandits; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint
-peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de
-traditions, de précédents, pour une telle assemblée; un demi-siècle
-s'était écoulé depuis les derniers États. Les gens de Reims, de Rouen,
-de Sens et de Bourges parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur un texte
-de l'Écriture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais avec
-non moins de force l'impossibilité de payer pour finir la guerre; ils
-concluaient qu'il fallait avant tout recouvrer les deniers mal perçus ou
-détournés. Maître Benoît Gentien, célèbre docteur et moine de
-Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Université. Il demanda des
-réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition et la convoitise,
-toutefois en termes généraux et sans nommer personne. Il déplut à tout
-le monde.
-
-Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une
-médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien.
-L'assemblée fut congédiée; Paris prit la parole, au défaut de la France,
-Paris, et la voix de Paris, son Université.
-
-L'Université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour
-s'acquitter d'une telle tâche. Elle avait grand besoin d'être dirigée.
-Or il n'y avait qu'une classe qui pût le faire, qui eût connaissance des
-lois, des faits et quelque esprit pratique: c'étaient les membres des
-hautes cours, du Parlement[283], de la Chambre des comptes et de la Cour
-des aides. Je ne vois pas que l'Université se soit adressée aux deux
-derniers corps; leur extrême timidité lui était sans doute trop bien
-connue; mais elle demanda l'appui du Parlement, l'engageant à se joindre
-à elle pour demander les réformes nécessaires.
-
-[Note 283: C'était l'opinion de Clémengis. Il implore dans ses lettres
-l'intervention du Parlement comme l'unique remède aux maux présents et
-futurs du royaume. _App._ 127.]
-
-Le Parlement n'aimait pas l'Université, qui dès longtemps l'avait fait
-déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire
-récente de la juridiction ecclésiastique (1408) n'était pas propre à les
-réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait
-l'alliée de la populace, était antipathique à la gravité des
-parlementaires, autant qu'à leurs habitudes de respect pour l'autorité
-royale. Ils répondirent à l'Université de la manière suivante: «Il ne
-convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi de
-se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le Parlement
-est toujours prêt, toutes et quantes fois il plaira au roi de choisir
-quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du royaume.
-L'Université et le corps de la ville sauront bien ne faire nulle chose
-qui ne soit à faire.»
-
-Ce refus du Parlement de prendre part à la révolution devait la rendre
-violente et impuissante. Paris et l'Université pouvaient dès lors faire
-ce qu'ils voulaient, obtenir des réformes, de belles ordonnances; il n'y
-avait personne pour les exécuter. Il faut aux lois des hommes pour
-qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les habitudes, les
-moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.
-
-Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme cour
-de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long
-travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprétation de
-ruse et d'équivoque[284]. Qu'il me suffise ici de regarder le Parlement
-du point de vue extérieur et d'expliquer pourquoi un corps qui pouvait
-agir si utilement refusa son concours.
-
-[Note 284: _App._ 128.]
-
-Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de
-l'Université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait invinciblement
-par la force des choses. Il craignit avec raison de compromettre, par
-une intervention directe dans les affaires, l'influence indirecte, mais
-toute-puissante, qu'il acquérait chaque jour. Il n'avait garde
-d'ébranler l'autorité royale, lorsque cette autorité devenait peu à peu
-la sienne.
-
-La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagné dans le cours
-du quatorzième siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle
-finissaient par regarder comme un privilège d'être jugés par le
-Parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette
-faveur.
-
-Suprême cour du roi, le Parlement voyait, non seulement les baillis du
-roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs
-féodaux, attendre à la grand'salle et solliciter humblement. Récemment
-il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte
-de Périgord[285]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc de
-Bretagne, contre le duc d'Anjou, frère du roi (1328, 1371). Bien plus,
-le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité même, lui
-défendant d'obéir aux lettres royaux, déclarant en quelque sorte que la
-sagesse du Parlement était moins faillible, plus sûre, plus constante,
-plus royale que celle du roi[286].
-
-[Note 285: _App._ 129.]
-
-[Note 286: Voy. _Ordonnances_, passim, particulièrement aux années 1344,
-1359, 1389, 1400.]
-
-«Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de
-justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du
-Parlement.»
-
-Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance
-universelle où l'on était de tout le reste, cette cour de justice fut
-obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,
-d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa
-subsistance; le pain, l'arrivage de la marée, une foule d'autres
-détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,
-celle du pavé de la ville, ressortirent à lui. Le roi lui donna à régler
-sa maison[287].
-
-[Note 287: _Ord._, ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]
-
-Les seules puissances qui résistassent à cette attraction, c'étaient,
-outre l'Université[288], les grandes cours fiscales, la Chambre des
-comptes, la Cour des aides[289]. Encore voyons-nous, dans une grande
-occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de
-consulter le Parlement[290]. On croit devoir expliquer que si les
-maîtres des comptes sont juges sans appel, c'est «qu'il y aurait
-inconvénient à transporter les registres, pour les mettre sous les yeux
-du Parlement[291]».
-
-[Note 288: _Ord._, ann. 1366.]
-
-[Note 289: _Ord._, ann. 1375.]
-
-[Note 290: _Ord._, ann. 1374.]
-
-[Note 291: _Ord._, ann. 1408.]
-
-Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le
-Parlement se recruterait lui-même par voie d'élection[292]. Dès lors il
-forma un corps et devint de plus en plus homogène. Les charges ne
-sortirent plus des mêmes familles. Transmises par mariage, par vente
-même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il y
-eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette image
-de sainteté laïque que la France avait vue une fois en un homme, en un
-roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans caprice, sans
-passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabilité de l'ordre
-judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l'ordre politique va
-subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne, la France aura
-un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les moments extrêmes
-où la royauté, la noblesse, tous ces vieux appuis lui manqueront, où
-elle sera au point de s'oublier elle-même, elle se reconnaîtra au
-sanctuaire de la justice civile.
-
-[Note 292: On ajoute qu'on élira aussi _des nobles_, ce qui prouve
-qu'ordinairement la chose n'arrivait guère. (_Ord._, ann. 1407-8.)]
-
-Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser à sortir de cette
-immobilité si utile à la France. Il regardera passer la révolution, il
-lui survivra, pour en reprendre et en appliquer à petit bruit les
-résultats les plus utiles.
-
-Le Parlement se récusant, l'Université n'en alla pas moins son chemin.
-Cette bizarre puissance, théologique, démocratique et révolutionnaire,
-n'était guère propre à réformer le royaume. D'abord, elle avait en elle
-trop peu d'unité, d'harmonie, pour en donner à l'État. Elle ne savait
-pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque, quoiqu'elle
-réclamât les privilèges des clercs. La faculté de théologie, dans la
-morgue de son orthodoxie, dans l'orgueil de sa victoire sur les chefs de
-l'Église, était Église pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond
-elle était menée, violentée par la nombreuse et tumultueuse faculté des
-Arts (c'est-à-dire de logique)[293]. Celle-ci, peu d'accord avec
-l'autre, ne l'était pas davantage avec elle-même; elle se divisait en
-quatre nations, et, dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien
-des nations diverses, Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc.
-
-[Note 293: Les règlements de ces deux facultés se modifièrent en sens
-inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea six
-ans d'études au lieu de cinq avant le baccalauréat. La faculté des arts
-réduisit ses cours de six ans à cinq, puis à trois et demi, et enfin, en
-1600, à deux. La scolastique perdait peu à peu son importance.
-(Bulæus.)]
-
-Une révolution avait eu lieu dans l'Université au quatorzième siècle.
-Pour régulariser les études et les moeurs, on avait peu à peu, par des
-fondations de bourses et autres moyens, cloîtré les écoliers dans ce
-qu'on appelait des collèges. La plupart des collèges semblaient être au
-fond la propriété des boursiers, qui nommaient au scrutin les
-principaux, les maîtres. Rien n'était plus démocratique[294].
-
-[Note 294: _App._ 130.]
-
-Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient, comme
-on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet, surtout à l'époque
-du schisme, où les princes disposaient de tout dans l'Église, et
-fermaient aux universitaires l'accès des bénéfices. Dans ces tristes
-demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du temps,
-languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de bizarres
-existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans connaissance du
-monde, avaient passé toute une vie dans les greniers du pays latin,
-étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant d'arguments ou de
-jeûnes, ne descendant des sublimes misères de la Montagne, de la
-gouttière de Standonc[295], de la lucarne d'où fut jeté Ramus, que pour
-disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarre ou de la place
-Maubert.
-
-[Note 295: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint à Paris comme
-domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Geneviève:
-le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de
-l'église et y étudiait au clair de lune. Il entra au collège de
-Montaigu, releva ce collège alors ruiné, et en fut comme le second
-fondateur. Il n'est pas moins célèbre pour la violence avec laquelle il
-prêcha contre le divorce de Louis XII.]
-
-Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Université, avaient, outre
-l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent
-haineux et envieux par-dessus toute créature; misérables et faisant de
-leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de l'infliger
-aux autres. On a dit (et je crois qu'il en était ainsi pour beaucoup
-d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que comme religion
-de la mort et de la douleur. Mortifiés et mortifiants, ils se tuaient
-d'abstinences et de violences, et ils étaient prêts à traiter le
-prochain comme eux-mêmes. C'est parmi eux que le duc de Bourgogne trouva
-sans peine des gens pour louer le meurtre.
-
-Le mépris que les autres ordres avaient pour les Mendiants était propre
-à irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants, il y
-avait un ordre moins important, moins nombreux que les Dominicains et
-les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique, et dont les
-autres Mendiants se moquaient eux-mêmes. Cet ordre, celui des Carmes, ne
-se contentait pas d'une origine chrétienne; ils voulaient, comme les
-Templiers, remonter plus haut que le christianisme[296]. Ermites du mont
-Carmel, descendants d'Élie, ils se piquaient d'imiter l'austérité des
-prophètes hébraïques, de ces terribles mangeurs de sauterelles qui, dans
-le désert, luttaient contre l'esprit de Dieu[297].
-
-[Note 296: _App._ 131.]
-
-[Note 297: La règle des Carmes était très propre à développer
-l'exaltation: de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les nuits
-passés dans une cellule.]
-
-Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de
-l'Université au roi. Cet Élie de la place Maubert parla presque aussi
-durement que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher à cette
-remontrance d'être générale et vague. Rien n'était plus net[298]. Le
-carme n'accusait pas seulement les abus, il dénonçait les hommes; il les
-nommait hardiment par leurs noms, en tête le prévôt Desessarts,
-jusque-là l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrêté Montaigu.
-Mais alors on n'était plus sûr de lui et il venait de se brouiller avec
-l'Université[299].
-
-[Note 298: _App._ 132.]
-
-[Note 299: Desessarts et son frère recevaient ou prenaient beaucoup
-d'argent. Mais l'Université avait contre le prévôt un sujet particulier
-de haine. Il avait pris parti contre les écoliers dans leur querelle
-avec un sergent du prévôt qui était en même temps aubergiste et qui, en
-dérision des écoliers, avait traîné un âne mort à la porte du collège
-d'Harcourt.]
-
-Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes,
-et voyant le dauphin son gendre s'éloigner de lui, il résolut de
-s'appuyer sur l'Université et sur Paris. Il força le conseil à destituer
-les financiers, comme l'Université le demandait. Desessarts se sauva,
-déclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais qu'il en avait
-les reçus du duc de Bourgogne.
-
-Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur. Un
-mois après, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forcé le pont de
-Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les
-conseillers du dauphin s'étaient imaginé que, la Bastille prise, Paris
-tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout
-autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la haute
-Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du monde qui
-intéressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit croire que
-Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple vint heurter
-à l'hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune, pour aller
-attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint à les renvoyer[300].
-Le second, ils prirent l'étendard et assiégèrent la forteresse. Ils
-auraient eu peine à la forcer. Mais le duc de Bourgogne aida: il décida
-Desessarts effrayé à sortir, lui répondant de la vie[301]. Il lui fit
-une croix sur le dos de sa main, et jura dessus. Le duc croyait mener le
-peuple; il vit bientôt qu'il le suivait.
-
-[Note 300: Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de l'hôtel
-de ville.]
-
-[Note 301: Le duc lui dit: «Mon ami, ne te soucie, car je te jure que tu
-n'auras autre garde que de mon propre corps.» Et lui fit la croix sur le
-dos de la main et l'emmena. (Juvénal.)]
-
-Ceux qui venaient de planter l'étendard de la commune contre une
-forteresse royale n'étaient pourtant pas, autant qu'on pourrait croire,
-des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur Desessarts, ne lui
-firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui fît son procès. Ils le
-menèrent au château du Louvre, et lui donnèrent une garde
-demi-bourgeoise et demi-royale.
-
-Ces hommes, modérés dans la violence même, n'étaient pas des gens de la
-bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins, les
-cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de Benoît
-Gentien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable d'agir. Les
-cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour empêcher qu'on ne
-marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus forts qu'eux, et que
-la foule suivait plus volontiers, gens riches, mais qui, par leur
-position, leur métier et leurs habitudes, se rapprochaient du petit
-peuple: c'étaient les maîtres bouchers, maîtres héréditaires des étaux
-de la grande boucherie et de la boucherie Sainte-Geneviève[302]. Ces
-étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir, et toujours aux mâles.
-Les mêmes familles les ont possédés pendant plusieurs siècles. Ainsi les
-Saint-Yon et les Thibert, déjà importants sous Charles V (1376),
-subsistaient encore au dernier siècle[303]. Ce qui, malgré leur
-richesse, leur conservait les habitudes énergiques du métier, c'est
-qu'il leur était enjoint d'exercer eux-mêmes, de sorte que, tout riches
-qu'ils pouvaient être, ces seigneurs bouchers restaient de vrais
-bouchers, tuant, saignant et détaillant la viande.
-
-[Note 302: _App._ 133.]
-
-[Note 303: _App._ 134.]
-
-C'étaient du reste des gens rangés, réguliers et souvent dévots. Ceux de
-la grande boucherie étaient fort affectionnés à leur paroisse,
-Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de
-Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la messe
-de chez lui[304], et le boucher Haussecul une clef de l'église pour y
-faire à toute heure ses dévotions.
-
-[Note 304: _App._ 135.]
-
-Dans cette classe honnête, mais grossière et violente, les plus violents
-étaient les bouchers de la boucherie Sainte-Geneviève, les Legoix
-surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez mal avec
-elle. Ils s'obstinaient, malgré l'abbé, à vendre de la viande les jours
-maigres, et de plus, à fondre leur suif chez eux, au risque de brûler le
-quartier. Établis au milieu des écoles et des disputes, ils
-participaient à l'exaltation des écoliers. La boucherie Sainte-Geneviève
-était justement près de la _Croix des Carmes_, et, par conséquent, à la
-porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient ainsi voisins, amis sans
-doute de ce violent moine Eustache de Pavilly, le harangueur de
-l'Université.
-
-La force des maîtres bouchers, c'était une armée de garçons, de valets,
-tueurs, assommeurs, écorcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi
-ces garçons, des hommes remarquables par leur audace brutale, deux
-surtout, l'écorcheur Caboche et le fils d'une tripière. C'étaient des
-gens terribles dans une émeute; mais leurs maîtres, qui les lançaient,
-croyaient toujours pouvoir les rappeler.
-
-Il était curieux de voir comment les maîtres bouchers, ayant un moment
-Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment
-ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honnêtes au fond, religieux
-et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la suite du mal du
-roi, et ce mal lui-même comme une punition de Dieu. Dieu avait frappé
-pour leurs péchés le roi et le duc d'Orléans, son frère. Restait le
-jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir; toute leur crainte
-était que le châtiment ne s'étendît à celui-ci, qu'il ne ressemblât à
-son père[305]. Ce prince, tout jeune qu'il était, leur donnait sous ce
-rapport beaucoup d'inquiétude. Il était dépensier, n'aimait que les
-beaux habits; ses habitudes étaient toutes contraires à celles des
-bourgeois rangés. Ces gens, qui se couchaient de bonne heure,
-entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il lui fallait des
-orgues, des enfants de choeur, pour ses fêtes mondaines. Tout le monde
-en était scandalisé.
-
-[Note 305: _App._ 136.]
-
-Ils avisèrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour réformer le
-royaume, réformer d'abord l'héritier du royaume, éloigner de lui ceux
-qui le perdaient, veiller à sa santé corporelle et spirituelle.
-
-Pendant que Desessarts était encore dans la Bastille s'excusant sur les
-ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient à Saint-Paul, ayant à leur
-tête un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure respectable
-et qui parlait à merveille. Le dauphin, tout tremblant, se mit à sa
-fenêtre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien parla
-ainsi: «Monseigneur, vous voyez vos très humbles sujets, les bourgeois
-de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous montrer par
-là qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour votre service,
-comme ils l'ont déjà su faire; tout leur déplaisir est que votre royale
-jeunesse ne brille pas à l'égal de vos ancêtres, et que vous soyez
-détourné de suivre leurs traces par les traîtres qui vous obsèdent et
-vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent à tâche de corrompre vos
-bonnes moeurs, et de vous jeter dans le dérèglement. Nous n'ignorons pas
-que notre bonne reine, votre mère, en est fort mal contente; les princes
-de votre sang eux-mêmes craignent que lorsque vous serez en âge de
-régner, votre mauvaise éducation ne vous en rende incapable. La juste
-aversion que nous avons contre des hommes si dignes de châtiment nous a
-fait solliciter assez souvent qu'on les ôtât de votre service. Nous
-sommes résolus de tirer aujourd'hui vengeance de leur trahison, et nous
-vous demandons de les mettre entre nos mains.»
-
-Les cris de la foule témoignèrent que le vieux chirurgien avait parlé
-selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermeté, répondit:
-«Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner à vos
-métiers, et de ne point montrer cette furieuse animosité contre des
-serviteurs qui me sont attachés.»
-
-«Si vous connaissez des traîtres, dit le chancelier du dauphin, croyant
-les intimider, on les punira, nommez-les.
-
---Vous, d'abord», lui crièrent-ils. Et ils lui remirent une liste de
-cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tête de laquelle se trouvait
-son nom. Il fut forcé de la lire tout haut, et plus d'une fois.
-
-Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colère, mais voyant bien
-pourtant qu'il n'y avait pas moyen de résister, prit une croix d'or que
-portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il n'arriverait
-aucun mal à ceux que le peuple allait saisir. Il jura, comme pour
-Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir.
-
-Cependant ils enfonçaient les portes, et se mettaient à fouiller l'hôtel
-du roi pour y chercher les traîtres. Ils saisirent le duc de Bar, cousin
-du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de La Rivière, son
-chambellan, son écuyer tranchant, ses valets de chambre et quelques
-autres. Ils en arrachèrent un brutalement à la dauphine, fille du duc de
-Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les prisonniers, mis à cheval,
-furent menés à l'hôtel du duc de Bourgogne, puis à la tour du Louvre.
-
-Tous n'arrivèrent pas jusqu'au Louvre. Ils égorgèrent ou jetèrent à la
-Seine ceux qu'ils croyaient coupables des dérèglements du dauphin ou de
-ses folles dépenses, un riche tapissier, un pauvre diable de musicien
-appelé Courtebotte. Ils rencontrèrent aussi un habile mécanicien ou
-ingénieur, qui avait aidé le duc de Berri à défendre Bourges; quelqu'un
-s'étant avisé de dire que cet homme se vantait de pouvoir mettre le feu
-à la ville, sans qu'on pût l'éteindre, il fut tué à l'instant.
-
-Les bouchers croyaient avoir fait une chose méritoire et comptaient bien
-être remerciés; ils vinrent le lendemain à l'hôtel de ville. Là, les
-gros bourgeois, échevins et autres, repassaient en frémissant les
-événements de la veille, l'hôtel royal forcé, l'enlèvement des
-serviteurs du roi, le sang versé. Ils craignaient que le duc d'Orléans
-et les princes ne vinssent, en punition, anéantir la ville de Paris. Ils
-avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des
-bouchers; ils n'osaient les désavouer. Ils envoyèrent aux princes
-quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Université, pour leur
-faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'était fait par bonne
-intention et sans qu'on voulût leur déplaire.
-
-Cependant les bouchers, persévérant dans leur projet de réformer les
-moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir à Saint-Paul, ou d'y envoyer
-des docteurs de leur parti. C'était un spectacle terrible et comique que
-ce peuple, naïvement moral et religieux dans sa férocité, qui ne
-songeait ni à détruire le pouvoir royal, ni à le transporter à une autre
-maison, pas même à une autre branche, mais qui voulait seulement amender
-la royauté, qui venait lui tâter le pouls, la médeciner gravement.
-L'hygiène appliquée à la politique[306] n'avait rien d'absurde, lorsque
-l'État, se trouvant encore renfermé dans la personne du roi, languissait
-de ses infirmités, était fol de sa folie.
-
-[Note 306: _App._ 137.]
-
-Le carme Eustache de Pavilly s'était particulièrement chargé
-d'administrer au jeune prince cette médecine morale, n'y épargnant nul
-remède héroïque. Il lui disait en face, par exemple: «Ah! Monseigneur,
-que vous êtes changé! tant que vous vous êtes laissé éduquer et conduire
-au bon gouvernement de votre respectable mère, vous donniez tout
-l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien né. Tout le monde
-bénissait Dieu d'avoir donné au roi un successeur si docile aux bons
-enseignements. Mais, une fois échappé aux directions maternelles, vous
-n'avez que trop ouvert l'oreille à des gens qui vous ont rendu indévot
-envers Dieu, paresseux et lent à expédier les affaires. Ils vous ont
-appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du roi, à faire
-de la nuit le jour, à passer le temps en mangeries, en vilaines danses
-et autres choses peu convenables à la majesté royale.»
-
-Pavilly l'admonestait ainsi, tantôt en présence de la reine, tantôt
-devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un traité complet
-de la conduite des princes[307], examinant dans le plus grand détail
-toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trône, et rappelant tous
-les exemples des vertus et des vices que l'histoire, surtout l'histoire
-de France, pouvait présenter. Les derniers exemples étaient ceux du roi
-encore vivant et de son frère, celui du dauphin même, qui, s'il ne
-s'amendait pas, obligerait de transférer son droit d'aînesse à son jeune
-frère, ainsi que la reine l'en avait menacé.
-
-[Note 307: «Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.»
-(Religieux.)]
-
-Il conclut en demandant qu'on choisît des commissaires pour informer
-contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le
-procès des traîtres emprisonnés, enfin, des capitaines contre le comte
-d'Armagnac. «Ce peuple, ajoutait-il, est là pour m'avouer de tout cela;
-je viens d'exposer ses humbles demandes.»
-
-Le dauphin répondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il
-aurait voulu s'échapper. Le comte de Vertus, frère du duc d'Orléans,
-s'était enfui sous un déguisement. Le dauphin eut l'imprudence d'écrire
-aux princes de venir le délivrer. Les bouchers, qui s'en doutaient,
-prirent leurs mesures pour que leur pupille ne pût échapper à leur
-surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la ville, et
-s'assurèrent de l'hôtel Saint-Paul[308], dont ils constituèrent gardien
-et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes. Et cependant ils
-faisaient jour et nuit des rondes tout autour «pour la sûreté du roi et
-de monseigneur le duc de Guyenne». C'est ainsi qu'on nommait le dauphin.
-
-[Note 308: «Gardèrent curieusement les portes..., et disoient aucuns
-d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de jeune âge.»
-(Monstrelet.)]
-
-Garder son roi et l'héritier du royaume, les tenir en geôle, c'était
-une situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les bouchers
-eux-mêmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'étaient plus
-maîtres. Leurs valets, qu'ils avaient menés d'abord, les menaient
-maintenant à leur tour. Les héros du parti étaient les écorcheurs, le
-fils de la tripière, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un
-chevalier bourguignon, Hélion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La
-garde des deux postes de confiance, d'où dépendaient les vivres,
-Charenton et Saint-Cloud, les écorcheurs se l'étaient réservée à
-eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers n'étaient plus jugés assez
-sûrs.
-
-Le duc de Bourgogne n'en était pas sans doute à regretter ce qu'il avait
-fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent garder le
-fils du duc de Bourgogne[309]. Ils vinrent le demander à Paris. Les
-Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les Gantais le
-reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut obligé d'envoyer son
-fils aux Gantais, de leur donner ce précieux otage. Il subit le
-chaperon.
-
-[Note 309: _App._ 138.]
-
-Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu à
-Notre-Dame, avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes se
-trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de
-prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa
-ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Dès lors il fallut bien que
-tout le monde le portât[310], le recteur, les gens du Parlement. Malheur
-à ceux qui l'auraient porté de travers[311]!
-
-[Note 310: «Et en prinrent hommes d'église, femmes d'honneur, marchandes
-qui à tout vendoient les denrées.» (_Journal d'un Bourgeois de Paris._)]
-
-[Note 311: Le dauphin ayant fait l'espièglerie de tirer en bas une corne
-de son _chaperon_, de manière à ce qu'elle figurât une _bande_ (signe
-des Armagnacs), les bouchers faillirent éclater: «Regardez,
-disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous
-mettra en colère.» (Juvénal.)]
-
-Le chaperon fut envoyé aux autres villes, et presque toutes le prirent.
-Néanmoins aucune n'entra sérieusement dans le mouvement de Paris. Les
-cabochiens, ne trouvant aucune résistance, mais n'étant aidés de
-personne, furent obligés de recourir à des moyens expéditifs pour faire
-de l'argent. Ils demandèrent au dauphin l'autorisation de prendre
-soixante bourgeois, gens riches, modérés et suspects. Ils les
-rançonnèrent.
-
-On avait commencé par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Déjà on
-en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner où s'arrêteraient les
-violences. Les petites gens prenaient peu à peu goût au désordre; ils ne
-voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon blanc; ne
-gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage pouvait
-commencer d'un moment à l'autre.
-
-Les gens de l'Université, qui avaient mis tout en mouvement sans savoir
-ce qu'ils faisaient, n'étaient pas les moins effrayés. Ils avaient cru
-accomplir la réforme en compagnie du duc de Bourgogne, du corps de ville
-et des bourgeois les plus honorables. Et voilà qu'il ne leur restait que
-les bouchers, les valets de boucherie, les écorcheurs. Ils frémissaient
-de se rencontrer dans les rues avec ces nouveaux frères et amis, qu'ils
-voyaient pour la première fois, sales, sanglants, manches retroussées,
-menaçant tout le monde, hurlant le meurtre.
-
-L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait durer.
-Les universitaires se réunirent au couvent des Carmes de la place
-Maubert, dans la cellule même d'Eustache de Pavilly[312]. Ils étaient
-singulièrement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces pauvres
-docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumière qui pût les
-guider, se décidèrent humblement à consulter les simples d'esprit. Ils
-s'enquirent des personnes dévotes et contemplatives, des religieux, des
-saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly, plein de confiance,
-s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions de ces femmes n'avaient
-rien de rassurant. L'une avait vu trois soleils dans le ciel. Une autre
-voyait sur Paris flotter des nuées sombres, tandis qu'il faisait beau au
-midi, vers les marches de Berri et d'Orléans. «Moi, disait la troisième,
-j'ai vu le roi d'Angleterre en grand orgueil au haut des tours de
-Notre-Dame; il excommuniait notre sire le roi de France; et le roi,
-entouré de gens en noir, était assis humblement sur une pierre dans le
-parvis[313]».
-
-[Note 312: _App._ 139.]
-
-[Note 313: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre à tous les
-maux, depuis la malédiction prononcée par Boniface et depuis renouvelée
-par Benoît XIII.]
-
-La terreur de ces visions ébranla les plus intrépides. Ils voulurent
-consulter un honnête homme du parti opposé, le modéré des modérés,
-Juvénal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer rien
-de praticable. Il ne voyait rien à faire, sinon prier les princes de se
-réconcilier et de rompre les négociations qu'ils avaient entamées avec
-les Anglais[314]. C'était simplement se soumettre et renoncer aux
-réformes. Cependant l'abattement était tel, le désir de la paix si fort,
-que cet avis entraînait tout le monde. Le seul Pavilly s'obstina; il
-soutint que tout ce qui s'était fait était bien fait, et qu'il fallait
-aller jusqu'au bout[315].
-
-[Note 314: Il savait que les princes faisaient venir le duc de Clarence,
-et le duc de Bourgogne le comte d'Arundel.]
-
-[Note 315: _App._ 140.]
-
-Ces divisions, dont les princes étaient instruits, les encouragèrent
-sans doute à différer la publication de la grande ordonnance de réforme
-que l'Université avait d'abord si vivement sollicitée. Alors, sans plus
-s'inquiéter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine, entraînant après
-lui le prévôt des marchands, les échevins, une foule de petit peuple et
-bon nombre de bourgeois intimidés, s'en alla hardiment prêcher le roi à
-Saint-Paul[316] (22 mai): «Il y a encore, dit-il, de mauvaises herbes au
-jardin du roi et de la reine; il faut sarcler et nettoyer; la bonne
-ville de Paris, comme un sage jardinier, doit ôter ces herbes funestes,
-qui étoufferaient les lis[317]...» Quand il eut fini cette sinistre
-harangue, et accepté la collation qu'on offrit, selon l'usage, au
-prédicateur, le chancelier lui demanda au nom de qui il parlait. Le
-carme se tourna vers le prévôt et les échevins, qui l'avouèrent de ce
-qu'il avait dit. Mais le chancelier objectant que cette députation était
-peu nombreuse pour représenter la ville de Paris, ils appelèrent
-quelques bourgeois des plus considérables qui étaient dans la cour;
-ceux-ci montèrent, à contre-coeur, et, se mettant à genoux devant le
-roi, protestèrent de leur bonne intention. Cependant, la foule
-augmentait; toutes sortes de gens entraient sans qu'on osât leur
-interdire la porte, l'hôtel s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-même
-commençait à avoir peur de ses amis; pour les décider à s'en aller, il
-s'avisa de leur dire que le roi était à peine rétabli, que ce tumulte
-allait lui faire mal, lui causer une rechute. Mais ils criaient de plus
-belle qu'ils étaient venus justement pour le bien du roi.
-
-[Note 316: «Et dans les trois tours dudit hostel mirent et ordonnèrent
-leurs gens d'armes.» (Monstrelet.)--«... Ont esté à Saint-Paul..., et
-après une collation faite par M. Eustace de Pavilly, maistre en
-théologie, de l'ordre de N.-D. des Carmes, tendant à fin d'oster les
-bons des mauvais...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil._)]
-
-[Note 317: «Très mauvaises herbes et périlleuses, c'est a savoir
-quelques serviteurs et servantes qu'il falloit sarcler et oster.»
-(Juvénal.) _App._ 141.]
-
-Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de
-traîtres. En tête, se trouvait le propre frère de la reine, Louis de
-Bavière. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des
-larmes[318]; Louis de Bavière, qui allait se marier, demandait au moins
-huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine d'après;
-ils furent inflexibles. Pour abréger, le capitaine de la milice,
-Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans égard pour la
-reine, pour le roi ni le dauphin, pénétrant partout, brisant les portes,
-il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour comble de
-violence, ils emmenèrent treize dames de la reine et de la
-dauphine[319]. Il ne fallait pas parler à ces gens de respect pour les
-dames ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenèrent, se
-trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils
-avaient donné pour chancelier au dauphin. La défiance croissait d'heure
-en heure.
-
-[Note 318: Le dauphin «s'abstint de pleurer ce qu'il put en torchant ses
-lermes». (Monstrelet.)]
-
-[Note 319: «Et, ce fait, le roi s'en alla dîner.» (Monstrelet.)]
-
-Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers envoyèrent
-demander à l'Université si elle avouait ce qui s'était fait. Celle-ci,
-consultée en masse et comme corps, se rassura un peu par sa multitude,
-et donna du moins une réponse équivoque, «que de ce elle ne vouloit en
-rien s'entremettre ni empêcher». Dans le conseil du roi, les
-universitaires allèrent plus loin, et déclarèrent qu'ils n'étaient pour
-rien dans l'enlèvement des seigneurs, et que la chose ne leur plaisait
-pas.
-
-Le désaveu timide de l'Université ne rassurait pas les princes. Cette
-fois ils craignaient pour eux-mêmes; le coup avait frappé si près d'eux,
-qu'ils firent signer au roi une ordonnance où il approuvait ce qui
-s'était fait. Le lendemain (25 mai 1413), fut lue solennellement la
-grande ordonnance de réforme.
-
-Cette ordonnance, si violemment arrachée, ne porte pas, autant qu'on
-pourrait croire, le caractère du moment; c'est une sage et impartiale
-fusion des meilleures ordonnances du quatorzième siècle. On peut
-l'appeler le code _administratif_ de la vieille France, comme
-l'ordonnance de 1357 avait été sa charte _législative_ et politique.
-
-On peut s'étonner de voir cette ordonnance à peine mentionnée dans les
-historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages
-in-folio[320]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rédaction
-enfantine[321], ou bien encore dirigés hostilement contre certains
-individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y règne, esprit très
-spécial, très pratique: sans spécialité, point de réforme réelle.
-Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut, et pénètre partout. Elle
-réduit les gages de la lingère, de la poissonnière du roi; mais elle
-règle les droits des grands corps de l'État, et tout le jeu de la
-machine administrative, judiciaire et financière.
-
-[Note 320: _Ord._, t. X, p. 71-134.]
-
-[Note 321: _App._ 142.]
-
-La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors
-cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore
-l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de résumer ce code en
-quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus précis et
-plus formulé.
-
-Tout ce détail immense semble dominé par deux idées: la centralisation
-de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier tout
-aboutit à la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement.
-
-Les chefs des administrations financières (domaine, aides, trésor des
-guerres) sont réduits à un petit nombre; mesure économique, qui
-contribue à assurer la responsabilité. La Chambre des comptes examine
-les résultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais
-sur pièces et sans plaidoiries.
-
-Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et
-dénombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer à la
-Chambre des comptes[322]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le
-surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique.
-
-[Note 322: _Ord._, p. 109.]
-
-L'élection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne
-s'achètent plus. Les lieutenants des sénéchaux et prévôts sont élus par
-les conseillers, les avocats _et autres saiges_.
-
-Pour nommer un prévôt, le bailli demande aux «advocats, procureurs, gens
-de pratique _et d'autre estat_» la désignation de trois ou quatre
-personnes capables. Le chancelier et une commission de Parlement,
-«appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos
-comptes», choisissent entre les candidats.
-
-Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en
-présence du chancelier et de quelques membres du grand conseil.
-
-_Le Parlement élit ses membres_, en présence du chancelier et de
-quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute désormais
-lui-même; l'indépendance de la magistrature est ainsi fondée.
-
-Deux juridictions oppressives sont limitées, restreintes. L'hôtel du roi
-n'enlèvera plus les plaideurs à leurs tribunaux naturels, ne les ruinera
-plus préalablement en les forçant de venir des provinces éloignées
-implorer à Paris une justice tardive. La charge du grand maître des eaux
-et forêts est supprimée. Ce grand maître, ordinairement l'un des hauts
-seigneurs du royaume, n'avait que trop de facilités pour tyranniser les
-campagnes. Il y aura six maîtres et l'on pourra appeler de leurs
-tribunaux au Parlement. Les _usages_ des bonnes gens seront respectés.
-Les louvetiers n'empêcheront plus le paysan de tuer les loups. Il pourra
-détruire les nouvelles garennes que les seigneurs ont faites, «en
-dépeuplant le pays voisin des hommes et habitants et le peuplant de
-bêtes sauvages[323]».
-
-[Note 323: _Ord._, p. 163.]
-
-Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le
-respect, c'est une impartialité qui ne se dément nulle part. Quels en
-ont été les véritables rédacteurs? De quel ordre de l'État cette
-ordonnance est-elle plus particulièrement émanée? On ne saurait le dire.
-
-L'Université elle-même, à qui elle est principalement attribuée dans le
-préambule[324], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette sagesse
-pratique. La remontrance de l'Université, telle qu'on la lit dans
-Monstrelet, n'est guère qu'une violente accusation de tel abus, de tel
-fonctionnaire.
-
-[Note 324: «... Eussions requis les Prélats, Chevaliers, Écuyers,
-Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre très chière
-et très amée fille, l'Université de Paris.... que nous baillâssent leur
-bon avis...» (_Ibid._, p. 71.)]
-
-Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne
-semblent pourtant pas avoir dominé dans la rédaction. On leur reproche
-l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilité à recevoir des
-présents; on leur défend d'être plusieurs membres du Parlement d'une
-même famille.
-
-Les avocats, notaires, greffiers, sont tancés pour l'esprit fiscal, pour
-la paperasserie ruineuse qui déjà dévorait les plaideurs.
-
-Les gens des comptes sont traités avec défiance. Ils ne doivent rien
-décider isolément, mais par délibération commune «et en plein bureau».
-
-Les prévôts et sénéchaux doivent être nés dans une autre province que
-dans celle où ils jugent. Ils ne peuvent y rien acquérir, ni s'y marier,
-ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province, ils
-doivent y rester quarante jours pour répondre de ce qu'ils ont fait.
-
-Les gens d'Église n'inspirent pas plus de confiance au rédacteur de
-l'ordonnance. Il ne veut pas que des prêtres puissent être avocats. Il
-accuse les présidents clercs du Parlement de négligence et de
-connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclésiastique.
-
-Cette ordonnance n'émane pas non plus exclusivement de l'esprit
-bourgeois et communal. Elle protège les habitants des campagnes. Elle
-leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs ont
-faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour seconder
-les sénéchaux et courir sus aux pillards[325].
-
-[Note 325: _Ord._, p. 137.]
-
-De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une réforme aussi impartiale de
-tous les ordres de l'État ne s'est faite sous l'influence exclusive
-d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part.
-
-Les violents ont exigé et quelquefois dicté; les modérés ont écrit; ils
-ont transformé les violences passagères en réformes sages et durables.
-Les docteurs, Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les légistes, Henri de
-Marle, Arnaud de Corbie, Juvénal des Ursins, tous vraisemblablement
-auront été consultés. Toutes les ordonnances antérieures sont venues se
-fondre ici. C'est la sagesse de la France d'alors, son grand monument,
-qu'on a pu condamner un moment avec la révolution qui l'avait élevé,
-mais qui n'en est pas moins resté comme un fonds où la législation
-venait puiser, comme un point de départ pour les améliorations
-nouvelles.
-
-Quelque sévères que nous puissions être, nous autres modernes, pour ces
-essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les vrais
-principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont autres que
-ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble, subordination
-mutuelle des parties. La séparation des pouvoirs administratif et
-judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal, quoique impossible
-encore, n'en est pas moins indiquée dans quelques articles.
-
-La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce fléau des sociétés
-barbares, y subsiste en droit dans les sénéchaux et les baillis. En
-fait, ces juges d'épée ne sont plus déjà les vrais juges; ils ont la
-représentation et les bénéfices de la justice plus qu'ils n'en ont le
-pouvoir même. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et ceux-ci sont
-élus par les avocats et les conseillers, _par les sages_, comme dit
-l'ordonnance.
-
-Elle accorde beaucoup à ces _sages_, aux gens de loi, beaucoup trop, ce
-semble. Les Compagnies se recrutant elle-mêmes se recruteront
-probablement en famille; les juges s'associeront, malgré toutes les
-précautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs gendres. Les
-élections couvriront des arrangements d'intérêt ou de parenté. Une
-charge sera souvent une dot; étrange _apport_ d'une jeune épousée, le
-droit de faire rompre et pendre... Ces gens se respecteront, je le
-crois, en proportion même des droits immenses qui sont en leurs mains.
-Le pouvoir judiciaire, transmis comme propriété, n'en sera que plus
-fixe, plus digne peut-être. Ne sera-t-il pas trop fixe? Ces familles, ne
-se mariant guère qu'entre elles, ne vont-elles pas constituer une sorte
-de féodalité judiciaire? immense inconvénient... Mais alors c'était un
-avantage. Cette féodalité était nécessaire contre la féodalité
-militaire, qu'il s'agissait d'annuler. La noblesse avait la force de
-cohésion et de parenté; il fallait qu'il y eût aussi parenté dans la
-judicature; à ces époques, matérielles encore, il n'y a d'association
-solide que par la chair et le sang.
-
-Deux choses manquaient pour que la belle réforme administrative et
-judiciaire de 1413 fût viable[326]: d'abord d'être appuyée sur une
-réforme législative et politique; celle-ci avait été essayée isolément
-en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'étaient des hommes et les
-moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?...
-Ces moeurs ne pouvaient se former qu'à la longue, et d'abord dans
-certaines familles, dont l'exemple pût donner à la nation ce qu'elle a
-le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le sérieux,
-l'esprit de suite, le respect des précédents. Tout cela se trouva dans
-les familles parlementaires.
-
-[Note 326: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicité,
-l'insuffisante publicité de ce temps. Elle doit être lue et affichée une
-fois au siège de chaque sénéchaussée et bailliage, le premier jour des
-assises. (_Ord._, p. 113.)]
-
- * * * * *
-
-Cette ordonnance des ordonnances fut déclarée solennellement par le roi
-obligatoire, inviolable. Les princes et les prélats qui étaient à ses
-côtés, en levèrent la main. L'aumônier du roi, maître Jean Courtecuisse,
-célèbre docteur de l'Université, prêcha ensuite à Saint-Paul sur
-l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours, généralement faible et
-traînant, il y a néanmoins une figure pathétique; il y représente
-l'Université comme un pauvre affamé qui a faim et soif des lois[327].
-
-[Note 327: _App._ 143.]
-
-Il s'agissait d'appliquer ce grand code. Là devait apparaître la
-terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modérés, les
-capables se tenant à l'écart, restaient pour commencer l'application de
-ces belles lois les gens les moins propres à mettre en mouvement une
-telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop grossiers,
-ceux-là trop subtils, trop étrangers aux réalités.
-
-Quelle qu'ait été leur gaucherie brutale dans un métier si nouveau pour
-eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrèrent pas aussi indignes du
-pouvoir qu'on l'eût attendu. Ces gens de la commune de Paris, délaissés
-du royaume, essayèrent tout à la fois de le réformer et de le défendre.
-Ils envoyèrent leur prévôt contre les Anglais, en même temps que leur
-capitaine Jacqueville allait bravement à la rencontre des princes[328].
-Dans Paris même, ils commencèrent un grand monument d'utilité publique,
-qui complétait la triple unité de cette ville; je parle du pont
-Notre-Dame, grand ouvrage, fondé héroïquement dans des circonstances si
-difficiles et avec si peu de ressources[329].
-
-[Note 328: Jusqu'à Montereau... «ils ne rencontrèrent pas l'un l'autre».
-(Monstrelet)]
-
-[Note 329: _App._ 144.]
-
-Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne. Les Anglais
-étaient à Dieppe, si près de Paris; personne ne voulut donner d'argent.
-Gerson refusa de payer et laissa plutôt piller sa maison[330]. L'avocat
-général Juvénal refusa aussi, aimant mieux être emprisonné.
-
-[Note 330: Cependant le nouveau gouvernement avait essayé de s'assurer
-de l'Université en enjoignant au prévôt de Paris et aux autres
-justiciers de faire jouir l'Université des avantages que le pape Jean
-XXIII lui avait accordés dans la répartition des bénéfices. (_Ord._, p.
-155, 6 juillet 1413.)]
-
-En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une résistance d'inertie ce
-gouvernement irrégulier, les modérés n'en prirent pas moins une
-responsabilité bien grave. Ils abandonnaient tout à la fois et la
-défense du pays et la belle réforme qu'on avait obtenue avec tant de
-peine. Ce n'est pas la seule fois que les honnêtes gens ont ainsi trahi
-l'intérêt public, et puni la liberté du crime de son parti. Les
-cabochiens ne purent faire contribuer ni l'Église ni le Parlement. Ayant
-saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines de
-Saint-Denis, ils virent s'élever une clameur générale. Leurs amis, les
-universitaires, refusèrent de les aider et les obligèrent de rapporter
-l'argent qu'ils avaient levé sur quelques suppôts de l'Université.
-
-Se voyant ainsi entravés de toute part et ne trouvant que des obstacles,
-les cabochiens entrèrent en fureur. Ils poursuivirent Gerson, qui fut
-obligé de se cacher dans les voûtes de Notre-Dame. Le jugement des
-prisonniers fut hâté; la commission eut peur, et signa des
-condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mérité, par
-exemple un homme qui avait livré à l'ennemi, à la mort, quatre cents
-bourgeois de Paris. Puis, on traîna à la Grève le prévôt Desessarts,
-qui avait trahi les deux partis tour à tour. Les bouchers hâtèrent sa
-mort, justement parce qu'ils estimaient sa bravoure et sa cruauté[331]
-(1er juillet).
-
-[Note 331: «Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa mort, il ne
-faisoit toujours que rire.» (_Journal du Bourgeois._)]
-
-Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrégèrent.
-Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivière, et
-celui-ci l'ayant démenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le
-prisonnier désarmé. La Rivière n'en fut pas moins porté le lendemain à
-la Grève; l'on décapita pêle-mêle les vivants et le mort[332].
-
-[Note 332: Les cabochiens s'inquiétèrent pourtant de l'effet que
-produisait cette barbarie. Ils envoyèrent dans les villes une sorte
-d'apologie; ils y disaient «que chacune information de ceux qui avoient
-esté décolés contenoit soixante feuilles de papier.» (Monstrelet.)]
-
-Si la prison même n'était plus une sauvegarde, l'hôtel du roi risquait
-fort de n'en plus être une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers
-faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand bruit
-de fête chez le dauphin. Ce jeune homme dansait, pendant qu'on tuait ses
-amis. Les bouchers montèrent, et lui firent demander par Jacqueville
-s'il était décent à un fils de France de danser ainsi à une heure
-indue[333]. Le sire de La Trémouille répliqua. Jacqueville lui reprocha
-d'être l'auteur de ces désordres. La patience manqua au dauphin; il
-s'élança sur Jacqueville, et lui porta trois coups de poignard qu'arrêta
-sa cotte de mailles. La Trémouille eût été massacré, si le duc de
-Bourgogne n'eût prié pour lui (10 juillet).
-
-[Note 333: «Entre onze et douze heures du soir.» (Juvénal.)]
-
-Cette violation de l'hôtel du roi détacha bien des gens de ce parti qui
-ne respectait rien. La religion de la royauté était encore entière, et
-le fut longtemps[334]. Les bons bourgeois assurèrent le dauphin de leur
-douleur et de leur dévouement. Les bouchers avaient lassé tout le monde.
-Les artisans même, les derniers du peuple, commençaient à en avoir
-assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils étaient sans cesse appelés
-à faire le guet, excédés de gardes, de rondes et de veilles.
-
-[Note 334: _App._ 145.]
-
-Les princes, qui n'ignoraient pas l'état de Paris, approchaient
-toujours, en offrant la paix[335]. Tout le monde la désirait, mais on
-avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au
-Parlement, à l'Université. Il fut décidé, malgré les bouchers, qu'il y
-aurait conférence avec les princes. L'éloquence de Caboche, qui pérora
-dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses menaces
-eurent peu d'effet.
-
-[Note 335: Le _Bourgeois de Paris_ est l'écho fidèle des bruits absurdes
-qu'on faisait circuler: «Mais bien sçay que ils demandoient toujours...
-la destruction de la bonne ville de Paris.»]
-
-Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers
-que l'avocat général Juvénal. Cet honnête homme poursuivait alors, sans
-souci des réformes, sans intelligence de l'avenir[336], un seul but: la
-fin des désordres et la sécurité de Paris. Cette pensée ne lui laissait
-ni repos ni sommeil. Une nuit, s'étant endormi vers le matin, il lui
-sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis
-panem doloris._ Sa femme, qui était une bonne et dévote dame, lorsqu'il
-s'éveilla, lui dit: «Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous disait,
-ou que vous prononciez en rêvant des paroles que j'ai souvent lues dans
-mes Heures», et elle les lui répéta. Le bon Juvénal lui répondit: «Ma
-mie, nous avons onze enfants, et par conséquent grand sujet de prier
-Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il nous aidera.»
-
-[Note 336: _App._ 146.]
-
-La ruine des bouchers fut décidée par une chose, petite, et pourtant de
-grand effet. Il fut convenu, malgré eux, que les propositions des
-princes seraient lues d'abord, non dans l'assemblée générale, mais dans
-chaque quartier (21 juillet). La faible minorité qui tyrannisait Paris
-pouvait effrayer encore, quand elle était réunie; divisée, elle devenait
-impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emporté contre les
-bouchers par l'énergie d'un quartenier du cimetière Saint-Jean, le
-charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en face aux Legoix:
-«Nous verrons s'il y a à Paris autant de frappeurs de cognée que
-d'assommeurs de boeufs.»
-
-Les bouchers n'obtinrent pas même que la paix accordée aux princes le
-fût sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: «La
-paix!» Ce parti vint finir à la Grève même. Dans une assemblée qui s'y
-tint, une voix cria: «Que ceux qui veulent la paix passent à droite!» Il
-ne resta presque personne à gauche. Ils n'eurent d'autre ressource, eux
-et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortège du dauphin qui
-allait au Louvre délivrer les prisonniers (3 août).
-
-La réaction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc de
-Bar en fut nommé capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille, fut
-confié à un autre prisonnier, au duc de Bavière. Deux des échevins
-furent changés; le charpentier fut échevin à la place de Jean de
-Troyes[337].
-
-[Note 337: _App._ 147.]
-
-Peu après, un des De Troyes et deux bouchers, coupables des premiers
-meurtres, furent condamnés et mis à mort. Plusieurs s'enfuirent, et la
-populace se mit à piller leurs maisons. On faisait courir le bruit qu'on
-avait trouvé une liste de quatorze cents personnes, dont les noms
-étaient marqués d'un T, d'un B ou d'un R (tué, banni ou rançonné).
-
-Le duc de Bourgogne n'essaya pas de résister au mouvement. Il laissa
-arrêter deux de ses chevaliers dans son hôtel même, et partit sans rien
-dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le
-roi. Mais Juvénal et une troupe de bourgeois les rejoignirent à
-Vincennes, et il leur laissa reprendre ce précieux otage[338] (23 août).
-
-[Note 338: Juvénal donne encore ici le beau rôle à son père. «Le duc de
-Bourgogne dit au roy que s'il luy plaisoit aller esbattre jusques vers
-le bois de Vincennes qu'il y faisoit beau, et en fut le roy content.
-Mais Juvénal alla aussitôt avec deux cents chevaux vers le bois, et dit
-au roy: «Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de Paris, le temps
-est bien chaud pour vous tenir sur les champs.» Dont le roy fut très
-content, et se mit à retourner.»]
-
-Dans l'arrangement avec les princes, il était convenu qu'ils
-n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oubliée, à
-commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orléans parurent
-ensemble, vêtus des mêmes couleurs, portant une huque italienne en drap
-violet avec une croix d'argent. C'était, et ce n'était pas deuil; le
-chaperon était rouge et noir; pour devise: «Le droit chemin.» Ce qui
-était plus hostile encore pour les Bourguignons, c'était la blanche
-écharpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit même aux images des
-saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins enfants que ce
-peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils étaient sûrs d'être
-battus[339].
-
-[Note 339: «Mesmes les petits enfants qui chantoient une chanson... où
-on disoit: «_Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en joie!..._». (_Journal
-du Bourgeois._)]
-
-L'ordonnance de réforme, si solennellement proclamée, fut non moins
-solennellement annulée par le roi dans un lit de justice (5 septembre).
-Le sage historien du temps, affligé de cette versatilité, osa demander à
-quelques-uns du conseil comment, après avoir vanté ces ordonnances comme
-éminemment salutaires, ils consentaient à leur abrogation. Ils
-répondirent naïvement: «Nous voulons ce que veulent les princes.» «À qui
-donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon à ces coqs de clocher qui
-tournent à tous les vents[340]?»
-
-[Note 340: «Gallis campanilium ecclesiarum, a cunctis ventis volvendis.»
-(Religieux.)]
-
-On renvoya à Jean-sans-Peur sa fille, que devait épouser le fils du duc
-d'Anjou. L'Université condamna les discours de Jean Petit. Une
-ordonnance déclara le duc de Bourgogne rebelle (10 février); on convoqua
-contre lui le ban et l'arrière-ban. Il ne s'agissait de rien moins que
-de confisquer ses États.
-
-Il crut pouvoir prévenir ses ennemis. Les cabochiens exilés lui
-persuadaient qu'il lui suffirait de paraître devant Paris avec ses
-troupes pour y être reçu. Le dauphin, déjà las des remontrances de sa
-mère et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il vint
-camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui avait onze
-mille chevaux dans Paris, tint ferme, et rien ne bougea.
-
-Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le
-poursuivre, d'exécuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries
-des Armagnacs à Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle avait
-à craindre. Ils échouèrent devant cette ville, comme le duc de Bourgogne
-avait échoué devant Paris[341].
-
-[Note 341: Ce qui força le duc de Bourgogne à traiter, c'est que les
-Flamands l'abandonnaient. Les députés de Gand dirent au roi qu'ils se
-chargeaient de ranger le duc à son devoir.]
-
-Voilà les deux partis convaincus de nouveau d'impuissance. Ils font
-encore un traité. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte,
-mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs
-d'Arras[342]. Il est défendu de porter désormais la bande d'Armagnac et
-la croix de Bourgogne (4 septembre 1414).
-
-[Note 342: Le roi désirait fort traiter. Juvénal donne là-dessus une
-jolie scène d'intérieur. _App._ 148.]
-
-La réaction ne fut point arrêtée par cette paix. Les modérés, qui
-avaient si imprudemment abandonné la réforme, eurent sujet de s'en
-repentir. Les princes traitèrent Paris en ville conquise. Les tailles
-devinrent énormes, et l'argent était gaspillé, donné, jeté. Juvénal,
-alors chancelier, ayant refusé de signer je ne sais quelle folie de
-prince, on lui retira les sceaux. Toute modération déplut. La violence
-gagna les meilleures têtes. Au service funèbre qui fut célébré pour le
-duc d'Orléans, Gerson prêcha devant les rois et les princes; il attaqua
-le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et déclama
-contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415).
-
-«Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne
-bourgeoisie ont été en servitude par l'outrageuse entreprise de gens de
-petit état... Dieu l'a permis afin que nous connussions la différence
-qui est entre la domination royale et celle d'aucuns populaires; car la
-royale a communément et doit avoir douceur; celle du vilain est
-domination tyrannique, et qui se détruit elle-même. Aussi Aristote
-enseignoit-il à Alexandre: «N'élève pas ceux que la nature fait pour
-obéir.»--Le prédicateur croit reconnaître les divers ordres de l'État
-dans les métaux divers dont se composait la statue de Nabuchodonosor:
-«L'état de bourgeoisie, des marchands et laboureurs est figuré par les
-jambes qui sont de fer et partie de terre, pour leur labeur et humilité
-à servir et obéir...; en leur état doit être le fer de labeur et la
-terre d'humilité[343].»
-
-[Note 343: Jean Gerson.]
-
-Le même homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'État, le
-demandait dans l'Église. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut
-sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson
-même. Dans chaque siècle, c'est le plus grand homme qui a mission
-d'exprimer les contradictions, apparentes ou réelles, de notre nature;
-pendant ce temps-là, les médiocres, les esprits bornés qui ne voient
-qu'un côté des choses, s'y établissent fièrement, s'enferment dans un
-coin, et là triomphent de dire...
-
-Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain, partisan du
-gouvernement de tous. Il définit le concile: «Une réunion de toute
-l'Église catholique, comprenant tout ordre hiérarchique, _sans exclure
-aucun fidèle_ qui voudra se faire entendre.» Il ajoute, il est vrai, que
-cette assemblée doit être convoquée «par une autorité légitime»; mais
-cette autorité n'est pas supérieure à celle du concile, puisque le
-concile a droit de la déposer. Gerson ne s'en tint pas à la théorie du
-républicanisme ecclésiastique; il fit donner suffrage aux simples
-prêtres dans le concile de Constance, et contribua puissamment à déposer
-Jean XXII[344].
-
-[Note 344: _App._ 149.]
-
-Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'État fussent
-signalés par la remontrance de l'Université et la grande ordonnance de
-1413, ceux de l'Église l'avaient été par un violent pamphlet
-universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance,
-l'ordonnance, ces actes mort-nés, furent à peine connus hors de Paris.
-Mais le terrible petit livre de Clémengis: _Sur la corruption de
-l'Église_, éclata dans toute la chrétienté. Peut-être n'est-ce pas
-exagérer que d'en comparer l'effet à celui de la _Captivité de
-Babylone_, écrite un siècle après par Luther.
-
-De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'Église. L'une
-des premières, et certainement l'une des plus piquantes, se trouve dans
-un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques, généralement, avaient
-été indirectes, timides, le plus souvent sous forme allégorique.
-L'organe de la satire, c'était le renard, _la bête_ plus sage que
-l'homme; c'était le bouffon, _le fol_ plus sage que les sages; ou bien
-enfin le diable, c'est-à-dire la _malignité_ clairvoyante. Ces trois
-formes où la satire, pour se faire pardonner, s'exprime par les organes
-les plus récusables, comprennent toutes les attaques indirectes du moyen
-âge. Quant aux attaques directes, elles n'avaient guère été hasardées
-jusqu'au treizième siècle que par les hérétiques déclarés, Albigeois,
-Vaudois, etc. Au quatorzième siècle, les laïques, Dante, Pétrarque,
-Chaucer, lancèrent contre Rome, contre Avignon, des traits pénétrants.
-Mais enfin, c'étaient des laïques; l'Église leur contestait le droit de
-la juger. Ici, vers 1400, ce sont les universités, ce sont les plus
-grands docteurs, c'est l'Église dans ce qu'elle a de plus autorisé, qui
-censure, qui frappe l'Église. Ce sont les papes eux-mêmes qui se jettent
-au visage les plus tristes accusations.
-
-Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le
-temps du schisme, n'en apprit que trop sur toutes les deux. La fiscalité
-surtout des deux sièges, qui vendaient les bénéfices longtemps avant
-qu'ils ne vaquassent, cette vénalité famélique est caractérisée par des
-mots terribles: «N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du pape
-de Rome courir toute l'Italie, pour s'informer s'il n'y avait pas
-quelque bénéficier malade, puis bien vite dire à Rome qu'il était
-mort[345]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi, vendre
-à plusieurs le même bénéfice, et la marchandise déjà livrée, la
-proclamer encore et la revendre au second, au troisième, au quatrième
-acheteur?»--«Et vous, répondaient les autres, vous qui réclamez pour le
-pape la succession des prêtres, ne venez-vous pas au chevet de
-l'agonisant rafler toute sa dépouille? Un prêtre déjà inhumé a été tiré
-du sépulcre, et le cadavre déterré pour le mettre à nu[346].»
-
-[Note 345: «Et si aliquos invenerunt ægrotantes, tunc currebant ad
-curiam Romanam, et mortem talium intimabant». (Theodor. à Niem, _de
-Schism_.)]
-
-[Note 346: «Ut inhumatus evulso monumento atque corrupto corpore suis
-spoliis effossus privaretur». (_Appellatio Univers. Paris. a D.
-Benedicto._)]
-
-Ces furieuses invectives furent ramassées, comme en une masse, dans le
-pamphlet de Clémengis, et cette masse lancée, de façon à écraser
-l'Église. Le pamphlet n'était pas seulement dirigé contre la tête, tous
-les membres étaient frappés. Pape, cardinaux, évêques, chanoines,
-moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant. Certainement
-Clémengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'Église était vraiment
-telle, il n'y avait pas à la réformer; il fallait prendre ce corps
-pourri et le jeter tout entier au feu.
-
-D'abord l'effroyable cumul, jusqu'à réunir en une main quatre cents,
-cinq cents bénéfices; l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont
-jamais vu leur église; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui
-rougissent de prêcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au
-point que tout le monde fait maintenant le jugement de l'Église; la
-confession vénale, l'absolution mercenaire: «Que si, dit-il, on leur
-rappelle le précepte de l'Évangile: _Donnez gratuitement, ainsi que vous
-avez reçu_, ils répondent sans sourciller: «Nous n'avons pas reçu
-gratis; nous avons acheté, nous pouvons revendre[347].»
-
-[Note 347: Clémengis.]
-
-Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prêtre aborde hardiment mille
-choses que les laïques auraient craint d'expliquer: l'étrange vie des
-chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi les cartes et les
-pots, la prostitution des religieuses, la corruption hypocrite des
-Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les autres, de
-porter seuls le poids de l'Église, tandis qu'ils vont de maison en
-maison boire avec les femmes: «Les femmes sont celles des autres, mais
-les enfants sont bien d'eux[348].»
-
-[Note 348: «Cum non suis uxoribus, licet sæpe cum suis parvulis.»
-(Clémengis.)]
-
-En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y a
-dans le factum ecclésiastique de l'Université, comme dans le factum
-politique de 1413, plus d'un grief mal fondé. Il était injuste de
-reprocher d'une manière absolue au roi, au pape, aux grands dignitaires
-de l'Église, l'augmentation des dépenses. Cette augmentation ne tenait
-pas seulement à la prodigalité, au gaspillage, au mauvais mode de
-perception, mais bien aussi à l'_avilissement progressif du prix de
-l'argent_, ce grand phénomène économique que le moyen âge n'a pas
-compris; de plus, à la _multiplicité_ croissante _des besoins_ de la
-civilisation, au développement de l'administration, au progrès des
-arts[349]. La dépense avait augmenté, et quoique la production eût
-augmenté aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion assez
-rapide pour suffire à l'autre. La richesse croissait lentement, et elle
-était mal répartie. L'équilibre de la production et de la consommation
-avait peine à s'établir.
-
-[Note 349: _App._ 150.]
-
-Un autre grief de Clémengis, et le plus grand sans doute aux yeux des
-universitaires, c'est que les bénéfices étaient donnés le plus souvent à
-des gens fort peu théologiens, aux créatures des princes, du pape, aux
-légistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le tort. Ce
-n'était pas leur faute si les laïques partageaient alors avec l'Église
-ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen âge,
-l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clergé seul était riche, les
-récompenses ne pouvaient guère se prendre que sur les biens du clergé.
-
-Clémengis lui-même fournit une bonne réponse à ses accusations. Quand on
-parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est étonné de trouver
-dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme d'affaires de
-l'Université, si peu de choses positives. Ce n'est que vide, que
-généralités vagues. Nulle condamnation plus décisive de l'éducation
-scolastique.
-
-Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvreté
-intellectuelle, ce dessèchement de l'esprit[350]. Ils se félicitaient de
-l'état florissant de la philosophie et de la littérature. N'avaient-ils
-pas de grands hommes, tout comme les âges antérieurs? Clémengis était un
-grand homme, d'Ailly était un grand homme[351], et bien d'autres encore,
-qui dorment dans les bibliothèques, et méritent d'y dormir.
-
-[Note 350: Voy. _Renaissance_, Introduction, sur la défaillance du
-caractère et des forces vives de l'âme dans la religion, la littérature
-et la politique aux quatorzième et quinzième siècles. La prose
-française, si rapide de Joinville à Froissart, si lente de Froissart à
-Comines! Les États de 1357 avaient nettement vu l'avenir; mais les
-cabochiens de 1413 croient pouvoir améliorer l'administration sans
-changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe! La scolastique a
-fini. C'est cet aplatissement moral qui a livré la France désarmée à
-l'invasion anglaise. (1860.)]
-
-[Note 351: _App._ 151.]
-
-L'esprit humain se mourait d'ennui. C'était là son mal. Cet ennui était
-une cause indirecte, il est vrai, mais réelle, de la corruption de
-l'Église. Les prêtres excédés de scolastique, de formes vides, de mots
-où il n'y avait rien pour l'âme, ils la donnaient au corps, cette âme
-dont ils ne savaient que faire. L'Église périssait par deux causes en
-apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre:
-subtilité, stérilité dans les idées, matérialité grossière dans les
-moeurs.
-
-Tout le monde parlait de réforme. Il fallait, disait-on, réformer le
-pape, réformer l'Église; il fallait que l'Église, siégeant en concile,
-ressaisît ses justes droits. Mais transporter la réforme du pape au
-concile, ce n'était guère avancer. De tels maux sont au fond des âmes:
-_In culpa est animus_. Un changement de forme dans le gouvernement
-ecclésiastique, une réforme négative ne pouvait changer les choses; il
-eût fallu l'introduction d'un élément positif, un nouveau principe
-vital, une étincelle, une idée.
-
-Le concile de Pise crut tout faire en condamnant par contumace les deux
-papes qui refusaient de céder, en les déclarant déchus, en faisant pape
-un frère mineur, un ancien professeur de l'Université de Paris. Ce
-professeur, qui était Mineur avant tout, se brouilla bien vite avec
-l'Université. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut tout.
-
-Ceux qui aiment les satires, liront avec amusement le piquant
-réquisitoire du concile contre les deux papes réfractaires[352]. Cette
-grande assemblée du monde chrétien comptait vingt-deux cardinaux, quatre
-patriarches, environ deux cents évêques, trois cents abbés, les quatre
-généraux des ordres mendiants, les députés de deux cents chapitres, de
-treize universités[353], trois cents docteurs, et les ambassadeurs des
-rois; elle siégeait dans la vénérable église byzantine de Pise, à deux
-pas du Campo-Santo. Elle n'en écouta pas moins avec complaisance le
-facétieux récit des ruses et des subterfuges par lesquels les deux papes
-éludaient depuis tant d'années la cession qu'on leur demandait. Ces
-ennemis acharnés s'entendaient au fond à merveille. Tous deux, à leur
-exaltation, avaient juré de céder. Mais ils ne pouvaient, disaient-ils,
-céder qu'ensemble, qu'au même moment: il fallait une entrevue. Poussés
-l'un vers l'autre par leurs cardinaux, ils trouvaient chaque jour de
-nouvelles difficultés. Les routes de terre n'étaient pas sûres; il leur
-fallait des sauf-conduits des princes. Les sauf-conduits arrivaient-ils:
-ils ne s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats à eux.
-D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en
-empruntaient à leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il
-leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prêts, c'était autre chose. On
-parvint un moment à les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il n'y
-eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que
-l'entrevue eût lieu dans un port, au rivage même; l'autre avait horreur
-de la mer. C'étaient comme deux animaux d'élément différent, qui ne
-peuvent se rencontrer[354].
-
-[Note 352: _App._ 152.]
-
-[Note 353: Les Universités de Bologne, d'Angers, d'Orléans, de Toulouse
-même, avaient fini par se réunir contre les papes à celle de Paris.]
-
-[Note 354: _App._ 153.]
-
-Benoît XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il
-croirait pécher mortellement s'il acceptait la voie de _cession_[355].
-Et peut-être était-il sincère. _Céder_, c'était reconnaître comme
-supérieure l'autorité qui imposait la cession, c'était subordonner la
-papauté au concile, changer le gouvernement de l'Église de monarchie en
-république. Était-ce bien au milieu d'un ébranlement universel du monde
-qu'il pouvait toucher à l'unité qui, si longtemps, avait fait la force
-du grand édifice spirituel, la clef de la voûte? Au moment où la
-critique touchait à la légende législative de la papauté, lorsque Valla
-élevait les premiers doutes sur l'authenticité des décrétales[356],
-pouvait-on demander au pape d'aider à son abaissement, de se tuer de ses
-propres mains?
-
-[Note 355: Lorsqu'on lui apprit que la France avait déclaré sa
-_soustraction d'obédience_, il dit avec beaucoup de dignité:
-«Qu'importe? saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obédience.»]
-
-[Note 356: _App._ 154.]
-
-Il faut le dire. Ce n'était pas une question de forme, mais bien de fond
-et de vie. Monarchie ou république, l'Église eût été également malade.
-Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape? les
-réformateurs valaient-ils mieux que le réformé? le chef était gâté, mais
-les membres étaient-ils sains? Non, il y avait, dans les uns et dans les
-autres, beaucoup de corruption; tout ce qui constituait le pouvoir
-spirituel tendait à se matérialiser, à n'être plus _spirituel_. Et cela
-venait principalement, nous l'avons dit, de l'absence des idées, du vide
-immense qui se trouvait dans les esprits.
-
-C'en était fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait fermée par sa
-machine à penser; puis Ockam en refusant la réalité aux universaux, en
-replaçant la question au point où l'avait laissée Abailard.
-
-Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[357], qui finissait la
-scolastique. Pétrarque pleura la poésie. Les grands mystiques d'alors
-avaient de même le sentiment de la fin. Le quatorzième siècle voit
-passer ces derniers génies; chacun d'eux se tait, s'en va, éteignant sa
-lumière: il se fait d'épaisses ténèbres.
-
-[Note 357: _App._ 155.]
-
-Il ne faut pas s'étonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste.
-L'Église ne le console pas. Cette grande épouse du moyen âge avait
-promis de ne pas vieillir, d'être toujours belle et féconde, de
-_renouveler_[358] toujours, de sorte qu'elle occupât sans cesse
-l'inquiète pensée de l'homme, l'inépuisable activité de son coeur.
-Cependant elle avait passé de la jeune vitalité populaire aux
-abstractions de l'école, à saint Thomas[359]. Dans sa tendance vers
-l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu à peu tout
-autre aliment que la logique. Noble régime, mais sobre, et qui finit par
-se composer de négations. Aussi elle allait maigrissant; maigreur au
-quatorzième siècle, consomption au quinzième, effrayante figure de
-dépérissement et de phtisie, comme vous la voyez, à la face creuse, aux
-mains transparentes du _Christ maudissant_ d'Orcagna.
-
-[Note 358: _App._ 156.]
-
-[Note 359: Saint Thomas, comme Albert-le-Grand, fait profession de
-partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce s'il
-est démontré qu'ils n'ont pas eu de texte sérieux, qu'ils ont marché
-constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions les plus
-infidèles, et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage
-d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique. (Voy. _Renaissance_,
-Introduction. 1860.)]
-
- * * * * *
-
-Telles étaient les misères de cet âge, ses contradictions. Réduit au
-formalisme vide, il y plaçait ses espérances. Gerson croyait tout guérir
-en ramenant l'Église aux formes républicaines, au moment même où il se
-déclarait contre la liberté dans l'État. L'expérience du concile de Pise
-n'avait rien appris. On allait assembler un autre concile à Constance, y
-chercher la quadrature du cercle religieux et politique: lier les mains
-au chef que l'on reconnaît infaillible, le proclamer supérieur, en se
-réservant de le juger au besoin.
-
-Ce tribunal suprême des questions religieuses, devait aussi décider une
-grande question de droit. Le parti d'Orléans, celui de Gerson, voulait y
-faire condamner la mémoire de Jean Petit, son apologie du duc de
-Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intérêt, aucune nécessité
-politique n'est au-dessus de l'humanité. C'eût été une grande chose, si,
-dans l'obscurcissement des idées, on fût revenu aux sentiments de la
-nature.
-
-La France semblait tout entière à ces éternels problèmes; on eût dit
-qu'elle oubliait le temps, la réalité, sa réforme, son ennemi. Au moment
-où l'Anglais allait fondre sur elle, étrange préoccupation, un grand
-politique d'alors pense que si le royaume doit craindre, c'est du côté
-de l'Allemagne et du duc de Lorraine[360]. Lorsqu'on vint avertir
-Jean-sans-Peur que les Anglais, débarqués depuis près de deux mois,
-étaient sur le point de livrer à l'armée royale une grande et décisive
-bataille, les messagers le trouvèrent dans ses forêts de
-Bourgogne[361]. Sous prétexte de la chasse, il s'était rapproché de
-Constance, rêvant toujours à Jean Petit et à son vieux crime, inquiet du
-jugement que le concile allait rendre, et, en attendant, vivant sous la
-tente au milieu des bois, et prêtant l'oreille aux voix des cerfs qui
-bramaient la nuit[362].
-
-[Note 360: _App._ 157.]
-
-[Note 361: Peut-être y avait-il moins d'insouciance que de connivence.
-On jugera.]
-
-[Note 362: «Le duc de Bourgogne, qui longtemps n'avoit demouré ni
-séjourné en son pays de Bourgogne, et qui vouloit bien avoir ses
-plaisirs et soullas, se advisa que pour mieux avoir son déduit de la
-chasse des cerfs, et les ouyr bruire par nuit, il se logeroit dedans la
-forest d'Argilly, qui est grande et lée.» (Lefebvre de Saint-Remy.)]
-
-
-
-
-LIVRE IX
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'Angleterre, l'État, l'Église.--Azincourt (1415).
-
-
-Pour comprendre le terrible événement que nous devons raconter,--la
-captivité, non du roi, mais du royaume même, la France prisonnière,--il
-y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue:
-
-En France, les deux autorités, l'Église et l'État, étaient divisées
-entre elles, et chacune d'elles en soi;
-
-En Angleterre, l'État et l'Église _établie_ étaient parvenus, sous la
-maison de Lancastre, à la plus complète union.
-
-Édouard III avait eu l'Église contre lui, et malgré ses victoires, il
-avait échoué. Henri V eut l'Église pour lui, et il réussit, il devint
-roi de France[363].
-
-[Note 363: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de
-roi, étant mort avant Charles VI, mais il le laissa à son fils.]
-
-Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins
-remarquée.
-
-L'Église, étant le plus grand propriétaire de l'Angleterre, y avait
-aussi la plus grande influence. Au moment où la propriété et la royauté
-se trouvèrent d'accord, celle-ci acquit une force irrésistible; elle ne
-vainquit pas seulement, elle conquit.
-
-L'Église avait besoin de la royauté. Ses prodigieuses richesses la
-mettaient en péril. Elle avait absorbé la meilleure partie des terres;
-sans parler d'une foule de propriétés et de revenus divers, des
-fondations pieuses, des dîmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_
-fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possédait
-_vingt-huit mille_[364]. Cette grande propriété était sans cesse
-attaquée au Parlement, et elle n'y était pas représentée, défendue en
-proportion de son importance; les membres du clergé n'y étaient plus
-appelés que _ad consentiendum_[365].
-
-[Note 364: _App._ 158.]
-
-[Note 365: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)]
-
-La royauté, de son côté, ne pouvait se passer de l'appui du grand
-propriétaire du royaume, je veux dire du clergé. Elle avait besoin de
-son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne sentirent
-ni Édouard Ier ni Édouard III, qui toujours le vexèrent pour de petites
-questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la maison de
-Lancastre, qui, à son avènement, déclara qu'elle ne demandait à l'Église
-«que ses prières[366]».
-
-[Note 366: Turner. Wilkins.]
-
-L'on comprend combien la _royauté_ et la _propriété_ ecclésiastique
-avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'édifice tout
-artificiel de l'Angleterre au moyen âge a porté sur deux fictions: un
-roi infaillible et inviolable[367], que l'on jugeait pourtant de deux
-règnes en deux règnes; d'autre part, une Église non moins inviolable,
-qui, au fond, n'étant qu'un grand établissement aristocratique et
-territorial sous prétexte de religion, se voyait toujours à la veille
-d'être dépouillée, ruinée.
-
-[Note 367: Les Anglais ont porté dans le droit politique ce génie de
-fiction que les Romains n'avaient montré que dans le droit civil. M.
-Allen, dans son livre sur la _Prérogative royale_, a résumé les
-prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre
-comédie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royauté,
-l'homme faillible et l'idée infaillible. De temps en temps la patience
-échappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une
-manière sanglante; si le roi ne périssait (comme Édouard II, Richard II,
-Henri VI et Charles Ier), il était renversé, ou tout au moins humilié,
-réduit à l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques II).]
-
-La maison cadette de Lancastre unit pour la première fois les deux
-intérêts en péril; elle associa le roi et l'Église. Ce fut sa
-légitimité, le secret de son prodigieux succès. Il faut indiquer,
-rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par où elle
-chemina.
-
-Le cadet hait l'aîné, c'est la règle[368], mais nulle part plus
-respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[369]. Aujourd'hui
-il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer,
-les Indes; au moyen âge, il restait souvent, rampait devant l'aîné,
-conspirait[370].
-
-[Note 368: Bien entendu, là où il y a privilège pour l'aîné.]
-
-[Note 369: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a créé une
-immense propriété _mobilière_, qui se partage selon l'équité. La
-propriété _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen âge.--Au
-reste, le droit d'aînesse est dans les moeurs, dans les idées même du
-peuple. J'ai cité à ce sujet une anecdote très curieuse (t. Ier, à la
-fin du livre Ier).--Dès que le père s'enrichit, sa première pensée est:
-_Faire un aîné._ À quoi réplique tout bas la pensée du cadet: _Être
-indépendant_, _avoir une_ honnête _suffisance_ (to be independent, to
-have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille
-anglaise. _App._ 159.]
-
-[Note 370: Rapprocher l'histoire des trois Glocester du frère du Prince
-Noir, du frère d'Henri V et du frère d'Édouard IV.]
-
-Les fils cadets d'Édouard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester,
-titrés de noms sonores et vides, avaient vu avec désespoir l'aîné,
-l'héritier, régner déjà, du vivant de leur père, comme duc d'Aquitaine.
-Il fallait que ces cadets périssent, ou régnassent aussi. Clarence alla
-aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l'Angleterre,
-jusqu'à ce que son neveu le fît étrangler. Lancastre se fit appeler roi
-de Castille, envahit l'Espagne et échoua; puis la France, et il échoua
-encore[371]. Alors il se retourna du côté de l'Angleterre.
-
-[Note 371: En 1373.]
-
-Le moment était favorable pour lui. Le mécontentement était au comble.
-Depuis les victoires de Créci et de Poitiers, l'Angleterre s'était
-méconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tâche naturelle,
-l'accumulation de la richesse et le progrès des garanties, était sorti
-de son caractère; il ne rêvait que conquêtes, tributs de l'étranger,
-exemption d'impôts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les
-a doués, fermentait à merveille. Ils s'en prenaient au roi, aux grands,
-à tous ceux qui faisaient la guerre en France; c'étaient des traîtres,
-des lâches. Les _cokneys_ de Londres, dans leur arrière-boutique,
-trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnât pas tous les jours des
-batailles de Poitiers. «Ô richesse, richesse, dit une ballade anglaise,
-réveille-toi donc, reviens dans ce pays[372]!» Cette tendre invocation à
-l'argent était le cri national.
-
-[Note 372: «Awake, wealth, and walk in this region...» (Turner.)--La foi
-des Anglais dans la toute-puissance de l'argent est naïvement exprimée
-dans les dernières paroles du cardinal Winchester; il disait en mourant:
-«Comment est-il donc possible que je meure, étant si riche? Quoi!
-l'argent ne peut donc rien à cela?» (_Ibid._)]
-
-La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur idée
-fixe de ne rien payer, ils regardassent où ils prendraient. Tous les
-yeux se tournèrent vers l'Église. Mais l'Église aussi avait son principe
-immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner. À toute
-demande, elle répondait froidement: «L'Église est trop pauvre.»
-
-Cette pauvre Église ne donnant rien, on songeait à lui enlever tout.
-L'homme du roi, Wicleff[373], y poussait; les lollards aussi, par en
-bas, obscurément et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant;
-c'était alors le grand chemin de la popularité.
-
-[Note 373: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. Voy. dans
-Walsingham la grande scène où Wicleff est soutenu par les princes et les
-grands contre l'évêque et le peuple de Londres.]
-
-J'ai dit ailleurs comment les choses tournèrent, comment ce grand
-mouvement entraînant le peuple, et jusqu'aux serfs, toute propriété se
-trouva en péril, non plus seulement la propriété ecclésiastique; comment
-le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu'ils
-seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent désarmés, et qu'on les
-pendait par centaines, le roi déclara pourtant que si les prélats, les
-lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le
-sanctionnerait. À quoi ils répondirent unanimement: «Plutôt mourir tous
-en un jour[374].» Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et
-révolutionnaire parole qui lui était échappée, ne fut jamais oubliée des
-propriétaires, des maîtres de serfs, barons, évêques, abbés. Dès ce
-jour, Richard dut périr. Dés lors aussi, Lancastre dut être le candidat
-de l'aristocratie et de l'Église.
-
-[Note 374: Turner.]
-
-Il semble qu'il ait préparé patiemment son succès. Des bruits furent
-semés, qui le désignaient. Une fois, c'était un prisonnier français qui
-aurait dit: «Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les
-Français n'oseraient plus infester vos côtes.» On faisait circuler
-d'abbaye en abbaye, et partout, au moyen des frères, une chronique qui
-attribuait au duc je ne sais quel droit de succession à la couronne, du
-chef d'un fils d'Édouard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de
-Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que son
-accusateur serait provisoirement remis à la garde de lord Holland, et,
-la veille du jour où l'imputation devait être examinée, le carme fut
-trouvé mort.
-
-Richard travailla lui-même pour Lancastre. Il s'entoura de petites gens,
-il fatigua les propriétaires d'emprunts, de vexations; enfin, il commit
-le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[375]: il se maria
-en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et son fils
-Derby, c'était de se décider entre les deux partis, entre l'Église
-établie et les novateurs. Richard rendit à Derby le service de l'exiler;
-c'était le dispenser de choisir. De loin, il devint la pensée de tous;
-chacun le désira, le croyant pour soi.
-
-[Note 375: Henri II, Jean, Édouard II, Richard II, Henri VI, Charles
-Ier.]
-
-La chose mûre, l'archevêque de Cantorbéry alla chercher Derby en
-France[376]. Celui-ci débarqua, déclarant humblement qu'il ne réclamait
-rien que le bien de son père. On a vu comment il se trouva forcé de
-régner. Alors il prit son parti nettement. Au grand étonnement des
-novateurs, parmi lesquels il avait été élevé à Oxford, Henri IV se
-déclara le champion de l'Église établie: «Mes prédécesseurs, dit-il aux
-prélats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je viens
-vous voir pour réclamer vos prières. Je maintiendrai les libertés de
-l'Église; je détruirai, selon mon pouvoir, les hérésies et les
-hérétiques[377].»
-
-[Note 376: Il avait été banni par Richard II, et son temporel
-confisqué.]
-
-[Note 377: Henri IV, intimement uni aux évêques d'Angleterre, commença
-son règne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis
-qu'ils avaient à craindre: 1º contre le _pape_, contre l'invasion du
-_clergé étranger_; 2º contre les _moines_ (les moines achetaient des
-bulles du pape pour se dispenser de payer la dîme aux évêques); 3º
-contre les _hérétiques_. (_Statutes of the Realm._)]
-
-Il y eut un compromis amical entre le roi et l'Église. Elle le sacra,
-l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prêtres
-furent livrés aux prêtres, pour être jugés, brûlés[378]. Tout le monde
-y trouvait son compte. Les biens des lollards étaient confisqués; un
-tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers
-était donné aux communes où l'on trouverait des hérétiques; c'était un
-moyen ingénieux de prévenir leur résistance, de les allécher à la
-délation[379].
-
-[Note 378: Les diocésains peuvent faire arrêter ceux qui prêchent ou
-_enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brûler_ en lieu
-apparent et élevé: «In eminenti loco comburi faciant.»--«And them before
-the people in an high place do to be _burnt_.» (_Ibid._)]
-
-[Note 379: Turner. En 1430 il n'en était plus ainsi; tout revenait au
-roi.]
-
-Les prélats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trône que pour
-régner eux-mêmes. Cette royauté qu'ils lui avaient donnée en gros, ils
-la lui reprirent en détail. Non contents de faire les lois, ils
-s'emparèrent indirectement de l'administration. Ils finirent par nommer
-au roi une sorte de conseil de tutelle, sans lequel il ne pouvait rien
-faire[380]. Il regretta alors d'avoir livré les lollards; il essaya de
-soustraire aux prêtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait,
-comme Richard II, à chercher un appui chez l'étranger; il voulait marier
-son fils en France.
-
-[Note 380: Ces conditions étaient plus humiliantes qu'aucune de celles
-qui avaient été imposées à Richard II. Il devait prendre seize
-conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.]
-
-Mais son fils même n'était pas sûr. On a remarqué, non sans apparence de
-raison, qu'en Angleterre les aînés aiment moins leurs pères[381]; avant
-d'être fils, ils sont héritiers. Le fils de Lancastre était d'autant
-plus impatient de porter la couronne à son tour, qu'il avait, par une
-victoire, raffermi cette couronne sur la tête de son père. Lui aussi, il
-traitait avec les Français[382], mais à part et pour son compte.
-
-[Note 381: «Le droit de primogéniture met de la rudesse dans les
-rapports du père au fils aîné. Celui-ci s'habitue à se considérer comme
-indépendant; ce qu'il reçoit de ses parents est à ses yeux une dette
-plus qu'un bienfait. La mort d'un père, celle d'un frère aîné, dont on
-attend l'héritage, sont sur la scène anglaise l'objet de plaisanteries
-que l'on applaudit et qui chez nous révolteraient le public.» (Mme de
-Staël.)--Je ne puis m'empêcher de rapprocher de ceci le mot de
-l'historien romain dans son tableau des proscriptions: «Il y eut
-beaucoup de fidélité dans les épouses, assez dans les affranchis,
-quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir
-une fois conçu, il est difficile d'attendre!» (Velleius Paterculus.)]
-
-[Note 382: Le fils négociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le
-père se rapprochait du parti d'Orléans.]
-
-Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'était une svelte et élégante
-figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles
-anglaises. C'était un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il pouvait,
-disait-on, chasser le daim à pied. Il avait fait longtemps les petites
-et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes.
-
-Il se lia aux mécontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs
-réunions nocturnes, dans les champs[383], dans les hôtelleries. Il se
-fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui même que
-Shakespeare, ennemi des sectaires de tout âge[384], a malicieusement
-transformé dans l'ignoble Falstaff. Le père n'ignorait rien. Mais,
-enfermer son fils, c'eût été se déclarer contre les lollards, dont il
-voulait justement se rapprocher à cette époque. Cependant, ce roi,
-malade, lépreux, chaque jour plus solitaire et plus irritable, pouvait
-être jeté par ses craintes dans quelque résolution violente. Son fils
-cherchait à le rassurer par une affectation de vices et de désordres,
-par des folies de jeunesse, adroitement calculées. On dit qu'un jour il
-se présenta devant son père couvert d'un habit de satin tout percé
-d'oeillets, où les aiguilles tenaient encore par leur fil; il
-s'agenouilla devant lui, lui présenta un poignard pour qu'il l'en
-perçât, s'il pouvait avoir quelque défiance d'un jeune fol, si
-ridiculement habillé.
-
-[Note 383: C'était comme nos écoles _buissonnières_ du seizième siècle.]
-
-[Note 384: Il est dit toutefois dans _Henri V_ que Falstaff parlait
-«contre la prostituée de Babylone». _App._ 160.]
-
-Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empêcher de faire
-comme s'il se fiait à lui. Pour lui donner patience, il consentit à ce
-qu'il entrât au conseil. Mais ce n'était pas encore assez. Le jour de sa
-mort, comme il ouvrait les yeux après une courte léthargie, il vit
-l'héritier qui mettait la main sur la couronne, posée (selon l'usage)
-sur un coussin près du lit du roi. Il l'arrêta, avec cette froide et
-triste parole: «Beau fils, quel droit y avez-vous? Votre père n'y eut
-pas droit[385].»
-
-[Note 385: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le
-prince lui dit: «Monseigneur, voici en présence ceux qui m'avoient donné
-à entendre que vous estiez trépassé; et pour ce que _je suis votre fils
-aîné_...» (Monstrelet.)]
-
-Dans les derniers temps qui précédèrent son avènement, Henri V avait
-tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis. D'un
-côté, il resta étroitement lié avec Oldcastle[386] avec les lollards. De
-l'autre, il se déclara l'ami de l'Église établie, et c'est sans doute
-comme tel qu'il finit par présider le conseil. À peine roi, il cessa de
-ménager les lollards; il rompit avec ses amis. Il devint l'homme de
-l'Église, le prince selon le coeur de Dieu; il prit la gravité
-ecclésiastique, «au point, dit le moine historien, qu'il eût servi
-d'exemple aux prêtres même[387]».
-
-[Note 386: Tellement que l'archevêque de Cantorbéry hésitait à
-l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)]
-
-[Note 387: «Repente mutatus est in virum alterum... cujus mores et
-gestus omni conditioni, tam religiosorum quam laïcorum, in exempla
-fuere.» (Walsingham.)]
-
-D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laïques et
-ecclésiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les
-serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comté en comté[388]. Une
-inquisition régulière fut organisée contre l'hérésie. Le chancelier, le
-trésorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de
-faire toute diligence pour rechercher et détruire les hérétiques. En
-même temps le primat d'Angleterre enjoignait aux évêques et archidiacres
-de s'enquérir _au moins deux fois par an_ des personnes suspectes
-d'hérésie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes respectables
-déclarassent sous serment s'ils connaissaient des hérétiques, des gens
-qui _différassent des autres_ dans leurs vie et habitudes, des gens qui
-_tolérassent_ ou reçussent les suspects, des gens qui possédassent des
-livres dangereux _en langue anglaise_, etc.
-
-[Note 388: _Statutes of the Realm._]
-
-Le roi, s'associant aux sévérités de l'Église, abandonna lui-même son
-vieil ami Oldcastle à l'archevêque de Cantorbéry[389]. Des processions
-eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies avant les
-exécutions.
-
-[Note 389: L'examen d'Oldcastle par l'archevêque est très curieux dans
-l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de
-sensibilité; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait volontiers
-plus que la victime. _App._ 161.]
-
-L'Église frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affiché
-qu'ils étaient cent mille en armes. Ils devaient se réunir au champ de
-Saint-Gilles, le lendemain de l'Épiphanie. Le roi y alla de nuit et les
-attendit avec des troupes: mais ils n'acceptèrent pas la bataille.
-
-Ce champion de l'Église n'avait pas seulement contre lui les ennemis de
-l'Église; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur.
-Les uns s'obstinaient à croire que Richard II n'était pas mort. Les
-autres disaient que l'héritier légitime était le comte de March; et ils
-disaient vrai. Scrop lui-même, le principal conseiller d'Henri, le
-confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres en faveur du
-comte de March.
-
-À cette fermentation intérieure, il n'y avait qu'un remède, la guerre.
-Le 16 avril 1415, Henri avait annoncé au Parlement qu'il ferait une
-descente en France. Le 29, il ordonna à tous les seigneurs de se tenir
-prêts. Le 28 mai, prétendant une invasion imminente des Français, il
-écrivit à l'archevêque de Cantorbéry et aux autres prélats, d'_organiser
-les gens d'Église pour la défense du royaume_[390]. Trois semaines
-après, il ordonna aux chevaliers et écuyers de passer en revue les
-hommes capables de porter les armes, de les diviser par compagnies.
-L'affaire de Scrop le retardait, mais il complétait ses
-préparatifs[391]. Il animait le peuple contre les Français, en faisant
-courir le bruit que c'étaient eux qui payaient des traîtres, qui avaient
-gagné Scrop, pour déchirer, ruiner le pays[392].
-
-[Note 390: _App._ 162.]
-
-[Note 391: _App._ 163.]
-
-[Note 392: Walsingham y croit. Mais Turner voit très bien que ce n'était
-qu'un faux bruit.]
-
-Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il était
-roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi, et en
-attendant épouser sa fille, avec toutes les provinces cédées par le
-traité de Bretigni; c'était une terrible dot; mais il lui fallait encore
-la Normandie, c'est-à-dire le moyen de prendre le reste. Une grande
-ambassade[393] vint en réponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le
-Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu'à 850.000 écus d'or.
-Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme fût payée comptant.
-Cette vaine négociation dura trois mois (13 avril-28 juillet), autant
-que les préparatifs d'Henri. Tout étant prêt, il fit donner des présents
-considérables aux ambassadeurs et les renvoya, leur disant qu'il allait
-les suivre.
-
-[Note 393: Jamais le roi de France n'avait envoyé à celui d'Angleterre
-une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur
-suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes. (Rymer.)]
-
-Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait
-besoin. La branche aînée avait eu ses batailles de Créci et de Poitiers.
-La cadette ne pouvait se légitimer que par une bataille.
-
-L'Église en avait besoin, d'abord pour détacher des lollards, une foule
-de gens misérables qui n'étaient lollards que faute d'être soldats.
-Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas à piller
-l'Église; la terrible question de sécularisation serait ajournée.
-
-Quoi de plus digne aussi de la respectable Église d'Angleterre et qui
-pût lui faire plus d'honneur, que de réformer cette France schismatique,
-de la châtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce
-jeune roi si dévoué, si pieux, ce David de l'Église établie, était
-visiblement l'instrument prédestiné d'une si belle justice.
-
-Tout était difficile avant cette résolution; tout devint facile. Henri,
-sûr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant réparation au
-passé. Il enterra honorablement Richard II. Les partis se turent. Le
-Parlement unanime vota pour l'expédition une somme inouïe. Le roi réunit
-six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte
-armée que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans[394].
-
-[Note 394: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents bâtiments
-de transport. _App._ 164.]
-
-Cette armée, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement à
-Harfleur, à l'entrée de la Seine. Le point était bien choisi. Harfleur,
-devenu ville anglaise, eût été bien autre chose que Calais. Il eût tenu
-la Seine ouverte; les Anglais pouvaient dès lors entrer, sortir,
-pénétrer jusqu'à Rouen et prendre la Normandie, jusqu'à Paris, prendre
-la France peut-être.
-
-L'expédition avait été bien conçue, très bien préparée. Le roi s'était
-assuré de la neutralité de Jean-sans-Peur; il avait loué ou acheté huit
-cents embarcations en Zélande et en Hollande, pays soumis à l'influence
-du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prêté volontiers des
-vaisseaux à qui payait bien[395]. Il emporta beaucoup de vivres, dans la
-supposition que le pays n'en fournirait pas.
-
-[Note 395: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.]
-
-D'autre part, l'Église d'Angleterre, de concert avec les communes,
-n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise; jeûnes, prières,
-processions, pèlerinages[396]. Au moment même de l'embarquement on brûla
-encore un hérétique. Le roi prit part à tout dévotement. Il emmena bon
-nombre de prêtres, particulièrement l'évêque de Norwich, qui lui fut
-donné pour principal conseiller.
-
-[Note 396: Les scrupules d'Henri allèrent jusqu'à refuser le service
-d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait été moine,
-et n'était rentré dans la vie séculière qu'au moyen _d'une dispense du
-pape_. Ces dispenses étaient le sujet d'une guerre continuelle entre
-Rome et l'Église d'Angleterre.]
-
-Le passage ne fut pas disputé, la France n'avait pas un vaisseau[397];
-la descente ne le fut pas non plus, les populations de la côte n'étaient
-pas en état de combattre cette grande armée. Mais elles se montrèrent
-très hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit
-Henri V, fut mal reçu dans son duché; les villes, les châteaux se
-gardèrent; les Anglais n'osaient s'écarter, ils n'étaient maîtres que de
-la plage malsaine que couvrait leur camp.
-
-[Note 397: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que La
-Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.]
-
-N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement.
-Les deux partis ayant reflué au nord, au midi, le centre était vide;
-Paris était las, comme après les grands efforts, le roi fol, le dauphin
-malade, le duc de Berri presque octogénaire. Cependant ils envoyèrent le
-maréchal de Boucicaut à Rouen, puis ils y amenèrent le roi, pour réunir
-la noblesse de l'Île-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Les
-gentilshommes de cette dernière province reçurent ordre contraire du duc
-de Bourgogne[398]; les uns obéirent au roi, les autres au duc;
-quelques-uns se joignirent même aux Anglais.
-
-[Note 398: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur
-héraut d'armes, sous le nom de Toison d'Or, avoue ceci expressément: «Y
-allèrent à puissance de gens, _jà soit_ (quoique) _le duc de Bourgogne
-mandât_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_, et que ne
-servissent ni partissent de leurs hostels, jusques à tant qu'il leur
-fist sçavoir». (Lefebvre de Saint-Remy.)]
-
-Harfleur fut vaillamment défendu, opiniâtrement attaqué. Une brave
-noblesse s'y était jetée. Le siège traîna; les Anglais souffrirent
-infiniment sur cette côte humide. Leurs vivres s'étaient gâtés. On était
-en septembre, au temps des fruits; ils se jetèrent dessus avidement. La
-dyssenterie se mit dans l'armée et emporta les hommes par milliers, non
-seulement les soldats, mais les nobles, écuyers, chevaliers, les plus
-grands seigneurs, l'évêque même de Norwich. Le jour de la mort de ce
-prélat, l'armée anglaise, par respect, interrompit les travaux du siège.
-
-Harfleur n'était pas secouru. Un convoi de poudre envoyé de Rouen fut
-pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des
-seigneurs avaient réuni jusqu'à six mille hommes pour surprendre le camp
-anglais; leur impétuosité fit tout manquer, ils se découvrirent avant le
-moment favorable.
-
-Cependant ceux qui défendaient Harfleur n'en pouvaient plus de fatigue.
-Les Anglais ayant ouvert une large brèche, les assiégés avaient élevé
-des palissades derrière. On leur brûla cet immense ouvrage, qui fut
-trois jours à se consumer. L'Anglais employait un moyen infaillible de
-les mettre à bout: c'était de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus.
-
-Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours pour
-savoir si l'on viendrait à leur aide. «Ce n'est pas assez de deux jours,
-dit l'Anglais; vous en aurez quatre.» Il prit des otages, pour être sûr
-qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours n'étant pas
-venu au jour dit, la garnison eût voulu se battre encore. Quelques-uns
-même, plutôt que de se rendre, se réfugièrent dans les tours de la côte,
-et là ils tinrent dix jours de plus.
-
-Le siège avait duré un mois. Mais ce mois avait été plus meurtrier que
-toute l'année qu'Édouard III resta campé devant Calais. Les gens
-d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout à craindre des
-vainqueurs. Un prêtre anglais qui suivait l'expédition nous apprend,
-avec une satisfaction visible, par quels délais on prolongea
-l'inquiétude et l'humiliation de ces braves gens: «On les amena dans une
-tente, et ils se mirent à genoux, mais ils ne virent pas le roi; puis
-dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne virent
-pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une tente
-intérieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit
-au lieu où le roi siégeait. Là ils furent longtemps à genoux, et notre
-roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent été très
-longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte
-de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Français furent relevés
-et rassurés[399].»
-
-[Note 399: _App._ 165.]
-
-Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clergé, son armée, fit son
-entrée dans la ville. À la porte, il descendit de cheval et se fit ôter
-sa chaussure; il alla, pieds nus, à l'église paroissiale «regrâcier son
-Créateur de sa bonne fortune». La ville n'en fut pas mieux traitée; une
-bonne partie des bourgeois furent mis à rançon tout comme les gens de
-guerre; tous les habitants furent chassés de la ville, les femmes même
-et les enfants; on leur laissa cinq sols et leurs jupes[400].
-
-[Note 400: _App._ 166.]
-
-Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, étaient déjà
-bien découragés. Des trente mille hommes qui étaient partis, il en
-restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui
-étaient blessés, malades ou trop fatigués. Mais, quoique la prise
-d'Harfleur fût un grand et important résultat, le roi, qui l'avait
-achetée par la perte de tant de soldats, de tant de personnages
-éminents, ne pouvait se présenter devant le pays en deuil, s'il ne
-relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi.
-D'abord il défia le dauphin à combattre corps à corps. Puis, pour
-constater que la France n'osait combattre, il déclara que d'Harfleur il
-irait, à travers champs, jusqu'à la ville de Calais[401].
-
-[Note 401: _App._ 167.]
-
-La chose était hardie, elle n'était pas téméraire. On connaissait les
-divisions de la noblesse française, les défiances qui l'empêchaient de
-se réunir en armes. Si elle n'était pas venue à temps, pendant tout un
-grand mois, pour défendre le poste qui couvrait la Seine et tout le
-royaume, il y avait à parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les
-huit jours qu'il leur fallait pour arriver à Calais selon le calcul
-d'Henri.
-
-Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une
-armée leste, robuste; c'étaient ceux qui avaient résisté. Il leur fit
-prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de
-Normandie, il y avait à parier que les capitaines du duc de Bourgogne en
-Picardie, en Artois, aideraient à nourrir cette armée, ce qui arriva.
-C'était le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne
-manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au bout du
-monde.
-
-L'essentiel était de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne
-pas armer les paysans par des désordres. Le roi fit exécuter à la lettre
-les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[402]: Défense du
-viol et du pillage d'église, sous peine de la potence; défense de crier
-_havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tête coupée; même peine contre
-celui qui vole un marchand ou vivandier; obéir au capitaine, loger au
-logis marqué, sous peine d'être emprisonné et de perdre son cheval, etc.
-
-[Note 402: Règlement de 1386. Voy. Sir Nicolas.]
-
-L'armée anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays
-de Caux. Tout était hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand ils
-eurent fait la menace de brûler tout le voisinage, la ville fournit la
-seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit une furieuse
-sortie; même menace, même concession; du pain, du vin, rien de plus.
-
-Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivèrent le 13 à Abbeville,
-comptant passer la Somme à la Blanche-Tache, au lieu même où Édouard III
-avait forcé le passage avant la bataille de Créci. Henri V apprit que le
-gué était gardé. Des bruits terribles circulaient sur la prodigieuse
-armée que les Français rassemblaient; le défi chevaleresque du roi
-d'Angleterre avait provoqué la _furie_ française[403]; le duc de
-Lorraine, à lui seul, amenait, disait-on, cinquante mille hommes[404].
-Le fait est que, quelque diligence que mît la noblesse, celle surtout du
-parti d'Orléans, à se rassembler, elle était loin de l'être encore. On
-crut utile de tromper Henri V, de lui persuader que le passage était
-impossible. Les Français ne craignaient rien tant que de le voir
-échapper impunément. Un Gascon, qui appartenait au connétable d'Albret,
-fut pris, peut-être se fit prendre; mené au roi d'Angleterre, il affirma
-que le passage était gardé et infranchissable. «S'il n'en est ainsi,
-dit-il, coupez-moi la tête.» On croit lire la scène où le Gascon Montluc
-entraîna le roi et le conseil, et le décida à permettre la bataille de
-Cérisoles.
-
-[Note 403: La noblesse était animée par la honte d'avoir laissé prendre
-Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrême amertume le
-sentiment national: «La noblesse, dit-il, en fut moquée, sifflée,
-chansonnée tout le jour chez les nations étrangères. Avoir sans
-résistance laissé le royaume perdre son meilleur et son plus utile port,
-avoir laissé prendre honteusement ceux qui s'étaient si bien défendus!»]
-
-[Note 404: _App._ 168.]
-
-Retourner à travers les populations hostiles de la Normandie, c'était
-une honte, un danger; forcer le passage du gué était difficile, mais
-peut-être encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-même que les
-Français étaient loin d'être prêts. Le troisième parti, c'était de
-s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu'à ce qu'on
-trouvât un passage. Ce parti eût été le plus hasardeux des trois, si les
-Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas
-perdre de vue que, depuis 1406, la Picardie était sous l'influence du
-duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines
-des villes devaient craindre de lui déplaire, et qu'il venait de leur
-défendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de
-Hollande et de Zélande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaut;
-des Picards s'y joignirent, et peut-être les guidèrent[405].
-
-[Note 405: _App._ 169.]
-
-L'armée, peu instruite des facilités qu'elle trouverait dans cette
-entreprise si téméraire en apparence, s'éloigna de la mer avec
-inquiétude. Les Anglais étaient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils
-commencèrent à remonter la Somme. Le 14, ils envoyèrent un détachement
-pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce détachement fut
-repoussé; le 15, ils trouvèrent que le passage de Pont-Audemer était
-gardé aussi. Huit jours étaient écoulés au 17, depuis le départ
-d'Harfleur, mais au lieu d'être à Calais, ils se trouvaient près
-d'Amiens. Les plus fermes commençaient à porter la tête basse; ils se
-recommandaient de tout leur coeur à saint Georges et à la sainte Vierge.
-Après tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient à chaque
-station du pain et du vin; à Boves, qui était au duc de Bourgogne, le
-vin les attendait en telle quantité que le roi craignit qu'ils ne
-s'enivrassent.
-
-Près de Nesles, les paysans refusèrent les vivres et s'enfuirent. La
-Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[406]
-qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gué dans la rivière.
-C'était un passage long, dangereux, auquel on ne passait guère. Le roi
-avait ordonné au capitaine de Saint-Quentin de détruire le gué, et même
-d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait.
-
-[Note 406: _App._ 170.]
-
-Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils
-abattirent les maisons voisines, jetèrent sur l'eau des portes, des
-fenêtres, des échelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout
-un jour; les Français avaient une belle occasion de les attaquer dans ce
-long passage.
-
-Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi
-d'Angleterre reçut enfin le défi du duc d'Orléans, du duc de Bourbon et
-du connétable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps, mais
-ils avaient trouvé tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti
-qui se portait seul pour défenseur du royaume. En un mois, ils avaient
-entraîné jusqu'à Abbeville toute la noblesse du Midi, du Centre. Ils
-avaient forcé l'indécision du conseil royal et les peurs du duc de
-Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orléans et de
-Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[407]; mais ceux
-d'Orléans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, où il s'était
-sauvé jadis, il voulait qu'on évitât la bataille, que du moins le roi et
-le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce dernier point;
-mais la bataille fut décidée. Sur trente-cinq conseillers, il s'en
-trouva cinq contre, trente pour. C'était au fond le sentiment national;
-il fallait, dût-on être battu, faire preuve de coeur, ne pas laisser
-l'Anglais s'en aller rire à nos dépens après cette longue promenade.
-Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds
-dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zélande, de Hollande
-même si éloignés, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre
-dans nos rangs, malgré le duc de Bourgogne.
-
-[Note 407: _App._ 171.]
-
-D'Abbeville, l'armée des princes avait de son côté remonté la Somme
-jusqu'à Péronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri était passé,
-ils lui envoyèrent demander, selon les us de la chevalerie, jour et lieu
-pour la bataille, et quelle route il voulait tenir. L'Anglais répondit,
-avec une simplicité digne, qu'il allait droit à Calais, qu'il n'entrait
-dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait toujours en plein champ, à
-la grâce de Dieu. À quoi il ajouta: «Nous engageons nos ennemis à ne pas
-nous fermer la route et à éviter l'effusion du sang chrétien.»
-
-De l'autre côté de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays
-ennemi. Le pain manqua; ils ne mangèrent pendant huit jours que de la
-viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les
-princes avaient dévasté la campagne, rompu les routes. L'armée anglaise
-fut obligée, pour les logements, de se diviser entre plusieurs villages.
-C'était encore une occasion pour les Français: ils n'en profitèrent pas.
-Préoccupés uniquement de faire une belle bataille, ils laissaient
-l'ennemi venir tout à son aise. Ils s'assemblaient plus loin, près du
-château d'Azincourt, dans un lieu où la route de Calais se resserrant
-entre Azincourt et Tramecourt, le roi serait obligé, pour passer, de
-livrer bataille.
-
-Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant passé Blangy[408] apprirent que
-les Français étaient tout près et crurent qu'ils allaient attaquer. Les
-gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant à genoux,
-levant les mains au ciel, prièrent Dieu de les prendre en sa garde.
-Cependant il n'y eut rien encore; le connétable n'était pas arrivé à
-l'armée française. Les Anglais allèrent loger à Maisoncelle, se
-rapprochant d'Azincourt. Henri V se débarrassa de ses prisonniers. «Si
-vos maîtres survivent, dit-il, vous vous représenterez à Calais.»
-
-[Note 408: «Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit passé son
-logis, il s'arrêta et dit: «Jà Dieu ne plaise, entendu que j'ai la cotte
-d'armes vestue, que je dois retourner arrière.» Et passa outre».
-(Lefebvre.)]
-
-Enfin ils découvrirent l'immense armée française, ses feux, ses
-bannières. Il y avait, au jugement du témoin oculaire, quatorze mille
-hommes d'armes, en tout peut-être cinquante mille hommes; trois fois
-plus que n'en comptaient les Anglais[409]. Ceux-ci avaient onze ou douze
-mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmenés d'Harfleur; dix
-mille au moins, sur ce nombre, étaient des archers.
-
-[Note 409: _App._ 172.]
-
-Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[410] David Gam, comme on
-lui demandait ce que les Français pouvaient avoir d'hommes, répondit
-avec le ton léger et vantard des Gallois: «Assez pour être tués, assez
-pour être pris, assez pour fuir[411].» Un Anglais, sir Walter
-Hungerford, ne put s'empêcher d'observer qu'il n'eût pas été inutile de
-faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en
-Angleterre qui n'auraient pas mieux demandé. Mais le roi dit
-sévèrement: «Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme
-de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces
-gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui
-fit vaincre si souvent Judas Macchabée.»
-
-[Note 410: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu déjà qu'il
-avait des gens du Hainaut.]
-
-[Note 411: Powel, Turner.]
-
-Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l'employèrent utilement à se
-préparer, à soigner l'âme et le corps, autant qu'il se pouvait. D'abord
-ils roulèrent les bannières, de peur de la pluie, mirent bas et plièrent
-les belles cottes d'armes qu'ils avaient endossées pour combattre. Puis,
-afin de passer confortablement cette froide nuit d'octobre, ils
-ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu'ils envoyaient
-chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes remettaient des
-aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs.
-Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé les pieux qu'ils
-plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la gendarmerie. Tout en
-préparant la victoire, ces braves gens songeaient au salut; ils se
-mettaient en règle du côté de Dieu et de la conscience. Ils se
-confessaient à la hâte, ceux du moins que les prêtres pouvaient
-expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait
-ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur
-cheval, et pour les autres l'oreille droite.
-
-Du côté des Français, c'était autre chose. On s'occupait à faire des
-chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l'ennemi: un
-bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets et
-de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs
-lourdes armures, à cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la
-boue; boue profonde, pluie froide; ils étaient morfondus. Encore, s'il y
-avait eu de la musique[412]... Les chevaux même étaient tristes; pas un
-ne hennissait... À ce fâcheux augure, joignez les souvenirs; Azincourt
-n'est pas loin de Créci.
-
-[Note 412: Lefebvre de Saint-Remy.]
-
-Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crépin et saint Crépinien, le
-roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[413], tout
-armé, tête nue. Puis il se fit mettre en tête un magnifique bassinet où
-se trouvait une couronne d'or, cerclée, fermée, impériale. Il monta un
-petit cheval gris, sans éperons, fit avancer son armée sur un champ de
-jeunes blés verts, où le terrain était moins défoncé par la pluie, toute
-l'armée en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait,
-flanquées de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas, disant
-quelques paroles brèves: «Vous avez bonne cause, je ne suis venu que
-pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous êtes de la vieille
-Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous attendent
-là-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre ont toujours
-fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la Couronne;
-gardez-vous vous-mêmes. Les Français disent qu'ils feront couper trois
-doigts de la main à tous les archers.»
-
-[Note 413: «Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une
-après l'autre.» (Jehan de Vaurin, ms.)]
-
-Le terrain était en si mauvais état que personne ne se souciait
-d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Français. Il offrait de
-renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on
-lui donnât la Guyenne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi et
-huit cent mille écus. Ce parlementage entre les deux armées ne diminua
-pas, comme on eût pu le croire, la fermeté anglaise; pendant ce temps,
-les archers assuraient leurs pieux.
-
-Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français,
-trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette
-plaine étroite, se succédaient à la file et s'étiraient en profondeur;
-au front, le connétable, les princes, les ducs d'Orléans, de Bar et
-d'Alençon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendôme, une
-foule de seigneurs, une iris éblouissante d'armures émaillées,
-d'écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans l'acier
-et dans l'or. Les Français avaient aussi des archers, des gens des
-communes[414]; mais où les mettre? Les places étaient comptées, personne
-n'eût donné la sienne[415]; ces gens auraient fait tache en si noble
-assemblée. Il y avait des canons, mais il ne paraît pas qu'on s'en soit
-servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour eux.
-
-[Note 414: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices, les
-Parisiens avaient offert six mille hommes armés; on n'en voulut pas. Un
-chevalier dit à cette occasion: «Qu'avons-nous besoin de ces ouvriers?
-nous sommes déjà _trois_ fois plus nombreux que les Anglais.» Le
-Religieux remarque qu'on fit la même faute à Courtrai, à Poitiers et à
-Nicopolis, et il ajoute des réflexions, hardies pour le temps.]
-
-[Note 415: Tous, dit le Religieux, voulaient être à l'avant-garde: «Cum
-singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta
-_verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!)
-concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.»--C'est ainsi que le
-grand-père de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les officiers
-furent au moment de tirer l'épée les uns contre les autres, tous voulant
-être les premiers au combat. (_Mémoires des Mirabeau._)]
-
-L'armée anglaise n'était pas belle. Les archers n'avaient pas d'armure,
-souvent pas de souliers; ils étaient pauvrement coiffés de cuir bouilli,
-d'osier même avec une croisure de fer; les cognées et les haches,
-pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers.
-Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs chausses, pour être
-à l'aise et bien travailler, pour bander l'arc d'abord[416], puis pour
-manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux,
-et charpenter ces masses immobiles.
-
-[Note 416: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche,
-ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci
-c'était le bras gauche, chez ceux-là le bras droit qui restait immobile.
-M. Gilpin attribue à cette différence de procédé celle d'expression dans
-les deux langues: _tirer de l'arc_, en français; _bander l'arc_, en
-anglais.]
-
-Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet
-l'armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir.
-L'arrière-garde seule échappa.
-
-Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé
-l'armée anglaise, jeta son bâton en l'air en disant: «Now strike[417]!»,
-lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix mille
-hommes, l'armée française resta encore immobile à leur grand étonnement.
-Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés, ou morts dans leurs
-armures. Dans la réalité, c'est que ces grands chevaux de combat, sous
-la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer,
-s'étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres fortes;
-ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s'en dépêtrèrent que pour
-avancer quelque peu au pas.
-
-[Note 417: «Maintenant, frappe!» (Monstrelet.)]
-
-Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait
-honneur à leur probité.
-
-Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[418] disent expressément que le
-champ n'était qu'une boue visqueuse. «La place estoit molle et effondrée
-des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient ravoir hors
-de la terre, tant elle estoit molle.»
-
-[Note 418: Les fantassins même avaient peine à marcher: «Propter soli
-mollitiem... per campum lutosum.» (Walsingham.)]
-
-«D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargés de
-harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient chargés
-de cottes d'acier, longues, passants les genoux et moult pesantes, et
-pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus
-bachinets de caruail... Ils étoient si pressés l'un de l'autre, qu'ils
-ne pouvoient lever leurs bras pour férir les ennemis, sinon aucuns qui
-estoient au front.»
-
-Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français
-étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les
-Anglais n'avaient que quatre rangs[419]. Cette profondeur énorme des
-Français ne leur servait à rien; leurs trente-deux rangs étaient tous,
-ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir, ne
-voyaient même pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante
-mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze
-mille Anglais, ou du moins l'auraient pu, si leurs chevaux s'étaient
-tirés de la boue.
-
-[Note 419: Titus Livius.]
-
-Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent,
-avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de
-fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les
-visières des casques. Alors des deux ailes, de Tramecourt, d'Azincourt,
-s'ébranlèrent lourdement à grand renfort d'éperons, deux escadrons
-français; ils étaient conduits par deux excellents hommes d'armes,
-messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier
-escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un
-corps d'archers cachés dans le bois[420]; ni l'un ni l'autre escadron
-n'arriva.
-
-[Note 420: Monstrelet.--Quelques-uns disaient aussi que le roi
-d'Angleterre avait envoyé des archers derrière l'armée française; mais
-les témoins oculaires affirment le contraire.]
-
-De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n'y en avait plus
-cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart
-avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plût au ciel
-que tous eussent tombé; mais les autres, dont les chevaux étaient
-blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revinrent se
-ruer sur les rangs français. L'avant-garde, bien loin de pouvoir
-s'ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l'a vu, serrée à ne
-pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu
-dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant, reculant,
-s'étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures
-entre le fer et le fer.
-
-Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant
-arcs et flèches, ils vinrent, fort à leur aise, avec les haches, les
-cognées, les lourdes épées et les massues plombées[421], démolir cette
-montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent à
-bout de nettoyer l'avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la
-seconde bataille.
-
-[Note 421: _App._ 173.]
-
-C'est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient
-venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu, dit-on, de
-mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en détacha un fleuron;
-tous y périrent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent
-encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de
-son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c'est le
-duc d'Alençon, _commandant de l'armée française_, qui tue le duc d'York
-et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend; Henri lui tend
-la main; mais déjà il était tué[422].
-
-[Note 422: _App._ 174.]
-
-Ce qui est plus certain, c'est qu'à ce second moment de la bataille, le
-duc de Brabant arrivait en hâte. C'était le propre frère du duc de
-Bourgogne; il semble être venu là pour laver l'honneur de la famille. Il
-arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince
-avait laissé tous les siens derrière lui, il n'avait pas même vêtu sa
-cotte d'armes; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la
-tête, et se jeta, à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
-
-Restait l'arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de
-cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s'étaient
-tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire
-au roi qu'un corps français pille ses bagages, et d'autre part il voit
-dans l'arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de
-revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens
-embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque
-homme eût à tuer le sien. Pas un n'obéissait; ces soldats, sans chausses
-ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France
-et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors
-le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit
-l'historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à
-qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid furent égorgés,
-décapités, taillés en pièces!... L'alarme n'était rien. C'étaient des
-pillards du voisinage, des gens d'Azincourt, qui, malgré le duc de
-Bourgogne leur maître, avaient profité de l'occasion; il les en punit
-sévèrement[423], quoiqu'ils eussent tiré du butin une riche épée pour
-son fils.
-
-[Note 423: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons ce
-détail. (Monstrelet.)]
-
-La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts,
-tandis qu'ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de
-dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orléans. Le lendemain, au
-départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[424].
-
-[Note 424: _App._ 175.]
-
-«C'était pitoyable chose à voir, la grant noblesse qui là avoit été
-occise, lesquels étoient desjà tout nuds comme ceux qui naissent de
-niens.» Un prêtre anglais n'en fut pas moins touché. «Si cette vue,
-dit-il, excitait compassion et componction en nous qui étions étrangers
-et passant par le pays, quel deuil était-ce donc pour les natifs
-habitants! Ah! puisse la nation française venir à paix et union avec
-l'anglaise, et s'éloigner de ses iniquités et de ses mauvaises voies!»
-Puis la dureté prévaut sur la compassion, et il ajoute: «En attendant,
-que leur faute retombe sur leur tête[425].»
-
-[Note 425: «Let his grief be turned upon his head.» (Ms., Sir Nicolas.)]
-
-Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille,
-presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannière. La
-liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes
-(Brabant, Nevers, Albret[426], Alençon, les trois de Bar), puis des
-seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm,
-Dammartin, etc., etc., les baillis du Vermandois, de Mâcon, de Sens, de
-Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevêque, celui de Sens, Montaigu,
-qui se battit comme un lion.
-
-[Note 426: Le connétable fut très heureux en cela; sa mort répondit à
-ceux qui l'accusaient de trahir. _App._ 176.]
-
-Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts qui restaient nus sur
-le champ de bataille la charité d'une fosse. On mesura vingt-cinq verges
-carrées de terre, et dans cette fosse énorme l'on descendit tous ceux
-qui n'avaient pas été enlevés; de compte fait, cinq mille huit cents
-hommes. La terre fut bénie, et autour on planta une forte haie d'épines,
-de crainte des loups[427].
-
-[Note 427: _App._ 177.]
-
-Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tué, comme
-on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'étaient rien moins
-que les ducs d'Orléans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de
-Vendôme, le comte de Richemont, le maréchal de Boucicaut, messire
-Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie
-française transportée en Angleterre.
-
-Après la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait:
-«Voulez-vous voir Pise, allez à Gênes.» On eût pu dire après Azincourt:
-«Voulez-vous voir la France, allez à Londres.»
-
-Ces prisonniers étaient entre les mains des soldats. Le roi fit une
-bonne affaire; il les acheta à bas prix, et en tira d'énormes
-rançons[428]. En attendant ils furent tenus de très près. Henri ne se
-piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir.
-
-[Note 428: Le Religieux.]
-
-La veuve d'Henri IV, veuve en premières noces du duc de Bretagne, eut
-le malheur de revoir à Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette
-triste entrevue, elle avait mis à sa place une dame qu'Arthur prit pour
-sa mère. Le coeur maternel en fut brisé. «Malheureux enfant, dit-elle,
-ne me reconnais-tu donc pas?» On les sépara. Le roi ne permit pas de
-communication entre la mère et le fils[429].
-
-[Note 429: _Mémoire d'Artus III._]
-
-Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir le sermon de ce roi
-des prêtres[430], d'endurer ses moralités, ses humilités. Immédiatement
-après la bataille, parmi les cadavres et les blessés, il fit venir
-Montjoie, le héraut de France, et dit: «Ce n'est pas nous qui avons fait
-cette occision, c'est Dieu, pour les péchés des Français.» Puis il
-demanda gravement à qui la victoire devait être attribuée, au roi de
-France ou à lui? «À vous, monseigneur», répondit le héraut de
-France[431].
-
-[Note 430: «Princeps presbyterorum.» (Walsingham.)]
-
-[Note 431: Monstrelet.]
-
-Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna, dans une halte,
-qu'on envoyât du pain et du vin au duc d'Orléans, et, comme on vint lui
-dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit: «Beau
-cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'où vient que vous ne
-voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jeûne.--Beau cousin, ne
-prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grâce de gagner la
-bataille sur les Français, ce n'est pas que j'en sois digne; mais c'est,
-je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n'y a pas à
-s'en étonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit que jamais il
-ne s'est vu tant de désordres, de voluptés, de péchés et de mauvais
-vices qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est pitié de l'ouïr, et
-horreur pour les écoutants. Si Dieu en est courroucé ce n'est pas
-merveille[432].»
-
-[Note 432: Lefebvre de Saint-Remy.]
-
-Était-il donc bien sûr que l'Angleterre fût chargée de punir la France?
-La France était-elle si complètement abandonnée de Dieu, qu'il lui
-fallût cette discipline anglaise et ces charitables enseignements?
-
-Un témoin oculaire dit qu'un moment avant la bataille il vit, des rangs
-anglais, un touchant spectacle dans l'autre armée. Les Français de tous
-les partis se jetèrent dans les bras les uns des autres et se
-pardonnèrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment, ajoute-t-il,
-la haine se changea en amour[433].
-
-[Note 433: _Idem._]
-
-Je ne vois point que les Anglais se soient réconciliés[434]. Ils se
-confessèrent; chacun se mit en règle, sans s'inquiéter des autres.
-
-[Note 434: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de même
-parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des
-partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.]
-
-Cette armée anglaise semble avoir été une honnête armée, rangée,
-régulière. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit à peine vraiment de
-quoi ils se confessaient.
-
-Lesquels moururent en meilleur état? Desquels aurions-nous voulu
-être?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, que son père
-empêcha d'aller joindre les Français, disait encore quarante ans après:
-«Je ne me console point de n'avoir pas été à Azincourt, pour vivre ou
-mourir[435].»
-
-[Note 435: «Et ce... j'ai ouï dire au comte de Charolois, depuis que il
-avoit atteint l'âge de soixante-sept ans.» (Lefebvre de Saint-Remy.)]
-
-L'excellence du caractère français, qui parut si bien à cette triste
-bataille, est noblement avouée par l'Anglais Walsingham dans une autre
-circonstance: «Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que
-ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et
-passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de
-Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des Anglais;
-ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent[436].» Il n'y a
-rien à ajouter à un tel fait.
-
-[Note 436: _App._ 178.]
-
-J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bonté
-et de douceur d'âme[437], que le duc d'Orléans, prisonnier vingt-cinq
-ans en Angleterre, adresse en partant à une famille anglaise qui l'avait
-gardé[438]. Sa captivité dura presque autant que sa vie. Tant que les
-Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trône, ils ne
-voulurent jamais lui permettre de se racheter. Placé d'abord dans le
-château de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientôt séparé pour
-être renfermé dans la prison de Pomfret; sombre et sinistre prison, qui
-n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle recevait; témoin Richard II.
-
-[Note 437: _App._ 179.]
-
-[Note 438: Mon très bon hôte et ma très doulce hôtesse...]
-
-Il y passa de longues années, traité honorablement[439], sévèrement,
-sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au faucon[440],
-chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied, et presque sans
-changer de place. C'était un triste amusement dans ce pays d'ennui et de
-brouillard, où il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie
-sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie
-d'un sol sans accident, d'un climat sans saison, d'un ciel sans soleil.
-
-[Note 439: _App._ 180.]
-
-[Note 440: Il y avait d'autres poètes parmi les prisonniers d'Azincourt,
-entre autres le maréchal Boucicaut.]
-
-Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil
-de France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises
-que nous ayons y furent écrites par Charles d'Orléans. Notre Béranger du
-quinzième siècle[441], tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux.
-
-[Note 441: _App._ 181.]
-
-C'est un Béranger un peu faible, peut-être, mais sans amertume, sans
-vulgarité, toujours bienveillant, aimable, gracieux; une douce gaieté
-qui ne passe jamais le sourire; et ce sourire est près des larmes[442].
-On dirait que c'est pour cela que ces pièces sont si petites; souvent il
-s'arrête à temps, sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne
-durent guère, pas plus qu'une ondée d'avril.
-
-[Note 442: _App._ 182.]
-
-Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[443].
-La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondément passionnée[444].
-C'est l'alouette, rien de plus[445]. Ce n'est pas le rossignol.
-
-[Note 443: César, qui était poète aussi, et qui avait tant d'esprit,
-appela sa légion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...]
-
-[Note 444: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers
-suivants:
-
- Dieu! qu'il la fait bon regarder,
- La gracieuse, bonne et belle!
- . . . . . . . . . . . .
- Qui se pourroit d'elle lasser?
- Tous jours sa beauté renouvelle.
- Dieu! qu'il la fait bon regarder,
- La gracieuse, bonne et belle!
- Par deçà, ni delà la mer,
- Ne scays dame ni demoyselle
- Qui soit en tout bien parfait telle.
- C'est un songe que d'y penser!
- Dieu! qu'il la fait bon regarder.
-
- (CHARLES D'ORLÉANS.) _App._ 183.]
-
-[Note 445: _App._ 184.]
-
-Telle fut en général notre primitive et naturelle France, un peu légère
-peut-être pour le sérieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en poésie comme
-elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et
-recherche comme français ne sont, il est vrai, qu'un souffle, mais c'est
-un souffle d'esprit. La beauté française, non plus, n'est pas facile à
-bien saisir; ce n'est ni le beau sang anglais, ni la régularité
-italienne; quoi donc? le mouvement, la grâce, le je ne sais quoi, tous
-les jolis riens.
-
-Autre temps, autre poésie. N'importe; celle-là subsiste; rien, en ce
-genre, ne l'a surpassée. Naguère encore, lorsque ces chants étaient
-oubliés eux-mêmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation,
-d'un infidèle et lointain écho[446].
-
-[Note 446: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde de
-Surville; il me suffît de savoir que Lamartine, très jeune, les avait
-retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est
-l'ouvrage de l'ingénieux Nodier.]
-
-Quelque blasés que vous soyez par tant de livres et d'événements,
-quelque préoccupés des profondes littératures des nations étrangères, de
-leur puissante musique, gardez, Français d'aujourd'hui, gardez toujours
-bon souvenir à ces aimables poésies, à ces doux chants de vos pères dans
-lesquels ils ont exprimé leurs joies, leurs amours, à ces chants qui
-touchèrent le coeur de vos mères et dont vous-mêmes êtes nés...
-
- * * * * *
-
-Je me suis écarté, ce semble; mais je devais ceci au poète, au
-prisonnier. Je devais, après cet immense malheur, dire aussi que les
-vaincus étaient moins dignes de mépris que les vainqueurs ne l'ont
-cru... Peut-être encore, au milieu de cette docile imitation des moeurs
-et des idées anglaises qui gagne chaque jour[447], peut-être est-ce
-chose utile de réclamer en faveur de la vieille France, qui s'en est
-allée... Où est-elle, cette France du moyen âge et de la Renaissance, de
-Charles d'Orléans, de Froissart?... Villon se le demandait déjà en vers
-plus mélancoliques qu'on n'eût attendu d'un si joyeux enfant de Paris:
-
- «Dites-moi en quel pays
- Est Flora, la belle Romaine?
- Où est la très sage Héloïs?...
- La reine Blanche, comme un lis,
- Qui chantoit à voix de Sirène?
- ... Et Jeanne, la bonne Lorraine
- Qu'Anglais brûlèrent à Rouen?
- . . . . . . . . . . . . . .
- Où sont-ils, Vierge souveraine?
- --«Mais où sont les neiges d'antan?»
-
-[Note 447: Perlin s'en plaignait déjà au seizième siècle: «Il me
-desplaît que ces vilains estans en leur pays nous crachent à la face, et
-eulx estans à la France, on les honore et révère comme petits dieux.»
-(1558.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Mort du connétable d'Armagnac; mort du duc de Bourgogne. Henri V
-(1416-1422).
-
-
-Deux hommes n'avaient pas été à la bataille d'Azincourt, les chefs des
-deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux
-s'étaient réservés.
-
-Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non seulement leurs
-ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction.
-Désormais la place était nette, la partie entre eux seuls; les deux
-corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des morts.
-
-Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui
-gardait, depuis le mois de juillet, une armée de Bourguignons, de
-Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix mille chevaux, et galopa
-droit à Paris. Il n'arriva pourtant pas à temps; la place était prise.
-
-Armagnac était dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans ses
-mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'épée de connétable.
-
-Le duc de Bourgogne resta à Lagny, faisant tous les jours dire à ses
-partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'était lui qui avait
-défendu les passages de la Somme contre les Anglais, espérant que Paris
-finirait par se déclarer. Il resta ainsi deux mois et demi à Lagny. Les
-Parisiens finirent par l'appeler «Jean de Lagny qui n'a hâte». Il
-emporta ce sobriquet.
-
-Armagnac resta maître de Paris, et d'autant plus maître que tous ceux
-qui l'y avaient appelé moururent en quelques mois, le duc de Berri, le
-roi de Sicile, le dauphin[448]. Le second fils du roi devenait dauphin,
-et le duc de Bourgogne, près de qui il avait été élevé, croyait
-gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un troisième
-encore vingt-cinq jours après. Le quatrième dauphin vécut; il était ce
-qu'il fallait au connétable: il était enfant.
-
-[Note 448: _App._ 185.]
-
-Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le royaume
-en péril avait besoin d'un homme. Armagnac était un méchant homme et
-capable de tout, mais enfin c'était, on ne peut le nier, un homme de
-tête et de main[449].
-
-[Note 449: Le Religieux de Saint-Denis est dès ce moment tout Armagnac;
-c'est un grand témoignage en faveur de ce parti, qui était en effet
-celui de la défense nationale.]
-
-Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des
-_Te Deum_[450]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession de
-leur ville de Paris. Et tout à coup ils apprennent qu'Harfleur est
-assiégé. Après cette terrible bataille, qui avait mis si bas les
-courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand siège.
-
-[Note 450: Et des ballades. _App._ 186.]
-
-D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris, dont il était si
-peu sûr; c'était risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne
-avec une troupe de gentilshommes; ils lâchèrent pied, et il les fit
-pendre comme vilains.
-
-Harfleur ne pouvait être attaqué avec avantage que par mer; il fallait
-des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Génois; ceux-ci, qui venaient de
-chasser les Français de Gênes, n'acceptèrent pas moins l'argent de
-France et fournirent toute une flotte, neuf grandes galères, des
-carraques pour les machines de siège, trois cents embarcations de toute
-grandeur, cinq mille archers génois ou catalans. Ces Génois se battirent
-bravement avec leurs galères de la Méditerranée contre les gros
-vaisseaux de l'Océan. Une première flotte qu'envoyèrent les Anglais fut
-repoussée.
-
-Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette énorme dépense? La plus
-grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait guère que Paris
-et ses propres fiefs du Languedoc et de Gascogne. Il suça et pressura
-Paris.
-
-Le Bourguignon y était très fort; une grande conspiration se fit pour
-l'y introduire. Le chef était un chanoine boiteux, frère du dernier
-évêque[451], Armagnac découvrit tout. Le chanoine, en manteau violet,
-fut promené dans un tombereau, puis muré, au pain et à l'eau. On publia
-que les condamnés avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y eut
-nombre d'exécutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle confiance
-il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une police rapide,
-terrible, à l'italienne; il faisait aussi, disait-on, la guerre à la
-lombarde. Défense de se baigner à la Seine, pour qu'on n'allât pas
-compter les noyés; on sait qu'il était défendu à Venise de nager dans le
-canal Orfano.
-
-[Note 451: À en croire l'historien même du parti bourguignon, le
-chanoine et les autres conjurés voulaient massacrer les princes «le jour
-de Pasques, après dyner.» (Monstrelet.)]
-
-Le Parlement fut purgé, le Châtelet, l'Université, trois ou quatre cents
-bourgeois mis hors de Paris, et tous envoyés du côté d'Orléans. La
-reine, qui négociait sous main avec le Bourguignon, fut transportée
-prisonnière à Tours, et l'un de ses amants jeté à la rivière[452].
-
-[Note 452: «Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de
-Vincennes)... en passant assez près du Roy, lui fist la révérence, et
-passa outre assez legièrement... (on l'arrêta). Et après, par le
-commandement du Roy, fut questionné, puis fut mis en un sacq de cuir et
-gecté en Saine; sur lequel sacq avoit escript: _Laissez passer la
-justice du Roy._» (Lefebvre de Saint-Remy.)]
-
-Armagnac ôta aux bourgeois les chaînes des rues; il les désarma. Il
-supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers; plus
-de bouchers héréditaires; tout homme capable put s'élever au rang de
-boucher.
-
-Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'étaient pas quittes de
-la guerre[453]. On les obligeait de se cotiser de manière qu'à trois ils
-fournissent un homme d'armes. Eux-mêmes, on les envoyait travailler aux
-fortifications, curer les fossés, chacun tous les cinq jours.
-
-[Note 453: «Et pour loger les gens des capitaines armagnacs furent les
-povres gens boutés hors de leurs maisons, et à grant prière et à grant
-peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille
-couchoient en leurs licts.» (_Journal du Bourgeois._)]
-
-Ordre à toute maison de s'approvisionner de blé; pour attirer les
-vivres, Armagnac supprima l'octroi. En récompense, les autres taxes
-furent payées deux fois dans l'année. Les bourgeois furent obligés
-d'acheter tout le sel des greniers publics à prix forcé et comptant,
-sinon des garnisaires. Paris succombait à payer seul les dépenses du roi
-et du royaume.
-
-La position du duc de Bourgogne était plus facile à coup sûr que celle
-du connétable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au nom
-du roi et du dauphin, défendaient de payer l'impôt. Abbeville, Amiens,
-Auxerre, reçurent cette défense avec reconnaissance et s'y conformèrent
-avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en fît autant, et
-voulait y envoyer des troupes; mais, plutôt que de recevoir les Gascons,
-Rouen tua son bailli et ferma ses portes[454].
-
-[Note 454: _App._ 187.]
-
-Le duc de Bourgogne vint tâter Paris, qui n'aurait pas mieux demandé que
-d'être quitte du connétable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de
-Bourgogne, ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la
-rareté des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la
-Beauce. Les chanoines mêmes, dit l'historien, furent obligés de mettre
-bas leur cuisine. Le roi, revenant à lui et apprenant que c'étaient les
-Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au connétable:
-«Que ne chassez-vous ces gens-là!»
-
-Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui
-porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle
-déclara qu'elle était régente et qu'elle défendait de payer les taxes.
-Cette défense circula non seulement dans le Nord, mais dans le Midi, en
-Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris, Paris
-ruiné, affamé, furieux.
-
-Le roi d'Angleterre n'avait pas à se presser; les Français faisaient sa
-besogne; ils suffisaient bien à ruiner la France. Fier de la neutralité,
-de l'amitié secrète des ducs de Bourgogne et de Bretagne, négociant
-toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre et de ne
-pas venir à Paris. Il fit sagement, politiquement, la conquête de la
-Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la haute, Caen en
-1417, Rouen en 1418.
-
-Armagnac ne pouvait s'opposer à rien. Il avait assez de peine à contenir
-Paris; le duc de Bourgogne campait à Montrouge. Henri V put sans
-inquiétude faire le siège de cette importante ville de Caen. C'était dès
-lors un grand marché, un grand centre d'agriculture. Une telle ville
-eût résisté, si elle eût eu le moindre secours. Aussi, tout en
-l'attaquant, il envoyait proposer la paix a Paris. Il parlait de paix et
-faisait la guerre. Au milieu de cette négociation, on apprit qu'il était
-maître de Caen, qu'il en avait chassé toute la population, hommes,
-femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille âmes, que cette capitale de
-la basse Normandie était devenue une ville anglaise, aussi bien
-qu'Harfleur et Calais.
-
-La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conquête.
-Aussi Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il put
-l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit respecter
-les femmes, les églises, les prêtres, les faux prêtres même (il y avait
-une foule de paysans qui se tonsuraient)[455]. Tout ce qui se soumettait
-était protégé; tout ce qui résistait était puni. Aux prises de ville, il
-n'y avait point de violence; mais le roi exceptait ordinairement de la
-capitulation quelques-uns des assiégés à qui il faisait couper la tête,
-comme ayant résisté à leur souverain légitime, roi de France et duc de
-Normandie[456].
-
-[Note 455: Walsingham.]
-
-[Note 456: _App._ 188.]
-
-Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire,
-qu'il ne craignit pas de partager son armée en quatre corps, pour mener
-plusieurs sièges à la fois. Que pouvait-il craindre, en effet, lorsque
-le seul prince français qui fût puissant, le duc de Bourgogne, était son
-ami?
-
-L'unique affaire de celui-ci était la perte du connétable d'Armagnac.
-Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mangé ses dernières
-ressources; il en' était à fondre les châsses des saints[457]. Ses
-Gascons, n'étant plus payés, disparaissaient peu à peu; il n'en avait
-plus que trois mille. Il fallait qu'il employât les bourgeois à faire le
-guet, ces bourgeois qui le détestaient pour tant de causes, comme
-Gascon, comme brigand, comme schismatique[458]. Le Bourgeois de Paris
-dit expressément qu'il croit que cet «Arminac est un diable en fourrure
-d'homme».
-
-[Note 457: Il le fit avec ménagement, déclarant que c'était un emprunt,
-et assignant un revenu pour remplacer les châsses. Néanmoins les moines
-de Saint-Denis lui déclarèrent que ce serait _dans leurs chroniques_ une
-tache pour ce règne: «Opprobrium sempiternum... si redigeretur in
-chronicis...» (Le Religieux.)]
-
-[Note 458: Armagnac persévérait dans son attachement au vieux pape du
-duc d'Orléans, au pape des Pyrénées, à l'Aragonais Pedro de Luna (Benoît
-XIII), condamné par les conciles de Pise et de Constance. _App._ 189.]
-
-Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment
-l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait déjà
-Noël[459]. Le connétable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y
-avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi
-entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompée jeta le peuple
-dans une rage muette.
-
-[Note 459: Depuis longtemps, c'était l'unique voeu du peuple: «Vivat,
-vivat, qui dominari poterit! dum pax...» (Le Religieux.)--Pendant le
-massacre de 1418, on criait de même: «Fiat pax!»]
-
-Un certain Perrinet Leclerc[460], marchand de fer au Petit-Pont, qui
-avait été maltraité par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais
-sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son père qui gardait la
-porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de L'Île-Adam
-entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois s'y joignirent.
-Ils s'emparèrent du roi et de la ville. Les gens du dauphin le sauvèrent
-dans la Bastille. De là, leurs capitaines, le Gascon Barbazan, et les
-Bretons Rieux et Tannegui Duchâtel osèrent, quelques jours après,
-rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais le roi était bien gardé
-au Louvre; L'Île-Adam les combattit dans les rues, le peuple se mit
-contre eux, et les écrasa des fenêtres.
-
-[Note 460: «Jeunes compagnons du moyen estat et de légère volonté, qui
-autrefois avoient été punis pour leurs démérites.» (Monstrelet.)]
-
-Le connétable d'Armagnac, qui s'était caché chez un maçon, fut livré et
-emprisonné avec les principaux de son parti. Alors rentrèrent dans la
-ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards. Tous
-ceux qu'on disait Armagnacs furent rançonnés de maison en maison. Les
-grands seigneurs bourguignons, s'y opposèrent d'autant moins,
-qu'eux-mêmes prenaient tant qu'ils pouvaient.
-
-Ces revenants étaient justement les bouchers, les proscrits, les gens
-ruinés, ceux dont les femmes avaient été menées à Orléans (fort mal
-menées) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres,
-pâles de famine. Dieu sait en quel état ils retrouvaient leurs maisons.
-
-On disait à chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville
-pour délivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne fût éveillé
-en sursaut par le tocsin. À ces continuelles alarmes joignez la rareté
-des vivres; ils ne venaient qu'à grand'peine. Les Anglais tenaient la
-Seine; ils assiégeaient le Pont-de-l'Arche.
-
-La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'étain, commença à
-pousser le peuple au massacre des prisonniers. C'était, disait-il, le
-seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient
-moyen d'échapper[461]. Ces furieux coururent d'abord aux prisons de
-l'hôtel de ville. Les seigneurs bourguignons, L'Île-Adam, Luxembourg et
-Fosseuse, vinrent essayer de les arrêter; mais, quand ils sévirent un
-millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes
-armés, ils ne surent dire autre chose, sinon: «Enfants, vous faites
-bien.» La tour du Palais fut forcée, la prison Saint-Éloi, le grand
-Châtelet, où les prisonniers essayèrent de se défendre, puis
-Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Châtelet, ils firent
-l'appel des prisonniers; à mesure qu'ils passaient le guichet, on les
-égorgeait.
-
-[Note 461: _App._ 190.]
-
-Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas une
-exécution par des bouchers à tant par jour. Ce fut un vrai massacre
-populaire, exécuté par une populace en furie. Ils tuaient tout, au
-hasard, même les prisonniers pour dettes. Deux présidents du Parlement,
-d'autres magistrats périrent, des évêques même. Cependant, à Saint-Éloi,
-trouvant l'abbé de Saint-Denis qui disait la messe aux prisonniers, et
-tenait l'hostie, ils le menacèrent, brandirent sur lui le couteau; mais,
-comme il ne lâcha point le corps du Christ, ils n'osèrent pas le tuer.
-
-Seize cents personnes périrent du dimanche matin au lundi matin[462].
-Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues; si l'on voyait
-passer son ennemi, on n'avait qu'à crier à l'Armagnac, il était mort.
-Une femme grosse fut éventrée; elle resta nue dans la rue, et comme on
-voyait l'enfant remuer, la canaille disait autour: «Vois donc, ce petit
-chien remue encore.» Mais personne n'osa le prendre. Les prêtres du
-parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin qu'ils
-fussent damnés.
-
-[Note 462: _App._ 191.]
-
-Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du
-connétable et d'autres restèrent trois jours dans le palais, à la
-risée des passants. Ils s'étaient avisés de lui lever dans le dos
-une bande de peau, afin que lui aussi il portât sa bande blanche
-d'Armagnac. La puanteur força enfin de jeter tous les débris dans
-des tombereaux, puis, sans prêtres ni prières, dans une fosse
-ouverte au Marché-aux-Pourceaux[463].
-
-[Note 463: «En une fosse nommée la Louvière...» (Lefebvre de
-Saint-Remy.)]
-
-Les gens du Bourguignon, effrayés eux-mêmes, le pressaient fort de venir
-à Paris. Il y fit en effet son entrée avec la reine. Ce fut une grande
-joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: «Vive le roi!
-vive la reine! vive le duc! vive la paix!»
-
-La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la
-rivière par en bas, par en haut les Armagnacs étaient maîtres de Melun.
-Une sorte d'épidémie commença dans Paris et les campagnes voisines, qui
-emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir; l'abattement
-était extrême, après la fureur. Les meurtriers surtout ne résistèrent
-pas: ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit
-cents moururent à l'Hôtel-Dieu, désespérés. On en vit un courir les rues
-en criant: «Je suis damné!» Et il se jeta dans un puits la tête la
-première.
-
-D'autres pensèrent tout au contraire que, si les choses allaient si mal,
-c'est qu'on n'avait pas assez tué. Il se trouva, non seulement parmi les
-bouchers, mais dans l'Université même, des gens qui criaient en chaire
-qu'il n'y avait pas de justice à attendre des princes, qu'ils allaient
-mettre les prisonniers à rançon et les relâcher aigris et plus méchants
-encore.
-
-Le 21 août, par une extrême chaleur, un formidable rassemblement
-s'ébranle vers les prisons, une foule à pied, entête la mort même à
-cheval[464], le bourreau de Paris, Capeluche. Cette masse va fondre au
-grand Châtelet; les prisonniers se défendent, du consentement des
-geôliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tué,
-prisonniers et geôliers. Même scène au petit Châtelet[465]. Puis, les
-voilà devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes,
-voulant rester à tout prix le favori de la populace; il les prie
-honnêtement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien
-n'opérait. Il avait beau montrer de la confiance, de la bonhomie, se
-faire petit, jusqu'à toucher dans la main au chef (le chef c'était le
-bourreau). Il en fut pour cette honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une
-promesse démener les prisonniers au Châtelet; alors il les livra.
-Arrivés au Châtelet, les prisonniers y trouvèrent d'autres gens du
-peuple qui n'avaient rien promis et qui les massacrèrent.
-
-[Note 464: «Solus equester.» (Religieux.)]
-
-[Note 465: _App._ 192.]
-
-Le duc de Bourgogne avait joué là un triste rôle. Il fut enragé de
-s'être ainsi avili. Il engagea les massacreurs à aller assiéger les
-Armagnacs à Montlhéry pour rouvrir la route aux blés de la Beauce. Puis
-il fit fermer la porte derrière eux et couper la tête à Capeluche. En
-même temps, pour consoler le parti, il fait décapiter quelques
-magistrats armagnacs.
-
-Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touché la main d'un
-prince du sang, était un homme original dans son métier, point furieux,
-et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un
-bourgeois du massacre au péril de sa vie[466]. Quand il lui fallut
-franchir le pas à son tour, il montra à son valet comment il devait s'y
-prendre[467].
-
-[Note 466: Le Religieux.]
-
-[Note 467: _Journal du Bourgeois._]
-
-Le duc de Bourgogne, en devenant maître de Paris, avait succédé à tous
-les embarras du connétable d'Armagnac. Il lui fallait à son tour
-gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne pouvait
-se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais à distance,
-c'est-à-dire en faisant la guerre, en rétablissant les taxes qu'il
-venait de supprimer, en perdant sa popularité.
-
-Le rôle équivoque qu'il avait joué si longtemps, accusant les autres de
-trahison, tandis qu'il trahissait, ce rôle devait finir. Les Anglais
-remontant la Seine, menaçant Paris, il fallait lâcher Paris, ou les
-combattre. Mais, avec son éternelle tergiversation et sa duplicité, il
-avait énervé son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la paix,
-ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succès l'avait perdu; il
-était entré, tête baissée, dans une longue et sombre impasse, où il n'y
-avait plus moyen d'avancer, ni de reculer.
-
-Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appelé, était Bourguignon sans
-doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il
-s'étonnait, dans sa simplicité, de voir que ce bon duc ne fit rien
-contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commençaient à
-dire «qu'il était en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pût
-trouver[468]». Cependant que pouvait-il faire? Appeler les Flamands? un
-traité tout récent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[469]. Les
-Bourguignons? ils avaient assez à faire de se garder contre les
-Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre: Sens, Moret, Créci,
-Compiègne, Montlhéry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et
-Melun, c'est-à-dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put
-disposer, sans dégarnir Paris, il l'envoya à Rouen; c'était quatre mille
-cavaliers.
-
-[Note 468: _Journal du Bourgeois._]
-
-[Note 469: _App._ 193.]
-
-On pouvait prévoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V
-s'en était approché avec une extrême lenteur. Non content d'avoir
-derrière lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il avait
-complété la conquête de la basse Normandie par la prise de Falaise, de
-Vire, de Saint-Lô, de Coutances et d'Évreux. Il tenait la Seine, non
-seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il avait déjà
-rétabli un peu d'ordre, rassuré les gens d'Église, invité les absents à
-revenir, leur promettant appui, et déclarant qu'autrement il disposerait
-de leurs terres ou de leurs bénéfices. Il rouvrit l'Échiquier et les
-autres tribunaux, et leur donna pour président suprême son grand
-trésorier de Normandie. Il réduisit presque à rien l'impôt du sel, «en
-l'honneur de la sainte Vierge[470]».
-
-[Note 470: Rymer.]
-
-Peu de rois avaient été plus heureux à la guerre, mais la guerre était
-son moindre moyen. Henri V était, ses actes en témoignent, un esprit
-politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de
-diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant
-toutes les peurs, tous les intérêts, profitant à merveille de la
-dissolution profonde du pays auquel il avait à faire, fascinant de sa
-ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui
-n'avaient plus rien où se prendre, ni principe ni espoir; personne en ce
-malheureux pays ne se fiait plus à personne, tous se méprisaient
-eux-mêmes.
-
-Il négociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers
-d'abord, c'était le plus facile. Les tenant sous sa main, tristement,
-durement, il eut bon marché de leur fermeté.
-
-Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur français[471].
-Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne table; mais le besoin
-d'activité n'en était que plus grand; ils se mouraient d'ennui. Chaque
-fois que le roi d'Angleterre revenait dans son île, il faisait visite «à
-ses cousins d'Orléans et de Bourbon»; il leur parlait amicalement,
-confidentiellement. Une fois il leur disait: «Je vais rentrer en
-campagne; et pour cette fois, je n'y épargne rien; je m'y retrouverai
-toujours; les Français en feront les frais.» Une autre fois, prenant un
-air triste: «Je m'en vais bientôt à Paris... C'est dommage, c'est un
-brave peuple. Mais que faire? le courage ne peut rien, s'il y a
-division[472].»
-
-[Note 471: _App._ 194.]
-
-[Note 472: «Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur.»
-(Religieux.)]
-
-Ces confidences amicales étaient faites pour désespérer les prisonniers.
-Ce n'étaient pas des Régulus. Ils obtinrent d'envoyer en leur nom le duc
-de Bourbon pour décider le roi de France à faire la paix au plus vite,
-en passant par toutes les conditions d'Henri; qu'autrement ils se
-feraient Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs
-terres[473].
-
-[Note 473: Rymer, 27 janvier 1417.]
-
-C'était un terrible dissolvant, une puissante contagion de
-découragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prêcher la
-soumission à tout prix. Cela aidait aux négociations qu'Henri menait de
-front avec tous les princes de France. Dès l'ouverture de la campagne,
-au mois de mars 1418, il renouvela les trêves avec la Flandre et le duc
-de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guyenne; le 4 août, il
-prorogea la trêve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la même
-complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d'Anjou
-et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus à coeur que d'éviter
-l'effusion du sang chrétien. Tout en accordant des trêves particulières,
-il écoutait les propositions continuelles de paix générale que les deux
-partis lui faisaient; il prêtait impartialement une oreille au dauphin,
-l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en était pas tellement préoccupé
-qu'il ne mît la main sur Rouen.
-
-Dès la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les
-moissons ne pussent arriver à Rouen et que la ville ne fût point
-approvisionnée. Il avait importé pour cela huit mille Irlandais, presque
-nus, des sauvages, qui n'étaient ni armés ni montés, mais qui, allant
-partout à pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches,
-mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour
-qu'on les rachetât. Le paysan était désespéré[474].
-
-[Note 474: «Un de leurs pieds chaussé et l'autre nud, sans avoir
-braies... prenoient petits enfants en berceaux... montoient sur vaches,
-portant lesdits petits enfants...» (Monstrelet)]
-
-Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en
-tout peut-être soixante mille âmes: c'était tout un peuple à nourrir.
-Henri, sachant bien qu'il n'avait rien à craindre ni des Armagnacs
-dispersés, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une
-trêve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son armée en huit ou
-neuf corps, de manière à embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps
-communiquaient par des tranchées qui les abritaient du boulet; vers la
-campagne, ils étaient défendus d'une surprise par des fossés profonds
-revêtus d'épines. Toute l'Angleterre y était, les frères du roi:
-Glocester, Clarence, son connétable Cornwall, son amiral Dorset, son
-grand négociateur Warwick, chacun à une porte.
-
-Il s'attendait à une résistance opiniâtre; son attente fut surpassée. Un
-vigoureux levain cabochien fermentait à Rouen. Le chef des arbalétriers,
-Alain Blanchard[475], et les autres chefs rouennais semblent avoir été
-liés avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de
-Rouen était le chanoine Delivet. Ces hommes défendirent Rouen pendant
-sept mois, tinrent sept mois en échec cette grande armée anglaise. Le
-peuple et le clergé rivalisèrent d'ardeur; les prêtres excommuniaient,
-le peuple combattait; il ne se contentait pas de garder ses murailles;
-il allait chercher les Anglais, il sortait en masse, «et non par une
-porte, ni par deux, ni par trois, mais à la fois par toutes les
-portes[476]».
-
-[Note 475: _App._ 195.]
-
-[Note 476: _App._ 196.]
-
-La résistance de Rouen eût été peut-être plus longue encore, si pendant
-qu'elle combattait, elle n'eût eu une révolution dans ses murs. La
-ville était pleine de nobles et croyait être trahie par eux. Déjà en
-1415, les voyant faire si peu de résistance aux Anglais descendus en
-Normandie, le peuple s'était soulevé et avait tué le bailli armagnac.
-Les nobles bourguignons n'inspirèrent pas plus de confiance[477]. Le
-peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens
-de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le
-pont sur lequel ils doivent repasser vient d'être scié en dessous. Ils
-accusèrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia
-que trop ces accusations après la reddition de la ville; il se fit
-Anglais et reçut des fiefs de son nouveau maître.
-
-[Note 477: _App._ 197.]
-
-Les gens de Rouen ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la famine.
-Ils parvinrent à faire passer un de leurs prêtres jusqu'à Paris. Ce
-prêtre fut amené devant le roi par le carme Pavilly, qui parla pour lui;
-puis l'homme de Rouen prononça ces paroles solennelles: «Très excellent
-prince et seigneur, il m'est enjoint de par les habitants de la ville de
-Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne, qui
-avez le gouvernement du roi et de son royaume, _le grand haro_, lequel
-signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; ils vous mandent et font
-savoir par moi, que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils
-soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires
-ennemis qu'eux, et s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre
-génération[478].»
-
-[Note 478: Monstrelet.]
-
-Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne fut
-autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reçurent, comme à
-l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours à énerver et à endormir.
-Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade du dauphin à
-Alençon.
-
-Outre les cessions immenses du traité de Bretigni, le duc de Bourgogne
-offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la
-Flandre et l'Artois, c'est-à-dire les meilleures provinces du duc de
-Bourgogne.
-
-Le clerc anglais Morgan, chargé de prolonger quelques jours ces
-négociations, dit enfin aux gens du dauphin: «Pourquoi négocier? Nous
-avons des lettres de votre maître au duc de Bourgogne, par lesquelles il
-lui propose de s'unir à lui contre nous.» Les Anglais amusèrent de même
-le duc de Bourgogne et finirent par dire: «Le roi est fol, le dauphin
-mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualité pour rien céder en
-France[479].»
-
-[Note 479: Voy. le journal des négociations dans Rymer, nov. 1418.]
-
-Ces comédies diplomatiques n'arrêtaient pas la tragédie de Rouen. Le roi
-d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dressé des gibets
-autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers. D'autre part
-il barra la Seine avec un pont de bois, des chaînes et des navires, de
-sorte que rien ne pût passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient
-réduits aux dernières extrémités, et ils résistèrent six mois encore;
-ce fut un miracle. Ils avaient mangé les chevaux, les chiens et les
-chats[480]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant
-fût-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les affamés se
-seraient jetés dessus. La plus horrible nécessité, c'est qu'il fallut
-faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douze
-mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mît son vieux
-père à la porte, le mari sa femme; ce fut là un déchirement. Cette foule
-déplorable vint se présenter aux retranchements anglais; ils y furent
-reçus à la pointe de l'épée. Repoussés également de leurs amis et de
-leurs ennemis, ils restèrent entre le camp et la ville, dans le fossé,
-sans autre aliment que l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passèrent
-l'hiver sous le ciel. Des femmes, hélas! y accouchèrent...; et alors les
-gens de Rouen, voulant que l'enfant fût du moins baptisé, le montaient
-par une corde; puis on le redescendait, pour qu'il allât mourir avec sa
-mère[481]. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charité; et
-pourtant leur camp était plein de prêtres, d'évêques; il y avait entre
-autres le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry.
-
-[Note 480: La chronique anglaise donne un étrange tarif des animaux
-dégoûtants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-être ce tarif
-n'est qu'une dérision féroce de la misère des assiégés: On vendait un
-rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat 2 nobles
-(60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 6 francs), etc.
-_App._ 198.]
-
-[Note 481: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, était
-pour eux une grande source de misère; il ne faisait que pleuvoir. Les
-fossés présentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des
-enfants de deux à trois ans obligés de mendier leur pain parce que leurs
-père et mère étaient morts. L'eau séjournant sur le sol qu'ils étaient
-contraints d'habiter, et, gisant ça et là, ils poussaient des cris,
-implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres fléchis
-par la faiblesse et étaient maigres comme une branche desséchée; les
-femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour
-les réchauffer; des enfants tétaient encore le sein de leur mère étendue
-sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un vivant.]
-
-Au grand jour de Noël, lorsque tout le monde chrétien dans la joie
-célèbre par de douces réunions de famille la naissance du petit Jésus,
-les Anglais se firent scrupule de faire bombance[482] sans jeter des
-miettes à ces affamés. Deux prêtres anglais descendirent parmi les
-spectres du fossé et leur apportèrent du pain. Le roi fit dire aussi aux
-habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint jour
-de Noël; mais nos Français ne voulurent rien recevoir de l'ennemi.
-
-[Note 482: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de
-Londres avaient envoyé à eux seuls un vaisseau chargé de vin et de
-cervoise. (Chéruel.)]
-
-Cependant le duc de Bourgogne commençait à se mettre en mouvement. Et
-d'abord, il alla de Paris à Saint-Denis. Là, il fit prendre au roi
-solennellement l'oriflamme; cruelle dérision; ce fut pour rester à
-Pontoise, longtemps à Pontoise, longtemps à Beauvais. Il y reçut encore
-un homme de Rouen qui s'était dévoué pour risquer le passage; c'était le
-dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit simplement que
-dans Rouen et la banlieue il était mort cinquante mille hommes de faim.
-Le duc de Bourgogne fut touché, il promit secours, puis, débarrassé du
-messager, et comptant bien sans doute ne plus entendre parler de Rouen,
-il tourna le dos à la Normandie et mena le roi à Provins.
-
-Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile
-de faire un exemple pour une si longue résistance, voulait les avoir
-à merci. Les Rouennais qui savaient ce que c'était que la merci
-d'Henri V, prirent la résolution de miner un mur, et de sortir par
-là la nuit les armes à la main, à la grâce de Dieu. Le roi et les
-évêques réfléchirent, et l'archevêque de Cantorbéry vint lui-même
-offrir une capitulation: 1º La vie sauve, cinq hommes exceptés[483];
-ceux des cinq qui étaient riches ou gens d'Église se tirèrent
-d'affaire; Alain Blanchard paya pour tous; il fallait à l'Anglais
-une exécution, pour constater que la résistance avait été rébellion
-au roi légitime. 2º Pour la même raison, Henri assura à la ville
-tous les privilèges que les rois de France, ses ancêtres, lui
-avaient accordés, _avant l'usurpation de Philippe-de-Valois_. 3º
-Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille écus d'or,
-moitié en janvier (on était déjà au 19 janvier[484]), moitié en
-février. Tirer cela d'une ville dépeuplée, ruinée[485], ce n'était
-pas chose facile. Il y avait à parier que ces débiteurs insolvables
-feraient plutôt cession de biens, qu'ils se sauveraient tous de la
-ville, et que le créancier se trouverait n'avoir pour gage que des
-maisons croulantes.--On y pourvut; la ville fut contrainte par
-corps; tous les habitants consignés jusqu'à parfait payement. Des
-gardes étaient mis aux portes; pour sortir, il fallait montrer un
-billet qu'on achetait fort cher[486].
-
-[Note 483: _App._ 199.]
-
-[Note 484: _App._ 200.]
-
-[Note 485: L'entrée magnifique du vainqueur, au milieu de ces ruines,
-fit un contraste cruel. L'honnête et humain M. Turner en est lui-même
-blessé.]
-
-[Note 486: Monstrelet.]
-
-Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d'un si bon
-rapport, que désormais on en exigea partout. La Normandie entière devint
-une geôle anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta à ces rigueurs un
-bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unité de poids, de mesures et
-d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et d'Arqués, aunage de
-Paris[487].
-
-[Note 487: Rymer.]
-
-Le roi d'Angleterre, occupé d'organiser le pays conquis, accorda une
-trêve aux deux partis français, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il
-avait besoin de refaire un peu son armée. Il lui fallait surtout
-ramasser de l'argent et s'acquitter envers les évêques qui lui en
-avaient prêté pour cette longue expédition. L'Église lui faisait la
-banque, mais en prenant ses sûretés; tantôt les évêques se faisaient
-assigner par lui le produit d'un impôt[488]; tantôt ils lui prêtaient
-sur gage, sur ses joyaux[489], sur sa couronne, par exemple. Voilà sans
-doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[410]. À chaque
-conquête, ils pouvaient récupérer leurs avances, occupant les bénéfices
-vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les absents
-s'obstinaient à ne pas revenir, le roi disposait de leurs bénéfices, de
-leurs héritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne
-manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de
-revenir. Le pays de Caux était désert; il se peuplait de loups; le roi y
-créa un louvetier.
-
-[Note 488: Par exemple, en 1415, il engage à l'archevêque de Cantorbéry
-et aux évêques de Winchester, etc., la perception de droits féodaux.
-_App._ 219.]
-
-[Note 489: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)]
-
-[Note 490: «Prolatorum, _semper sibi assistentium_, consilio...»
-(Religieux.)]
-
-Ce grand succès de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et
-obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de
-notre nature. Il se crut si sûr de réussir, qu'il fit tout ce qu'il
-fallait pour échouer.
-
-Chose étrange, et pourtant certaine, ce conquérant de la France n'avait
-encore qu'une province, et déjà la France ne lui suffisait plus. Il
-commençait à se mêler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son
-frère Bedford[491]; la désorganisation de l'Empire l'encourageait sans
-doute; un frère du roi d'Angleterre, c'était bien assez pour faire un
-empereur; témoin le frère d'Henri III, Richard de Cornouailles. Déjà
-Henri V marchandait l'hommage des archevêques et autres princes du Rhin.
-
-[Note 491: _App._ 201.]
-
-Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frère,
-Glocester, à la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le
-port de Brindes et le duché de Calabre[492]. Brindes était un lieu
-d'embarquement pour Jérusalem; l'Italie était pour Henri le chemin de la
-terre sainte; déjà ses envoyés prenaient des informations en Syrie. En
-attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon,
-Alfonse-le-Magnanime, prétendant à l'adoption de Naples; il mettait
-d'accord contre lui les Aragonais[493] et les Castillans, deux
-puissances maritimes. Dès lors la Guyenne[494], l'Angleterre même,
-étaient en péril. Naguère les Castillans, conduits par un Normand,
-amiral de Castille, avaient gagné sur les Anglais une grande bataille
-navale[495]. Leurs vaisseaux devaient sans difficulté, ou ravager les
-côtes d'Angleterre, ou tout au moins aller en Écosse chercher les
-Écossais et les amener comme auxiliaires au dauphin.
-
-[Note 492: _App._ 202.]
-
-[Note 493: Les Anglais s'étaient fort maladroitement mêlés des affaires
-intérieures de l'Aragon, dès 1413. (Ferreras.)]
-
-[Note 494: _App._ 203.]
-
-[Note 495: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le
-Religieux.) _App._ 204.]
-
-Henri V voyait si peu son danger du côté du dauphin, de l'Écosse et de
-l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mécontenter le duc de Bourgogne.
-Celui-ci, misérablement dépendant des Anglais pour les trêves de
-Flandre, avait essayé de fléchir Henri. Il lui demanda une entrevue, et
-lui proposa d'épouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et la
-Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dépendance de la
-Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de
-Bourgogne n'avait pas craint d'amener à cette triste négociation la
-jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais
-l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui
-ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu'à dire: «Beau
-cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou
-que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[496].»
-
-[Note 496: Monstrelet.]
-
-Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter sérieusement; et le duc de
-Bourgogne avait près de lui des gens qui le suppliaient de traiter avec
-eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses troupes,
-Barbazan et Tannegui Duchâtel. Il était bien temps que la France se
-réconciliât, si près de sa perte. Le Parlement de Paris et celui de
-Poitiers y travaillaient également; la reine aussi, et plus
-efficacement, car elle employait près du duc de Bourgogne une belle
-femme, pleine d'esprit et de grâce, qui parla, pleura[497], et trouva
-moyen de toucher cette âme endurcie.
-
-[Note 497: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle «la _respectable_
-et prudente dame de Giac...» Ce qui est sûr, c'est qu'elle était fort
-habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas pourquoi il
-réussissait dans tout, croyait le devoir au Diable, à qui il avait voué
-une de ses mains.]
-
-Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le
-duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orléans,
-parmi les frères et les parents des prisonniers d'Azincourt et des
-égorgés de Paris. Il voulut lui-même s'agenouiller devant le dauphin. Un
-traité d'amitié, de secours mutuel, fut signé, subi par les uns et les
-autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette amitié
-entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se haïr.
-
-Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude[498]. Sept jours après ce
-traité, le 18 juillet, Henri V dépêcha de nouveaux négociateurs pour
-renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus étrange, ce qui étonnera
-ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisément de leur
-caractère quand leur intérêt l'exige, c'est qu'il devint tout à coup
-empressé et galant; il envoya à la princesse un présent considérable de
-joyaux[499]. Il est vrai que les gens du dauphin arrêtèrent ces joyaux
-en route; ils crurent pouvoir porter au frère ce qu'on destinait à la
-soeur.
-
-[Note 498: _App._ 205.]
-
-[Note 499: Le Religieux croit, sans doute d'après un bruit populaire,
-qu'il y en avait pour cent mille écus!]
-
-Le roi d'Angleterre eut bientôt lieu de se rassurer. Le duc de
-Bourgogne, quoi qu'il fit, ne pouvait sortir de la situation équivoque
-où le plaçait l'intérêt de la Flandre. Son traité avec le dauphin ne
-rompit pas les négociations qu'il avait engagées depuis le mois de juin
-pour continuer les trêves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28
-juillet, à Londres, le duc de Bedford proclama le renouvellement des
-trêves. Le 29, près de Paris, les Bourguignons en garnison à Pontoise se
-laissèrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivèrent
-à Paris et y jetèrent une extrême consternation. Elle augmenta lorsque,
-le 30, le duc de Bourgogne, emmenant précipitamment le roi de Paris à
-Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer, sans pourvoir à la
-défense des Parisiens éperdus, autrement qu'en nommant capitaine de la
-ville son neveu, enfant de quinze ans[500].
-
-[Note 500: Le mécontentement extrême de Paris se fait sentir jusque dans
-les pâles et timides notes du greffier du Parlement: «Ce jour (9 août),
-les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et lors, y
-avoit à Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence du Roy, de
-la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et des autres
-seigneurs de France _qui jusques cy ont fait petite résistence aus dits
-Anglois_ et à leurs entreprises...» (_Archives, Registres du
-Parlement._)]
-
-D'après tout cela, les gens du dauphin crurent, à tort ou à droit,
-qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens
-étaient fort irrités de l'abandon où les laissait leur bon duc, sur
-lequel ils avaient tant compté. Ils crurent que le duc de Bourgogne
-était un homme ruiné, perdu. Et alors, la vieille haine se réveilla
-d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible après tant
-d'années.
-
-Ajoutez que le parti du dauphin était alors dans la joie d'une victoire
-navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armées
-réunies de Castille et d'Aragon allaient assiéger Bayonne, qu'enfin les
-flottes espagnoles devaient amener au dauphin des auxiliaires écossais.
-Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqué ainsi de plusieurs côtés,
-ne saurait où courir.
-
-Le dauphin, enfant de seize ans, était fort mal entouré. Ses principaux
-conseillers étaient son chancelier Maçon, et Louvet, président de
-Provence, deux légistes, de ces gens qui avaient toujours pour justifier
-chaque crime royal une sentence de lèse-majesté. Il avait aussi pour
-conseillers des hommes d'armes, de braves brigands armagnacs, gascons et
-bretons, habitués depuis dix ans à une petite guerre de surprises, de
-coups fourrés, qui ressemblaient fort aux assassinats.
-
-Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il périrait dans
-l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'étaient
-chargés de construire sur le pont de Montereau la galerie où elle devait
-avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrière
-au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet âge
-défiant. Malgré tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de Giac, qui
-ne le quittait point, le voulut ainsi[501].
-
-[Note 501: Le trahit-elle? Tout le monde le crut quand, après
-l'événement, on la vit rester du côté du dauphin. Pourtant elle avait
-perdu, par la mort de Jean-sans-Peur, l'espoir d'une grande fortune.
-Innocente ou coupable, qu'aurait-elle été chercher en Bourgogne? la
-haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?]
-
-Le duc tardant à venir, Tannegui Duchâtel alla le chercher. Le duc
-n'hésita plus; il lui frappa sur l'épaule, en disant: «Voici en qui je
-me fie.» Duchâtel lui fit hâter le pas; le dauphin, disait-il,
-attendait; de cette manière il le sépara de ses hommes, de sorte qu'il
-entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frère du captal de
-Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y
-furent égorgés (10 septembre 1419).
-
-L'altercation qui eut lieu est diversement rapportée. Selon l'historien
-ordinairement le mieux informé, les gens du dauphin lui auraient dit
-durement: «Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien
-tardé[502]!» À quoi il aurait répondu que «c'était le dauphin qui
-tardait à agir, que ses lenteurs et sa négligence avaient fait bien du
-mal dans le royaume». Selon un autre récit, il aurait dit qu'on ne
-pouvait traiter qu'en présence du roi, que le dauphin devait y venir; le
-sire de Navailles, mettant la main sur son épée, de l'autre saisissant
-le bras du jeune prince, aurait crié, avec la violence méridionale de la
-maison de Foix: «Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez,
-monseigneur.» Ce récit, qui est celui des dauphinois, n'en est pas
-moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur plus grande
-crainte était que le dauphin ne leur échappât, qu'il ne revînt près de
-son père et du duc de Bourgogne.
-
-[Note 502: «Tardavistis... tardavistis...» (Religieux.)]
-
-Tannegui Duchâtel assura toujours qu'il n'avait pas frappé le duc.
-D'autres s'en vantèrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: «J'ai dit au
-duc de Bourgogne: Tu as coupé le poing au duc d'Orléans, mon maître, je
-vais te couper le tien.»
-
-Quelque peu regrettable que fût le duc de Bourgogne, sa mort fit un mal
-immense au dauphin[503]. Jean-sans-Peur était tombé bien bas, lui et son
-parti. Il n'y avait bientôt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait
-jamais oublier qu'il l'avait laissé sans secours. Paris, qui lui était
-si dévoué, s'en voyait de même abandonné au moment du péril. Tout le
-monde commençait à le mépriser, à le haïr. Tous, dès qu'il fut tué, se
-retrouvèrent Bourguignons.
-
-[Note 503: «Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha à ceux
-qui avoient machiné le cas dessus dit, disant qu'ils avoient détruit
-leur maître de chevance et d'honneur, et que mieux vaudrait avoir été
-mort que d'avoir été à icelle journée, combien qu'il en fût innocent.»
-(Monstrelet.) _App._ 206.]
-
-La lassitude était extrême, les souffrances inexprimables; on fut trop
-heureux de trouver un prétexte pour céder. Chacun s'exagéra à lui-même
-sa pitié et son indignation. La honte d'appeler l'étranger se couvrit
-d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris céda parce qu'il mourait
-de faim. La reine céda parce qu'après tout, si son fils n'était roi, sa
-fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne,
-Philippe-le-Bon, était le seul sincère; il avait son père à venger. Mais
-sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la branche de
-Bourgogne grandissait en ruinant la branche aînée, en mettant sur le
-trône un étranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce côté du détroit,
-et qui, s'il était sage, gouvernerait la France par le duc de Bourgogne.
-
-Il ne faut pas croire que Paris ait appelé facilement l'étranger. Il
-avait été amené à cette dure extrémité par des souffrances dont rien
-peut-être, sauf le siège de 1590, n'a donné l'idée depuis. Si l'on veut
-voir comment les longues misères abaissent et matérialisent l'esprit, il
-faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui écrivait jour par
-jour. Ce désolant petit livre fait sentir à la lecture quelque chose des
-misères et de la brutalité du temps. Quand on vient de lire le placide
-et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de là on passe au journal
-de ce furieux Bourguignon, il semble qu'on change, non d'auteur
-seulement, mais de siècle; c'est comme un âge barbare qui commence.
-L'instinct brutal des besoins physiques y domine tout; partout un accent
-de misère, une âpre voix de famine. L'auteur n'est préoccupé que du prix
-des vivres, de la difficulté des arrivages; les blés sont chers, les
-légumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix, la vendange est
-mauvaise, l'ennemi récolte pour nous. En deux mots, c'est là le livre:
-«J'ai faim, j'ai froid»; ce cri déchirant que l'auteur entendait sans
-cesse dans les longues nuits d'hiver.
-
-Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute
-autorité dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne et
-capitaine de Paris, fut envoyé en novembre au roi d'Angleterre avec
-maître Eustache Atry, «au nom de la cité, du clergé et de la commune».
-Il les reçut à merveille, déclarant qu'il ne voulait que la possession
-indépendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse
-Catherine. Il disait gracieusement: «Ne suis-je pas moi-même du sang de
-France? Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout homme
-qui puisse vivre et mourir[504].»
-
-[Note 504: Le Religieux.]
-
-Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encouragés par les
-dispositions du nouveau duc de Bourgogne, réclamèrent le droit de leur
-maître à la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2 décembre
-1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans à conquérir la Normandie;
-la mort de Jean-sans-Peur sembla lui donner la France en un jour.
-
-Le traité conclu à Troyes au nom de Charles VI assurait au roi
-d'Angleterre la main de la fille du roi de France, et la survivance du
-royaume: «Est accordé que tantôt _après nostre trépas_, la couronne et
-royaume de France demeureront et _seront perpétuellement_ à nostre dit
-fils le roy Henry et à ses hoirs... La faculté et l'_exercice de
-gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et
-demeureront, _notre vie durant_, à nostre dit fils le roi Henri, avec le
-conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie, les
-lettres concernées en justice devront être écrites et procéder sous
-nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers
-pourroient advenir..., il sera loisible à nostre fils... écrire ses
-lettres à nos sujets, par lesquels il mandera, défendra et commandera,
-de par nous _et de par lui, comme régent_...»
-
-Après ceci, l'article suivant n'était-il pas dérisoire? «Toutes
-conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les
-désobéissants, seront et se feront _à notre profit_.»
-
-Ce traité monstrueux finissait dignement par ces lignes, où le roi
-proclamait le déshonneur de sa famille, où le père proscrivait son fils:
-«Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit
-royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois, il est
-accordé que nous, nostre dit fils le roi, et aussi nostre très cher fils
-Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement de paix_ ni de
-concorde avecque ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon
-du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois, et des
-trois états des deux royaumes dessusdits[505].»
-
-[Note 505: Voy. cet acte en trois langues, latine, française et
-anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.]
-
-Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut payé comptant à la mère.
-Isabeau se fit assigner immédiatement deux mille francs par mois, à
-prendre sur la monnaie de Troyes[506]. À ce prix, elle renia son fils et
-livra sa fille. L'Anglais prenait tout à la fois au roi de France son
-royaume et son enfant. La pauvre demoiselle était obligée d'épouser un
-maître; elle lui apportait en dot la ruine de son frère. Elle devait
-recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils maudits de la
-France.
-
-[Note 506: Rymer, 9 juin 1420.]
-
-Il eut si peu d'égard pour elle, que le matin même de la nuit des noces
-il partit pour le siège de Sens[507]. Cet implacable chasseur d'hommes
-court ensuite à Montereau. Et ne pouvant réduire le château, il fait
-pendre les prisonniers au bord des fossés[508]. C'était pourtant le
-premier mois de son mariage, le moment où il n'y a point de coeur qui
-n'aime et ne pardonne; sa jeune Française était enceinte; il n'en
-traitait pas mieux les Français.
-
-[Note 507: Comme on allait faire des joûtes pour le mariage, «il dit,
-oïant tous, de son mouvement: Je prie à M. le Roy, de qui j'ai espousé
-la fille, et à tous ses serviteurs, et à mes serviteurs je commande que
-demain au matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siège devant
-la cité de Sens, et là, pourra chascun jouster». (_Journal du
-Bourgeois._)]
-
-[Note 508: «Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, où les
-dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du chastel.»
-(Monstrelet.)]
-
-Avec toute cette impétuosité, il fallut bien qu'il patientât devant
-Melun; le brave Barbazan l'y arrêta plusieurs mois. Le roi d'Angleterre,
-employant tous les moyens, amena au siège Charles VI et les deux reines,
-se présentant comme gendre du roi de France, parlant au nom de son
-beau-père, se servant de sa femme comme d'amorce et de piège. Toutes ces
-habiletés ne réussirent pas. Les assiégés résistèrent vaillamment; il y
-eut des combats acharnés autour des murs et sous les murs, dans les
-mines et contre-mines, et Henri lui-même ne s'y épargna pas. Cependant,
-les vivres manquant, il fallut se rendre. L'Anglais, selon son usage,
-excepta de la capitulation et fit tuer plusieurs bourgeois, tout ce
-qu'il y avait d'Écossais dans la place, et jusqu'à deux moines.
-
-Pendant le siège de Melun, il s'était fait livrer Paris par les
-Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et la
-tour de Nesle. Il fit son entrée en décembre. Il chevauchait entre le
-roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci était vêtu de deuil[509],
-en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi peut-être, pour
-s'excuser du triste personnage qu'il faisait en amenant l'étranger. Le
-roi d'Angleterre était suivi de ses frères, les ducs de Clarence et de
-Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick et de tous ses lords.
-Derrière lui, on portait, entre autres bannières, sa bannière
-personnelle, la lance à queue de renard[510]; c'était apparemment un
-signe qu'il avait pris jadis, en bon _fox-hunter_, dans sa vive
-jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il gardait avec une insolente
-simplicité le signe du chasseur dans cette grande chasse de France.
-
-[Note 509: Monstrelet.]
-
-[Note 510: _App._ 207.]
-
-Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris[511]. Ce peuple sans coeur (la
-misère l'avait fait tel) accueillit l'étranger comme il eût accueilli la
-paix elle-même. Les gens d'Église vinrent en procession au-devant des
-deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena à Notre-Dame, où
-ils firent leurs prières au grand autel. De là le roi de France alla
-loger à sa maison de Saint-Paul; le vrai roi, le roi d'Angleterre,
-s'établit dans la bonne forteresse du Louvre (décembre 1420).
-
-[Note 511: _App._ 208.]
-
-Il prit possession, comme régent de France, en assemblant les États le 6
-décembre 1420 et leur faisant sanctionner le traité de Troyes[512].
-
-[Note 512: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421.
-(Rymer.)]
-
-Pour que le gendre fût sûr d'hériter, il fallait que le fils fût
-proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mère vinrent par-devant le roi de
-France, siégeant comme juge à l'hôtel Saint-Paul, faire «grand'plainte
-et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne». Le roi
-d'Angleterre était assis sur le même banc que le roi de France. Messire
-Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa mère, que
-Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchâtel et tous les assassins du
-duc de Bourgogne fussent menés dans un tombereau, la torche au poing,
-par les carrefours, pour faire amende honorable. L'avocat du roi prit
-les mêmes conclusions. L'Université appuya[513]. Le roi autorisa la
-poursuite, et Charles ayant été crié et cité à la Table de marbre, pour
-comparaître sous trois jours devant le Parlement, fut, par défaut,
-condamné au bannissement et débouté de tout droit à la couronne de
-France (3 janvier 1421)[514].
-
-[Note 513: Monstrelet.]
-
-[Note 514: _App._ 209.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Suite du précédent.--Concile de Constance (1414-1418).
-
-Mort d'Henri V et de Charles VI (1422).
-
-Deux rois de France, Charles VII et Henri VI.
-
-
-Dans les années 1421 et 1422, l'Anglais résida souvent au Louvre,
-exerçant les pouvoirs de la royauté, faisant justice et grâce, dictant
-des ordonnances, nommant des officiers royaux. À Noël, à la Pentecôte,
-il tint cour plénière et table royale avec la jeune reine. Le peuple de
-Paris alla voir Leurs Majestés siégeant couronne en tête, et autour,
-dans un bel ordre, les évêques, les princes, les barons et chevaliers
-anglais. La foule affamée vint repaître ses yeux du somptueux banquet,
-du riche service; puis elle s'en alla à jeun, sans que les maîtres
-d'hôtel eussent rien offert à personne. Ce n'était pas comme cela sous
-nos rois, disaient-ils en s'en allant; à de pareilles fêtes, il y avait
-table ouverte; s'asseyait qui voulait; les serviteurs servaient
-largement, et des mets, des vins du roi même. Mais alors le roi et la
-reine étaient à Saint-Paul, négligés et oubliés.
-
-Les plus mécontents ne pouvaient nier, après tout, que cet Anglais ne
-fût une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine haute,
-l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez pour parler
-honnêtement à chacun, selon sa condition, surtout aux gens d'Église. On
-remarquait, à sa louange, qu'il n'affirmait jamais avec serment; il
-disait seulement: «Impossible» ou bien: «Cela sera[515].» En général, il
-parlait peu. Ses réponses étaient brèves «et tranchaient comme
-rasoir[516].»
-
-[Note 515: «Impossibile est; vel: Sic fieri oportebit.» (Religieux.)]
-
-[Note 516: _Chronique de Georges Chastellain._ _App._ 210.]
-
-Il était surtout beau à voir, quand on lui apportait de mauvaises
-nouvelles; il ne sourcillait pas, c'était la plus superbe égalité d'âme.
-La violence du caractère, la passion intérieure, ordinairement contenue,
-perçait plutôt dans les succès; l'homme parut à Azincourt... Mais au
-temps où nous sommes il était bien plus haut encore, si haut qu'il n'y a
-guère de tête d'homme qui n'y eût tourné: roi d'Angleterre et déjà de
-France, traînant après lui son allié et serviteur le duc de Bourgogne,
-ses prisonniers le roi d'Écosse, le duc de Bourbon, le frère du duc de
-Bretagne, enfin les ambassadeurs de tous les princes chrétiens. Ceux du
-Rhin particulièrement lui faisaient la cour; ils tendaient la main à
-l'argent anglais. Les archevêques de Mayence et de Trêves lui avaient
-rendu hommage, et étaient devenus ses vassaux[517]. Le palatin et autres
-princes d'Empire, avec toute leur fierté allemande, sollicitaient son
-arbitrage, et n'étaient pas loin de reconnaître sa juridiction. Cette
-couronne impériale qu'il avait prise hardiment à Azincourt, elle
-semblait devenue sur sa tête la vraie couronne du saint Empire, celle de
-la chrétienté.
-
-[Note 517: _App._ 211.]
-
-Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance.
-Cette petite Angleterre s'y fit d'abord reconnaître pour un quart du
-monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains,
-Sigismond, étroitement lié avec les Anglais, croyait les mener et fut
-mené par eux. Le pape prisonnier, confié d'abord à la garde de
-Sigismond, le fut ensuite à celle d'un évêque anglais; Henri V, qui
-avait déjà tant de princes français et écossais dans ses prisons, se fit
-encore remettre ce précieux gage de la paix de l'Église.
-
-Pour faire comprendre le rôle que l'Angleterre et la France jouèrent
-dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit
-alors l'état de l'Église, il faut que nous en parlions et que nous
-laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est d'ailleurs à
-Constance autant qu'à Paris.
-
-Si jamais concile général fut oecuménique, ce fut celui de Constance. On
-put croire un moment que ce ne serait pas une représentation du monde,
-mais que le monde y venait en personne, le monde ecclésiastique et
-laïque[518]. Le concile semblait bien répondre à cette large définition
-que Gerson donnait d'un concile: «Une assemblée... qui n'exclue aucun
-fidèle.» Mais il s'en fallait de beaucoup que tous fussent des fidèles;
-cette foule représentait si bien le monde, qu'elle en contenait toutes
-les misères morales, tous les scandales. Les Pères du concile qui devait
-réformer la chrétienté ne pouvaient pas même réformer le peuple de toute
-sorte qui venait à leur suite; il leur fallut siéger comme au milieu
-d'une foire, parmi les cabarets et les mauvais lieux.
-
-[Note 518: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les
-chevaux des princes et prélats étaient au nombre de trente mille.]
-
-Les politiques doutaient fort de l'utilité du concile[519]. Mais le
-grand homme de l'Église, Jean Gerson, s'obstinait à y croire; il
-conservait, par delà tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal
-de l'Église[520], il ne pouvait s'y résigner. Son maître, Pierre
-d'Ailly, s'était reposé dans le cardinalat. Son ami, Clémengis, qui
-avait tant écrit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva
-si bien qu'il devint le secrétaire, l'ami des papes.
-
-[Note 519: _App._ 212.]
-
-[Note 520: «In lecto adversæ valetudinis meæ.» (Gerson, _Epistola de
-Reform theologiæ_.)]
-
-Gerson voulait sérieusement la réforme, il la voulait avec passion, et
-quoi qu'il en coûtât. Pour cela, il fallait trois choses: 1º rétablir
-l'unité du pontificat, couper les trois têtes de la papauté; 2º fixer et
-consacrer le dogme; Wicleff, déterré et brûlé à Londres[521], semblait
-reparaître à Prague dans la personne de Jean Huss; 3º il fallait
-raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine meurtrière du
-franciscain Jean Petit.
-
-[Note 521: Cette scène atroce eut lieu à Londres en 1412, la même année
-où Jérôme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille publique.]
-
-Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un
-zèle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partagé, ou
-semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi, à une
-autre époque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide:
-«Nulle victime plus agréable à Dieu qu'un tyran[522].» Dans sa doctrine
-sur la hiérarchie et la juridiction de l'Église, il avait bien aussi
-quelque rapport avec les novateurs. Jean Huss soutenait, comme Wicleff,
-qu'il est permis à tout prêtre de prêcher sans autorisation de l'évêque
-ni du pape. Et Gerson, à Constance même, fit donner aux prêtres et même
-aux docteurs laïques le droit de voter avec les évêques et de juger le
-pape. Il reprochait à Jean Huss de rendre l'inférieur indépendant de
-l'autorité, et cet inférieur, il le constituait juge de l'autorité même.
-
-[Note 522: D'après Sénèque le Tragique, «nulla Deo gratior victima quam
-tyrannus». (Gerson, _Considerationes contra adulatores_.)]
-
-Les trois papes furent déclarés déchus. Jean XXIII fut dégradé,
-emprisonné. Grégoire XII abdiqua. Le seul Benoît XIII (Pierre de Luna),
-retiré dans un fort du royaume de Valence, abandonné de la France, de
-l'Espagne même, et n'ayant plus dans son obédience que sa tour et son
-rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges, les vit passer
-comme il en avait vu tant d'autres, et mourut invincible à près de cent
-ans.
-
-Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est-à-dire très mal. Ce
-docteur était en réalité, depuis 1412, comme le pape national de la
-Bohême. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine,
-poussé peut-être sous main par le roi Wenceslas[523], comme Wicleff
-semble l'avoir été par Édouard III et Richard II, beau-frère de
-Wenceslas, Jean Huss était le héros du peuple beaucoup plus qu'un
-théologien[524]; il écrivait dans la langue du pays; il défendait la
-nationalité de la Bohême contre les Allemands, contre les étrangers en
-général; il repoussait les papes, comme étrangers surtout. Du reste, il
-n'attaquait pas, comme fit Luther, la papauté même. Dès son arrivée à
-Constance, il fut absous par Jean XXIII.
-
-[Note 523: Wenceslas le défendit contre les accusations des moines et
-des clercs. Voy. sa réponse dans Pfister, _Hist. d'Allemagne_.]
-
-[Note 524: Voy. _Renaissance_. Notes de l'Introduction.]
-
-Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hiérarchie; il
-voulait, comme lui, un clergé national, indigène, élu sous l'influence
-des localités. En cela il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens
-fondateurs, comme patrons et défenseurs des Églises, pouvaient tout dans
-les élections locales. Huss fut, donc, comme Wicleff, l'homme de la
-noblesse. Les chevaliers de Bohême écrivirent trois fois au concile pour
-le sauver; à sa mort, ils armèrent leurs paysans et commencèrent la
-terrible guerre des hussites.
-
-Sous d'autres rapports, Huss était bien moins le disciple de Wicleff
-qu'il ne se le croyait lui-même. Il se rapprochait de lui pour la
-Trinité; mais il n'attaquait pas la présence réelle, pas davantage la
-doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ses ouvrages
-que, sur ces questions essentielles, il se rattache à Wicleff, autant
-qu'on le croirait d'après les articles de condamnation.
-
-En philosophie, loin d'être un novateur, Jean Huss était le défenseur
-des vieilles doctrines de la scolastique. L'Université de Prague, sous
-son influence, resta fidèle au réalisme du moyen âge, tandis que celle
-de Paris, sous d'Ailly, Clémengis et Gerson, se jetait dans les
-nouveautés hardies du nominalisme trouvées (ou retrouvées) par Occam.
-C'était le novateur religieux, Jean Huss, qui défendait le vieux credo
-philosophique des écoles. Il le soutenait dans son Université
-bohémienne, d'où il avait chassé les étrangers; il le soutenait à
-Oxford, à Paris même, par son violent disciple Jérôme de Prague.
-Celui-ci était venu braver dans sa chaire, dans son trône, la formidable
-Université de Paris[525], dénoncer les maîtres de Navarre pour leur
-enseignement nominaliste, les signaler comme des hérétiques en
-philosophie, comme de pernicieux adversaires du réalisme de saint
-Thomas.
-
-[Note 525: _App._ 213.]
-
-Jusqu'à quel point cette question d'école avait-elle aigri nos
-gallicans, les meilleurs, les plus saints?... On n'ose sonder cette
-triste question. Eux-mêmes probablement n'auraient pu l'éclaircir. Ils
-s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux
-hérésies de Wicleff.
-
-Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; dès le 27 mai, Gerson avait
-écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il livrât Jean Huss au bras
-séculier. «Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui
-compromettent la vérité; il faut, par une cruauté miséricordieuse,
-employer le fer et le feu[526].» Les gallicans auraient bien voulu que
-l'archevêque pût épargner au concile cette terrible besogne. Mais qui
-aurait osé en Bohême mettre la main sur l'homme des chevaliers
-bohémiens?
-
-[Note 526: _App._ 214.]
-
-Jean Huss était brave comme Zwingli; il voulut voir en face ses ennemis;
-il vint au concile. Il croyait d'ailleurs à la parole de Sigismond, dont
-il avait un sauf-conduit. Là, excepté le pape, il trouva tout le monde
-contre lui. Les Pères, qui par leur violence contre la papauté se
-sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte
-vigoureux contre l'hérésie, pour prouver leur foi. Les Allemands
-trouvaient fort bon qu'on brûlât un Bohémien; les Nominaux se
-résignaient aisément à la mort d'un Réaliste[527]. Le roi des Romains,
-qui lui avait promis sûreté[528], saisit cette occasion de perdre un
-homme dont la popularité pouvait fortifier Wenceslas en Bohême.
-
-[Note 527: Pierre d'Ailly avait contribué puissamment à la chute de Jean
-XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zélé contre
-l'hérétique; il l'embarrassa par d'étranges subtilités, voulant l'amener
-à avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit pas à la
-Transsubstantiation.]
-
-[Note 528: Le sauf-conduit était daté du 18 oct. 1414.]
-
-Ceux même qui ne trouvaient pas le Bohémien hérétique, le condamnèrent
-_comme rebelle_; qu'il eût erré ou non, il devait, disaient-ils, se
-rétracter sur l'ordre du concile[529]. Cette assemblée, qui venait de
-nier trois fois l'infaillibilité du pape, réclamait pour elle-même
-l'infaillibilité, la toute-puissance sur la raison individuelle. La
-république ecclésiastique se déclarait aussi absolue que la monarchie
-pontificale. Elle posa de même la question entre l'autorité et la
-liberté, entre la majorité et la minorité; faible minorité sans doute,
-qui, dans cette grande assemblée, se réduisait à un individu; l'individu
-ne céda pas, il aima mieux périr.
-
-[Note 529: Jean Huss nous fait connaître lui-même les efforts que l'on
-fit auprès de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine.
-On n'y épargna ni les arguments ni les exemples. On lui citait entre
-autres cette étrange légende d'une sainte femme qui entra dans un
-couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme homme, accusée
-d'avoir rendue enceinte une des nonnes; elle se reconnut coupable,
-confessa le fait et éleva l'enfant; la vérité ne fut connue qu'à sa
-mort.]
-
-Il dut en coûter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice à l'unité
-spirituelle, cette immolation d'un homme... L'année suivante, il fallut
-en immoler un autre. Jérôme de Prague avait échappé; mais quand il
-apprit comment son maître était mort, il rougit de vivre et revint
-devant ses juges. Le concile devait démentir son premier arrêt ou brûler
-encore celui-ci[530].
-
-[Note 530: Le Pogge, témoin du jugement de Jérôme, fut saisi de son
-éloquence. Il l'appelle: «Virum dignum memoriæ sempiternæ.»--Cet homme,
-si fier et si obstiné, montra sur le bûcher une douceur héroïque; voyant
-un petit paysan qui apportait du bois avec grand zèle, il s'écria: «Ô
-respectable simplicité, qui te trompe est mille fois coupable!» _App._
-215.]
-
-L'un des voeux de Gerson, l'une des bénédictions qu'il attendait du
-concile, c'était qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer,
-prêché par Jean Petit... Et pour en venir là, il a fallu commencer par
-tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-être. Ce Huss, brûlé,
-ressuscité dans Jérôme et encore brûlé, il est si peu mort que
-maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple armé, qui
-poursuit la controverse l'épée à la main. Les hussites, avec l'épée, la
-lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable
-borgne, donnent la chasse à la belle chevalerie allemande: et quand
-Procope sera tué, le tambour fait de sa peau mènera encore ces barbares,
-et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier.
-
-Nos gallicans avaient payé cher la réforme de Constance, et ils ne
-l'eurent pas[531]. Elle fut habilement éludée. Les Italiens, qui d'abord
-avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les
-Anglais; ceux-ci, qui avaient paru si zélés, qui avaient tant accusé la
-France de perpétuer les maux de l'Église, s'accordèrent avec les
-Italiens pour faire décider, contre l'avis des Français et des
-Allemands, que le pape serait élu avant toute réforme, c'est-à-dire
-qu'il n'y aurait pas de réforme sérieuse. Ce point décidé, les Allemands
-se rapprochèrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations
-firent ensemble un pape italien. Les Français restèrent seuls et dupes,
-ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient
-entravé son élection. Il était beau, toutefois, d'être ainsi dupes, pour
-avoir persévéré dans la réforme de l'Église.
-
-[Note 531: _App._ 216.]
-
-C'était en 1417; le connétable d'Armagnac, partisan du vieux Benoît
-XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner par
-le dauphin, à l'Université, de suspendre son jugement sur l'élection du
-nouveau pape, Martin V; mais son parti était tellement affaibli dans
-Paris même, malgré les moyens de terreur dont il avait essayé, que
-l'Université osa passer outre et approuver l'élection. Elle avait hâte
-de se rendre le pape favorable; elle voyait que le système des libres
-élections ecclésiastiques qu'elle avait tant défendu, ne profitait point
-aux universitaires. Elle avait abaissé la papauté, relevé le pouvoir des
-évêques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient élire aux
-bénéfices des gens incapables, illettrés, les cadets des seigneurs,
-leurs ignares chapelains, les fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient
-tout exprès. Les papes, du moins, s'ils plaçaient des prêtres peu
-édifiants, choisissaient parfois des gens d'esprit. L'Université déclara
-qu'elle aimait mieux que le pape _donnât les bénéfices_[532]. C'était un
-curieux spectacle de voir l'Université, si longtemps alliée aux évêques
-contre le pape, de la voir retourner à sa mère, la papauté, et attester
-contre les évêques, contre les élections locales, la puissance centrale
-de l'Église. Mais l'Université l'avait tuée, cette puissance
-pontificale; elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se
-reniant et se tuant elle-même.
-
-[Note 532: Bulæus. Une assemblée de grands et de prélats, présidée par
-le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parlé contre la manière
-dont ils dirigeaient les élections ecclésiastiques et conféraient les
-bénéfices. Le Parlement ne soutint pas l'Université, qui fit des
-excuses. Ce fut l'enterrement de l'Université, comme puissance
-populaire.]
-
-Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papauté et de
-l'Université. Après le concile de Constance, il se retira brisé, non en
-France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les forêts
-profondes du Tyrol, puis à Vienne, où il fut reçu par Frédéric
-d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait déposer.
-
-Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson à revenir, mais
-seulement jusqu'au bord de la France, jusqu'à Lyon. C'était une ville
-française, naguère d'Empire, mais toujours une ville commune à tous, une
-république marchande dont les privilèges couvraient tout le monde, une
-patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien,
-autant que pour le Français. Ce confluent des fleuves et des peuples,
-sous la vue lointaine des Alpes, cet océan d'hommes de tout pays, cette
-grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs
-qui ont l'air de grimper au ciel, c'était une retraite plus solitaire
-que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un couvent de Célestins
-dont son frère était prieur; il y expia, par la docilité monastique, sa
-domination sur l'Église, goûtant le bonheur d'obéir, la douceur de ne
-plus vouloir, de sentir qu'on ne répond plus de soi. S'il reprit par
-intervalles cette plume toute-puissante, ce fut pour chercher le moyen
-de calmer la guerre qui le travaillait encore; pour trouver le moyen
-d'accorder le mysticisme et la raison, d'être scientifiquement mystique,
-de délirer avec méthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir
-que cela encore était vain. On dit qu'en ses dernières années il ne
-pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la fin à
-Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vécut plus qu'avec les
-petits, les enseignant[533], ou plutôt recevant lui-même l'enseignement
-de ces innocents[534]. Avec eux, il apprenait la simplicité,
-désapprenait la scolastique. On inscrivit sur sa tombe: _Sursum
-corda[535]!_
-
-[Note 533: Lire son traité _De parvulis ad Christum trahendis_.]
-
-[Note 534: Il comptait sur leur intercession, et les réunit encore la
-veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prières:
-«Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson.»]
-
-[Note 535: _App._ 217.]
-
-Le résultat du concile de Constance était un revers pour la France, une
-défaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d'Azincourt.
-Après avoir eu si longtemps un pape à elle, une sorte de patriarche
-français, par lequel elle agissait encore sur ses alliés d'Écosse et
-d'Espagne, elle allait voir l'unité de l'Église rétablie en apparence,
-rétablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape italien, client
-du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans les affaires de
-France, y dicter les ordres de l'étranger?
-
-L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les
-armes. Elle avait eu grande part à l'élection de Martin V; elle tenait
-entre les mains son prédécesseur, Jean XXIII, sous la garde du cardinal
-de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape tout ce
-qu'il croirait nécessaire à l'accomplissement de ses projets sur la
-France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la terre sainte.
-
-Dans cette suprême grandeur où l'Angleterre semblait arrivée, il y avait
-bien pourtant un sujet d'inquiétude. Cette grandeur, ne l'oublions pas,
-elle la devait principalement à l'étroite alliance de l'épiscopat et de
-la royauté sous la maison de Lancastre: ces deux puissances s'étaient
-accordées pour réformer l'Église et conquérir la France schismatique.
-Or, au moment de la réforme, l'épiscopat anglais n'avait que trop laissé
-voir combien peu il s'en souciait; d'autre part, la conquête de la
-France à peine commencée, la bonne intelligence des deux alliés,
-épiscopat et royauté, était déjà compromise.
-
-Depuis un siècle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune
-réforme, de perpétuer le schisme. Elle en parlait à son aise, elle qui,
-par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annulé l'influence
-papale dans les élections ecclésiastiques. Séparée du pape sous ce
-rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Français. La
-France, soumise au pape, voulait un pape français à Avignon;
-l'Angleterre, indépendante du pape dans la question essentielle, voulait
-un pape universel, et elle l'aimait mieux à Rome que partout ailleurs.
-Dès qu'il n'y eut plus de pape français, les Anglais ne s'inquiétèrent
-plus de réformer le pontificat ni l'Église.
-
-Les Anglais avaient donné leur victoire pour la victoire de Dieu; leur
-roi, sur les premières monnaies qu'il fit frapper en France, avait mis:
-«Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat.» Il eut beaucoup
-d'égards et de ménagements pour les prêtres français; il entendait son
-intérêt: ces prêtres, qui étaient prêtres bien plus que Français,
-devaient s'attacher aisément à un prince qui respectait leur robe. Mais
-ce n'était pas l'intérêt des lords évêques qui suivaient le roi comme
-conseillers, comme créanciers; ils devaient trouver avantage à ce que la
-fuite des ecclésiastiques français laissât un grand nombre de bénéfices
-vacants qu'on pût administrer, ou même prendre, donner à d'autres. C'est
-ce qui explique peut-être la dureté que ce conseil anglais, presque tout
-ecclésiastique, montra pour les prêtres qu'on trouvait dans les places
-assiégées. Dans la capitulation de Rouen, dressée et négociée par
-l'archevêque de Cantorbéry, le fameux chanoine Delivet fut excepté de
-l'amnistie; il fut envoyé en Angleterre; s'il ne périt pas, c'est qu'il
-était riche, et qu'il composa pour sa vie. Les moines étaient traités
-plus durement encore que les prêtres. Lorsque Melun se rendit, on en
-trouva deux dans la garnison, et ils furent tués. À la prise de Meaux,
-trois religieux de Saint-Denis ne furent sauvés qu'à grand'peine par les
-réclamations de leur abbé; mais le fameux évêque Cauchon, l'âme damnée
-du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots[536].
-
-[Note 536: _App._ 218.]
-
-Cela devait effrayer les bénéficiers absents. L'évêque de Paris, Jean
-Courtecuisse, n'osait revenir dans son évêché; ces absences laissaient
-nombre de bénéfices à la discrétion des lords évêques, bien des fruits à
-percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aimé que les absents
-revinssent et se ralliassent à lui, ne se lassait pas de les rappeler,
-avec menaces de disposer de leurs bénéfices; mais ils n'avaient garde de
-revenir. Les bénéfices étant alors considérés comme vacants, les lords
-évêques en disposaient pour leurs créatures; cela faisait deux
-titulaires pour chaque bénéfice. Après avoir tant accusé la France de
-perpétuer le schisme pontifical, la conquête anglaise créait peu à peu
-un schisme dans le clergé français.
-
-Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans
-toutes les expéditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires de
-l'Église d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas à pas. Ils
-semblent avoir oublié leur troupeau: les âmes insulaires deviennent ce
-qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop préoccupés de sauver
-celles du continent. Nous ne voyons encore au siège d'Harfleur que
-l'évêque de Norwich comme principal conseiller d'Henri. Mais après la
-bataille d'Azincourt le roi, pressé de revenir en France, se remet entre
-les mains des évêques; il charge les deux chefs de l'épiscopat,
-l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal de Winchester, de _percevoir_,
-au nom de la couronne, _les droits féodaux de gardes, mariages et
-forfaitures pour notre prochain passage de mer_[537]. Il fallait, avant
-même de commencer une autre expédition, mettre Harfleur en état de
-défense; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne
-doutait pas qu'Armagnac n'essayât de lui arracher cet inappréciable
-résultat de la dernière campagne. Les évêques, qui seuls avaient de
-l'argent toujours prêt, firent évidemment les avances, et se firent
-assigner en garantie le produit de ces droits lucratifs.
-
-[Note 537: _App._ 219.]
-
-Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu à peu l'homme le
-plus riche de l'Angleterre et peut-être du monde. Nous le voyons plus
-tard faire à la Couronne des prêts tels qu'aucun roi n'eût pu les faire
-alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling à la fois[538].
-Quelques années après la mort d'Henri, il se trouva un moment le vrai
-roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri, de son vivant
-même, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royauté[539];
-il croyait même que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu'il
-eût voulu la hâter.
-
-[Note 538: Voy. l'énumération détaillée de ces prêts, dans Turner.]
-
-[Note 539: Henri lui reprochait, entre autres félonies, de contrefaire
-la monnaie royale. _App._ 220.]
-
-Il se trompait peut-être; mais ce qui est sûr, c'est que les deux
-royautés, la royauté militaire et la royauté épiscopale et financière,
-avaient pu commencer ensemble la conquête, mais qu'elles n'auraient pu
-posséder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder à se brouiller. Au
-moment de ce grand effort du siège de Rouen, le roi, ayant besoin
-d'argent, se hasarda à parler de réformer les moeurs du clergé[540]. Les
-évêques lui accordèrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut pas
-gratis: ils se firent livrer en retour plusieurs hérétiques.
-
-[Note 540: Turner.]
-
-En 1420, sous prétexte d'invasion imminente des Écossais, il obtint une
-demi-décime du clergé du nord de l'Angleterre, et chargea l'archevêque
-d'York de lever cet impôt[541]. C'était la terrible année du traité de
-Troyes, il n'avait pas à espérer de rien tirer de la France, d'un pays
-ruiné, à qui cette année même on prenait son dernier bien,
-l'indépendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher
-étroitement la Normandie et la Guyenne à l'Angleterre, d'une part, en
-exemptant de certains droits les ecclésiastiques normands; de l'autre,
-en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins
-de Bordeaux[542].
-
-[Note 541: Rymer, 27 octobre 1420.]
-
-[Note 542: _Idem_, 22 januarii, 22 mart. 1420.]
-
-Mais en 1421, il fallut de l'argent à tout prix. Charles VII occupait
-Meaux et assiégeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la campagne
-précédente à prendre Melun. Henri V fut obligé de pressurer les deux
-royaumes, et l'Angleterre, mécontente et grondante, tout étonnée de
-payer lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse France, un
-cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au
-plus ronger les os. Le roi ménagea l'orgueil anglais en appelant l'impôt
-un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut levé violemment,
-brusquement; dans chaque comté, il avait désigné quelques personnes
-riches qui répondaient et payaient, sauf à lever l'argent sur les
-autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux qui
-auraient refusé _devaient être envoyés au roi_[543].
-
-[Note 543: _Idem_, 21 april 1421.]
-
-La Normandie fut ménagée, quant aux formes, presque autant que
-l'Angleterre. Le roi convoqua les trois États de Normandie à Rouen, pour
-leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage général. Ce qu'il
-voulait d'abord, c'était de recevoir du clergé une décime. En
-récompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des
-villes[544], réprimait les excès des soldats. Le droit de _prise_ ne
-devait plus être exercé en Normandie, etc.
-
-[Note 544: Un chevalier est chargé de faire une enquête à ce sujet.
-(Rymer, 5 mai 1421.)]
-
-L'emprunt anglais, la décime normande, ne suffisaient pas pour solder
-cette grosse armée de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs
-milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une
-mesure qui frappât toute la France anglaise; le coup fut surtout
-terrible à Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre double
-ou triple de la faible monnaie qui courait; il déclara qu'il n'en
-recevrait plus d'autre; c'était doubler ou tripler l'impôt. La chose fut
-plus funeste encore au peuple qu'utile au Trésor; les transactions
-particulières furent étrangement troublées; il fallut pendant toute
-l'année des règlements vexatoires pour interpréter, modifier cette
-grande vexation[545].
-
-[Note 545: _Ordonnances_, XI.]
-
-La lourde et dévorante armée que ramenait Henri ne lui était que trop
-nécessaire. Son frère Clarence venait d'être battu et tué avec deux ou
-trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baugé, 23 mars 1421). Dans le
-Nord même, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les Anglais
-et courait la Picardie. Saintrailles et La Hire venaient à grandes
-journées lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu à peu
-du côté de Charles VII[546], du parti qui faisait les expéditions
-hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est vrai, souffrant
-de ces courses et de ces pillages, devaient à la longue se rallier à un
-maître qui saurait les protéger[547].
-
-[Note 546: _Journal du Bourgeois._--Monstrelet.]
-
-[Note 547: _App._ 221.]
-
-La férocité des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une
-chose populaire en assiégeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une
-espèce d'ogre[548], le bâtard de Vaurus, avait jeté dans les campagnes
-une indicible terreur. Mais comme le bâtard et ses gens n'attendaient
-aucune merci, ils se défendirent en désespérés. Du haut des murs, ils
-vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui était là en
-personne; ils y avaient fait monter un âne, qu'ils couronnaient et
-battaient tour à tour; c'était, disaient-ils, le roi d'Angleterre qu'ils
-avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France,
-dont pourtant ils ne se souciaient guère. Ils tinrent les Anglais devant
-Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la belle armée se consuma par le
-froid, la misère et la peste. Le siège ouvrit le 6 octobre; le 18
-décembre, Henri, qui voyait déjà cette armée diminuer, écrivait en
-Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tôt des soldats. Les
-Anglais probablement lui coûtaient plus cher que ces étrangers. Pour
-décider les mercenaires allemands à se louer à lui plutôt qu'au dauphin,
-il leur faisait dire entre autres choses qu'il les payerait en meilleure
-monnaie[549].
-
-[Note 548: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la
-pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier à un arbre, qui accoucha
-la nuit et fut mangée des loups. (_Journal du Bourgeois._)]
-
-[Note 549: Rymer.]
-
-Il n'avait pas à compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au
-siège de Meaux, mais s'éloigna bientôt sous prétexte d'aller en
-Bourgogne pour obliger les villes de son duché à accepter le traité de
-Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-même avait sous
-main provoqué cette résistance à un traité qui annulait les droits
-éventuels de la maison de Bourgogne à la couronne, aussi bien que ceux
-du dauphin, du duc d'Orléans et de tous les princes français. Et
-pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice à l'amitié des
-Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour venger son père et
-battre son ennemi. Mais c'étaient eux, bien plutôt, qui avaient besoin
-de lui. Le bonheur les avait quittés. Pendant que le duc de Clarence se
-faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne avait eu en Picardie un
-brillant succès; il avait joint les Dauphinois, Saintrailles et
-Gamaches, avant qu'ils eussent pu se réunir à d'Harcourt, et les avait
-défaits et pris.
-
-La malveillance réciproque des Anglais et des Bourguignons datait de
-loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs
-alliés. Dès 1416, le duc de Glocester, se trouvant comme otage chez le
-duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, le fils de celui-ci, alors comte de
-Charolais, vint faire visite à Glocester; celui-ci, qui parlait en ce
-moment à des Anglais, ne se dérangea point à l'arrivée du prince, et lui
-dit simplement bonjour sans même se tourner vers lui[550]. Plus tard,
-dans une altercation entre le maréchal d'Angleterre Cornwall et le brave
-capitaine bourguignon Hector de Saveuse, le général anglais, qui était à
-la tête d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de
-son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les
-Bourguignons ne les cachaient point.
-
-[Note 550: Monstrelet.]
-
-L'homme le plus compromis peut-être du parti bourguignon était le sire
-de L'Île-Adam, celui qui avait repris Paris et laissé faire les
-massacres. Il croyait du moins que son maître le duc de Bourgogne en
-profiterait, mais celui-ci, comme on a vu, livra Paris à Henri V.
-L'Île-Adam avait peine à cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se
-présente au roi d'Angleterre vêtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne
-passa point cela: «L'Île-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d'un
-maréchal de France?» L'autre, au lieu de s'excuser, répliqua qu'il
-l'avait fait faire tout exprès pour venir par les bateaux de la Seine.
-Et il regardait le roi fixement. «Comment donc, dit l'Anglais avec
-hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vous lui
-parlez!--Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume à nous autres
-Français; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu'il soit,
-les yeux baissés, on dit qu'il n'est pas prud'homme puisqu'il n'ose
-regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre», dit sèchement le
-roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme, avait
-bien l'air de ne pas rester longtemps du côté anglais. L'Île-Adam avait
-pris une fois Paris, peut-être aurait-il essayé de le reprendre, en cas
-d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu après, sous un
-prétexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la main sur le
-Bourguignon et le traîna à la Bastille. Le petit peuple s'assembla, cria
-et fit mine de le défendre. Les Anglais firent une charge meurtrière,
-comme sur une armée ennemie[551].
-
-[Note 551: _App._ 222.]
-
-Henri V voulait faire tuer L'Île-Adam, mais le duc de Bourgogne
-intercéda. Ce qui fut tué, et à n'en jamais revenir, ce fut le parti
-anglais dans Paris.
-
-Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le sentiment
-national se réveille en lui, il se réjouit d'une défaite des
-Anglais[552]; il commence à s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui
-meurent sans confession[553].
-
-[Note 552: «Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les
-autres.» (_Journal du Bourgeois._)]
-
-[Note 553: «Fut faite grand feste à Paris... Mieux on dust avoir
-pleuré... Quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté...»
-(_Ibid._)]
-
-Le roi d'Angleterre, prévoyant sans doute une rupture avec le duc de
-Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les
-Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du
-Luxembourg, puis chercha à conclure une étroite alliance avec
-Liège[554]. On se rappelle que c'est justement par la même acquisition
-et la même alliance que la maison d'Orléans se fit une ennemie
-irréconciliable de celle de Bourgogne.
-
-[Note 554: Rymer, 17 jul. 1421; 6 aug. 1422.]
-
-Agir ainsi contre un allié qui avait été si utile, se préparer une
-guerre au Nord quand on ne pouvait venir à bout de celle du Midi,
-c'était une étrange imprudence. Quelles étaient donc les ressources du
-roi d'Angleterre?
-
-D'après son budget, tel qu'il fut dressé en 1421 par l'archevêque de
-Cantorbéry, le cardinal Winchester et deux autres évêques, son revenu
-n'était que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dépenses
-courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et
-la marche voisine[555]). Il y avait un excédent apparent de trois mille
-livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvût aux
-dépenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des
-ambassades, de la garde des prisonniers, à celles de sa maison, etc.,
-etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[556] pour servir les intérêts des
-vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s'accroissant.
-
-[Note 555: _App._ 223.]
-
-[Note 556: «Et nondum provisem est, etc.» (Rymer.)]
-
-La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conquérant, ce
-dominateur de l'Europe, allait se trouver peu à peu sous la domination
-la plus humiliante, celle de ses créanciers. D'une part, il traînait
-après lui ce pesant conseil de lords évêques, qui ne pouvait manquer de
-devenir chaque jour et plus nécessaire et plus impérieux; d'autre part,
-les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engagé, amené des
-soldats, devaient sans cesse réclamer l'arriéré[557].
-
-[Note 557: Ces réclamations furent si vives à la mort d'Henri V, que le
-conseil de régence fut obligé de leur assigner en payement _le tiers et
-le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement
-à la guerre, butin, prisonniers, etc. (_Statutes of the Realm._)]
-
-Henri V avait trouvé au fond de sa victoire la détresse et la misère.
-L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au quinzième
-siècle, le même obstacle que la France avait trouvé au quatorzième. La
-France aussi avait alors étendu vigoureusement les bras au midi et au
-nord, vers l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqué
-dans ce grand effort, les bras lui étaient retombés, et elle était
-restée dans cet état de langueur où la surprit la conquête anglaise.
-
-Les Anglais s'étaient figuré, en faisant la guerre, que la France
-pouvait la payer. Ils trouvèrent le pays déjà désolé. Depuis quinze ans,
-les misères avaient crû, les ruines étaient ruinées. Ils tirèrent si peu
-des pays conquis que, pour n'y pas périr eux-mêmes, il fallait qu'ils
-apportassent. Où prendre donc? Nous l'avons dit, l'Église seule alors
-était riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'était élevée à
-l'ombre de l'Église, et en lui livrant ses ennemis, comment eût-elle
-repris contre l'Église le rôle de ces ennemis même, celui des niveleurs
-hérétiques qu'elle avait livrés aux bûchers?
-
-L'Angleterre avait reproché à la France, pendant un siècle, d'exploiter
-l'Église, de détourner les biens ecclésiastiques à des usages profanes;
-elle s'était chargée de mettre fin à un tel scandale, l'Église et la
-royauté anglaises s'étaient unies pour cette oeuvre, et elles avaient en
-effet écrasé la France... Cela fait, où en étaient les vainqueurs? au
-point où ils avaient trouvé les vaincus, dans les mêmes nécessités dont
-ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient de plus la honte de la
-contradiction. Si le roi des prêtres ne touchait au bien des prêtres, il
-était perdu. Ainsi commençait à apparaître tel qu'il était en réalité,
-faible et ruineux, ce colossal édifice dont le pharisaïsme anglican
-avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des
-Français schismatiques.
-
-Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'espérait plus.
-Rouen lui avait coûté une année, Melun une année, Meaux une année.
-Pendant cet interminable siège de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle armée
-fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine lui avait mis
-au monde un fils au château de Windsor: il n'en montra aucune joie, et,
-comparant sa destinée à celle de cet enfant, il dit avec une tristesse
-prophétique: «Henri de Monmouth aura régné peu et conquis beaucoup;
-Henri de Windsor régnera longtemps et il perdra tout. La volonté de Dieu
-soit faite!»
-
-On conte qu'au milieu de ses sombres prévisions, un ermite vint le
-trouver et lui dit: «Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a
-envoyé un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: «Dieu
-ordonne que vous vous désistiez de tourmenter son chrétien peuple de
-France; sinon, vous avez peu à vivre[558].»
-
-[Note 558: Chastellain.]
-
-Henri V était jeune encore; mais il avait beaucoup travaillé en ce
-monde, le temps était venu du repos; Il n'en avait pas eu depuis sa
-naissance. Il fut pris après sa campagne d'hiver d'une vive irritation
-d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu
-Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[559]. Cependant le duc de
-Bourgogne lui ayant demandé secours pour une bataille qu'il allait
-livrer, il craignit que le jeune prince français ne vainquît encore
-cette fois tout seul, et il répondit: «Je n'enverrai pas, j'irai.» Il
-était déjà très faible, et se faisait porter en litière; mais il ne put
-aller plus loin que Melun; il fallut le rapporter à Vincennes. Instruit
-par les médecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils à ses
-frères, et leur dit deux sages paroles: premièrement de ménager le duc
-de Bourgogne; deuxièmement, si l'on traitait, de s'arranger toujours
-pour garder la Normandie.
-
-[Note 559: Le parti ennemi publia qu'il était mort mangé des poux.]
-
-Puis il se fit lire les psaumes de la pénitence; et quand on en vint aux
-paroles du _Miserere_: _Ut ædificentur muri Hierusalem_, le génie
-guerrier du mourant se réveilla dans sa piété même: «Ah! si Dieu m'avait
-laissé vivre mon âge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi
-qui aurais conquis la terre sainte[560]!»
-
-[Note 560: _App._ 224.]
-
-Il semble qu'à ce moment suprême il ait éprouvé quelque doute sur la
-légitimité de sa conquête de France, quelque besoin de se rassurer. On
-en jugerait volontiers ainsi, d'après les paroles qu'il ajouta comme
-pour répondre à une objection intérieure: «Ce n'est pas l'ambition ni la
-vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a été
-approuvée des saints prêtres et des prud'hommes; en la faisant, je n'ai
-point mis mon âme en péril.» Peu après il expira (31 août 1422).
-
-L'Angleterre, dont il avait exprimé l'opinion en mourant, lui rendit
-même témoignage. Son corps fut porté à Westminster, parmi un deuil
-incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme les
-reliques d'un saint[561].
-
-[Note 561: «Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en
-paradis.» (Monstrelet.)]
-
-Il était mort le 31 août; Charles VI le suivit le 21 octobre[562]. Le
-peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur
-victorieux Henri V. «Tout le peuple qui étoit dans les rues et aux
-fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eût vu mourir ce qu'il
-aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations étoient comme celles du
-prophète: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?_»
-
-[Note 562: «Après le quatrième ou cinquième accès de fièvre quarte.»
-(_Archives, Registres du Parlement._)]
-
-Le menu commun de Paris criait: «Ah! très cher prince, jamais nous n'en
-aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! Nous
-n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous a laissés. Tu vas en
-repos; nous demeurons en tribulation et douleur[563].»
-
-[Note 563: _Journal du Bourgeois._]
-
-Charles VI fut porté à Saint-Denis, «petitement accompagné pour un roi
-de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son confesseur
-et quelques menus officiers». Un seul prince suivait le convoi, et
-c'était le duc de Bedford. «Hélas! son fils et ses parens ne pouvoient
-être à l'accompagner, de quoi ils estoient _légitimement_ excusez[564].»
-Cette belle famille était presque éteinte; les trois fils aînés étaient
-morts. Des filles, l'aînée avait épousé l'infortuné Richard II, puis le
-duc d'Orléans, prisonnier pour toute sa vie; la seconde, femme du duc de
-Bourgogne, mourut de chagrin; la troisième avait été contrainte
-d'épouser l'ennemi de la France. Le seul qui restât des fils de Charles
-VI était proscrit, déshérité.
-
-[Note 564: Juvénal.]
-
-Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs
-verges et les jetèrent dans la fosse, et ils renversèrent leurs masses.
-Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: «Dieu veuille
-avoir pitié de l'âme de très haut et très excellent prince Charles, roi
-de France, sixième du nom, notre _naturel_ et souverain seigneur.»
-Ensuite il reprit: «Dieu accorde bonne vie à Henri par la grâce de Dieu
-roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur[565].»
-
-[Note 565: Monstrelet.]
-
- * * * * *
-
-Après avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De
-1418 à 1422, la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres,
-c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mène à la famine, et la
-famine à la peste; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit lire
-cette nuit de l'Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque maison
-de l'épée.
-
-L'année des massacres de Paris (1418), la misère, l'effroi, le
-désespoir, amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on, dans cette ville
-seule quatre-vingt mille âmes[566]. «Vers la fin de septembre, dit le
-témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite,
-qu'il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les
-mettoit par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine poudrés
-de terre. On ne rencontroit dans les rues que prêtres qui portoient
-Notre-Seigneur.»
-
-[Note 566: «Comme il fut trouvé par les curés des paroisses.»
-(Monstrelet.)--«Ceux qui faisoient les fosses... affermoient...
-qu'avoient enterré plus de cent mille personnes.» (_Journal du Bourgeois
-de Paris._) Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premières
-semaines il était mort cinquante mille personnes. À ces calculs fort
-suspects d'exagération, il en ajoute un qui semble mériter plus de
-confiance: «Les corduaniers comptèrent le jour de leur confrérie les
-morts de leur mestier... et trouvèrent qu'ils estoient trepassés bien
-dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.»]
-
-En 1419, il n'y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou en
-fuite: on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des vivres
-devint extrême. On espérait que les Anglais rétabliraient un peu d'ordre
-et de sécurité, et que les vivres deviendraient moins rares; au
-contraire, il y eut famine. «Quand venoient huit heures, il y avoit si
-grande presse à la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir vu pour le
-croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations
-pitoyables des petits enfants qui crioient: «Je meurs de faim!» On
-voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui
-mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de coeur si dur, qui,
-les entendant crier la nuit: «Je meurs de faim!» n'en eût grand'pitié.
-Quelques-uns des bons bourgeois achetèrent trois ou quatre maisons dont
-ils firent hôpitaux pour les pauvres enfants[567].»
-
-[Note 567: _Journal du Bourgeois._]
-
-En 1421, même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des
-pauvres, qui, à mesure qu'il tuait, dévoraient tout, «chair et
-trippes[568]». La campagne, dépeuplée, se peuplait d'autre sorte: des
-bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres;
-ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La
-ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être à eux: on dit
-qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons
-abandonnées[569].
-
-[Note 568: _Ibid._]
-
-[Note 569: _App._ 225.]
-
-On ne pouvait plus rester à Paris. L'impôt était trop écrasant. Les
-mendiants (autre impôt) y affluaient de toute part, et à la fin il y
-avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en
-aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs champs
-et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: «Fuyons aux bois avec
-les bêtes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis
-que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable[570].»
-
-[Note 570: _Journal du Bourgeois._ Nous regrettons de ne pouvoir, faute
-d'espace, suivre pour ces tristes années, le conseil que M. de Sismondi
-donne à l'historien avec un sentiment si profond de l'humanité:
-
-«Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une
-fausse idée de l'histoire... Ces années, si pauvres en vertus et en
-grands exemples, étaient tout aussi longues à passer pour les malheureux
-sujets du royaume que celles qui paraissent resplendissantes d'héroïsme.
-Pendant qu'elles s'écoulaient, les uns étaient affaissés par le progrès
-de l'âge; les autres étaient remplacés par leurs enfants: la nation
-n'était déjà plus la même... Le lecteur ne s'aperçoit jamais de ce
-progrès du temps, s'il ne voit pas aussi comment ce temps a été rempli:
-la durée se proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui
-sont présentés, et en quelque sorte, au nombre des pages qu'il parcourt.
-Il peut bien être averti que des années ont passé en silence, mais il
-ne le sent pas.»]
-
-Arrivé là, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les
-larmes même éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le
-caractère le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus
-sombres, il y ait des alternatives de gaieté frénétique.
-
-Le commencement de cette longue suite de maux, «de cette douloureuse
-danse», comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI,
-c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des
-mystères pieusement burlesques, des farces de la Bazoche.
-
-L'année de l'assassinat du duc d'Orléans a été signalée par
-l'organisation du corps des ménétriers. Cette corporation, tout à fait
-nécessaire sans doute dans une si joyeuse époque, était devenue
-importante et respectable. Les traités de paix se criaient dans les rues
-à grand renfort de violons; il ne se passait guère six mois qu'il n'y
-eût une paix criée et chantée[571].
-
-[Note 571: _App._ 226.]
-
-L'aîné des fils de Charles VI, le premier dauphin, était un joueur
-infatigable de harpe et d'épinette. Il avait force musiciens, et faisait
-venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame. Il
-chantait, dansait et «balait», la nuit et le jour[572], et cela l'année
-des cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi,
-à force de chanter et de danser.
-
-[Note 572: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.]
-
-Cette apparente gaieté, dans les moments les plus tristes, n'est pas un
-trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous
-apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Inès qui lui dura
-jusqu'à la mort, éprouvait un besoin étrange de danse et de musique. Il
-n'aimait plus que deux choses: les supplices et les concerts. Et
-ceux-ci, il les lui fallait étourdissants, violents, des instruments
-métalliques, dont la voix perçante prît tyranniquement le dessus, fît
-taire les voix du dedans et remuât le corps, comme d'un mouvement
-d'automate. Il avait tout exprès pour cela de longues trompettes
-d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses
-trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les rues; le
-peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entraînement
-méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble, peuple et roi,
-jusqu'à ce qu'il en eût assez, et que l'aube le ramenât épuisé à son
-palais[573].
-
-[Note 573: _Chroniques de l'Espagne et du Portugal._ (Ferd. Denis.)]
-
-Il paraît constant qu'au quatorzième siècle la danse devint, dans
-beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions
-des Flagellants en donnèrent le premier exemple. Les grandes épidémies,
-le terrible ébranlement nerveux qui en restait aux survivants,
-tournaient aisément en danse de Saint-Gui[574]. Ces phénomènes sont,
-comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions
-agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les âmes que
-convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans
-distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, se saisir
-violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en
-riait ou regardait froidement, en venait aussi à n'y plus voir, la tête
-lui tournait, il tournait lui-même et dansait avec les autres. Les
-rondes allaient se multipliant, s'enlaçant; elles devenaient de plus en
-plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout,
-comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant,
-se tordant. Il n'y avait pas à arrêter le monstre; mais on pouvait
-couper les anneaux; on brisait la chaîne électrique, en tombant des
-pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance
-rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient
-roulé jusqu'à l'épuisement final et dansé à mort.
-
-[Note 574: _App._ 227.]
-
-Ce phénomène du quatorzième siècle ne se représente pas au quinzième.
-Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre
-divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et
-de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse macabre[575].
-Cette danse plaisait fort aux Anglais, qui l'introduisirent chez
-nous[576].
-
-[Note 575: C'est-à-dire, danse de cimetière. _App._ 228.]
-
-[Note 576: Peut-être y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles,
-et le tournoi des aveugles: «On meist quatre aveugles tous armez en un
-parc, chacun ung bâton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel
-lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et
-firent cette bataille si estrange; car ils se donnèrent tant de grans
-coups...» (_Journal du Bourgeois._)]
-
-On voyait naguère à Bâle[577], on voit encore à Lucerne, à la
-Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la Mort
-entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, et les
-entraînant avec elle. Ces danses en peinture furent destinées à
-reproduire de véritables danses en nature et en action[578]. Elles
-durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu'on
-jouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou même dans les
-rues aux processions[579]. L'effort des mauvais anges pour entraîner les
-âmes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des églises,
-en donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le sentiment
-chrétien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'être religieux, il
-ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection[580],
-mais devint sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce
-ne fut plus le Diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la
-Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le
-squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup
-d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais
-l'affreux _rictus_ prend en revanche un air ironique... Moins étrange
-encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce
-n'est pas l'homme. Ou, si c'est lui, il semble, cet horrible baladin,
-étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue
-de la terre.
-
-[Note 577: Ainsi qu'au cimetière de Dresde, à Sainte-Marie de Lubeck, au
-Temple neuf de Strasbourg, sous les arcades du château de Blois, etc. La
-plus ancienne peut-être de ces peintures était celle de Minden en
-Westphalie; elle était datée de 1383.]
-
-[Note 578: L'art vivant, l'art en action, a partout précédé l'art
-figuré. _App._ 229.]
-
-[Note 579: Ch. Magnin.]
-
-[Note 580: _App._ 230.]
-
-Le spectacle de la danse des morts se joua[581] à Paris en 1424 au
-cimetière des Innocents. Cette place étroite où pendant tant de siècles
-l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été d'abord
-tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des voleurs, le
-soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les tombes.
-Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la dédia à
-saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au quatorzième siècle,
-les églises étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les bons
-bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une église;
-Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables
-qui, au dire du peuple, recélaient de grands mystères alchimiques.
-Flamel aida encore à la construction des charniers qu'on bâtit tout
-autour. Sous les arcades de ces charniers étaient les principales
-tombes; au-dessus régnait un étage et des greniers, où l'on pendait
-demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[582]; car il y avait peu
-de place; les morts ne reposaient guère; dans cette terre vivante, un
-cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant tel était le torrent
-de matière morte qui passait et repassait, tel le dépôt qui en restait,
-qu'à l'époque où le cimetière fut détruit, le sol s'était exhaussé de
-huit pieds au-dessus des rues voisines[583]. De cette longue alluvion
-des siècles s'était formée une montagne de morts qui dominait les
-vivants.
-
-[Note 581: _App._ 231.]
-
-[Note 582: Le rez-de-chaussée extérieur, adossé à la galerie des
-tombeaux, et supportant les galetas où séchaient les os, était occupé
-par des boutiques de lingères, de marchandes de modes, d'écrivains,
-etc.]
-
-[Note 583: _App._ 232.]
-
-Tel fut le digne théâtre de la danse macabre. On la commença en
-septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminué, et que les
-premières pluies rendaient le lieu moins infect. Les représentations
-durèrent plusieurs mois.
-
-Quelque dégoût que pussent inspirer et le lieu et le spectacle, c'était
-chose à faire réfléchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une ville
-si fréquemment, si durement visitée de la mort, cette foule famélique,
-maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort même pour
-spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes,
-et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur les os de
-leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir eux-mêmes.
-
-Après tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'était la
-vraie fête de l'époque, sa comédie naturelle, la danse des grands et des
-petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris
-part en quelques années, n'était-ce pas une curieuse ronde qu'avaient
-menée les rois et les princes, Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur, Henri
-V et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir
-approché ce victorieux Henri, à un mois près, de la couronne de France!
-Au bout de toute une vie de travail, pour survivre à Charles VI, il lui
-manquait un petit mois seulement... Non! pas un mois, pas un jour! Et il
-ne mourra pas même en bataille; il faut qu'il s'alite avec la
-dyssenterie et qu'il meure d'hémorroïdes[584].
-
-[Note 584: Cette dérision de la mort frappa les contemporains. Un
-gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui
-revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi «avoit point ses
-housseaux chaussés». Ah! mon seigneur, nenni, par ma foi!--«Bel ami, dit
-l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laissés en France!»
-(Monstrelet.)]
-
-Si l'on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu de
-quoi répondre. Elle eût dit qu'à bien regarder, on verrait qu'elle
-n'avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Le conquérant était
-mort, du moment que la conquête languit et ne put plus avancer;
-Jean-sans-Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des
-siens même, il se voyait à jamais avili et impuissant. Partis et chefs
-de partis, tous avaient désespéré. Les Armagnacs, frappés à Azincourt,
-frappés au massacre de Paris, l'étaient bien plus encore par leur crime
-de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient été obligés de
-s'avouer qu'ils étaient dupes, que leur duc de Bourgogne était l'ami des
-Anglais; ils s'étaient vus forcés, eux qui s'étaient crus la France, de
-devenir Anglais eux-mêmes. Chacun survivait ainsi à son principe et à sa
-foi; la mort morale, qui est la vraie, était au fond de tous les coeurs.
-Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts.
-
-Les Anglais même, les vainqueurs, à leur spectacle favori, ne pouvaient
-qu'être mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagné à sa conquête
-d'avoir pour roi un enfant français par sa mère, avait bien l'air d'être
-morte, surtout s'il ressemblait à son grand-père Charles VI. Et pourtant
-en France cet enfant était Anglais, c'était Henri VI de Lancastre; sa
-royauté était la mort nationale de la France même.
-
-Lorsque, quelques années après, ce jeune roi anglo-français, ou plutôt
-ni l'un ni l'autre, fut amené dans Paris désert par le cardinal
-Winchester, le cortège passa devant l'hôtel Saint-Paul, où la reine
-Isabeau, veuve de Charles VI, était aux fenêtres. On dit à l'enfant
-royal que c'était sa grand'mère; les deux ombres se regardèrent; la pâle
-jeune figure ôta son chaperon et salua; la vieille reine, de son côté,
-fit une humble révérence, mais, se détournant, elle se mit à
-pleurer[585].
-
-[Note 585: «Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se
-tourna d'autre part plorant.» (_Journal du Bourgeois._)]
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du
-quinzième siècle, les deux phases de cette crise où la France sembla
-s'abîmer. Celui-ci racontera la mort, le suivant la résurrection.
-
- * * * * *
-
-La première des deux périodes dure près d'un demi-siècle; elle part du
-schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orléans et de
-Bourgogne, de Valois et de Lancastre.
-
-Notre faible unité nationale du quatorzième siècle était toute dans la
-royauté; au quinzième, la royauté même se divisant, il faut bien que le
-peuple essaye d'y suppléer. Le peuple des villes y échoue en 1413, et de
-cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code administratif
-qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par inspiration ce que
-la sagesse des villes n'a pu faire; il relèvera la royauté, rétablira
-l'unité, et de cette épreuve où le pays faillit périr, sortira, confuse
-encore, mais vivace et forte, l'idée même de la patrie.
-
-Avant d'en venir là, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans la
-mort, à une profondeur dont rien peut-être, ni avant ni après, n'a donné
-l'idée. Celui qui par l'élude a traversé les siècles pour se replacer
-dans les misères de cette époque funèbre, qui, pour mieux les
-comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore qu'à
-grand'peine en faire entrevoir l'horreur.
-
- * * * * *
-
-L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le
-caractère tout nouveau d'autorité qu'elle tire des monuments de
-l'époque. Pour la première fois peut-être elle marche sur un terrain
-ferme. La chronique, jusque-là enfantine et conteuse, commence à
-déposer avec le sérieux d'un témoin. Mais à côté de ce témoignage nous
-en trouvons un autre plus sûr. Les grandes collections d'actes publics,
-imprimés ou manuscrits, deviennent plus complètes et plus instructives.
-Elles forment dans leur suite, désormais peu interrompue, d'authentiques
-annales, au moyen desquelles nous pouvons dater, suppléer, souvent
-démentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans accorder aux actes une
-confiance illimitée, sans oublier que les actes les plus graves, les
-lois même, restent souvent sur le papier et sans application, on ne peut
-nier que ces témoignages officiels et nationaux n'aient généralement une
-autorité supérieure aux témoignages individuels.
-
-Les Ordonnances de nos rois, le Trésor des chartes, les Registres du
-Parlement, les actes des Conciles, telles ont été nos sources pour les
-faits les plus importants. Joignez-y, quant à l'Angleterre, le Recueil
-de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont
-donné, particulièrement vers la fin du volume, l'histoire tout entière
-d'importantes périodes sur lesquelles la chronique se taisait.
-
-L'étude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprétation, le
-contrôle des chroniques par les actes, des actes par les chroniques,
-tout cela exige des travaux préalables, des tâtonnements, des
-discussions critiques dont nous épargnons à nos lecteurs le laborieux
-spectacle. Une histoire étant une oeuvre d'art autant que de science,
-elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages qui en ont
-préparé la construction. Nous n'en parlerions même pas, si nous ne
-croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se succèdent les
-volumes de cet ouvrage et le développement qu'il a pris. Il ne pouvait
-rester dans les formes d'un abrégé sans laisser dans l'obscurité
-beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les éléments nouveaux
-auxquels l'histoire des temps modernes doit ce qu'elle a de fécondité et
-de certitude.
-
- 8 février 1840.
-
- * * * * *
-
-1--page 2--_Le blason, les devises..._
-
-Voy. Spener.--_Origines du droit._ Introd., p. XXXIX: «Comme les
-Écossais, comme la plupart des populations celtiques, nos aïeux
-aimaient, au témoignage des anciens, les vêtements bariolés. La
-diversité des blasons provinciaux couvrit la France féodale comme d'un
-tartan multicolore.--L'Allemagne et la France sont les deux grandes
-nations féodales. Le blason y est indigène. Il y devint un système, une
-science. Il fut importé en Angleterre, imité en Espagne et en
-Italie.--L'Allemagne barbare et féodale aimait dans les armoiries le
-vert, la couleur de terre, d'une terre verdoyante. La France féodale,
-mais non moins ecclésiastique, a préféré les couleurs du ciel.--Les
-couleurs, les signes muets, précèdent longtemps les devises. Celles-ci
-sont la révélation du mystère féodal. Elles en sont aussi la décadence.
-Toute religion s'affaiblit en s'expliquant. Dès que le blason devient
-parleur, il est moins écouté.--L'origine des devises, ce sont les cris
-d'armes. Quelques-uns, d'une aimable poésie, semblent emporter les
-souvenirs de la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait:
-«Chants d'oiseaux!» Un autre: «Notre-Dame au peigne d'or!» Ces cris de
-bataille font penser au mot tout français de Joinville: «Nous en
-parlerons devant les dames.»--Le blason plaisait comme énigme, les
-devises comme équivoque. Leur beauté principale résulte des sens
-multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser:
-«J'ai hâte», hâte du ciel ou du trône? Cette maison de Bourgogne, si
-grande, sitôt tombée, semble dire ici son destin.--La devise des ducs de
-Bourbon est plus claire; un mot sur une épée: «_Penetrabit._ Elle
-entrera.»
-
-
-2--page 3--_Des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux._
-
-«Litteris aut bestiis intextas.» (Nicolai Clemeng. _Epistol._, t. II, p.
-149.)
-
-_Des hommes-musique historiés de notes..._
-
-Ordonnance de Charles, duc d'Orléans, pour payer 276 livres 7 sols 6
-deniers tournois, pour 960 perles destinées à orner une robe: «Sur les
-manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson _Ma
-dame, je suis plus joyeulx_, et notté tout au long sur chacunes desdites
-deux manches, 568 perles pour servir à former les nottes de la dite
-chanson, ou il a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune notte 4 perles
-en quarrée, etc.» (Catalogue imprimé des titres de la collection de M.
-de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.)
-
-
-3--page 5--_Le prêtre même ne sait plus le sens des choses saintes..._
-
-«Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu quotidiano in
-ecclesiasticis contrectant rebus et præferunt officiis, quid significent
-et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut impletum esse ad
-litteram illud propheticum videatur: Sicut populus, sic sacerdos.»
-(Durandi, _Rationale divinorum officiorum_, folio 1, 1459, in-folio.
-Mogunt.)--Toutes les éditions ultérieures que je connais portent par
-erreur _proferunt_ pour _præferunt_. Le premier éditeur, l'un des
-inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _præferunt_ rappelle le
-_prælati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la phrase précédente.
-Cf. les éditions de 1476, 1480, 1481, etc.
-
-
-4--page 5--_Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit
-obligé d'écrire le droit de son temps..._
-
-«Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir et user, sont
-moult anoienties... Si ke li païs est à bien près sans coustume.» De
-Fontaines, p. 78, à la suite du _Joinville_ de Ducange, 1668,
-in-folio.--Brussel dit et montre très bien que «Dès le milieu du
-treizième siècle, on commençait à ignorer jusqu'à la signification de
-quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs.» Brussel, I,
-41.--M. Klimrath (_Revue de législation_) a prouvé que Bouteiller ne
-savait plus ce que c'était que la _saisine_.
-
-
-5--page 6--_Lorsque Charles VI arma chevaliers ses jeunes cousins
-d'Anjou_, etc.
-
-«Quod peregrinum vel extraneum valde fuit.» (_Chronique du Religieux de
-Saint-Denis_, édition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t. I, p. 590.
-Édition correcte, traduction élégante.)--Ce grave historien est la
-principale source pour le règne de Charles VI. Le Laboureur en fait cet
-éloge: «Quand il parle des exactions du duc d'Orléans, on diroit qu'il
-est Bourguignon; quand il donne le détail des pratiques et des funestes
-intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins infâmes et avec la
-canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orléanois.»
-
-
-6--page 12, note 3--_Les trois oncles de Charles VI..._
-
-Voir dans les actes d'août et d'octobre 1374 combien le sage roi Charles
-V, tant d'années avant sa mort, était préoccupé de ses défiances à
-l'égard de ses frères. Il ne nomme pas le duc de Berri. Quant à son
-frère aîné, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui laisser la
-régence; mais il place à quatorze ans la majorité des rois, il limite le
-pouvoir du régent, non seulement en réservant la tutelle à la reine mère
-et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, mais encore en autorisant son
-ami personnel, le chambellan Bureau de La Rivière, à accumuler jusqu'à
-la majorité du jeune roi tout ce qui pourra s'épargner sur le revenu des
-villes et terres réservé pour son entretien--villes de Paris, Melun,
-Senlis, duché de Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin,
-Clisson, Couci, Savoisy, Philippe de Maizières, etc. (_Ordonnances_, t.
-VI, p. 26, et 49-54, août et octobre 1374.)
-
-
-7--page 16--_La reine Jeanne de Naples avait adopté Louis d'Anjou..._
-
-Charles V avait d'abord proposé au roi de Hongrie d'unir leurs enfants
-par un mariage (le second fils du roi de France aurait épousé la fille
-du roi de Hongrie), et de forcer la main à la reine Jeanne, pour qu'elle
-leur assurât sa succession. Voir les instructions données par Charles V
-à ses ambassadeurs. (_Archives, Trésor des chartes_, J, 458, surtout la
-pièce 9.)
-
-
-8--page 16--_Le pape d'Avignon avait livré à Louis d'Anjou_, etc.
-
-Dans l'incroyable traité qu'ils firent ensemble et qui subsiste, le pape
-accorde au duc toute décime en France et hors de France, à Naples, en
-Autriche, en Portugal, en Écosse, avec moitié du revenu de Castille et
-d'Aragon, de plus toutes dettes et arrérages, tous cens biennal, toute
-dépouille des prélats qui mourront, tout émolument de la chambre
-apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape fera de plus des emprunts
-aux gens d'Église et receveurs de l'Église. Il engagera pour garantie de
-ce que le duc dépense, Avignon, le comtat Venaissin et autres terres
-d'Église. Il lui donne en fief Bénévent et Ancône. Et comme le duc ne se
-fie pas trop à sa parole, le pape jure le tout sur la croix.--Voir le
-projet d'un royaume, qui serait inféodé par le pape au duc d'Anjou, les
-réclamations des cardinaux, etc. (_Archives, Trésor des chartes_, J,
-495.)
-
-
-9--page 18--_Les compagnons de Rouen avaient fait roi un drapier._
-
-«Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino forsitan temulenti, et
-qui publicis officinis mechanicis inserviebant artibus, quemdam
-burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem pannorum, ob
-pinguedinem nimiam Crassum ideo vocatum, angarientes, ut ejus autoritate
-uterentur in agendis... regem super se illico statuerunt. Hunc in sede,
-more regis, præparata super currum levaverunt, quem per villæ compita
-perducentes, et laudes regias barbarisantes, cum ad principale forum
-rerum venalium pervenissent, ut plebs maneret libera ab omni subsidiorum
-jugo postulant et assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium
-oppositiones coactus est.» (Religieux de Saint-Denis, t. I, page 130.)
-
-
-10--page 19--_Les gentilshommes attaqués partout en même temps_, etc.
-
-«Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand nouvelles
-vinrent que les Parisiens s'étoient rebellés et avoient eu conseil, si
-comme on disoit, entre eux là et lors pour aller abattre le beau chastel
-de Beauté qui sied au bois de Vincennes, et aussi le chasteau du Louvre
-et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin qu'ils n'en pussent
-jamais être grevés.--(Mais Nicolas _le Flamand_ leur dit): Beaux
-seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons comment
-l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de Gand
-viennent à leur entente, ainsi que on espère qu'ils y venront, adonc
-sera-t-il heure du faire et temps assez.
-
-«Or, regardez la grand'diablerie que ce eût été, si le roi de France eût
-été déconfit en Flandre et la noble chevalerie qui étoit avecques lui en
-ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et
-noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien ens ès autre
-pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible qu'elle
-eût été. Car pareillement à Reims, à Châlons en Champagne, et sur la
-rivière de Marne, les vilains se rebelloient et menaçoient jà les
-gentilshommes et dames et enfants qui étoient demeurés derrière; aussi
-bien à Orléans, à Blois, à Rouen, en Normandie et en Beauvoisis, leur
-étoit le diable entré en la tête pour tout occire, si Dieu proprement
-n'y eût pourvu de remède.» (Froissart, VIII, 319-320.)
-
-«Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc
-les communautés par tout le monde, que les Gantois étoient bonnes gens
-et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils
-devoient de toutes gens être aimés et honorés.» (Froissart, VIII, 103.)
-
-«Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et
-soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journée
-contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y
-fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communautés, que tous
-gentilshommes s'en douteroient, et jà en avoit-on vu l'apparent en
-Angleterre.» (Froissart, VIII, 367-8.)
-
-
-11--page 19--_La rivalité des villes de Gand et de Bruges..._
-
-«Quand les haines et tribulations vinrent premièrement en Flandre, le
-pays étoit si plein et si rempli de biens que merveilles serait à
-raconter et à considérer; et tenoient les gens des bonnes villes si
-grands états que merveilles seroit à regarder, et devez savoir que
-toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les
-bonnes villes de Flandre avoient l'une sur l'autre... Et ces guerres
-commencèrent par si petite incidence, que, au justement considérer, si
-sens et avis s'en fussent ensoignés (mêlés), il ne dut point avoir eu de
-guerre; et peuvent dire et pourront ceux qui cette matière liront ou
-lire feront, que ce fut une oeuvre du diable; car vous savez et avez ouï
-dire aux sages que le diable subtile et attire nuit et jour à bouter
-guerre et haine là où il voit paix, et court au long de petit en petit
-pour voir comment il peut venir à ses ententes.» (Froissart, VII,
-215-46.)
-
-
-12--page 19--_Bruges empêchait les ports d'avoir des entrepôts._
-
-En 1358, le comte de Flandre «accorda à ceux de Bruges et leur promist
-que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens ou marchandises en
-autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il priveroit de leurs offices
-les baillis et eschevins de l'eaue à l'Escluse, toutes les fois qu'ils
-seroyent trouvez avoir fait contre ledict droict d'estaple, et qu'il en
-apparut par cinc eschevins de Bruges.» (Oudegherst, folio 273, éd.
-in-4º.)--«Puis (ceux de Bruges, Gand, Ypres et Courtrai) alèrent à
-l'Escluse, par acord, et y abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus
-le port, en une rue en laquelle on vendoit et acheptoit marchandises,
-sans égard; et disoient les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au
-préjudice des marchands et d'eux, et pour ce les abatirent.» (_Chronique
-de Sauvage_, p. 223.)
-
-_... les campagnes de fabriquer..._
-
-«Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per
-pagos suos lanificium faciant.» (Meyer, p. 201.)--Aussi: «Ceux du Franc
-ont toujours esté de la partie du comte plus que tout le demeurant de
-Flandre.» (Froissart, VII, 439.)
-
-
-13--page 19--_Liège, Bruxelles, etc., encourageaient les Gantais..._
-
-«Ceux de Brabant, et par spécial ceux de Bruxelles leur étoient moult
-favorables, et leur mandèrent ceux de Liège pour eux reconforter en leur
-opinion: «Bonnes gens de Gand, nous savons bien que pour le présent vous
-avez moult affaire et êtes fort travaillés de votre seigneur le comte et
-des gentilshommes et du demeurant du pays, dont nous sommes moult
-courroucés; et sachez que si nous étions à quatre ou à six lieues près
-marchissans (limitrophes) à vous, nous vous ferions tel confort que on
-doit faire à ses frères, amis et voisins, etc.» (Froissart, VII, 450.
-Voir aussi Meyer.)
-
-
-14--page 20--_Pierre Dubois décida les Gantais à faire un tyran..._
-
-Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: «Et saurez-vous bien
-faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun (peuple), et par
-spécial à ce que nous avons à faire, ne vaut rien s'il n'est crému et
-redouté et renommé à la fois de cruauté; ainsi veulent Flamands être
-menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir
-pitié non plus que d'arondeaulx (hirondelles) ou de alouettes qu'on
-prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit Philippe, je saurai
-tout ce faire.--Et c'est bien, dit Piètre, et vous serez, comme je
-pense, souverain de tous les autres.» (Froissart, VII, 479.)
-
-
-15--page 20--_Les Gantais entrent dans Bruges..._
-
-Ils rapportèrent à Gand, pour humilier Bruges, le grand dragon de cuivre
-doré que Baudoin de Flandre, empereur de Constantinople, avait pris à
-Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient placé sur leur belle tour de
-la halle aux draps.--Cette tradition contestée est discutée et
-finalement adoptée dans l'intéressant _Précis des Annales de Bruges_, de
-M. Delpierre, p. 10, 1835.
-
-
-16--page 21, note--_Les Gantais réclamèrent aux Anglais les sommes que
-la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III..._
-
-«Quant les seigneurs orent ouï cette parole et requête, ils commencèrent
-à regarder l'un l'autre, et les aucuns à sourire... Et les consaulx
-d'Angleterre sur leurs requêtes étoient en grand différent, et tenoient
-les Flamands à orgueilleux et présumpcieux, quand ils demandoient à
-ravoir deux cent mille vielz écus de si ancienne date que de quarante
-ans.» (Froissart, VIII, 250-1.)
-
-
-17--page 22--_Bataille de Roosebeke..._
-
-«Ces Flamands qui descendoient orgueilleusement et de grand volonté,
-venoient roys et durs, et boutoient en venant de l'épaule et de la
-poitrine, ainsi comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort
-entrelacés ensemble qu'on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre... Là fut un
-mons et un tas de Flamands occis moult long et moult haut; et de si
-grand bataille et de si grand'foison de gens morts comme il y en ot là,
-on ne vit oncques si peu de sang issir, et c'étoit au moyen de ce qu'ils
-étoient beaucoup d'éteints et étouffés dans la presse, car iceux ne
-jetoient point de sang.» (Froissart, VII, 347-354.)--«Et y heubt en
-Flandres après la bataille grant orreur et pugnaisie en le place où le
-bataille avoit esté, des mors dont le place duroit une grande lieue...
-et les mangeoient les chiens et maint grant oisel qui furent veu en
-icelle place, dont le peuple avoit grant merveille. (Chronique inédite,
-ms. 801, D. de la Bibliothèque de Bourgogne (à Bruxelles), folio 153.)
-Cette chronique curieuse n'est pas celle que Sauvage a rajeunie;
-d'ailleurs elle va plus loin.
-
-
-18--page 23--_Lorsque le roi arriva à Paris, les bourgeois s'étalèrent
-en longues files..._
-
-Sur tout ceci, voyez le récit du Religieux de Saint-Denis.--Le calcul de
-Froissart, différent en apparence, ne contredit point celui-ci: «Et
-estoient en la cité de Paris de riches et puissants hommes armés de pied
-en cap la somme de trente mille hommes, aussi bien arrés et appareillés
-de toutes pièces comme nul chevalier pourroit être; et avoient leurs
-varlets et leurs maisnies (suites) armés à l'avenant. Et avoient et
-portoient maillets de fer et d'acier, périlleux bastons pour effondrer
-heaulmes et bassinets; et disoient en Paris quand ils se nombroient que
-ils étoient bien gens, et se trouvoient par paroisses tant que pour
-combattre de eux-mêmes sans autre aide le plus grand seigneur du monde.»
-(Froissart, VIII, 183.)
-
-
-19--page 25--_Il n'y avait plus de prévôt, plus de commune de Paris..._
-
-«Statuentes ut officium præposituræ exerceret qui regis auctoritate et
-non civium fungeretur.--Confraternitates etiam ad devotionem ecclesiarum
-sanctorum, et earum ditationem introductas, in quibus cives consueverant
-convenire, ut simul gaudentes epularentur... censuerunt etiam
-suspendendas usque ad beneplacitum regiæ majestatis.» (Religieux de
-Saint-Denis, I, 242.--Ordonnance du 27 janvier 1382, t. VI du _Recueil
-des Ord._, p. 685.) Un mot de cette ordonnance fait entendre que les
-Parisiens avaient aidé indirectement les Flamands: «Ils ont empesché que
-nos charioz et ceux de nostre chier oncle, le duc de Bourgogne, et
-plusieurs autres choses fussent amenez par devers nous... où nous
-estions.»
-
-
-20--page 25--_On traita à peu près de même Rouen_, etc.
-
-La ville de Rouen fut fort maltraitée, sa cloche lui fut enlevée, et
-donnée aux panetiers du roi; c'est ce qui résulte d'une charte dont je
-dois la communication à l'amitié de M. Chéruel: «Comme par nos lettres
-patentes vous est apparu nous avoir donné à nos bien amés panetiers
-Pierre Debuen et Guillaume Heroval une cloche qui soulloit estre en la
-mairie de Rouen, nommée Rebel, laquelle fust confisquée à Rouen quand la
-commotion du peuple fust dernièrement en ladicte ville...» (Archives de
-Rouen, registre ms., côté A, folio 267.)
-
-
-21--page 27--_Les Flamands prétendirent que le duc de Berri avait
-poignardé le comte de Flandre..._
-
-Froissart dit qu'il mourut de maladie, t. IX, p. 10, édit. Buchon.--Le
-Religieux de Saint-Denis, ce grave et sévère historien, qui ne déguise
-aucun crime des princes de ce temps, n'accuse point le duc de
-Berri.--Meyer (lib. XIII, fol. 200) ne rapporte l'assassinat que d'après
-une chronique flamande du quinzième siècle, laquelle se réfute elle-même
-par la cause qu'elle assigne au fait. Le duc de Berri aurait pris
-querelle avec le comte de Flandre pour l'hommage du comté de Boulogne,
-héritage de sa femme. Or le duc de Berri n'épousa l'héritière de
-Boulogne que cinq ans après. (_Art de vérifier les dates, Comtes de
-Flandre_, ann. 1384, t. III, p. 21.)
-
-
-22--page 29--_On rassembla tout ce qu'on put acheter, louer de
-vaisseaux..._
-
-«Ils furent nombrés à treize cents et quatre-vingt-sept vaisseaux... Et
-encore n'y estoit pas la navie du connétable.» (Froissart, t. X, c.
-XXIV, p. 160.)--«Les pourvéances de toutes parts arrivoient en Flandre,
-et si grosses de vins et de chairs salées, de foin, d'avoine, de
-tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit, de farine, de
-graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux et de toute
-chose dont on se pouvoit aviser ni pourpenser, que qui ne le vit
-adoncques, il ne le voudra ou pourra croire.» (Froissart, _ibid._, p.
-158.)
-
-
-23--page 30--_Le duc de Berri arriva lorsque la saison rendait le
-passage à peu près impossible..._
-
-Le duc de Berri répondait froidement aux reproches du duc de Bourgogne
-sur l'inutilité de ces prodigieuses dépenses: «Beau frère, si nous avons
-la finance et nos gens l'aient aussi, la greigneur partie en retournera
-en France; toujours va et vient finance. Il vaut mieux cela aventurer
-que mettre les corps en péril ni en doute.» (Froissart, t. X, p. 271.)
-
-
-24--page 32, note 1--_Boulard pourvut aux approvisionnements..._
-
-Il envoya ses agents avec cent mille écus d'or sur le Rhin; ils furent
-partout bien reçus, sur le renom de leur maître, «ob magistri notitiam.»
-Les mariniers du Rhin s'employèrent avec beaucoup de zèle à faire
-descendre ces provisions jusqu'aux Pays-Bas. (Religieux de Saint-Denis,
-l. IX, c. VII, p. 532.)
-
-
-25--page 32--_Charles VI fut touché surtout des prières d'une grande
-dame du pays..._
-
-«Quod acceptabilius regi fuit, insignis domina municipii _Amoris_, casto
-_amore_ succensa, ad eum personaliter accessit.» (Religieux de
-Saint-Denis, _ibid._, p. 358.)--V. les traités originaux des princes des
-Pays-Bas et leurs excuses au roi. (_Archives, Trésor des chartes_, J,
-522.)
-
-
-26--page 33--_L'affaire fut bien menée..._
-
-Elle était préparée de longue date. On ne perdait pas une occasion
-d'indisposer le roi contre ses oncles: «... Leur en ay oy aucune foiz
-tenir leur consaulz, et dire au roy: Sire, vous n'avez mais à languir
-que six ans, et l'autre foiz que cinq ans, et ainsi chascune année, si
-comme le temps s'aprochoit...» (_Instruction de Jean de Berri_, dans les
-_Analectes hist._ de M. Le Glay, Lille, 1838, p. 159.)
-
-
-27--page 36--_Les belles dames logèrent dans l'abbaye même de
-Saint-Denis..._
-
-«Abbatia pro regina dominarumque insigni contubernio retenta...»
-(Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 586.)--«Quarum si pulchritudinem
-attendisses... fictum dearum... ritum dixisses renovatum.» (_Ibid._, p.
-594.)
-
-
-28--page 37--_Serait-ce dans cette funeste nuit que le jeune duc
-d'Orléans_, etc.
-
-Cette tradition ne se trouve que dans Mayer et autres auteurs assez
-modernes. Mais le contemporain y fait allusion: «Alias displicentiæ
-radices utique non sic cognitas quod scriptu dignas reputem.» (Religieux
-de Saint-Denis, ms., 388, verso.)--Juvénal, écrivant plus tard, est déjà
-plus clair: «Et estoit commune renommée que desdites joustes estoient
-provenues des choses deshonnestes en matière d'amourettes, et _dont
-depuis beaucoup de maux sont venus_.» (Juvénal des Ursins, p. 75, éd.
-Godefroy.)
-
-
-29--page 37--_Le héros de Charles VI, Duguesclin_, etc.
-
-Dans son testament, il lègue une somme considérable, trois cents livres,
-pour que l'on fasse des prières pour l'âme de Duguesclin, mort douze ans
-auparavant. (_Testament de Charles VI_, janvier 1393. _Archives, Trésor
-des chartes_, J, 404.)
-
-
-30--page 40--_Charles VI ne permit pas à ses oncles de le suivre..._
-
-Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p. 618. Au reste, les
-contradictions des historiens sur ce voyage ne sont pas inconciliables.
-
-
-31--page 44, note--_Flamel..._
-
-D'abord, sans autre bien que sa plume et une belle main, Flamel, épousa
-une vieille femme qui avait quelque chose. Sous même enseigne, il fit
-plus d'un métier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire
-encore, il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers
-ignorants, de lombards et de juifs, il fit et fit faire bien d'autres
-écritures. Un curé, greffier du Parlement, pouvait encore lui procurer
-de l'ouvrage. Le prix de l'instruction commençant à être senti, les
-seigneurs à qui il vendait ces beaux manuscrits lui donnèrent à élever
-leurs enfants. Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord à vil
-prix, par la fuite des juifs et par la misère générale du temps,
-acquirent peu à peu de la valeur. Flamel sut en tirer parti. Tout le
-monde affluait à Paris; on ne savait où loger. De ces maisons, il fit
-des _hospices_, où il recevait des locataires pour une somme modique.
-Ces petits gains, qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il
-savait faire de l'or. Il laissa dire, et peut-être favorisa ce bruit,
-pour mieux vendre ses livres.--Cependant ces arts occultes n'étaient pas
-sans danger. De là le soin extrême que mit Flamel à afficher partout sa
-piété aux portes des églises. Partout on le voyait en bas-relief
-agenouillé devant la croix, avec sa femme Pernelle. Il trouvait à cela
-double avantage. Il sanctifiait sa fortune et il l'augmentait en
-donnant à son nom cette publicité. Voir le savant et ingénieux abbé
-Vilain, _Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie_, 1758; et son _Histoire
-de Nicolas Flamel_, 1761.
-
-
-32--page 44--_Arnauld de Villeneuve..._
-
-Voy. ses _Oeuvres_, Lyon, 1504, et sa _Vie_ (par Haitze), Aix, 1719.
-
-
-33--page 46--_Le bruit courut qu'on avait empoisonné les rivières..._
-
-Selon le chroniqueur bénédictin, on accusa encore de ce crime les
-dominicains: «Veneficos ignorabant, sciebant tamen quod desuper habitum
-longum et nigrum, subtus vero album, ut religiosi, deferebant.»
-(Religieux de Saint-Denis, t. I, l. XI, c. V, p. 684.)
-
-
-34--page 50, note--_Les oncles du roi ne tardèrent pas à obtenir la
-grâce de Craon..._
-
-Lettres de rémission accordées à Pierre de Craon: «... Il ait esté par
-notre commandement et ordenance au saint Sépulcre, et depuis par nostre
-permission et licence et soubs nostre sauf-conduit soit venu en nostre
-royaume et en l'abbaye de Saint-Denis, où il a esté par l'espace de IIII
-mois et demi ou environ en espérance de cuidier trouver paix et accord
-avec ledit sire de Clicon,.. et avec ce ait esté nagueires banni de
-nostre royaume et entre autres choses condempné envers notre très chere
-et très amee tante la royne de Cécille par arrest de nostre Parlement,
-pour lesquels bannissement et autres condemnations lui, sa femme et ses
-enfants sont du tout déserts d'estat et de chevance, mesmement que de
-ses biens ne lui demoura autre chose... et leur a convenu... requerir
-leurs parents et amis pour vivre...--Voulans en ce cas pitié et
-miséricorde préférer à rigueur de justice et pour contemplation de
-nostre très-chère et très-amée fille Ysabelle royne d'Angleterre, qui
-sur ce nous a... supplié le jour de ses fiansailles et que ledit
-suppliant est de nostre lignaige, Nous par saine et meure délibération
-et de nos très chers et amés oncles et frère...» (_Archives, Trésor des
-chartes_, J, 37.)
-
-
-35--page 52--_Comme il traversait la forêt, un homme de mauvaise mine_,
-etc.
-
-«... Quemdam abjectissimum virum obviam habuit, qui eum terrait
-vehementer. Is nec minis nec terroribus potuit cohiberi, quin regi
-pertranseunti terribiliter clamando fere per dimidiam horam hæc verba
-reiteraret: Non progrediaris ulterius, insignis rex, quia cito perdendus
-es. Cui cito assensit ejus imaginatio jam turbata... Hoe furore
-perdurante, virps quatuor occidit, cum quodam insigni milite dicto de
-Polegnac de Vasconia, ex furtivo tamen concubitu oriundo.» (Le Religieux
-de Saint-Denis, folio 189, ms.)--M. Bellaguet ayant encore le manuscrit
-original entre les mains, et n'ayant pas encore publié cette partie, je
-me sers de l'excellente copie de Baluze (1839).
-
-
-36--page 55--_Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas
-d'enfant..._
-
-«Non solum se uxoratum liberosque genuisse denegabat, imo suimet et
-lituli regni Franciæ oblitus, se non nominari Carolum, nec deferre lilia
-asserebat; et quotiens arma sua vel reginæ exarata vasis aureis vel
-alicubi videbat, ea indignantissime delebat.» (Le Religieux de
-Saint-Denis, ms., anno 1393, folio 207.)--«Arma propria et reginæ si in
-vitreis vel parietibus exarata vel depicta percepisset, inhoneste et
-displicenter saltando hæc delebat, asserens se Georgium vocari, et in
-armis leonem gladio transforatum se deferre.»
-
-
-37--page 58--_Gerson célèbre la paix, dans un de ces moments où l'on
-crut à la cession des deux papes..._
-
-Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s'opère, ce sera un don de
-Dieu, et non une oeuvre de l'homme; il y a trop d'exemples de la
-fragilité humaine: Ajax, Caton, Médée, les anges même, «qui
-tresbuchèrent du ciel», enfin les apôtres, et _notamment saint Pierre_,
-«qui à la voix d'une femelette renya Nostre-Seigneur.» (Gerson, édition
-de Du Pin, t. IV, p. 567.)
-
-
-38--page 59--_Les Anglais ne voulaient point la paix..._
-
-Sur les négociations antérieures, depuis 1380, voir entre autres pièces
-le _Voyage de Nicolas de Bosc, évêque de Bayeux_, imprimé dans le
-_Voyage littéraire de deux bénédictins_, partie seconde, p. 307-360.
-
-
-39--page 59--_Richard II épousa une fille du roi, avec une dot de huit
-cent mille écus..._
-
-Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objets précieux. Voy. deux
-déclarations des joyaux, vaisselle d'or et d'argent, robes, tapisseries
-et objets divers pour la personne de madame Isabeau, pour sa chambre,
-sa chapelle et son écurie, panneterie, fruiterie, cuisine, etc. Nov.
-1393, 23 juillet 1400. (_Archives, Trésor des chartes_, J, 643.)
-
-
-40--page 59--_Croisade contre les Turcs..._
-
-Comparer sur le récit de cette croisade nos historiens nationaux et les
-écrivains hongrois et allemands cités par Hammer, _Histoire de l'Empire
-Ottoman_. Ce grand ouvrage a été traduit sous la direction de l'auteur,
-par M. Hellert, qui l'a enrichi d'un atlas très utile.
-
-
-41--page 61--_Élection de Pierre de Luna, Benoît XIII..._
-
-Consulter sur tout ceci le récit hostile au pape qu'on trouve dans les
-actes du concile de Pise. (_Concilia_, éd. Labbe et Cossart, 1671, t.
-XI, part. 2, col. 2172, et seq.)
-
-
-42--page 63--_Quand le sultan vit le champ de bataille_, etc.
-
-Récit du Bavarois Schildberger, l'un des prisonniers, qui fut épargné, à
-la prière du fils du sultan. (Hammer, _Histoire de l'Empire Ottoman_,
-trad. de M. Hellert, t. I, p. 334.)
-
-
-43--page 64--_Présents de Bajazet au roi de France..._
-
-Le Religieux de Saint-Denis y ajoute: «Equus habens abscissas ambas
-nares, ut diutius ad cursum habilis redderetur.» (Ms., folio 330.)
-
-
-44--page 67--_Tous quittèrent Richard, même son chien..._
-
-«Le roi Richard avoit un lévrier lequel on nommait Math, très beau outre
-mesure; et ne vouloit ce chien connoître nul homme fors le roi; et quand
-le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit en garde le laissoit aller; et
-ce lévrier venoit tantôt devers le roi festoyer et lui mettoit ses deux
-pieds sur les épaules. Et or donc advint que le roi et le comte Derby
-parlant ensemble en mi la place de la cour du dit châtel et leur chevaux
-tous sellés, car tantôt ils devoient monter, ce lévrier nommé Math qui
-coutumier étoit de faire au roi ce que dit est, laissa le roi et s'en
-vint au duc de Lancastre et lui fit toutes les contenances telles que
-endevant il faisoit au roi, et lui assist les deux pieds sur le col, et
-le commença grandement à conjouir. Le duc de Lancastre, qui point ne
-connoissoit le lévrier, demanda au roi: «Et que veut ce lévrier
-faire?»--«Cousin, ce dit le roi, ce vous est une grand'signifiance et à
-moi petite.»--«Comment, dit le duc, l'entendez-vous?»--«Je l'entends,
-dit le roi, le lévrier vous festoie et recueille aujourd'hui comme roi
-d'Angleterre que vous serez, et j'en serai déposé; et le lévrier en a
-connoissance naturelle; si le tenez de lez (près) vous, car il vous
-suivra et il m'éloignera.» Le duc de Lancastre entendit bien cette
-parole et conjouit le lévrier, lequel oncques depuis ne voulut suivre
-Richard de Bordeaux, mais le duc de Lancastre; et ce virent et sçurent
-plus de trente mille.» (Froissart, t. XIV, c. LXXV, p. 205.)
-
-
-45--page 67--_Abdication de Richard II..._
-
-Voy. au t. XIV du Froissart édité par M. Buchon, le poème français sur
-la déposition de Richard II (p. 322-466), écrit par un gentilhomme
-français qui était attaché à sa personne.--Voir aussi la publication de
-M. Thomas Wright: _Alliterative Poem on the deposition of king Richard
-II_.--Richardi Maydiston _de Concordia inter Ricardum II et civitatem
-London_, 1838.--La lamentation de Richard est très touchante dans Jean
-de Vaurin: «Ha, Monseigneur Jean-Baptiste mon parrain, je l'ai tiré du
-gibet,» etc. (_Bibl. royale_, mss., 6756, t. IV, partie 2, folio 246.)
-
-
-46--page 67--_Lancastre fut obligé par les siens de leur laisser tuer
-Richard..._
-
-«Si fut dit au roi: «Sire, tant que Richard de Bordeaux vive, vous ni le
-pays ne serez à sûr état.» Répondit le roi: «Je crois que vous dites
-vérité, mais tant que à moi je ne le ferai jà mourir, car je l'ai pris
-sus. Si lui tiendrai son convenant (promesse) tant que apparent me sera
-que fait ne aura trahison.» Si répondirent ses chevaliers: «Il vous
-vaudroit mieux mort que vif; car tant que les Français le sauront en
-vie, ils s'efforceront toujours de vous guerroyer, et auront espoir de
-le retourner encore en son État, pour la cause de ce que il a la fille
-du roi de France.» Le roi d'Angleterre ne répondit point à ce propos et
-se départit de là, et les laissa en la chambre parler ensemble, et il
-entendit à ses fauconniers, et mit un faucon sur son poing, et s'oublia
-à le paître.» (Froissart, t. XIV, c. LXXXI, p. 258.)
-
-
-47--page 68--_Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait
-Smagorad..._
-
-Ce passage du Religieux de Saint-Denis ne peut trouver son explication
-que dans les auteurs qui ont traité de la Kabbale. Voir les travaux de
-M. Franck, si remarquables par la précision et la netteté.
-
-
-48--page 69--_Le pauvre prince sentit l'approche de la frénésie..._
-
-«Sequenti die, mente se alienari sentiens, jussit sibi cultellum amoveri
-et avunculo suo duci Burgundiæ præcepit, ut sic omnes facerent curiales.
-Tot angustiis pressus est illa die, quod sequenti luce, cum præfatum
-ducem et aulicos accersisset, eis lachrimabiliter fassus est, quod
-mortem avidius appetebat quam taliter cruciari, omnesque circumstantes
-movens ad lachrimas, pluries fertur dixisse: Amore Jesu Christi, si sint
-aliqui conscii hujus mali, oro ut me non torqueant amplius, sed cito
-diem ultimum faciant me signare.» (Religieux de Saint-Denis, ms.
-Baluze.)
-
-
-49--page 69--_Un roi si débonnaire..._
-
-Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur de Charles VI:
-«Cum in itinere... adolescens... dextrarium... urgeret calcaribus, ut
-eum ad superbiam excitaret, recalcitrando calce tibiam ejus graviter
-vulneravit et inde cruor fluxit largissimus. Inde... circumstantes cum
-in actorem delicti animadvertere conarentur, id rex manu et verbis
-levibus, etc.» (_Ibid._, folio 736.)
-
-
-50--page 69--_Il saluait tout le monde, les petits comme les grands..._
-
-«Tanta affabilitate præminebat, ut etiam contemptibilibus personis ex
-improviso et nominatim salutationis dependeret affatum, et ad se ingredi
-volentibus vel occurrentibus passim mutuæ collocutionis aut offerret
-ultro commercium aut postulantibus non negaret... Quamvis beneficiorum
-et injuriarum valde recolens, non tamen naturaliter neque magnis de
-causis sic ad iracundiam pronus fuit, ut alicui contumelias aut
-improperia proferret. Carnis lubrico contra matrimonii honestatem
-dicitur laborasse, ita tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis,
-nulli enormis infligeretur injuria. Prædecessorum morem etiam non
-observans, raro et cum displicentia habitu regali, epitogio scilicet et
-talari tunica utebatur, sed indifferenter, ut decuriones cæteri,
-holosericis indutus, et nunc Boemannum nunc Alemannum se fingens,
-etiam... post unctionem susceptam hastiludia et joca militaria justo
-sæpius exercebat.» (_Ibid._, folio 141.)
-
-
-51--page 70--_On lui mettait dans son lit une petite fille..._
-
-«Filia cujusdam mercatoris equorum... quæ quidem competenter fuit
-remunerata, quia sibi fuerunt data duo maneria pulchra cum suis omnibus
-pertinentiis, situata unum a Creteil, et aliud a Bagnolet, et ipsa
-vulgariter vocabatur palam et publice _Parva Regina_, et secum diu
-stetit, suscepitque ab eo unam filiam, quam ipse rex matrimonialiter
-copulavit cuidam nuncupato Harpedenne, cui dedit dominium de Belleville
-in Pictavia, filiaque vocabatur domicella de Belleville.»--Je ne
-retrouve plus la source d'où j'ai tiré cette note. Elle est ou du
-Religieux de Saint-Denis, ou du ms. Dupuy, _Discours et Mémoires
-meslez_, coté 488.
-
-
-52--page 72, note--_Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais
-peu en usage..._
-
-On en trouve la première mention dans le _Renart contrefait_, dont
-l'auteur anonyme nous apprend qu'il a commencé son poème en 1328 et l'a
-fini en 1341. M. Peignot a donné une curieuse bibliographie de tous les
-auteurs qui ont traité ce sujet. (Peignot, _Recherches sur les danses
-des morts et sur les cartes à jouer_.)--Les uns font les cartes
-d'origine allemande, les autres d'origine espagnole ou provençale. M.
-Rémusat remarque que nos plus anciennes cartes à jouer ressemblent aux
-cartes chinoises. (Abel Rémusat, _Mém. Acad._, 2e série, t. VII, p.
-418.)
-
-
-53--page 72--_Les cartes étaient peintes d'abord; mais cela étant trop
-cher, on s'avisa de les imprimer..._
-
-En 1430, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, paya quinze cents pièces
-d'or pour un jeu de cartes _peintes_.--En 1441, les cartiers de Venise
-présentent requête pour se plaindre du tort que leur font les marchands
-étrangers par les cartes qu'ils _impriment_. (_Ibid._, p. 218, 247.)
-
-
-54--page 73--_Charles VI appelle ceux qui jouaient les Mystères de la
-Passion «ses amés et chers confrères»._
-
-_Ordonnances_, t. VIII, p. 555, déc. 1402.--Dans une lettre bien
-antérieure, Charles VI assigne «quarante francs à certains chapelains et
-clercs de la Sainte-Chapelle de nostre Palais à Paris, lesquels jouerent
-devant nous le jour de Pasques nagaires passé les jeux de la
-Résurrection Nostre Seigneur.» 5 avril 1390. (Bibliothèque royale, ms.,
-Cabinet des titres.)
-
-
-55--page 78--_Louis d'Orléans_, etc.
-
-Voir le Religieux de Saint-Denis à l'année 1405, et le portrait qu'il
-fait du duc d'Orléans, année 1407, ms. Baluze, folio 553.--Voy. aussi
-les complaintes et autres pièces sur la mort de Louis d'Orléans. (Bibl.
-royale, mss. Colbert 2403, Regius 9681-5.)
-
-
-56--page 79--_Les vieilles barbes de l'Université se troublaient à ses
-vives saillies..._
-
-Voy. la réponse qu'il leur fit en 1405. Toutefois ordinairement il leur
-parlait avec douceur: «Ipsum vidi elegantiorem respondendo... quam
-fuerant proponendo... mitissime alloqui, et si uspiam errassent, leniter
-admonere.» (Religieux de Saint-Denis, ms., 553, verso.)
-
-
-57--page 80, note 1--_L'éducation d'un jeune chevalier par les
-femmes..._
-
-Les histoires de Saintré, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne sont
-guère autre chose. L'homme y prend toujours le petit rôle; il trouve
-doux d'y faire l'enfant. Tout au contraire de la _Nouvelle Héloïse_,
-dans les romans du quinzième siècle, la femme enseigne, et non l'homme,
-ce qui est bien plus gracieux. C'est ordinairement une jeune dame, mais
-plus âgée que _lui_, une dame dans la seconde jeunesse, une grande dame
-surtout, d'un rang élevé, inaccessible, qui se plaît à cultiver le petit
-page, à l'élever peu à peu. Est-ce une mère, une soeur, un ange gardien?
-Un peu tout cela. Toutefois, c'est une femme... Oui, mais une dame
-placée si haut! Que de mérite il faudrait, que d'efforts, de soupirs
-pendant de longues années!... Les leçons qu'elle lui donne ne sont pas
-des leçons pour rire: rien n'est plus sérieux, quelquefois plus
-pédantesque. La pédanterie même, l'austérité des conseils, la grandeur
-des difficultés, font un contraste piquant et ajoutent un prix à
-l'amour... Au but, tout s'évanouit; en cela, comme toujours, le but
-n'est rien, la route est tout. Ce qui reste, c'est un chevalier
-accompli, le mérite et la grâce même.--Voir l'_Histoire du Petit Jehan
-de Saintré_, 3 vol. in-12, 1724; le _Panégyric du chevalier sans
-reproche_ (La Trémouille), 1527, etc., etc. (Note de 1840).--Voir
-_Renaissance_, notes de l'Introduction (1855).
-
-
-58--page 81--_Christine de Pisan..._
-
-Nous devons à M. Thomassy de pouvoir apprécier enfin ce mérite si
-longtemps méconnu. (_Essai sur les écrits politiques de Christine de
-Pisan_, 1838.) M. de Sismondi la traite encore assez durement. Gabriel
-Naudé, ce grand chercheur, avait eu l'idée de tirer ses manuscrits de la
-poussière. (_Naudæi Epistolæ_, epist. XLIX., p. 369.)
-
-
-59--page 81--_Christine n'eut de rapport avec le duc d'Orléans_, etc.
-
-Elle dédia au duc d'Orléans son _Débat des deux amants_ et d'autres
-ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit qu'une fois, et
-pour solliciter sa protection: «Et ay-je veu de mes yeulx, comme j'eusse
-affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, à laquelle, de sa grâce,
-ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa présence, où je prenoye grant
-plaisir de veoir sa contenance, et si agmodérément expédier besongnes,
-chascune par ordre; et moi mesmes, quant vint à point, par luy fus
-appellée, et fait ce que requeroye...»--Elle dit encore du duc
-d'Orléans: «N'a cure d'oyr dire deshonneur de femmes d'autruy, à
-l'exemple du sage, (et dit de telles notables parolles: «Quant on me dit
-mal d'aucun, je considère se celluy qui le dit a aucune particulière
-hayne à celluy dont il parle)», ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de
-legier mal qu'on lui rapporte.» (Christine de Pisan, collection Petitot,
-t. V, p. 393.)
-
-
-60--page 82--_Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de
-Bourgogne..._
-
-M. Dacier n'a pas réussi, dans la préface de son _Monstrelet_, à établir
-l'impartialité de ce chroniqueur. Monstrelet omet ou abrège ce qui est
-défavorable à la maison de Bourgogne, ou favorable à l'autre parti. Cela
-est d'autant plus frappant qu'il est ordinairement d'un bavardage
-fatigant. «Plus baveux qu'un pot à moutarde», dit Rabelais.
-
-
-61--page 84--_Charles V rendit aux Flamands Lille et Douai, la Flandre
-française..._
-
-Il est curieux de voir comment Philippe-le-Hardi eut l'adresse de se
-conserver cette importante possession que Charles V avait cru, ce
-semble, ne céder que temporairement, pour gagner les Flamands et
-faciliter le mariage de son frère. Celui-ci obtint, sous la minorité de
-Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa vie et celle de
-son premier hoir mâle. Il savait bien qu'une si longue possession
-finirait par devenir propriété. V. les _Preuves de l'Hist. de
-Bourgogne_, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94.
-
-
-62--page 84--_La langue française et wallone ne gagna pas un pouce de
-terrain sur le flamand..._
-
-C'est ce qui résulte de l'important mémoire de M. Raoux; il prouve par
-une suite de témoignages que depuis le onzième siècle la limite des deux
-langues est la même. Rien n'a changé dans les villes même que les
-Français ont gardées un siècle et demi. (_Mémoires de l'Académie de
-Bruxelles_, t. IV, p. 412-440.)
-
-
-63--page 85--_Pierre Dubois se fit pirate_, etc.
-
-Meyeri, _Annales Flandriæ_, folio 208, et Altemeyer, _Histoire des
-relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le Nord, d'après
-les documents inédits_; ms.
-
-
-64--page 89--_Le duc d'Orléans jeta le gant à Henri IV pour venger
-Richard II..._
-
-Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc d'Orléans, etc.: «Le roi
-d'Angleterre, alors duc, étant revenu en Angleterre demander justice, a
-été poursuivi par le roi Richard, lequel est mort en cette poursuite,
-_ayant auparavant résigné son royaume audit duc_; il n'est pas nouveau
-qu'un roi, comme un pape, puisse résigner son État.» 24 septembre 1404.
-(_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 645.)
-
-
-65--page 91--_Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer_,
-etc.
-
-Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend seulement dans le
-passage cité qu'il a vu souvent Charles VII et causé familièrement avec
-lui. Il prétend que Jean-sans-Peur voulait, dès le vivant de son père,
-tuer le duc d'Orléans; que dès qu'il lui succéda, il demanda à ses
-conseillers quel était le moyen d'en venir à bout avec moins de danger.
-N'ayant pu changer sa résolution, ils lui conseillèrent d'attendre qu'il
-eût perdu son ennemi dans l'esprit du peuple: «Id autem hoc modo
-efficere posset, si Parisiis præcipue et similiter in aliis quibusque
-regni nobilioribus civitatibus, per biennium vel triennum ante per
-impositas personas ubique disseminari faceret: «Se maxime regnicolis
-compati et condolere, quod tot tributis, et variis, et multiplicibus
-vectigalibus premerentur. Seque totis eniti conatibus ut, regno ad
-antiquas suas libertates atque immunitates restituto, omnibus hujus modi
-molestissimis gravissimisque exactionibus populus levaretur; sed ne sui
-optimi ac piissimi voti et affectus quem ad regnum et regnicolas
-gerebat, fructum assequeretur, ipsius Aurelianensis ducis vires et
-conatus semper obstitisse et continuo obstare, qui omnium hujus modi
-imponendorum et in dies excrescentium novorum tributorum atque
-vectigalium author et defensor maximus existeret ac semper extitisset.»
-Hoc igitur rumore per omnes pene civitates et provincias regni aures
-mentesque popularium occupante, tanta invidia apud plebem (quæ hujusmodi
-gravamina vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat)
-conflata fuit adversus præfatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor,
-gratia atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut...» (Meyer,
-224, verso.)
-
-
-66--page 92--_Le duc de Bourgogne déclara_, etc.
-
-«Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si... consensisset, inde
-ducenta millia scuta auri, sibi promissa, percepisset.» (Religieux de
-Saint-Denis, ms., folio 392.)
-
-_Il envoya dans toutes les villes des commissaires_, etc.
-
-«Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui
-ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab
-eis secundum demerita, pecunias extorquerent. (_Ibid._, folio 394.)
-
-
-67--page 95--_Les Anglais pensionnaient le capitaine de Paris..._
-
-Le Religieux paraît croire pourtant qu'il était innocent; le Parlement
-le jugea tel. Il était Normand et fortement soutenu par les nobles de
-Normandie. (_Ibid._, folio 424.) «Et disoient les Anglais... qu'il n'y
-avoit chose si secrète au conseil du roy que tantost après ils ne
-sceussent.» (Juvénal, p. 162.)
-
-
-68--page 95--_Jean-sans-Peur conclut une trêve marchande avec les
-Anglais..._
-
-En 1403, le duc de Bourgogne n'osant négocier avec les Anglais, laissa
-les villes de Flandre traiter avec eux. (Rymer, editio tertia, t. IV, p.
-38.)--Il se fit ensuite autoriser par le roi à conclure une trêve
-marchande. Cette trêve fut renouvelée par sa veuve et son successeur. 29
-août 1403, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 573.)
-
-
-69--page 95--_L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne_,
-etc.
-
-Voy. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le caractère de
-Philippe-le-Hardi. (Introd. à l'_Hist. de Charles VI_, p. 96.)
-
-
-70--page 97--_La cession de biens au moyen âge..._
-
-_Glossaire de Laurière_, t. I, p. 206.--Michelet, _Origines du droit_,
-p. 395: «Se desceindre», c'est le signe de la cession de biens. En
-certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a payé pour toujours,
-«s'il frappe du cul sur la pierre en présence du juge».
-
-
-71--page 97, note 3--_La renonciation de la veuve..._
-
-Michelet, _Origines_, p. 42: «La clef était un des principaux symboles
-usités dans le mariage...»--En France «lorsqu'on ostoit les clefs à sa
-femme, c'étoit le signe du divorce.» (Godet.)--«C'est une coutume chez
-les François que les veuves déposent leurs clefs et leur ceinture sur le
-corps mort de leur époux, en signe qu'elles renoncent à la communauté
-des biens.» (_Le Grand Coutumier._)
-
-
-72--page 98--_La duchesse de Bourgogne accomplit bravement la
-cérémonie..._
-
-«Et là (à Arras), la duchesse Marguerite, sa femme (femme de
-Philippe-le-Hardi), renonça à ses biens meubles par la doute qu'elle ne
-trouvât trop grands dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture
-avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, etc.»
-(Monstrelet.)
-
-
-73--page 99--_La France était redevenue riche par la paix..._
-
-Cela ressort d'une infinité de faits de détail. Un historien dont
-l'opinion est bien grave en ce qui touche l'économie politique, et que
-d'ailleurs on ne peut soupçonner d'oublier jamais la cause du peuple, M.
-de Sismondi a compris ceci comme nous: «L'agriculture n'était point
-détruite en France, quoiqu'il semblât qu'on eût fait tout ce qu'il
-fallait pour l'anéantir. Au contraire, les granges brûlées par les
-dernières expéditions des Anglais avaient été rebâties, les vignes
-avaient été replantées, les champs se couvraient de moissons. Les arts,
-les manufactures, n'étaient point abandonnés; au contraire, il paraît
-qu'ils employaient un plus grand nombre de bras dans les villes, à en
-juger par les statuts de corps de métiers qui se multipliaient dans
-toutes les provinces, et pour lesquels on demandait chaque année de
-nouvelles sanctions royales. La richesse, si bravement enlevée à ceux
-qui l'avaient produite, était bientôt recréée par d'autres; et il faut
-bien que ce fût avec plus d'abondance encore, car le produit des tailles
-et des impositions, loin de diminuer, s'était considérablement accru. Le
-roi levait plus facilement six francs par feu dans l'année qu'il
-n'aurait levé un franc cinquante ans auparavant.» (Sismondi, _Histoire
-des Français_, t. XII, p. 173.)
-
-
-74--page 100--_On disait au peuple que la reine faisait passer en
-Allemagne_, etc.
-
-«Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in Alemaniam
-mitteret, hoc in prædam venit Metensium (_de ceux de Metz_) qui a
-conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam
-conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam
-ut Alemanos ditaret.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 440.)
-
-
-75--page 100--_Le grave historien du temps croit que la taxe
-précédente_, etc.
-
-«Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod octies ad centum
-millia scuta auri venerat, quam tamen propriis deputaverant usibus.»
-(_Ibid._, folio 439.)
-
-
-76--page 104--_On obtint de Charles VI qu'il appelât le duc de
-Bourgogne_, etc.
-
-Monstrelet, t. I, page 163. Le greffier du Parlement, contre son
-ordinaire, raconte ce fait avec détail: «Ce dit jour, le roy estant
-malade en son hostel de Saint-Paul, à Paris, de la maladie de
-l'aliénation de son entendement (laquelle a duré des l'an mil CCCIIIIXX
-et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle quelle), et la
-royne et le duc d'Orliens Loys frère du roy estant à Meleun, où len
-menoit le dauphin duc de Guienne aagié de IX ans environ et sa femme
-aagiée de X ans ou environ, au mandement de la royne mère dudit dauphin,
-Jehan duc de Bourgoigne et contes de Flandres, cousin germain du roy et
-père de la femme dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour
-faire hommage après le décès de Philippe son père, oncle du roi, jadis
-de ses terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit
-gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne
-n'eut mandé ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et
-soudainement, à tout sa gent armée de Louvres en Parisis où il avoit
-gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit
-ledit dauphin san gendre qui avoit gen à Ville-Juyve à Genisy, et ledit
-dauphin interrogué après salus où il aloit et si voudroit pas bien
-retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme len
-disoit, le ramena environ XII heures contre le gré du marquis du Pont,
-cousin germain du roy et dudit duc et contre le gré du frère de la royne
-qui le menoient, auquel dauphin alèrent au-devant le roy de Navarre,
-cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles du roy et
-plusieurs autres seigneurs qui estoient à Paris, et le menèrent au
-chasteau du Louvre pour être plus seurement; dont se tindrent mal
-contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que _hinc inde_
-s'assemblèrent à Paris du cousté dudit duc de Bourgogne le duc de
-Lambourt son frère à grand nombre de gens d'armes, et ou plat-paiz
-plusieurs de plusieurs paiz et à Meleun et ou paiz environ du costé du
-duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en avendra? Dieu y
-pourvoi, car en lui doit estre espérance et sience et «non in
-principibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus».
-(_Archives_, _Registres du Parlement, Conseil_, vol. XII, folio 222. 19
-août 1405.)
-
-
-77--page 105--_Le parti d'Orléans reprenait dix-huit petites places_,
-etc.
-
-Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites places, selon le
-Religieux, ms., 469 verso: «Burdeganlensem adiit civitatem, ipsis
-mandans quod si exire audebant...»--Le connétable d'Albret et le comte
-d'Armagnac, employant tour à tour les armes et l'argent, se firent
-rendre _soixante_ forts ou villages fortifiés. (Religieux, 471, verso.)
-
-
-78--page 108--_C'était le moment où le nouveau comte de Flandre_, etc.
-
-Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean, son fils, qui
-s'engagent à suivre l'instruction du roi pour régler le commerce des
-Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des
-chartes_, J, 503.)
-
-
-79--page 108--_Le duc de Bourgogne rassembla des munitions infinies,
-douze cents canons..._
-
-Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire de l'artillerie
-au moyen âge_ (manuscrit en 1840).
-
-
-80--page 109--_Les Gascons qui avaient appelé le duc d'Orléans se
-ravisèrent et ne l'aidèrent point..._
-
-«Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitaniæ deputatos dominum ducem
-Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis patriam
-Burdegalensem..--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret agilitatem
-Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus deceperunt ab
-antiquo.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 490.)
-
-
-81--page 109--_Le duc de Bourgogne accusait le duc d'Orléans_, etc.
-
-Monstrelet dit que l'on avait abusé du nom du roi pour défendre aux
-capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc de Bourgogne.
-(Monstrelet, t. I, p. 192.)--Le duc réclama des dédommagements. (V.
-_Compte des dépenses faites par le duc de Bourgogne pour le siège de
-Calais_, extrêmement important pour l'histoire de l'artillerie et en
-général du matériel de guerre. _Archives_, _Trésor des chartes_, J,
-922.)
-
-
-82--page 117--_Le testament du duc d'Orléans..._
-
-On y voyait le goût et la connaissance familière des divines Écritures
-et des choses saintes. Durant sa vie, il avait été le plus magnifique
-des princes dans ses dons aux églises. Ses dernières volontés étaient
-plus libérales encore. Après le payement de ses dettes qu'il
-recommandait d'une façon expresse, commençait un merveilleux détail de
-toutes les fondations qu'il ordonnait, des prières et services funèbres
-qu'il prescrivait pour sa mémoire et dont les cérémonies étaient
-soigneusement déterminées. Il assignait des fonds pour construire une
-chapelle dans chaque église de Sainte-Croix d'Orléans, Notre-Dame de
-Chartres, Saint-Eustache et Saint-Paul de Paris. En outre, comme il
-avait une dévotion particulière pour l'ordre des religieux Célestins, il
-fondait une chapelle dans chacune des églises qu'ils avaient en France,
-au nombre de treize, sans parler des richesses qu'il laissait à leur
-maison de Paris. Il avait voulu y être inhumé en habit de l'ordre, porté
-humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa statue
-de marbre le représentât aussi vêtu de cette robe. Les pauvres et les
-hôpitaux n'étaient pas oubliés dans ses bienfaits; et son amour pour les
-lettres paraissait dans la fondation de six bourses au collège de
-l'Ave-Maria. (_Histoire des Célestins_, par le P. Beurrier.--M. de
-Barante, t. III, p. 95, 3e édition.) Voir l'acte original, inséré en
-entier par Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 631-646.
-
-
-83--page 118--_Les Liégeois ayant chassé leur évêque_, etc.
-
-«Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum abdicaret.»
-Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa partialité pour l'évêque
-est partout visible. (Corn. Zanfliet, _Leodiensi monachi Chronicon_,
-apud Martene, _Amplissima Collectio_, t. V, p. 360.) Voir aussi
-_Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placetio_, ann. 1403-1408, et
-la Collection de Chapeauville.
-
-
-84--page 123--_Assassinat du duc d'Orléans..._
-
-Déposition de Jacquette Griffart. (_Mém. Acad._, t. XXI, p. 526 et
-suiv.): «Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son enfant, et
-incontinent après ouit crier, etc...»--L'autre témoin oculaire,
-serviteur d'un neveu du maréchal de Rieux, dépose aussi: «Que le jour
-d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant à l'huis d'une
-des salles... qui ont égart sur la Vieille rue du Temple... ouit et
-entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'épées et autres
-armures... et disoient tels mots: «À mort, à mort!» Dont lors pour
-sçavoir ce que c'estoit, il remonta en ladite chambre dudit son maître,
-qui est au-dessus de ladite salle... et trouva que aux fenêtres d'icelle
-estoit desjà ledit son maître, le page, le barbier d'icelui son maître,
-qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple, par l'une desquelles
-fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue, et veid à la clarté
-d'une torche qui étoit ardente sur les carreaux, que droit devant
-l'hôtel de l'Image de Notre-Dame, étoient plusieurs compaignons à pied,
-comme du nombre de douze à quatorze, nul desquels il ne connaissoit,
-lesquels tenoient les uns des espées toutes nues, les autres haches, les
-autres becs de faucon, et massues de bois ayans piquans de fer au bout,
-et desdits harnois féroient et frappoient sur aucuns qui estoient en la
-compagnie, disans tels mots: «À mort, à mort!» Et qu'il est vrai que
-lors, il qui parle, pour mieux voir qui estoient iceux compagnons, alla
-ouvrir le guichet de la porte qui a issue en ladite Vieille rue du
-Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit guichet de ladite porte, on bouta
-un bec de faucon entre ledit guichet et la porte, dont lors il qui
-parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal dudit bec de faucon referma
-ledit guichet et s'en retourna en la chambre dudit son maître, par l'une
-des fenestres de laquelle il vit aucuns compaignons qui étoient montés
-sur chevaux emmi la rue, et si veid sortir d'icelui hôtel cinq ou six
-compaignons tous montés sur chevaux, qu'incontinent qu'ils furent
-sortis, un homme de pied près d'iceux, féri et frappa d'une massue de
-bois un homme qui étoit tout étendu sur les carreaux, et revêtu d'une
-houppelande de drap de damas noir, fourrée de martre; et quand il eut
-frappé ledit coup, il monta sur un cheval et se mit en la compagnie des
-autres... Et incontinent après ledit coup de massue ainsi donné, il qui
-parle veid tous lesdits compagnons qui étoient à cheval eux en aller et
-fouir le plutôt qu'ils pouvoient sans aucune lumière, droit à l'entrée
-de la rue des Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait
-quelle part ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent allés, lui
-estant encore à ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut
-dudit hôtel de l'Image Notre-Dame, grande fumée, et si ouit plusieurs
-des voisins qui crioient moult fort: «Au feu, au feu!» Et lors lui qui
-parle, ledit son maître et les autres dessus nommés, allerent tous emmi
-la rue, eux étans en laquelle, il qui parle veid à la clarté d'une ou
-deux torches ledit feu monseigneur d'Orléans qui étoit tout étendu mort
-sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing au
-bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises près dudit
-feu monseigneur le duc d'Orléans, étoit aussi étendu sur les carreaux un
-compagnon qui estoit à la cour dudit feu M. le duc d'Orléans, appelé
-Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il vouloit mourir.»
-(Déposition du varlet Raoul Prieur, _Mém. Acad._, t. XXI, p. 529.)
-
-
-85--page 124--_Selon un autre récit, le grand homme au chaperon rouge_,
-etc.
-
-«Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum, ubi, cum
-face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde lætus, tanquam de
-re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundiæ rediit.» (Religieux de
-Saint-Denis, ms., folio 553.)--V. dans les _Preuves_ de Félibien, le
-récit des _Registres du Parlement, Conseil_, XIII.
-
-
-86--page 124--_Ces pauvres restes furent portés, parmi la terreur
-générale..._
-
-Cette terreur ne paraît que trop dans le peu de mots qu'on écrivit le
-lendemain sur les registres du Parlement. (_Preuves de Félibien_, t. II,
-p. 549.) Les gens du Parlement paraissent sentir, avec la sagacité de la
-peur, qu'un tel coup n'a pu être fait que par un homme bien puissant.
-Ils ne disent rien de favorable au mort: «Ce prince qui si grand
-seigneur estoit et si puissant, et à qui naturellement, au cas qu'il
-eust fallu, gouverneur en ce royaume, en si petit moment a finé ses
-jours moult horriblement _et honteusement_. Et qui ce a faict, «scietur
-autem postea».--Plus tard, on apprend que le meurtrier est le duc de
-Bourgogne, et le Parlement fait écrire sur ses registres les lignes
-suivantes, où le blâme est partagé assez également entre les deux
-partis: «XXIII novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et
-interfectus D. Ludovicus Franciæ, dux Aurelianensis et frater regis,
-multum _astutus_ et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus,
-de nocte hora IX per ducem Burgundiæ, aut suo præcepto, ut confessus
-est, in vico prope portam de Barbette. Unde infinita mala processerunt,
-quæ diu nimis durabunt.» (_Registres du Parlement_, _Liber consiliorum_,
-passage imprimé dans les _Mélanges curieux_ de Labbe, t. II, p. 702-3.)
-
-
-87--page 124--_Le duc d'Orléans fut enseveli à l'église des
-Célestins..._
-
-Les Célestins avaient été fondés par Pierre de Morone (Célestin V), ce
-simple d'esprit qui fut déposé du pontificat par Boniface VIII. En haine
-de Boniface, Philippe-le-Bel honora les Célestins, les fit venir en
-France, les établit dans la forêt de Compiègne (1308). Cet ordre devint
-très populaire en France. Tous les hommes importants du temps de Charles
-V et de Charles VI furent en relation intime avec cet ordre. Montaigu
-fit beaucoup de bien aux Célestins de Marcoussis. (_Archives_, L,
-1539-1540.)
-
-
-88--page 124--_Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis..._
-
-Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui écrit à Cambrai (en
-la noble cité de Cambrai, t. I, p. 48), et certainement plusieurs années
-après l'événement, assure que le peuple se réjouit de cette mort. Le
-Religieux de Saint-Denis, ordinairement si bien informé, si près des
-événements, et qui semble les enregistrer à mesure qu'ils arrivent, ne
-dit rien de pareil. Il assure que le meurtrier lui-même parut affligé
-(folio 553); il ne croit pas, il est vrai, à la sincérité de cette
-douleur. Moi, j'y crois; cette contradiction me paraît être dans la
-nature. L'apologiste du duc d'Orléans dit que le duc de Bourgogne
-pleurait et sanglotait: «Singultibus et lacrymis.» (_Ibid._, folio 593.)
-
-
-89--page 125--_Hier tout cela, aujourd'hui plus rien..._
-
-«...Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, après le Roy et ses
-enfans, est en si petit de temps, si chétif. _Et qui cecidit, stabili
-non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam, nisi in Deo; et si
-parum videatur, illuscescat clarius... Parcat sibi Deus._» (_Archives_,
-_Registres du Parlement_. _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 7, verso.)
-
-
-90--page 126--_On trouve aux Célestins la cellule où il aimait à se
-retirer..._
-
-Selon l'apologiste du duc d'Orléans (Religieux de Saint-Denis, ms.,
-folio 594), il disait tous les jours le bréviaire: «Horas canonicas
-dicebat.»--«Il avoit, dit Sauval, sa cellule dans le dortoir des
-Célestins, laquelle y est encore en son entier. Il jeûnoit, veilloit
-avec les religieux, venoit à matines comme eux durant l'Avent et le
-Carême. Ce prince leur a donné la grande Bible en vélin, enluminée, qui
-avoit été à son père Charles V, et qu'on voit dans leur bibliothèque,
-signée de Charles V et de Louis, duc d'Orléans. Il leur donna aussi une
-autre grande Bible en cinq volumes in-folio, écrite sur le vélin, qui a
-toujours servi et sert encore pour lire au réfectoire.» (Sauval, t. I,
-p. 460.)
-
-
-91--page 127--_Sa veuve n'eut pas la consolation d'élever au mort
-l'humble tombe..._
-
-«Considérant le mot du prophète: Ego sum vermis et non homo, opprobrium
-hominum et abjectio plebis; je veux et ordonne que la remembrance de mon
-visage et de mes mains soit faite sur ma tombe en guise de mort, et soit
-madicte remembrance vêtue de l'habit desdicts religieux Célestins, ayant
-dessous la tête au lieu d'oreiller une rude pierre en guise et manière
-d'une roche, et aux pieds, au lieu de lyons... une autre rude roche...
-Et veux... que madicte tombe ne soit que de trois doigts de haut sur
-terre, et soit faicte de marbre noir eslevée et d'albâtre blanc..., et
-que je tienne en mes deux mains un livre où soit escrit le psaume:
-Quicumque vult salvus esse... Autour de ma tombe soient escrits le
-Pater, l'Ave et le Credo.» (Testament de Louis d'Orléans, imprimé par
-Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 633.)
-
- CY GIST LOYS DUC DORLÉANS...
- LEQUEL SUR TOUS DUCZ TERRIENS
- FUT LE PLUS NOBLE EN SON VIVANT
- MAIS UNG QUI VOULT ALLER DEVANT
- PAR ENVYE LE FEIST MOURIR...
-
-(_Épistaphe de feu Loys, duc d'Orléans._ Bibl. royale, mss. Colbert,
-2403; Regius, 9681, 5.)
-
-
-92--page 127--«_Hinc surrectura_»...
-
-Cette inscription, la plus belle peut-être qu'on ait jamais lue sur une
-tombe chrétienne, a été placée par mon ami, M. Fourcy (bibliothécaire de
-l'École polytechnique), sur celle de sa mère.
-
-
-93--page 128, note 2--_Inès de Castro..._
-
-Lopes parle seulement de la translation du corps: «Como foi trellada
-Dona Enez, etc.» (_Collecçao de livros ineditos._ 1816, t. IV, p. 113.)
-M. Ferdinand Denis, dans ses intéressantes _Chroniques de l'Espagne et
-du Portugal_, t. I, p. 157, cite le texte principal (de Faria y Souza),
-qui appuie la tradition.--Un savant Portugais, M. Corvalho, assurait
-avoir vu, il y a quelques années, le corps d'Inès bien conservé:
-«Seulement la peau avait pris le ton du vélin bruni par le temps...»
-(_Ibid._, t. I, p. 163.) M. Taylor, en 1835, n'a plus trouvé que des
-ossements dispersés sur les dalles du couvent d'Alcabaça, et il les a
-pieusement inhumés. (_Voyage pitt. en Espagne et en Portugal_, l.
-XIII.)--Je trouve encore dans les _Chroniques_, traduites par M.
-Ferdinand Denis (t. I, p. 78), un fait curieux qui caractérise, autant
-que l'histoire d'Inès, le matérialisme poétique de ces temps, c'est
-l'histoire du bon vassal qui ne veut pas rendre son château au nouveau
-roi avant de s'assurer de la mort de son maître Sanche II. Il va à
-Tolède, où Sanche était mort exilé, enlève la pierre, reconnaît le mort,
-et accomplit son serment féodal en lui remettant au bras droit les clefs
-du château qu'il lui a autrefois confiées.
-
-
-94--page 129--_Les tombeaux de La Scala..._
-
-«In terra, e meze sepolte, son prima tre arche di marmo nostrale, quali
-non si sa per qual di questa casa servissero, poichè non hanno
-iscrizione alcuna; benne hanno l'arme sopra i coperchi, e _nel mezo di
-uno si vede la scala con aquila sopra_,
-
- E'n su la scala porta il santo uccello.»
-
-(Dante, _Parad._, XVII, 72.--Maffei, _Verona illustrata_, parte terza,
-p. 78, éd. in-folio.)
-
-
-95--page 129--_La tombe de l'assassiné..._
-
-Si ma mémoire ne me trompe, il y a près de là, dans Vérone, plusieurs
-lieux dont les noms rappellent cet événement: «Via dell' ammazato, Via
-delle quatro spade, Volto barbaro,» etc.--Ma conjecture semble appuyée
-par le passage suivant: «Sepultus... _exigua cum pompa_ tantum, cum
-cives vererentur ne offenderent fratrem.» (Torelly Saraynæ Veronensis,
-_Hist. Veron._, lib. secundo; _Thesaur. Antiquit. Ital._ Grævii et
-Burmanni, t. noni, parte septima, colonn. 71.)
-
-
-96--page 129--_Can Signore de La Scala tua son frère dans la rue, en
-plein jour..._
-
-«Cæde hac a civibus et populo percepta, quilibet quietus remansit...
-Approbata fuit ejus mens... Exclamarunt omnes: Vivat Dominus noster...»
-(_Ibid._, colonn. 70-71.)
-
-
-97--page 130--_Toutes les questions politiques, morales, religieuses,
-s'agitèrent à l'occasion de la mort du duc d'Orléans._
-
-Ces grandes questions semblent avoir déjà été débattues en France, à
-l'occasion de la fin tragique de Richard II. Voy. _Lettre de Charles VI
-aux Anglais_, 2 oct. 1402. Bibl. royale, mss. Fontanieu, 105-6; Brienne,
-vol. XXXIV, p. 227.
-
-
-98--page 131--_Le duc de Bourgogne leur dit tout pâle..._
-
-«Se fecisse instigante Diabolo.» (Religieux, ms., folio 154.)--Plus
-loin, l'apologiste du duc d'Orléans rapporte cette parole comme avouée
-du duc de Bourgogne lui-même: «Tunc dixit quod Diabolus ad id ipsum
-tentaverat, et nunc sine verecundia sibimet contradicendo dicit quod
-optime fecit.» (_Ibid._, ms., folio 593.)
-
-
-99--page 132--_Il rassembla les États de Flandre, d'Artois_, etc.
-
-«Auxquels il fit remontrer publiquement comment à Paris il avoit fait
-occire Louis, duc d'Orléans; et la cause pourquoi il l'avoit fait, il la
-fit lors divulguer par beaux articles et commanda que la copie en fût
-baillée par écrit à tous ceux qui la voudroient avoir; pour lequel fait
-il pria qu'on lui voulsist faire aide à tous besoins qui lui pourroient
-survenir. À quoi lui fut répondu des Flamands que très volontiers aide
-lui feroient.»--Les Flamands lui étaient d'autant plus favorables en ce
-moment qu'il venait de leur obtenir une trêve de l'Angleterre.
-(Monstrelet, t. I, p. 207, 231.)
-
-
-100--page 133--_Il fit répandre le bruit qu'il n'avait fait que prévenir
-le duc d'Orléans..._
-
-Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si l'on s'en
-rapportait à la mauvaise traduction que Le Laboureur a faite du
-Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p. 624): «Ces flamèches de
-division causèrent un embrasement de haine et d'inimitié qu'on ne put
-esteindre et qui fit découvrir beaucoup d'apparence de _conspirations_
-sur la vie l'un de l'autre.» Il n'y a pas de _conspirations_ dans le
-texte; il dit: «In necem mutuam diu visi fuerunt _publice_ aspirare.»
-(Folio 552.)--Cette récrimination atroce du meurtrier n'est, je crois,
-exprimée nettement que dans une chronique belge que j'ai déjà citée.
-Elle suppose, ce qui met le comble à l'invraisemblance, que le duc
-d'Orléans s'adressa à son ennemi mortel, Raoul d'Auquetonville, pour le
-décider à tuer le duc de Bourgogne: «Avint ce nonobstant, par commune
-voix et renommée, si comme on disoit, que ledit Dorliens avoit marchandé
-ou voloit marchander à Raoulet d'Actonville de tuer le duc de Bourgogne,
-lequel fait fu découvert par ledit Raoulet au duc de Bourgogne.»
-(_Chronique ms._, nº 801 D (Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles),
-folio 222.)
-
-
-101--page 133--_Le plus triste et le plus rude hiver..._
-
-Au commencement de janvier 1408, il fait si froid que le Parlement ne
-tient pas séance... «_Il ne pouoit besoigner: le grephier mesme, combien
-qu'il eust prins feu delez lui, en une poelette, pour garder lancre de
-son cornet de geler, lancre se geloit en sa plume, de 2 ou 3 mos en 3
-mos, et tant que enregistrer ne pouoit..._» Ce récit est quatre fois
-plus long que celui de la mort du duc d'Orléans. Les glaçons empêchaient
-les moulins de fonctionner: il y eut disette. Quand la gelée cessa, les
-ponts furent emportés. Le greffier termine par ces mots:... «_Et ce cas,
-avec l'occision de feu monseigneur Loiz duc Dorléans frère du roy_ (DE
-QUO SUPRA, MENSÉ NOVEMBRI), _a esté à grant merveille en ce royaume..._»
-Il paraît qu'il y eut vacance pendant un mois. 1er jour de février:
-«_Curia vacat, pour ce qu'il n'a osé passer la rivière pour aler au
-Palaiz pour la grant impétuosité et force d'elle. Car aussy croit-elle
-toujours._» (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_, vol. XIII,
-folio 11; et _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 40.)
-
-
-102--page 135--_Le duc de Bourgogne revint_, etc.
-
-«Et se logea en l'hostel d'un bourgeois, nommé Jacques de Haugart,
-auquel hôtel ledit duc fit pendre par dessus l'huis par dehors deux
-lances, dont l'une si avoit fer de guerre et l'autre si avoit fer de
-rochet; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant à icelle assemblée
-que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui voudroit
-avoir à lui paix ou guerre, si le prensit.» (Monstrelet, t. I, p. 234.)
-
-
-103--page 135--_Les princes avaient été jusqu'à Amiens pour l'empêcher
-de venir..._
-
-À l'approche des troupes qui allaient occuper Paris, le Parlement, avec
-sa prudence ordinaire, ne voulut point se mêler des affaires de la ville
-ni des précautions à prendre: «Et si a esté touchié de requérir
-provision pour la ville de Paris où plusieurs gens d'armes doivent
-arriver... Sur quoy n'a pas été conclu, _quia, ad curiam non pertineret
-multis obstantibus_; au moins, ny pourroit remédier.» (_Archives_,
-_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, 10 février 1407 (1408), folio
-13, verso.)
-
-
-104--page 138--_Jean Petit fut soutenu par le duc de Bourgogne..._
-
-Cette pension n'était pas gratuite; Jean Petit nous apprend lui-même
-qu'il a fait serment au duc de Bourgogne: «Je suis obligé à le servir
-par serment à lui faict il y a trois ans passés... Lui, regardant que
-j'estois très petitement bénéficié, m'a donné chascun an bonne et grande
-pension pour moi aider à tenir aux escoles; de laquelle pension j'ai
-trouvé une grand'partie de mes dépens et trouverai encore, s'il lui
-plaît de sa grâce.» (Monstrelet, t. I, p. 245.)
-
-
-105--page 139--_Il établissait qu'il était méritoire de tuer un tyran._
-
-Bien entendu qu'il ne faut pas chercher dans le discours de Jean Petit
-un sérieux examen de ce prétendu droit de tuer.
-
-Qui a droit _de tuer_? Que la société l'ait elle-même (qu'elle doive du
-moins l'exercer toujours), cela est fort contestable. Dieu a dit: _Non
-occides_. Caïn qui a tué son frère, Dieu ne le tue point; il le marque
-au front.--La société ne doit-elle pas au moins _tuer pour son salut_?
-Ceci mène loin. Cléon affirme, dans Thucydide, qu'Athènes doit, pour son
-salut, tuer tout un peuple, celui de Lesbos.--En admettant que la
-société ait droit de tuer, _un individu_ peut-il jamais se charger de
-tuer _pour elle_, se faire juge du meurtre, juge et bourreau à la
-fois?--Tuer _un tyran_. Mais qu'est-ce qui a vu un tyran? qui jamais,
-dans le monde moderne, a rencontré cette bête horrible de la cité
-antique? C'est un être disparu, tout autant que certains fossiles. Quel
-souverain des temps modernes (sauf peut-être un Eccelino, un Ali, un
-Djezzar) a pu rappeler le tyran de l'antiquité? ce monstre qui
-supprimait la loi dans une ville, sous lequel il n'y avait plus rien de
-sûr, ni la propriété, ni la famille, ni la pudeur, ni la vie? (Note de
-1840.)
-
-
-106--page 140--«_le duc d'Orléans était sorcier_»...
-
-M. Buchon dit que le détail des maléfices du duc d'Orléans, toujours
-omis dans les éditions antérieures de Monstrelet, ne se trouve que dans
-le ms. 8347. Le ms. du Roi 10319, ms. du commencement du quinzième
-siècle, est précédé d'une miniature enluminée qui représente un loup
-cherchant à couper une couronne surmontée d'une fleur de lis, tandis
-qu'un lion l'effraye et le fait fuir. Au bas, on lit ces quatre vers:
-
- Par force le leu rompt et tire
- À ses dents et gris la couronne,
- Et le lion par très grand ire
- De sa pate grant coup lui donne.
-
- (Buchon, édit. de Monstrelet, t. I, p. 302.)
-
-
-107--page 143--_L'Université, le clergé, allèrent dépendre_, etc.
-
-«Ce dit jour ont esté despenduz deux exécutez au gibet, qui se disoient
-clercs et escoliers de l'Université de Paris, et au despendre a eu,
-comme len dit, plus de XL _mille_ personnes au gibet, et ont esté
-ramenez en deux sarqueux, à grant compaignie et grans processions des
-églises et de l'Université, sonnans toutes les cloches des églises,
-jusques au parviz de N. D., entre X et XI heures, couverts de toile
-noire, et rendus à lévesque de Paris par certaine forme et manière, et
-depuiz portez ou menez à Saint-Maturin où ont esté inhumez, comme len
-dit, et ce fait par ordonnance royal.» 16 mai 1408. (_Archives_,
-_Registres du Parlement_, _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 93, et
-_Conseil_, vol. XIII, folio 26.)
-
-
-108--page 143--_Deux messagers de Benoît XIII avaient apporté des bulles
-menaçantes..._
-
-«A esté présentée au roy, dès lundi, comme len disoit, une bulle par
-laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du papat,
-excommunie le roy et messires ses parents, et adhérens. Et qu'il en
-avendra? Diex y pourvoie!» (_Archives_, _Registres du Parlement_,
-_Conseil_, XIII, folio 27.)
-
-
-109--page 144--_Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux
-affaires_, etc.
-
-«Theologi atque artistæ, in disputationibus magis quam processibus
-experti... Unde inter eos atque in jure peritos pluries orta verbalis
-discordia.» (Religieux, ms., folio 565.)
-
-
-110--page 146--_Les deux messagers du pape furent traînés par les rues_,
-etc.
-
-«Au jour dui entre 10 et 11 heures les prélas et clergie de France
-assemblé au Palaiz, sur le fait de l'Église, ont esté amenez maistre
-Sanceloup, nez du pair Darragon, et un chevaucheur du pape Benedict qui
-fu devers nez de Castelle, en 2 tumbereaux, chascun deulx vestuz dune
-tunique de toille peincte, où estoit en brief effigiée la manière de la
-présentation des mauveses bulles dont est mention le 21 de may
-ci-dessus, et les armes du dict Benedict renversées et autres choses, et
-mittrez de papier sur leurs têtes, où avoit escriptures du fait, depuis
-le Louvre où estoient prisonniers, avec plusieurs autres de ce royaume,
-prélas et autres gens déglise, qui avoient favorisé aux dictes bulles,
-comme len dit, jusques en la court du Palaiz en molt grant compaignie
-de gens à trompes, et là ont esté eschafaudez publiquement et puiz
-remenez au dit Louvre par la manière dessus dicte.» (_Archives_,
-_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, folio 39, août 1408.)
-
-
-111--page 146--_Le parti de Benoît et d'Orléans se fortifiait à
-Liège..._
-
-V. les curieux détails que donne Zanfliet sur la faction des _Haïroit_.
-(_Cornelii Zanfliet Leodiensis monachi Chronicon_, ap. Martene _Ampliss.
-Coll._, t. V, p. 365, 366.) Le Religieux et Monstrelet sont fort étendus
-et fort instructifs. Placentius (_Catalogus_, etc.) est peu détaillé.
-
-
-112--page 148--_Le duc de Bourgogne ordonna le massacre des
-prisonniers..._
-
-«Y ont esté occis... de vingt-quatre à vingt-six mille Liégeois, comme
-on peut le savoir par l'estimation de ceux qui ont vu les noms... Nous
-avons bien perdu de soixante à quatre-vingt chevaliers ou écuyers.»
-(Lettre du duc de Bourgogne.)--V. M. de Barante, t. III, p. 211-212, 3e
-édition.
-
-
-113--page 149--_On savait qu'il avait payé de sa personne..._
-
-«Comment en décourant de lieu à autre, sur un petit cheval, exhorta et
-bailla à ses gens grand courage, et comment il se maintint jusques en la
-fin, n'est besoin d'en faire grand déclaration... Oncques de son corps
-sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fut plusieurs fois
-travaillé.» (Monstrelet, t. II, p. 17.)
-
-
-114--page 149--_La reine et les princes étaient revenus à Paris..._
-
-«Dimanche 26 août 1408... Entrèrent à Paris et vindrent de Meleun la
-royne et le dauphin accompaignés, environ quatre heures après disner,
-des ducs de Berri, de Bretoigne, de Bourbon, et plusieurs autres contes
-et seigneurs et grant multitude de gens darmes et alèrent parmi la ville
-loger au Louvre.--Mardi 28 août... Ce dict jour entra à Paris la
-duchesse Dorléans, mère du duc Dorléans qui à présent est, et la royne
-d'Angleterre, femme du dict duc, en une litière couverte de noir à
-quatre chevaux couverts de draps noirs, à heure de vespres, accompaignée
-de plusieurs chariots noirs pleins de dames et de femmes, et de
-plusieurs ducs et contes et gens darmes.» (_Archives_, _Registres du
-Parlement_, _Conseil_, vol. XIII, fol. 40-41.)--Les princes
-s'accordèrent pour déférer, dans cet intervalle, un pouvoir nominal à
-la reine et au dauphin: «Ce Ve jour (5 septembre 1408) furent tous les
-seigneurs de céans au Louvre en la grant sale, où estoient en personne
-la royne, le duc de Guienne, etc. (Suit une longue série de noms)... en
-la présence desquelz... fu publiée par la bouche de maistre Jeh.
-Jouvenel, advocat du roy, la puissance octroiée et commise par le roy à
-la royne et audit mons. de Guienne sur le gouvernement du royaume, le
-roy empeschié ou absent.» (_Archives_, _ibid._, _Conseil_, vol. XIII,
-fol. 42, verso.)
-
-
-115--page 154--_Brisé qu'il était par la torture, Montaigu affirmait..._
-
-«Affirmasse quod tormentorum violentia (qua et manus dislocatas et se
-ruptum circa pudenta monstrabat) illa confessus fuerat, nec in aliquo
-culpabilem ducem Aurelianensem nec se etiam reddebat nisi in pecuniarum
-regiarum nimia consumptione.» (Religieux, ms., folio 633.)
-
-
-116--page 156--_Ce conseil interdit la chambre des Comptes..._
-
-«Et qui a longo tempore, D. Cameræ computorum ægre ferentes quod Rex
-manu prodiga pecunias multis etiam indignis consueverat largiri, dona in
-scriptis redigebant, addentes in margine _Recuperetur_, _Nimis habuit_;
-statutum est ut registrum præsidentibus traderetur, qui quod nimium
-fuerat ab ipsis aut eorum hæredibus usque ad ultimum quadrantem,
-cessante omni appellatione, extorquerent. Omnes etiam Dominos Cameræ
-computorum deposuerunt, uno duntaxat excepto qui vices suppleret omnium,
-donec...» (Religieux, ms., folio 639.)--Voir aussi _Ordonnances_, t. IX,
-p. 468 et seq.
-
-
-117--page 157--_Cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment..._
-
-Au milieu de cette détresse, nous trouvons, entre autres dépenses, un
-mandement de Charles VI pour le payement de ses veneurs. L'acte est
-rédigé dans des termes très impératifs et très-rigoureux. À la suite de
-la signature du roi viennent ces mots: «Garde qu'en se n'ait faute.»
-(Bibliothèque royale, mss., Fontanieu 107-108, ann. 1410, 9
-juillet.)--«Pour une paire d'heures, données par le roi à la duchesse de
-Bourgogne, 600 écus.» (_Ibid._, 109-110, ann. 1413.)
-
-
-118--page 160--_Le chancelier de Notre-Dame s'emporta jusqu'à dire..._
-
-«Nec reges digne vocari, si exactionibus injustis opprimant populum
-suum, sed quod eos depositione dignos possint rationabiliter reputare,
-in annalibus antiquis possunt de multis legere.» (Religieux, ms., fol.
-675, verso.)
-
-
-119--page 162, note--_Dans une de ces alarmes_, etc.
-
-«Ce dict jour, pour ce que le Roy notre Sire, accompaigné de molt de
-princes, barons et chevaliers et grant nombre de gens darmes, estoit
-venu loger au Palaiz, et pour les gens darmes estoient pleins les
-hostelz tans de la Cité que du cloistre de Paris, et par tout oultre les
-pons par devers la place Maubert, sans distinction, hors les seigneurs
-de céans pour lesquels a esté ordené, comme a dit en la chambre le
-prévost de Paris, que en leurs hostelz len ne se logera pas, et que en
-telz cas aventure seroit que les chambellans du Roy notre dit sire ne
-preissent les tournelles de céans, esquelles a procès sans nombre qui
-seroient en aventure destre embroillez, fouillez, et adirez et perdus,
-qui seroit dommage inestimable à tous de quelque estat que soit de ce
-royaume; j'ay fait murer l'uiz de ma tournelle, afin que len ne y entre,
-car: _In armigero vix potest vigere ratio._»--Le greffier a dessiné un
-soldat sur la marge. (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_,
-XIII, folio 131, verso, 16 septembre 1410.)
-
-
-120--page 163--_Dans les vraies usances bretonnes, le foyer restait au
-plus jeune..._
-
-_Origines du droit_, page 63: _Usement de Rohan_: «En succession directe
-de père et de mère, le fils juveigneur et dernier né desdits tenanciers
-succède au tout de ladite tenue et en exclut les autres, soient fils ou
-filles.»--Art. 22: «Le fils juveigneur, auquel seul appartient la tenue,
-comme dit est, doit loger ses frères et soeurs jusques à ce qu'ils
-soient mariés; et d'autant qu'ils seroient mineurs d'ans, doivent les
-frères et soeurs estre mariés et entretenus sur le bail et profit de la
-tenue pendant leur minorité; et estant les frères et soeurs mariés, le
-juveigneur peut les expulser tous.» (_Coutumier général._)--Cette loi me
-semble conforme à l'esprit d'un peuple navigateur et guerrier qui veut
-forcer les aînés, déjà grands et capables d'agir, à chercher fortune au
-loin.--Voir _ibid._, sur le droit d'aînesse.
-
-
-121--page 167--_Les Armagnacs poussaient la guerre avec une violence
-inconnue jusque-là_, etc.
-
-Vaissette, _Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 282. Néanmoins ils
-conservaient toujours des liaisons avec les Anglais. Le Parlement leur
-fait un procès en 1395, à ce sujet. (_Archives, Registres du Parlement,
-Arrêts_, XI, ann. 1395.)
-
-
-122--page 169--_La légèreté impie des Armagnacs..._
-
-Cette légèreté méridionale est sensible dans les proverbes,
-particulièrement dans ceux des Béarnais; plusieurs sont fort
-irrévérencieux pour la noblesse et pour l'Église:
-
- Habillat ù bastou,
- Qu'aüra l'air du barou.
-
-Habillez un bâton, il aura l'air d'un baron.
-
- Las sourcières et lous loubs-garous
- Aüs cures han minya capous.
-
-Les sorcières et les loups-garous font manger des chapons aux curés,
-etc., etc. (_Collection de Proverbes béarnais_, ms., communiquée par MM.
-Picot et Badé, de Pau.)
-
-
-123--page 170--_Les Armagnacs à Saint-Denis..._
-
-Les Parisiens croyaient néanmoins, et non sans apparence, que les moines
-étaient favorables au parti d'Orléans. Le bruit même courut à Paris que
-le duc d'Orléans s'était fait couronner roi de France dans l'abbaye de
-Saint-Denis. (Religieux, ms., f. 701, verso.)
-
-
-124--page 172--_Le duc de Bourgogne avait fait publier à grand bruit
-dans Paris_, etc.
-
-«Indeque rabies popularis sic exarsit, ut omnes utriusque sexus absque
-erubescentio velo ducibus publice maledicentes, orarent ut cum Juda
-proditore æternam perciperent portionem.» (Religieux, ms., folio 734.)
-
-
-125--page 174--_Les fréquents appels à l'opinion publique que font les
-partis..._
-
-Le plus important peut-être de ces manifestes est celui que le duc de
-Bourgogne publia au nom du roi, le 13 février 1412. Il y demandait une
-aide à la langue d'oil et à la langue d'oc, et en confiait la perception
-à un bourgeois de Paris. Préalablement il y fait une longue histoire
-apologétique des démêlés de la maison de Bourgogne avec celle d'Orléans.
-Il y flatte Paris; il entre dans le ressentiment du peuple contre les
-excès des gens d'armes du parti d'Orléans. Il fait dire au roi: «Nous
-feusmes deuement et souffisamment informés qu'ils tendoient à
-_débouter_ du tout _Nous et notre génération de notre royaume_ et
-seigneurie.» (Bibl. royale, mss., Fontanieu, 109-110, ann. 1412, 13
-février, d'après un Vidimus de la vicomté de Rouen.)
-
-
-126--page 175--_Au front de la cathédrale de Chartres, on sculpte la
-figure de la Liberté..._
-
-Voir le curieux rapport de M. Didron, dans le _Journal de l'instruction
-publique_, 1839.
-
-
-127--page 178, note--_Clémengis implore l'intervention du Parlement..._
-
-«O clarissimi præsides regiorum tribunalium, cæterique celeberrimi
-judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem
-aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem
-lapsum aspicite... (Le juge doit comme le médecin) non tantum morbis cum
-exorti fuerint subvenire, sed præstantiori etiam cum gloria, salubri
-ante præservatione, ne oriantur prospicere.» (Nic. Clemeng. _Epistol._,
-t. II, p. 284.)
-
-
-128--page 180--_Ce long travail de la transformation du droit..._
-
-Il est curieux d'observer le commencement de ce grand travail dans les
-registres dits _olim_. On y trouve déjà des détails curieux sur la
-procédure. Deux employés des Archives, MM. Dessalles et Duclos, en
-préparent la publication sous la direction de M. le comte Beugnot. Voir
-subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier et Beugnot, sur
-nos anciens livres de droit et sur l'immense collection des registres du
-Parlement.--Toutefois il ne faut pas oublier que ces registres, même les
-_Olim_, que ces livres, même ceux du treizième siècle, contiennent moins
-le droit du moyen âge que la _destruction du droit du moyen âge_. Il
-faudrait remonter au _droit féodal_, au _droit ecclésiastique_, tels
-qu'on les trouve dans les chartes, dans les canons, dans les rituels,
-dans les formules et symboles juridiques.
-
-
-129--page 180--_Le Parlement avait porté une sentence de mort et de
-confiscation contre le comte de Périgord..._
-
-Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Périgord. Il n'avait guère que
-la _neuvième_ partie du département actuel de la Dordogne (mss. inédits
-de M. Dessalles sur l'histoire du Périgord). D'après une chronique ms.
-qu'a retrouvée M. Mérilhou, la chute du dernier comte aurait été
-décidée par un rapt qu'il essaya de faire sur la fille d'un consul de
-Périgueux, pendant une procession. Le procès énumère bien d'autres
-crimes. Rien n'est plus curieux pour faire connaître les détails de
-cette interminable guerre entre les seigneurs et les gens du roi. Le
-principal grief c'est que, à en croire l'accusation, le comte disait
-qu'il voulait être roi et agissait comme tel: «Jactabat palam et publice
-fore se REGEM..., certumque judicem pro appellationibus decidendis...
-constituerat... a quo non permittebat ad Nos vel ad... Curiam
-appellare.» (_Archives, Registres du Parlement, Arrêts criminels_, reg.
-XI, ann. 1389-1396.)
-
-
-130--page 183--_La plupart des collèges_, etc.
-
-Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces collèges, t. IV et
-V.
-
-
-131--page 185--_Les Carmes voulaient remonter plus haut que le
-christianisme..._
-
-Cette prétention produisit au dix-septième siècle une vive polémique
-entre les Carmes et les Jésuites. Ceux-ci, qui n'aimaient guère plus la
-poésie du moyen âge que la philosophie moderne, attaquèrent durement
-l'histoire d'Élie; ils prirent une massue de science et de critique pour
-écraser la frêle légende. Les Carmes, en représailles, firent proscrire
-en Espagne les _Acta_ des Bollandistes. (Héliot, _Histoire des Ordres
-monastiques_, t. I, p. 305-310.)
-
-
-132--page 185--_La remontrance de l'Université au roi..._
-
-Le passage le plus important est celui où l'on compare les dépenses de
-la maison royale à des époques différentes: «Ad priscorum regum,
-reginarum ac liberoram suorum continuendum statum magnificum et
-quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde sufficiebant,
-indeque creditores debite contentabantur; quod utique modo non fit,
-quamvis ad prædictos usus 450,000 annuatim recipiant.» (Religieux, ms.,
-folio 761.)
-
-
-133--page 187--_Les maîtres bouchers..._
-
-Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses règlements parmi ceux
-des autres métiers, lorsque le prévôt Étienne Boileau les recueillit
-sous saint Louis. Sans doute les bouchers aimèrent mieux s'en fier à la
-tradition, à la notoriété publique, et à la crainte qu'ils inspiraient.
-V. M. Depping. _Introd. aux Règlements d'Ét. Boileau_, p. LVI; et
-Lamare, _Traité de la police_, t. II, liv. V, tit. XX.
-
-
-134--page 187--_Ces étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir_,
-etc.
-
-Félibien, t. II, p. 753. Sauval, t. I, 634, 642. V. aussi les
-_Ordonnances, passim_. L'une des plus curieuses est celle qui fixe la
-redevance de chaque nouveau boucher envers le cellérier et le concierge
-«de la Court-le-Roy» (du Parlement). (_Ordonnances_, t. VI, p. 597, ann.
-1381.)
-
-
-135--page 188--_Le boucher Alain y achète une lucarne pour voir la messe
-de chez lui..._
-
-«Une vue de deux doigts de long sur deux de large.» (Vilain, _Histoire
-de Saint-Jacques-la-Boucherie_, p. 54, ann. 1388, 1405.)
-
-
-136--page 189--_Leur crainte était que le dauphin ne ressemblât à son
-père..._
-
-«Si ab aliquo præpotente (ut publice ferebatur) inducti ad hoc fuerint
-tunc non habui pro comperto; eos tamen non ignoro ducis Guyennæ
-nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessationes et modum
-inordinatum vivendi molestissime tulisse, timentes, sicut dicebant, ne
-infirmitatem paternæ similem incurreret in dedecus regni.» (Religieux,
-ms., folio 778.)
-
-
-137--page 192--_L'hygiène appliquée à la politique_, etc.
-
-V. le sermon de Gerson sur la santé corporelle et spirituelle du roi, et
-la lettre de Clémengis, intitulée: «De politiæ Gallicanæ ægritudine, per
-metaphoram corporis humani lapsi et consumpti. (Nic. Clemeng. _Epist._,
-t. II, p. 300.) Ces comparaisons abondent encore au dix-septième siècle,
-et jusque dans les préfaces de Corneille.
-
-
-138--page 195--_Les Gantais voulurent garder le fils du duc de
-Bourgogne..._
-
-Ce fait si important ne se trouve que dans le Religieux. Les historiens
-du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer, n'en disent rien. Meyer passe
-sur tout cela comme sur des charbons.--Ce fut Paris qui s'entremit en
-cette affaire pour ceux de Gand: «Regali consilio (præpositi mercatorum
-et scabinorum Parisiensium _validis precibus_) ut Dominus Comes de
-Charolois, primogenitus ducis Burgundiæ, cum uxore sua, filia Regis, in
-Flandriam duceretur..., Gandavensium burgenses obtinuerunt.» (Religieux,
-ms., 723 verso.)
-
-
-139--page 197--_Les Universitaires se réunirent au couvent des
-Carmes..._
-
-Lisez cette grande scène dans Juvénal des Ursins, p. 251-252. Cet
-historien médiocre, qui semble ordinairement se contenter d'abréger le
-Religieux, présente cependant de plus quelques détails importants qu'il
-avait appris de son père.
-
-
-140--page 198--_Le seul Pavilly s'obstina_, etc.
-
-Juvénal affirme, avec une légèreté malveillante, que le Carme tirait de
-l'argent de tout cela. Quelqu'un, dit-il, parla pour sauver Desessarts
-qui était au Châtelet, en grand danger: «Mais le dit de Pavilly qui
-tendoit fort _au profit de sa bourse_, et s'intéressoit fort avec les
-Gois, Saintyous et leurs alliez, voulust montrer que la prise des
-personnes estoit dument faite et qu'il falloit ordonner commissaires
-pour faire leur procès.» (Juvénal des Ursins, p. 252.)
-
-
-141--page 199--_«Il y a de mauvaises herbes au jardin de la reine»..._
-
-Jean de Troyes avait déjà employé la même métaphore: «Eradicentur herbæ
-malæ, ne impediant florem juventutis vestræ virtutum fructus odoriferos
-producere.» (Religieux, ms., 785 verso.)--Cette poésie de jardinage
-plaisait fort au peuple des villes, toujours enfermé, et d'autant plus
-amoureux de la campagne qu'il ne voyait pas. On la retrouve partout dans
-les Meistersaengers, dans Hans Sachs, etc. Il est vrai qu'elle n'y est
-pas mise à l'usage du meurtre, comme ici.
-
-
-142--page 201--_Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rédaction
-enfantine_, etc.
-
-V. l'article sur «Nostre bonne couronne desmembrée, et les flourons
-d'icelle baillez en goige...» (_Ordonnances_, t. X, p. 92); et l'article
-sur les aides de guerre, dont l'argent sera serré «en un gros coffre,
-qui sera mis en la grosse tour de Nostre Palais ou ailleurs en lieu sûr
-et secret, ouquel coffre aura trois clefs...» (_Ibid._, p. 96.)
-
-
-143--page 207--_Jean Courtecuisse, célèbre docteur de l'Université,
-prêcha sur l'excellence de l'ordonnance..._
-
-Du Boulay rapporte à tort ce sermon à l'année 1403. Cependant le titre
-qu'il lui donne lui-même devait l'avertir qu'il est de 1413. Aura-t-il
-craint, pour l'honneur de l'Université, d'avouer les liaisons d'un de
-ses plus grands docteurs avec les Cabochiens?
-
-
-144--page 208--_Ils commencèrent le pont Notre-Dame..._
-
-«Cedit jour fut nommé le pont de la Planche de Mibray le _Pont
-Nostre-Dame_, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de la trie
-sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son fils, après, et le duc de
-Berry, et le duc de Bourgogne, et le sire de la Trémouille.» (_Journal
-du Bourgeois de Paris_, 10 mai 1413, éd. Buchon, t. XV, p. 182.)
-
-
-145--page 211--_La religion de la royauté était encore entière et le fut
-longtemps..._
-
-Voyez si longtemps après l'extrême timidité du chef de la Fronde. Il eut
-peur des États généraux (Retz, livre II), peur de l'union des villes
-(livre III): «J'en eus scrupule», dit-il. Il eut peur encore de se lier
-avec Cromwell. Mazarin, tout en défendant l'autorité royale qui était la
-sienne, avait apparemment moins de scrupule, s'il est vrai qu'après la
-mort de Charles Ier il ait dit dans sa prononciation italienne: «Ce M.
-de Cromwell est né houroux (heureux).»
-
-
-146--page 211--_L'avocat général Juvénal..._
-
-Voyez au Musée de Versailles la longue et piteuse figure de Juvénal, et
-la rouge trogne de son fils l'archevêque. Le père n'en fut pas moins un
-excellent citoyen. Son fils rapporte un trait admirable de sa fermeté à
-l'égard du duc de Bourgogne, p. 222, note 2.
-
-
-147--page 213--_Le charpentier Guillaume Cirasse..._
-
-V. les armoiries de Guillaume Cirasse, dans le Recueil des armoiries des
-prévôts et échevins de Paris (exemplaire colorié à la Bibl. du cabinet
-du roi, au Louvre).
-
-
-148--page 215, note 2--_Le roi désirait fort traiter_, etc.
-
-Un grand seigneur vient trouver le roi au matin pour l'animer contre les
-Bourguignons. «Le roy estant en son lict, ne dormoit pas et parloit en
-s'esbatant avec un de ses valets de chambre, en soy farsant et
-divertissant. Et ledit seigneur vint prendre par dessous la couverture
-le roy tout doucement par le pied, en disant: Monseigneur, vous ne
-dormez pas? Non, beau cousin, lui dit le roy, vous soyez le bien venu,
-voulez-vous rien? y a t'il aucune chose de nouveau? Nenny, Monseigneur,
-luy respondit-il, sinon que vos gens qui sont en ce siège, disent que
-tel jour qu'il vous plaira, verrez assaillir la ville, où sont vos
-ennemis et ont espérance d'y entrer. Lors le roi dit que son cousin le
-duc de Bourgogne vouloit venir à raison, et mettre la ville en sa main,
-sans assaut, et qu'il falloit avoir paix. À quoy ledit seigneur
-respondit: Comment, Monseigneur, voulez-vous avoir paix avec ce mauvais,
-faux, traistre et desloyal, qui si faussement et mauvaisement a faict
-tuer vostre frère? Lors le roy, aucunement desplaisant, luy dit: Du
-consentement de beau fils d'Orléans, tout lui a esté pardonné. Hélas!
-Sire, répliqua ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vostre frère...
-Mais le roy lui respondit assez chaudement: Beau cousin, allez-vous-en;
-je le verray au jour du Jugement.» (Juvénal, p. 2-3.)
-
-
-149--page 217--_Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain..._
-
-V. les oeuvres de Gerson (éd. Du Pin), surtout au tome IV, et les
-travaux estimables de MM. Faugère, Schmidt et Thomassy. Je parlerai
-ailleurs de ceux de MM. Gence, Gregori, Daunou, Onésyme Leroy, et en
-général des écrivains qui ont débattu la question de l'_Imitation_.
-
-
-150--page 221--_L'augmentation des dépenses tenait à l'avilissement
-progressif du prix de l'argent..._
-
-Clémengis s'étonne de ce qu'un monastère qui nourrissait primitivement
-cent moines n'en nourrit plus que dix (p. 19). Qui ne sait combien en
-deux ou trois siècles changent et le prix des choses et le nombre de
-celles qu'on juge nécessaires? Pour ne parler que d'un siècle, quelle
-grande maison pourrait être défrayée aujourd'hui d'après le calcul que
-madame de Maintenon fait pour celle de son frère? Voir, entre autres
-ouvrages, une brochure de M. le comte d'Hauterive: _Faits et
-observations sur la dépense d'une des grandes administrations_ etc.;
-deux autres brochures de M. Eckard: _Dépenses effectives de Louis XIV en
-bâtiments au cours du temps des travaux de leur évaluation_, etc., etc.
-
-
-151--page 222--_Clémengis... d'Ailly..._
-
-Je ne veux pas contester le mérite réel de ces deux personnages qui
-furent tout à la fois d'éminents docteurs et des hommes d'action.
-D'Ailly fut l'une des gloires de la grande école gallicane du collège de
-Navarre; il y forma Clémengis et Gerson. Clémengis est un bon écrivain
-polémique, mordant, amusant, _salé_ (comme aurait dit Saint-Simon). V.
-le tableau qu'il fait de la servilité du pape d'Avignon, dans le livre
-de la _Corruption de l'Église_ (p. 26). La conclusion du livre est très
-éloquente. C'est une apostrophe au Christ; les protestants peuvent y
-voir une prophétie de la Réforme: «Si tuam vineam labruscis
-senticosisque virgultis palmites suffocantibus obseptam, infructiferam,
-vis ad naturam reducere, quis melior modus id agendi, quam inutiles
-stirpes eam sterilem efficientes quæ falcibus amputatæ pullulant,
-radicitus evellere, vineamque ipsam aliis agricolis locatam novis rursum
-autiferacibus et fructiferis palmitibus inserere?... Hæc non nisi exigua
-sunt dolorum _initia_ et suavia quædam eorum quæ supersunt _præludia_.
-Sed tempus erat, ut portum, ingruente jam tempestate, peteremus,
-nostræque in his periculis saluti consuleremus, ne tanta procellarum
-vis, quæ laceram Petri naviculam validiori turbinis impulsu, quam ullo
-alias tempore _concussura est_, in mediis nos fluctibus, cum his qui
-merito naufragio perituri sunt, absorbeat.» (Nic. Clemeng. _De corrupto
-Ecclesiæ statu_, t. I, p. 28.)
-
-
-152--page 223--_... le piquant réquisitoire du concile contre les deux
-papes réfractaires..._
-
-_Concilium Pisanum_, ap. _Concil._, éd. Labbe et Cossart, 1671; t. XI,
-pars II, p. 2172 et seq.
-
-
-153--page 224--_Ces ennemis acharnés s'entendaient au fond à
-merveille..._
-
-«Habentes facies diversas..., sed caudas habent ad invicem colligatas,
-ut de vanitate conveniant.» (_Ibid._, p. 2183.)--«... Volebat unum pedem
-tenere in aqua et alium in terra.» (_Ibid._, p. 2184.)
-
-
-154--page 225--_Lorsque Valla élevait les premiers doutes sur
-l'authenticité des décrétales..._
-
-Non seulement Valla, mais Gerson, dans son épître _De modis uniendi ac
-reformandi Ecclesiam_, p. 166. Sur Valla, lire un article excellent de
-la _Biographie universelle_ (par M. Viguier), t. XLVII, p.
-345-353.--«Des papes ont permis à Ballerini de critiquer, à Rome même,
-les fausses décrétales. Pourquoi ne les ont-ils pas révoquées? Pour la
-même raison que les rois de France n'ont pas révoqué les fables
-politiques relatives aux douze pairs de Charlemagne, ni les Empereurs
-celles qui se rattachent à l'origine des cours Weimiques, etc.» Telle
-est la réponse de l'ingénieux M. Walter. (Walter, _Lerhbuch des
-Kirchenrechts_, Bonn. 1829, p. 161.)
-
-
-155--page 226--_Raymond Lulle pleura aux pieds de son Arbor, qui
-finissait la scolastique..._
-
-Voir la curieuse préface. (Raymond Lullii Majoricensis, illuminati
-patris, _Arbor scientiæ_. Lugduni, 1636, in-4{o}, p. 2 et 3.)
-
-
-156--page 226--_... renouveler..._
-
-Ce verbe, employé comme neutre, avait bien plus de grâce. Je crois qu'on
-y reviendra. V. Charles d'Orléans (p. 48): «Tous jours sa beauté
-_renouvelle_.» Et Eustache Deschamps (p. 99): «De jour en jour votre
-beauté _renouvelle_.»
-
-
-157--page 227--_Au moment où l'Anglais allait fondre sur la France_,
-etc.
-
-«Licet quis contemnendum esse, quantum ad bella pertinet, _ducem
-Lotharingiæ_, nec tantis pollere viribus, ut domui audeat Franciæ bellum
-inferre, non parvus debet hostis videri quem Deus excitat et propter
-aliorum adjuvat facinora.» (Nic. Clémengis, t. II, p. 257.)--On voit de
-même dans les lettres de Machiavel qu'à la veille d'être conquise par
-les Espagnols, l'Italie ne craignait que les Vénitiens. Il écrit aux
-magistrats de Florence: «Vos Seigneuries m'ont toujours dit que la
-liberté de l'Italie n'avait à craindre que Venise.» (Machiavel, Lettre
-de février ou mars 1508.)
-
-
-158--page 230--_Sur les cinquante-trois mille fiefs en Angleterre,
-l'Église en possédait vingt-huit mille..._
-
-Turner, _The History of England, during the middle ages_ (ed. 1830),
-vol. III, p. 96.--On assurait récemment que le clergé anglican avait
-encore aujourd'hui un revenu supérieur à celui de tout le clergé de
-l'Europe. Ce qui est sûr, c'est que l'archevêque de Cantorbéry a un
-revenu _quinze_ fois plus grand que celui d'un archevêque français,
-_trente_ fois plus grand que celui d'un cardinal à Rome. (_Statistics of
-the Church of England_, 1836, p. 5.) V. aussi trois Lettres de Léon
-Faucher (_Courrier français_, juillet, août 1836).
-
-
-159--page 232, note--_Le droit d'aînesse en Angleterre..._
-
-Le 12 avril 1836, M. Ewart voulait présenter un bill statuant que, au
-moins dans les successions ab intestat, les propriétés foncières
-seraient partagées également entre les enfants; sir John Russel a parlé
-contre, et la motion a été rejetée à une forte majorité.
-
-
-160--page 237--_Shakespeare ennemi des sectaires de tout âge..._
-
-Shakespeare a fait de rares allusions aux puritains naissants, toutes
-malveillantes. Voir entre autres celle qui se trouve dans _Twelfth
-Night_, act. III, scène II.--Quant à Falstaff, j'aurai occasion d'y
-revenir.
-
-
-161--page 239, note--_L'examen d'Oldcastle par l'archevêque de
-Cantorbéry_, etc.
-
-«Dominus Cantuariensis gratiose se obtulit, et paratum fore promisit ad
-absolvendum eum; sed ille... petere noluit... Cui compatiens dominus
-Cant. dixit: Caveatis... Unde dominus Cant. sibi compatiens... Cui
-archiepiscopus affabiliter et suaviter... Consequenter dominus Cant.
-suavi et modesto modo rogavit... Quibus dictis dominus Cant. flebili
-vultu eum alloquebatur... Ergo, cum magna cordis amaritudine, processit
-ad prolationem sententiæ.» (Walsingham, p. 384.)--Elmham célèbre en
-prose et en vers les exécutions et les processions. «Rege jubente...
-Regia mens gaudet.» (Turner, vol. III, p. 142.)
-
-
-162--page 240--_Henri V écrivit aux prélats..._
-
-De arraiatione cleri: «Prompti sint ad resistendum contra malitiam
-inimicorum regni, ecclesiæ, etc.» (Rymer, 3e éd., vol. IV, pars I, p.
-123; 28 mai 1415.)
-
-
-163--page 240--_Il complétait ses préparatifs..._
-
-Traité pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415. Presse des
-navires, 11 avril; des armuriers (operariis arcuum, etc., _tam intra
-libertates quam extra_), le 20; presse des matelots, le 3 mai; recherche
-de charrettes, le 16; achat de clous et de fers de chevaux, le 25; achat
-de boeufs et vaches, le 4 juin; ordre pour cuire du pain et brasser de
-la bière, le 27 mai; presse des maçons, charpentiers, serruriers,
-etc;--5 juin, négociations avec le Gallois Owen Glendour; 24 juillet,
-testament du roi; défense de la frontière d'Écosse; négociations avec
-l'Aragon, avec le duc de Bretagne, _avec le duc de Bourgogne_, 10 août;
-Bedford nommé gardien de l'Angleterre, 11 août; au maire de Londres, 12,
-etc. (Rymer, t. IV, p. I, p. 109-146.)
-
-
-164--page 242--_Le roi réunit la plus forte armée_, etc.
-
-Tels sont les nombres indiqués par Monstrelet, t. III, p. 313. Lefebvre
-dit: huit cents bâtiments. Rien n'est plus incertain que les calculs de
-ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait deux cent mille
-hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent cinquante mille
-aux Français à la bataille d'Azincourt. Je crois cependant qu'il a été
-mieux instruit sur le nombre réel de l'armée anglaise à son départ.
-
-
-165--page 246--_Un prêtre anglais nous apprend_, etc.
-
-Ms. cité par sir Harris Nicolas, dans son _Histoire de la bataille
-d'Azincourt_ (1832), p. 129. Ce remarquable opuscule offre toute
-l'impartialité qu'on devait attendre d'un Anglais judicieux, qui
-d'ailleurs n'a pas oublié l'origine française de sa famille. Qu'il me
-soit permis de faire remarquer en passant que beaucoup d'étrangers
-distingués descendent de nos réfugiés français: sir Nicolas, miss
-Martineau, Savigny, Ancillon, Michelet de Berlin, etc.
-
-
-166--page 246--_Tous les habitants d'Harfleur furent chassés de la
-ville..._
-
-Le chapelain rapporte les lamentations de ces pauvres gens, et il
-ajoute, avec une bien singulière préoccupation anglaise, qu'après tout
-ils regrettaient une possession à laquelle _ils n'avaient pas droit_:
-«For the loss of their accustomed, _though unlawful_, habitations.» V.
-Sir Nicolas, p. 214.
-
-
-167--page 247--_Henri V déclara que d'Harfleur il irait jusqu'à
-Calais..._
-
-Cette expédition a été racontée par trois témoins oculaires qui tous
-trois étaient dans le camp anglais: Hardyng, un chapelain d'Henri V, et
-Lefebvre de Saint-Remy, gentilhomme picard, du parti bourguignon, qui
-suivit l'armée d'Henri. Il n'y a qu'un témoin de l'autre parti, Jean de
-Vaurin, qui n'ajoute guère au récit des autres. Je suivrai volontiers
-les témoignages anglais. L'historien français qui raconte ce grand
-malheur national doit se tenir en garde contre son émotion, doit
-s'informer de préférence dans le parti ennemi.
-
-
-168--page 248--_Le duc de Lorraine à lui seul amenait cinquante mille
-hommes..._
-
-Lettre du gouverneur de Calais Bardolf, au duc de Bedford: «Plaise à
-vostre Seigneurie savoir, que par les entrevenans divers et bonnes amis,
-repairans en ceste ville et marche, aussi bien hors des parties de
-Fraunce, comme _de Flaundres_, me soit dit et rapporté plainement que
-sans faulte le Roi nostre Seigneur... ara bataille... au plus tarde,
-deins quinsze jours... que le duc de Lorenne ait assembleie... bien
-_cinquant mille_ hommes, et que, mes qu'ils soient tous assemblées, ilz
-ne seront moins de _cent mille_ ou pluis.» (Rymer, t. IV, p. I, p. 147,
-7 octobre 1415.)
-
-
-169--page 249--_Des Picards se joignirent aux Anglais, et peut-être les
-guidèrent..._
-
-Lorsqu'on voit un de ces Picards, l'historien Lefebvre de Saint-Remy,
-après avoir combattu pour les Anglais à Azincourt, devenir le confident
-de la maison de Bourgogne, la servir dans les plus importantes missions
-(Lefebvre, prologue, t. VII, p. 258), et enfin vieillir dans cette cour
-comme héraut de la Toison d'or, on est bien tenté de croire que
-Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent bourguignon près d'Henri V.
-Il ne vint pas seulement pour voir la bataille; les détails minutieux
-qu'il donne (p. 499) portent à croire qu'il suivit l'armée anglaise, dès
-son entrée en Picardie. V. sur Lefebvre la Notice de mademoiselle Dupont
-(_Bulletin de la Société de l'histoire de France_, tome II, 1re partie).
-La savante demoiselle a refait toute la vie de Lefebvre; elle a prouvé
-qu'il avait généralement copié Monstrelet; il me paraît toutefois qu'en
-copiant il a quelque peu modifié le récit des faits dont il avait été
-témoin oculaire.
-
-
-170--page 250--_Un homme du pays vint dire_, etc.
-
-Les deux Bourguignons Monstrelet et Lefebvre ne disent rien de ceci. Ce
-sont les Anglais qui nous l'apprennent: «But suddenly, in the midst of
-their despondency, _one of the villagers_ communicated to the king the
-invaluable information...» (Turner, t. II, p. 423.)
-
-
-171--page 251--_Le duc de Berri voulait que les partis d'Orléans et de
-Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances..._
-
-Il avait d'abord fait écrire en ce sens aux deux ducs, avec défense de
-venir en personne; c'est ce qu'assure le duc de Bourgogne dans la lettre
-au roi. (Juvénal des Ursins, p. 299.)
-
-
-172--page 253--_Bataille d'Azincourt..._
-
-Lefebvre, t. VIII, p. 511.--Religieux, ms., 945 verso.--Jehan de Vaurin,
-_Chroniques d'Angleterre_, vol. V, partie I, chap. IX, folio 15, verso;
-ms. de la Bibliothèque royale, nº 6756.--Jean de Vaurin était à la
-bataille, comme Lefebvre, mais de l'autre côté: «Moy, acteur de ceste
-euvre, en sçay la vérité, car en celle assemblée estoie du costé des
-François.»
-
-
-173--page 260--_Alors survinrent les Anglais_, etc.
-
-«Ictus reiterabant mortales, inusitato etiam armorum genere usi quisque
-eorum in parte maxima clavam plumbeam gestabant, quæ capiti alicujus
-afflicta mox illum præcipitabat ad terram moribundum.» (Religieux de
-Saint-Denis, ms., fol. 950.)
-
-
-174--page 260--_Puis, c'est le duc d'Alençon_, etc.
-
-Cet embellissement est de la façon de Monstrelet, t. III, p. 355. Il le
-place hors du récit de la bataille, après la longue liste des morts.
-Lefebvre, témoin oculaire, n'a pu se décider à copier ici Monstrelet.
-
-
-175--page 262--_Le lendemain le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait
-rester en vie..._
-
-Lefebvre, t. VIII, p. 16-17.--Monstrelet, t. III, p. 347. Je ne sais
-d'après quel auteur M. de Barante a dit: «Henri V fit cesser le carnage
-et relever les blessés.» (_Hist. des ducs de Bourgogne_, 3e édit., t.
-IV, p. 250.)
-
-
-176--page 262, note 3--_Le connétable d'Albret_...
-
-Le Religieux revient fréquemment (fol. 940, 946, 948) sur ces bruits de
-trahison, qui probablement circulaient surtout à Paris, sous l'influence
-secrète du parti bourguignon.--Nulle part ces accusations ne sont
-exprimées avec plus de force que dans le récit anonyme qu'a publié M.
-Tailliar: «Charles de Labrech, connétable de Franche, alloit bien
-souvent boire et mangier avec le Roi en l'ost des Englès... Li
-connétables se tenoit en ses bonnes villes et faisoit défendre de par le
-roi de Franche que on ne le combattesit nient.» Cette dernière
-accusation, si manifestement calomnieuse, ferait soupçonner que cette
-pièce est un bulletin du duc de Bourgogne. Au reste, l'auteur confond
-beaucoup de choses; il croit que c'est Clignet de Brabant qui pilla le
-camp anglais, etc. Dans la même page, il appelle Henri V tantôt roi de
-France, tantôt roi d'Angleterre. (_Archives du nord de la France et du
-midi de la Belgique_ (Valenciennes), 1839.)
-
-
-177--page 263--_Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts la
-charité d'une fosse..._
-
-Monstrelet, t. III, p. 358. Selon le récit anonyme publié par M.
-Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts; ceux qui les
-avaient enfouis, jurèrent de ne point le révéler. (_Archives du nord de
-la France_ (Valenciennes), 1839.)
-
-
-178--page 266--_Les Français nourrirent les Anglais..._
-
-«De suis victualibus refecerunt.» (Walsingham, p. 342.)--Walsingham
-ajoute une observation de la plus haute importance: «Nempe mos est
-utrique genti, Angliæ scilicet atque Galliæ, licet sibimet in propriis
-sint infesti regionibus, in remotis partibus _tanquam fratres_
-subvenire, et fidem ad invicem inviolabilem observare.» (Walsingham,
-_ibid._)--C'est qu'en effet, ce sont des frères ennemis, mais après tout
-des _frères_.
-
-
-179--page 266--_... des vers charmants, pleins de bonté et de douceur
-d'âme..._
-
-Malgré cette douceur de caractère, Charles d'Orléans avait eu quelques
-pensées de vengeance après la mort de son père. Les devises qu'on lisait
-sur ses joyaux, d'après un inventaire de 1409, semblent y faire
-allusion: «Item une verge d'or, ou il a escript, _Dieu le scet_.--Item
-une autre verge d'or où il est escript, _il est loup_.--Item une autre
-verge d'or plate en laquelle est escript, _Souviegne vous de_.--Item
-deux autres verges d'or es quelles est escript, _Inverbesserin_.--Item
-ung bracelet d'argent esmaillié de vert et escript, _Inverbesserin_.
-(Inventaire des joyaulx d'or et d'argent, que monseigneur le duc
-d'Orléans a pardevers lui, fait à Blois en la présence de mondit
-seigneur, par monseigneur de Gaule et par monseigneur de Chaumont, le
-IIIe jour de décembre, lan mil CCCC et neuf, et escript par moy Hugues
-Perrier, etc.» Cette pièce curieuse a été trouvée dans les papiers des
-Célestins de Paris. _Archives du royaume_, L, 1539.)
-
-
-180--page 266--_Charles d'Orléans passa de longues années à Pomfret,
-traité honorablement..._
-
-V. le détail curieux d'un achat de quatorze lits pour les principaux
-prisonniers: oreillers, traversins, couvertures, plume, satin, toile de
-Flandre, etc. (Rymer, 3e édit., t. IV, p. I, p. 155, mars 1416.)
-
-
-181--page 267--_Notre Béranger du quinzième siècle..._
-
-Pour compléter un Béranger de ce temps-là, il faudrait joindre à Charles
-d'Orléans Eustache Deschamps. Il représente Béranger par d'autres faces,
-par ses côtés patriotique, satirique, sensuel, etc. V. la pièce: «Paix
-n'aurez jà, s'ils ne rendent Calais», p. 71.--Il s'élève quelquefois
-très haut. Dans la ballade suivante, il semble comprendre le caractère
-titanique et satanique de la patrie de Byron. V. mon _Introduction à
-l'Histoire universelle_:
-
- Selon le Brut, de l'isle des Géans,
- Qui depuis fut Albions appelée,
- Peuple maudit, tar dis en Dieu créans,
- Sera l'isle de tous poins désolée.
- Par leur orgueil vient la dure journée
- Dont leur prophète Merlin
- Pronostica leur dolereuse fin,
- Quant il escript: _Vie perdrez et terre_.
- Lors monstreront estrangiez et voisins:
- _Au temps jadis estoit cy Angleterre_.
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Visaige d'ange portez (_angli angeli_), mais la pensée
- De diable est en vous tou dis sortissans
- À Lucifer. . . . .
- Destruîz serez; Grecs diront et Latins:
- _Au temps jadis estoit cy Angleterre_.
-
-
-182--page 267--_Le sourire y est près des larmes..._
-
-«Fortune, vueilliez-moi laisser», p. 170 (_Poésies_ de Charles
-d'Orléans, éd. 1803).--«Puisque ainsi est que vous allez en France, Duc
-de Bourbon, mon compagnon très-cher», p. 206.--«En la forêt d'ennuyeuse
-tristesse», p. 209.--«En regardant vers le pays de France», p. 323.--«Ma
-très doulce Valentinée, Pour moy fustes-vous trop tôt née», p. 269.
-
-C'est l'inspiration des vers de Voltaire:
-
- Si vous voulez que j'aime encore,
- Rendez-moi l'âge des amours...
-
-Et celle de Béranger:
-
- Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse,
- Vous vieillirez, et je ne serai plus...
-
-
-183--page 268, note 1--_Il y a pourtant un vif mouvement de passion_,
-etc.
-
-Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur: il fut toujours
-amoureux; bien des vers furent adressés par lui à une belle dame de ce
-côté-ci du détroit. Les Anglaises, probablement meilleures pour lui que
-les Anglais, n'en ont pas gardé rancune, s'il est vrai qu'en mémoire de
-Charles d'Orléans et de sa mère Valentine, elles ont pris pour fête
-d'amour la Saint-Valentin. V. _Poésies_ de Charles d'Orléans, éd. 1803.
-
-
-184--page 268--_C'est l'alouette, rien de plus..._
-
- Le temps a quitté son manteau
- De vent, de froidure et de pluie...
- (_Idem_, p. 257.)
-
-Ces jolis chants d'alouette font penser à la vieille petite chanson,
-incomparable de légèreté et de prestesse:
-
- J'étais petite et simplette
- Quand à l'école on me mit
- Et je n'y ai rien appris...
- Qu'un petit mot d'amourette...
- Et toujours je le redis,
- Depuis qu'ay un bel amy.
-
-
-185--page 271--_Moururent en quelques mois... le dauphin_, etc.
-
-«Ce dit jour Mons. Loiz de France, ainsné filz du Roy, notre Sire,
-Dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de laage de vint ans ou
-environ, bel de visaige, suffisamment grant et gros de corps, pesans et
-tardif et po agile, voluntaire et moult curieux à magnificence dabiz et
-joiaux _circa cultum sui corporis_, désirans grandement grandeur, oneur
-de par dehors, grant despensier à ornemens de sa chapelle privée, à
-avoir ymages grosses et grandes dor et dargent, qui moult grant plaisir
-avoit à sons dorgues, lesquels entre les autres oblectacions mondaines
-hantoit diligemment, si avoit-il musiciens de bouche ou de voix, et pour
-ce avoit chapelle de grant nombre de jeune gent; et si avoit bon
-entendement, tant en latin que en françois, mais il emploioit po, car sa
-condicion estoit demploier la nuit à veiller et po faire, et le jour à
-dormir; disnoit à III ou IV heures après midi, et soupoit à minuit, et
-aloit coucher au point du jour et à soleil levant souvant, et pour ce
-estoit aventure qu'il vesquit longuement.» (_Archives du royaume,
-Registres du Parlement, Conseil_, XIV, f. 39, verso, 19 décembre 1415.)
-
-
-186--page 271, note 3--_Les Anglais chantaient des_ Te Deum _et des
-ballades._
-
- As the King lay musing on his bed,
- He thought himself upon a time,
- Those tributes due from the French King,
- That had not been paid for so long a time
- Fal, lal, lal, lal, laral, laral, la.
- He called unto his lovely page,
- His lovely page away came he..., etc.
-
- (Ballade citée par Sir Harris Nicolas, Azincourt, p. 78.)
-
-
-187--page 274--_Plutôt que de recevoir les Gascons, Rouen tua son
-bailli_, etc.
-
-M. Chéruel a trouvé des détails curieux dans les archives de Rouen.
-(Chéruel, _Histoire de Rouen sous la domination anglaise_, p. 19. Rouen,
-1840.)
-
-
-188--page 276--_Le roi d'Angleterre exceptait de la capitulation
-quelques-uns des assiégés_, etc.
-
-«Ut rei læsæ majestatis.» (Religieux, ms., folio 79.) Ce point de vue
-des légistes anglais qui suivaient le roi est mis dans son vrai jour au
-siège de Meaux. (_Ibid._, folio 176.)
-
-
-189--page 277, note 2--_Armagnac persévérait dans son attachement à
-Benoît XIII..._
-
-V. la déclaration de la reine contre lui. (_Ordonnances_, t. X, p. 436.)
-
-
-190--page 279--_Un Lambert commença à pousser le peuple au massacre des
-prisonniers..._
-
-Le Bourgeois devient poète tout à coup, pour parer le massacre de
-mythologie et d'allégories: «Le dimanche ensuivant, 12 jour de juing,
-environ onze heure de nuyt, on cria alarme, comme on faisoit souvent
-alarme à la porte Saint-Germain, les autres crioient à la porte de
-Bardelles. Lors s'esmeut le peuple vers la place Maubert et environ,
-puis après ceulx de deçà les pons, comme des halles, et de Grève et de
-tout Paris, et coururent vers les portes dessus dites; mais nulle part
-ne trouvèrent nulle cause de crier alarme. Lors se leva la Déesse de
-Discorde, qui estoit en la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la
-forcenée, et Convoitise, et Enragerie et Vengeance, et prindrent armes
-de toutes manières, et boutèrent hors d'avec eulx Raison, Justice,
-Mémoire de Dieu... Et n'estoit homme nul qui, en celle nuyt ou jour,
-eust osé parler de Raison ou de Justice, ne demander où elle estoit
-enfermée. Car Ire les avoit mise en si profonde fosse, qu'on ne les pot
-oncques trouver toute celle nuyt, ne la journée ensuivant. Si en parla
-le Prévost de Paris au peuple, et le seigneur de L'Isle-Adam, en leur
-admonestant pitié, justice et raison; mais Ire et Forcennerie
-respondirent par la bouche du peuple: Malgrebieu, Sire, de vostre
-justice, de vostre pitié et de vostre raison: mauldit soit de Dieu qui
-aura la pitié de ces faulx traistres Arminaz Angloys, ne que de chiens;
-car par eulz est le royaulme de France destruit et gasté, et si
-l'avoient vendu aux Angloys.» (_Journal du Bourgeois de Paris_, t. XV,
-p. 234.)
-
-
-191--page 280--_Seize cents personnes périrent_, etc.
-
-Monstrelet, t. IV, p. 97.--Le greffier dit moins: «Jusques au nombre de
-huit cens personnes et au-dessus, comme on dit.» (_Archives, Registres
-du Parlement, Conseil_, XIV, f. 139.)
-
-
-192--page 281--_Tout est tué au petit Châtelet..._
-
-«Tuèrent bien trois cens prisonniers.» (Monstrelet, t. IV, p. 120.)
-«Durant laquelle assemblée et commocion, furent tuez et mis à mort
-environ de quatre-vingt à cent personnes, entre lesquelles y ot trois ou
-quatre femmes tuées, si comme on disoit...» (_Archives, Registres du
-Parlement, Conseil_, XIV, folio 142, verso, 21 août.)
-
-
-193--page 283--_Un traité récent avec les Anglais ne permettait pas au
-duc de Bourgogne d'appeler les Flamands..._
-
-Le traité probablement ne concernait que la Flandre. Tout le monde
-croyait que dans une entrevue avec Henri V à Calais il s'était allié à
-lui. Il existe un traité d'alliance et de ligue, où le duc reconnaît les
-droits d'Henri à la couronne de France, mais cet acte ne présente ni
-date précise ni signature. Il est probable que Jean-sans-Peur fit
-entendre au roi d'Angleterre que, s'il l'aidait activement, c'en était
-fait du parti bourguignon en France, qu'il servirait mieux les Anglais
-par sa neutralité que par son concours. (Rymer, 3e éd., t. IV, pars I,
-p. 177-178, octobre 1416.)
-
-
-194--page 285--_Chacun des princes prisonniers n'eut qu'un serviteur
-français..._
-
-Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand nombre.
-
-
-195--page 287--_Alain Blanchard..._
-
-Sur Alain Blanchard, V. la notice publiée par M. Auguste Le Prévôt, en
-1826, l'_Histoire de Rouen sous les Anglais_, par M. Chéruel (1840), et
-l'_Histoire du privilège de Saint-Romain_, par M. Floquet, t. II, p.
-548.
-
-
-196--page 287--_Le peuple de Rouen sortait à la fois par toutes les
-portes..._
-
-M. Chéruel, p. 46, d'après la chronique versifiée d'un Anglais qui était
-au siège. (_Archæologia Britannica_, t. XXI, XXII.) Ce curieux poème a
-été traduit par M. Potier, bibliothécaire de Rouen.
-
-
-197--page 288--_Rouen était plein de nobles et croyait être trahi._
-
-«Les Engloys descendirent à la Hogue de Saint-Vaast, dimence 1er jour
-d'aost 1416, adonc estoit le dalphin de Vyane à Rouen avec sa forche; et
-de là se partit à soy retraire à Paris, et laissa l'ainsné filz du comte
-de Harcourt, chapitaine du chastel et de la ville, et M. de Gamaches,
-bailly de la dicte ville, avenc grant quantité d'estrangiers qui
-gardoient la ville et la quidèrent pillier; mès l'en s'en aperchut, et y
-out sur ce pourvéanche. Mais nonostant tout, fut levé en la ville une
-taille de 16,000 liv. et un prest de 12,000, et tout poié dedens la
-my-aost ensuivant. Et fu commenchement de malvèse estrenche; et puis
-touz s'en alèrent au dyable. Et après euls y vint M. Guy le Bouteiller,
-capitaine de la ville, de par le duc de Bourgongne, avec 1,400 ou 1,500
-Bourguégnons et estrangiers, pour guarder la ville contre les Engloys;
-mais ils estoient miez Engloys que Franchoiz; les quiez estoient as
-gages de la ville, et si destruioient la vitaille et la garnison de la
-ville.» (Chronique ms. du temps, communiquée par M. Floquet.)
-
-
-198--page 290, note 1--_Détresse de Rouen..._
-
-_Archæologia_, t. XXI, XXII.--M. Chéruel a trouvé un renseignement plus
-sérieux sur le prix des denrées; par délibération du 7 octobre 1418, le
-chapitre fait fondre une châsse d'argent, et paye, entre autres dettes,
-_soixante livres tournois_ (mille francs d'aujourd'hui?) _pour deux
-boisseaux de blé_. (M. Chéruel, _Rouen sous les Anglais_, p. 53, d'après
-les registres capitulaires, conservés aux Archives départementales de la
-Seine-Inférieure.) Cet excellent ouvrage donne une foule de
-renseignements non moins précieux pour l'histoire de la Normandie et de
-la France en général.
-
-
-199--page 292--_Capitulation de Rouen_, etc.
-
-«Item, estoit octroyé par ledit seigneur Roi, que tous et chacun
-pourroient s'en retourner..., excepté _Luc_, Italien, Guillaume de
-_Houdetot_, chevalier bailly, Alain _Blanchart_, Jehan _Segneult_,
-maire, maître Robin _Delivet_, et _excepté la personne qui_, de
-mauvaises paroles et déshonnêtes, _auroit parlé antiennement_, s'il peut
-être découvert, sans fraude ou mal engyn...» (Vidimus de la capitulation
-de Rouen, aux Archives de Rouen, communiqué par M. Chéruel). Rymer donne
-le même acte en latin (t. IV, p. II, p. 82, 13 januar. 1419).
-
-
-200--page 292--_Rouen dut payer trois cent mille écus d'or..._
-
-«Januarii instantis, februarii instantis.» Les articles suivants
-prouvent qu'il s'agit bien de 1418, et non 1419. (Rymer, t. IV, p. II,
-p. 82.)
-
-
-201--page 294--_Henri V voulait marier en Allemagne son frère
-Bedford..._
-
-«Super sponsalibus inter Bedfordium et filiam unicam Fr. burgravii
-Nuremburiensis, filiam unicam ducis Lotaringiæ, aliquam consanguineam
-imperatoris.» (Rymer, t. IV, p. II, p. 100, 18 mart. 1419.)
-
-
-202--page 294--_Il voulait faire adopter son jeune frère, Glocester, à
-la reine de Naples_, etc.
-
-«Cum Johanna, regina Apuleæ, de adoptione Johannis ducis Bedfordiæ. Dux
-mittat quinquaginta millia ducatorum, quousque fortalitia civitatis
-Brandusii erint ei consignata... Dux teneatur, intra octo menses, venire
-personaliter cum mille hominibus armatis, 2,000 sagittariis. Non
-intromittet se de regimine regni, _excepto ducatu Calabriæ_ quem
-gubernabit ad beneplacitum suum.» (_Ibid._, p. 98, 12 mart. 1419.)
-
-
-203--page 295--_Il mettait d'accord contre lui les Aragonais et les
-Castillans..._
-
-Les gens de Bayonne écrivent au roi d'Angleterre que «un balener armé a
-pris un clerc du roy de Castille», et qu'on a su par lui que quarante
-vaisseaux castillans allaient chercher des Écossais en Écosse, les
-troupes du dauphin à Belle-Isle, et amener toute cette armée devant
-Bayonne. (Rymer, t. IV, p. II, p. 128, 22 jul. 1419.) Les gens de
-Bayonne écrivent plus tard que les Aragonais vont se joindre aux
-Castillans pour assiéger leur ville. (_Ibid._, p. 132, 5 septembre.)
-
-
-204--page 295, note 2--_Le Normand Robert de Braquemont..._
-
-Je reviendrai sur cette famille illustre et sur les Béthencourt, alliés
-et parents des Braquemont, à qui ceux-ci cédèrent leurs droits sur les
-Canaries. V. _Histoire de la conqueste des Canaries, faite par Jean de
-Béthencourt, escrite du temps même par P. Bontier et J. Leverrier,
-prestres_, 1630. Paris, in-12.
-
-
-205--page 296--_Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude._
-
-«Nous ne savons plus, écrivait un agent anglais à Henri V, si nous
-avons la guerre ou la paix; mais dans six jours... It is not knowen
-whethir we shall have werre or pees... But withynne six dayes...»
-(Rymer, _ibid._, p. 126, 14 jul. 1419.)
-
-
-206--page 300, note--_La mort du duc de Bourgogne fit un mal immense au
-dauphin..._
-
-«Pour occasion duquel fait plusieurs grans inconvéniens et domages
-irréparables sont disposez davenir et plus grans que paravant, à la
-honte des faiseurs, au dommage de mond. Seig. Dauphin principalment, qui
-attendoit le royaume par hoirrie et succession après le Roy notre
-souverain S. À quoy il aura moins daide et de faveur et plus dennemis et
-adversaires que par avant.» (_Archives, Registres du Parlement,
-Conseil_, XIV, folio 193, septembre 1419.)
-
-
-207--page 305--_Derrière Henri V on portait sa bannière personnelle, la
-lance à queue de renard..._
-
-«Et portoit en sa devise une queue de renart de broderie.» (_Journal du
-Bourgeois de Paris_, t. XV, p. 275.) À l'entrée de Rouen, c'était une
-véritable queue de renard: «Une lance à laquelle d'emprès le fer avoit
-attaché une queue de renart en manière de penoncel, en quoi aucuns sages
-notoient moult de choses.» (Monstrelet, t. IV, p. 140.)
-
-
-208--page 305--_Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris._
-
-Le greffier même du Parlement partage l'entraînement général, à en juger
-par ses mentions continuelles de processions et supplications pour le
-salut des deux rois: «Furent moult joyeusement et honorablement receuz
-en la ville de Paris...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_,
-XIV, folio 224.)
-
-
-209--page 306--_Charles fut condamné au bannissement..._
-
-La sentence rendue par le roi de France, «de l'avis du Parlement», est
-placée par Rymer au 23 décembre 1420: «Considérant que _Charles
-soi-disant dauphin_ avoit conclu alliance avec le duc de Bourgogne...
-déclare les coupables de cette mort _inhabiles à toute dignité_.»--V.
-aussi le violent manifeste de Charles VI contre son fils: «Ô Dieu
-véritable, etc.», 17 janvier 1419. (_Ord._, t. XII, p. 273.)--Un acte
-plus odieux encore, c'est celui qui ordonne que les Parisiens seront
-payés de ce qui leur est dû sur les biens des proscrits, de manière à
-associer Paris au bénéfice de la confiscation. (_Ord._, t. XII, p. 281.)
-Cela fait penser aux statuts anglais qui donnaient part aux communes
-dans les biens des lollards.
-
-
-210--page 308, note 2--_Chronique de Georges Chastellain..._
-
-En citant pour la première fois Chastellain, je ne puis m'empêcher de
-remercier M. Buchon d'avoir recherché avec tant de sagacité les membres
-épars de cet éloquent historien. Espérons qu'on publiera bientôt le
-fragment qui manquait encore et que M. Lacroix vient de retrouver à
-Florence.
-
-
-211--page 308--_Les princes du Rhin tendaient la main à l'argent
-anglais..._
-
-Procuration du roi d'Angleterre au Palatin du Rhin pour recevoir
-l'hommage de l'électeur de Cologne. (Rymer, t. IV, p. I, p. 158-159, 4
-mai 1416.)--Autre au Palatin du Rhin (pensionnaire de l'Angleterre),
-pour qu'il reçoive l'hommage des électeurs de Mayence et de Trèves.
-(_Ibid._, p. II, p. 102, 1 april. 1419.)
-
-
-212--page 310--_Les politiques doutaient fort de l'utilité du Concile de
-Constance..._
-
-Petrus de Alliaco, _De Difficultate reformationis in concilio_, ap. Von
-der Hardt, _Concil. Constant._, t. I, p. VI, p. 256.--Schmidt, _Essai
-sur Gerson_, p. 57; Strasb., 1839.
-
-
-213--page 313--_Jérôme de Prague était venu braver l'Université de
-Paris..._
-
-Royko, I theil, 112. Jean Huss avait, dit-on, défié l'Université de
-Paris: «Veniant omnes magistri de Parisiis! Ego volo cum ipsis disputare
-qui libros nostros cremaverunt in quibus honor totius mundi jacuit!»
-(_Concil._ Labbe, t. XII, p. 140.)
-
-
-214--page 314--_Gerson avait écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il
-livrât Jean Huss au bras séculier..._
-
-«... Securis brachii secularis... In ignem mittens... misericordi
-crudelitate. Nimis altercando... deperdetur veritas... Vos brachium
-invocare viis omnibus convenit.» (Gerson. _Epist. ad archiepisc._ Prag.,
-27 mai 1414.--Bulæus, V, 270.)
-
-
-215--page 315, note 1--_Jean Huss et Jérôme de Prague..._
-
-V. les détails du supplice de Jean Huss et de Jérôme. (_Monumenta
-Hussi_, t. II, p. 515-521, 532-535.)
-
-
-216--page 316--_Les gallicans n'eurent pas la réforme..._
-
-Clémengis leur avait écrit pendant le concile qu'ils n'arriveraient à
-aucun résultat: «Excidit spes unicuique unquam videndæ unionis... Quis
-in re desperata suum libenter velit laborem impendere? Ibit schisma
-Latinæ Ecelesiæ, cum schismate Græcorum, in incuriam atque oblivionem.».
-(Nic. Clemeng. _Epist._, t. II, p. 312.)
-
-
-217--page 319--_Jean Gerson..._
-
-Sur le tombeau de Gerson, et sur le culte dont il était l'objet jusqu'à
-ce que les Jésuites eussent fait prévaloir une autre influence, voyez
-l'_Histoire de l'église de Lyon_, par Saint-Aubin, et une lettre de M.
-Aimé Guillon, dans la brochure de M. Gence: _Sur l'Imitation polyglotte
-de M. Montfalcon_. Il n'existe qu'un portrait de Gerson, celui que M.
-Jarry de Nancy a donné dans sa _Galerie des Hommes utiles_, d'après un
-manuscrit.
-
-
-218--page 321--_À la prise de Meaux, trois religieux de Saint-Denis_,
-etc.
-
-«In horribili carcere cum vitæ austeritate detineri fecit.»--Le
-Religieux de Saint-Denis, sans être arrêté par les préjugés de sa robe,
-décide avec son bon sens ordinaire que, quoique moines, ils ont dû
-résister à l'ennemi: «Minus bene considerans quæ canunt jura, videlicet
-vim vi repellere omnibus cujuscumque status... licitum esse, pugnareque
-pro patria.» (Religieux, ms., fol. 176-177.)
-
-
-219--page 322--_Henri V charge l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal
-de Winchester de percevoir..._
-
-«Exitus et proficus de wardis et maritagiis, ac etiam forisfacturas...
-Volentes quod H. Cantuariensis archiepiscopo, H. Wintoniensi cancellario
-nostro, et T. Dunolmensi episcopis, ac... militi nostro J. Rothenhale
-persolvantur.» (Rymer, t. IV, p. I, p. 150, 28 nov. 1415.)
-
-_Il fallait mettre Harfleur en état de défense..._
-
-Presse de maçons, tuiliers, etc, pour aller fortifier Harfleur.
-(_Ibid._, p. 152, 16 décembre 1415.)
-
-
-220--page 323, note 2--_Henri V reprochait au cardinal de Winchester
-d'usurper les droits de la royauté..._
-
-Voy. les lettres de pardon qu'il accorde. (Rymer, t. IV, p. II, p. 7, 23
-juin 1417.)--Mais, tout vainqueur, tout populaire qu'était alors Henri
-V, il craignait ce dangereux prêtre. Il lui accorde une faveur le 11
-septembre suivant, l'appelle son oncle, etc.
-
-
-221--page 326--_Les paysans souffrant des courses et des pillages du
-parti de Charles VII_, etc.
-
-C'est ce que disent du moins les historiens du parti bourguignon,
-Monstrelet et Pierre de Fenin: «Et en y eut plusieurs qui commencèrent à
-eux armer avec les Anglois, non pas gens de grand'autorité...»
-(Monstrelet, t. IV, p. 143.)--Pierre de Fenin assure même que «le povre
-peuple l'amoit sur tous les autres; car il estoit tout conclu de
-préserver le menu peuple contre les gentis-hommes». (Fenin, p. 187, dans
-l'excellente édition de mademoiselle Dupont, 1837.)
-
-
-222--page 329--_Les Anglais firent une charge meurtrière sur le petit
-peuple de Paris..._
-
-Montrelet, t. IV, p. 277, 309. Les Parisiens finirent par comprendre
-ainsi que l'Anglais c'était l'ennemi. Ils en étaient déjà avertis par le
-langage. Les ambassadeurs anglais «requirent ledit président de exposer
-icelle créance, pour ce que chascun _n'eut sceu bien aisément entendre
-leur françois langage_...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_,
-XIV, fol. 215-216, mai 1420.)
-
-
-223--page 330--_Budget d'Henri V..._
-
-«Pro Calesio et marchiis ejusdem, XII M marcas; pro custodia Angliæ,
-VIII M marcas; pro custodia Hiberniæ, II M D marcas.» (Rymer, _ibid._,
-p. 27, 6 mai 1421.)
-
-
-224--page 333--_«C'est moi qui aurais conquis la terre sainte.»_
-
-Henri V avait envoyé pour examiner le pays le chevalier Guillebert de
-Launey, dont nous avons le rapport: «Sur plusieurs visitations de
-villes, pors et rivières, tant as par d'Égypte, comme de Surie, l'an de
-grâce 1422, le commandement, etc.» (Turner, vol. II, 477.)
-
-
-225--page 337--_On dit qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille
-maisons abandonnées..._
-
-Nombre exagéré évidemment. Toutefois il ne faut pas oublier qu'il y
-avait alors plus de maisons à proportion qu'aujourd'hui, parce qu'elles
-étaient fort petites et qu'il n'y avait guère de famille qui n'eût la
-sienne.--Il résulte des détails qu'on trouve dans la vie de Flamel que
-la dépopulation avait commencé dès 1406. (Vilain, _Hist. de Flamel_, p.
-355.)
-
-
-226--page 338--_Une paix criée et chantée..._
-
-C'était au reste un usage fort ancien.--«Et fut criée parmi Paris à
-quatre trompes et à six ménestriers (19 sept. 1418)... Et tous les jours
-à Paris, especialement de nuit, faisoit-on très-grant feste pour ladite
-paix, à ménestriers et autrement (11 juillet 1419).» (_Journal du
-Bourgeois_, p. 249-260.)--Il paraît qu'on se disputait les joueurs de
-violon: «Ayant commencé une feste ou noce, ils seront obligés d'y rester
-jusques à ce qu'elle soit finie.» (_Archives, Ordinatio super officio_
-de Jongleurs, etc., 24 april. 1407, Registre J, 161, nº 270.)
-
-
-227--page 340--_Les grandes épidémies_, etc.
-
-Sur la _peste noire_, sur les Flagellants et leurs cantiques, voir le
-tome III de cette Histoire. Le savant et éloquent Littré a donné, dans
-la _Revue des Deux Mondes_ (février 1836, t. V de la IVe série, p. 220),
-un article d'une haute importance: _Sur les grandes épidémies_.--M.
-Larrey, qui a fait une intéressante notice sur la chorée ou danse de
-Saint-Gui, aurait dû peut-être rappeler que cette maladie avait été
-commune au quatorzième siècle. (_Mémoires de l'Académie des sciences_,
-t. XVI, p. 424-437.)
-
-
-228--page 341, note 1--_La danse des morts ou danse macabre..._
-
-Selon M. Van Praet (_Catalogue des livres imprimés sur vélin_), ce mot
-viendrait de l'arabe _magabir_, _magabaragh_ (cimetière). D'autres le
-tirent des mots anglais _make_, _break_ (faire, briser), unis ensemble
-pour imiter le bruit du froissement et du craquement des os. On croyait,
-dès la fin du quinzième siècle, que _Macabre_ était un nom d'homme;
-c'est l'opinion la moins probable de toutes.
-
-
-229--page 341, note 4--_L'art vivant, l'art en action, a partout précédé
-l'art figuré..._
-
-C'est ce que Vico, entre autres, a très bien compris. Sur la danse, voir
-particulièrement le curieux ouvrage de Bonne, _Histoire de la danse_,
-in-12. Paris, 1723.
-
-
-230--page 341--_Mimes sacrés_, etc.
-
-J'ai parlé de ces drames à la fin du tome II de cette Histoire. Ailleurs
-j'ai rappelé un charmant mime de Résurrection qui se représente dans les
-processions de Messine. _Introduction à l'Histoire universelle_, d'après
-Blunt, _Vestiges of ancient manners discoverable in modern Italy and
-Sicily_, p. 158.
-
-
-231--page 342--_Le spectacle de la danse des morts se joua à Paris..._
-
-«Item, l'an 1424 fut faite la _Danse Maratre_ aux Innocents et fut
-commencée environ le moys d'aoust et achevée au karesme suivant.»
-(_Journal du Bourgeois de Paris_, p. 352.) «En l'an 1429, le cordelier
-Richart, preschant aux Innocents, estoit monté sur ung hault eschaffaut
-qui estoit près de toise et demie de haut, le dos tourné vers les
-charniers en-contre la charronnerie, _à l'endroit de la danse macabre_.»
-(_Ibid._, p. 384.)--Je crois, avec Félibien et MM. Dulaure, de Barante
-et Lacroix, que c'était d'abord un spectacle, et non simplement une
-peinture, comme le veut M. Peignot: c'est le progrès naturel, comme je
-l'ai déjà fait remarquer. Le spectacle d'abord, puis la peinture, puis
-les livres de gravures avec explication.--La première édition connue de
-la _Danse macabre_ (1485) est en _français_, la première édition latine
-(1490) a été donnée par un _Français_; mais elle porte: _Versibus_
-alemanicis _descripta_. Voy. le curieux travail de M. Peignot, si
-intéressant sous le rapport bibliographique: _Recherches sur les danses
-des morts et sur l'origine des cartes à jouer_. Dijon, 1826.
-
-
-232--page 343--_Le charnier des Innocents..._
-
-Mémoire de Cadet-de-Vaux, rapport de Thouret, et procès-verbal des
-exhumations du cimetière des Innocents, cités par M. Héricart de Thury,
-dans sa _Description des catacombes_, p. 176-178.
-
- * * * * *
-
-En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les personnes
-fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles,
-particulièrement mes amis ou élèves de l'École normale, de l'École des
-Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent déjà
-un rang distingué dans l'enseignement et dans la science: MM. Lacabane,
-Castelnau, Chéruel, Dessalles, Rosenvald, de Stadler, Teulet, Thomassy,
-Yanoski, etc. (Note de 1840.)
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-LIVRE VII.
-
- CHAPITRE Ier. _Jeunesse de Charles VI_ (1380-1383) 1
-
- Caractère général de l'époque: oubli, confusion d'idées,
- vertige; costumes bizarres, etc. _ibid._
-
- État de l'Europe 7
-
- Force et faiblesse de la France. Les oncles de Charles VI 9
-
- 1380-1381. Régence, sacre; impôts, révolte 11
-
- Procès du prévôt Aubriot 13
-
- 1382. Nouvelle révolte, maillotins 15
-
- Expédition du duc d'Anjou en Italie 16
-
- Expédition du duc de Bourgogne et du roi en Flandre 17
-
- Soulèvements de Languedoc, d'Angleterre, d'Italie 18
-
- Soulèvement de Flandre 19
-
- (27 nov.). Bataille de Roosebeke 23
-
- 1383. Punition de Paris, suppression du prévôt des marchands,
- etc. 24
-
-
- CHAPITRE II. _Suite_ (1384-1391) 26
-
- 1384 (18 déc). Le duc de Bourgogne devient comte de Flandre 38
-
- 1386. Il décide les expéditions d'Angleterre _ibid._
-
- 1388. -- -- de Gueldre 31
-
- 1389. Les ducs de Berri et de Bourgogne renvoyés. Gouvernement
- des _Marmousets_, Clisson, La Rivière, etc. 34
-
- 1389-1392. Prodigalités du jeune roi, fêtes, voyage du midi 35
-
- Corruption du temps; scepticisme et superstition; alchimie 40
-
- Paris: Saint-Jacques-la-Boucherie, Flamel; Saint-Jean-en-Grève,
- Gerson 43
-
-
- CHAPITRE III. _Folie de Charles VI_ (1392-1400) 47
-
- 1392 (13 juin). Assassinat de Clisson 49
-
- (5 août). Expédition de Bretagne, folie du roi 52
-
- Tentatives pour rétablir la paix de l'Église 57
-
- 1396. Trêve avec l'Angleterre; Richard II, gendre de Charles VI 58
-
- Croisade contre les Turcs, défaite de Nicopolis 62
-
- 1398. Richard II renversé par Henri de Lancastre 65
-
- 1399-1400. Rechutes de Charles VI; cabale, sorcellerie 68
-
- Cartes à jouer, Mystères 72
-
-
-LIVRE VIII.
-
- CHAPITRE Ier. _Le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne.--Meurtre
- du duc d'Orléans_ (1400-1407) 77
-
- 1400-1401. Louis d'Orléans, frère de Charles VI; esprit de
- la Renaissance. 78
-
- Jean-sans-Peur, fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi 95
-
- Politique de la maison de Bourgogne 97
-
- L'intérêt flamand lie cette maison à l'Angleterre 105
-
- Lutte du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans 106
-
- 1402. Le duc de Bourgogne réclame en faveur du peuple contre
- les impôts 107
-
- Gouvernement impopulaire du duc d'Orléans; il se déclare pour
- le pape d'Avignon; ses tentatives contre l'Angleterre 108
-
- 1404. Mort du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi;
- Jean-sans-Peur. Jean-sans-Peur encourage le peuple à refuser
- l'impôt _ibid._
-
- 1405. Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur; deux armées autour
- de Paris _ibid._
-
- 1406. Fausse paix; guerre contre les Anglais, sans résultat _ibid._
-
- Irritation de Paris et de l'Université contre le duc
- d'Orléans 109
-
- 1407 (23 nov.). Jean-sans-Peur le fait assassiner 119
-
-
- CHAPITRE II. _Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de
- réforme dans l'État et dans l'Église_ (1408-1414) 129
-
- 1407. Fuite de Jean-sans-Peur 132
-
- (10 déc). La veuve de Louis d'Orléans demande justice 133
-
- 1408. Retour de Jean-sans-Peur et son apologie par Jean Petit,
- docteur de l'Université 136
-
- Triomphe de l'Université sur la juridiction royale 139
-
- Elle prononce l'exclusion des deux papes 145
-
- (23 sept.). Victoire de Jean-sans-Peur et de Jean-sans-Pitié
- sur les Liégeois 147
-
- 1409 (9 mars). Jean-sans-Peur exige que les fils de Louis
- d'Orléans lui promettent amitié; paix de Chartres 150
-
- Le négociateur de la paix, Montaigu, est mis à mort 152
-
- Jean-sans-Peur essaye de réformer l'État 155
-
- 1410 (1er nov.). Les ducs d'Orléans et de Berri viennent en
- armes jusqu'à Bicêtre; ils sont obligés de traiter: paix de
- Bicêtre 157
-
- La France du sud-ouest envahit la France du Nord 158
-
- Armagnac, beau-père du duc d'Orléans 169
-
- 1411 (1er sept.). Jean-sans-Peur appelle les Anglais contre
- les Armagnacs et assiège Bourges 171
-
- 1412 (18 mai). Le parti d'Orléans et Armagnac appelle les
- Anglais 172
-
- (14 juill.). Jean-sans-Peur obligé de traiter; paix de
- Bourges 173
-
- Impuissance des deux partis 174
-
-
- CHAPITRE III. _Essais de réforme dans l'État et dans
- l'Église.--Cabochiens de Paris; grande ordonnance.--Concile
- de Pise_ (1409-1415) 177
-
- 1413 (30 janv.). Le duc de Bourgogne assemble les États
- inutilement. Le Parlement se récuse 179
-
- L'Université entreprend la réforme de l'État 182
-
- (28 avril). La Bastille assiégée par le peuple 186
-
- Puissance des bouchers 187
-
- Ils veulent réformer d'abord la famille royale, le dauphin 189
-
- Ils se font livrer les courtisans du dauphin 191
-
- Tyrannie des écorcheurs 195
-
- (22 mai). Nouvel enlèvement des seigneurs et courtisans 200
-
- (25 mai). Promulgation de la grande _ordonnance de réforme_ ibid.
-
- Quels en ont été les auteurs? 203
-
- (Mai-juillet). Gouvernement violent des cabochiens, emprunt
- forcé, etc. 209
-
- (21 juill.). Réaction 211
-
- (5 sept.). L'ordonnance annulée 214
-
- 1414 (10 févr.). Le duc de Bourgogne déclaré rebelle 215
-
- (4 sept.). Siège, traité d'Arras; la réaction convaincue
- d'impuissance à son tour _ibid._
-
- 1415 (5 janv.). Sermon de Gerson contre le gouvernement
- populaire. 216
-
- Affaires ecclésiastiques; livre de Clémengis sur la
- Corruption de l'Église 218
-
- 1409. Inutilité du concile de Pise 223
-
- Pauvreté intellectuelle de l'époque 226
-
-
-LIVRE IX.
-
- CHAPITRE Ier. _L'Angleterre, l'État, l'Église.--Azincourt_
- (1415) 229
-
- Étroite union de la Royauté et de l'Église sous la maison de
- Lancastre _ibid._
-
- L'Église comme grand propriétaire 230
-
- Élévation des Lancastre: Henri IV, Henri V 231
-
- Persécutions des hérétiques. 235
-
- 1414-1415. Danger du roi et de l'Église _ibid._
-
- 1415 (16 avril). Henri V se prépare à envahir la France 240
-
- (14 août-22 sept.). Il débarque à Harfleur; Harfleur se rend. 244
-
- Henri V entreprend d'aller d'Harfleur à Calais 247
-
- (19 oct.). Il parvient à passer la Somme 252
-
- (25 oct.). Bataille d'Azincourt 255
-
- Captivité de Charles d'Orléans; ses poésies 266
-
-
- CHAPITRE II. _Mort du connétable d'Armagnac, mort du duc de
- Bourgogne.--Henri V_ (1416-1421) 270
-
- Armagnac, connétable et maître de Paris; sa tyrannie 271
-
- 1416. Il essaye de reprendre Harfleur 272
-
- 1417. Le duc de Bourgogne défend de payer l'impôt 275
-
- Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie Ibid.
-
- 1418 (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris 278
-
- (12 juin). Massacre des Armagnacs 279
-
- (21 août). Nouveau massacre 281
-
- Duplicité et impuissance du duc de Bourgogne 282
-
- Négociations d'Henri V avec les deux partis 284
-
- (Fin juin). Il assiège Rouen 286
-
- Détresse de cette ville 288
-
- 1419 (19 janv.). Elle se rend 292
-
- Coopération des évêques anglais à la conquête 293
-
- Projets gigantesques d'Henri V sur l'Italie, etc. 294
-
- (11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin 296
-
- (10 sept.). Il est assassiné dans l'entrevue de Montereau 299
-
- (2 décemb.). Son fils reconnaît le droit d'Henri V à la
- couronne de France 300
-
- 1420 (21 mai). Traité de Troyes; Henri héritier et régent 302
-
- (Juill.-nov.). Siège de Melun 304
-
- (Déc). Entrée d'Henri V à Paris 305
-
- 1421 (3 janv.). Le dauphin est déclaré déchu de ses droits
- à la couronne 306
-
-
- CHAPITRE III. _Suite du précédent.--Concile de Constance
- (1414-1418).--Mort d'Henri V et de Charles VI_ (1422) 307
-
- Henri V au Louvre; sa suprématie dans la chrétienté _ibid._
-
- 1414-1418. Affaires ecclésiastiques: Concile de Constance 309
-
- Vues de Gerson et des gallicans 310
-
- Jean Huss et Jérôme de Prague 311
-
- 1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson 317
-
- Quelle avait été l'influence de l'Angleterre dans le Concile 319
-
- Position difficile d'Henri; ses embarras financiers;
- domination des évêques 320
-
- 1421 (23 mars). Les Anglais défaits en Anjou 325
-
- 1421-1412 (6 oct.-10 mai). Siège de Meaux 326
-
- Mésintelligence des Anglais et des Bourguignons 327
-
- 1422 (31 août). Détresse d'Henri V, son découragement, sa mort 330
-
- (21 oct.). Mort de Charles VI; avènement de Charles VII et
- d'Henri VI 334
-
- 1418-1422. Dépopulation; épidémies, famines; désespoir 336
-
- Gaieté frénétique 339
-
- La danse des morts 341
-
- APPENDICE 347
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME.
-
-IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol.
-4 / 10), by Jules Michelet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
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