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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET - -HISTOIRE - -DE FRANCE - - -MOYEN ÂGE - -ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE - -TOME QUATRIÈME - - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - -26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON - -Tous droits réservés. - - - - -IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS. - - - - -HISTOIRE - -DE FRANCE - - -LIVRE VII - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Jeunesse de Charles VI (1380-1383). - - -Si le grave abbé Suger et son dévot roi Louis VII s'étaient éveillés, du -fond de leurs caveaux, au bruit des étranges fêtes que Charles VI donna -dans l'abbaye de Saint-Denis, s'ils étaient revenus un moment pour voir -la nouvelle France, certes, ils auraient été éblouis, mais aussi surpris -cruellement; ils se seraient signés de la tête aux pieds et bien -volontiers recouchés dans leur linceul. - -Et en effet, que pouvaient-ils comprendre à ce spectacle? En vain ces -hommes des temps féodaux, studieux contemplateurs des signes -héraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des -écussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherché les -familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou -Louis-le-Jeune; la plupart étaient éteintes. Qu'étaient devenus les -grands fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des -comtes d'Anjou, rois de Jérusalem, des comtes de Toulouse et de -Poitiers? On en aurait trouvé les armes à grand'peine, rétrécies -qu'elles étaient ou effacées par les fleurs de lis dans les quarante-six -écussons royaux. En récompense, un peuple de noblesse avait surgi avec -un chaos de douteux blasons. Simples autrefois comme emblèmes des fiefs, -mais devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient -s'embrouillant de mariages, d'héritages, de généalogies vraies ou -fausses. Les animaux héraldiques s'étaient prêtés aux plus étranges -accouplements. L'ensemble présentait une bizarre mascarade. Les devises, -pauvre invention moderne[1], essayaient d'expliquer ces noblesses -d'hier. - -[Note 1: Moderne, c'est-à-dire renouvelée alors récemment. Les anciens -avaient eu aussi des devises. _App._ 1.] - -Tels blasons, telles personnes. Nos morts du douzième siècle n'auraient -pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs du -quatorzième. Grand eût été leur scandale, quand la salle se serait -remplie des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et -fantastiques parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des -hommes-femmes, gracieusement attifés, et traînant mollement des robes de -douze aunes; d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohème avec -des chausses collantes, mais leurs manches flottaient jusqu'à terre. -Ici, des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux; là des -hommes-musique, historiés de notes[2], qu'on chantait devant ou -derrière, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres et -de caractères qui sans doute ne disaient rien de bon. - -[Note 2: _App._ 2.] - -Cette foule tourbillonnait dans une espèce d'église; l'immense salle de -bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu étaient -descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les ornements les plus -mondains avaient pris les formes sacrées. Les sièges des belles dames -semblaient de petites cathédrales d'ébène, des châsses d'or. Les voiles -précieux que l'on n'eût jadis tirés du trésor de la cathédrale que pour -parer le chef de Notre-Dame au jour de l'Assomption voltigeaient sur de -jolies têtes mondaines. Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air -d'avoir été mis à contribution pour la fête. Mais le Diable fournissait -davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux -gargouilles des églises, des créatures vivantes n'hésitaient pas à s'en -affubler. Les femmes portaient des cornes à la tête, les hommes aux -pieds; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en -queues de scorpion. Elles surtout, elles faisaient trembler; le sein nu, -la tête haute, elles promenaient par-dessus la tête des hommes leur -gigantesque hennin, échafaudé de cornes; il leur fallait se tourner et -se baisser aux portes. À les voir ainsi belles, souriantes, grasses[3], -dans la sécurité du péché, on doutait si c'étaient des femmes; on -croyait reconnaître, dans sa beauté terrible, la Bête décrite et -prédite; on se souvenait que le Diable était peint fréquemment comme une -belle femme cornue[4]... Costumes échangés entre hommes et femmes, -livrée du Diable portée par des chrétiens, parements d'autel sur -l'épaule des ribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure -de sabbat. - -[Note 3: L'obésité est un caractère des figures de cette sensuelle -époque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du quatorzième siècle -sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc de Berri -dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble chien gras qui -est à ses pieds.] - -[Note 4: «Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs estats, -et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de chacun costé, -au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que quand elles -vouloient passor l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se -tournassent de costé et baissassent.» (Juvénal des Ursins.)--«Quid de -cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornutæ foeminæ -Diabolus plerumque pingitur.» (Clémengis.)] - -Un seul costume eût trouvé grâce. Quelques-uns, de discret maintien, de -douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample -robe rouge fourrée d'hermine. Quels étaient ces rois? D'honnêtes -bourgeois de la cité, domiciliés dans la rue de la Calandre ou dans la -cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des -barons, puis siégeant près d'eux comme juges, puis juges des barons -eux-mêmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde -robe pour un habit plus leste, l'a jetée sur leurs bonnes grosses -épaules. Voilà deux déguisements: le roi prend l'habit du peuple, le -peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand -plaisir que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des -sergents[5]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte -jaquette; les bourgeois jugeront et régneront pour lui. - -[Note 5: Voir plus bas l'entrée de la reine Isabeau.] - -Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement encore -l'embrouillement des idées. L'ordre politique naissait; le désordre -intellectuel semblait commencer. La paix publique s'était établie; la -guerre morale se déclarait. On eût dit que du sérieux monde féodal et -pontifical s'était, un matin, déchaînée la fantaisie. Cette nouvelle -reine du temps se dédommageait après sa longue pénitence. C'était comme -un écolier échappé qui fait du pis qu'il peut. Le moyen âge, son digne -père, qui si longtemps l'avait contenue, elle le respectait fort; mais, -sous prétexte d'honneur, elle l'habillait de si bonne sorte que le -pauvre vieillard ne se reconnaissait plus. - -On ne sait pas communément que le moyen âge s'est, de son vivant, oublié -lui-même. - -Déjà le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme -antique, déclare avec douleur que le prêtre même ne sait plus le sens -des choses saintes[6]. - -[Note 6: _App._ 3.] - -Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit obligé -d'écrire le droit de son temps. «Car, dit-il, les anciennes coutumes que -les prud'hommes tenoient, sont tantôt mises à rien... En sorte que le -pays est à peu près sans coutume[7].» - -[Note 7: _App._ 4.] - -Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidélité, étaient-ils restés -fidèles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles VI -arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre de -point en point l'ancien cérémonial, beaucoup de gens «trouvèrent la -chose étrange et extraordinaire[8]». - -[Note 8: _App._ 5.] - -Ainsi, avant 1400, les grandes pensées du moyen âge, ses institutions -les plus chères, vont s'altérant pour les signes, ou s'obscurcissant -pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fûmes au -treizième siècle mieux que nous ne le savions au quinzième. Il en est -advenu comme d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses -jeunes années, et qui, plus tard, se recueillant, s'étonne d'avoir -délaissé ces vieux souvenirs. - -Quelqu'un offrant un jour une mnémonique au grand Thémistocle, il -répondit ce mot amer: «Donne-moi plutôt un art d'oublier.» Notre France -n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite! - -Qu'un tel homme ait dit ce mot sérieusement, je ne le croirai jamais. Si -Thémistocle eût vraiment pensé ainsi, s'il eût dédaigné le passé, il -n'eût pas mérité le solennel éloge que fait de lui Thucydide: «L'homme -qui sut voir le présent et prévoir l'avenir.» - -Quiconque néglige, oublie, méprise, il en sera puni par l'esprit de -confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au présent: -il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le fasse! -quelle chose plus propre à troubler le sens?... Le fait lui apparaîtra -sans raison, ni droit d'exister. L'ignorance du fait, l'obscurcissement -du droit, sont le fléau du quatorzième et du quinzième siècle. - -Les chroniqueurs, ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du -schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical était -lui-même un incident du schisme universel qui travaillait les esprits. - -La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres civiles. -Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie, entre Duras -et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Inès; en Aragon, -entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se préparent les -guerres d'Orléans et de Bourgogne, en Angleterre celles d'York et de -Lancastre. - -Discorde dans chaque État, discorde dans chaque famille. «Deux hommes, -se levant d'un même lit, disent à peine un mot qu'ils s'enfuient l'un de -l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils croisent -leurs épées[9].» - -[Note 9: Michael Drayton's, _The miseries of Queen Margaret_.] - -Voilà les parents, les frères. Mais qui eût pénétré plus avant encore, -qui eût ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouvé toute une guerre -civile, une mêlée acharnée d'idées, de sentiments en discorde. - -Si la sagesse consiste à se connaître soi-même et à se pacifier, nulle -époque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette -furieuse guerre, fuyait de l'idée dans la passion, du trouble dans le -trouble. Peu à peu, esprit et sens, âme et corps, tout se détraquant, il -n'y avait bientôt plus dans la machine humaine une pièce qui tînt. -Comment, d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises, -d'ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons ce -cruel récit. L'histoire individuelle explique l'histoire générale. La -folie du roi n'était pas celle du roi seul: le royaume en avait sa part. - -Reprenons Charles VI à son enfance, à son avènement. - - * * * * * - -Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait un -jour le cerf dans la forêt de Senlis. Nos forêts étaient alors bien -autrement vastes et profondes, et la dépopulation des quarante dernières -années les avait encore épaissies. Charles VI fit dans cette chasse une -merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la croix, comme -le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre doré, où on -lisait ces mots latins: «_Cesar hoc mihi donavit_ (César me l'a -donné[10]).» Que ce cerf eût vécu si longtemps, c'était, tout le monde -en convenait, chose prodigieuse et de grand présage. Mais comment -fallait-il l'entendre? Était-ce un signe de Dieu qui promettait des -victoires au règne de son élu? ou bien une de ces visions diaboliques -par où le Tentateur prend possession des siens, et les pousse au hasard -à travers les précipices jusqu'à ce qu'ils se rompent le col? - -[Note 10: Religieux de Saint-Denis.] - -Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, déjà gâtée -par les romans de chevalerie, fut frappée de cette aventure: il vit -encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Dès lors, il -plaça sous son écusson le cerf merveilleux, et donna pour support aux -armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif animal. - -C'était chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un -jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait à quelque chose d'étrange; -des signes merveilleux apparaissaient. - -Ces signes, qui menaçaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume? On -pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la France -n'avait été si forte. Pendant tout le treizième, tout le quatorzième -siècle, à travers les succès et les désastres, elle avait constamment -gagné. Poussée fatalement dans la grandeur, elle croissait victorieuse; -vaincue, elle croissait encore. Après la défaite de Courtrai, elle gagna -la Champagne et la Navarre[11]; après la défaite de Créci, le Dauphiné -et Montpellier; après celle de Poitiers, la Guyenne, les deux -Bourgognes, la Flandre. Étrange puissance, qui réussissait toujours -malgré ses fautes, par ses fautes. - -[Note 11: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe-le-Bel.] - -Non seulement le royaume s'étendait, mais le roi était plus roi. Les -seigneurs lui avaient remis leur épée de justice[12] et de bataille; ils -n'attendaient qu'un signe de lui pour monter à cheval et le suivre -n'importe où. On commençait à entrevoir la grande chose des temps -modernes, un empire mû comme un seul homme. - -[Note 12: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte des -juges royaux.] - -Cette force énorme, où allait-elle se tourner? Qui allait-elle écraser? -Elle flottait incertaine dans une jeune main, gauche et violente, qui ne -savait pas même ce qu'elle tenait. - -Quelque part que le coup tombât, il n'y avait dans toute la chrétienté -rien, ce semble, qui pût résister. - -L'Italie, sous ses belles formes, était déjà faible et malade. Ici les -tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans, -qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est, mêlée -d'éléments divers, une grosse tête sans corps. Sous le prétexte du vieux -crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes hongrois de la -première maison d'Anjou, sortie du frère de saint Louis; les autres -réclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou, c'est-à-dire de -l'aîné des oncles de Charles VI. - -L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dégageait à grand'peine de son -ancien état de hiérarchie féodale, sans atteindre encore son nouvel état -de fédération. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et -lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce -semble, qu'à lui prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne, -le plus jeune des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce côté. -Par mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever à l'Empire ce qui -y tenait le moins, à savoir les Pays-Bas. - -Par delà les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le -moment était bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible -fièvre. Le roi, les barons et leur homme Wicleff avaient lâché le peuple -contre l'Église. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les -barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi, -évêques, barons, se serrèrent et firent corps. Le roi, jeune et -impétueux, frappa le peuple, raffermit les grands, puis s'en repentit, -recula. La France pouvait profiter de ce faux mouvement, et porter un -coup. - -Cette France, si forte, n'avait d'empêchement qu'en elle-même. Les -oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait de -savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes qui, -pendant l'agonie de leur frère[13], étaient venus avec deux armées se -disputer la régence, consentirent pourtant à plaider leur droit au -Parlement[14]. Le duc d'Anjou, comme aîné, fut régent. Mais on -produisit une ordonnance du feu roi, qui réservait la garde de son fils -au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel. Charles VI -devait être immédiatement couronné[15]. - -[Note 13: Pendant que son frère expirait, le duc d'Anjou s'était tenu -caché dans une chambre voisine, puis il avait fait main basse sur tous -les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait que le feu -roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les murs du -château de Melun, et que les maçons employés à ce travail avaient -ensuite disparu. Le trésorier avait juré de garder le secret. Le duc -d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau: «Coupe la tête -à cet homme», lui dit-il. Le trésorier indiqua la place.] - -[Note 14: Religieux de Saint-Denis.] - -[Note 15: Les trois oncles de Charles VI étaient tout aussi ambitieux et -avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait aussi des -couronnes. En France même, le trône pouvait vaquer. Les jeunes enfants -du maladif Charles V pouvaient suivre leur père. La devise du duc de -Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle de Bourges, -indiquait assez ces vagues espérances: «Oursine, le temps venra!» _App._ -6.] - -Une autre difficulté, c'est que, si le pays s'était un peu refait vers -la fin du règne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni -d'habileté en finances; le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple -au désespoir, et le roi n'en profitait pas. - -On se plaisait à croire que le feu roi avait un moment aboli les -nouveaux impôts pour le remède de son âme. On crut ensuite qu'ils -seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse étrenne du sacre. Mais -les oncles menèrent leur pupille droit à Reims, sans lui faire traverser -les villes, de crainte qu'il n'entendît les plaintes. On lui fit même, -au retour, éviter Saint-Denis, où l'abbé et les religieux l'attendaient -en grande pompe; on l'empêcha de faire ses dévotions au patron de la -France, comme faisaient toujours les nouveaux rois. - -La royale entrée fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et de -l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple perdit -patience. Déjà, tout autour, les villes et les campagnes étaient en feu. -Le prévôt crut gagner du temps en convoquant les notables au Parloir -aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un tanneur demanda si l'on -croyait les amuser ainsi. Ils menèrent, bon gré mal gré, le prévôt au -palais. Le duc d'Anjou et le chancelier montèrent tout tremblants sur la -Table de marbre et promirent l'abolition des impôts établis depuis -Philippe-de-Valois, depuis Philippe-le-Bel. La populace courut de là aux -juifs, aux receveurs, pilla, tua[16]. - -[Note 16: Maints débiteurs profitèrent du tumulte pour faire enlever -chez leurs créanciers les titres de leurs obligations. (Religieux.)] - -Le moyen d'occuper ces bêtes furieuses, c'était de leur jeter un homme. -Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des -conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prévôt de Paris. Ils avaient -d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prêté de l'argent à plus d'un -grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il était pendu. Ce prévôt -était un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et hait, -parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple eux-mêmes. Il -avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai du Louvre, le -mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers égouts, tout cela -par corvée, en ramassant les gens qui traînaient dans les rues. Il ne -traitait pas l'Église ni l'Université plus doucement; il s'obstinait à -ignorer leurs privilèges. Il avait fait tout exprès au Châtelet deux -cachots pour les écoliers et les clercs[17]. Il haïssait nommément -l'Université «comme mère des prêtres». Il disait souvent à Charles V que -les rois étaient des sots d'avoir si bien renté les gens d'Église. -Jamais il ne communiait. Railleur, blasphémateur, fort débauché, malgré -ses soixante ans, il était bien avec les juifs, mieux avec les juives; -il leur rendait leurs enfants, qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut -ce qui le perdit. L'Université l'accusa devant l'évêque. Un siècle plus -tôt, il eût été brûlé. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la -pénitence _perpétuelle_, qui ne dura guère. - -[Note 17: «Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri Brunelli_, -alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina». (_Idem._)] - -Abolir les impôts établis depuis Philippe-le-Bel, c'eût été supprimer le -gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rétablir -(octobre 1381, mars 1382). À la seconde tentative, il prit de grandes -précautions. Il fit mettre les recettes à l'encan, mais à huis clos dans -l'enceinte du Châtelet. Il y avait des gens assez hardis pour acheter, -personne qui osât crier le rétablissement des impôts. Pourtant, à force -d'argent, on trouva un homme déterminé, qui vint à cheval dans la halle, -et cria d'abord, pour amasser la foule: «Argenterie du roi volée! -Récompense à qui la rendra!» Puis, quand tout le monde écouta, il piqua -des deux, en criant que le lendemain on aurait à payer l'impôt. - -Le lendemain, un des collecteurs se hasarda à demander un sol à une -femme qui vendait du cresson[18]; il fut assommé. L'alarme fut si -terrible, que l'évêque, les principaux bourgeois, le prévôt même qui -devait mettre l'ordre, se sauvèrent de Paris. Les furieux couraient -toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris à -l'arsenal. Ils les essayèrent sur la tête des collecteurs. L'un d'eux -s'était réfugié à Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrassée; il fut -égorgé sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillèrent les maisons des morts; -puis, sous prétexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs dans -Saint-Germain-des-Prés, ils forcèrent et pillèrent la riche abbaye. Ces -gens, qui violaient les monastères et les églises, respectèrent le -palais du roi. - -[Note 18: Religieux de Saint-Denis.] - -Ayant forcé le Châtelet, ils y trouvèrent Aubriot, le délivrèrent, et le -prirent pour capitaine. Mais l'ancien prévôt était trop avisé pour -rester avec eux. La nuit se passa à boire, et le matin, ils trouvèrent -que leur capitaine s'était sauvé. Le seul homme qui leur tint tête et -gagna quelque chose sur eux, c'était le vieux Jean Desmarets, avocat -général. Ce bonhomme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empêcha bien -d'autres excès. Sans lui, ils auraient détruit le pont de Charenton. - -Rouen s'était soulevé avant Paris, et se soumit avant. Paris commença à -s'alarmer. L'Université, le bon vieux Desmarets, intercédèrent pour la -ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des plus -notés, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit, à la rivière. -Cependant, il n'y avait pas moyen de parler d'impôt aux Parisiens. Les -princes assemblèrent à Compiègne les députés de plusieurs autres villes -de France (mi-avril 1382). Ces députés demandèrent à consulter leurs -villes, et les villes ne voulurent rien entendre[19]. Il fallut que les -princes cédassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour cent mille -francs. - -[Note 19: «Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori optamus -quam leventur.» (Religieux.).] - -Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le régent était forcé de partir; -il ne pouvait plus différer son expédition d'Italie. La reine Jeanne de -Naples, menacée par son cousin Charles de Duras, avait adopté Louis -d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[20]. Mais, tant qu'il avait eu -quelque chose à prendre dans le royaume, il n'avait pu se décider à se -mettre en route. Il avait employé ces deux ans à piller la France et -l'Église de France. Le pape d'Avignon, espérant qu'il le déferait de son -adversaire de Rome, lui avait livré non seulement tout ce que le -Saint-Siège pouvait recevoir, mais tout ce qu'il pourrait emprunter, -engageant, de plus, en garantie de ces emprunts, toutes les terres de -l'Église[21]. Pour lever cet argent, le duc d'Anjou avait mis partout -chez les gens d'Église des sergents royaux, des garnisaires, des -_mangeurs_, comme on disait. Ils en étaient réduits à vendre les livres -de leurs églises, les ornements, les calices, jusqu'aux tuiles de leurs -toits. - -[Note 20: _App._ 7.] - -[Note 21: _App._ 8.] - -Le duc d'Anjou partit enfin, tout chargé d'argent et de malédictions -(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'était plus temps de secourir la -reine Jeanne. La malheureuse, fascinée par la terreur, affaissée par -l'âge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi. Elle -était déjà prisonnière, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin devant -Naples la flotte provençale, qui l'eût sauvée quelques jours plus tôt. -La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12, Jeanne fut -étouffée sous un matelas. - -Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mère adoptive, avait -envie de rester en Provence, et de recueillir ainsi le plus liquide de -la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet, -honteux de ne rien faire avec une telle armée, une telle masse d'argent. -Tout cela ne servit à rien. Louis d'Anjou n'eut même pas la consolation -de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les places, et -laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple. Louis d'Anjou le -défia par dix fois. Au bout de quelques mois, l'armée, l'argent, tout -était perdu. Les nobles coursiers de bataille étaient morts de faim; les -plus fiers chevaliers étaient montés sur des ânes. Le duc avait vendu -toute sa vaisselle, tous ses joyaux, jusqu'à sa couronne. Il n'avait sur -sa cuirasse qu'une méchante toile peinte. Il mourut de la fièvre à Bari. -Les autres revinrent comme ils purent, en mendiant, ou ne revinrent pas -(1384). - -Des trois oncles de Charles VI, l'aîné, le duc d'Anjou, alla ainsi se -perdre à la recherche d'une royauté d'Italie. Le second, le duc de -Berri, s'en était fait une en France, gouvernant d'une manière absolue -le Languedoc et la Guyenne, et ne se mêlant pas du reste. Le troisième, -le duc de Bourgogne, débarrassé des deux autres, put faire ce qu'il -voulait du roi et du royaume. La Flandre était son héritage, celui de sa -femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une révolution qui -mettait ses espérances en danger. - -Il y avait alors une grande émotion dans toute la chrétienté. Il -semblait qu'une guerre universelle commençât, des petits contre les -grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misère, faisaient main -basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux -qui n'avaient pas les mains dures et calleuses, comme eux; leur chef -s'appelait Pierre de La Bruyère[22]. Les chaperons blancs de Flandre -suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence, un cardeur -de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gré mal gré, -un drapier, «un gros homme, pauvre d'esprit[23]». En Angleterre, -un couvreur menait le peuple à Londres, et dictait au roi -l'affranchissement général des serfs. - -[Note 22: Ils tuèrent ainsi un écuyer écossais, après l'avoir couronné -de fer rouge, et un religieux de la Trinité, qu'ils traversèrent de part -en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant pris un prêtre qui -allait à la cour de Rome, ils lui coupèrent le bout des doigts, lui -enlevèrent la peau de sa tonsure et le brûlèrent.] - -[Note 23: _App._ 9.] - -L'effroi était grand. Les gentilshommes, attaqués partout en même temps, -ne savaient à qui entendre. «L'on craignoit, dit Froissart, que toute -gentillesse ne pérît.» Dans tout cela, pourtant, il n'y avait nul -concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent essayé de -correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[24], tous ces -mouvements, analogues en apparence, procédaient de causes au fond si -différentes qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient être tous -comprimés isolément. - -[Note 24: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres de -bourgeois de Paris qui établissaient leurs intelligences avec les -Flamands. Voy. aussi _App._ 18.--_App._ 10.] - -En Flandre, par exemple, la domination d'un comte français, ses -exactions, ses violences, avaient décidé la crise; mais il y avait un -mal plus grave encore, plus profond, la rivalité des villes de Gand et -de Bruges[25], leur tyrannie sur les petites villes et sur les -campagnes. La guerre avait commencé par l'imprudence du comte, qui, pour -faire de l'argent, vendit à ceux de Bruges le droit de faire passer la -Lys dans leur canal, au préjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges, -alors le premier comptoir de la chrétienté, avait étendu autour d'elle -un monopole impitoyable. Elle empêchait les ports d'avoir des entrepôts, -les campagnes de fabriquer[26]; elle avait établi sa domination sur -vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prévaloir sur Gand. Celle-ci, -bien mieux située, au rayonnement des fleuves et des canaux, était -d'ailleurs plus peuplée, et d'un peuple violent, prompt à tirer le -couteau. Les Gantais tombèrent sur ceux de Bruges, qui détournèrent leur -fleuve, tuèrent le bailli du comte, brûlèrent son château, Ypres, -Courtrai se laissèrent entraîner par eux. Liège, Bruxelles, la Hollande -même, les encourageaient, et regrettaient d'être si loin[27]. Liège leur -envoya six cents charrettes de farine. - -[Note 25: _App._ 11.] - -[Note 26: _App._ 12.] - -[Note 27: _App._ 13.] - -Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en -trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut -empoisonné; le second, décapité en trahison. Pierre Dubois, un -domestique d'Hyoens, succéda; et voyant les affaires aller mal, il -décida les Gantais, pour agir avec plus d'unité, à faire un tyran[28]. -Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart, sinon aussi -habile, du moins aussi hardi que son père. Assiégé, sans secours, sans -vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de pain, deux de vin; -avec cinq mille Gantais, il marche droit à Bruges, où était le comte. -Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille, sortent fièrement, et se -sauvent aux premiers coups. Les Gantais entrent dans la ville avec les -fuyards, pillent, tuent, surtout les gens des gros métiers[29]. Le comte -échappa en se cachant dans le lit d'une vieille femme (3 mai 1382). - -[Note 28: _App._ 14.] - -[Note 29: _App._ 15.] - -Le duc de Bourgogne, gendre et héritier du comté de Flandres n'eut pas -de peine à faire croire au jeune roi que la noblesse était déshonorée, -si on laissait l'avantage à de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs -couru le pays de Tournai, qui était terre de France. Une guerre en -Flandre, dans ce riche pays, était une fête pour les gens de guerre; il -vint à l'armée tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de -Bretons[30]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrèrent. -Les pillards n'eurent qu'à prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle -plate, ils vendaient, emballaient; expédiaient chez eux. - -[Note 30: Le Religieux de Saint-Denis prétend que cette armée montait à -plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un bourgeois de -Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner pour quatre mois -le marché qui se tenait au camp.] - -Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[31], réduits à leurs -milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant, point -de cavalerie, se tinrent à leur ordinaire en un gros bataillon. Leur -position était bonne (Roosebeke près Courtrai), mais la saison devenait -dure (27 novembre 1382). Ils avaient hâte de retrouver leurs poêles. -D'ailleurs, les défections commençaient; le sire de Herzele, un de leurs -chefs, les avait quittés. Ils forcèrent Artevelde de les mener au -combat. - -[Note 31: Les Gantais avaient demandé du secours aux Anglais; mais, de -crainte qu'on ne voulût leur faire payer ce secours, ils réclamèrent les -sommes que la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III. Ils -n'eurent ni secours ni argent. _App._ 16.] - -Pour être sûrs de charger avec ensemble, et de ne pas être séparés par -la gendarmerie, ils s'étaient liés les uns aux autres. La masse avançait -en silence, toute hérissée d'épieux qu'ils poussaient vigoureusement de -l'épaule et de la poitrine. Plus ils avançaient, plus ils s'enfonçaient -entre les lances des gens d'armes qui les débordaient de droite et de -gauche. Peu à peu, ceux-ci se rapprochèrent. Les lances étant plus -longues que les épieux, les Flamands étaient atteints sans pouvoir -atteindre. Le premier rang recula sur le second; le bataillon alla se -serrant; une lente et terrible pression s'opéra sur la masse; cette -force énorme se refoula cruellement contre elle-même. Le sang ne -coulait qu'aux extrémités; le centre étouffait. Ce n'était point le -tumulte ordinaire d'une bataille, mais les cris inarticulés de gens qui -perdaient haleine, les sourds gémissements, le râle des poitrines qui -craquaient[32]. - -[Note 32: _App._ 17.] - -Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et à cheval, -l'amenèrent ensuite sur la place, et lui montrèrent tout. Ce champ était -hideux à voir; c'était un entassement de plusieurs milliers d'hommes -étouffés. Ils lui dirent que c'était lui qui avait gagné la bataille, -puisqu'il en avait donné l'ordre et le signal. On avait remarqué -d'ailleurs qu'au moment où le roi fit déployer l'oriflamme, le soleil se -leva, après cinq jours d'obscurité et de brouillard. - -Contempler ce terrible spectacle, croire que c'était lui qui avait fait -tout cela, éprouver, parmi les répugnances de la nature, la joie contre -nature de cet immense meurtre, c'était de quoi troubler profondément un -jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientôt s'en apercevoir, à son -propre dommage. Lorsqu'il ramena à Courtrai son jeune roi, le coeur ivre -de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de lui parler des cinq cents -éperons français qu'on y gardait depuis la défaite de Philippe-le-Bel, -il ordonna qu'on mît la ville à sac et qu'on la brûlât. - -Le roi, ainsi animé, voulait pousser la guerre, aller jusqu'à Gand, -l'assiéger; mais la ville était en défense. Le mois de décembre était -venu; il pleuvait toujours. Les princes aimèrent mieux faire la guerre -aux Parisiens soumis qu'aux Flamands armés. Paris était ému encore, -mais disposé à obéir. L'avocat général Desmarets avait eu l'adresse de -tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne -pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les -modérés. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour, le mieux, fêter, -crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-être aussi -espéraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de meilleures -conditions. Ils s'étalèrent devant Montmartre en longues files; il y -avait un corps d'arbalétriers, un corps armé de boucliers et d'épées, un -autre armé de maillets; ces maillotins, à eux seuls, étaient vingt mille -hommes[33]. - -[Note 33: _App._ 18.] - -Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espéraient. La noblesse, qui -menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les gens -d'armes commencèrent par jeter bas les barrières; puis on arracha les -portes même de leurs gonds; on les renversa sur la _chaussée du roi_; -les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de marcher sur -les portes de Paris[34]. Ils continuèrent en vainqueurs jusqu'à -Notre-Dame. Le jeune roi, bien dressé à faire son personnage, -chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant personne, -majestueux et terrible. - -[Note 34: «... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...» -(Religieux de Saint-Denis.)] - -Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous -eussent à porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portèrent -tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer -huit cent mille hommes[35]. La ville désarmée, on résolut de la serrer -entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on bâtit au -Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait qu'une fois -pris dans cet étau; Paris ne pourrait plus bouger. - -[Note 35: Cette exagération prouve seulement l'idée qu'on se formait -déjà de la population de cette grande ville. (Religieux de -Saint-Denis.)] - -Alors commencèrent les exécutions. On mit à mort les plus notés, les -violents[36]; puis d'honnêtes gens qui les avaient contenus et qui -avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre Desmarets[37]. -On ne lui pardonna pas de s'être mis entre le roi et la ville. Après -quelques jours d'exécutions et de terreur, on arrangea une scène de -clémence. L'Université, la vieille duchesse d'Orléans, avaient déjà -demandé grâce; mais le duc de Berri avait répondu que tous les bourgeois -méritaient la mort. Enfin on dressa, au plus haut des degrés du Palais, -une tente magnifique, où le jeune roi siégea avec ses oncles et les -hauts barons. La foule suppliante remplissait la cour. Le chancelier -énuméra tous les crimes des Parisiens depuis le roi Jean, maudit leur -trahison, et demanda quels supplices ils n'avaient pas mérités. Les -malheureux voyaient déjà la foudre tomber et baissaient les épaules; ce -n'était que cris, des femmes surtout qui avaient leurs maris en prison: -elles pleuraient et sanglotaient. Les oncles du roi, son frère, furent -touchés; ils se jetèrent à ses pieds, comme il était convenu, et -demandèrent que la peine de mort fût commuée en amende. - -[Note 36: Le lundi qui suivit la rentrée du roi, on exécuta un orfèvre -et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quinzaine suivante, -parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'Étienne Marcel, qui -avait assisté au meurtre de Robert de Clermont.] - -[Note 37: On prétend qu'à sa mort il refusa de dire merci au roi, et dit -seulement merci à Dieu. Il était l'auteur d'un _Recueil de décisions -notoires_, établies _par enquestes, par tourbes_, de 1300 à 1387.] - -L'effet était produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait eu -charge, tout ce qui était riche ou aisé, fut mandé, taxé à de grosses -sommes, à trois mille, à six mille, à huit mille francs. Plusieurs -payèrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir plus rien -tirer, on publia à son de trompe que désormais on aurait à payer les -anciens impôts, encore augmentés; on mit une surcharge de douze deniers -sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien dire; il n'y -avait plus de ville, plus de prévôt, plus d'échevins, plus de commune de -Paris[38]. Les chaînes des rues furent portées à Vincennes. Les portes -restèrent ouvertes de nuit et de jour. - -[Note 38: _App._ 19.] - -On traita à peu près de même Rouen[39], Reims, Châlons, Troyes, Orléans -et Sens; elles furent aussi rançonnées. La meilleure partie de cet -argent, si rudement extorqué, alla finalement se perdre dans les poches -de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[40]. Ce qui resta, -ce fut l'outrecuidance de cette noblesse qui croyait avoir vaincu la -Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi, désormais tout -prêt à toutes sottises, la tête à jamais brouillée par ses triomphes de -Paris et de Roosebeke, et lancé à pleine course dans le grand chemin de -la folie. - -[Note 39: _App._ 20.] - -[Note 40: «Nec inde regale ærarium datatum est.» (Religieux.)] - - - - -CHAPITRE II - -Jeunesse de Charles VI (1384-1391). - - -La Flandre, qu'on disait vaincue, domptée, l'était si peu qu'il y fallut -encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands tout ce -qu'on leur avait refusé d'abord. - -Cette pauvre Flandre était pillée à la fois par les Français, ses -ennemis et, par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrités du succès des -Français à Roosebeke, préparèrent une croisade contre eux comme -schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirigée, -disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent -beau représenter au chef de la croisade, à l'évêque de Norwick, qu'ils -étaient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux, -partisans du pape de Rome; l'évêque qui, sous ce titre épiscopal, -n'était qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina à croire -que la Flandre était conquise par les Français et devenue toute -française. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans défense, -qui ne s'attendait à rien. Cassel, pillée par les Anglais, fut ensuite -brûlée par les Français. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de -France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina à -donner l'assaut; il escalada les murs dégarnis, força les portes -ouvertes. - -Le comte de Flandre insistait pour qu'on agît sérieusement et qu'on -terminât la guerre. Mais tout le monde était las. Le pays commençait à -être bien appauvri; il n'y avait plus rien à prendre sans combat. Ce -qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'était cette grosse ville de -Gand; à quoi il fallait un siège, un long et rude siège; personne ne -s'en souciait. Le duc de Berri surtout se désolait d'être tenu si -longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la boue -et le brouillard, à faire les affaires du duc de Bourgogne et du comte -de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans leur haine -contre les Français, prétendirent que le duc de Berri l'avait -poignardé[41]. Si ce prince, naturellement doux et plutôt homme de -plaisir, eût fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable, il eût servi -mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et héritier du mort. -Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de la paix; il n'avait -contre les Flamands ni haine ni rancune; l'essentiel pour lui était -d'hériter. Il leur accorda tout ce qu'ils voulurent, jura toutes les -chartes qu'ils lui donnèrent à jurer. Il les dispensa même de parler à -genoux, cérémonial qui pourtant était d'usage du vassal au seigneur, et -qui n'avait rien d'humiliant dans les idées féodales (18 décembre 1384). - -[Note 41: _App._ 21.] - -Le duc de Bourgogne était la seule tête politique de cette famille. Il -s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec -ceux de la maison de Bavière, laquelle, possédant à la fois le Hainaut, -la Hollande et la Zélande, entourait ainsi la Flandre au nord et au -midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le marier -dans cette même maison de Bavière. On proposait les filles des ducs de -Bavière, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoyé pour faire le -portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas d'être la plus -belle, comme il convenait aux intérêts du duc de Bourgogne. On la fit -venir en grande pompe à Amiens[42]. Le mariage devait se faire à Arras. -Mais le roi déclara qu'il voulait avoir tout de suite sa petite femme; -il fallut la lui donner. C'étaient pourtant deux enfants; il avait seize -ans, elle quatorze. - -[Note 42: «La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne mouvoit -ni cil ni bouche; et aussi à ce jour ne savoit point de françois.» -(Froissart.)] - -Voilà le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans -l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et -pourtant alors faisable: la conquête de l'Angleterre. Les Anglais -désolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille, -notre alliée. Au lieu de traîner cette guerre interminable sur le -continent, il valait mieux aller les trouver dans leur île, faire la -guerre chez eux et à leurs dépens. Ils avaient entre eux une autre -guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils -étaient si enragés de haines, si acharnés à se mordre, qu'on pouvait les -battre et les tuer avant qu'ils s'en aperçussent. - -L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put -acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu'à la Castille. On -parvint à en réunir jusqu'à treize cent quatre-vingt-sept[43]. Vaisseaux -de transport plus que de guerre; tout le monde voulait s'embarquer. Il -semblait qu'on préparât une émigration générale de la noblesse -française. Les seigneurs ne craignaient pas de ruine, sûrs d'en trouver -dix fois plus de l'autre côté du détroit. Ils tenaient à passer -galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des maîtresses. Ils -faisaient argenter les mâts, dorer les proues; d'immenses pavillons de -soie, flottant dans tout l'orgueil héraldique, déployaient au vent les -lions, les dragons, les licornes, pour faire peur aux léopards. - -[Note 43: _App._ 22.] - -La merveille de l'expédition, c'était une ville de bois qu'on apportait -toute charpentée des forêts de la Bretagne, et qui faisait la charge de -soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au moment du -débarquement, et s'étendre, pour loger l'armée, sur trois mille pas de -diamètre[44]. Quel que fût l'événement des batailles, elle assurait aux -Français le plus sûr résultat du débarquement; elle leur donnait une -place en Angleterre, pour recueillir les mécontents, une sorte de Calais -britannique. - -[Note 44: Knyghton, Walsingham.] - -Tout cela était assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'était pas -roi de France. Le projet avait le tort de lui être trop utile; le maître -de la Flandre eût profité plus que personne du succès de l'invasion -d'Angleterre. On obéit donc lentement et de mauvaise grâce. La ville de -bois se fit attendre, et n'arriva qu'à moitié brisée par la tempête. Le -duc de Berri amusa le roi, le plus longtemps qu'il put, en mariant son -fils avec la petite soeur du roi, âgée de neuf ans. Charles VI partit -seulement le 5 août, et on lui fit encore visiter lentement les places -de la Picardie, de manière qu'il n'arriva à Arras qu'à la mi-septembre. -Le temps était beau, on pouvait passer. Mais les Anglais négociaient. Le -duc de Berri n'arrivait pas; il n'était aucunement pressé. Lettres, -messages, rien ne pouvait lui faire hâter sa marche. Il arriva lorsque -la saison rendait le passage à peu près impossible[45]. Le mois de -décembre était venu, les mauvais temps, les longues nuits. L'Océan garda -encore cette fois son île, comme il a fait contre Philippe II, contre -Bonaparte[46]. - -[Note 45: _App._ 23.] - -[Note 46: - - ... And Ocean, 'mid his uproar wild, - Speaks safety to his island child. - -«L'Océan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut à son -île, à son enfant!» (Coleridge.)] - -Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos -marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes, moins -sages peut-être, mais réparant cela par l'élan dans le moment critique. -Le connétable de Clisson, homme du roi et chef des résistances -bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expédition, et en fit -l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de racheter aux -Anglais le jeune comte de Blois, prétendant au duché de Bretagne; il lui -donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc régnant, Jean de -Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons l'empêchèrent de le -tuer[47]. Ce petit événement fit encore manquer la grande expédition -d'Angleterre. - -[Note 47: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: «Il n'y auroit en -Bretagne chevalier ni écuyer, cité, chastel ni bonne ville, ni homme -nul, qui ne vous haït à mort et ne mît peine à vous déshériter. Ni le -roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gré. Vous -voulez-vous perdre pour la vie d'un homme?» (Froissart.)] - -Les Anglais, réveillés toutefois et bien avertis, prirent des mesures. -Ils désarmèrent leur roi, qui leur était suspect. Leur nouveau -gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait force -petits princes nécessiteux qu'on pouvait acheter à bon marché. Le duc de -Gueldre, qui avait plus d'un différend avec les maisons de Bourgogne et -de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de vingt-quatre mille -francs; il leur fit hommage, et, d'autant plus hardi qu'il avait moins à -perdre[48], il défia majestueusement le roi de France. - -[Note 48: Et plus à gagner: «Plus est riche et puissant le duc de -Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je -recevrai, j'en donnerai six.» (Froissart.)] - -Le duc de Bourgogne fut charmé, pour l'extension de son influence, de -faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait le -grand royaume. Il fit faire contre cette imperceptible duc de Gueldre -presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conquérir -l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes, quatre-vingt -mille fantassins[49]. La difficulté n'était pas de lever des hommes, -mais de les faire arriver jusque-là. Le duc de Bourgogne, pour qui on -faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et dévorante armée -passât par son riche Brabant, dont il allait hériter. Il fallut tourner -par les déserts de la Champagne, s'enfoncer dans les Ardennes, par les -basses, humides et boueuses forêts, en suivant, comme on pouvait, les -sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents hommes armés de haches -allaient devant pour frayer la route, jetaient des ponts, comblaient les -marais. La pluie tombait; le pays était triste et monotone. On ne -trouvait rien à prendre, personne, pas même d'ennemis. D'ennui et de -lassitude, on finit par écouter les princes qui intercédaient, -l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liège, le duc de Juliers. Charles -VI fut touché surtout des prières d'une grande dame du pays, qui se -disait éprise d'amour pour l'invincible roi de France[50]. Sous ce doux -patronage, le duc de Gueldre fut reçu à s'excuser; il parla à genoux, et -affirma que les défis n'avaient pas été écrits par lui, que c'étaient -ses clercs qui lui avaient joué ce tour (1388). - -[Note 49: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme impropre -au service. Le même Nicolas Boulard, dont nous avons parlé, pourvut aux -approvisionnements. _App._ 24.] - -[Note 50: _App._ 25.] - -Le résultat était grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi. -Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dépenses, c'était -peu. Au reste, les autres expéditions n'avaient pas mieux tourné. La -France avait envahi l'Italie, menacé l'Angleterre, touché l'Allemagne. -Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigué et sué, et il -ne lui en restait rien. Elle n'était pas heureuse; rien ne venait à -bien. Le roi, gâté de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait -cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[51]. À qui -pouvait-il s'en prendre, sinon à ceux qui l'avaient jeté dans les -guerres? À ses oncles, qui l'avaient toujours conseillé à son dam et à -leur profit. - -[Note 51: Une expédition sollicitée par les Génois et commandée par le -duc de Bourbon alla échouer en Afrique (1390). Le comte d'Armagnac, -ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa les Alpes, -attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi lui-même projetait -une croisade d'Italie; il aurait établi le jeune Louis d'Anjou à Naples, -et terminé le schisme par la prise de Rome.] - -Les pacifiques conseillers de Charles V prévalurent à leur tour, le sire -de La Rivière, l'évêque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI, tout -enfant qu'il était, avait toujours aimé ces hommes. Il avait obtenu de -bonne heure que Clisson fût connétable. Il avait sauvé la vie au doux et -aimable sire de La Rivière, que ses oncles voulaient perdre. La Rivière -était l'ami et le serviteur personnel de Charles V; il a été enterré à -Saint-Denis, aux pieds de son maître. - -Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le pouvoir -en main: il fallait de l'adresse pour le leur ôter. L'affaire fut bien -menée[52]. Au retour de leur triste expédition de Gueldre, un grand -conseil fut assemblé à Reims, dans la salle de l'archevêché. Le roi -demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et ordonna aux -assistants de donner leur avis. Alors l'évêque de Laon se leva, énuméra -doctement toutes les qualités du roi, corporelles et spirituelles, la -dignité de sa personne, sa prudence et sa circonspection[53]; il déclara -qu'il ne lui manquait rien, pour régner par lui-même. Les oncles n'osant -dire le contraire, Charles VI répondit qu'il goûtait l'avis du prélat; -il remercia ses oncles de leurs bons services, et leur ordonna de se -rendre chez eux, l'un en Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda -que le duc de Bourbon, son oncle maternel, qui était en effet le -meilleur des trois. - -[Note 52: _App._ 26.] - -[Note 53: Le Religieux.] - -L'évêque de Laon mourut empoisonné, mais il avait rendu un double -service au royaume. Les oncles, renvoyés chez eux, s'occupèrent un peu -de leurs provinces, les purgèrent des brigands qui les dévastaient. Les -nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_, comme -on les appelait, rendirent à la ville de Paris ses échevins et son -prévôt des marchands. Ils conclurent une trêve avec l'Angleterre, -favorisèrent l'Université contre le pape, et cherchèrent les moyens -d'éteindre le schisme. Ils auraient aussi voulu réformer les finances. -Ils allégèrent d'abord les impôts, mais furent bientôt obligés de les -rétablir. - -Le gouvernement était plus sage, mais le roi était plus fol. À défaut de -batailles, il lui fallait des fêtes. Il avait eu le malheur de -commencer son règne par un de ces heureux hasards qui tournent les plus -sages têtes; il avait à quatorze ans gagné une grande bataille; il -s'était vu salué vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille -morts. Chaque année il avait eu les espérances de la guerre; à chaque -printemps sa bannière s'était déployée pour les belles aventures. Et -c'était à vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force, -lorsqu'il était reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice de -guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de _marmousets_ -lui défendait les hautes espérances, les vastes pensées... Combien -fallait-il de tournois pour le dédommager des combats réels, combien de -fêtes, de bals, de vives et rapides amours, pour lui faire oublier la -vie dramatique de la guerre, ses joies, ses hasards! - -Il se jeta en furieux dans les fêtes, fit rude guerre aux finances, -prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur était une -calamité publique. La chambre des Comptes, ne sachant comment résister, -notait tristement chaque don du roi de ces mots: «_Nimis habuit_» ou -«_Recuperetur_». Les sages conseillers de la chambre avaient encore -imaginé d'employer ce qui pouvait rester, après toute dépense, à faire -un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aimée du roi serait -mieux respectée. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne put même -jamais l'achever[54]. - -[Note 54: «Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.» -(Religieux.).] - -D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la -malheureuse royauté de Naples, le roi voulut auparavant leur conférer -l'ordre de chevalerie. La fête se fit à Saint-Denis, avec une -magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de -France, d'Angleterre, d'Allemagne, était invitée. Il fallut que la -silencieuse et vénérable abbaye, l'église des tombeaux, s'ouvrît à ces -pompes mondaines, que les cloîtres retentissent sous les éperons dorés, -que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles logèrent -dans l'abbaye même[55]. Le récit du moine chroniqueur en est encore tout -ému. - -[Note 55: _App._ 27.] - -Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal; on en fit une -dans la grande cour. Elle avait la forme d'une église[56], et n'avait -pas moins de trente-deux toises de long. L'intérieur était tendu d'une -toile immense, rayée de blanc et de vert. Au bout s'élevait un large et -haut pavillon de tapisseries précieuses, bizarrement historiées; on eût -dit l'autel de cette église, mais c'était le trône. - -[Note 56: «Ad templi similitudinem.» (Religieux.)] - -Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières des lices -longues de cent vingt pas. Sur un côté s'élevaient des galeries et des -tours, où devaient siéger les dames, pour juger des coups. - -Il y eut trois jours de fêtes: d'abord les messes, les cérémonies de -l'Église, puis les banquets et les joûtes, puis le bal de nuit; un -dernier bal enfin, mais celui-ci masqué, pour dispenser de rougir. La -présence du roi, la sainteté du lieu, n'imposèrent en rien. La foule -s'était enivrée d'une attente de trois jours. Ce fut un véritable -_Pervigilium Veneris_; on était aux premiers jours du mois de mai. -«Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâtirent...» Serait-ce par -hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orléans, frère du roi, -aurait plu, pour son malheur, à la femme de son cousin Jean-sans-Peur, -comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[57]? - -[Note 57: _App._ 28.] - -Cette bacchanale près des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut -pas assez que les morts eussent été troublés par le bruit de la fête, on -ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur rôle. -Pour aviver le plaisir par le contraste, ou tromper les langueurs qui -suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funèbre. Le héros -de Charles VI[58], celui dont les exploits avaient amusé son enfance, -Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur d'amuser de ses -funérailles la folle et luxurieuse cour. - -[Note 58: _App._ 29.] - -Les fêtes appellent les fêtes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui, -depuis quatre ans, était entrée cent fois dans Paris, y fit sa _première -entrée_. Après la noble fête féodale, le populaire devait avoir la -sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires et -risibles, le vertige étourdissant des grandes foules. Les bourgeois -étaient généralement vêtus de vert, les gens des princes l'étaient en -rose. On ne voyait aux fenêtres que belles filles vêtues d'écarlate avec -des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines; des -musiciens jouaient à chaque porte que passait la reine. Aux carrefours, -des enfants représentaient de pieux mystères. La reine suivit la rue -Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui posèrent sur la -tête une couronne d'or en chantant: - - Dame enclose entre fleurs de lis, - Êtes-vous pas du paradis? - -Lorsqu'elle fut arrivée au pont Notre-Dame, on vit avec étonnement un -homme descendre, deux flambeaux à la main, par une corde tendue des -tours de la cathédrale. - -Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fête; il s'était -mêlé à la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune -Allemande. Il reçut même des sergents «plus d'un horion» pour avoir -approché trop près; le soir, il s'en vanta aux dames[59]. Le prince -débonnaire, sachant aussi qu'il y avait à la fête beaucoup d'étrangers -qui regrettaient de n'avoir jamais vu joûter le roi, se mêla aux joûtes -pour leur faire plaisir. - -[Note 59: «En eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules -bien assez. Et au soir, en la présence des dames et damoiselles, fut la -chose sçue et récitée, et le roy mesme se farçoit des horions qu'il -avoit reçus.» (_Grandes chroniques de Saint-Denis._)] - -Bientôt après, le jeune frère du roi, le duc d'Orléans, épousa la fille -de Visconti, le riche duc de Milan[60]. Charles VI voulut que la fête se -fît à Melun. Il y reçut magnifiquement la charmante Valentina, qui -devait exercer un si doux et si durable ascendant sur ce faible esprit. - -[Note 60: Ce mariage eut de grandes conséquences qu'on verra plus tard. -Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. (_Archives._)] - -La ville de Paris avait cru que l'_entrée_ de la reine lui vaudrait une -diminution d'impôt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour payer la -fête, hausser la gabelle, et, de plus, l'on décria les pièces de douze -et de quatre deniers, avec défense de les passer, sous peine de la hart. -C'était la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant quinze jours -ces gens furent au désespoir, ne pouvant, avec cette monnaie, acheter de -quoi manger[61]. - -[Note 61: Le Religieux.] - -Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas fait -son tour du royaume, sa royale _chevauchée_. Il ne connaissait pas -encore ses provinces du Midi. Il en avait reçu de tristes nouvelles. Un -pieux moine de Saint-Bernard était venu du fond du Languedoc lui -dénoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri. Le moine avait -surmonté tous les obstacles, forcé les portes, et, en présence même de -l'oncle du roi, il avait parlé avec une hardiesse toute chrétienne. Le -roi, qui avait bon coeur, l'écouta patiemment, le prit sous sa -sauvegarde, et promit d'aller lui-même voir ce malheureux pays. Il -voulait, d'ailleurs, passer à Avignon, et s'entendre avec le pape sur -les moyens d'éteindre le schisme. - -Après avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait -ses dévotions à l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers, et -y fut reçu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne. Mais -il ne permit pas à ses oncles de le suivre[62]; il ne voulait qu'ils -fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-être aussi se -sentait-il moins libre, en leur présence, de se livrer à ses fantaisies -de jeune homme. Pour la même raison, il n'emmena point la reine; il -voulait jouir sans contrainte, goûter royalement tout ce que la France -avait de plaisirs. - -[Note 62: _App._ 30.] - -Il s'arrêta d'abord à Lyon, dans cette grande et aimable ville, -demi-italienne. Il fut reçu sous un dais de drap d'or par quatre jeunes -belles demoiselles, qui le menèrent à l'archevêché. Ce ne fut, pendant -quatre jours, que jeux, et bals et galanteries. - -Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agréablement qu'à Avignon, -chez le pape. Personne n'était plus consommé que ces prêtres dans tous -les arts du plaisir. Nulle part la vie n'était plus facile, nulle part -les esprits plus libres. L'eussent-ils été moins, ils se trouvaient à la -source même des indulgences; le pardon était tout près du péché. Le roi, -au départ, laissa de riches souvenirs aux belles dames d'Avignon, «qui -s'en louèrent toutes[63]». - -[Note 63: «Quoiqu'ils fussent logés de lez le pape et les cardinaux, si -ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne fassent en danses, en -caroles et en esbattements avec les dames et damoiselles d'Avignon, et -leur administroit leurs reviaux (fêtes) le comte de Genève, lequel étoit -frère du pape.» (Froissart.)] - -Il partit grand ami du pape, et tout gagné à son parti. Clément VIII -avait donné au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi -lui-même la disposition de sept cent cinquante bénéfices, celle, entre -autres, de l'archevêché de Reims. Mais l'élu du roi, qui était un fameux -adversaire du pape et des dominicains, mourut bientôt empoisonné[64]. - -[Note 64: Selon le bénédictin de Saint-Denis, on soupçonna généralement -les Dominicains.] - -Arrivé en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le duc -de Berri avait réduit le pays à un tel désespoir, que déjà plus de -quarante mille hommes s'étaient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et doux -dans son Berri, livrait le Languedoc à ses agents comme une ferme à -exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bénir des uns, détester des -autres. Il était homme à donner deux cent mille francs à son bouffon. Il -est vrai qu'en récompense il donnait aussi aux clercs et construisait -des églises. Il bâtissait ces tourelles aériennes, faisait tailler à -grands frais ces dentelles de pierre que nous admirons et que le peuple -maudissait. Précieux manuscrits, riches miniatures, sceaux admirables, -rien ne lui coûtait. En dernier lieu, à soixante ans, il venait -d'épouser une petite fille de douze ans, la nièce du comte de Foix. -Combien de fêtes et de dépenses fallait-il au sexagénaire pour se faire -pardonner son âge par cette enfant? - -Le roi, retenu douze jours entiers à Montpellier par les vives et -«frisques» demoiselles du pays[65], vint ensuite assister, à Toulouse, à -l'exécution de Bétisac, trésorier de son oncle. Cet homme avouait tous -ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que par ordre de -monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de cette puissante -protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre ressource que de se -dire hérétique, qu'alors on l'enverrait au pape, qu'il serait sauvé. Il -crut ce conseil, se déclara hérétique, et fut brûlé vif. L'exécution eut -lieu sous les fenêtres du roi, aux acclamations du peuple. Le roi donna -cette satisfaction aux plaintes du Languedoc. - -[Note 65: «Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) à -chascune...» (Froissart.)] - -Pour faire encore chose agréable à la bonne ville de Toulouse, Charles -VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie, que ces filles ne fussent -plus obligées de porter un costume[66], mais que désormais elles -s'habillassent à leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part à la -joie de sa royale entrée. - -[Note 66:... Sauf une jarretière d'autre couleur au bras... -(_Ordonnances._)] - -Il revint droit à Paris, soûl de plaisirs, las de fêtes; il évita au -retour celles qu'on lui préparait. Il gagea avec son frère que, tous -deux partant à franc étrier, il arriverait avant lui. Il n'y avait plus -de repos pour lui que dans l'étourdissement. À vingt-deux ans, il était -fini; il avait usé deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La tête -était morte, le coeur vide; les sens commençaient à défaillir. Quel -remède à cet état désolant? L'agitation, le vertige d'une course -furieuse. «Les morts vont vite.» - -La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre; -c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intérieure de l'_Homo -duplex_ est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette -guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris -d'alors, qui la représentait si bien. - -Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du Nord, ce grand et -profond Paris de la plaine, étendant ses rues obscures du royal hôtel -Saint-Paul à l'hôtel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris, -vers la Grève, s'élevaient deux églises, deux idées, Saint-Jacques et -Saint-Jean. - -Saint-Jacques de la Boucherie était la paroisse des bouchers et des -lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte d'écorcheries, -de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche paroisse s'étendait -de la rue Troussevache au quai des Peaux ou Pelletier. À l'ombre de -l'église des bouchers, sous la protection de ses confréries, dans une -chétive échoppe, écrivaient, intriguaient, amassaient Flamel et sa -vieille Pernelle, gens avisés, qui passaient pour alchimistes, et qui de -cette boue infecte surent en effet tirer de l'or[67]. - -[Note 67: Saint-Jacques était le Saint-Denis, le Westminster des -confréries; l'ambition des bouchers, des armuriers, était d'y être -enterré. Le premier bienfaiteur de cette église fut une teinturière. Les -bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur église. Nous -voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne pour -voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit à grand prix une -clef de l'église.--Cette église était fort indépendante, entre -Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'était un redoutable -asile que l'on n'eût pas violé impunément. Voilà pourquoi le rusé -Flamel, écrivain non juré, non autorisé de l'Université, s'établit à -l'ombre de Saint-Jacques. Il put y être protégé par le curé du temps, -homme considérable, greffier du Parlement, qui avait cette cure sans -même être prêtre (voir les Lettres de Clémengis). Flamel se tint là -trente ans dans une échoppe de cinq pieds sur trois, et il s'y aida si -bien de travail, de savoir-faire, d'industrie souterraine, qu'à sa mort -il fallut, pour contenir les titres de ses biens, un coffre plus grand -que l'échoppe. _App._ 31.] - -Contre la matérialité de Saint-Jacques, s'élevait, à deux pas, la -spiritualité de Saint-Jean. Deux événements tragiques avaient fait de -cette chapelle une grande église, une grande paroisse: le miracle de la -rue des Billettes, où «Dieu fut boulu par un juif»; puis, la ruine du -Temple, qui étendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et silencieux -quartier. Son curé était le grand docteur du temps, Jean Gerson, cet -homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des mystiques, -mais plus ennemi encore des hommes de matière et de brutalité, pauvre et -impuissant curé de Saint-Jean, entre les folies de Saint-Paul et les -violences de Saint-Jacques, il censura les princes, il attaqua les -bouchers; il écrivit contre les dangereuses sciences de la matière, qui -sourdement minaient le christianisme, contre l'astrologie, contre -l'alchimie. - -Sa tâche était difficile; la partie était forte. La nature, et les -sciences de la nature, comprimées par l'esprit chrétien, allaient voir -leur _renaissance_. - -Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les -matrices des disciples d'Averroès, transformée par Arnauld de Villeneuve -et quasi spiritualisée[68], se contint encore au treizième siècle; au -quinzième, elle flamba... - -[Note 68: _App._ 32.] - -Combien, en présence de cette éblouissante apparition, la vieille -éristique pâlit! Celle-ci avait tout occupé en l'homme; puis, tout -laissé vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'éternelle nature -reparaît, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme -défaillant, et l'attire contre son sein. - -Elle revient après le christianisme, malgré lui, elle revient comme -péché. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le désir plus -âpre. N'étant pas encore comprise, n'étant pas science, mais magie, elle -exerce sur l'homme une fascination meurtrière. Le fini va se perdre dans -le charme infiniment varié de la nature. Lui, il donne, donne sans -compter. Elle, belle, immuable, elle reçoit toujours et sourit. - -Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant à la recherche -de l'or, maigre et pâle sur son creuset, soufflera jusqu'à la fin. Il -brûlera ses meubles, ses livres; il brûlerait ses enfants... D'autres -poursuivront la nature dans ses formes les plus séduisantes; ils -languiront à la recherche de la beauté. Mais la beauté fuit comme l'or; -chacune de ses gracieuses apparitions échappe à l'homme, vaine et vide, -et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les plus riches -dons de son être... Ainsi triomphe de l'être éphémère l'insatiable, -l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en -elle, lui et son désir, et résout l'amour et l'amant dans l'éternelle -chimie. - -Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'âme défaille, alors -c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de sa mort. -Ayant éteint son dieu intérieur, il se sent délaissé de Dieu, et comme -excepté seul de l'universelle providence. - -Seul... Mais au moyen âge on n'était pas longtemps seul. Le Diable vient -vite, dans ces moments, à la place de Dieu. L'âme gisante est pour lui -un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre âme est si malade -qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les mauvaises -jouissances: _Mala mentis gaudia_. Leurrée de croyances folles, amusée -de lueurs sombres, menée de côté et d'autre par la vaine curiosité, elle -cherche à tâtons dans la nuit; elle a peur et elle cherche... - -Ce sont d'étranges époques. On nie, on croit tout. Une fiévreuse -atmosphère de superstition sceptique enveloppe les villes sombres. -L'ombre augmente dans leurs rues étroites; leur brouillard va -s'épaississant aux fumées d'alchimie et de sabbat. Les croisées obliques -ont des regards louches. La boue noire des carrefours grouille en -mauvaises paroles. Les portes sont fermées tout le jour; mais elles -savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal, le juif, le -sorcier, l'assassin. - -On s'attend alors à quelque chose. À quoi? On l'ignore. Mais la nature -avertit; les éléments semblent chargés. Le bruit courut un moment, sous -Charles VI, qu'on avait empoisonné les rivières[69]. Dans tous les -esprits, flottait d'avance une vague pensée de crime. - -[Note 69: _App._ 33.] - - - - -CHAPITRE III - -Folie de Charles VI (1392-1400). - - -Cette brutale histoire qui va présenter tant de crimes hardis, de crimes -orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain crime de -nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la féodalité mourante contre -le droit féodal, commis en trahison par un arrière-vassal sur un -officier de son suzerain, dans la résidence du suzerain même; et -par-dessus, ce fut un sacrilège, l'assassin ayant pris pour faire son -coup le jour du Saint-Sacrement. - -Les Marmousets, les petits devenus maîtres des grands, étaient -mortellement haïs; Clisson, de plus, était craint. En France, il était -connétable, l'épée du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il était au -contraire le chef des seigneurs contre le duc. Lié étroitement aux -maisons de Penthièvre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour -chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis, les Anglais. -Le duc, qui le savait à merveille, qui vivait en crainte continuelle de -Clisson, et ne rêvait que du terrible borgne[70], ne pouvait se consoler -d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de n'avoir pas -eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait intérêt à -tuer Clisson, qui avait tout à craindre du connétable et de la maison -d'Anjou. C'était un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui, ayant volé -le trésor du duc d'Anjou, son maître, dans l'expédition de Naples, fut -cause qu'il périt sans secours[71]. La veuve ne perdait pas de vue cet -homme, et Clisson, allié de la maison d'Anjou, ne rencontrait pas le -voleur sans le traiter comme il le méritait. - -[Note 70: Il avait perdu un oeil à la bataille d'Auray, en 1364.] - -[Note 71: Le duc de Berri lui dit un jour: «Méchant traître, c'est toi -qui as causé la mort de notre frère.» Et il donna ordre de l'arrêter, -mais personne n'obéit. (Religieux.)] - -Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de -Bretagne de le défaire de Clisson. Il revint secrètement à Paris, rentra -de nuit dans la ville; les portes étaient toujours ouvertes depuis la -punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son hôtel du -Marché-Saint-Jean. Là, portes et croisées fermées, ils attendirent -plusieurs jours. Enfin le 13 juin, jour de la fête du Saint-Sacrement, -un grand gala ayant eu lieu à l'hôtel Saint-Paul, joûtes, souper et -danses après minuit, le connétable revenait presque seul à son hôtel de -la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais, assez désert même -aujourd'hui, l'était bien plus alors; ce n'étaient que grands hôtels, -jardins et couvents. Craon se tint à cheval avec quarante bandits au -coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive, ils éteignent les -torches, fondent sur lui. Le connétable crut d'abord que c'était un jeu -du jeune frère du roi. Mais Craon voulut, en le tuant, lui donner -l'amertume de savoir par qui il mourait. «Je suis votre ennemi, lui dit -il, je suis Pierre de Craon.» Le connétable, qui n'avait qu'un petit -coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint à la tête, il tomba; -fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte entre-bâillée, celle -d'un boulanger qui chauffait son four à cette heure avancée de la nuit. -La tête et la moitié du corps se trouvèrent dans la boutique; pour -l'achever, il eût fallu entrer. Mais les quarante braves n'osèrent -descendre de cheval; ils aimèrent mieux croire qu'il en avait assez, et -se sauvèrent au galop par la porte Saint-Antoine. - -Le roi, qui se couchait, fut averti un moment après. Il ne prit pas le -temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans un -manteau. Il trouva le connétable déjà revenu à lui et lui promit de le -venger, jurant que jamais chose ne serait payée plus cher que celle-là. - -Cependant le meurtrier s'était blotti dans son château de Sablé au -Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi qui -étaient ravis de l'événement, et qui d'avance en avaient su quelque -chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon était -en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'était le duc de Bretagne -qu'il voulait punir. Il était loin, ce duc; il fallait l'atteindre chez -lui, dans son pauvre et rude pays, à travers les forêts du Mans, de -Vitré, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi lui amenassent leurs -vassaux, c'est-à-dire qu'ils se prêtassent à punir le crime de leurs -amis, le leur peut-être[72]. Le roi, ne sachant comment venir à bout de -leur répugnance et de leurs lenteurs, alla jusqu'à rendre au duc de -Berri le Languedoc qu'il lui avait si justement retiré[73]. - -[Note 72: Ils ne tardèrent pas à obtenir la grâce de Craon (13 mars -1395). _App._ 34.] - -[Note 73: Nous suivons pas à pas le Religieux de Saint-Denis. Ce grave -historien mérite ici d'autant plus d'attention qu'il était lui-même à -l'armée et témoin oculaire des événements.] - -Il était languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fièvre chaude -peu de temps auparavant, et n'était pas trop remis. Il y avait en lui -quelque chose d'égaré et comme d'étrange. Ses oncles auraient voulu -qu'il se soignât, qu'il se tînt tranquille, qu'il s'abstînt surtout de -venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il monta à cheval -malgré eux, et les mena jusqu'au Mans. Là, ils parvinrent encore à le -retenir trois semaines. Enfin, se croyant mieux, il n'écouta plus rien -et fit déployer son étendard. - -C'était le milieu de l'été, les jours brûlants, les lourdes chaleurs -d'août. Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la tête -chargée d'un chaperon écarlate, aussi de velours. Les princes traînaient -derrière sournoisement, et le laissaient seul, afin, disaient-ils, de -lui faire moins de poussière. Seul, il traversait les ennuyeuses forêts -du Maine, de méchants bois pauvres d'ombrage, les chaleurs étouffées des -clairières, les mirages éblouissants du sable à midi. C'était aussi dans -une forêt, mais combien différente! que, douze ans auparavant, il avait -fait rencontre du cerf merveilleux qui promettait tant de choses. Il -était jeune alors, plein d'espoir, le coeur haut, tout dressé aux -grandes pensées. Mais combien il avait fallu en rabattre! Hors du -royaume, il avait échoué partout, tout tenté et tout manqué. Dans le -royaume même, était-il bien roi? Voilà que tout le monde, les princes, -le clergé, l'Université, attaquaient ses conseillers. On lui faisait le -dernier outrage, on lui tuait son connétable et personne ne remuait; un -simple gentilhomme, en pareil cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir -leur épée. Le roi n'avait pas même ses parents; ils se laissaient sommer -de leur service féodal, et alors ils se faisaient marchander; il fallait -les payer d'avance, leur distribuer des provinces, le Languedoc, le -duché d'Orléans. Son frère, ce nouveau duc d'Orléans, c'était un beau -jeune prince qui n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait -tout le monde; il venait de mettre dans les fleurs de lis la belle -couleuvre de Milan[74]... Donc, rien d'ami ni de sûr. Des gens qui -n'avaient pas craint d'attaquer son connétable à sa porte, ne se -feraient pas grand scrupule de mettre la main sur lui. Il était seul -parmi des traîtres... Qu'avait-il fait pourtant pour être ainsi haï de -tous, lui qui ne haïssait personne, qui plutôt aimait tout le monde? Il -aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple, -tout au moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien. - -[Note 74: Il venait d'épouser la fille du duc de Milan, qui avait une -couleuvre dans ses armes.] - -Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine, sans -autre vêtement qu'une méchante cotte blanche, se jette tout à coup à la -bride du cheval du roi, criant d'une voix terrible: «Arrête, noble roi, -ne passe outre, tu es trahi!» On lui fit lâcher la bride, mais on le -laissa suivre le roi et crier une demi-heure. - -Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine -de sable où le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde souffrait de la -chaleur. Un page qui portait la lance royale s'endormit sur son cheval, -et la lance tombant alla frapper le casque que portait un autre page. À -ce bruit d'acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l'épée et, -piquant des deux, il crie: «Sus, sus aux traîtres! ils veulent me -livrer!» Il courait ainsi l'épée nue sur le duc d'Orléans. Le duc -échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu'on pût -l'arrêter[75]. Il fallut qu'il se fut lassé; alors, un de ses chevaliers -vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval, -on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement -dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot. Ses oncles, -son frère, étaient autour de lui. Tout le monde pouvait approcher et le -voir. Les ambassadeurs d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on -trouva généralement fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout, -s'emporta contre le chambellan La Rivière qui avait laissé voir le roi -en cet état aux ennemis de la France. - -[Note 75: _App._ 35.] - -Lorsqu'il revint un peu à lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en -eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'étaient emparés -de tout, et avaient mis en prison La Rivière et les autres conseillers -du roi; Clisson avait seul échappé. Toutefois le roi défendit qu'on leur -fît mal, et leur fit même rendre leurs biens[76]. - -[Note 76: On était loin de s'attendre à un traitement si humain. Les -Parisiens allaient tous les jours à la Grève, dans l'espoir de les voir -pendre.] - -Les médecins ne manquèrent point au royal malade, mais ils ne firent pas -grand'chose. C'était déjà, comme aujourd'hui, la médecine matérialiste, -qui soigne le corps sans se soucier de l'âme, qui veut guérir le mal -physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant est ordinairement -la cause première de l'autre. Le moyen âge faisait tout le contraire; il -ne connaissait pas toujours les remèdes matériels; mais il savait à -merveille calmer, _charmer_ le malade, le préparer à se laisser guérir. -La médecine se faisait chrétiennement, au bénitier même des églises. -Souvent on commençait par confesser le patient, et l'on connaissait -ainsi sa vie, ses habitudes. On lui donnait ensuite la communion, ce qui -aidait à rétablir l'harmonie des esprits troublés. Quand le malade avait -mis bas la passion, l'habitude mauvaise, dépouillé le vieil homme, alors -on cherchait quelque remède. C'était ordinairement quelque absurde -recette; mais sur un homme si bien préparé tout réussissait. Au -quatorzième siècle, on ne connaissait déjà plus ces ménagements -préalables; on s'adressait directement, brutalement au corps; on le -tourmentait. Le roi se lassa bientôt du traitement, et dans un moment de -raison il chassa ses médecins. - -Les gens de la cour l'engageaient à ne chercher d'autre remède que les -amusements, les fêtes, à guérir la folie par la folie. Une belle -occasion se présenta: la reine mariait une de ses dames allemandes, déjà -veuve. Les noces de veuves étaient des charivaris, des fêtes folles, où -l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire, s'il se pouvait, -davantage, le roi et cinq chevaliers se déguisèrent en satyres. Celui -qui mettait en train ces farces obscènes était un certain Hugues de -Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose en -amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces satyres -dans une toile enduite de poix-résine, sur quoi fut collée une toison -d'étoupes qui les faisait paraître velus comme des boucs. Pendant que le -roi, sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la toute jeune épouse -du vieux duc de Berri, le duc d'Orléans, son frère, qui avait passé la -soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces malheureux étourdis -imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le feu aux étoupes. Ces -étoupes tenaient à la poix-résine; à l'instant les satyres flambèrent. -La toile était cousue; rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose horrible -de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, hurlantes... -Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint le roi, l'empêcha de -bouger, le couvrit de sa robe, de sorte qu'aucune étincelle ne tombât -sur lui. Les autres brûlèrent une demi-heure, et mirent trois jours à -mourir[77]. - -[Note 77: L'inventeur de la mascarade fut un des brûlés, à la grande -joie du peuple. Il avait toujours traité les pauvres gens avec la plus -cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les forçait -d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses éperons. Quand son corps passa -dans Paris, plusieurs crièrent après lui son mot ordinaire: «Aboie, -chien!» (Religieux.)] - -Les princes avaient tout à craindre, si le roi n'eût échappé; le peuple -les aurait mis en pièces. Quand le bruit de cette aventure se répandit -dans la ville, ce fut un mouvement général d'indignation et de pitié. -Que l'on abandonnât le roi à ces honteuses folies, qu'il eût risqué, -innocent et simple qu'il était, d'être enveloppé dans ce terrible -châtiment de Dieu, l'honnête bourgeoisie de Paris frémissait d'y penser. -Ils se portèrent plus de cinq cents à l'hôtel Saint-Paul. On ne put les -calmer qu'en leur montrant leur roi sous son dais royal, où il les -remercia et leur dit de bonnes paroles. - -Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci fut -violente. Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas -d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'était pas le plus fol, -c'était de ne vouloir plus être lui-même, point Charles, point roi. S'il -voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en moquait, dansait -devant, les brisait, les effaçait. «Je m'appelle Georges, disait-il; mes -armes sont un lion percé d'une épée[78].» - -[Note 78: On fut obligé de murer toutes les entrées de l'hôtel -Saint-Paul. _App._ 36.] - -Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine, -qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauvé du feu. Mais -celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'était sa belle-soeur, -Valentina, la duchesse d'Orléans. Il la reconnaissait fort bien, et -l'appelait: «Chère soeur.» Il fallait qu'il la vît tous les jours; il ne -pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher. Cette -jeune femme, déjà délaissée de son mari, avait pour le pauvre fol un -singulier attrait; ils étaient tous deux malheureux. Elle seule savait -se faire écouter de lui; il lui obéissait, ce fol, elle était devenue sa -raison. - -Personne, que je sache, n'a bien expliqué encore ce phénomène de -l'infatuation, cette fascination étrange qui tient de l'amour et n'est -pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent; les -lieux ont aussi cette influence; témoin le lac dont Charlemagne ne -pouvait, dit-on, détacher ses yeux[79]. Si la nature, si les forêts -muettes, les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce -donc de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'âme -souffrante qui viendra chercher près d'elle le charme des entretiens -solitaires et des voluptueuses compassions? - -[Note 79: On expliquait aussi par un talisman l'influence de Diane de -Poitiers sur Henri II. (Guilbert.)] - -Douce, mais dangereuse médecine, qui calme et qui trouble. Le peuple, -qui juge grossièrement, et qui juge bien, sentait que ce remède était un -mal encore. Elle a, disaient-ils, cette Visconti, venue du pays des -poisons, des maléfices, elle a ensorcelé le roi... Et il pouvait bien y -avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de l'Italienne, -un subtil poison dans le regard de la femme du Midi. - -Un meilleur remède aux troubles d'esprit, un moyen plus sage -d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir à la paix -suprême, de se réfugier en Dieu. Le roi se voua à saint Denis, et lui -offrit une grosse châsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au -mélancolique pèlerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_; plus -tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy-en-Velay. On lui fit -faire aussi de sévères ordonnances contre les blasphémateurs, contre les -juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux traités; le roi, en -les chassant, leur permit d'emporter leurs biens. Une autre ordonnance -accordait un confesseur aux condamnés, de manière qu'en tuant le corps -on sauvât du moins l'âme. Tout jeu fut défendu, sauf l'utile exercice de -l'arbalète. Une fille du roi fut offerte à la Vierge, et faite -religieuse en naissant; on espérait que l'innocente créature expierait -les péchés de son père et lui obtiendrait guérison. - -De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix; -ainsi en jugeait saint Louis[80]. Les rois ne sont ici-bas que pour -garder la paix de Dieu. On croyait généralement que la maison de France -était frappée pour avoir mis la guerre et le schisme dans le monde -chrétien. Donc, la paix était le remède; paix de l'Église entre Rome et -Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrétienté entre la -France et l'Angleterre, par un bon traité entre les deux rois, par une -belle croisade contre le Turc, c'était le voeu de tout le monde; c'était -ce que disaient tout haut les sermons des prédicateurs, les harangues de -l'Université; tout bas les pleurs et les prières de tant de misérables, -la prière commune des familles, celle que les mères enseignaient le soir -aux petits enfants. - -[Note 80: Voir ses belles paroles, à ce sujet, dans son Instruction à -son fils: «Chier fils, je t'enseigne que les guerres et les contens qui -seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes peine de l'apaiser -à ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest à Notre-Seigneur: et -messire saint Martin nous a donné moult grant exemple, car il ala pour -metre pès entre les clers qui estoient en sa archevêché, au tems qu'il -savoit par Notre-Seigneur que il devoit mourir; et li sembla que il -metoit bone fin en sa vie en ce fere.»] - -Il faut voir avec quelle vivacité Jean Gerson célèbre ce beau don de la -paix, dans un de ces moments d'espoir où l'on crut à la cession des deux -papes. Ce sermon est plutôt un hymne; l'ardent prédicateur devient poète -et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient été redites et -chantées par la foule émue qui les entendait: - - «Allons, allons, sans attarder, - Allons de paix le droit chemin... - Grâces à Dieu, honneur et gloire, - Quand il nous a donné victoire. - -«Élevons nos coeurs, ô dévot peuple chrétien! mettons hors toute autre -cure, donnons cette heure à considérer le beau don de paix qui approche. -Que de fois, par grands désirs, depuis près de trente ans, avons-nous -demandé la paix, soupiré la paix! _Veniat pax_[81]!» - -[Note 81: _App._ 37.] - -Les rois se réconcilièrent plus aisément que les papes. Les Anglais ne -voulaient point la paix[82]; mais leur roi la voulut; il signa du moins -une trêve de vingt-huit ans. Richard II, haï des siens, avait besoin de -l'amitié de la France. Il épousa une fille du roi[83], avec une dot -énorme de huit cent mille écus[84]. Mais il rendait Brest et Cherbourg. - -[Note 82: _App._ 38.] - -[Note 83: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il en -était épris sur la vue de son portrait.] - -[Note 84: _App._ 39.] - -Cet heureux traité permit à la noblesse de France, ce qu'elle souhaitait -depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La guerre contre les -infidèles, c'était la paix entre les chrétiens. Il n'y avait plus si -loin à chercher la croisade; elle venait nous chercher. Les Turcs -avançaient; ils enveloppaient Constantinople, serraient la Hongrie. Ce -rapide conquérant, Bajazet l'_Éclair_ (Hilderim), avait, disait-on, juré -de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de -Rome. Une nombreuse noblesse partit, le connétable, quatre princes du -sang, plusieurs hommes de grande réputation, l'amiral de Vienne, les -sires de Couci, de Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que -son fils, le duc de Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, fût le -chef de ces vieux et expérimentés capitaines[85]. Une foule de jeunes -seigneurs qui faisaient leurs premières armes déployèrent un luxe -insensé. Les bannières, les guidons, les housses, étaient chargés d'or -et d'argent; les tentes étaient de satin vert. La vaisselle d'argent -suivait sur des chariots; les bateaux de vins exquis descendaient le -Danube. Le camp de ces croisés fourmillait de femmes et de filles. - -[Note 85: _App._ 40.] - -Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un peu -plus haut. - -Longtemps les princes avaient exploité à leur profit la division de -l'Église; le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes -d'Avignon, serviles créatures de ces princes, ne donnaient de bénéfices -qu'à ceux qu'ils leur désignaient. Les prêtres erraient, mouraient de -faim. Les suppôts de l'Université, les plus savants élèves qu'elle -formait, ses plus éloquents docteurs, restaient oubliés à Paris, -languissant dans quelque grenier[86]. - -[Note 86: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de Clémengis.] - -À la longue pourtant, quand l'Église fut presque ruinée, et que les abus -devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencèrent à -écouter les plaintes de l'Université. Cette compagnie, enhardie par -l'abaissement des papes, prit en main l'autorité; elle déclara qu'elle -avait de droit divin la charge non seulement d'enseigner, mais de -corriger et de censurer, de censurer et _doctrinaliter et judicialiter_, -pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses membres à donner -avis sur la grande question de l'union de l'Église. Tous votèrent, du -plus grand au plus petit. Un tronc était ouvert aux Mathurins. Le -moindre des _pauvres maîtres_ de Sorbonne, le plus crasseux des cappets -de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix mille; mais les dix -mille votes se réduisirent à trois avis: compromis entre les deux papes, -cession de l'un et de l'autre, concile général pour juger l'affaire. La -voie de cession sembla la plus sûre. On la croyait d'autant plus facile -que Clément VII venait de mourir. Le roi écrivit aux cardinaux de -surseoir à l'élection. Ils gardèrent ses lettres cachetées, et se -hâtèrent d'élire. Le nouvel élu, Pierre de Luna, Benoît XIII, avait -promis, il est vrai, de tout faire pour l'union de l'Église, et de -céder, s'il le fallait[87]. - -[Note 87: _App._ 41.] - -Pour obtenir de lui qu'il tînt parole, on lui envoya la plus solennelle -ambassade qu'aucun pape eût jamais reçue. Les ducs de Berri, de -Bourgogne et d'Orléans vinrent le trouver à Avignon, avec un docteur -envoyé par l'Université de Paris. Celui-ci harangua le pape avec la plus -grande hardiesse. Il avait pris ce texte: «Illuminez, grand Dieu, ceux -qui devraient nous conduire et qui sont eux-mêmes dans les ténèbres et -dans l'ombre de la mort.» Le pape parla à merveille; il répondit avec -beaucoup de présence d'esprit et d'éloquence, protestant qu'il ne -désirait rien plus que l'union. C'était un habile homme, mais un -Aragonais, une tête dure, pleine d'obstination et d'astuce. Il se joua -des princes, lassa leur patience, les excédant de doctes harangues, de -discours, de réponses et de répliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le -lui dit, qu'un tout petit mot: Cession[88]. Puis, quand il les vit -languissants, découragés, malades d'ennui, il s'en débarrassa par un -coup hardi. Les princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais -de l'autre côté, à Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont -du Rhône, pour conférer avec le pape. Un matin, ce pont se trouva brûlé, -on ne passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il -allait rétablir le pont[89]. Mais les princes perdirent patience, et -laissèrent l'Aragonais maître du champ de bataille. La paix de l'Église -fut ajournée pour longtemps. - -[Note 88: Le Religieux.] - -[Note 89: Le Religieux.] - -Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournèrent pas mieux. - -Le 25 décembre 1396, pendant la nuit de Noël, au milieu des -réjouissances de cette grande fête, tous les princes étant chez le roi, -un chevalier entra à l'hôtel Saint-Paul, tout botté et en éperons. Il se -jeta à genoux devant le roi, et dit qu'il venait de la part du duc de -Nevers, prisonnier des Turcs. L'armée tout entière avait péri. De tant -de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus grands -seigneurs, que les Turcs avaient réservés pour les mettre à rançon. - -Il n'y a pas lieu de s'en étonner; la folle présomption des croisés ne -pouvait qu'amener un tel désastre. Ils n'avaient pas même voulu croire -que les Turcs pussent les attendre. Bajazet était à six lieues, que le -maréchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux insolents qui -prétendaient que cette canaille infidèle osait venir à sa rencontre[90]. - -[Note 90: _Idem._] - -Le roi de Hongrie, qui avait appris à ses dépens ce genre de guerre, -pria du moins les croisés de laisser ses Hongrois à l'avant-garde, -d'opposer ainsi des troupes légères aux troupes légères, de se réserver. -C'était l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne voulurent rien -écouter. L'avant-garde était le poste d'honneur pour des chevaliers; ils -coururent à l'avant-garde, ils chargèrent, et d'abord renversèrent tout -devant eux. Derrière les premiers corps, ils en trouvèrent d'autres, et -les dispersèrent encore. Les janissaires mêmes furent enfoncés. Arrivés -ainsi au haut d'une colline, ils aperçurent de l'autre côté quarante -mille hommes de réserve, et virent en même temps les grandes ailes de -l'armée turque qui se rapprochaient pour les enfermer. Alors, il y eut -un moment de terreur panique; la foule des croisés se débanda; les -chevaliers seuls s'obstinèrent; ils pouvaient encore se replier sur les -Hongrois, qui étaient tout près derrière eux et encore entiers. Mais -après de telles bravades il y aurait eu trop de honte; ils s'élancèrent -à travers les Turcs, et se firent tuer pour la plupart. - -Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui avait -été fait des siens, il pleura, se fit amener tous les prisonniers, et -les fit décapiter ou assommer; ils étaient dix mille[91]. Il n'épargna -que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus grands seigneurs; il -fallut qu'ils fussent témoins de cette horrible boucherie. - -[Note 91: _App._ 42.] - -Dès qu'on sut l'événement, et dans quel péril se trouvait encore le -comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se hâtèrent -d'envoyer au cruel sultan de riches présents pour l'apaiser; un drageoir -d'or, des faucons de Norwège, du linge de Reims, des tapisseries d'Arras -qui représentaient Alexandre-le-Grand. On rassembla promptement les deux -cent mille ducats qu'il exigeait pour rançon. Lui, il envoya aussi des -présents au roi de France; mais c'étaient des dons insolents et -dérisoires: une masse de fer, une cotte d'armes de laine à la turque, un -tambour et des arcs dont les cordes étaient tissues avec des entrailles -humaines[92]. Pour que rien ne manquât à l'outrage, il fit venir ses -prisonniers au départ, et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit -ces rudes paroles[93]: «Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton -pays, et fils d'un grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se -peut que tu sois confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta -première chevalerie, et que, pour réparer ton honneur, tu rassembles -contre moi une puissante armée. Je pourrais, avant de te délivrer, te -faire jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi ni toi ni -tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment ni à eux ni à toi. -Quand tu seras de retour là-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et -viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les chrétiens -que tu voudrais amener. Je suis né pour guerroyer toujours, toujours -conquérir.» - -[Note 92: _App._ 43.] - -[Note 93: «L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un -latinier qui transportoit la parole.» (Froissart.)] - -La honte était grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait -peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait aux -églises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir. - -À peine on quittait ce deuil, que le roi et le royaume en eurent un -autre à porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre Richard II, -fut, au grand étonnement de tout le monde, renversé en quelques jours -par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard était ami -de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des Lancastre nous -préparaient Henri V et la bataille d'Azincourt. - -Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison de -Lancastre, les sourdes menées par lesquelles, ayant manqué le trône de -Castille, elle se prépara celui de l'Angleterre. Un mot seulement de la -catastrophe. - -Quelque violent et aveugle que fût Richard, sa mort fut pleurée. C'était -le fils du Prince Noir; il était né en Guyenne, sur une terre conquise, -dans l'insolence des victoires de Créci et de Poitiers; il avait le -courage de son père, il le prouva dans la grande révolte de 1380, où il -comprima le peuple, qui voulait faire main basse sur l'aristocratie. Il -était difficile qu'il se laissât faire la loi par ceux qu'il avait -sauvés, par les barons et les évêques, par ses oncles, qui les -excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans une lutte à mort; -provoqué par le Parlement _impitoyable_, qui lui tua ses favoris, il fut -à son tour sans pitié; il fit tuer son oncle Glocester, et chassa le -fils de son autre oncle Lancastre. C'était jouer quitte ou double. Mais -sa violence sembla justifiée par la lâcheté publique. Il trouva un -empressement extraordinaire dans les amis à trahir leurs amis; il y eut -foule pour dénoncer, pour jurer et parjurer; chacun tâchait de se laver -avec le sang d'un autre[94]. Richard en eut mal au coeur, et un tel -mépris des hommes, qu'il crut ne pouvoir jamais trop fouler cette boue. -Il osa déclarer dix-sept comtés coupables de trahison et acquis à la -couronne, condamnant tout un peuple en masse pour le rançonner en -détail, escomptant le pardon, revendant aux gens leurs propres biens, -brocantant l'iniquité. Cet acte, audacieusement fou, par delà toutes les -folies de Charles VI, perdit Richard II. Les Anglais lui léchaient les -mains, tant qu'il se contentait de verser du sang. Dès qu'il toucha -leurs biens, à leur arche sacro-sainte, la propriété, ils appelèrent le -fils de Lancastre[95]. - -[Note 94: Shakespeare n'exagère rien dans la scène où le père court -dénoncer son fils à l'usurpateur qu'il vient lui-même de combattre. -Cette scène, d'un comique horrible, n'exprime que trop fidèlement la -mobile _loyauté_ de ce temps si prompt à se passionner pour les forts. -Peut-être aussi faut-il y reconnaître la facilité qu'on acquérait, parmi -tant de serments divers, de se mentir à soi-même et de tourner son -hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans tout ceci, Shakespeare est -aussi grand historien que Tacite. Mais lorsque Froissart montre le chien -même du roi Richard qui laisse son maître et vient faire fête au -vainqueur, il n'est pas moins tragique que Shakespeare.] - -[Note 95: L'Église eut au fond la part principale dans cette révolution. -La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff et les -lollards, se concilia ensuite les évêques et réussit par eux. Turner -seul a bien compris ceci.] - -Celui-ci était encouragé tantôt par Orléans, tantôt par Bourgogne, qui, -sans doute, souhaitait, comme précédent, le triomphe des branches -cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne -demandait autre chose que l'héritage de son père. Mais quand même il eût -voulu s'en tenir là, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se joindre à -lui, comme ils ont fait tant de fois[96], et pour York et pour Warwick, -et pour Édouard IV et pour Guillaume. Richard se trouva seul; tous le -quittèrent, même son chien[97]. Le comte de Northumberland l'amusa par -des serments, le baisa et le livra. Conduit à son rival sur un vieux -cheval étique, abreuvé d'outrages, mais ferme, il accepta avec dignité -le jugement de Dieu, il abdiqua[98]. Lancastre fut obligé par les siens -de régner, obligé, pour leur sûreté, de leur laisser tuer Richard[99]. - -[Note 96: «Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont au-dessus -de la bataille, ils ne tuent riens, et par espécial du peuple, car ils -connoissent que chacun quiert leur complaire, parce qu'ils sont les plus -forts.» (Comines.)] - -[Note 97: _App._ 44.] - -[Note 98: _App._ 45.] - -[Note 99: _App._ 46.] - -Le gendre du roi avait péri, et avec lui l'alliance anglaise et la -sécurité de la France. La croisade avait manqué, les Turcs pouvaient -avancer. La chrétienté semblait irrémédiablement divisée, le schisme -incurable. Ainsi la paix, espérée un instant, s'éloignait de plus en -plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'étant pas dans les -esprits; jamais ils ne furent moins pacifiés, plus discordants -d'orgueil, de passions violentes et de haines. - -On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la santé du roi; ces -prières, parmi les injures et les malédictions, ne pouvaient se faire -entendre. Tout en s'adressant à Dieu, on essayait aussi du Diable. On -faisait des offrandes à l'un, pour l'autre des conjurations. On -implorait à la fois le ciel et l'enfer. - -On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui -veillait, jeûnait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin -d'acquérir influence sur les éléments et de faire des astres ce qu'il -voulait. Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait -_Smagorad_, et dont l'original avait été donné à Adam[100]. Notre -premier père, disait-il, ayant pleuré cent ans son fils Abel, Dieu lui -envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute, -pour donner à l'homme régénéré puissance sur les étoiles. - -[Note 100: _App._ 47.] - -Le livre ne réussissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam, on -eut recours à deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les établit à -la Bastille près de l'hôtel Saint-Paul. On leur fournit tout ce qu'ils -demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont ils firent -un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles magiques dont ils -le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable; les deux moines, -pour s'excuser, accusèrent le barbier du roi et le concierge du duc -d'Orléans de troubler leurs opérations par de mauvais sortilèges. Ce -barbier avait été vu, disait-on, rôdant autour du gibet, pour y prendre -les ingrédients de ses maléfices. Toutefois les moines ne purent rien -prouver; on les sacrifia au duc d'Orléans, au clergé. Ils avaient fait -grand scandale. Tout le monde venait les consulter à la Bastille, leur -demander des remèdes pour les maladies, des philtres d'amour. Ils furent -dégradés en Grève par l'évêque de Paris, puis promenés par la ville, -décapités, mis en quartiers, et les quartiers attachés aux portes de -Paris. - -L'effet de ces mauvais remèdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre prince, -après une lueur de raison, sentit l'approche de la frénésie; il dit -lui-même qu'il fallait se hâter de lui ôter son couteau[101]. Il -souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux, qu'il -aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on -l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: «S'il est -ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de -Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne -languisse plus; qu'il m'achève plutôt, et que je meure.» - -[Note 101: _App._ 48.] - -Hélas! disaient les bonnes gens, comment un roi si débonnaire[102] -est-il ainsi frappé de Dieu et livré aux mauvais esprits? Il n'a -pourtant jamais fait de mal. Il n'était pas fier; il saluait tout le -monde, les petits comme les grands[103]. On pouvait lui dire tout ce -qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il joûtait -avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi, mais -comme un homme. Il était paillard, il est vrai; il aimait les femmes, -les filles. Après tout, on ne pouvait dire qu'il eût jamais fait de -peine aux familles honnêtes. La reine ne voulant plus coucher avec lui, -on lui mettait dans son lit une petite fille[104], mais c'était en la -payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments. - -[Note 102: _App._ 49.] - -[Note 103: _App._ 50.] - -[Note 104: _App._ 51.] - -Ah! s'il avait eu sa tête, la ville et le royaume s'en seraient bien -mieux trouvés. Chaque fois qu'il revenait à lui, il tâchait de faire un -peu de bien, de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre de -l'ordre dans les finances, de révoquer les dons qu'on lui surprenait -dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon coeur pour -les chrétiens, lui qui avait ménagé les juifs même, en les renvoyant?... - -En quelque état qu'il fût, il voyait toujours avec plaisir ses braves -bourgeois. «Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prévôt des -marchands, Juvénal, et mes bourgeois de Paris.» Quand d'autres gens -venaient le voir, il regardait d'un air effaré; mais quand c'était le -prévôt, il lui parlait; il disait: «Juvénal, ne perdons pas notre temps, -faisons de bonne besogne.» - -Nous avons remarqué au commencement de cette histoire, en parlant des -rois _fainéants_, combien le peuple était naturellement porté à -respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois par -an devant lui sur leur char attelé de boeufs. Les musulmans regardent -les idiots comme marqués du sceau de Dieu, et souvent comme personnes -saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un touchant préjugé -que le crétin porte bonheur à sa famille. La brute qui ne suit que -l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle, semble, par cela -même, rester plus près de la raison divine. Elle est tout au moins -innocente. - -Rien d'étonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes -orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de -prédilection cette pauvre créature, comme lui humiliée sous la main de -Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, guérir les -maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement il -aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien. -Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu'il fût, il -s'obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par lui. Rien -de plus touchant, et en même temps de plus hardi que les paroles par -lesquelles le grand prédicateur populaire, Jean Gerson, bravant à la -fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la succession du -malade, s'adresse à lui, et lui dit: _Rex, in sempiternum vive!_... Ô -mon roi, vivez toujours!... - -Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de ces -malheureux essais que l'on fit pour le guérir. Deux sorciers offrirent -au bailli de Dijon de découvrir d'où venait sa maladie. Au fond d'une -forêt voisine, ils élevèrent un grand cercle de fer sur douze colonnes -de fer; douze chaînes de fer étaient à l'entour. Mais il fallait trouver -douze hommes, prêtres; nobles et bourgeois, qui voulussent entrer dans -ce cercle formidable et se laisser lier de ces chaînes. On en trouva -onze sans peine, et le bailli fut le douzième, qui se dévouèrent ainsi, -au risque d'être peut-être emportés corps et âme par le Diable[105]. - -[Note 105: Le Religieux.] - -Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'était pas -trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il fit rien d'inconvenant, on le -menait aux églises. Ou bien encore, abattu et languissant, il allait aux -représentations des _Mystères_ que les Confrères de la Passion jouaient -alors rue Saint-Denis. Ces Mystères, moitié pieux, moitié burlesques, -étaient considérés comme des actes de foi. Ceux qui n'y auraient pas -trouvé d'amusement n'y eussent pas moins assisté, pour leur édification. -Dans plusieurs églises, on avançait l'heure des vêpres pour qu'on pût -aller aux Mystères. - -Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son retrait -de l'hôtel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre, amassée par -Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour l'amuser. -Immobiles dans les livres écrits, ces figures prirent mouvement, et -devinrent des cartes[106]. Le roi jouant aux cartes, tout le monde -voulut y jouer. Elles étaient peintes d'abord; mais cela étant trop -cher, on s'avisa de les imprimer[107]. Ce qu'on aimait dans ce jeu, -c'est qu'il empêchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui eût dit -qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pensée et qui -l'éternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant véhicule -de la sagesse? - -[Note 106: Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais peu en -usage. _App._ 52.] - -[Note 107: _App._ 53.] - -Quelque recette de distraction qu'il y eût au fond de ce jeu, ces rois, -ces dames, ces valets dans leur bal perpétuel, dans leurs indifférentes -et rapides évolutions, devaient quelquefois faire songer. À force de les -regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y placer ses rêves; le fol? -pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas dans ces cartes de naïves -images du temps? N'était-ce pas un beau coup de cartes, et des plus -soudains, de voir Bajazet _l'Éclair_, vainqueur à Nicopolis, -quasi-maître de Constantinople, entrer dans une cage de fer? N'en -était-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le magnifique -Richard II, supplanté en quelques jours par l'exilé Bolingbroke? Ce roi, -en qui tout à l'heure il y avait dix millions d'hommes, le voilà qui est -moins qu'un homme, un homme en peinture, roi de carreau... - -Dans une des farces de la basoche que les petits clercs du palais -jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages les -temps d'un verbe latin: «Regno, regnavi, regnabo.» Pédantesque comédie, -mais dont il était difficile de méconnaître le sens. - -Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient les -Mystères de la Passion, il les appelle «ses amés et chers -confrères[108]». Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-même, -Pauvre jongleur du grand Mystère historique, il allait voir ses -confrères, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion. -Il n'était pas seulement spectateur, il était spectacle. Le peuple -venait voir en lui la Passion de la royauté. Roi et peuple, ils se -contemplaient, et avaient pitié l'un de l'autre. Le roi y voyait le -peuple misérable, déguenillé, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus -pauvre encore sur le trône, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, délaissé de -sa famille, de sa femme, veuf de lui-même et se survivant, riant -tristement du rire des fols, vieil enfant sans père ni mère pour en -avoir soin. - -[Note 108: _App._ 54.] - -La dérision n'eût pas été suffisante, la tragédie eût été moins comique, -s'il eût cessé de régner. Le merveilleux, le bizarre, c'est qu'il -régnait par moments. Toute négligée et sale qu'était sa personne, sa -main signait encore, et semblait toute-puissante. Les plus graves -personnages, les plus sages têtes du conseil, venaient entre deux accès -profiter d'un moment lucide, épier les faibles lueurs d'une intelligence -obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de cette bouche -imbécile. - -C'était toujours le roi de France, le premier roi chrétien, la tête de -la chrétienté. Les principaux États d'Italie, Milan, Florence, Gênes, se -disaient ses clients. Gênes ne crut pouvoir échapper à Visconti qu'en se -donnant à Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait à charger d'un -nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien porter. - -Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amené en -France par les affaires de l'Église, conférer avec Charles VI (1398). -L'un était fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre -l'empereur à jeun; mais pour le roi ce n'était pas toujours le moment -lucide. - -Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour lui -faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Université, -suspendait l'autorité de Benoît XIII dans le royaume de France. Le -maréchal Boucicaut fut envoyé à Avignon pour le contraindre par corps. -Le vieux pontife se défendit dans le château d'Avignon, en vrai -capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brûla -une à une les poutres de son palais. Les Français avaient honte -eux-mêmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne lui -étaient pas plus soumis. Les Romains étaient en armes contre Boniface, -comme les Français contre Benoît. - -Voilà donc la papauté, l'empire, la royauté aux prises et s'injuriant; -l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir spirituel, suspendant -le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la -cuirasse. Les dieux humains délirent, défendent qu'on leur obéisse, et -se proclament fols... - -Cela était certain, réel, mais aucunement vraisemblable, contraire à -toute raison, propre à faire croire de préférence les mensonges les plus -hasardés. Nulle comédie, nul Mystère ne devait dès lors choquer les -esprits. Le plus fol n'était pas celui qui oubliait des réalités -absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystères aidaient -d'ailleurs à l'illusion par leur prodigieuse durée; quelques-uns se -divisaient en quarante jours. Une représentation si longue devenait -pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier -l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel côté était le -rêve[109]. - -[Note 109: «Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous -affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les -jours. Et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits douze heures -durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un -roi qui rêveroit toutes les nuits douze heures qu'il est artisan.» -(Pascal.)] - - - - -LIVRE VIII - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne.--Meurtre du duc d'Orléans -(1400-1407). - - -Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui -guerroient à nos dépens, jusqu'à ce que la mort y mette ordre. Ces deux -ennemis, l'orgueil et le désir, nous les avons vus aux prises dans cette -pauvre âme de roi. L'un a prévalu d'abord, puis l'autre; puis, dans ce -long combat, cette âme s'est éclipsée, et il n'y a plus eu où combattre. -La guerre finie dans le roi, elle éclate dans le royaume; les deux -principes vont agir en deux hommes et deux factions, jusqu'à ce que -cette guerre ait produit son acte frénétique, le meurtre; jusqu'à ce -que, les deux hommes ayant été tués l'un par l'autre, les deux factions, -pour se tuer, s'accordent à tuer la France. - -Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des -deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orléans, frère du roi; -l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean-sans-Peur, -duc de Bourgogne. - -Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux -partis, deux paroisses; nous les avons nommées déjà, celle de la cour, -celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalité de -Saint-Jacques. La scène de l'histoire dit d'avance l'histoire même. - - * * * * * - -Louis d'Orléans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aimé -et regretté toujours, qu'avait-il fait pour mériter de tels regrets? Il -fut pleuré des femmes, et c'est tout simple, il était beau, avenant, -gracieux[110]; mais non moins regretté de l'Église, pleuré des saints... -C'était pourtant un grand pécheur. Il avait, dans ses emportements de -jeunesse, terriblement vexé le peuple; il fut maudit du peuple, pleuré -du peuple... Vivant, il coûta bien des larmes; mais combien plus, mort! - -[Note 110: _App._ 55.] - -Si vous eussiez demandé à la France si ce jeune homme était bien digne -de tant d'amour, elle eût répondu: Je l'aimais[111]. Ce n'est pas -seulement pour le bien qu'on aime; qui aime, aime tout, les défauts -aussi. Celui-ci plut comme il était, mêlé de bien et de mal. La France -n'oublia jamais qu'en ses défauts mêmes elle avait vu poindre l'aimable -et brillant esprit, l'esprit léger, peu sévère, mais gracieux et doux, -de la Renaissance; tel il se continua dans son fils, Charles d'Orléans, -l'exilé, le poète[112], dans son bâtard Dunois, dans son petit-fils le -bon et clément Louis XII. - -[Note 111: «Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que -cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy, -parceque c'estoit moy.» (Montaigne.)] - -[Note 112: Louis d'Orléans était poète aussi, s'il est vrai qu'il avait -célébré dans des vers les secrètes beautés de la duchesse de Bourgogne. -(Barante.)] - -Cet esprit, louez-le, blâmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un -âge, c'est celui de la France même. Pour la première fois, au sortir du -roide et gothique moyen âge, elle se vit ce qu'elle est, mobilité, -élégance légère, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora. -Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui à -qui tout est permis, celui qui peut gâter, briser; la mère gronde, mais -elle sourit... Elle aimait cette jolie tête qui tournait celle des -femmes; elle aimait cet esprit hardi qui déconcertait les docteurs: -c'était plaisir de voir les vieilles barbes de l'Université au milieu de -leurs lourdes harangues, se troubler à ses vives saillies et -balbutier[113]. Il n'en était pas moins bon pour les doctes, les clercs -et les prêtres, pour les pauvres aumônier et charitable. L'Église était -faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien des choses; il n'y -avait pas moyen d'être sévère avec cet enfant gâté de la nature et de la -grâce. - -[Note 113: _App._ 56.] - -De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui, -sinon d'une femme? De sa charmante mère apparemment, dont son mari même, -le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empêcher de dire: «C'est le -soleil du royaume.» Une femme mit la grâce en lui, et les femmes la -cultivèrent.... Et que serions-nous sans elles? Elles nous donnent la -vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'âme. Que de choses nous -apprenons près d'elles comme fils, comme amants ou amis... C'est par -elles, pour elles, que l'esprit français est devenu le plus brillant, -et, ce qui vaut mieux, le plus sensé de l'Europe. Ce peuple n'étudiait -volontiers que dans les conversations des femmes; en causant avec ces -aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout appris[114]. - -[Note 114: L'éducation d'un jeune chevalier par les femmes est -l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du quinzième -siècle. _App._ 57.] - -Nous n'avons pas la galerie où le jeune Louis eut la dangereuse fatuité -de faire peindre ses maîtresses. Nous connaissons assez mal les femmes -de ce temps-là. J'en vois trois pourtant qui de près ou de loin tinrent -au duc d'Orléans. Toutes trois, de père ou de mère, étaient Italiennes. -De l'Italie partait déjà le premier souffle de la Renaissance; le Nord, -réchauffé de ce vent parfumé du Sud, crut sentir, comme dit le poète, -«une odeur de Paradis[115]». - -[Note 115: - - Quan la doss aura venta - Deves vostre pais, - M'es veiaire que senta - Odor de Paradis. - -«Quand le doux zéphyr souffle de votre pays, ô ma Dame, il me semble que -je sens une odeur de Paradis.» (Bernard de Ventadour.)] - -De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orléans, Valentina -Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort. L'autre, -Isabeau de Bavière (Visconti du côté maternel) fut sa belle-soeur, son -amie, peut-être davantage. La troisième, dans un rang bien modeste, la -chaste, la savante Christine[116], n'eut avec lui d'autre rapport que -les encouragements qu'il donna à son aimable génie[117]. - -[Note 116: Christine de Pisan semble avoir commencé la suite des femmes -de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille du -produit de leur plume. _App._ 58.] - -[Note 117: _App._ 59.] - -L'Italie, la Renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y avait -dans tout cela de quoi séduire et de quoi blesser. Ce jour du seizième -siècle, qui éclatait brusquement dès la fin du quatorzième, dut -effaroucher les ténèbres. L'art n'était-il pas une coupable contrefaçon -de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger, assez de -séduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise encore pour la -perdition des âmes? Cette perfide Italie, la terre des poisons et des -maléfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles du Diable? - -C'étaient là les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut. Joignez-y -le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que peu à peu il -leur fallait céder la place. Derrière, appuyaient la foule des esprits -secs et étroits, qui demandent toujours: À quoi bon?... À quoi bon un -tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une ballade de -Christine? - -De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient -pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvreté publique, qui ne -voyait dans les dépenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalité. - -À ces mécontentements, à ces malveillances, à ces haines publiques ou -secrètes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir fait -le duc de Bourgogne Jean-sans-Peur tout exprès pour haïr le duc -d'Orléans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de -taille, peu de facilité[118]. Son silence habituel couvrait un caractère -violent. Héritier d'une grande puissance, il tenta de grandes choses et -échoua d'autant plus tristement. Sa captivité de Nicopolis coûta gros au -royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il souffrait cruellement de voir -en face cette heureuse et brillante figure qui devait toujours -l'éclipser. Avant que leur rivalité éclatât, avant que de secrets -outrages eussent engendré en eux de nouvelles haines, il semblait être -déjà le Caïn prédestiné de cet Abel. - -[Note 118: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que, quoiqu'il -parlât peu, il avait de l'esprit; ses yeux étaient intelligents. Il en -existe un portrait fort ancien au musée de Versailles et au château -d'Eu. Il est en prières, déjà vieux, les chaires molles, l'air bonasse -et vulgaire. Christine l'appelle en 1404: «Prince de toute bonté, -salvable, juste, saige, bénigne, douls et de toute bonne meurs.»] - -L'équité nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de ce -temps n'a guère été écrite que par les ennemis du duc d'Orléans. Cela -doit nous mettre en défiance. Ceux qui le tuèrent en sa personne, ont dû -faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire. - -Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[119]. Le -Bourgeois de Paris est un bourguignon furieux. Paris était généralement -hostile au duc d'Orléans, et cela pour un motif facile à comprendre: le -duc d'Orléans demandait sans cesse de l'argent; le duc de Bourgogne -défendait de payer. - -[Note 119: _App._ 60.] - -Cette rancune de Paris n'a pas été sans influence sur le plus impartial -des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis. Il n'a pu -se défendre de reproduire la clameur de cette grande ville voisine. Le -moine a pu céder aussi à celle du clergé, que le duc d'Orléans essayait -indirectement de soumettre à l'impôt[120]. - -[Note 120: Voy. 1402 et les projets du parti d'Orléans, 1411.] - -Il ne faut pas oublier que le duc d'Orléans, ne possédant rien, ou -presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la -France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne au contraire était, tout à -la fois, un prince français et étranger; il avait des possessions et -dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup d'argent de la -Flandre, et demandait plutôt des gens d'armes à la Bourgogne[121]. - -[Note 121: Au témoignage de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)] - -Remontons à la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois ayant -presque détruit le seul pouvoir militaire qui se trouvât en France, la -féodalité, essayèrent, au treizième et au quatorzième siècle, d'une -féodalité artificielle; ils placèrent les grands fiefs dans la main des -princes leurs parents. Charles V fit un grand établissement féodal. -Tandis que son frère aîné, gouverneur du Languedoc, regardait vers la -Provence et l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage à son plus jeune -frère, de manière à agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce -dernier l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la -Flandre française[122], la barrière du royaume au nord, pour que ce -frère épousât leur future souveraine, l'héritière des comtés de Flandre, -d'Artois, de Rethel, de Nevers et de la Franche-Comté. Il espérait que -dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples -étant réunis sous une même domination, les intérêts se confondraient peu -à peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les moeurs -différentes, la barrière des langues immuable; la langue française et -wallone ne gagna pas un pouce de terrain sur le flamand[123]. La riche -Flandre ne devint pas un accessoire de la pauvre Bourgogne[124]. Ce fut -tout le contraire: l'intérêt flamand emporta la balance. Quel intérêt? -un intérêt hostile à la France, l'alliance commerciale de l'Angleterre, -commerciale d'abord, puis politique. - -[Note 122: _App._ 61.] - -[Note 123: _App._ 62.] - -[Note 124: «Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la -France.» Mot de Charles-le-Téméraire. (Gachard.)] - -Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre étaient liées -depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les princes de la -France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage commercial entre -les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. Édouard III ne put faire -son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux pour son frère. -Mais ce frère, tout Français qu'il était, ne se fit accepter des -Flamands qu'en se résignant aux relations indispensables de la Flandre -et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse du pays, celle -du prince. Toutefois, les Anglais qui depuis Édouard III avaient attiré -beaucoup de drapiers de la Flandre[125], n'avaient plus tant de -ménagements à garder avec les Flamands; ils pillaient souvent leurs -marchands, et secondaient les bannis de Flandre dans leurs pirateries. -Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la révolution de Flandre en -1382, se fit pirate, et fut la terreur du détroit. En 1387, il enleva la -flotte flamande qui chaque année allait à La Rochelle acheter nos vins -du Midi[126]. La Flandre et le comte de Flandre étaient ruinés par ces -pirateries, si ce comte ne devenait ou le maître ou l'allié de -l'Angleterre. Ayant essayé en vain de s'en rendre maître (1386), il -fallait qu'il en fût l'allié, qu'il y fit, s'il pouvait, un roi qui -garantît cette alliance. Il y parvint en 1399, contre l'intérêt de la -France. - -[Note 125: Voy. au tome III, livre VI, chap. I, les étranges promesses -par lesquelles les Anglais s'efforçaient de les attirer...] - -[Note 126: _App._ 63.] - -Cette puissance de Bourgogne, ainsi partagée entre l'intérêt français et -étranger, n'allait pas moins s'étendant et s'agrandissant. -Philippe-le-Hardi compléta ses Bourgognes en achetant le Charolais -(1390), ses Pays-Bas en faisant épouser à son fils l'héritière de -Hainaut et de Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-là -serré entre la Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands -postes, par la Hollande des ports sur l'Océan, c'était comme des -fenêtres ouvertes sur l'Angleterre; par le Hainaut des places fortes, -Mons et Valenciennes, les portes de la France. - -Voilà une grande et formidable puissance, formidable par son étendue et -par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa -position, par ses relations, touchant à tout, ayant prise sur tout. Il -n'y avait rien en France à opposer à une telle force. La maison d'Anjou -avait fondu en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur l'Italie. -Le duc de Berri, lors même qu'il était gouverneur du Languedoc, n'y -était pas sérieusement établi; il n'était que le roi de Bourges. Le duc -d'Orléans, frère du roi, s'était fait donner successivement l'apanage -d'Orléans, puis une bonne part du Périgord et de l'Angoumois, puis les -comtés de Valois, Blois et Beaumont, puis encore celui de Dreux. Il -avait, par sa femme, une position dans les Alpes, Asti. C'étaient certes -de grands établissements, mais dispersés; ce n'était pas une grande -puissance. Tout cela ne faisait point masse en présence de cette masse -énorme et toujours grossissante des possessions du duc de Bourgogne. - -Philippe-le-Hardi avait eu, à son grand profit, la part principale à -l'administration du royaume sous la minorité de Charles VI, et bien au -delà, jusqu'à ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque -temps, pendant le gouvernement des Marmousets, La Rivière, Clisson, -Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorité; -cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le -gouvernement, au duc d'Orléans, frère du roi, qui en 1401 avait trente -ans. Ce prince, héritier probable du roi malade et de ses enfants -maladifs, avait apparemment autant d'intérêt au bien du royaume que le -duc de Bourgogne, qui, s'étendant toujours vers l'Empire et les -Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince étranger. Toutefois, les -légèretés du duc d'Orléans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient -tort; la vivacité même de son esprit, ses qualités brillantes, mettaient -en défiance. Son oncle, déjà âgé, solide sans éclat (comme il faut pour -fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il était riche hors du -royaume; on pensait que le maître de la riche Flandre prendrait moins -d'argent en France. - -Ce fut un moment décisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la -révolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caressé le dangereux -Lancastre, pendant son séjour au château de Bicêtre. Le duc d'Orléans en -fit son frère d'armes, et se crut sûr de lui. Mais Lancastre, avec -beaucoup de sens, préféra l'alliance du duc de Bourgogne, comte de -Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance une extrême prudence. -Il en avait besoin. Richard avait épousé sa petite-nièce, il était -gendre du roi de France, et notre allié. Le duc de Bourgogne se serait -perdu dans le royaume, s'il avait ostensiblement concouru à une -révolution qui nous était si préjudiciable. Il ne laissa pas passer -Lancastre par ses états; il donna même ordre de l'arrêter à Boulogne, où -il ne devait point aller. Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le -duc était ami et allié du duc de Bourgogne; ils lui donnèrent pour -l'accompagner quelques gens d'armes, et leur homme, Pierre de -Craon[127], l'assassin de Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orléans. -C'étaient de faibles moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne -peut le deviner. Or, c'était surtout d'argent que Lancastre avait -besoin; les hommes ne manquaient pas en Angleterre pour en recevoir. - -[Note 127: La misère força peut-être Craon à cet acte monstrueux -d'ingratitude. Il avait dû la grâce de son premier crime aux prières de -la jeune Isabelle de France, épouse de Richard II. Voy. _App._ 34.] - -Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne étant mort peu après, sa veuve, -qui avait vu Lancastre à son passage, déclara qu'elle voulait l'épouser. -Cette veuve était la fille du terrible ennemi de nos rois, de -Charles-le-Mauvais. Rien n'était plus dangereux que ce mariage. Le duc -de Bourgogne en détourna la veuve, comme il devait; mais il eut le -bonheur de ne pas être écouté; le mariage se fit au grand profit du duc -de Bourgogne, qui, malgré le duc d'Orléans, malgré le vieux Clisson, -vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la Bretagne, et -bâtit à Nantes même sa _tour de Bourgogne_[128]. - -[Note 128: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux -frères.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui -donna, non seulement le comté d'Évreux, mais la ville royale de -Saint-Malo, l'un des plus précieux fleurons de la couronne de France. Il -n'en resta pas moins à moitié Anglais; son frère Arthur tenait le comté -de Richemont du roi d'Angleterre.] - -Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances -suspectes. Le maître de la Franche-Comté, de la Bourgogne et des -Pays-Bas se trouvait aussi maître de la Bretagne, ami du nouveau roi -d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'était -alliée, en Castille, à la maison bâtarde de Transtamare, comme celle de -Bourgogne s'unit plus tard à la maison non moins bâtarde de Portugal. -Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches cadettes se -trouvaient ainsi liées entre elles, et avec les branches bâtardes du -Portugal et de la Castille. - -Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orléans se porta pour -champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute la -chrétienté, se déclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape -contre l'Université, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV. -Après avoir provoqué un duel de sept Français contre sept Anglais, il -jeta le gant à son ancien frère d'armes, pour venger la mort de Richard -II[129]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqué, dans la personne de -la veuve, Isabelle de France, à tout ce qu'un homme noble devait «aux -dames veuves et pucelles[130]». Il lui demandait un rendez-vous aux -frontières, où ils pourraient combattre chacun à la tête de cent -chevaliers. - -[Note 129: _App._ 64.] - -[Note 130: Monstrelet.] - -Lancastre répondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle part -que ses prédécesseurs eussent été ainsi défiés par gens de moindre état; -ajoutant, dans le langage hypocrite du parti ecclésiastique qui l'avait -mis sur le trône, que ce qu'un prince fait, «il le doit faire à -l'honneur de Dieu, et comme profit de toute chrestienté ou de son -royaume, et non pas pour vaine gloire ni pour nulle convoitise -temporelle[131]». - -[Note 131: Monstrelet.--Quant à Isabelle de France, il récriminait d'une -manière toute satirique: «Plût à Dieu que vous n'eussiez fait rigueur, -cruauté ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus qu'avons -fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.»] - -Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien -autre chose à faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui; ce -trône tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le service -de faire continuer la trêve avec la France. - -Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont déjà une guerre indirecte -entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne. La guerre va devenir directe, -acharnée. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les Pays-Bas; l'oncle -attaque et ruine le neveu en France, à Paris. - -Le duc d'Orléans, battu par son habile rival dans l'affaire de Bretagne, -fit une chose grave contre lui; si grave que la maison de Bourgogne dut -vouloir dès lors sa ruine. Il se fit un établissement au milieu des -possessions de cette maison, parmi les petits états qu'elle avait ou -qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme une épine -au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire, à la porte de Liège, de -manière à donner courage aux petits princes du pays, par exemple au duc -de Gueldre. Le duc d'Orléans paya ce duc pour faire ce qu'il avait -toujours fait, pour piller les Pays-Bas. - -Louis d'Orléans ayant engagé ce condottiere au service du roi, il -l'amène à Paris avec ses bandes; et, d'autre part, il fait venir des -Gallois des garnisons de Guyenne. Le duc de Bourgogne y accourt; -l'évêque de Liège lui amène du renfort; une foule d'aventuriers du -Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent à la file. Le duc -d'Orléans, de son côté, se fortifie des Bretons de Clisson, d'Écossais, -de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore; les -deux rivaux se mesurèrent, se virent en force, et se laissèrent -réconcilier. - -Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son -neveu; il n'y avait qu'à le laisser faire: il avait pris un rôle -impopulaire qui le menait à sa ruine. Le duc d'Orléans voulait la -guerre, demandait de l'argent au peuple, au clergé même. Le duc de -Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intérêt); riche -d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il défendait de -payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer, -historien flamand, ordinairement très partial pour la maison de -Bourgogne, les princes de cette maison, ulcérés par les tentatives -galantes du duc d'Orléans sur la femme du jeune duc de Bourgogne, -auraient organisé contre leur ennemi un vaste système d'attaques -souterraines, le représentant partout au peuple comme l'unique auteur -des taxes sous le poids desquelles il gémissait, le désignant à la haine -publique, préparant longuement, patiemment l'assassinat par la -calomnie[132]. - -[Note 132: _App._ 65.] - -Il n'y aurait eu pour le duc d'Orléans qu'un moyen de sortir de cette -impopularité, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il -fallait de l'argent. L'Église en avait. Le duc d'Orléans fit ordonner un -emprunt général, dont les gens d'Église ne seraient point exempts. Mais -le duc de Bourgogne se mit du côté du clergé, et l'encouragea à refuser -l'emprunt. Une ordonnance de taxe générale fut de même inutile. Le duc -de Bourgogne déclara que l'ordonnance mentait, en se disant _consentie -par les princes_, que ni lui ni le duc de Berri n'y avaient consenti; -que si les coffres du roi étaient vides, ce n'était pas du sang des -peuples qu'il fallait les remplir; qu'il fallait faire regorger les -sangsues; que pour lui, il voulait bien qu'on sût que s'il eût autorisé -cette nouvelle exaction, il aurait emboursé deux cent mille écus pour sa -part. - -Qu'on juge si de telles paroles étaient bien reçues du peuple. Le duc de -Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit à l'oeuvre, -et alors il ne fut pas médiocrement embarrassé. Après avoir tant déclamé -contre les taxes, il n'en pouvait guère lever lui-même. Il lui fallut -avoir recours à un étrange expédient. Il envoya dans toutes les villes -du royaume des commissaires du parlement pour examiner les contrats -entre particuliers et frapper d'amendes arbitraires ceux qu'ils -trouveraient usuraires ou frauduleux[133]. Tous ceux «qui auraient vendu -trop cher de moitié» devaient être punis. Cette absurde et impraticable -inquisition ne produisit pas grand'chose. - -[Note 133: _App._ 66.] - -Le duc d'Orléans reprit son influence. Il s'était étroitement lié avec -le pape Benoît XIII; ce pape ayant enfin échappé aux troupes qui -l'assiégeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui -restituait au pape l'obédience du royaume; l'Université en rugit. -D'autre part, le duc, s'étant lié étroitement avec sa belle-soeur -Isabeau, la fit entrer dans le conseil, et s'y trouva prépondérant. Il -parut ainsi maître et de l'Église et de l'État, c'est-à-dire que dès -lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui. - -Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orléans ne fût le -seul qui agît pour la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on -devait profiter de l'agitation de ce pays[134], qui tentât des -expéditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte -en mer et battre les Anglais[135]. Plus tard des secours sont envoyés -aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[136]. Je vois -l'homme du duc d'Orléans, le connétable d'Albret, faire une guerre -heureuse en Guyenne[137]. On envoie en Castille pour demander les -secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur -ferme la Normandie; on tire Cherbourg et Évreux des mains suspectes du -roi de Navarre, en le dédommageant ailleurs. - -[Note 134: C'était le temps de la révolte des Percy.] - -[Note 135: C'étaient les Bretons de Clisson, conduits par Guillaume -Duchâtel.] - -[Note 136: Rymer.] - -[Note 137: Le comte de Clermont, très jeune encore, était le chef -nominal de cette armée.] - -En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand -armement fut ordonné, une lourde taxe. Tout l'argent fut placé dans une -tour du palais, pour n'en sortir que du consentement des princes. Le duc -d'Orléans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit forcer la tour -et en tira l'argent[138]. C'était un acte violent, injustifiable, une -sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc de Bourgogne venait -d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances de l'Anglais[139], -quand on songe que le duc de Berri avait fait manquer l'invasion de -1386, et qu'il empêcha encore le roi de combattre en 1415, on comprend -que jamais ces princes n'auraient employé cet argent contre les ennemis -du royaume. - -[Note 138: Le Religieux dit qu'il s'était muni d'un ordre du roi.] - -[Note 139: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les intérêts -de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.] - -L'armement se fit à Brest, une flotte fut préparée. Elle devait être -conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de la -maison de Bourbon, qui était agréable aux deux partis. Mais ce prince -fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina à ne -bouger de Paris; il y resta d'août en novembre pour les fêtes d'un -double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les -enfants du roi. On allégua que le vent était contraire. Et en effet, on -voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais étaient instruits de -tout par des traîtres; ils avaient ici des agents à qui ils payaient -pension; ils pensionnaient entre autres le capitaine de Paris[140]. Le -nouveau duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, avait d'ailleurs intérêt à ne -pas commencer par déplaire aux Flamands en leur fermant l'Angleterre. Il -conclut au contraire une trêve marchande avec les Anglais[141]. - -[Note 140: _App._ 67.] - -[Note 141: _App._ 68.] - -L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne était mort au -milieu de la crise (1404), au moment où il venait encore de mettre un de -ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les fruits de -sa politique égoïste[142]; il s'était constamment servi des ressources -de la France, de ses armées, de son argent, et avec cela il mourut -populaire, laissant à son fils, Jean-sans-Peur, un grand parti dans le -royaume. - -[Note 142: _App._ 69.] - -Philippe-le-Hardi était, dans son intérieur, un homme rangé et régulier; -il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante héritière des -Flandres et de tant de provinces, et qui lui aidait à les maintenir. Il -fut toujours bien avec le clergé; il le défendait volontiers au conseil -du roi; du reste, donnant peu aux églises. - -On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de -l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'évêque de Laon? La -chose est possible, mais encore moins prouvée. - -Ce politique mettait dans toute chose un faste royal, qu'on pouvait -prendre pour de la prodigalité, et qui sans doute était un moyen. Le -culte était célébré dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun -roi; la musique surtout nombreuse, excellente. Dans les occasions -publiques, dans les fêtes, il tenait à éblouir et jetait l'argent. -Lorsqu'il alla recevoir, à Lélinghen, Isabelle de France, veuve de -Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il déploya un luxe incroyable, -inconvenant dans une si triste circonstance; mais il voulait sans doute -imposer à ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en coûta rien, il -profita de cette dépense pour se donner, au nom du roi de France, une -énorme pension de trente-six mille livres. Il en fut de même au mariage -de son second fils; il donna à tous les seigneurs des Pays-Bas qui y -assistaient, des robes de velours vert et de satin blanc, et leur -distribua pour dix mille écus de pierreries; il avait pourvu d'avance à -ces dépenses en se faisant assigner, sur le trésor de France, une somme -de cent quarante mille francs. - -La rançon de son fils, loin de lui coûter, fut pour lui une occasion de -lever des sommes énormes. Indépendamment de tout ce qu'il tira de la -Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi, -quatre-vingt mille livres. Nous voyons le même fils, à peine de retour, -tirer encore, l'année suivante, douze mille livres de Charles VI[143]. -Cette maison si riche ne méprisait pas les plus petits gains. - -[Note 143: D. Plancher.] - -Le duc de Bourgogne n'aimait pas à payer. Ses trésoriers n'acquittaient -rien, pas même les dépenses journalières de sa maison[144]. Quoiqu'il -laissât à sa mort une masse énorme, inestimable, de meubles, de joyaux, -d'objets précieux, il y avait lieu de craindre qu'ils ne suffissent -point à payer tant de créanciers. Plutôt que de toucher aux immeubles, -la veuve se décida à renoncer à la succession des biens mobiliers. - -[Note 144: Le Religieux.] - -Ce n'était pas chose simple, au moyen âge, que cession et renonciation. -Le débiteur insolvable faisait triste figure; il devait se dégrader -lui-même de chevalerie en s'ôtant le ceinturon. Dans certaines villes, -il fallait que, par-devant le juge et sous les huées de la foule, «il -frappât du cul sur la pierre[145]». La cession du débiteur était -honteuse. La renonciation de la veuve était odieuse et cruelle. Elle -venait déposer les clefs sur le corps du défunt, comme pour lui dire -qu'elle lui rendait sa maison, renonçant à la communauté, et n'ayant -plus rien à voir avec lui; elle reniait son mariage[146]. Il n'y avait -guère de pauvre femme qui se décidât à boire une telle honte, à briser -ainsi son coeur... Elles donnaient plutôt leur dernière chemise. - -[Note 145: _App._ 70.] - -[Note 146: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans analogie -avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille permettait à -la femme noble qui avait épousé un roturier de reprendre sa noblesse à -la mort de son mari. Il fallait qu'elle allât à l'église avec une -hallebarde sur l'épaule; là elle touchait de la pointe la fosse du -défunt et elle lui disait: «Vilain, garde la vilainie, que je puisse -reprendre ma noblesse.» (Note communiquée par M. Rossew-Saint-Hilaire.) -_App._ 71.] - -La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace virile -accomplit bravement la cérémonie[147]. Elle descendait, comme -Charles-le-Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et de -Philippe-le-Bel[148]. La petite-fille de Jeanne, Marguerite, avait fondé -avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que, voyant -son fils le comte de Flandre hésiter à accepter pour gendre -Philippe-le-Hardi, elle lui montra sa mamelle, et lui dit que, s'il ne -consentait, elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage, -comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison de -Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de -Philippe-le-Hardi, digne mère de Jean-sans-Peur, aima mieux faire cette -banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les -possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet âge de fer et -de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent pas moins honorés -ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce qu'on avait à -craindre de ces princes. - -[Note 147: «Et de ce demanda instrument à un notaire public, qui estoit -là présent.» (Monstrelet.) _App._ 72.] - -[Note 148: Voy. tome III.] - -La mort de Philippe-le-Hardi semblait laisser le duc d'Orléans maître du -conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui couvraient -Paris au nord, Couci, Ham, Soissons. Avec la Fère, Châlons, -Château-Thierry, Orléans et Dreux, il possédait ainsi une ceinture de -places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai, au -Midi le poste important d'Étampes[149]. - -[Note 149: Il se l'était fait céder en 1400 par le duc de Berri.] - -Le duc d'Orléans obtint de son pape une défense au nouveau duc de -Bourgogne de se mêler des affaires du royaume[150]. Pour que cette -défense signifiât quelque chose, il fallait être le plus fort. Il ne put -empêcher Jean-sans-Peur d'entrer au conseil, et non seulement lui, mais -trois autres qui n'étaient qu'un avec lui, ses frères, les ducs de -Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne. Jean-sans-Peur, -suivant la politique de son père, commença par se déclarer contre la -taille que faisait ordonner le duc d'Orléans pour la continuation de la -guerre, déclarant qu'il empêcherait ses sujets de la payer. Paris, -encouragé, n'avait pas envie de payer non plus. En vain, les crieurs qui -proclamaient la taxe annonçaient en même temps que celle de l'année -dernière avait été bien employée, qu'on avait repris plusieurs places du -Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait du Limousin ni du royaume; -il ne paya point. Les prisons se remplirent, les places se couvrirent de -meubles à l'encan. L'exaspération était telle qu'il fallut défendre, à -son de trompe, de porter ni épée ni couteau[151]. - -[Note 150: Meyer.] - -[Note 151: Le Religieux.] - -Tout porte à croire que les impôts n'étaient pas excessifs, quoi qu'en -disent les contemporains. La France était redevenue riche par la paix; -la main-d'oeuvre était à haut prix dans les villes. Le fisc levait plus -facilement six francs par feu qu'il n'aurait levé un franc cinquante -ans auparavant[152]. Mais cet argent était levé avec une violence, une -précipitation, une inégalité capricieuses, plus funestes que l'impôt -même. - -[Note 152: _App._ 73.] - -Que le peuple eût ou n'eût pas d'argent, il n'en voulait pas donner. On -lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le duc -d'Orléans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrêté à Metz six -charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[153]. Les esprits les -plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps croit -que la taxe précédente avait fourni la somme monstrueuse de huit cent -mille écus d'or[154], et que le duc et la reine avaient tout mangé. Pour -juger ces assertions, pour apprécier l'ignorance et la malveillance avec -laquelle on raisonnait des ressources du royaume, il faut voir le beau -plan que le parti du duc de Bourgogne proposait pour la réforme des -finances. «Il y a, disait-on, dans le royaume _dix-sept cent mille_ -villes, bourgs et villages; ôtons-en sept cent mille qui sont ruinés; -qu'on impose les autres à vingt écus seulement par an, cela fera vingt -millions d'écus; en payant bien les troupes, la maison du roi, les -collecteurs et receveurs, en réservant même quelque chose pour réparer -les forteresses, il restera trois millions dans les coffres du -roi[155].» Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est justement celui -sur lequel s'appuie le facétieux recteur de la _Satire Ménippée_. - -[Note 153: _App._ 74.] - -[Note 154: _App._ 75.] - -[Note 155: Le Religieux.] - -Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine -augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant était présente. Le -saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et probablement sans bien -savoir qui il servait par cette violence. Il n'y a pas de meilleur -instrument pour les factions que ces fanatiques qui frappent en -conscience. Dans sa harangue, il attaquait pêle-mêle les prodigalités de -la cour, les abus, les nouveautés en général, la danse, les modes, les -franges, les grandes manches[156]. Il dit, en face de la reine, que sa -cour était le domicile de dame Vénus, etc.[157]. - -[Note 156: «Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus.» (Religieux.)] - -[Note 157: «Domina Venus.» (_Idem._)--Cet Augustin, qui prêcha contre le -duc d'Orléans, lui avait dédié un livre qui, peut-être, n'avait pas été -assez payé.] - -On en parla au roi, qui, loin de se fâcher, voulut aussi l'entendre. -Devant le roi, il en dit encore plus: que les tailles n'avaient servi à -rien; que le roi même était vêtu du sang et des larmes du peuple; que le -duc (il ne le désignait pas autrement) était maudit, et que, sans doute, -Dieu ferait passer le royaume dans une main étrangère[158]. - -[Note 158: «Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus miserrimæ -plebis.» (_Idem._)] - -Le duc d'Orléans, si violemment attaqué, n'essayait point de regagner -les esprits. On l'accusait de prodigalité; il n'en fut que plus -prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait -assez pour les fêtes, les amusements. Éloigné si longtemps du -gouvernement par ses oncles, sous prétexte de jeunesse, il restait -jeune en effet; il avait passé la trentaine, et n'en était que plus -ardent dans ses folles passions. À cet âge d'action, l'homme que les -circonstances empêchent d'agir, se retourne avec violence vers la -jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre âge; mais il y porte -une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y passe, rien -n'y suffît; le plaisir d'abord, mais c'est bientôt fini; puis, dans le -plaisir, l'aigre saveur du péché secret; puis le secret dédaigné, les -jouissances insolentes du bruit, du scandale. - -La _petite reine_ de Charles VI n'était pas ce qu'il lui fallait; il -n'aimait que les grandes dames, c'est-à-dire les aventures, les -enlèvements, les folles tragédies de l'amour. Il prit ainsi chez lui la -dame de Canny, et il la garda, au vu et au su de tout le monde, jusqu'à -ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois. - -Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de -Jean-sans-Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frère, la -chose n'est pas improbable. Ce qui est sûr, c'est qu'il semblait fort -uni avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si étroite -alliance d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se -trouvait comme veuve du vivant de son mari, n'était rien moins -qu'édifiante. - -Maître de la reine, il semblait vouloir l'être du royaume. Il profita -d'une rechute de son frère pour se faire donner par lui le gouvernement -de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes, avait été -convoitée par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, qui ne pouvait -plus tirer d'argent de Paris, eût trouvé là d'autres ressources. C'était -aussi des ports de Normandie qu'il eût pu le mieux diriger contre -l'Angleterre, les capitaines de son parti. L'expédition du comte de La -Marche, préparée à Brest, n'avait abouti à rien; elle eût peut-être -réussi en partant d'Honfleur ou de Dieppe. Les Normands, sans doute -encouragés sous main par le parti de Bourgogne, reçurent fort mal leur -nouveau gouverneur; il essaya en vain de désarmer Rouen[159]. Il y avait -une grande imprudence à irriter ainsi cette puissante commune. Les -capitaines des villes et forteresses gardèrent leurs places, contre lui, -jusqu'à nouvel ordre du roi. - -[Note 159: Ceux de Rouen répondirent avec dérision: «Nous porterons nos -armes au château, c'est-à-dire que nous irons armés, armés aussi nous -reviendrons.»] - -Cette tentative du duc d'Orléans sur la Normandie excita de grandes -défiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une -lueur de bon sens. On s'adressa aussi à son orgueil. On lui apprit dans -quel honteux abandon sa femme et son frère le laissaient[160]; on lui -dit que ses serviteurs n'étaient plus payés, que ses enfants étaient -négligés, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux dépenses de sa -maison. Il demanda au dauphin ce qui en était, l'enfant dit oui, et que -depuis trois mois la reine le caressait et le baisait pour qu'il ne dît -rien[161]. - -[Note 160: «C'estoit grande pitié de la maladie du roy, laquelle luy -tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement et -louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoüiller, et estoit tout -plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer, lequel -il mit secrettement au plus près de sa chair. De laquelle chose on ne -sçavoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y avoit -personne qui ozast approcher de luy pour y remédier. Toutefois il avoit -un physicien qui dit qu'il estoit nécessité d'y remedier, ou qu'il -estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y avoit -remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque dix ou -douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement garnis -dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait, et -entrèrent les compagnons, qui estoient bien terribles à voir, en sa -chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict à -luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise, gippon, -robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy cependant -disoit plusieurs paroles, puis le dépouillerent, et luy vestirent -lesdites choses qu'ils avoient apportées. C'estoit grande pitié de le -voir, car son corps estoit tout mangé de poux et d'ordure. Et si -trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit -nettoyer, failoit que ce fust par ladite manière.» (Juvénal des -Ursins.)] - -[Note 161: Il témoigna beaucoup de reconnaissance à une dame qui avait -soin du dauphin et suppléait à la négligence de sa mère. Il lui donna le -gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)] - -On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelât le duc de Bourgogne; -celui-ci, sous prétexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un -cortège qui était plutôt une armée. Il amenait avec lui la foule de ses -vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orléans se -sauvèrent à Melun. Les enfants de France devaient les suivre le -lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva à temps pour les -arrêter[162]. - -[Note 162: _App._ 76.] - -Il avait besoin du jeune dauphin[163]. En l'absence du roi, il lui fit -présider un conseil, composé des princes, des conseillers ordinaires, -où, de plus, on avait appelé, chose nouvelle, le recteur et force -docteurs de l'Université[164]. Là, maître Jean de Nyelle, un docteur de -l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, prononça une longue harangue -sur les abus dont son maître demandait la réforme. Il termina en -accusant le duc d'Orléans de négliger la guerre des Anglais, montrant -comment cette guerre était juste, prétendant qu'avec les subsides -annuels, les tailles générales et l'emprunt fait récemment aux riches et -aux prélats, on pouvait bien la soutenir. - -[Note 163: Il logea avec le dauphin pour être plus sûr de lui.] - -[Note 164: Le Religieux.] - -On ne peut que s'étonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors même -le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter avec les -Anglais, et que, de plus, il avait donné l'exemple de ne rien payer pour -la guerre. Le parti d'Orléans, à ce moment même, reprenait dix-huit -petites places, puis soixante dans la Guyenne. Le comte d'Armagnac leur -offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[165]. Le sire de Savoisy -fit une course heureuse contre les Anglais. Des secours furent envoyés -aux Gallois. Les chefs de ces expéditions, Albret, Armagnac, Savoisy, -Rieux, Duchâtel, étaient tous du parti d'Orléans. - -[Note 165: _App._ 77.] - -L'exaspération de Paris contre les taxes, la jalousie des princes contre -le duc d'Orléans, rendirent un moment Jean-sans-Peur maître de tout. Le -roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri, déclarèrent que tout -ce que le duc de Bourgogne avait fait était bien fait. Le clergé et -l'Université prêchèrent en ce sens. Puis, les princes allèrent un à un à -Melun prier le duc d'Orléans de ne plus assembler de troupes, et de -laisser la reine revenir dans sa bonne ville. Le vieux duc de Berri -s'emporta jusqu'à dire à son neveu qu'il n'y avait aucun des princes qui -ne le tînt pour ennemi public; à quoi le duc d'Orléans répliqua -seulement: «Qui a bon droit, le garde[166]!» - -[Note 166: «Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons -portoient: _ich houd_, je tiens, à rencontre des Orléanois, qui avoient: -_je l'envie_». (Monstrelet.)] - -Il répondit aussi à l'ambassade de l'Université, au recteur, aux -docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les -harangua à son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant -syllogisme à syllogisme, citation à citation. Il concluait par les -paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien à répondre: -«L'Université ne sait pas que le roi étant malade et le dauphin mineur, -c'est au frère du roi qu'il appartient de gouverner le royaume. Et -comment le saurait-elle? L'Université n'est pas française; c'est un -mélange d'hommes de toute nation[167]; ces étrangers n'ont rien à voir -dans nos affaires... Docteurs, retournez à vos écoles. Chacun son -métier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes à opiner sur -la foi[168].» Et il ajouta d'un ton plus léger: «Qui vous a chargés de -négocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il n'y a entre -nous ni haine ni discorde[169].» - -[Note 167: Bulæus.] - -[Note 168: «In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.» -(Religieux.)] - -[Note 169: Monstrelet prétend que le duc d'Orléans avait pris -l'Université pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sûr, c'est qu'il -s'adressa au parlement: «Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist -ledict dauphin estre transporté...» (_Archives, Reg. du Parlem. Cons._, -vol. XII, f{o} 222.)] - -Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achevé de gagner les -Parisiens par la bonne discipline de ses troupes, qui ne prenaient rien -sans payer. Les bourgeois avaient été autorisés à se mettre en défense, -à refaire les chaînes de fer qui barraient les rues; on en forgea plus -de six cents en huit jours. Mais quand il Voulut mener plus loin les -Parisiens, et les décider à le suivre contre le duc d'Orléans, ils -refusèrent nettement. Ce refus rendit la réconciliation plus facile. Les -princes consentirent à un rapprochement. Les deux partis avaient à -craindre la disette. Le duc d'Orléans rentra dans Paris, toucha dans la -main du duc de Bourgogne[170], et consentit aux réformes qu'il avait -proposées. Quelques suppressions d'officiers, quelques réductions de -gages, ce fut toute la réforme. Mais la discorde restait la même entre -les princes. Le duc d'Orléans, doux et insinuant, avait trouvé moyen de -regagner son oncle de Berri et presque tout le conseil; il reprenait peu -à peu le pouvoir. On essaya bientôt d'un nouvel accord aussi inutile que -le premier. - -[Note 170: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de Barante, ils -auraient couché dans le même lit.] - -Il n'y avait qu'une chance de paix; c'était le cas où les Anglais, par -leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, décideraient le -duc de Bourgogne, comte de Flandre, à agir sérieusement contre eux, et à -s'arranger avec le duc d'Orléans. On put croire un moment que les -ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais, -voyant que Philippe-le-Hardi était mort, crurent avoir meilleur marché -de la veuve et du jeune duc; ils tentèrent de s'emparer du port de -l'Écluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de -piraterie, mais bien une expédition autorisée, par une flotte royale, et -sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV. C'était -justement le moment où le nouveau comte de Flandre venait de renouveler -les trêves marchandes avec les Anglais[171]. - -[Note 171: _App._ 78.] - -Voilà les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de -Bourgogne se charge d'assiéger Calais, tandis que le duc d'Orléans fera -la guerre en Guyenne. Calais et Bordeaux étaient bien les deux points à -attaquer, mais ce n'était pas trop des forces réunies du royaume pour -une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux à la fois, -c'était tout manquer. - -Calais ne pouvait guère se prendre que l'hiver et par un coup de main; -c'est ce que vit plus tard le grand Guise[172]. Le duc de Bourgogne -avertit longuement l'ennemi par d'interminables préparatifs; il -rassembla des troupes considérables, des munitions infinies, douze cents -canons[173], petits il est vrai. Il prit le temps de bâtir une ville de -bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et charpente, les -Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent imprenable. - -[Note 172: L'hiver, au contraire, découragea le duc de Bourgogne. -(Juvénal des Ursins.)] - -[Note 173: _App._ 79.] - -Le duc d'Orléans ne réussit pas mieux. Il commença la campagne trop -tard, comme à l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il eût fallu -revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien dans -la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il -répondait avec légèreté que la gloire en serait plus grande d'avoir à -vaincre l'Anglais et l'hiver. - -Les Gascons qui l'avaient appelé, se ravisèrent et ne l'aidèrent -point[174]. N'ayant qu'une petite armée de cinq mille hommes, il ne -pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en -saisir les approches; il tâta Blaye, puis Bourg. Le siège traîna dans la -mauvaise saison; les vivres manquèrent, une flotte qui en apportait de -La Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affamées se -débandèrent. Le duc d'Orléans s'obstinait à ce malheureux siège, sans -espoir, mais s'étourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant -revenir. - -[Note 174: _App._ 80.] - -Il savait bien ce qui l'attendait à Paris. Le duc de Bourgogne y était -déjà, il ameutait le peuple contre lui, le désignait comme l'ami des -Anglais, l'accusait d'avoir détourné pour sa belle expédition de Guyenne -l'argent avec lequel on eût pris Calais[175]. Paris était fort ému, -l'Université, le clergé même. Le duc d'Orléans avait récemment irrité -l'évêque et l'Église de Paris; à son départ pour la Guyenne, il avait -été à Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de Paris -qui prétendaient avoir les vraies reliques du saint, ne pardonnèrent pas -au duc de décider ainsi contre eux. - -[Note 175: _App._ 81.] - -Peu à peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orléans. Les gens de -l'Université de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine de -docteurs, haine de prêtres. D'abord, il était l'ami du pape leur ennemi, -il faisait donner les bénéfices à d'autres qu'aux universitaires, il -les affamait. Autre crime: à l'Université de Paris il opposait les -universités d'Orléans, d'Angers, de Montpellier et de Toulouse, toutes -favorables au pape d'Avignon[176]. Il soutenait, comme on l'a vu, que -l'Université de Paris n'était pas française, que, composée en grande -partie d'étrangers, elle ne pouvait s'immiscer dans les affaires du -royaume. C'étaient là de terribles griefs auprès de nos docteurs. -Peut-être cependant lui auraient-ils à la rigueur pardonné tout cela; -mais, ce qui était bien autrement grave pour des lettrés, décidément -irrémissible et inexpiable, il se moquait d'eux. - -[Note 176: Bulæus.] - -Déjà surannée, pour la science et l'enseignement, l'Université de Paris -avait atteint l'apogée de sa puissance. Elle était devenue, pour ainsi -dire, l'autorité. Depuis plus d'un siècle, cette vieille aînée des rois -avait parlé haut dans la maison de son père, fille équivoque[177] en -soutane de prêtre, et, comme les vieilles filles, aigre et colérique. Le -roi aussi l'avait gâtée, ayant besoin d'elle contre les Templiers, -contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de choisir pour -la chrétienté, et choisit Clément VII; puis elle humilia son pape. - -[Note 177: On a débattu pendant cinq cents ans cette question insoluble -si l'Université était un corps ecclésiastique ou laïque.] - -C'était pour le roi un instrument peu sûr, et qui souvent le blessait -lui-même. Au moindre mécontentement l'Université venait lui déclarer que -la Fille des rois, lésée dans ses privilèges, irait, brebis -errante[178], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les -écoliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se hâtait -de courir après eux, de finir la _secessio_, de rappeler la _gens -togata_ du mont Aventin. - -[Note 178: «Quasi ovem errabundam.» (Religieux.)] - -L'Université ne s'en tint pas à ces moyens négatifs. Bientôt, associée -au petit peuple, elle donna ses ordres à l'hôtel Saint-Paul, et traita -le roi presque aussi mal qu'elle avait traité le pape. Dans cette -éclipse misérable de la papauté, de l'empire, de la royauté, -l'Université de Paris trônait, férule en main, et se croyait reine du -monde. - -Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdité. Avant -l'imprimerie, avant la domination de la presse, sous laquelle nous -vivons, toute publicité était dans l'enseignement oral, que dispensaient -les universités; or, la première et la plus influente de toutes était -celle de Paris. - -Puissance immense, à peu près sans contrôle. Et dans quelles mains se -trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs, aigris par la misère, -en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions avaient été -soigneusement cultivées par une éducation de polémique et de dispute. -Ces gens arrivaient à la puissance, ils devaient montrer bientôt combien -l'éristique sèche et durcit la fibre morale, comment, portée du -raisonnement dans la réalité, elle continue d'abstraire, abstrait la vie -et raisonne le meurtre, comme toute autre négation. - -De bonne heure, l'Université avait commencé la guerre contre le duc -d'Orléans. Dès 1402, elle déclara les ennemis de la soustraction -d'obédience, les amis du pape, pécheurs et fauteurs du schisme. Le -prince si clairement désigné demanda réparation; mais le même soir, l'un -des plus célèbres docteurs et prédicateurs, Courtecuisse, renouvela -l'invective. - -Deux ans après, l'Université saisit une occasion de frapper un des -principaux serviteurs du duc d'Orléans et de la reine, le sire de -Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expéditions heureuses contre -les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des -serviteurs insolents, des pages fort mal disciplinés; un de ceux-ci -donna des éperons à son cheval tout au travers d'une procession de -l'Université; les écoliers le souffletèrent, les gens de Savoisy prirent -parti, poursuivirent les écoliers, qui se jetèrent dans -Sainte-Catherine; des portes, ils tirèrent au hasard dans l'église, au -grand effroi du prêtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs -écoliers furent blessés. Savoisy eut beau demander pardon à -l'Université, et offrir de livrer les coupables[179]. Il fallut qu'il -perpétuât le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de -cent livres de rentes; que son propre hôtel, l'un des plus beaux -d'alors, fût démoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il -était décoré, ne purent toucher les scolastiques[180]. La démolition se -fit à grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire de -l'Université[181]. - -[Note 179: Il déclara même qu'il était prêt à pendre le coupable de sa -propre main. (Religieux.)] - -[Note 180: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte à fresque, qui -était bâtie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la valeur.] - -[Note 181: «Cum lituis et instrumentis musicis.» (Religieux.)] - -Elle avait suspendu ses leçons, et défendu les prédications, jusqu'à ce -qu'elle eût obtenu cette réparation éclatante. Elle usa du même moyen -lorsque Benoît XIII s'étant échappé d'Avignon, le duc d'Orléans fit -révoquer par le roi la soustraction d'obédience, et que le pape ordonna -la levée d'une décime sur le clergé, dont le duc aurait profité sans -doute. Un concile assemblé à Paris n'osait rien décider. L'Université, -par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, éclata avec violence -contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre l'université de -Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du roi un ordre au -Parlement de faire brûler la lettre qu'avaient écrite ceux de Toulouse à -cette occasion. La terreur était si grande que le même Savoisy, -récemment maltraité par l'Université, se chargea de porter au Parlement -l'ordre du roi. Cet homme, intrépide devant les Anglais, rampait devant -la puissance populaire, dont il avait vu de si près la force et la rage. - -On peut juger de l'insolence des écoliers après de telles victoires, ils -se croyaient décidément les maîtres sur le pavé de Paris. Deux d'entre -eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le prévôt, -messire de Tignonville, ami du duc d'Orléans, jugeant bien que, s'il les -renvoyait à leurs juges ecclésiastiques, ils se trouveraient les plus -innocentes personnes du monde, les traita comme déchus du privilège de -cléricature, les mit à la torture, les fit avouer, puis les envoya au -gibet. Là-dessus, grande clameur de l'Université et des clercs en -général. - -Les princes, ne pouvant abandonner le prévôt, répondaient aux -universitaires qu'ils pouvaient aller dépendre et inhumer les corps, et -qu'il n'en fût plus parlé. Mais ce n'était pas leur compte; ils -voulaient que le prévôt fondât deux chapelles, qu'il fût déclaré -inhabile à tout emploi, qu'il allât dépendre lui-même les deux clercs et -les inhumât de ses mains, après les avoir baisés, ces cadavres déjà -pourris et infects, à la bouche[182]. - -[Note 182: «Post oris osculum.» (Religieux.)] - -Tout le clergé soutint l'Université. Non seulement les classes furent -fermées, mais les prédications suspendues, et cela dans le saint temps -de Noël, pendant tout l'Avent, tout le carême, à la fête même de Pâques. -Déjà, l'année précédente, les prédications et l'enseignement avaient été -suspendus aux mêmes époques, pour ne pas payer la décime. Ainsi le -clergé se vengeait aux dépens des âmes qui lui étaient confiées, il -refusait au peuple le pain de la parole, dans le temps des plus saintes -fêtes, parmi les misères de l'hiver, lorsque les âmes ont tant besoin -d'être soutenues. La foule allait aux églises, et n'y trouvait plus de -consolation[183]. L'hiver, le printemps, passèrent ainsi silencieux et -funèbres. - -[Note 183: En récompense, les ménétriers semblent s'être multipliés. -Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer ses statuts. -(_Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.)] - -Le duc d'Orléans avait beaucoup à craindre; le peuple s'en prenait de -tout à lui. Son parti s'affaiblissait. Il reçut un nouveau coup par la -mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il était, -Clisson faisait peur au duc de Bretagne. - -Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du -côté de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se -réfugia dans la litière de la reine; mais les chevaux effrayés -faillirent les jeter dans la rivière. La reine eut peur, le duc fut -touché; il déclara vouloir payer ses créanciers, ne sachant pas sans -doute lui-même combien il était endetté. Mais il en vint plus de huit -cents; les gens du duc ne payèrent rien et les renvoyèrent. - -Dans ce triste hiver de 1407 le duc et la reine crurent ramener les -esprits en ordonnant, au nom du roi, la suspension du droit de _prise_, -celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les maîtres d'hôtel du -roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchés, dans les -maisons, tout ce qui pouvait servir à la table de leurs maîtres, ce qui -les tentait eux-mêmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles, linges, -tout leur était bon. Les gens du duc et de la reine avaient rudement -pillé; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit odieux[184]: le -peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun gré. - -[Note 184: Ils le suspendirent pour quatre ans (7 septembre 1407).] - -Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps éloignée de son -mari, n'en était pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un -enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant. -Il fut pleuré de sa mère, plus qu'on ne pleure un enfant de cet âge -quand on en a déjà plusieurs autres, pleuré comme un gage d'amour. - -Le duc d'Orléans, lui-même, était malade, il se tenait à son château de -Beauté. Ce replis onduleux de la Marne et ses îles boisées[185], qui -d'un côté regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre -monacale de Saint-Maur[186], a toujours eu un inexplicable attrait de -grâce mélancolique. Dans ces îles, sur la belle et dangereuse rivière, -s'éleva jadis une villa mérovingienne, un palais de Frédégonde[187]; là, -plus tard, fut la chère retraite où Charles VII crut vraiment mettre en -sûreté son trésor, la bonne et belle Agnès[188]. Ce château d'Agnès -Sorel était celui même de Louis d'Orléans; il s'y tenait malade au mois -de novembre 1407, c'était la fin de l'automne, les premiers froids, les -feuilles tombaient. - -[Note 185: - - Marne l'enceint..... - Et belle tour qui garde les détrois. - _Où l'en se puet retraire à sauveté;_ - Pour tous ces poins li doulz prince courtois - Donna ce nom à ce lieu de Beauté. - - EUSTACHE DESCHAMPS.] - -[Note 186: Saint-Maur était alors une grande abbaye fortifiée.] - -[Note 187: C'est de la Marne qu'un pêcheur retire le corps du jeune fils -de Chilpéric, noyé par sa marâtre.] - -[Note 188: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle était empoisonnée. Ce -château d'Agnès dans une île fait penser au labyrinthe de la belle -Rosamonde. Voy. la _jolie ballade_.] - -Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, où toute chose se fane -et pâlit; plût au ciel que ce fût la maturité; mais ordinairement c'est -plus tôt, bien avant l'âge mûr. C'est ce point, souvent peu avancé de -l'âge, où l'homme voit les obstacles se multiplier tout autour, où les -efforts deviennent inutiles, où s'abrège l'espoir, où, le jour -diminuant, grandissent peu à peu les ombres de l'avenir... On entrevoit -alors, pour la première fois, que la mort est un remède, qu'elle vient -au secours des destinées qui ont peine à s'accomplir. - -Louis d'Orléans avait trente-six ans; mais déjà, depuis plusieurs -années, parmi ses passions même et ses folles amours, il avait eu des -moments sérieux[189]. Il avait fait, écrit de sa main un testament fort -chrétien, fort pieux, plein de charité et de pénitence. Il y ordonnait -d'abord le payement de ses créanciers, puis des legs aux églises, aux -collèges, aux hôpitaux, d'abondantes aumônes. Il y recommandait ses -enfants à son ennemi même, au duc de Bourgogne; il éprouvait le besoin -d'expier; il demandait à être porté au tombeau sur une claie couverte de -cendres[190]. - -[Note 189: «Ad multa vitia præceps fuit, quæ tamen horruit cum ad -virilem ætatem pervenisset.» (Religieux.)] - -[Note 190: Son testament fut trouvé écrit tout entier de sa main, quatre -ans avant sa mort. La bonté de son âme confiante et sans fiel se -manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux -soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils étaient déjà au plus -fort de leurs querelles. _App._ 82.] - -Au temps où nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop -vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Célestins; il aimait ce -couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait tout -petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait fréquemment le sage -Philippe de Maizières, vieux conseiller de Charles V, qui s'y était -retiré[191]. Il séjournait même quelquefois au couvent, vivant avec les -moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de nuit. Une -nuit donc qu'il allait aux matines, et qu'il traversait le dortoir, il -vit, ou crut voir la Mort[192]. Cette vision fut confirmée par une -autre; il se croyait devant Dieu et prêt à subir son jugement. C'était -un signe solennel qu'au lieu même où avait commencé son enfance, il fût -ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel il se confia, crut -aussi qu'en effet il lui fallait songer à son âme et se préparer à bien -mourir. - -[Note 191: Jean Petit prétend qu'ils conspiraient ensemble. -(Monstrelet.)] - -[Note 192: Telle était la tradition du couvent. Les moines avaient fait -peindre cette vision dans leur chapelle à côté de l'autel; on y voyait -la Mort tenant une faux à la main, et montrant au duc d'Orléans cette -légende: «Juvenes ac senes rapio.» (Millin.)] - -Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientôt au château -de Beauté. Il y reçut une étrange visite, celle de Jean-sans-Peur. Il -devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri leur haine. -Les Liégeois ayant chassé leur évêque, jeune homme de vingt ans, qui -voulait être évêque sans se faire prêtre[193], ils en avaient élu un -autre, avec l'appui du duc d'Orléans et du pape d'Avignon. L'évêque -chassé était justement le beau-frère du duc de Bourgogne. Si le duc -d'Orléans, maître du Luxembourg, étendait encore son influence sur -Liège, son rival allait avoir une guerre permanente chez lui, en -Brabant, en Flandre; la France lui échappait. Ce danger devait porter -son exaspération au comble[194]. - -[Note 193: _App._ 83.] - -[Note 194: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'était assuré de -l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait pris à son -service le maréchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le servir envers -et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, «en mémoire de ce que le -duc de Bourgogne lui a sauvé la vie, estant pris des Turcs». (_Fonds -Baluze_, 18 juillet 1407.)] - -Dès longtemps, il avait annoncé des résolutions violentes. En 1405, -lorsque les deux rivaux étaient en présence, sous les murs de Paris, -Louis d'Orléans ayant pris pour emblème un bâton noueux, Jean-sans-Peur -prit pour le sien un rabot. Comment le bâton devait-il être -_raboté_[195]? on pouvait tout craindre. - -[Note 195: On disait après la mort du duc d'Orléans: «Baculum nodosum -factum esse planum.» (Meyer.)--Devises: Mgr d'Orléans, _Je suis -mareschal de grant renommée, Il en appert bien, j'ay forge levée_. Mgr -de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'étrange contrée, J'ay assez charbon -pour faire fumée_. (Mss. Colbert, Regius.)] - -Le duc de Berri, plein d'inquiétude, crut gagner beaucoup sur son neveu -en le décidant à aller voir le malade. Soit pour tromper son oncle, soit -par un sentiment de haineuse curiosité, il se contraignit jusque-là. Le -duc d'Orléans allait mieux; le vieil oncle prit ses deux neveux, les -mena entendre la messe, et les fit communier de la même hostie; il leur -donna un grand repas de réconciliation, et il fallut qu'ils -s'embrassassent. Louis d'Orléans le fit de bon coeur, tout porte à le -croire; la veille il s'était confessé et avait témoigné amendement et -repentance. Il invita son cousin à dîner avec lui le dimanche suivant; -il ne savait point qu'il n'y aurait pas de dimanche pour lui. - - * * * * * - -On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de la -rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du quinzième siècle, légère, -élégante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de côté et -d'autre s'y est gauchement accrochée. Cette tourelle fermait, de ce -côté, le grand enclos de l'hôtel Barbette, occupé en 1407 par la reine -Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers. - -L'hôtel Barbette, placé hors de l'enceinte de Philippe-Auguste, entre -les deux juridictions de la ville et du Temple, libre également de l'une -et de l'autre, avait été longtemps soustrait, par sa position, aux gênes -de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enfermé plus tard -dans l'enceinte de Charles V, il n'en était pas moins, dans ce quartier -peu fréquenté, hors de la surveillance des honnêtes et médisants -bourgeois de Paris[196]. - -[Note 196: Les maisons placées ainsi n'avaient pas bon renom. On le voit -par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Méry contre les -mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille enceinte de -Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI, roi de France -et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.] - -Cet hôtel, bâti par le financier Étienne Barbette, maître de la monnaie -sous Philippe-le-Bel, fut pillé dans la grande sédition où le peuple -enragé poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le même hôtel, -quatre-vingts ans après, appartenait à un autre parvenu, au grand maître -Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils y firent -coucher Charles VI, la veille de son départ pour la Bretagne, lorsque, -malgré ses oncles, ils parvinrent à le tirer de Paris pour lui faire -poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson. Montaigu, ami, comme -Clisson, du duc d'Orléans, fit sa cour à la reine, en lui cédant cette -maison commode; elle n'aimait pas l'hôtel Saint-Paul, où vivait son -mari; ce mari la gênait quand il était fou, bien plus encore quand il ne -l'était pas. - -Elle avait embelli à plaisir ce séjour de prédilection, l'avait agrandi, -étendu jusqu'à la rue de la Perle. Les jardins étaient d'autant mieux -fermés et solitaires, que le long de la Vieille rue du Temple ils se -trouvaient masqués d'une ligne de maisons qui regardaient la rue, et ne -voyaient rien derrière, tout au plus le mur du mystérieux hôtel. - -La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communièrent -ensemble le 20; le 22, ils mangèrent chez le duc de Berri, -s'embrassèrent et se jurèrent une amitié de frères. Cependant, depuis le -17, le duc de Bourgogne avait tout préparé pour tuer ce frère; il lui -avait dressé embuscade près de l'hôtel Barbette, les assassins -attendaient. - -Dès la Saint-Jean, c'est-à-dire depuis plus de quatre mois, -Jean-sans-Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de -l'Université, qui était son homme, avait chargé un couratier public de -maisons de lui en louer une, où il voulait, disait-il, mettre du vin, du -blé et autres denrées que les écoliers et les clercs recevaient de leur -pays, et qu'ils avaient le privilège universitaire de vendre sans droit. -Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17 novembre, la maison de -l'image Notre-Dame, Vieille rue du Temple, en face de l'hôtel de Rieux -et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit entrer de nuit des gens -à lui, entre autres un ennemi mortel du duc d'Orléans, un Normand, -Raoul d'Auquetonville, ancien général des finances, que le duc avait -chassé pour malversation. Raoul répondait de tuer; un valet de chambre -du roi promit, pour argent, de livrer et de trahir. - -Le lendemain du repas de réconciliation, le mercredi 23 novembre 1407, -Louis d'Orléans avait été, comme à l'ordinaire, chez la reine; il y -avait soupé, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre mère[197]. -Le valet de chambre du roi arrive en hâte, et dit que le roi demande son -frère, qu'il veut lui parler[198]. Le duc, qui avait dans Paris six -cents chevaliers ou écuyers, n'avait pourtant pas amené grand monde avec -lui, aimant mieux sans doute faire à petit bruit ces visites dont on ne -médisait que trop. Il laissa même à l'hôtel Barbette une partie de ceux -qui l'avaient suivi, comptant peut-être y retourner quand il serait -quitte du roi. Il n'était que huit heures; c'était de bonne heure pour -les gens de cour, mais tard pour ce quartier retiré, en novembre -surtout. Il n'avait avec lui que deux écuyers montés sur un même cheval, -un page et quelques valets pour éclairer. Il s'en allait, vêtu d'une -simple robe de damas noir, par la Vieille rue du Temple, en arrière de -ses gens, chantant à demi voix, et jouant avec son gant, comme un homme -qui veut être gai. Nous savons ces détails par deux témoins oculaires: -un valet de l'hôtel de Rieux, et une pauvre femme qui logeait dans une -chambre dépendante du même hôtel. Jaquette, femme de Jacques Griffart, -cordonnier, déposa qu'étant à sa fenêtre haute sur la rue, pour voir si -son mari ne revenait pas, et y prenant un lange qui séchait, elle vit -passer un seigneur à cheval, et un moment après, comme elle couchait son -enfant, elle entendit crier: «À mort! à mort!» Elle courut à la fenêtre, -son enfant dans les bras, et elle vit le même seigneur à genoux, dans la -rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage -masqué, qui frappaient dessus, de haches et d'épées; lui, il mettait son -bras devant, en disant quelques mots, comme: «Qu'est ceci? D'où vient -ceci?» Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins à frapper d'estoc et -de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre tant qu'elle -pouvait. Un homme qui l'aperçut à la fenêtre, lui dit: «Taisez-vous, -mauvaise femme.» Alors, à la lueur des torches, elle vit sortir de la -maison de l'image Notre-Dame un grand homme, avec un chaperon rouge -descendant sur les yeux; il dit aux autres: «Éteignez tout, -allons-nous-en, il est bien mort!» Quelqu'un lui donna encore un coup de -massue, mais il ne remuait plus. Près de lui gisait un jeune homme, qui, -tout mourant qu'il était, se souleva en criant: «Ah! monseigneur mon -maître[199].» C'était le page, qui ne l'avait pas quitté et s'était jeté -au-devant des coups. Ce page était Allemand; il avait peut-être été -donné à Louis d'Orléans par Isabeau de Bavière. - -[Note 197: «Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.» -(Religieux.)] - -[Note 198: Monstrelet.] - -[Note 199: _App._ 84.] - -Depuis l'assassinat manqué de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas -croire à la légère qu'un homme était tué; aussi, selon un autre récit, -le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder -à terre si la besogne avait été faite consciencieusement[200]. Il n'y -avait rien à dire; le mort était taillé en pièces, le bras droit était -tranché à deux places, au coude, au poignet; le poing gauche était -détaché, jeté au loin par la violence du coup; la tête était ouverte de -l'oeil à l'oreille, d'une oreille à l'autre; le crâne était ouvert, la -cervelle épandue sur le pavé[201]. - -[Note 200: _App._ 85.] - -[Note 201: «Lesquelles playes estoient telles et si énormes que le test -estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que son bras -destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au droit du -coude...» (Information du sire de Tignonville, prévôt de Paris.)] - -Ces pauvres restes furent portés le lendemain matin, parmi la -consternation et la terreur générale[202], à l'église voisine des -Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa, dans la boue, -la main mutilée et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau -bénite. Le vendredi, il fut enseveli à l'église des Célestins, dans la -chapelle qu'il avait bâtie lui-même[203]. Les coins du drap mortuaire -étaient portés par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses cousins, le -roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon; puis, venaient -les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de peuple. Tout le -monde pleurait, les ennemis comme les amis[204]. Il n'y a plus d'ennemis -alors; chacun, dans ces moments, devient partial pour le mort. Quoi! si -jeune, si vivant naguère, et déjà passé! Beauté, grâce chevaleresque, -lumière de science, parole vive et douce: hier tout cela, aujourd'hui -plus rien[205]... - -[Note 202: _App._ 86.] - -[Note 203: _App._ 87.] - -[Note 204: _App._ 88.] - -[Note 205: _App._ 89.] - -Rien?... davantage peut-être. Celui qui semblait hier un simple -individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que c'était -en effet un être multiple, infiniment varié[206]!... Admirable vertu de -la mort! Seule elle révèle la vie. L'homme vivant n'est vu de chacun que -par un côté, selon qu'il le sert ou le gêne. Meurt-il? on le voit alors -sous mille aspects nouveaux, on distingue tous les liens divers par -lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand vous arrachez le lierre du -chêne qui le soutenait, vous apercevez dessous d'innombrables fils -vivaces, que jamais vous ne pourrez déprendre de l'écorce où ils ont -vécu; ils resteront brisés, mais ils resteront[207]. - -[Note 206: Henri III s'écria en voyant le corps du duc de Guise: «Mon -Dieu, qu'il est grand! Il paroît encore plus grand mort que vivant.» Il -disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien autre sens.] - -[Note 207: Je faisais l'autre jour cette observation dans la forêt de -Saint-Germain (12 septembre 1839).] - -Chaque homme est une humanité, une histoire universelle... Et pourtant -cet être, en qui tenait une généralité infinie, c'était en même temps un -individu spécial, une personne, un être unique, irréparable, que rien ne -remplacera. Rien de tel avant, rien après; Dieu ne recommencera point. -Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas, -amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais -semblables, jamais, jamais... - -Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que -nous le pleurons; il n'en appartint que davantage à la pauvre humanité; -il nous ressembla d'autant plus; c'était lui, et c'était nous. Nous nous -pleurons en lui nous-mêmes, et le mal profond de notre nature. - -On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe, et exagère leurs -vertus; mais c'est bien plutôt en général la vie qui leur faisait tort. -La mort, ce pieux et irréprochable témoin, nous apprend, selon la -vérité, selon la charité, qu'en chaque homme il y a ordinairement plus -de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc d'Orléans, on -connut ses aumônes. On avait parlé de ses galanteries; on ne savait pas -assez que cette heureuse nature avait toujours conservé, au milieu même -des vaines amours, l'amour divin et l'élan vers Dieu. On trouva aux -Célestins la cellule où il aimait à se retirer[208]. Lorsqu'on ouvrit -son testament, on vit qu'au plus fort de ses querelles cette âme sans -fiel était toujours confiante, aimante pour ses plus grands ennemis. - -[Note 208: _App._ 90.] - -Tout cela demande grâce.. Eh! qui ne pardonnerait, quand cet homme, -dépouillé de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est -apporté dans l'église, et attend son jugement? Tous prient pour lui, -tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs, et se condamnant -eux-mêmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutôt. - -Personne n'avait plus à se plaindre du duc d'Orléans que sa femme -Valentine; elle l'avait toujours aimé, et toujours il en aima d'autres. -Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il était en elle; elle prit comme -sien avec elle le bâtard de son mari, et l'éleva parmi ses enfants. Elle -l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant d'esprit et -d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: «Ah! tu m'as été dérobé! -c'est toi qui vengeras ton père[209].» - -[Note 209: «Qu'il lui avoit été emblé, et qu'il n'y avoit à peine des -enfants qui fust si bien taillé de venger la mort de son père qu'il -estoit.» (Juvénal.)] - -La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette -consolation. Elle n'eut pas celle d'élever au mort l'humble tombe «de -trois doigts au-dessus de terre» qu'il demandait dans son -testament[210]; elle ne put même lui mettre sous la tête «la rude -pierre, la roche» qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orléans, proscrit -dans la mort, attendit cent ans un tombeau. - -[Note 210: _App._ 91.] - -Aux premiers âges chrétiens, dans les temps de vive foi, les douleurs -étaient patientes; la mort semblait un court divorce; elle séparait, -mais pour réunir. Un signe de cette foi dans l'âme, dans la réunion des -âmes, c'est que, jusqu'au douzième siècle, le corps, la dépouille -mortelle, semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore de -magnifiques tombeaux; cachée dans un coin de l'église, une simple dalle -la couvre; c'est assez pour la désigner au jour de la résurrection: -_Hinc surrectura_[211]. - -[Note 211: _App._ 92.] - -Au temps dont nous écrivons l'histoire, il y avait déjà un changement, -peu avoué, d'autant plus profond. Même dévotion extérieure, mais la foi -était moins vive; au plus profond des cours, à leur insu, l'espoir -faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisément charmer aux -promesses de l'avenir; aux pieuses consolations, elle opposait la mot de -Valentine: «Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[212].» - -[Note 212: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux -Cordeliers de Blois.] - -S'il lui restait quelque chose, c'était de parer la triste dépouille, de -glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une église, -dont ce mort serait le dieu. - -Vains amusements de la douleur, qui ne l'arrêtent pas longtemps. Quelque -profond que soit le sépulcre, elle n'en ressent pas moins à travers les -puissantes attractions de la mort; elle les suit... La veuve du duc -d'Orléans vécut ce que dura sa robe de deuil. - -C'est que les mots de l'union: _Vous devenez même chair_, ils ne sont -pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc -leur effet suprême!... Jusque-là, il va chaque jour heurter cette tombe -à l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait que -répondre; il aurait beau la briser, qu'elle n'en dirait pas davantage... -En vain, s'obstinant à douter, s'irritant, niant la mort, il arrache -l'odieuse pierre; en vain, parmi les défaillances de la douleur et de la -nature, il ose soulever le linceul, et montrant à la lumière ce qu'elle -ne voudrait pas voir, il dispute aux vers le je ne sais quoi, informe et -terrible, qui fut Inès de Castro[213]. - -[Note 213: «Le roi se rendit à l'église de Santa-Clara, où il fit -exhumer le corps de la femme qu'il chérissait. Il ordonna que son Inès -fut revêtue des ornements royaux, et qu'on la plaçât sur un trône où ses -sujets vinrent baiser les ossements qui avaient été une si belle main.» -(Faria y Souza.) _App._ 93.] - - - - -CHAPITRE II - -Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de réforme dans l'État et -dans l'Église (1408-1414). - - -L'étranger qui visite la silencieuse Vérone et les tombeaux des La -Scala, découvre dans un coin une lourde tombe sans nom[214]. C'est, -selon toute apparence, la tombe de l'_assassiné_[215]. À côté, s'élève -un somptueux monument à triple étage de statues, et par-dessus ce -monument, sur la tête des saints et des prophètes, plane un cavalier de -marbre. C'est la statue de l'assassin. Can Signore de La Scala tua son -frère dans la rue en plein jour, il lui succéda. Cela ne produisit, ce -semble, ni étonnement, ni trouble[216]. Le meurtrier régna doucement -pendant seize années, et alors, sentant sa fin venir, il donna ordre à -ses affaires, fit encore étrangler un de ses frères qu'il tenait -prisonnier, et laissa la seigneurie de Vérone à son bâtard, comme tout -bon père de famille laisse son bien à son fils. - -[Note 214: _App._ 94.] - -[Note 215: _App._ 95.] - -[Note 216: _App._ 96.] - -Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc -d'Orléans. La France n'en prit pas si aisément son parti. S'il n'eut pas -un tombeau de pierre[217], il en eut un dans les coeurs. Tout le pays -sentit le coup et en fut profondément remué, et l'État, et la famille, -et chaque homme jusqu'aux entrailles. Une dispute, une guerre de trente -années commença; il en coûta la vie à des millions d'hommes. Cela est -triste, mais il n'en faut pas moins féliciter la France et la nature -humaine. - -[Note 217: Ce tombeau ne fut élevé que par Louis XII.] - -«Ce n'était pourtant que la mort d'un homme», dit froidement le -chroniqueur de la maison de Bourgogne[218]. Mais la mort d'un homme est -un événement immense, lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un fait -terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais. - -[Note 218: «... Pour la mort d'un seul homme...» (Monstrelet.)] - -Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes -les questions politiques, morales, religieuses, s'agitèrent à cette -occasion[219]. La grande polémique des temps modernes, elle a commencé -pour la France par le sentiment du droit, par l'émotion de la nature, -par la douce et sainte pitié. - -[Note 219: _App._ 97.] - -Où se livra d'abord ce grand combat? Là même d'où partit le crime, au -coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du -mort allèrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps, et lui donner l'eau -bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui-même l'acte selon la vérité: -«Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce -royaume.» Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap -mortuaire et pleurait comme les autres. - -Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n'y -avait pas là d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul doute -que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix de sa -vie. Mais cela n'était pas en lui. Il fallait qu'il traînât à jamais ce -fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire. - -Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue -Mauconseil, où était l'hôtel du duc de Bourgogne, lorsque le prévôt de -Paris déclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables, si on lui -permettait de fouiller les hôtels des princes, le duc de Bourgogne se -troubla; il tira à part le duc de Berri et le roi de Sicile, et leur dit -tout pâle: «C'est moi; le diable m'a tenté[220].» Ils reculèrent; le duc -de Berri fondit en larmes, et ne dit qu'une parole: «J'ai perdu mes deux -neveux.» - -[Note 220: _App._ 98.] - -Le duc de Bourgogne s'en alla accablé, humilié, et l'humiliation le -changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il était puissant, -qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin le -coup était fait, le mal irréparable, il résolut de revendiquer son crime -comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte héroïque. Il osa venir au -conseil. Il en trouva la porte fermée; le duc de Berri l'y retint, en -lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir. À quoi le -coupable répondit, avec le masque d'airain qu'il s'était décidé à -prendre: «Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on n'accusé personne -de la mort du duc d'Orléans; ce qui s'est fait, c'est moi qui l'ai fait -faire.» - -Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'était pas rassuré. -Il retourna à son hôtel, monta à cheval et galopa sans s'arrêter -jusqu'en Flandre. Dès qu'on sut qu'il fuyait, on le poursuivit; cent -vingt chevaliers du duc d'Orléans coururent après lui. Mais il n'y avait -pas moyen de l'atteindre; à une heure il était déjà à Bapaume. Il -ordonna, en mémoire de ce péril, que dorénavant les cloches sonnassent à -cette heure-là. Cela s'appela longtemps l'Angélus du duc de Bourgogne. - -Il avait échappé à ses ennemis, non à lui-même. À peine arrivé à Lille, -il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent invinciblement -qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le roi et le -royaume. Il reprit courage, rassembla les États de Flandre, d'Artois, -ceux de Lille et de Douai, et leur en fit répéter autant[221]. Il le fit -dire, prêcher, écrire, et ces écrits furent répandus partout, tant il -sentait le besoin de mettre son crime en commun avec ses sujets, de se -faire donner par eux l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner -lui-même, d'étouffer sous la voix du peuple la voix de son coeur. - -[Note 221: _App._ 99.] - -Entre autres bruits qu'il fit répandre, on dit partout que le duc -d'Orléans depuis longtemps lui dressait des embûches, qu'il n'avait fait -que le prévenir[222]. Il fit croire cette grossière invention aux braves -Flamands; sans doute il eût bien voulu y croire aussi. - -[Note 222: _App._ 100.] - -Cependant l'émotion du tragique événement ne s'affaiblissait pas dans -Paris. Ceux même qui regardaient le duc d'Orléans comme l'auteur de tant -d'impôts, et qui peut-être s'étaient réjouis tout bas de sa mort, ne -purent voir, sans être touchés, sa veuve et ses enfants qui vinrent -demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec elle -son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiancée au jeune -duc d'Orléans, et déjà veuve elle-même, à quinze ans, d'un autre -assassiné, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de -Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le connétable, allèrent -au-devant. La litière était couverte de drap noir et traînée par quatre -chevaux blancs. La duchesse était en grand deuil, ainsi que ses enfants -et sa suite; ce triste cortège entra à Paris le 10 décembre, par le plus -triste et plus rude hiver qu'on eût vu depuis plusieurs siècles[223]. - -[Note 223: _App._ 101.] - -Descendue à l'hôtel Saint-Paul, elle se jeta à genoux en pleurant devant -le roi, qui pleurait aussi. Deux jours après elle revint par-devant le -roi et son conseil, portant plainte et demandant justice. Le discours -des avocats qui parlèrent pour elle, celui des prédicateurs qui firent -l'éloge funèbre du duc d'Orléans, la lettre que son fils répandit -quelques années après, sont pleins de choses touchantes et d'une naïveté -douloureuse. - - Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra. - -«Tu peux, ô roi, dire à la partie adverse cette parole qu'a dite le -Seigneur à Caïn, après qu'il eut tué son frère... Certes oui, la terre -crie et le sang réclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni d'un -sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si cruelle. - -«Et toi, ô roi Charles de bonne mémoire, si tu vivais maintenant, que -dirais-tu? quelques larmes pourraient t'apaiser? qui t'empêcherait de -faire justice d'une telle mort? Hélas! tu as tant aimé, honoré et élevé -avec tant de soin l'arbre où est né le fruit dont ton fils a reçu la -mort! Hélas! roi Charles! tu pourrais bien dire comme Jacob: _Fera -pessima devoravit filium meum_: Une bête très mauvaise a dévoré mon -fils. - -«Hélas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas état en ce monde, dont le -père ou le frère ait été tué si traîtreusement, que ses parents et ses -amis ne s'engagent à poursuivre l'homicide jusqu'à la mort. Qu'est-ce -donc quand le malfaiteur persévère et s'obstine dans sa volonté -criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est ouvert pour -vous faire mourir en trahison et à l'improviste; pleurez, hommes, -femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de la -tranquillité vous est ôtée, puisque le chemin vous est montré pour -occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voilà en -guerre, en misère, en voie de destruction.» - -La prophétie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait -d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine, -d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre: -il revint de lui-même, mais en maître; l'on n'avait que des plaidoiries -à lui opposer. Il revint, malgré les plus expresses défenses, entouré -d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son hôtel deux fers de -lance, l'un affilé, l'autre émoussé[224], pour dire qu'il était prêt à -la guerre et à la paix, qu'il combattrait aux armes courtoises, ou, si -l'on aimait mieux, à mort. Les princes avaient été jusqu'à Amiens pour -l'empêcher de venir. Il leur donna des fêtes, leur fit entendre -d'excellente musique, et continua sa route jusqu'à Saint-Denis, où il -fit ses dévotions. Là, nouvelle défense des princes[225]. Mais il -n'entra pas moins à Paris. Il se trouva des gens pour crier: «Noël au -bon duc[226]!» Le peuple croyait qu'il allait supprimer les taxes. Les -princes l'accueillirent. La reine, chose odieuse, se contraignit au -point de lui faire bonne mine. - -[Note 224: _App._ 102.] - -[Note 225: _App._ 103.] - -[Note 226: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur bourguignon: -«Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours à haute voix -crioient Noël.» (Monstrelet.)] - -Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville où l'acte -avait été commis, il ne pouvait s'empêcher de trembler. Il alla droit à -son hôtel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son hôtel ne lui -semblait pas sûr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son -hôtel même on lui bâtit une chambre toute en pierres de taille, et forte -comme une tour[227]. Pendant que ses maçons travaillaient à défendre le -corps, ses théologiens faisaient ce qu'ils pouvaient pour cuirasser -l'âme. Déjà il avait les certificats de ses docteurs de Flandre; mais il -voulait celui de l'Université, une bonne justification solennelle en -présence du roi, des princes, du peuple, qui approuveraient, au moins -par leur silence. Il fallait que le monde entier suât à laver cette -tache. - -[Note 227: «Fist faire.. à puissance d'ouvriers, une forte chambre de -pierre, bien taillée, en manière d'une tour.» (Monstrelet.)] - -Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de défenseurs parmi les gens de -l'Université. Son père et lui avaient toujours été liés avec ce corps -par la haine commune du duc d'Orléans et de son pape Benoît XIII. Ils -avaient protégé les principaux docteurs. Philippe-le-Hardi avait donné -un bénéfice au célèbre Jean Gerson[228]; son successeur pensionnait le -cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape. - -[Note 228: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renonça de bonne -heure.] - -Toutefois, pour soutenir cette thèse que le partisan du pape avait été -bien et justement tué, il fallait trouver un aveugle et violent -logicien, capable de suivre intrépidement le raisonnement contre la -raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanité et la nature. - -Cette logique n'était pas celle des grands docteurs de l'Université, -Gerson, d'Ailly, Clémengis. Ils restèrent plutôt dans l'inconséquence; -dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveuglés. D'Ailly et -Clémengis écrivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent d'avoir -ébranlé l'Église même, ils se rallièrent à la papauté. Gerson attaqua le -duc d'Orléans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable prince, il -fit son oraison funèbre. - -Au-dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon coeur -firent toujours équilibre à la dialectique, se trouvaient les vrais -scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les forts, les -grands hommes du temps qui n'ont pas été ceux de l'avenir. Ceux-ci -étaient généralement plus jeunes que Gerson, qui lui-même était disciple -de Pierre d'Ailly et de Clémengis. Ces violents étaient donc la -troisième génération dans cette longue polémique, d'autant plus violents -qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut dépassée par la jeune -Législative, celle-ci par la très jeune Convention. - -Ces hommes n'étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme -on l'a dit, mais généralement de jeunes docteurs, estimés pour la -sévérité de leurs moeurs, pour la subtilité de leur esprit, pour leur -faconde. Les uns étaient des moines comme le cordelier Jean Petit, comme -le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de -1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marquèrent comme -prélats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et Pierre -Cauchon, qui déposèrent le pape Jean XXIII et jugèrent la Pucelle. - -L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, était un Normand, animé -d'un âpre esprit normand, un moine mendiant, de la pauvre et sale -famille de saint François. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils -n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en -avant. Au quatorzième siècle, ils avaient été pour la plupart -visionnaires, mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils étaient -alors ennemis de l'Université. Mais, à mesure que le mysticisme fit -place à la grande polémique du schisme, ils furent du parti de -l'Université, et au delà. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen -d'étudier; il fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida à prendre -ses grades et lui fit une pension[229]. À peine docteur, il se fit -remarquer par sa violence. L'Université l'envoya parmi ceux de ses -membres qu'elle députait aux papes. Lorsque l'assemblée du clergé de -France, en 1406, flottait et n'osait se déclarer entre l'Université de -Paris qui attaquait le pape Benoît, et celle de Toulouse qui le -défendait, Jean Petit prêcha avec la fureur burlesque d'un prédicateur -de carrefour «contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la -Lune, dit Benoît». Il demanda et obtint que le parlement fît brûler la -lettre de l'université de Toulouse. C'est alors que le parti de Benoît -et du duc d'Orléans fut jugé vaincu, que les gens avisés le -quittèrent[230], que ses ennemis s'enhardirent, et que, la suspension -des prédications ayant suffisamment irrité le peuple, on crut pouvoir -enfin tuer celui qu'on désignait depuis longtemps à la haine comme -l'auteur des taxes et le complice du schisme. - -[Note 229: _App._ 104.] - -[Note 230: Par exemple Savoisy.] - -L'Université avait récemment arraché au roi l'ordre de contraindre par -corps le pape qui refusait de céder. Ce pape avait été jugé -schismatique, et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya -d'exécuter cette contrainte par l'épée. La mort d'un prince qui -soutenait le pape semblait aux universitaires un résultat naturel de -cette condamnation du pape; c'était aussi une contrainte par corps. - -Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle -Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant que, -si ce discours parut odieux à beaucoup de gens, personne ne le trouva -ridicule. Il est divisé et subdivisé selon la méthode scolastique, la -seule que l'on suivit alors. - -Il prit pour texte ces paroles de l'Apôtre: «La convoitise est la racine -de tous maux.» Il déduisait de là doctement une majeure en quatre -parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait quatre -parties de même pour établir que le duc d'Orléans tombant dans les -quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'était rendu coupable -de lèse-majesté en quatre degrés. Il établissait, par le témoignage des -philosophes, des Pères de l'Église et de la sainte Écriture qu'il était -non seulement permis, mais honorable et méritoire de tuer un -tyran[231]. À cela il apportait douze raisons en l'honneur des douze -apôtres, appuyées de nombreux exemples bibliques. - -[Note 231: _App._ 105.] - -Cet épouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans -Monstrelet. Le copier, ce serait à en vomir. Il faut résumer. Tout peut -se réduire à trois points: - -1. Le duc de Bourgogne a tué _pour Dieu_[232]. Ainsi Judith, etc. Le duc -d'Orléans n'était pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme -Holopherne. Il était l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il était -sorcier[233]. La diablesse Vénus lui avait donné un talisman pour se -faire aimer, etc. - -[Note 232: «Les légistes disent que toute occision d'homme, juste ou -injuste, est homicide. Mais les théologiens disent qu'il y a deux -manières d'homicides, etc.»] - -[Note 233: _App._ 106.] - -2. Le duc de Bourgogne a tué _pour le roi_. Il a, comme bon vassal, -sauvé son suzerain des entreprises d'un vassal félon. - -3. Il a tué _pour la chose publique_, et comme bon citoyen. Le duc -d'Orléans était un tyran. Le tyran doit être tué, etc.[234]. - -[Note 234: «Celui qui l'occit _par bonne subtilité, par cautelle en -l'épiant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas -_nefas_...»--Ceci fait penser aux _Provinciales_.] - -Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce monstrueux -accouplement des droits et des systèmes contraires. Le cruel raisonneur -prend indifféremment, et partout, tout ce qui peut, tant bien que mal, -fonder le droit de tuer; tradition biblique, classique, féodale, tout -lui est bon, pourvu qu'on tue. - -Le discours de Jean Petit ne mériterait guère d'attention, si c'était -l'oeuvre individuelle du pédant, l'indigeste avorton éclos du cerveau -d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit était un -docteur très important, très autorisé. Cette monstrueuse laideur de -confusion et d'incohérence, ce mélange sauvage de tant de choses mal -comprises, c'est du siècle, et non de l'homme. J'y vois la grimaçante -figure du moyen âge caduque, le masque demi-homme, demi-bête de la -scolastique agonisante. - -L'histoire, au reste, ne présente guère d'objet plus choquant. On rirait -de ce pêle-mêle d'équivoques, de malentendus, d'histoires travesties, de -raisonnements cornus, où l'absurde s'appuie magistralement sur le faux. -On rirait; mais on frémit. Les syllogismes ridicules ont pour majeure -l'assassinat, et la conclusion y ramène. L'histoire devient ce qu'elle -peut. La fausse science, comme un tyran, la violente et la maltraite. -Elle tronque et taille les faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue -l'empereur Julien avec la lance des croisades; elle égorge César avec le -couteau biblique, en sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct -d'hommes et de doctrines, d'idées et de faits. - -Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce traité de l'assassinat, -quand les crimes du duc d'Orléans eussent été prouvés et qu'il eût -mérité la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du duc de -Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, après une réconciliation -solennelle, après avoir mangé ensemble et communié de la même hostie!... -Et l'avoir tué de nuit, en guet-apens, désarmé, était-ce d'un -chevalier? Un chevalier devait l'attaquer à armes égales, le tuer en -champ clos. Un prince, un grand souverain, devait faire la guerre avec -une armée, vaincre son ennemi en bataille; les batailles sont les duels -des rois. - -Au reste, la harangue de Jean Petit était moins une apologie du duc de -Bourgogne qu'un réquisitoire contre le duc d'Orléans. C'était un outrage -après la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme gisant à -terre, ayant peur qu'il ne revécût, et tâchant de le tuer une seconde -fois. - -Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur -pérorait, il avait en poche de bonnes lettres de rémission qui le -rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi déclare que le duc -lui a exposé comment pour son bien et celui du royaume _il a fait mettre -hors de ce monde_ son frère le duc d'Orléans; mais il a appris que le -roi «sur le rapport d'aulcuns ses malveillans... en a pris -desplaisance... Savoir faisons que nous avons osté et _ostons toute -desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui, etc.[235]». - -[Note 235: Cartons de _Fontanieu_, année 1407.] - -Les gens de l'Université ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il -était bien juste qu'il les soutînt à son tour. D'abord il termina à leur -avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux -juridictions, civile et ecclésiastique. La première eut tort. -L'Université, le clergé, allèrent dépendre les deux écoliers voleurs -dont les squelettes branlaient encore à Montfaucon. Tout un peuple de -prêtres, de moines, de clercs et d'écoliers, animés d'une joie -frénétique, les mena à travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, où -ils furent remis à la justice ecclésiastique, et déposés aux pieds de -l'évêque[236]. Le prévôt demanda pardon aux recteurs, docteurs et -régents[237]. Ce triomphe des deux cadavres, qui était l'enterrement de -la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attristé par la lueur des -torches que portait tout ce monde noir. - -[Note 236: _App._ 107.] - -[Note 237: «Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur puissance et -de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez, je vous ai -grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqué, je me tins pour -assuré d'être mis hors de mon état; mais je craignais qu'il ne vous vint -en idée de conclure aussi à ce que je fusse marié, et je suis bien -certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en avant, il -m'aurait fallu, bon gré, mal gré, me marier. Par votre grâce, vous avez -bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je vous remercie très -humblement.» (_Chronique_, nº 10297.)] - -Le 14 mai, la veille même de la grande victoire de l'Université, deux -messagers du pape Benoît XIII avaient eu la hardiesse de venir braver -dans Paris cette colérique puissance. Ils avaient apporté des bulles -menaçantes où l'ennemi, qu'on croyait à terre, semblait plus vivant que -jamais[238]. C'était un gentilhomme aragonais (comme son maître Benoît -XIII) qui avait hasardé ce coup. - -[Note 238: _App._ 108.] - -Une députation de l'Université vint à grand bruit demander justice. Une -grande assemblée se fit à Saint-Paul en présence du roi, du duc de -Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononcé par -Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit. C'était -la condamnation du pape, comme l'autre était la condamnation du prince, -partisan du pape. - -Le texte était: «Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son -iniquité!» Si le pape eût été là, il n'y eût guère eu plus de sûreté -pour lui que pour le duc d'Orléans. Le pape n'y étant pas, on ne frappa -que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de l'assemblée, les -secrétaires royaux y enfoncèrent le canif, et les jetèrent au recteur -qui les mit en menus morceaux. - -Ce n'était pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre à -Boucicaut d'arrêter le pape; et en attendant, on prit, comme -suspects d'aimer le pape, l'abbé de Saint-Denis et le doyen de -Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis étant, comme on l'a vu, fort -mal avec l'Église de Paris, l'arrestation de l'abbé était populaire. -Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois était membre du -parlement. Il y avait imprudence à l'arrêter; le parlement en garda -rancune. Les prisonniers, ayant tout à craindre dans ce moment de -violence, essayèrent d'apaiser l'Université en se réclamant d'elle, -et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs à la -commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir. -Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne -purent jamais s'accorder avec les juges[239]. Ils montrèrent autant -de gaucherie que de violence, firent arrêter au hasard nombre de -gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le parlement, l'évêque -de Paris; les princes même intercédaient. Ces implacables pédants ne -voulaient point lâcher prise. - -[Note 239: _App._ 109.] - -Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Université, Pierre-aux-Boeufs -(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les lettres royaux -qui déclaraient que dorénavant on n'obéirait ni à l'un ni à l'autre -pape. Cela s'appela l'acte de Neutralité. Aucune salle, aucune place -n'aurait contenu la foule. La lecture se fit à la _culture_ de -Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style -ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Université, -violent, âcre, et qui n'est pas sans éloquence: «Qu'ils tombent, qu'ils -périssent, plutôt que l'unité de l'Église. Qu'on n'entende plus la voix -de la marâtre: _Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni à moi, ni à elle_; -mais la voix de la bonne mère: _Donnez-le lui plutôt tout entier..._» - -On ne s'en tint pas à des paroles. Un concile assemblé dans la -Sainte-Chapelle détermina comment l'Église se gouvernerait dans la -vacance du Saint-Siège. Benoît ne put être atteint; il se sauva à -Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, où il était soutenu, et -la France, où il guerroyait contre le concile à force de bulles. Mais -ses deux messagers furent pris, et traînés par les rues dans un étrange -accoutrement; ils étaient coiffés de tiares de papier, vêtus de -dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargés -d'écriteaux qui les qualifiaient traîtres et messagers d'un traître. -Ainsi équipés, ils furent mis dans un tombereau de boueurs, piloriés -dans la cour du Palais, parmi les huées du peuple, qui s'habituait à -mépriser les insignes du pontificat[240]. Le dimanche suivant, même -scène au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, régent de théologie, -invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et -des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne -part de cette boue retombait sur l'Université[241]. - -[Note 240: Le Religieux. _App._ 110.] - -[Note 241: «Quod anum sordidissimæ omasariæ osculari mallet quam os -Petri.» (Religieux.)] - -Le pape de Rome, le pape d'Avignon, étaient tous les deux en fuite; -leurs cardinaux avaient déserté. La reine s'enfuit aussi, emmenant de -Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de -Sicile), de Berri et de Bretagne ne tardèrent pas à les suivre. Le duc -de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes à Paris, ayant -toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Université. Lâcher le roi -et Paris, c'était risquer beaucoup. Cependant il ne pouvait plus -remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait ici la guerre au -pape et écoutait les prolixes harangues des docteurs, le parti de Benoît -et d'Orléans se fortifiait à Liège. Le jeune évêque de Liège, son cousin -Jean de Bavière, ne pouvait plus résister[242]. Les Liégeois étaient -menés par un homme de tête et de main, le sire de Perweiss, père de -l'autre prétendant à l'évêché de Liège; il appelait les Allemands; il -faisait venir des archers anglais. Le Brabant était en péril. Que -serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour Liège, si les gens -de Gand s'étaient souvenus que les Liégeois leur avaient envoyé des -vivres avant la bataille de Roosebeke? - -[Note 242: _App._ 111.] - -Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Liège, de cette extrême -pointe de la race et de la langue wallonnes au sein des populations -germaniques, petite France belge qui est restée, sous tant de rapports, -si semblable à la vieille France, tandis que la nôtre changeait. Mais -tout cela ne peut se dire en passant. - -Les Liégeois étaient quarante mille intrépides fantassins. Mais le duc -avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui -regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la -noblesse. La noblesse était d'accord. Les villes, Liège, Gand et Paris, -ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le même pape que -les Liégeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes en France, -écrasa en Belgique celle de Liège. - -Les Liégeois étaient une population d'armuriers et de charbonniers, -brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Dès que les -bannières féodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le proverbe se -vérifia: - - Qui passe dans le Hasbain - À bataille le lendemain. - -Ils se postèrent quarante mille dans une enceinte fermée de chariots et -de canons, et attendirent fièrement. Le duc de Bourgogne, qui savait -qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et des -archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Liégeois avaient un peu -de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en défiaient trop; ils les -empêchèrent de bouger. Ceux de Bourgogne, ne pouvant les forcer par -devant, les tournèrent; une terreur panique les prit; plusieurs milliers -de Liégeois se rendirent prisonniers. Le duc de Bourgogne, presque -vainqueur, voit apparaître alors les dix mille paresseux de Tongres, qui -venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils ne lui arrachassent la -victoire, et ordonna le massacre des prisonniers. Ce fut une immense -boucherie; toute cette chevalerie, cruelle par peur, s'acharna sur la -multitude qui avait posé les armes. Le duc de Bourgogne prétend, dans -une lettre[243], qu'il resta vingt-quatre mille hommes sur le carreau: -il avait perdu seulement de soixante à quatre-vingts chevaliers ou -écuyers, sans compter les soldats apparemment. Néanmoins, cette -disproportion fait sentir assez combien, dans la nouveauté et -l'imperfection des armes à feu, les moyens offensifs étaient faibles -contre ces maisons de fer dont les chevaliers s'affublaient. - -[Note 243: _App._ 112.] - -Je me défie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est -juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe-le-Hardi. Le -fils ne voulut pas sans doute avoir tué moins que le père. Quoi qu'il en -soit, le récit des cruautés épouvantables du parti de Bourgogne, qui, -dans le Hasbain seul, avait brûlé, disait-on, quatre cents églises -paroissiales, souvent même avec les paroissiens, la vengeance de -l'évêque de Liège, Jean-sans-Pitié, ses noyades dans la Meuse, tout -cela, chose triste à dire, mais qui peint le siècle, frappa les -imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut prise -pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs payé de sa -personne[244]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts: _Ferrum est -quod amant._ On donna au duc de Bourgogne le surnom de _Jean-sans-Peur_: -sans peur des hommes et sans peur de Dieu[245]. - -[Note 244: _App._ 113.] - -[Note 245: Il eût pu être nommé, tout aussi bien que son cousin -l'évêque, _Jean-sans-pitié_. Monstrelet dit lui-même: «Quand il fut -demandé, après la déconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux -Liégeois, il fit réponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas ne -vouloit qu'on les prenst à rançon ni mist à finance.»] - -La reine et les princes étaient revenus à Paris dans l'absence du duc de -Bourgogne[246], et procédaient contre lui. Un éloquent prédicateur, -Cérisy, prononçait une touchante apologie de Louis d'Orléans, qui a -effacé à jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des -orphelins concluait à ce que le duc de Bourgogne fît amende honorable, -demandât pardon et baisât la terre, et qu'après avoir fait diverses -fondations expiatoires, il allât pendant vingt ans outre-mer pour -pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait la -bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait à Paris. La foule alla -voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille hommes; il -s'en trouva pour crier Noël! - -[Note 246: _App._ 114.] - -La reine et les princes avaient enlevé le roi à Chartres; ils pouvaient -en son nom agir contre le duc. Cela le décida à un accommodement[247]. -La chose fut négociée par le grand maître Montaigu, serviteur de la -reine et de la maison d'Orléans, principal conseiller de ce parti, qui -avait été envoyé au duc de Bourgogne, qui en avait rapporté une grande -peur, et qui ne sentait pas sa tête bien ferme sur ses épaules. Il -arrangea avec la crédulité de la peur ce triste traité qui déshonorait -les deux partis. Le principal article était que le second fils du mort -épouserait une fille du meurtrier, avec une dot de cent cinquante mille -francs d'or. Comme dot, c'était beaucoup, mais comme prix du sang, -combien peu! - -[Note 247: À la rentrée du parlement, le vieux chancelier traça un -tableau touchant de la désolation du royaume. (_Archives_, _Registre du -Parlement_, _Conseil, XIII_, folio 49.)] - -Ce fut une laide scène, laide encore comme profanation d'une des plus -saintes églises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables -statues de saints et de docteurs, furent condamnées à être témoins de la -fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis où se -faisaient les amendes honorables, mais à l'entrée du choeur, un grand -échafaud. Le roi, la reine, les princes, y siégeaient. L'avocat du duc -de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui plût «de ne -conserver dans le coeur ni colère, ni indignation à cause du fait qu'il -a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d'Orléans, pour le -bien du royaume et de vous». - -Puis les enfants d'Orléans entrèrent; le roi leur fit part du pardon -qu'il avait accordé, et les requit de l'avoir pour agréable. L'avocat de -Bourgogne parla en ces termes: «Monseigneur d'Orléans et messeigneurs -ses frères, voici monseigneur de Bourgogne qui vous supplie de bannir de -vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'être bons amis avec -lui.» Le duc ajouta de sa propre bouche: «Mes chers cousins, je vous en -prie.» - -Les jeunes princes pleuraient. Selon le cérémonial convenu, la reine, le -dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchèrent d'eux, et -intercédèrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de son -trône, leur adressa ces mots: «Mon très cher fils et mon très cher -neveu, consentez à ce que nous avons fait, et pardonnez.» Le duc -d'Orléans et son frère répétèrent alors, l'un après l'autre, les paroles -prescrites. - -Montaigu, qui avait dressé d'avance ce traité, par lequel les enfants -reconnaissaient que leur père était tué pour le bien du royaume, avait -au fond trahi son ancien maître, le duc d'Orléans, pour le duc de -Bourgogne. Celui-ci néanmoins lui en voulut mortellement. Il n'avait pas -probablement deviné d'avance l'humiliante attitude qu'il lui faudrait -prendre dans cette cérémonie, et ce qu'il lui en coûterait pour dire aux -enfants: Pardonnez. - -Tout le monde savait à quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle paix. -Le greffier du parlement, en l'inscrivant sur son registre, ajoute ces -mots à la marge: _Pax, pax, inquit Propheta, et non est pax._ - -Les réconciliés revinrent à Paris, plus ennemis que jamais, mais -d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable -n'avait après tout péché que par peur. Mais il avait encore un autre -crime; il était trop riche. On se demandait comment ce fils d'un notaire -de Paris, médiocrement lettré, de pauvre mine, petite taille, barbe -claire, la langue épaisse[248], comment il s'y était pris pour gouverner -la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout cela, qu'il -fût pourtant un habile homme, pour que la reine, le duc d'Orléans, les -ducs de Berri et de Bourbon eussent tous besoin de lui et l'appelassent -leur ami. - -[Note 248: Le Religieux.] - -L'habileté qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de ses -grandes terres, il avait bâti à Marcoussis un délicieux château. À -Paris, le peuple montrait avec envie son splendide hôtel. Les plus -grands seigneurs avaient recherché ses filles. Récemment encore, il -avait marié son fils avec la fille du connétable d'Albret, cousin du -roi. Il fit encore son frère évêque de Paris, et à cette occasion il eut -l'imprudence de traiter les princes, d'étaler une incroyable quantité de -vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de grands yeux; leur -cupidité attisa leur haine. Ils trouvèrent fort mauvais que Montaigu eût -tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi était en gage. - -Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Dès le temps du -gouvernement des Marmousets, il s'était acquis beaucoup de gens; il -était bien apparenté, bien allié. Frère de l'archevêque de Sens, il -venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant -son frère évêque. Aussi les princes menèrent l'affaire à petit bruit. -Ils s'assemblèrent secrètement à Saint-Victor, délibérèrent sous le -sceau du serment; ils conspirèrent, trois ou quatre princes du sang et -les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On -avertit Montaigu; mais il s'obstina à ne rien craindre. N'avait-il pas -pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mémoire du -duc d'Orléans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur. -Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui -promit que les grands biens de Montaigu seraient donnés au dauphin[249]. -Après tout, elle était absente, à Melun; ce triste spectacle de la mort -d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses yeux. - -[Note 249: _Bibliothèque royale, mss., Dupuy_, vol. 744. _Fontanieu_, -107-108, ann. 1409.] - -Il y eut à la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit guère à la chute -des favoris: le peuple se souleva[250]. Montaigu, il est vrai, -intéressait les trois puissances de la ville: il était frère de -l'évêque; il réclamait le privilège de cléricature, celui du clergé et -de l'Université; enfin, il en appelait au parlement. Rien ne lui servit. -La ville était pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne. Le nouveau -prévôt de Paris, Pierre Desessarts, monta à cheval, courut les rues -avec une forte troupe, criant qu'il tenait les traîtres qui étaient -cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que les bonnes -gens n'avaient qu'à retourner à leurs affaires et à leurs métiers[251]. - -[Note 250: Le Religieux.] - -[Note 251: Le Religieux.] - -Montaigu nia tout d'abord; mais il était entre les griffes d'une -commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans -perdre de temps, moins d'un mois après sa belle fête, il fut traîné aux -halles. On ne lut pas même l'arrêt. Brisé qu'il était par la torture, -les mains disloquées, le ventre rompu, il baisait la croix de tout son -coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'était pas coupable, non plus que -le duc d'Orléans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils n'eussent mal -usé des deniers du roi et trop dépensé[252]. L'assistance pleurait; ceux -même que les princes avaient envoyés pour s'assurer du supplice -revinrent tout en larmes. - -[Note 252: _App._ 115.] - -Cette mort avait touché tout le monde, mais effrayé encore plus. Quel en -fut le résultat? Celui qu'on devait attendre de la lâcheté du temps. -Tous voulurent être du côté d'un homme qui frappait si fort; la mort du -duc d'Orléans, celle de Montaigu, le massacre de Liège, c'étaient trois -grands coups. Le roi de Navarre était déjà allié du duc de -Bourgogne[253], dont il avait besoin contre le comte d'Armagnac. Le duc -d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reçut, comme dot d'une fille de -Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en Italie. La reine fut -aussi gagnée par un mariage; le duc de Bourgogne alla la voir à Melun et -promit de faire épouser au frère d'Isabeau (Louis de Bavière) la fille -de son ami, le roi de Navarre. Il était d'ailleurs arrangé que le jeune -dauphin présiderait désormais le conseil; la grosse Isabeau[254] crut -sottement qu'elle gouvernerait son fils, et par son fils le royaume. -Elle revint à Paris, c'est-à-dire qu'elle se remit entre les mains du -duc de Bourgogne. - -[Note 253: Le duc de Bourgogne déploie dans cette année 1409 une -remarquable activité. Il cherche des alliances au Midi et au Nord. Voy. -les traités avec le roi de Navarre, le comte de Fois, le duc de Bavière -et Édouard de Bar. (_Mss., Baluse_, 9484, 2.)] - -[Note 254: «Mole carnis gravata nimium.» (Religieux.)] - -Ainsi, les choses tournaient à souhait pour lui et pour son parti. -L'Université, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre à -profit la déposition des deux papes pour faire donner la papauté à l'un -de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien à refuser à -l'Université et au duc de Bourgogne. - -Que manquait-il à celui-ci, sinon de se réhabiliter, s'il pouvait, de -faire oublier? Il y avait deux moyens, réformer l'État et chasser -l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiéger Calais; cette fois, le duc -d'Orléans n'était plus là pour faire manquer l'entreprise. Il s'y prit -comme la première fois; il fit bâtir une ville de bois autour de la -ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et quantité -d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille nobles à la -rose, trouvèrent un charpentier qui y jeta le feu grégeois et brûla en -un moment tout ce qu'on avait longuement préparé. - -La réforme n'alla guère mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne -l'avait commencée à sa manière, rudement. Il avait rendu à Paris ses -privilèges, en y mettant un prévôt à lui, le violent Desessarts. Il -avait convoqué une assemblée générale de la noblesse, sous la présidence -du dauphin, s'emparant du dauphin même et mettant de côté le vieux duc -de Berri. - -Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et -des princes tous les trésoriers, et mettant à leur place des bourgeois -de Paris, des gens riches, timides et dépendants. Tous les receveurs -devaient rendre compte à un haut conseil qu'il dominait par le comte de -Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inouïe, il interdit la Chambre des -comptes, fit arrêter plusieurs de ses membres[255], et néanmoins il se -servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis habuit_ ou -_Recuperetur_ dont cette sage et honnête compagnie marquait les -payements excessifs. On voulait s'autoriser de ces notes pour tirer de -l'argent de ceux qui avaient reçu, ou même de leurs héritiers. - -[Note 255: _App._ 116.] - -Cela était inquiétant pour beaucoup de monde, suspect pour tous, -d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrière le duc de -Bourgogne un homme emporté, passionné et brouillon, le nouveau prévôt de -Paris, Desessarts, homme de peu, qui se hâtait de faire sa main, -d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait mené au -gibet, et il y courait lui-même. - -Tel était Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc -d'Orléans n'était qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se -serraient naturellement tous ceux qui haïssaient le duc de Bourgogne et -le roi de Navarre. D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par -voisinage, du premier pour avoir dès longtemps été forcé de céder le -Charolais; puis le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alençon; -enfin, les ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant comptés pour rien -par le duc de Bourgogne, passèrent de l'autre côté. Ces princes -s'allièrent «pour la réforme de l'État et contre les ennemis du -royaume». - -C'était aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne -levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir à Paris les -principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe, -mais un prêt; les Anglais, disait-il, menaçaient de débarquer. Les -bourgeois, sans délibérer, répondirent nettement que leurs villes -étaient déjà trop chargées, que le duc de Bourgogne n'avait qu'à faire -usage de trois cent mille écus d'or qui, disait-on, avaient été -recouvrés. Mais cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment[256]. - -[Note 256: _App._ 117.] - -Paris ne montrait pas plus de zèle que les autres villes; le duc avait -voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers, -soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercièrent, et -n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc de -Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la ville -prétendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc de -Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang. - -Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui -les villes, fut obligé de recourir à ses ressources personnelles. Il -appela ses vassaux. Une nuée de Brabançons vint s'abattre sur la France -du Nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal -général par ses propres souffrances, demanda la paix à grands cris. Son -organe ordinaire, l'Université, avec cet aplomb propre aux gens qui ne -connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple -de tout arranger: c'était d'exclure du gouvernement les deux chefs de -partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs -terres et de prendre dans les trois États des gens de bien et -d'expérience, qui gouverneraient à merveille. Le duc de Bourgogne et le -roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose, qu'elle était -impraticable. Ils firent parade de désintéressement; ils étaient prêts, -disaient-ils, soit à servir l'État gratuitement, en sacrifiant même -leurs biens, ou encore à se retirer, si c'était l'utilité du royaume. - -L'Université n'eut pas à aller loin pour trouver le duc de Berri. Il -était déjà avec ses troupes à Bicêtre. Il avait répondu à une première -ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il -venait pour s'entendre avec le roi. Il reçut parfaitement les députés -de l'Université, goûta leur conseil, répondant gaiement: «S'il faut pour -gouverner des gens pris dans les trois États, j'en suis et je retiens -place dans les rangs de la noblesse.» - -L'hiver et la faim forcèrent pourtant les princes à accepter l'expédient -que se proposait l'Université. Il donnait satisfaction à leur gloriole. -Le duc de Bourgogne consentait à s'éloigner en même temps qu'eux. Le -conseil devait être composé de gens qui jureraient de n'appartenir ni à -l'un ni à l'autre. Le dauphin était remis à deux seigneurs nommés, l'un -par le duc de Berri, l'autre par le duc de Bourgogne. (Paix de Bicêtre, -1er nov. 1410.) - -Au fond, celui-ci restait maître. Il avait l'air de quitter Paris, mais -il le gardait. Son prévôt, Desessarts, qui devait sortir de charge, y -fut maintenu. Le dauphin n'eut guère autour de lui que de zélés -Bourguignons. Son chancelier était Jean de Nyelle, sujet et serviteur du -duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly, autre vassal du -même prince, le sire de Savoisy, qui avait embrassé récemment son parti, -Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de Clisson, le sire de -Courcelles, parent sans doute du célèbre docteur qui fut l'un des juges -de la Pucelle, etc. - -Le duc de Bourgogne s'était retiré, conformément au traité. Il n'armait -pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient être du côté des -amis du duc d'Orléans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire croire à -son impartialité, s'adjoignit le parlement, quelques évêques, quelques -docteurs de l'Université, plusieurs notables bourgeois, et, au nom de -cette assemblée, il défendit aux ducs d'Orléans et de Bourgogne d'entrer -dans Paris. - -La défense était dérisoire; ce dernier était en réalité si bien présent -dans Paris qu'à ce moment même il décidait la ville alarmée à prendre -pour capitaine un homme à lui, le comte de Saint-Pol. - -Il s'agissait de mettre Paris en défense. On proposa une taxe générale -dont personne ne serait exempt, ni le clergé ni l'Université. Mais leur -zèle n'alla pas jusque-là pour le parti de Bourgogne; à ce mot d'argent, -ils se soulevèrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au nom des deux -corps, déclara qu'ils ne pouvaient donner ni prêter; qu'ils avaient bien -de la peine à vivre; qu'on savait bien que si les finances du roi -n'étaient dilapidées, il entrerait tous les mois deux cent mille écus -d'or dans ses coffres; que les biens de l'Église, amortis depuis -longtemps, n'avaient rien à voir avec les taxes. Enfin il s'emporta -jusqu'à dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets par d'injustes -exactions, c'était, d'après les anciennes histoires, un cas légitime de -le déposer[257]. - -[Note 257: _App._ 118.] - -Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le clergé -et l'Université ne seraient point pour le parti bourguignon un -instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses alliés plus -bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de voir le -comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des empereurs et -du chevaleresque Jean de Bohême, partager sa charge de capitaine de -Paris avec les Legoix[258] et autres bouchers; de le voir armer ces -gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice royale_, les -charger de faire les affaires de la ville, et de poursuivre les -Orléanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il croyait tenir les -bouchers; n'étaient-ce pas eux qui allaient bientôt le tenir lui-même? -Le comte de Saint-Pol et son maître le duc de Bourgogne mettaient là en -mouvement une formidable machine; mais, le doigt pris dans les roues, -ils pouvaient fort bien, doigt, tête et corps, y passer tout entiers. - -[Note 258: Peu après, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux -obsèques du boucher Legoix: «Et lui fit-on moult honorables obsèques, -autant que si c'eust été un grand comte.» (Juvénal.)] - -Je ne sais au reste s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit de -faction à part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler -autour, avait grand besoin de se garder lui-même. Or, depuis la punition -des Maillotins et le désarmement, les seuls des habitants qui eussent le -fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer, c'étaient les -bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refusé de reprendre leurs -centeniers, de crainte de porter les armes. Les gentilshommes du comte -de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient même été bientôt -suspects, si on ne les eût vus toujours à côté d'une milice, brutale, il -est vrai, violente, mais après tout parisienne et intéressée à défendre -Paris du pillage. Quelque peur qu'on eût des bouchers, on avait bien -autrement peur des innombrables pillards qui venaient jusqu'aux portes -observer, tâter la ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n'eut -pris garde à elle, l'enlever par un coup de main[259]. - -[Note 259: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais avec -une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du greffier. _App._ -119.] - -C'était une terrible chose, pour la gent innocente et pacifique des -bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des -populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On eût dit que -les provinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées au centre, -venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa défaite de -Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oublié les guerres des Albigeois, -encore moins les exactions récentes des ducs d'Anjou et de Berri. Ce que -le Centre avait gagné par l'attraction monarchique, il le rendit avec -usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyèrent ici tout ce qu'ils avaient -de bandits. - -D'abord, pour défendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc -d'Orléans, arrivèrent les Brabançons mercenaires du duc de Bourgogne. -Pour mieux le défendre, ils ravagèrent tous les environs, pillèrent -Saint-Denis. Autres défenseurs, les gens des communes de Flandre; -ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient -méthodiquement, avec ordre, à fond, de manière à faire place nette; puis -ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en parler; -ce n'était pas pour cela qu'ils étaient venus. Leur comte avait beau les -prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en tenaient compte. -Quand ils avaient rempli leurs charrettes[260], les seigneurs de Gand et -de Bruges reprenaient, quoi qu'on pût leur dire, le chemin de leur pays. - -[Note 260: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon -Monstrelet.--«Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent servir -encore huit jours... Commencèrent à crier à haulte voix: _Wap! wap!_ -(qui est à dire en françois: À l'arme! à l'arme!)... boutèrent le feu -par tous leurs logis, en criant derechef tous ensemble: _Gau! gau!_ se -départirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc de -Bourgogne... le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à -mains jointes très humblement... eux disant et appelant frères, compains -et amis...» (Monstrelet.)] - -Mais la grande foule des pillards venait des provinces nécessiteuses de -l'Ouest et du Midi. La campagne, à la voir au loin, était toute noire de -ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'eût pu le dire; qui à -pied, qui à cheval, à âne; bêtes et gens maigres et avides à faire -frémir, comme les sept vaches dévorantes du songe de Pharaon. - -Démêlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles -étaient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles étaient plus -pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible, -c'est-à-dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui -rapportassent[261]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison -paternelle, le foyer restait au plus jeune[262]; les aînés étaient mis -dehors; ils se jetaient dans une barque, ou sur un mauvais petit cheval, -et tant les portait la barque ou l'indestructible bête, qu'ils -revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis. - -[Note 261: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes différentes... -(Guillaume de Poitiers.)] - -[Note 262: _App._ 120.] - -En Gascogne, un droit différent produisait les mêmes effets. L'aîné -restait fièrement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-même, et -se servant par simplicité. Les cadets s'en allaient gaiement devant eux, -tant que la terre s'étendait, bons piétons, comme on sait, allant à pied -par goût, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une épée de -famille, d'un nom sonore et d'une cape percée; du reste, nobles comme le -roi, c'est-à-dire comme lui sans fief[263] et n'en levant pas moins -quint et requint sur la terre, péage sur le passant. - -[Note 263: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a rien et -il a tout.] - -Ce vieux portrait du Gascon, pour être vieux, n'est pas moins -ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque -chose. Tels les peint la chronique dès le temps du bon roi Robert[264]; -tels au temps des Plantagenets[265]; tels sous Bernard d'Armagnac, et -enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[266] n'exprime pas -seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le Béarnais; plus -sérieux en apparence, moins amusant, moins _gasconnant_, ce baron -subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces gens ont exploité de -préférence un fonds excellent, la simplicité et la pesanteur des hommes -du Nord. Aussi émigraient-ils volontiers. Ce n'était pas pour bâtir, -comme les Limousins, ni pour porter et vendre, comme les gens -d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mêmes. Comme soldats, comme -_domestiques_ des princes, ils servaient pour devenir maîtres. Ne leur -parlez pas d'être ouvriers ou marchands; ministres ou rois, à la bonne -heure! Il leur faut, non pas ce que demandait Sancho, _une toute petite -île_, mais bien un royaume, un royaume de Naples, de Portugal, s'il se -pouvait; de Suède au moins[267], ils s'en contenteront, hommes honnêtes -et modérés. Tout le monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de -Barbaste_[268], gagner Paris pour une messe. - -[Note 264: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine Constance.] - -[Note 265: Voy. tomes II et III. Sous la plupart de ces princes, aux -douzième et treizième siècles, les Poitevins et les Gascons gouvernèrent -l'Angleterre.] - -[Note 266: _Aventures du baron de Feneste_, par d'Aubigné (1620).] - -[Note 267: L'affaire de Portugal, pour être moins éclaircie, n'en est -pas moins probable.] - -[Note 268: C'est le sobriquet d'amitié que les Gascons donnaient à leur -Henri.] - -Quoiqu'au fond le caractère ait peu changé, nous ne devons pas nous -figurer les Méridionaux d'alors, comme nous les voyons et les comprenons -aujourd'hui. Tout autres ils apparurent à nos gens du quinzième siècle, -lorsque les oppositions provinciales étaient si rudement contrastées, et -encore exagérées par l'ignorance mutuelle. Ce Midi fit horreur au Nord. -La brutalité provençale, capricieuse et violente; l'âpreté gasconne, -sans pitié, sans coeur, faisant le mal pour en rire; les durs et -intraitables montagnards du Rouergue et des Cévennes, les sauvages -Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la saleté primitive, -baragouinant, maugréant dans vingt langues, que ceux du Nord croyaient -espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion au comble, il y avait -parmi le tout des bandes de soldats allemands, d'autres de lombards. -Cette diversité de langues était une terrible barrière entre les hommes, -une des causes pour lesquelles ils se haïssaient sans savoir pourquoi. -Elle rendait la guerre plus cruelle qu'on ne peut se le figurer. Nul -moyen de s'entendre, de se rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se -trouve sans ressource, le prisonnier sans moyen d'adoucir son maître. -L'homme à terre voudrait en vain s'adresser à celui qui va l'égorger; -l'un dit _grâce_, l'autre répond _mort_. - -Indépendamment de ces antipathies de langage et de race, dans une même -race, dans une même langue, les provinces se haïssaient. Les Flamands, -même de langue wallonne, détestaient les chaudes têtes picardes[269]. -Les Picards méprisaient les habitudes régulières des Normands, qui leur -paraissaient serviles[270]. Voilà pour la langue d'oil. Dans la langue -d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, haïs au Nord comme -méridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du -Midi, surtout contre les Gascons[271]. - -[Note 269: Monstrelet.] - -[Note 270: Je lis dans une lettre de grâce que des Picards entendant -parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors exigeait -des Normands, disaient: «Se c'estoit en Picardie, l'en abateroit les -maisons de ceulz qui se accorderoient de les paier.» (_Archives_, -_Trésor des chartes_, _Registre_ 148, 214; ann. 1395.)] - -[Note 271: D'Aubigné, l'auteur du _Baron de Feneste_, était né en -Saintonge, établi en Poitou.] - -Au bout de cette échelle de haines, par delà Bordeaux et Toulouse, se -trouve, au pied des Pyrénées, hors des routes et des rivières -navigables, un petit pays dont le nom a résumé toutes les haines du Midi -et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac. - -Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grêles de la montagne, -souvent fertile, souvent frappé. Ces gens d'Armagnac et de Fézenzac, -moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus inquiets. -De bonne heure leurs comtes déclarent qu'ils ne veulent dépendre que de -Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent l'archevêque -d'Auch pendant près de deux siècles. Persécuteurs assidus des églises, -excommuniés de génération en génération, ils vécurent, la plupart, en -vrais fils du Diable. - -Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le -jugement de Dieu, ils s'amendèrent, lui firent hommage, puis au comte de -Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une sévère leçon. L'un d'eux fut -mis, pour réfléchir, deux ans dans le château de Péronne. Ils finirent -par comprendre qu'ils gagneraient plus à servir le roi de France; la -succession de Rhodez, si éloigné de l'Armagnac, les engagea d'ailleurs -dans les intérêts du royaume. - -Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du midi -pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils menèrent -partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formèrent une leste et -infatigable infanterie, la première qu'ait eue la France. Ils poussaient -la guerre avec une violence inconnue jusque-là, forçant tout le monde à -prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, à qui refusait de -les suivre[272]. - -[Note 272: _App._ 121.] - -Nos rois les comblèrent. Ils les étouffèrent dans l'or. Ils les firent -généraux, connétables. C'était méconnaître leur talent; ces chasseurs -des Pyrénées et des Landes, ces lestes piétons du Midi, valaient mieux -pour la petite guerre que pour commander de grandes armées. Les comtes -d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le -connétable d'Albret conduisait malheureusement l'armée d'Azincourt. - -C'était trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois -crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant à des princesses du -sang. Voilà ces rudes capitaines gascons qui se décrassent, prennent -figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une -petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose -étrange et qui les peint bien: à peine eurent-ils cet excès d'honneur de -s'allier à la maison royale qu'ils prétendirent valoir mieux qu'elle, et -se fabriquèrent tout doucement une généalogie qui les rattachait aux -anciens ducs d'Aquitaine, légitimes souverains du Midi; d'autre part aux -Mérovingiens, premiers conquérants de la France. Les Capétiens étaient -des usurpateurs qui détenaient le patrimoine de la maison d'Armagnac. - -Tout Français et princes qu'ils étaient devenus, le naturel diabolique -reparaissait à tout moment. L'un d'eux épouse sa belle-soeur (pour -garder la dot); un autre sa propre soeur, avec une fausse dispense. -Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal, -avait commencé par dépouiller son parent, le vicomte de Fézenzaguet, le -jetant avec ses fils, les yeux crevés, dans une citerne. Ce même -Bernard, se déclarant ensuite serviteur du duc d'Orléans, fit bonne -guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il ne -travaillait que pour lui-même: quand le duc d'Orléans vint en Guyenne, -il ne le seconda pas. Mais, dès que le prince fut mort, le comte -d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit hardiment -ce grand rôle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit épouser sa fille -au jeune duc d'Orléans, lui donnant en dot ses bandes pillardes et la -malédiction de la France. - -Ce qui rendit ces Armagnacs exécrables, ce fut, outre leur férocité, la -légèreté impie avec laquelle ils traitaient les prêtres, les églises, la -religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois, ou l'avant-goût des -guerres protestantes. On l'eût cru, et l'on se fût trompé. C'était -légèreté gasconne[273], ou brutalité soldatesque. Probablement aussi, -dans leur étrange christianisme, ils pensaient que c'était bien fait de -piller les saints de la langue d'oil, qu'à coup sûr ceux de la langue -d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gré. Ils emportaient les -reliquaires sans se soucier des reliques; ils faisaient du calice un -gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaçaient volontiers leurs -pourpoints percés par des ornements d'église; d'une chape ils se -taillaient une cotte d'armes, d'un corporal un bonnet. - -[Note 273: _App._ 122.] - -Arrivés devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils -logèrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation -était grande. Les religieux, de peur d'accident, avaient fait enfouir le -trésor du bienheureux; mais ils n'avaient pas songé à prendre la même -précaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur avait -confiée. Un matin, après la messe, le comte d'Armagnac réunit au -réfectoire l'abbé et les religieux; il leur expose que les princes n'ont -pris les armes que pour délivrer le roi et rétablir la justice dans le -royaume, que tout le monde doit aider à une si louable entreprise. «Nous -attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas; la reine ne sera -pas fâchée, j'en suis sûr, de nous prêter sa vaisselle pour payer nos -troupes; messieurs les princes vous en donneront bonne décharge, scellée -de leur sceau.» Cela dit, sans s'arrêter aux représentations des -religieux, il se fait ouvrir la porte du trésor, entre, le marteau à la -main, et force les coffres. Encore ne craignit-il pas de dire que si -cela ne suffisait pas, il faudrait bien aussi que le trésor du saint -contribuât. Les moines se le tinrent pour dit, et firent sortir de -l'abbaye ceux des leurs qui connaissaient la cachette[274]. - -[Note 274: _App._ 123.] - -Des gens qui prenaient de telles libertés avec les saints ne pouvaient -pas être fort dévots à l'autre religion de la France, la royauté. Ce roi -fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes -violences, ne voyaient qu'avec amour, ceux du Midi n'y trouvaient rien -que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser, -ils lui coupaient les oreilles ou le nez: «Va, disaient-ils; va -maintenant te montrer à ton idiot de roi[275].» - -[Note 275: «Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.» -(Religieux.)] - -Ces dérisions, ces impiétés, ces cruautés atroces, rendirent service au -duc de Bourgogne. Les villes affamées par les pillards tournèrent contre -le duc d'Orléans. Les paysans, désespérés, prirent la croix de -Bourgogne, et tombèrent souvent sur les soldats isolés. Avec tout cela, -il n'y avait guère en France d'autre force militaire que les Armagnacs. -Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lâcher Paris, qu'ils -serraient de tous côtés, eut recours à la dernière, à la plus dangereuse -ressource: il appela les Anglais[276]. - -[Note 276: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des informations -à ce sujet, le duc d'Orléans pria le roi d'Angleterre, au nom de la -parenté qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes à son adversaire. -Henri IV répondit qu'il avait craint de soulever les Anglais (alliés des -Flamands), et qu'il avait accepté les offres du duc de Bourgogne.] - -Les choses en étaient venues à ce point, que les Anglais étaient moins -odieux aux Français du Nord que les Français du Midi. Le duc de -Bourgogne conclut d'abord une trêve marchande avec les Anglais, dans -l'intérêt de la Flandre; puis il leur demanda des troupes, offrant de -donner une de ses filles en mariage au fils aîné d'Henri IV[277] (1er -septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la France -leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orléans publia qu'il -faisait hommage de la Flandre à l'Anglais, et s'engageait à lui faire -rendre la Guyenne et la Normandie. - -[Note 277: Rymer.] - -L'arrivée des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris à la -Loire, jusqu'à Bourges, jusqu'à Poitiers. Ils perdirent même Poitiers; -mais les princes tinrent dans Bourges, où le duc de Bourgogne vint les -assiéger avec les Anglais, avec le roi, qu'il traînait partout. -Néanmoins, le siège fut long. Le manque de vivres, les exhalaisons des -marais, des champs pleins de cadavres, la peste enfin, qui, du camp, se -répandit dans le royaume, décidèrent les deux partis à une vaine et -fausse paix, qui fut à peine une trêve (traité de Bourges, 15 juillet -1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne pouvait tenir, -d'obliger les siens de rendre aux princes leurs biens confisqués. Tout -ce que le duc de Bourgogne y gagna, ce fut de faire quelque réparation à -la mémoire de Montaigu: le prévôt de Paris alla détacher son corps du -gibet de Montfaucon et le fit enterrer honorablement. - -Cependant les Orléanais, voyant que leur adversaire ne les avait chassés -que par le secours de l'Anglais, essayaient de le détacher à tout prix -du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, était déjà las de ses alliés, et -il avait envoyé des troupes pour les combattre en Guyenne. Le comte -d'Armagnac prit à l'instant la croix rouge, et se fit Anglais, -confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il avait fait -publier à grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un moine les -papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux ennemis. -Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de brûler Paris, de -partager la France. Cette bizarre invention du parti de Bourgogne -produisit le plus grand effet à Paris[278]. Les gens de l'Université, -les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les enfants, prononçaient -mille imprécations contre ceux qui livraient ainsi le roi et le royaume. -Le pauvre roi pleurait, et demandait ce qu'il fallait faire. - -[Note 278: _App._ 124.] - -Le traité réel était assez odieux sans y ajouter ces fables: les princes -faisaient hommage à l'Anglais, s'engageaient à lui faire recouvrer ses -droits, et lui remettaient vingt places dans le Midi. Pour tant -d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orléans le Poitou, -l'Angoumois et le Périgord que leur vie durant. Le seul comte d'Armagnac -conservait tous ses fiefs à perpétuité. Le traité visiblement était son -ouvrage[279] (18 mai 1412). - -[Note 279: Rymer.] - -Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour à tour à ce jeu funeste -d'appeler l'ennemi du royaume. La chose était pourtant sérieuse. Ils -s'en seraient aperçus bientôt, si la mort d'Henri IV n'eût donné un -répit à la France. Trahie par les deux partis, n'ayant rien à attendre -que d'elle, elle va essayer dans cet intervalle de faire ses affaires -elle-même. En est-elle déjà capable? on peut en douter. - - * * * * * - -Dans cette période de cinq années, entre un crime et un crime, le -meurtre du duc d'Orléans et le traité avec l'Anglais, les partis ont -prouvé leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traités -n'ont servi qu'à envenimer les haines. - -Est-ce à dire pourtant que ces tristes années aient été perdues, que le -temps ait coulé en vain?... Non, il n'y a point d'années perdues; le -temps a porté son fruit. D'abord, les deux moitiés de la France se sont -rapprochées, il est vrai, pour se haïr; le Midi est venu visiter le -Nord, comme au temps des Albigeois le Nord visita le Midi. Ces -rapprochements, même hostiles, étaient pourtant nécessaires; il fallait -que la France, pour devenir une plus tard, se connût d'abord, qu'elle se -vît, comme elle était, diverse encore et hétérogène. - -Ainsi se prépare de loin l'unité de la nation. Déjà le sentiment -national est éveillé par les fréquents appels à l'opinion publique, que -font les partis dans cette courte période. Ces manifestes continuels -pour ou contre le duc de Bourgogne[280], ces prédications politiques -dans l'intérêt des factions, ces représentations théâtrales où la foule -est admise comme témoin des grands actes politiques, l'échafaud de -Chartres, le sermon de la Neutralité, tout cela, c'est déjà -implicitement un appel au peuple. - -[Note 280: _App._ 125.] - -Dans les pédantesques harangues du temps, parmi les violences, les -mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui fait -la force du parti de Bourgogne, si souillé et si coupable, à savoir: -l'aveu solennel de la responsabilité des puissants, des princes et des -rois. L'Université professe cette doctrine alors inouïe, qu'un roi qui -accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit être déposé. Cette -parole est réprouvée; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des pensées -inconnues fermentent. C'est vers cette époque, ce semble, qu'au front -même de la cathédrale de Chartres, témoin de l'humiliation des princes, -on sculpte une figure nouvelle, celle de la Liberté[281]; liberté -morale, sans doute, mais l'idée de la liberté politique s'y mêle et s'y -ajoute peu à peu. - -[Note 281: _App._ 126.] - -Le duc de Bourgogne était bien indigne d'être le représentant du -principe moderne. Ce principe ne se démêle en lui qu'à travers la double -laideur du crime et des contradictions. Le meurtrier vient parler -d'ordre, de réforme et de bien public; il vient attester les lois, lui -qui a tué la loi; nous allons pourtant voir paraître, sous les auspices -de cet odieux parti, la grande ordonnance du quinzième siècle. - -Autre bizarrerie. Ce prince féodal, qui vient, à la tête d'une noblesse -acharnée, d'exterminer la commune de Liège, puise dans cette victoire -même la force qui relève la commune de Paris; là-bas prince des barons, -ici prince des bouchers. - -Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du siècle, celle -surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que, -quoi qu'il eût fait, il n'avait rien fait lui-même, qu'il ne pouvait pas -grand'chose. Lorsque l'Université proposa de tirer des trois États des -gens sages et non suspects pour aider au gouvernement, il prononça cette -grave parole, «qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si -grand royaume que le royaume de France[282]». - -[Note 282: «Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat regnum -Franciæ.» (Religieux.)] - - - - -CHAPITRE III - -Essais de réforme dans l'État et dans l'Église.--Cabochiens de Paris; -grande ordonnance.--Conciles de Pise et de Constance (1409-1415). - - -Le gouvernement d'un seul étant avoué impossible, il fallut bien essayer -du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa détresse, -convoqua, au nom du roi, une grande assemblée des députés des villes, -des prélats, chapitres, etc. (30 janvier 1413). Cette assemblée de -notables est qualifiée par quelques-uns du nom d'_États généraux_. Ils -furent si peu généraux qu'il n'y vint presque personne, sauf les envoyés -de quelques villes du centre. Dans ce moment de crise, entre la guerre -civile et la guerre étrangère, que l'on voyait imminente, la France se -chercha, et elle ne put se trouver. - -C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de -bandits; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint -peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de -traditions, de précédents, pour une telle assemblée; un demi-siècle -s'était écoulé depuis les derniers États. Les gens de Reims, de Rouen, -de Sens et de Bourges parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur un texte -de l'Écriture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais avec -non moins de force l'impossibilité de payer pour finir la guerre; ils -concluaient qu'il fallait avant tout recouvrer les deniers mal perçus ou -détournés. Maître Benoît Gentien, célèbre docteur et moine de -Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Université. Il demanda des -réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition et la convoitise, -toutefois en termes généraux et sans nommer personne. Il déplut à tout -le monde. - -Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une -médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien. -L'assemblée fut congédiée; Paris prit la parole, au défaut de la France, -Paris, et la voix de Paris, son Université. - -L'Université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour -s'acquitter d'une telle tâche. Elle avait grand besoin d'être dirigée. -Or il n'y avait qu'une classe qui pût le faire, qui eût connaissance des -lois, des faits et quelque esprit pratique: c'étaient les membres des -hautes cours, du Parlement[283], de la Chambre des comptes et de la Cour -des aides. Je ne vois pas que l'Université se soit adressée aux deux -derniers corps; leur extrême timidité lui était sans doute trop bien -connue; mais elle demanda l'appui du Parlement, l'engageant à se joindre -à elle pour demander les réformes nécessaires. - -[Note 283: C'était l'opinion de Clémengis. Il implore dans ses lettres -l'intervention du Parlement comme l'unique remède aux maux présents et -futurs du royaume. _App._ 127.] - -Le Parlement n'aimait pas l'Université, qui dès longtemps l'avait fait -déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire -récente de la juridiction ecclésiastique (1408) n'était pas propre à les -réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait -l'alliée de la populace, était antipathique à la gravité des -parlementaires, autant qu'à leurs habitudes de respect pour l'autorité -royale. Ils répondirent à l'Université de la manière suivante: «Il ne -convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi de -se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le Parlement -est toujours prêt, toutes et quantes fois il plaira au roi de choisir -quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du royaume. -L'Université et le corps de la ville sauront bien ne faire nulle chose -qui ne soit à faire.» - -Ce refus du Parlement de prendre part à la révolution devait la rendre -violente et impuissante. Paris et l'Université pouvaient dès lors faire -ce qu'ils voulaient, obtenir des réformes, de belles ordonnances; il n'y -avait personne pour les exécuter. Il faut aux lois des hommes pour -qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les habitudes, les -moeurs, peuvent seuls faire ces hommes. - -Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme cour -de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long -travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprétation de -ruse et d'équivoque[284]. Qu'il me suffise ici de regarder le Parlement -du point de vue extérieur et d'expliquer pourquoi un corps qui pouvait -agir si utilement refusa son concours. - -[Note 284: _App._ 128.] - -Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de -l'Université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait invinciblement -par la force des choses. Il craignit avec raison de compromettre, par -une intervention directe dans les affaires, l'influence indirecte, mais -toute-puissante, qu'il acquérait chaque jour. Il n'avait garde -d'ébranler l'autorité royale, lorsque cette autorité devenait peu à peu -la sienne. - -La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagné dans le cours -du quatorzième siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle -finissaient par regarder comme un privilège d'être jugés par le -Parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette -faveur. - -Suprême cour du roi, le Parlement voyait, non seulement les baillis du -roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs -féodaux, attendre à la grand'salle et solliciter humblement. Récemment -il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte -de Périgord[285]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc de -Bretagne, contre le duc d'Anjou, frère du roi (1328, 1371). Bien plus, -le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité même, lui -défendant d'obéir aux lettres royaux, déclarant en quelque sorte que la -sagesse du Parlement était moins faillible, plus sûre, plus constante, -plus royale que celle du roi[286]. - -[Note 285: _App._ 129.] - -[Note 286: Voy. _Ordonnances_, passim, particulièrement aux années 1344, -1359, 1389, 1400.] - -«Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de -justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du -Parlement.» - -Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance -universelle où l'on était de tout le reste, cette cour de justice fut -obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police, -d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa -subsistance; le pain, l'arrivage de la marée, une foule d'autres -détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens, -celle du pavé de la ville, ressortirent à lui. Le roi lui donna à régler -sa maison[287]. - -[Note 287: _Ord._, ann. 1358, 1369, 1372, 1382.] - -Les seules puissances qui résistassent à cette attraction, c'étaient, -outre l'Université[288], les grandes cours fiscales, la Chambre des -comptes, la Cour des aides[289]. Encore voyons-nous, dans une grande -occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de -consulter le Parlement[290]. On croit devoir expliquer que si les -maîtres des comptes sont juges sans appel, c'est «qu'il y aurait -inconvénient à transporter les registres, pour les mettre sous les yeux -du Parlement[291]». - -[Note 288: _Ord._, ann. 1366.] - -[Note 289: _Ord._, ann. 1375.] - -[Note 290: _Ord._, ann. 1374.] - -[Note 291: _Ord._, ann. 1408.] - -Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le -Parlement se recruterait lui-même par voie d'élection[292]. Dès lors il -forma un corps et devint de plus en plus homogène. Les charges ne -sortirent plus des mêmes familles. Transmises par mariage, par vente -même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il y -eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette image -de sainteté laïque que la France avait vue une fois en un homme, en un -roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans caprice, sans -passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabilité de l'ordre -judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l'ordre politique va -subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne, la France aura -un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les moments extrêmes -où la royauté, la noblesse, tous ces vieux appuis lui manqueront, où -elle sera au point de s'oublier elle-même, elle se reconnaîtra au -sanctuaire de la justice civile. - -[Note 292: On ajoute qu'on élira aussi _des nobles_, ce qui prouve -qu'ordinairement la chose n'arrivait guère. (_Ord._, ann. 1407-8.)] - -Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser à sortir de cette -immobilité si utile à la France. Il regardera passer la révolution, il -lui survivra, pour en reprendre et en appliquer à petit bruit les -résultats les plus utiles. - -Le Parlement se récusant, l'Université n'en alla pas moins son chemin. -Cette bizarre puissance, théologique, démocratique et révolutionnaire, -n'était guère propre à réformer le royaume. D'abord, elle avait en elle -trop peu d'unité, d'harmonie, pour en donner à l'État. Elle ne savait -pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque, quoiqu'elle -réclamât les privilèges des clercs. La faculté de théologie, dans la -morgue de son orthodoxie, dans l'orgueil de sa victoire sur les chefs de -l'Église, était Église pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond -elle était menée, violentée par la nombreuse et tumultueuse faculté des -Arts (c'est-à-dire de logique)[293]. Celle-ci, peu d'accord avec -l'autre, ne l'était pas davantage avec elle-même; elle se divisait en -quatre nations, et, dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien -des nations diverses, Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc. - -[Note 293: Les règlements de ces deux facultés se modifièrent en sens -inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea six -ans d'études au lieu de cinq avant le baccalauréat. La faculté des arts -réduisit ses cours de six ans à cinq, puis à trois et demi, et enfin, en -1600, à deux. La scolastique perdait peu à peu son importance. -(Bulæus.)] - -Une révolution avait eu lieu dans l'Université au quatorzième siècle. -Pour régulariser les études et les moeurs, on avait peu à peu, par des -fondations de bourses et autres moyens, cloîtré les écoliers dans ce -qu'on appelait des collèges. La plupart des collèges semblaient être au -fond la propriété des boursiers, qui nommaient au scrutin les -principaux, les maîtres. Rien n'était plus démocratique[294]. - -[Note 294: _App._ 130.] - -Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient, comme -on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet, surtout à l'époque -du schisme, où les princes disposaient de tout dans l'Église, et -fermaient aux universitaires l'accès des bénéfices. Dans ces tristes -demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du temps, -languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de bizarres -existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans connaissance du -monde, avaient passé toute une vie dans les greniers du pays latin, -étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant d'arguments ou de -jeûnes, ne descendant des sublimes misères de la Montagne, de la -gouttière de Standonc[295], de la lucarne d'où fut jeté Ramus, que pour -disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarre ou de la place -Maubert. - -[Note 295: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint à Paris comme -domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Geneviève: -le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de -l'église et y étudiait au clair de lune. Il entra au collège de -Montaigu, releva ce collège alors ruiné, et en fut comme le second -fondateur. Il n'est pas moins célèbre pour la violence avec laquelle il -prêcha contre le divorce de Louis XII.] - -Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Université, avaient, outre -l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent -haineux et envieux par-dessus toute créature; misérables et faisant de -leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de l'infliger -aux autres. On a dit (et je crois qu'il en était ainsi pour beaucoup -d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que comme religion -de la mort et de la douleur. Mortifiés et mortifiants, ils se tuaient -d'abstinences et de violences, et ils étaient prêts à traiter le -prochain comme eux-mêmes. C'est parmi eux que le duc de Bourgogne trouva -sans peine des gens pour louer le meurtre. - -Le mépris que les autres ordres avaient pour les Mendiants était propre -à irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants, il y -avait un ordre moins important, moins nombreux que les Dominicains et -les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique, et dont les -autres Mendiants se moquaient eux-mêmes. Cet ordre, celui des Carmes, ne -se contentait pas d'une origine chrétienne; ils voulaient, comme les -Templiers, remonter plus haut que le christianisme[296]. Ermites du mont -Carmel, descendants d'Élie, ils se piquaient d'imiter l'austérité des -prophètes hébraïques, de ces terribles mangeurs de sauterelles qui, dans -le désert, luttaient contre l'esprit de Dieu[297]. - -[Note 296: _App._ 131.] - -[Note 297: La règle des Carmes était très propre à développer -l'exaltation: de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les nuits -passés dans une cellule.] - -Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de -l'Université au roi. Cet Élie de la place Maubert parla presque aussi -durement que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher à cette -remontrance d'être générale et vague. Rien n'était plus net[298]. Le -carme n'accusait pas seulement les abus, il dénonçait les hommes; il les -nommait hardiment par leurs noms, en tête le prévôt Desessarts, -jusque-là l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrêté Montaigu. -Mais alors on n'était plus sûr de lui et il venait de se brouiller avec -l'Université[299]. - -[Note 298: _App._ 132.] - -[Note 299: Desessarts et son frère recevaient ou prenaient beaucoup -d'argent. Mais l'Université avait contre le prévôt un sujet particulier -de haine. Il avait pris parti contre les écoliers dans leur querelle -avec un sergent du prévôt qui était en même temps aubergiste et qui, en -dérision des écoliers, avait traîné un âne mort à la porte du collège -d'Harcourt.] - -Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes, -et voyant le dauphin son gendre s'éloigner de lui, il résolut de -s'appuyer sur l'Université et sur Paris. Il força le conseil à destituer -les financiers, comme l'Université le demandait. Desessarts se sauva, -déclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais qu'il en avait -les reçus du duc de Bourgogne. - -Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur. Un -mois après, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forcé le pont de -Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les -conseillers du dauphin s'étaient imaginé que, la Bastille prise, Paris -tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout -autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la haute -Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du monde qui -intéressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit croire que -Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple vint heurter -à l'hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune, pour aller -attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint à les renvoyer[300]. -Le second, ils prirent l'étendard et assiégèrent la forteresse. Ils -auraient eu peine à la forcer. Mais le duc de Bourgogne aida: il décida -Desessarts effrayé à sortir, lui répondant de la vie[301]. Il lui fit -une croix sur le dos de sa main, et jura dessus. Le duc croyait mener le -peuple; il vit bientôt qu'il le suivait. - -[Note 300: Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de l'hôtel -de ville.] - -[Note 301: Le duc lui dit: «Mon ami, ne te soucie, car je te jure que tu -n'auras autre garde que de mon propre corps.» Et lui fit la croix sur le -dos de la main et l'emmena. (Juvénal.)] - -Ceux qui venaient de planter l'étendard de la commune contre une -forteresse royale n'étaient pourtant pas, autant qu'on pourrait croire, -des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur Desessarts, ne lui -firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui fît son procès. Ils le -menèrent au château du Louvre, et lui donnèrent une garde -demi-bourgeoise et demi-royale. - -Ces hommes, modérés dans la violence même, n'étaient pas des gens de la -bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins, les -cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de Benoît -Gentien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable d'agir. Les -cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour empêcher qu'on ne -marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus forts qu'eux, et que -la foule suivait plus volontiers, gens riches, mais qui, par leur -position, leur métier et leurs habitudes, se rapprochaient du petit -peuple: c'étaient les maîtres bouchers, maîtres héréditaires des étaux -de la grande boucherie et de la boucherie Sainte-Geneviève[302]. Ces -étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir, et toujours aux mâles. -Les mêmes familles les ont possédés pendant plusieurs siècles. Ainsi les -Saint-Yon et les Thibert, déjà importants sous Charles V (1376), -subsistaient encore au dernier siècle[303]. Ce qui, malgré leur -richesse, leur conservait les habitudes énergiques du métier, c'est -qu'il leur était enjoint d'exercer eux-mêmes, de sorte que, tout riches -qu'ils pouvaient être, ces seigneurs bouchers restaient de vrais -bouchers, tuant, saignant et détaillant la viande. - -[Note 302: _App._ 133.] - -[Note 303: _App._ 134.] - -C'étaient du reste des gens rangés, réguliers et souvent dévots. Ceux de -la grande boucherie étaient fort affectionnés à leur paroisse, -Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de -Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la messe -de chez lui[304], et le boucher Haussecul une clef de l'église pour y -faire à toute heure ses dévotions. - -[Note 304: _App._ 135.] - -Dans cette classe honnête, mais grossière et violente, les plus violents -étaient les bouchers de la boucherie Sainte-Geneviève, les Legoix -surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez mal avec -elle. Ils s'obstinaient, malgré l'abbé, à vendre de la viande les jours -maigres, et de plus, à fondre leur suif chez eux, au risque de brûler le -quartier. Établis au milieu des écoles et des disputes, ils -participaient à l'exaltation des écoliers. La boucherie Sainte-Geneviève -était justement près de la _Croix des Carmes_, et, par conséquent, à la -porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient ainsi voisins, amis sans -doute de ce violent moine Eustache de Pavilly, le harangueur de -l'Université. - -La force des maîtres bouchers, c'était une armée de garçons, de valets, -tueurs, assommeurs, écorcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi -ces garçons, des hommes remarquables par leur audace brutale, deux -surtout, l'écorcheur Caboche et le fils d'une tripière. C'étaient des -gens terribles dans une émeute; mais leurs maîtres, qui les lançaient, -croyaient toujours pouvoir les rappeler. - -Il était curieux de voir comment les maîtres bouchers, ayant un moment -Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment -ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honnêtes au fond, religieux -et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la suite du mal du -roi, et ce mal lui-même comme une punition de Dieu. Dieu avait frappé -pour leurs péchés le roi et le duc d'Orléans, son frère. Restait le -jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir; toute leur crainte -était que le châtiment ne s'étendît à celui-ci, qu'il ne ressemblât à -son père[305]. Ce prince, tout jeune qu'il était, leur donnait sous ce -rapport beaucoup d'inquiétude. Il était dépensier, n'aimait que les -beaux habits; ses habitudes étaient toutes contraires à celles des -bourgeois rangés. Ces gens, qui se couchaient de bonne heure, -entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il lui fallait des -orgues, des enfants de choeur, pour ses fêtes mondaines. Tout le monde -en était scandalisé. - -[Note 305: _App._ 136.] - -Ils avisèrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour réformer le -royaume, réformer d'abord l'héritier du royaume, éloigner de lui ceux -qui le perdaient, veiller à sa santé corporelle et spirituelle. - -Pendant que Desessarts était encore dans la Bastille s'excusant sur les -ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient à Saint-Paul, ayant à leur -tête un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure respectable -et qui parlait à merveille. Le dauphin, tout tremblant, se mit à sa -fenêtre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien parla -ainsi: «Monseigneur, vous voyez vos très humbles sujets, les bourgeois -de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous montrer par -là qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour votre service, -comme ils l'ont déjà su faire; tout leur déplaisir est que votre royale -jeunesse ne brille pas à l'égal de vos ancêtres, et que vous soyez -détourné de suivre leurs traces par les traîtres qui vous obsèdent et -vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent à tâche de corrompre vos -bonnes moeurs, et de vous jeter dans le dérèglement. Nous n'ignorons pas -que notre bonne reine, votre mère, en est fort mal contente; les princes -de votre sang eux-mêmes craignent que lorsque vous serez en âge de -régner, votre mauvaise éducation ne vous en rende incapable. La juste -aversion que nous avons contre des hommes si dignes de châtiment nous a -fait solliciter assez souvent qu'on les ôtât de votre service. Nous -sommes résolus de tirer aujourd'hui vengeance de leur trahison, et nous -vous demandons de les mettre entre nos mains.» - -Les cris de la foule témoignèrent que le vieux chirurgien avait parlé -selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermeté, répondit: -«Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner à vos -métiers, et de ne point montrer cette furieuse animosité contre des -serviteurs qui me sont attachés.» - -«Si vous connaissez des traîtres, dit le chancelier du dauphin, croyant -les intimider, on les punira, nommez-les. - ---Vous, d'abord», lui crièrent-ils. Et ils lui remirent une liste de -cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tête de laquelle se trouvait -son nom. Il fut forcé de la lire tout haut, et plus d'une fois. - -Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colère, mais voyant bien -pourtant qu'il n'y avait pas moyen de résister, prit une croix d'or que -portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il n'arriverait -aucun mal à ceux que le peuple allait saisir. Il jura, comme pour -Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir. - -Cependant ils enfonçaient les portes, et se mettaient à fouiller l'hôtel -du roi pour y chercher les traîtres. Ils saisirent le duc de Bar, cousin -du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de La Rivière, son -chambellan, son écuyer tranchant, ses valets de chambre et quelques -autres. Ils en arrachèrent un brutalement à la dauphine, fille du duc de -Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les prisonniers, mis à cheval, -furent menés à l'hôtel du duc de Bourgogne, puis à la tour du Louvre. - -Tous n'arrivèrent pas jusqu'au Louvre. Ils égorgèrent ou jetèrent à la -Seine ceux qu'ils croyaient coupables des dérèglements du dauphin ou de -ses folles dépenses, un riche tapissier, un pauvre diable de musicien -appelé Courtebotte. Ils rencontrèrent aussi un habile mécanicien ou -ingénieur, qui avait aidé le duc de Berri à défendre Bourges; quelqu'un -s'étant avisé de dire que cet homme se vantait de pouvoir mettre le feu -à la ville, sans qu'on pût l'éteindre, il fut tué à l'instant. - -Les bouchers croyaient avoir fait une chose méritoire et comptaient bien -être remerciés; ils vinrent le lendemain à l'hôtel de ville. Là, les -gros bourgeois, échevins et autres, repassaient en frémissant les -événements de la veille, l'hôtel royal forcé, l'enlèvement des -serviteurs du roi, le sang versé. Ils craignaient que le duc d'Orléans -et les princes ne vinssent, en punition, anéantir la ville de Paris. Ils -avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des -bouchers; ils n'osaient les désavouer. Ils envoyèrent aux princes -quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Université, pour leur -faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'était fait par bonne -intention et sans qu'on voulût leur déplaire. - -Cependant les bouchers, persévérant dans leur projet de réformer les -moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir à Saint-Paul, ou d'y envoyer -des docteurs de leur parti. C'était un spectacle terrible et comique que -ce peuple, naïvement moral et religieux dans sa férocité, qui ne -songeait ni à détruire le pouvoir royal, ni à le transporter à une autre -maison, pas même à une autre branche, mais qui voulait seulement amender -la royauté, qui venait lui tâter le pouls, la médeciner gravement. -L'hygiène appliquée à la politique[306] n'avait rien d'absurde, lorsque -l'État, se trouvant encore renfermé dans la personne du roi, languissait -de ses infirmités, était fol de sa folie. - -[Note 306: _App._ 137.] - -Le carme Eustache de Pavilly s'était particulièrement chargé -d'administrer au jeune prince cette médecine morale, n'y épargnant nul -remède héroïque. Il lui disait en face, par exemple: «Ah! Monseigneur, -que vous êtes changé! tant que vous vous êtes laissé éduquer et conduire -au bon gouvernement de votre respectable mère, vous donniez tout -l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien né. Tout le monde -bénissait Dieu d'avoir donné au roi un successeur si docile aux bons -enseignements. Mais, une fois échappé aux directions maternelles, vous -n'avez que trop ouvert l'oreille à des gens qui vous ont rendu indévot -envers Dieu, paresseux et lent à expédier les affaires. Ils vous ont -appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du roi, à faire -de la nuit le jour, à passer le temps en mangeries, en vilaines danses -et autres choses peu convenables à la majesté royale.» - -Pavilly l'admonestait ainsi, tantôt en présence de la reine, tantôt -devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un traité complet -de la conduite des princes[307], examinant dans le plus grand détail -toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trône, et rappelant tous -les exemples des vertus et des vices que l'histoire, surtout l'histoire -de France, pouvait présenter. Les derniers exemples étaient ceux du roi -encore vivant et de son frère, celui du dauphin même, qui, s'il ne -s'amendait pas, obligerait de transférer son droit d'aînesse à son jeune -frère, ainsi que la reine l'en avait menacé. - -[Note 307: «Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.» -(Religieux.)] - -Il conclut en demandant qu'on choisît des commissaires pour informer -contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le -procès des traîtres emprisonnés, enfin, des capitaines contre le comte -d'Armagnac. «Ce peuple, ajoutait-il, est là pour m'avouer de tout cela; -je viens d'exposer ses humbles demandes.» - -Le dauphin répondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il -aurait voulu s'échapper. Le comte de Vertus, frère du duc d'Orléans, -s'était enfui sous un déguisement. Le dauphin eut l'imprudence d'écrire -aux princes de venir le délivrer. Les bouchers, qui s'en doutaient, -prirent leurs mesures pour que leur pupille ne pût échapper à leur -surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la ville, et -s'assurèrent de l'hôtel Saint-Paul[308], dont ils constituèrent gardien -et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes. Et cependant ils -faisaient jour et nuit des rondes tout autour «pour la sûreté du roi et -de monseigneur le duc de Guyenne». C'est ainsi qu'on nommait le dauphin. - -[Note 308: «Gardèrent curieusement les portes..., et disoient aucuns -d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de jeune âge.» -(Monstrelet.)] - -Garder son roi et l'héritier du royaume, les tenir en geôle, c'était -une situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les bouchers -eux-mêmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'étaient plus -maîtres. Leurs valets, qu'ils avaient menés d'abord, les menaient -maintenant à leur tour. Les héros du parti étaient les écorcheurs, le -fils de la tripière, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un -chevalier bourguignon, Hélion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La -garde des deux postes de confiance, d'où dépendaient les vivres, -Charenton et Saint-Cloud, les écorcheurs se l'étaient réservée à -eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers n'étaient plus jugés assez -sûrs. - -Le duc de Bourgogne n'en était pas sans doute à regretter ce qu'il avait -fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent garder le -fils du duc de Bourgogne[309]. Ils vinrent le demander à Paris. Les -Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les Gantais le -reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut obligé d'envoyer son -fils aux Gantais, de leur donner ce précieux otage. Il subit le -chaperon. - -[Note 309: _App._ 138.] - -Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu à -Notre-Dame, avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes se -trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de -prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa -ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Dès lors il fallut bien que -tout le monde le portât[310], le recteur, les gens du Parlement. Malheur -à ceux qui l'auraient porté de travers[311]! - -[Note 310: «Et en prinrent hommes d'église, femmes d'honneur, marchandes -qui à tout vendoient les denrées.» (_Journal d'un Bourgeois de Paris._)] - -[Note 311: Le dauphin ayant fait l'espièglerie de tirer en bas une corne -de son _chaperon_, de manière à ce qu'elle figurât une _bande_ (signe -des Armagnacs), les bouchers faillirent éclater: «Regardez, -disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous -mettra en colère.» (Juvénal.)] - -Le chaperon fut envoyé aux autres villes, et presque toutes le prirent. -Néanmoins aucune n'entra sérieusement dans le mouvement de Paris. Les -cabochiens, ne trouvant aucune résistance, mais n'étant aidés de -personne, furent obligés de recourir à des moyens expéditifs pour faire -de l'argent. Ils demandèrent au dauphin l'autorisation de prendre -soixante bourgeois, gens riches, modérés et suspects. Ils les -rançonnèrent. - -On avait commencé par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Déjà on -en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner où s'arrêteraient les -violences. Les petites gens prenaient peu à peu goût au désordre; ils ne -voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon blanc; ne -gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage pouvait -commencer d'un moment à l'autre. - -Les gens de l'Université, qui avaient mis tout en mouvement sans savoir -ce qu'ils faisaient, n'étaient pas les moins effrayés. Ils avaient cru -accomplir la réforme en compagnie du duc de Bourgogne, du corps de ville -et des bourgeois les plus honorables. Et voilà qu'il ne leur restait que -les bouchers, les valets de boucherie, les écorcheurs. Ils frémissaient -de se rencontrer dans les rues avec ces nouveaux frères et amis, qu'ils -voyaient pour la première fois, sales, sanglants, manches retroussées, -menaçant tout le monde, hurlant le meurtre. - -L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait durer. -Les universitaires se réunirent au couvent des Carmes de la place -Maubert, dans la cellule même d'Eustache de Pavilly[312]. Ils étaient -singulièrement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces pauvres -docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumière qui pût les -guider, se décidèrent humblement à consulter les simples d'esprit. Ils -s'enquirent des personnes dévotes et contemplatives, des religieux, des -saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly, plein de confiance, -s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions de ces femmes n'avaient -rien de rassurant. L'une avait vu trois soleils dans le ciel. Une autre -voyait sur Paris flotter des nuées sombres, tandis qu'il faisait beau au -midi, vers les marches de Berri et d'Orléans. «Moi, disait la troisième, -j'ai vu le roi d'Angleterre en grand orgueil au haut des tours de -Notre-Dame; il excommuniait notre sire le roi de France; et le roi, -entouré de gens en noir, était assis humblement sur une pierre dans le -parvis[313]». - -[Note 312: _App._ 139.] - -[Note 313: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre à tous les -maux, depuis la malédiction prononcée par Boniface et depuis renouvelée -par Benoît XIII.] - -La terreur de ces visions ébranla les plus intrépides. Ils voulurent -consulter un honnête homme du parti opposé, le modéré des modérés, -Juvénal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer rien -de praticable. Il ne voyait rien à faire, sinon prier les princes de se -réconcilier et de rompre les négociations qu'ils avaient entamées avec -les Anglais[314]. C'était simplement se soumettre et renoncer aux -réformes. Cependant l'abattement était tel, le désir de la paix si fort, -que cet avis entraînait tout le monde. Le seul Pavilly s'obstina; il -soutint que tout ce qui s'était fait était bien fait, et qu'il fallait -aller jusqu'au bout[315]. - -[Note 314: Il savait que les princes faisaient venir le duc de Clarence, -et le duc de Bourgogne le comte d'Arundel.] - -[Note 315: _App._ 140.] - -Ces divisions, dont les princes étaient instruits, les encouragèrent -sans doute à différer la publication de la grande ordonnance de réforme -que l'Université avait d'abord si vivement sollicitée. Alors, sans plus -s'inquiéter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine, entraînant après -lui le prévôt des marchands, les échevins, une foule de petit peuple et -bon nombre de bourgeois intimidés, s'en alla hardiment prêcher le roi à -Saint-Paul[316] (22 mai): «Il y a encore, dit-il, de mauvaises herbes au -jardin du roi et de la reine; il faut sarcler et nettoyer; la bonne -ville de Paris, comme un sage jardinier, doit ôter ces herbes funestes, -qui étoufferaient les lis[317]...» Quand il eut fini cette sinistre -harangue, et accepté la collation qu'on offrit, selon l'usage, au -prédicateur, le chancelier lui demanda au nom de qui il parlait. Le -carme se tourna vers le prévôt et les échevins, qui l'avouèrent de ce -qu'il avait dit. Mais le chancelier objectant que cette députation était -peu nombreuse pour représenter la ville de Paris, ils appelèrent -quelques bourgeois des plus considérables qui étaient dans la cour; -ceux-ci montèrent, à contre-coeur, et, se mettant à genoux devant le -roi, protestèrent de leur bonne intention. Cependant, la foule -augmentait; toutes sortes de gens entraient sans qu'on osât leur -interdire la porte, l'hôtel s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-même -commençait à avoir peur de ses amis; pour les décider à s'en aller, il -s'avisa de leur dire que le roi était à peine rétabli, que ce tumulte -allait lui faire mal, lui causer une rechute. Mais ils criaient de plus -belle qu'ils étaient venus justement pour le bien du roi. - -[Note 316: «Et dans les trois tours dudit hostel mirent et ordonnèrent -leurs gens d'armes.» (Monstrelet.)--«... Ont esté à Saint-Paul..., et -après une collation faite par M. Eustace de Pavilly, maistre en -théologie, de l'ordre de N.-D. des Carmes, tendant à fin d'oster les -bons des mauvais...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil._)] - -[Note 317: «Très mauvaises herbes et périlleuses, c'est a savoir -quelques serviteurs et servantes qu'il falloit sarcler et oster.» -(Juvénal.) _App._ 141.] - -Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de -traîtres. En tête, se trouvait le propre frère de la reine, Louis de -Bavière. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des -larmes[318]; Louis de Bavière, qui allait se marier, demandait au moins -huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine d'après; -ils furent inflexibles. Pour abréger, le capitaine de la milice, -Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans égard pour la -reine, pour le roi ni le dauphin, pénétrant partout, brisant les portes, -il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour comble de -violence, ils emmenèrent treize dames de la reine et de la -dauphine[319]. Il ne fallait pas parler à ces gens de respect pour les -dames ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenèrent, se -trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils -avaient donné pour chancelier au dauphin. La défiance croissait d'heure -en heure. - -[Note 318: Le dauphin «s'abstint de pleurer ce qu'il put en torchant ses -lermes». (Monstrelet.)] - -[Note 319: «Et, ce fait, le roi s'en alla dîner.» (Monstrelet.)] - -Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers envoyèrent -demander à l'Université si elle avouait ce qui s'était fait. Celle-ci, -consultée en masse et comme corps, se rassura un peu par sa multitude, -et donna du moins une réponse équivoque, «que de ce elle ne vouloit en -rien s'entremettre ni empêcher». Dans le conseil du roi, les -universitaires allèrent plus loin, et déclarèrent qu'ils n'étaient pour -rien dans l'enlèvement des seigneurs, et que la chose ne leur plaisait -pas. - -Le désaveu timide de l'Université ne rassurait pas les princes. Cette -fois ils craignaient pour eux-mêmes; le coup avait frappé si près d'eux, -qu'ils firent signer au roi une ordonnance où il approuvait ce qui -s'était fait. Le lendemain (25 mai 1413), fut lue solennellement la -grande ordonnance de réforme. - -Cette ordonnance, si violemment arrachée, ne porte pas, autant qu'on -pourrait croire, le caractère du moment; c'est une sage et impartiale -fusion des meilleures ordonnances du quatorzième siècle. On peut -l'appeler le code _administratif_ de la vieille France, comme -l'ordonnance de 1357 avait été sa charte _législative_ et politique. - -On peut s'étonner de voir cette ordonnance à peine mentionnée dans les -historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages -in-folio[320]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rédaction -enfantine[321], ou bien encore dirigés hostilement contre certains -individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y règne, esprit très -spécial, très pratique: sans spécialité, point de réforme réelle. -Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut, et pénètre partout. Elle -réduit les gages de la lingère, de la poissonnière du roi; mais elle -règle les droits des grands corps de l'État, et tout le jeu de la -machine administrative, judiciaire et financière. - -[Note 320: _Ord._, t. X, p. 71-134.] - -[Note 321: _App._ 142.] - -La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors -cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore -l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de résumer ce code en -quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus précis et -plus formulé. - -Tout ce détail immense semble dominé par deux idées: la centralisation -de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier tout -aboutit à la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement. - -Les chefs des administrations financières (domaine, aides, trésor des -guerres) sont réduits à un petit nombre; mesure économique, qui -contribue à assurer la responsabilité. La Chambre des comptes examine -les résultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais -sur pièces et sans plaidoiries. - -Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et -dénombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer à la -Chambre des comptes[322]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le -surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique. - -[Note 322: _Ord._, p. 109.] - -L'élection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne -s'achètent plus. Les lieutenants des sénéchaux et prévôts sont élus par -les conseillers, les avocats _et autres saiges_. - -Pour nommer un prévôt, le bailli demande aux «advocats, procureurs, gens -de pratique _et d'autre estat_» la désignation de trois ou quatre -personnes capables. Le chancelier et une commission de Parlement, -«appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos -comptes», choisissent entre les candidats. - -Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en -présence du chancelier et de quelques membres du grand conseil. - -_Le Parlement élit ses membres_, en présence du chancelier et de -quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute désormais -lui-même; l'indépendance de la magistrature est ainsi fondée. - -Deux juridictions oppressives sont limitées, restreintes. L'hôtel du roi -n'enlèvera plus les plaideurs à leurs tribunaux naturels, ne les ruinera -plus préalablement en les forçant de venir des provinces éloignées -implorer à Paris une justice tardive. La charge du grand maître des eaux -et forêts est supprimée. Ce grand maître, ordinairement l'un des hauts -seigneurs du royaume, n'avait que trop de facilités pour tyranniser les -campagnes. Il y aura six maîtres et l'on pourra appeler de leurs -tribunaux au Parlement. Les _usages_ des bonnes gens seront respectés. -Les louvetiers n'empêcheront plus le paysan de tuer les loups. Il pourra -détruire les nouvelles garennes que les seigneurs ont faites, «en -dépeuplant le pays voisin des hommes et habitants et le peuplant de -bêtes sauvages[323]». - -[Note 323: _Ord._, p. 163.] - -Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le -respect, c'est une impartialité qui ne se dément nulle part. Quels en -ont été les véritables rédacteurs? De quel ordre de l'État cette -ordonnance est-elle plus particulièrement émanée? On ne saurait le dire. - -L'Université elle-même, à qui elle est principalement attribuée dans le -préambule[324], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette sagesse -pratique. La remontrance de l'Université, telle qu'on la lit dans -Monstrelet, n'est guère qu'une violente accusation de tel abus, de tel -fonctionnaire. - -[Note 324: «... Eussions requis les Prélats, Chevaliers, Écuyers, -Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre très chière -et très amée fille, l'Université de Paris.... que nous baillâssent leur -bon avis...» (_Ibid._, p. 71.)] - -Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne -semblent pourtant pas avoir dominé dans la rédaction. On leur reproche -l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilité à recevoir des -présents; on leur défend d'être plusieurs membres du Parlement d'une -même famille. - -Les avocats, notaires, greffiers, sont tancés pour l'esprit fiscal, pour -la paperasserie ruineuse qui déjà dévorait les plaideurs. - -Les gens des comptes sont traités avec défiance. Ils ne doivent rien -décider isolément, mais par délibération commune «et en plein bureau». - -Les prévôts et sénéchaux doivent être nés dans une autre province que -dans celle où ils jugent. Ils ne peuvent y rien acquérir, ni s'y marier, -ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province, ils -doivent y rester quarante jours pour répondre de ce qu'ils ont fait. - -Les gens d'Église n'inspirent pas plus de confiance au rédacteur de -l'ordonnance. Il ne veut pas que des prêtres puissent être avocats. Il -accuse les présidents clercs du Parlement de négligence et de -connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclésiastique. - -Cette ordonnance n'émane pas non plus exclusivement de l'esprit -bourgeois et communal. Elle protège les habitants des campagnes. Elle -leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs ont -faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour seconder -les sénéchaux et courir sus aux pillards[325]. - -[Note 325: _Ord._, p. 137.] - -De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une réforme aussi impartiale de -tous les ordres de l'État ne s'est faite sous l'influence exclusive -d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part. - -Les violents ont exigé et quelquefois dicté; les modérés ont écrit; ils -ont transformé les violences passagères en réformes sages et durables. -Les docteurs, Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les légistes, Henri de -Marle, Arnaud de Corbie, Juvénal des Ursins, tous vraisemblablement -auront été consultés. Toutes les ordonnances antérieures sont venues se -fondre ici. C'est la sagesse de la France d'alors, son grand monument, -qu'on a pu condamner un moment avec la révolution qui l'avait élevé, -mais qui n'en est pas moins resté comme un fonds où la législation -venait puiser, comme un point de départ pour les améliorations -nouvelles. - -Quelque sévères que nous puissions être, nous autres modernes, pour ces -essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les vrais -principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont autres que -ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble, subordination -mutuelle des parties. La séparation des pouvoirs administratif et -judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal, quoique impossible -encore, n'en est pas moins indiquée dans quelques articles. - -La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce fléau des sociétés -barbares, y subsiste en droit dans les sénéchaux et les baillis. En -fait, ces juges d'épée ne sont plus déjà les vrais juges; ils ont la -représentation et les bénéfices de la justice plus qu'ils n'en ont le -pouvoir même. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et ceux-ci sont -élus par les avocats et les conseillers, _par les sages_, comme dit -l'ordonnance. - -Elle accorde beaucoup à ces _sages_, aux gens de loi, beaucoup trop, ce -semble. Les Compagnies se recrutant elle-mêmes se recruteront -probablement en famille; les juges s'associeront, malgré toutes les -précautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs gendres. Les -élections couvriront des arrangements d'intérêt ou de parenté. Une -charge sera souvent une dot; étrange _apport_ d'une jeune épousée, le -droit de faire rompre et pendre... Ces gens se respecteront, je le -crois, en proportion même des droits immenses qui sont en leurs mains. -Le pouvoir judiciaire, transmis comme propriété, n'en sera que plus -fixe, plus digne peut-être. Ne sera-t-il pas trop fixe? Ces familles, ne -se mariant guère qu'entre elles, ne vont-elles pas constituer une sorte -de féodalité judiciaire? immense inconvénient... Mais alors c'était un -avantage. Cette féodalité était nécessaire contre la féodalité -militaire, qu'il s'agissait d'annuler. La noblesse avait la force de -cohésion et de parenté; il fallait qu'il y eût aussi parenté dans la -judicature; à ces époques, matérielles encore, il n'y a d'association -solide que par la chair et le sang. - -Deux choses manquaient pour que la belle réforme administrative et -judiciaire de 1413 fût viable[326]: d'abord d'être appuyée sur une -réforme législative et politique; celle-ci avait été essayée isolément -en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'étaient des hommes et les -moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?... -Ces moeurs ne pouvaient se former qu'à la longue, et d'abord dans -certaines familles, dont l'exemple pût donner à la nation ce qu'elle a -le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le sérieux, -l'esprit de suite, le respect des précédents. Tout cela se trouva dans -les familles parlementaires. - -[Note 326: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicité, -l'insuffisante publicité de ce temps. Elle doit être lue et affichée une -fois au siège de chaque sénéchaussée et bailliage, le premier jour des -assises. (_Ord._, p. 113.)] - - * * * * * - -Cette ordonnance des ordonnances fut déclarée solennellement par le roi -obligatoire, inviolable. Les princes et les prélats qui étaient à ses -côtés, en levèrent la main. L'aumônier du roi, maître Jean Courtecuisse, -célèbre docteur de l'Université, prêcha ensuite à Saint-Paul sur -l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours, généralement faible et -traînant, il y a néanmoins une figure pathétique; il y représente -l'Université comme un pauvre affamé qui a faim et soif des lois[327]. - -[Note 327: _App._ 143.] - -Il s'agissait d'appliquer ce grand code. Là devait apparaître la -terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modérés, les -capables se tenant à l'écart, restaient pour commencer l'application de -ces belles lois les gens les moins propres à mettre en mouvement une -telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop grossiers, -ceux-là trop subtils, trop étrangers aux réalités. - -Quelle qu'ait été leur gaucherie brutale dans un métier si nouveau pour -eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrèrent pas aussi indignes du -pouvoir qu'on l'eût attendu. Ces gens de la commune de Paris, délaissés -du royaume, essayèrent tout à la fois de le réformer et de le défendre. -Ils envoyèrent leur prévôt contre les Anglais, en même temps que leur -capitaine Jacqueville allait bravement à la rencontre des princes[328]. -Dans Paris même, ils commencèrent un grand monument d'utilité publique, -qui complétait la triple unité de cette ville; je parle du pont -Notre-Dame, grand ouvrage, fondé héroïquement dans des circonstances si -difficiles et avec si peu de ressources[329]. - -[Note 328: Jusqu'à Montereau... «ils ne rencontrèrent pas l'un l'autre». -(Monstrelet)] - -[Note 329: _App._ 144.] - -Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne. Les Anglais -étaient à Dieppe, si près de Paris; personne ne voulut donner d'argent. -Gerson refusa de payer et laissa plutôt piller sa maison[330]. L'avocat -général Juvénal refusa aussi, aimant mieux être emprisonné. - -[Note 330: Cependant le nouveau gouvernement avait essayé de s'assurer -de l'Université en enjoignant au prévôt de Paris et aux autres -justiciers de faire jouir l'Université des avantages que le pape Jean -XXIII lui avait accordés dans la répartition des bénéfices. (_Ord._, p. -155, 6 juillet 1413.)] - -En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une résistance d'inertie ce -gouvernement irrégulier, les modérés n'en prirent pas moins une -responsabilité bien grave. Ils abandonnaient tout à la fois et la -défense du pays et la belle réforme qu'on avait obtenue avec tant de -peine. Ce n'est pas la seule fois que les honnêtes gens ont ainsi trahi -l'intérêt public, et puni la liberté du crime de son parti. Les -cabochiens ne purent faire contribuer ni l'Église ni le Parlement. Ayant -saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines de -Saint-Denis, ils virent s'élever une clameur générale. Leurs amis, les -universitaires, refusèrent de les aider et les obligèrent de rapporter -l'argent qu'ils avaient levé sur quelques suppôts de l'Université. - -Se voyant ainsi entravés de toute part et ne trouvant que des obstacles, -les cabochiens entrèrent en fureur. Ils poursuivirent Gerson, qui fut -obligé de se cacher dans les voûtes de Notre-Dame. Le jugement des -prisonniers fut hâté; la commission eut peur, et signa des -condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mérité, par -exemple un homme qui avait livré à l'ennemi, à la mort, quatre cents -bourgeois de Paris. Puis, on traîna à la Grève le prévôt Desessarts, -qui avait trahi les deux partis tour à tour. Les bouchers hâtèrent sa -mort, justement parce qu'ils estimaient sa bravoure et sa cruauté[331] -(1er juillet). - -[Note 331: «Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa mort, il ne -faisoit toujours que rire.» (_Journal du Bourgeois._)] - -Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrégèrent. -Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivière, et -celui-ci l'ayant démenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le -prisonnier désarmé. La Rivière n'en fut pas moins porté le lendemain à -la Grève; l'on décapita pêle-mêle les vivants et le mort[332]. - -[Note 332: Les cabochiens s'inquiétèrent pourtant de l'effet que -produisait cette barbarie. Ils envoyèrent dans les villes une sorte -d'apologie; ils y disaient «que chacune information de ceux qui avoient -esté décolés contenoit soixante feuilles de papier.» (Monstrelet.)] - -Si la prison même n'était plus une sauvegarde, l'hôtel du roi risquait -fort de n'en plus être une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers -faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand bruit -de fête chez le dauphin. Ce jeune homme dansait, pendant qu'on tuait ses -amis. Les bouchers montèrent, et lui firent demander par Jacqueville -s'il était décent à un fils de France de danser ainsi à une heure -indue[333]. Le sire de La Trémouille répliqua. Jacqueville lui reprocha -d'être l'auteur de ces désordres. La patience manqua au dauphin; il -s'élança sur Jacqueville, et lui porta trois coups de poignard qu'arrêta -sa cotte de mailles. La Trémouille eût été massacré, si le duc de -Bourgogne n'eût prié pour lui (10 juillet). - -[Note 333: «Entre onze et douze heures du soir.» (Juvénal.)] - -Cette violation de l'hôtel du roi détacha bien des gens de ce parti qui -ne respectait rien. La religion de la royauté était encore entière, et -le fut longtemps[334]. Les bons bourgeois assurèrent le dauphin de leur -douleur et de leur dévouement. Les bouchers avaient lassé tout le monde. -Les artisans même, les derniers du peuple, commençaient à en avoir -assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils étaient sans cesse appelés -à faire le guet, excédés de gardes, de rondes et de veilles. - -[Note 334: _App._ 145.] - -Les princes, qui n'ignoraient pas l'état de Paris, approchaient -toujours, en offrant la paix[335]. Tout le monde la désirait, mais on -avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au -Parlement, à l'Université. Il fut décidé, malgré les bouchers, qu'il y -aurait conférence avec les princes. L'éloquence de Caboche, qui pérora -dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses menaces -eurent peu d'effet. - -[Note 335: Le _Bourgeois de Paris_ est l'écho fidèle des bruits absurdes -qu'on faisait circuler: «Mais bien sçay que ils demandoient toujours... -la destruction de la bonne ville de Paris.»] - -Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers -que l'avocat général Juvénal. Cet honnête homme poursuivait alors, sans -souci des réformes, sans intelligence de l'avenir[336], un seul but: la -fin des désordres et la sécurité de Paris. Cette pensée ne lui laissait -ni repos ni sommeil. Une nuit, s'étant endormi vers le matin, il lui -sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis -panem doloris._ Sa femme, qui était une bonne et dévote dame, lorsqu'il -s'éveilla, lui dit: «Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous disait, -ou que vous prononciez en rêvant des paroles que j'ai souvent lues dans -mes Heures», et elle les lui répéta. Le bon Juvénal lui répondit: «Ma -mie, nous avons onze enfants, et par conséquent grand sujet de prier -Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il nous aidera.» - -[Note 336: _App._ 146.] - -La ruine des bouchers fut décidée par une chose, petite, et pourtant de -grand effet. Il fut convenu, malgré eux, que les propositions des -princes seraient lues d'abord, non dans l'assemblée générale, mais dans -chaque quartier (21 juillet). La faible minorité qui tyrannisait Paris -pouvait effrayer encore, quand elle était réunie; divisée, elle devenait -impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emporté contre les -bouchers par l'énergie d'un quartenier du cimetière Saint-Jean, le -charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en face aux Legoix: -«Nous verrons s'il y a à Paris autant de frappeurs de cognée que -d'assommeurs de boeufs.» - -Les bouchers n'obtinrent pas même que la paix accordée aux princes le -fût sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: «La -paix!» Ce parti vint finir à la Grève même. Dans une assemblée qui s'y -tint, une voix cria: «Que ceux qui veulent la paix passent à droite!» Il -ne resta presque personne à gauche. Ils n'eurent d'autre ressource, eux -et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortège du dauphin qui -allait au Louvre délivrer les prisonniers (3 août). - -La réaction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc de -Bar en fut nommé capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille, fut -confié à un autre prisonnier, au duc de Bavière. Deux des échevins -furent changés; le charpentier fut échevin à la place de Jean de -Troyes[337]. - -[Note 337: _App._ 147.] - -Peu après, un des De Troyes et deux bouchers, coupables des premiers -meurtres, furent condamnés et mis à mort. Plusieurs s'enfuirent, et la -populace se mit à piller leurs maisons. On faisait courir le bruit qu'on -avait trouvé une liste de quatorze cents personnes, dont les noms -étaient marqués d'un T, d'un B ou d'un R (tué, banni ou rançonné). - -Le duc de Bourgogne n'essaya pas de résister au mouvement. Il laissa -arrêter deux de ses chevaliers dans son hôtel même, et partit sans rien -dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le -roi. Mais Juvénal et une troupe de bourgeois les rejoignirent à -Vincennes, et il leur laissa reprendre ce précieux otage[338] (23 août). - -[Note 338: Juvénal donne encore ici le beau rôle à son père. «Le duc de -Bourgogne dit au roy que s'il luy plaisoit aller esbattre jusques vers -le bois de Vincennes qu'il y faisoit beau, et en fut le roy content. -Mais Juvénal alla aussitôt avec deux cents chevaux vers le bois, et dit -au roy: «Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de Paris, le temps -est bien chaud pour vous tenir sur les champs.» Dont le roy fut très -content, et se mit à retourner.»] - -Dans l'arrangement avec les princes, il était convenu qu'ils -n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oubliée, à -commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orléans parurent -ensemble, vêtus des mêmes couleurs, portant une huque italienne en drap -violet avec une croix d'argent. C'était, et ce n'était pas deuil; le -chaperon était rouge et noir; pour devise: «Le droit chemin.» Ce qui -était plus hostile encore pour les Bourguignons, c'était la blanche -écharpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit même aux images des -saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins enfants que ce -peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils étaient sûrs d'être -battus[339]. - -[Note 339: «Mesmes les petits enfants qui chantoient une chanson... où -on disoit: «_Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en joie!..._». (_Journal -du Bourgeois._)] - -L'ordonnance de réforme, si solennellement proclamée, fut non moins -solennellement annulée par le roi dans un lit de justice (5 septembre). -Le sage historien du temps, affligé de cette versatilité, osa demander à -quelques-uns du conseil comment, après avoir vanté ces ordonnances comme -éminemment salutaires, ils consentaient à leur abrogation. Ils -répondirent naïvement: «Nous voulons ce que veulent les princes.» «À qui -donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon à ces coqs de clocher qui -tournent à tous les vents[340]?» - -[Note 340: «Gallis campanilium ecclesiarum, a cunctis ventis volvendis.» -(Religieux.)] - -On renvoya à Jean-sans-Peur sa fille, que devait épouser le fils du duc -d'Anjou. L'Université condamna les discours de Jean Petit. Une -ordonnance déclara le duc de Bourgogne rebelle (10 février); on convoqua -contre lui le ban et l'arrière-ban. Il ne s'agissait de rien moins que -de confisquer ses États. - -Il crut pouvoir prévenir ses ennemis. Les cabochiens exilés lui -persuadaient qu'il lui suffirait de paraître devant Paris avec ses -troupes pour y être reçu. Le dauphin, déjà las des remontrances de sa -mère et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il vint -camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui avait onze -mille chevaux dans Paris, tint ferme, et rien ne bougea. - -Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le -poursuivre, d'exécuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries -des Armagnacs à Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle avait -à craindre. Ils échouèrent devant cette ville, comme le duc de Bourgogne -avait échoué devant Paris[341]. - -[Note 341: Ce qui força le duc de Bourgogne à traiter, c'est que les -Flamands l'abandonnaient. Les députés de Gand dirent au roi qu'ils se -chargeaient de ranger le duc à son devoir.] - -Voilà les deux partis convaincus de nouveau d'impuissance. Ils font -encore un traité. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte, -mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs -d'Arras[342]. Il est défendu de porter désormais la bande d'Armagnac et -la croix de Bourgogne (4 septembre 1414). - -[Note 342: Le roi désirait fort traiter. Juvénal donne là-dessus une -jolie scène d'intérieur. _App._ 148.] - -La réaction ne fut point arrêtée par cette paix. Les modérés, qui -avaient si imprudemment abandonné la réforme, eurent sujet de s'en -repentir. Les princes traitèrent Paris en ville conquise. Les tailles -devinrent énormes, et l'argent était gaspillé, donné, jeté. Juvénal, -alors chancelier, ayant refusé de signer je ne sais quelle folie de -prince, on lui retira les sceaux. Toute modération déplut. La violence -gagna les meilleures têtes. Au service funèbre qui fut célébré pour le -duc d'Orléans, Gerson prêcha devant les rois et les princes; il attaqua -le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et déclama -contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415). - -«Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne -bourgeoisie ont été en servitude par l'outrageuse entreprise de gens de -petit état... Dieu l'a permis afin que nous connussions la différence -qui est entre la domination royale et celle d'aucuns populaires; car la -royale a communément et doit avoir douceur; celle du vilain est -domination tyrannique, et qui se détruit elle-même. Aussi Aristote -enseignoit-il à Alexandre: «N'élève pas ceux que la nature fait pour -obéir.»--Le prédicateur croit reconnaître les divers ordres de l'État -dans les métaux divers dont se composait la statue de Nabuchodonosor: -«L'état de bourgeoisie, des marchands et laboureurs est figuré par les -jambes qui sont de fer et partie de terre, pour leur labeur et humilité -à servir et obéir...; en leur état doit être le fer de labeur et la -terre d'humilité[343].» - -[Note 343: Jean Gerson.] - -Le même homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'État, le -demandait dans l'Église. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut -sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson -même. Dans chaque siècle, c'est le plus grand homme qui a mission -d'exprimer les contradictions, apparentes ou réelles, de notre nature; -pendant ce temps-là, les médiocres, les esprits bornés qui ne voient -qu'un côté des choses, s'y établissent fièrement, s'enferment dans un -coin, et là triomphent de dire... - -Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain, partisan du -gouvernement de tous. Il définit le concile: «Une réunion de toute -l'Église catholique, comprenant tout ordre hiérarchique, _sans exclure -aucun fidèle_ qui voudra se faire entendre.» Il ajoute, il est vrai, que -cette assemblée doit être convoquée «par une autorité légitime»; mais -cette autorité n'est pas supérieure à celle du concile, puisque le -concile a droit de la déposer. Gerson ne s'en tint pas à la théorie du -républicanisme ecclésiastique; il fit donner suffrage aux simples -prêtres dans le concile de Constance, et contribua puissamment à déposer -Jean XXII[344]. - -[Note 344: _App._ 149.] - -Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'État fussent -signalés par la remontrance de l'Université et la grande ordonnance de -1413, ceux de l'Église l'avaient été par un violent pamphlet -universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance, -l'ordonnance, ces actes mort-nés, furent à peine connus hors de Paris. -Mais le terrible petit livre de Clémengis: _Sur la corruption de -l'Église_, éclata dans toute la chrétienté. Peut-être n'est-ce pas -exagérer que d'en comparer l'effet à celui de la _Captivité de -Babylone_, écrite un siècle après par Luther. - -De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'Église. L'une -des premières, et certainement l'une des plus piquantes, se trouve dans -un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques, généralement, avaient -été indirectes, timides, le plus souvent sous forme allégorique. -L'organe de la satire, c'était le renard, _la bête_ plus sage que -l'homme; c'était le bouffon, _le fol_ plus sage que les sages; ou bien -enfin le diable, c'est-à-dire la _malignité_ clairvoyante. Ces trois -formes où la satire, pour se faire pardonner, s'exprime par les organes -les plus récusables, comprennent toutes les attaques indirectes du moyen -âge. Quant aux attaques directes, elles n'avaient guère été hasardées -jusqu'au treizième siècle que par les hérétiques déclarés, Albigeois, -Vaudois, etc. Au quatorzième siècle, les laïques, Dante, Pétrarque, -Chaucer, lancèrent contre Rome, contre Avignon, des traits pénétrants. -Mais enfin, c'étaient des laïques; l'Église leur contestait le droit de -la juger. Ici, vers 1400, ce sont les universités, ce sont les plus -grands docteurs, c'est l'Église dans ce qu'elle a de plus autorisé, qui -censure, qui frappe l'Église. Ce sont les papes eux-mêmes qui se jettent -au visage les plus tristes accusations. - -Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le -temps du schisme, n'en apprit que trop sur toutes les deux. La fiscalité -surtout des deux sièges, qui vendaient les bénéfices longtemps avant -qu'ils ne vaquassent, cette vénalité famélique est caractérisée par des -mots terribles: «N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du pape -de Rome courir toute l'Italie, pour s'informer s'il n'y avait pas -quelque bénéficier malade, puis bien vite dire à Rome qu'il était -mort[345]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi, vendre -à plusieurs le même bénéfice, et la marchandise déjà livrée, la -proclamer encore et la revendre au second, au troisième, au quatrième -acheteur?»--«Et vous, répondaient les autres, vous qui réclamez pour le -pape la succession des prêtres, ne venez-vous pas au chevet de -l'agonisant rafler toute sa dépouille? Un prêtre déjà inhumé a été tiré -du sépulcre, et le cadavre déterré pour le mettre à nu[346].» - -[Note 345: «Et si aliquos invenerunt ægrotantes, tunc currebant ad -curiam Romanam, et mortem talium intimabant». (Theodor. à Niem, _de -Schism_.)] - -[Note 346: «Ut inhumatus evulso monumento atque corrupto corpore suis -spoliis effossus privaretur». (_Appellatio Univers. Paris. a D. -Benedicto._)] - -Ces furieuses invectives furent ramassées, comme en une masse, dans le -pamphlet de Clémengis, et cette masse lancée, de façon à écraser -l'Église. Le pamphlet n'était pas seulement dirigé contre la tête, tous -les membres étaient frappés. Pape, cardinaux, évêques, chanoines, -moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant. Certainement -Clémengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'Église était vraiment -telle, il n'y avait pas à la réformer; il fallait prendre ce corps -pourri et le jeter tout entier au feu. - -D'abord l'effroyable cumul, jusqu'à réunir en une main quatre cents, -cinq cents bénéfices; l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont -jamais vu leur église; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui -rougissent de prêcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au -point que tout le monde fait maintenant le jugement de l'Église; la -confession vénale, l'absolution mercenaire: «Que si, dit-il, on leur -rappelle le précepte de l'Évangile: _Donnez gratuitement, ainsi que vous -avez reçu_, ils répondent sans sourciller: «Nous n'avons pas reçu -gratis; nous avons acheté, nous pouvons revendre[347].» - -[Note 347: Clémengis.] - -Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prêtre aborde hardiment mille -choses que les laïques auraient craint d'expliquer: l'étrange vie des -chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi les cartes et les -pots, la prostitution des religieuses, la corruption hypocrite des -Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les autres, de -porter seuls le poids de l'Église, tandis qu'ils vont de maison en -maison boire avec les femmes: «Les femmes sont celles des autres, mais -les enfants sont bien d'eux[348].» - -[Note 348: «Cum non suis uxoribus, licet sæpe cum suis parvulis.» -(Clémengis.)] - -En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y a -dans le factum ecclésiastique de l'Université, comme dans le factum -politique de 1413, plus d'un grief mal fondé. Il était injuste de -reprocher d'une manière absolue au roi, au pape, aux grands dignitaires -de l'Église, l'augmentation des dépenses. Cette augmentation ne tenait -pas seulement à la prodigalité, au gaspillage, au mauvais mode de -perception, mais bien aussi à l'_avilissement progressif du prix de -l'argent_, ce grand phénomène économique que le moyen âge n'a pas -compris; de plus, à la _multiplicité_ croissante _des besoins_ de la -civilisation, au développement de l'administration, au progrès des -arts[349]. La dépense avait augmenté, et quoique la production eût -augmenté aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion assez -rapide pour suffire à l'autre. La richesse croissait lentement, et elle -était mal répartie. L'équilibre de la production et de la consommation -avait peine à s'établir. - -[Note 349: _App._ 150.] - -Un autre grief de Clémengis, et le plus grand sans doute aux yeux des -universitaires, c'est que les bénéfices étaient donnés le plus souvent à -des gens fort peu théologiens, aux créatures des princes, du pape, aux -légistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le tort. Ce -n'était pas leur faute si les laïques partageaient alors avec l'Église -ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen âge, -l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clergé seul était riche, les -récompenses ne pouvaient guère se prendre que sur les biens du clergé. - -Clémengis lui-même fournit une bonne réponse à ses accusations. Quand on -parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est étonné de trouver -dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme d'affaires de -l'Université, si peu de choses positives. Ce n'est que vide, que -généralités vagues. Nulle condamnation plus décisive de l'éducation -scolastique. - -Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvreté -intellectuelle, ce dessèchement de l'esprit[350]. Ils se félicitaient de -l'état florissant de la philosophie et de la littérature. N'avaient-ils -pas de grands hommes, tout comme les âges antérieurs? Clémengis était un -grand homme, d'Ailly était un grand homme[351], et bien d'autres encore, -qui dorment dans les bibliothèques, et méritent d'y dormir. - -[Note 350: Voy. _Renaissance_, Introduction, sur la défaillance du -caractère et des forces vives de l'âme dans la religion, la littérature -et la politique aux quatorzième et quinzième siècles. La prose -française, si rapide de Joinville à Froissart, si lente de Froissart à -Comines! Les États de 1357 avaient nettement vu l'avenir; mais les -cabochiens de 1413 croient pouvoir améliorer l'administration sans -changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe! La scolastique a -fini. C'est cet aplatissement moral qui a livré la France désarmée à -l'invasion anglaise. (1860.)] - -[Note 351: _App._ 151.] - -L'esprit humain se mourait d'ennui. C'était là son mal. Cet ennui était -une cause indirecte, il est vrai, mais réelle, de la corruption de -l'Église. Les prêtres excédés de scolastique, de formes vides, de mots -où il n'y avait rien pour l'âme, ils la donnaient au corps, cette âme -dont ils ne savaient que faire. L'Église périssait par deux causes en -apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre: -subtilité, stérilité dans les idées, matérialité grossière dans les -moeurs. - -Tout le monde parlait de réforme. Il fallait, disait-on, réformer le -pape, réformer l'Église; il fallait que l'Église, siégeant en concile, -ressaisît ses justes droits. Mais transporter la réforme du pape au -concile, ce n'était guère avancer. De tels maux sont au fond des âmes: -_In culpa est animus_. Un changement de forme dans le gouvernement -ecclésiastique, une réforme négative ne pouvait changer les choses; il -eût fallu l'introduction d'un élément positif, un nouveau principe -vital, une étincelle, une idée. - -Le concile de Pise crut tout faire en condamnant par contumace les deux -papes qui refusaient de céder, en les déclarant déchus, en faisant pape -un frère mineur, un ancien professeur de l'Université de Paris. Ce -professeur, qui était Mineur avant tout, se brouilla bien vite avec -l'Université. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut tout. - -Ceux qui aiment les satires, liront avec amusement le piquant -réquisitoire du concile contre les deux papes réfractaires[352]. Cette -grande assemblée du monde chrétien comptait vingt-deux cardinaux, quatre -patriarches, environ deux cents évêques, trois cents abbés, les quatre -généraux des ordres mendiants, les députés de deux cents chapitres, de -treize universités[353], trois cents docteurs, et les ambassadeurs des -rois; elle siégeait dans la vénérable église byzantine de Pise, à deux -pas du Campo-Santo. Elle n'en écouta pas moins avec complaisance le -facétieux récit des ruses et des subterfuges par lesquels les deux papes -éludaient depuis tant d'années la cession qu'on leur demandait. Ces -ennemis acharnés s'entendaient au fond à merveille. Tous deux, à leur -exaltation, avaient juré de céder. Mais ils ne pouvaient, disaient-ils, -céder qu'ensemble, qu'au même moment: il fallait une entrevue. Poussés -l'un vers l'autre par leurs cardinaux, ils trouvaient chaque jour de -nouvelles difficultés. Les routes de terre n'étaient pas sûres; il leur -fallait des sauf-conduits des princes. Les sauf-conduits arrivaient-ils: -ils ne s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats à eux. -D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en -empruntaient à leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il -leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prêts, c'était autre chose. On -parvint un moment à les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il n'y -eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que -l'entrevue eût lieu dans un port, au rivage même; l'autre avait horreur -de la mer. C'étaient comme deux animaux d'élément différent, qui ne -peuvent se rencontrer[354]. - -[Note 352: _App._ 152.] - -[Note 353: Les Universités de Bologne, d'Angers, d'Orléans, de Toulouse -même, avaient fini par se réunir contre les papes à celle de Paris.] - -[Note 354: _App._ 153.] - -Benoît XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il -croirait pécher mortellement s'il acceptait la voie de _cession_[355]. -Et peut-être était-il sincère. _Céder_, c'était reconnaître comme -supérieure l'autorité qui imposait la cession, c'était subordonner la -papauté au concile, changer le gouvernement de l'Église de monarchie en -république. Était-ce bien au milieu d'un ébranlement universel du monde -qu'il pouvait toucher à l'unité qui, si longtemps, avait fait la force -du grand édifice spirituel, la clef de la voûte? Au moment où la -critique touchait à la légende législative de la papauté, lorsque Valla -élevait les premiers doutes sur l'authenticité des décrétales[356], -pouvait-on demander au pape d'aider à son abaissement, de se tuer de ses -propres mains? - -[Note 355: Lorsqu'on lui apprit que la France avait déclaré sa -_soustraction d'obédience_, il dit avec beaucoup de dignité: -«Qu'importe? saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obédience.»] - -[Note 356: _App._ 154.] - -Il faut le dire. Ce n'était pas une question de forme, mais bien de fond -et de vie. Monarchie ou république, l'Église eût été également malade. -Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape? les -réformateurs valaient-ils mieux que le réformé? le chef était gâté, mais -les membres étaient-ils sains? Non, il y avait, dans les uns et dans les -autres, beaucoup de corruption; tout ce qui constituait le pouvoir -spirituel tendait à se matérialiser, à n'être plus _spirituel_. Et cela -venait principalement, nous l'avons dit, de l'absence des idées, du vide -immense qui se trouvait dans les esprits. - -C'en était fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait fermée par sa -machine à penser; puis Ockam en refusant la réalité aux universaux, en -replaçant la question au point où l'avait laissée Abailard. - -Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[357], qui finissait la -scolastique. Pétrarque pleura la poésie. Les grands mystiques d'alors -avaient de même le sentiment de la fin. Le quatorzième siècle voit -passer ces derniers génies; chacun d'eux se tait, s'en va, éteignant sa -lumière: il se fait d'épaisses ténèbres. - -[Note 357: _App._ 155.] - -Il ne faut pas s'étonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste. -L'Église ne le console pas. Cette grande épouse du moyen âge avait -promis de ne pas vieillir, d'être toujours belle et féconde, de -_renouveler_[358] toujours, de sorte qu'elle occupât sans cesse -l'inquiète pensée de l'homme, l'inépuisable activité de son coeur. -Cependant elle avait passé de la jeune vitalité populaire aux -abstractions de l'école, à saint Thomas[359]. Dans sa tendance vers -l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu à peu tout -autre aliment que la logique. Noble régime, mais sobre, et qui finit par -se composer de négations. Aussi elle allait maigrissant; maigreur au -quatorzième siècle, consomption au quinzième, effrayante figure de -dépérissement et de phtisie, comme vous la voyez, à la face creuse, aux -mains transparentes du _Christ maudissant_ d'Orcagna. - -[Note 358: _App._ 156.] - -[Note 359: Saint Thomas, comme Albert-le-Grand, fait profession de -partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce s'il -est démontré qu'ils n'ont pas eu de texte sérieux, qu'ils ont marché -constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions les plus -infidèles, et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage -d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique. (Voy. _Renaissance_, -Introduction. 1860.)] - - * * * * * - -Telles étaient les misères de cet âge, ses contradictions. Réduit au -formalisme vide, il y plaçait ses espérances. Gerson croyait tout guérir -en ramenant l'Église aux formes républicaines, au moment même où il se -déclarait contre la liberté dans l'État. L'expérience du concile de Pise -n'avait rien appris. On allait assembler un autre concile à Constance, y -chercher la quadrature du cercle religieux et politique: lier les mains -au chef que l'on reconnaît infaillible, le proclamer supérieur, en se -réservant de le juger au besoin. - -Ce tribunal suprême des questions religieuses, devait aussi décider une -grande question de droit. Le parti d'Orléans, celui de Gerson, voulait y -faire condamner la mémoire de Jean Petit, son apologie du duc de -Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intérêt, aucune nécessité -politique n'est au-dessus de l'humanité. C'eût été une grande chose, si, -dans l'obscurcissement des idées, on fût revenu aux sentiments de la -nature. - -La France semblait tout entière à ces éternels problèmes; on eût dit -qu'elle oubliait le temps, la réalité, sa réforme, son ennemi. Au moment -où l'Anglais allait fondre sur elle, étrange préoccupation, un grand -politique d'alors pense que si le royaume doit craindre, c'est du côté -de l'Allemagne et du duc de Lorraine[360]. Lorsqu'on vint avertir -Jean-sans-Peur que les Anglais, débarqués depuis près de deux mois, -étaient sur le point de livrer à l'armée royale une grande et décisive -bataille, les messagers le trouvèrent dans ses forêts de -Bourgogne[361]. Sous prétexte de la chasse, il s'était rapproché de -Constance, rêvant toujours à Jean Petit et à son vieux crime, inquiet du -jugement que le concile allait rendre, et, en attendant, vivant sous la -tente au milieu des bois, et prêtant l'oreille aux voix des cerfs qui -bramaient la nuit[362]. - -[Note 360: _App._ 157.] - -[Note 361: Peut-être y avait-il moins d'insouciance que de connivence. -On jugera.] - -[Note 362: «Le duc de Bourgogne, qui longtemps n'avoit demouré ni -séjourné en son pays de Bourgogne, et qui vouloit bien avoir ses -plaisirs et soullas, se advisa que pour mieux avoir son déduit de la -chasse des cerfs, et les ouyr bruire par nuit, il se logeroit dedans la -forest d'Argilly, qui est grande et lée.» (Lefebvre de Saint-Remy.)] - - - - -LIVRE IX - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'Angleterre, l'État, l'Église.--Azincourt (1415). - - -Pour comprendre le terrible événement que nous devons raconter,--la -captivité, non du roi, mais du royaume même, la France prisonnière,--il -y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue: - -En France, les deux autorités, l'Église et l'État, étaient divisées -entre elles, et chacune d'elles en soi; - -En Angleterre, l'État et l'Église _établie_ étaient parvenus, sous la -maison de Lancastre, à la plus complète union. - -Édouard III avait eu l'Église contre lui, et malgré ses victoires, il -avait échoué. Henri V eut l'Église pour lui, et il réussit, il devint -roi de France[363]. - -[Note 363: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de -roi, étant mort avant Charles VI, mais il le laissa à son fils.] - -Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins -remarquée. - -L'Église, étant le plus grand propriétaire de l'Angleterre, y avait -aussi la plus grande influence. Au moment où la propriété et la royauté -se trouvèrent d'accord, celle-ci acquit une force irrésistible; elle ne -vainquit pas seulement, elle conquit. - -L'Église avait besoin de la royauté. Ses prodigieuses richesses la -mettaient en péril. Elle avait absorbé la meilleure partie des terres; -sans parler d'une foule de propriétés et de revenus divers, des -fondations pieuses, des dîmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_ -fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possédait -_vingt-huit mille_[364]. Cette grande propriété était sans cesse -attaquée au Parlement, et elle n'y était pas représentée, défendue en -proportion de son importance; les membres du clergé n'y étaient plus -appelés que _ad consentiendum_[365]. - -[Note 364: _App._ 158.] - -[Note 365: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)] - -La royauté, de son côté, ne pouvait se passer de l'appui du grand -propriétaire du royaume, je veux dire du clergé. Elle avait besoin de -son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne sentirent -ni Édouard Ier ni Édouard III, qui toujours le vexèrent pour de petites -questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la maison de -Lancastre, qui, à son avènement, déclara qu'elle ne demandait à l'Église -«que ses prières[366]». - -[Note 366: Turner. Wilkins.] - -L'on comprend combien la _royauté_ et la _propriété_ ecclésiastique -avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'édifice tout -artificiel de l'Angleterre au moyen âge a porté sur deux fictions: un -roi infaillible et inviolable[367], que l'on jugeait pourtant de deux -règnes en deux règnes; d'autre part, une Église non moins inviolable, -qui, au fond, n'étant qu'un grand établissement aristocratique et -territorial sous prétexte de religion, se voyait toujours à la veille -d'être dépouillée, ruinée. - -[Note 367: Les Anglais ont porté dans le droit politique ce génie de -fiction que les Romains n'avaient montré que dans le droit civil. M. -Allen, dans son livre sur la _Prérogative royale_, a résumé les -prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre -comédie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royauté, -l'homme faillible et l'idée infaillible. De temps en temps la patience -échappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une -manière sanglante; si le roi ne périssait (comme Édouard II, Richard II, -Henri VI et Charles Ier), il était renversé, ou tout au moins humilié, -réduit à l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques II).] - -La maison cadette de Lancastre unit pour la première fois les deux -intérêts en péril; elle associa le roi et l'Église. Ce fut sa -légitimité, le secret de son prodigieux succès. Il faut indiquer, -rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par où elle -chemina. - -Le cadet hait l'aîné, c'est la règle[368], mais nulle part plus -respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[369]. Aujourd'hui -il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer, -les Indes; au moyen âge, il restait souvent, rampait devant l'aîné, -conspirait[370]. - -[Note 368: Bien entendu, là où il y a privilège pour l'aîné.] - -[Note 369: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a créé une -immense propriété _mobilière_, qui se partage selon l'équité. La -propriété _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen âge.--Au -reste, le droit d'aînesse est dans les moeurs, dans les idées même du -peuple. J'ai cité à ce sujet une anecdote très curieuse (t. Ier, à la -fin du livre Ier).--Dès que le père s'enrichit, sa première pensée est: -_Faire un aîné._ À quoi réplique tout bas la pensée du cadet: _Être -indépendant_, _avoir une_ honnête _suffisance_ (to be independent, to -have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille -anglaise. _App._ 159.] - -[Note 370: Rapprocher l'histoire des trois Glocester du frère du Prince -Noir, du frère d'Henri V et du frère d'Édouard IV.] - -Les fils cadets d'Édouard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester, -titrés de noms sonores et vides, avaient vu avec désespoir l'aîné, -l'héritier, régner déjà, du vivant de leur père, comme duc d'Aquitaine. -Il fallait que ces cadets périssent, ou régnassent aussi. Clarence alla -aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l'Angleterre, -jusqu'à ce que son neveu le fît étrangler. Lancastre se fit appeler roi -de Castille, envahit l'Espagne et échoua; puis la France, et il échoua -encore[371]. Alors il se retourna du côté de l'Angleterre. - -[Note 371: En 1373.] - -Le moment était favorable pour lui. Le mécontentement était au comble. -Depuis les victoires de Créci et de Poitiers, l'Angleterre s'était -méconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tâche naturelle, -l'accumulation de la richesse et le progrès des garanties, était sorti -de son caractère; il ne rêvait que conquêtes, tributs de l'étranger, -exemption d'impôts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les -a doués, fermentait à merveille. Ils s'en prenaient au roi, aux grands, -à tous ceux qui faisaient la guerre en France; c'étaient des traîtres, -des lâches. Les _cokneys_ de Londres, dans leur arrière-boutique, -trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnât pas tous les jours des -batailles de Poitiers. «Ô richesse, richesse, dit une ballade anglaise, -réveille-toi donc, reviens dans ce pays[372]!» Cette tendre invocation à -l'argent était le cri national. - -[Note 372: «Awake, wealth, and walk in this region...» (Turner.)--La foi -des Anglais dans la toute-puissance de l'argent est naïvement exprimée -dans les dernières paroles du cardinal Winchester; il disait en mourant: -«Comment est-il donc possible que je meure, étant si riche? Quoi! -l'argent ne peut donc rien à cela?» (_Ibid._)] - -La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur idée -fixe de ne rien payer, ils regardassent où ils prendraient. Tous les -yeux se tournèrent vers l'Église. Mais l'Église aussi avait son principe -immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner. À toute -demande, elle répondait froidement: «L'Église est trop pauvre.» - -Cette pauvre Église ne donnant rien, on songeait à lui enlever tout. -L'homme du roi, Wicleff[373], y poussait; les lollards aussi, par en -bas, obscurément et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant; -c'était alors le grand chemin de la popularité. - -[Note 373: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. Voy. dans -Walsingham la grande scène où Wicleff est soutenu par les princes et les -grands contre l'évêque et le peuple de Londres.] - -J'ai dit ailleurs comment les choses tournèrent, comment ce grand -mouvement entraînant le peuple, et jusqu'aux serfs, toute propriété se -trouva en péril, non plus seulement la propriété ecclésiastique; comment -le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu'ils -seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent désarmés, et qu'on les -pendait par centaines, le roi déclara pourtant que si les prélats, les -lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le -sanctionnerait. À quoi ils répondirent unanimement: «Plutôt mourir tous -en un jour[374].» Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et -révolutionnaire parole qui lui était échappée, ne fut jamais oubliée des -propriétaires, des maîtres de serfs, barons, évêques, abbés. Dès ce -jour, Richard dut périr. Dés lors aussi, Lancastre dut être le candidat -de l'aristocratie et de l'Église. - -[Note 374: Turner.] - -Il semble qu'il ait préparé patiemment son succès. Des bruits furent -semés, qui le désignaient. Une fois, c'était un prisonnier français qui -aurait dit: «Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les -Français n'oseraient plus infester vos côtes.» On faisait circuler -d'abbaye en abbaye, et partout, au moyen des frères, une chronique qui -attribuait au duc je ne sais quel droit de succession à la couronne, du -chef d'un fils d'Édouard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de -Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que son -accusateur serait provisoirement remis à la garde de lord Holland, et, -la veille du jour où l'imputation devait être examinée, le carme fut -trouvé mort. - -Richard travailla lui-même pour Lancastre. Il s'entoura de petites gens, -il fatigua les propriétaires d'emprunts, de vexations; enfin, il commit -le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[375]: il se maria -en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et son fils -Derby, c'était de se décider entre les deux partis, entre l'Église -établie et les novateurs. Richard rendit à Derby le service de l'exiler; -c'était le dispenser de choisir. De loin, il devint la pensée de tous; -chacun le désira, le croyant pour soi. - -[Note 375: Henri II, Jean, Édouard II, Richard II, Henri VI, Charles -Ier.] - -La chose mûre, l'archevêque de Cantorbéry alla chercher Derby en -France[376]. Celui-ci débarqua, déclarant humblement qu'il ne réclamait -rien que le bien de son père. On a vu comment il se trouva forcé de -régner. Alors il prit son parti nettement. Au grand étonnement des -novateurs, parmi lesquels il avait été élevé à Oxford, Henri IV se -déclara le champion de l'Église établie: «Mes prédécesseurs, dit-il aux -prélats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je viens -vous voir pour réclamer vos prières. Je maintiendrai les libertés de -l'Église; je détruirai, selon mon pouvoir, les hérésies et les -hérétiques[377].» - -[Note 376: Il avait été banni par Richard II, et son temporel -confisqué.] - -[Note 377: Henri IV, intimement uni aux évêques d'Angleterre, commença -son règne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis -qu'ils avaient à craindre: 1º contre le _pape_, contre l'invasion du -_clergé étranger_; 2º contre les _moines_ (les moines achetaient des -bulles du pape pour se dispenser de payer la dîme aux évêques); 3º -contre les _hérétiques_. (_Statutes of the Realm._)] - -Il y eut un compromis amical entre le roi et l'Église. Elle le sacra, -l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prêtres -furent livrés aux prêtres, pour être jugés, brûlés[378]. Tout le monde -y trouvait son compte. Les biens des lollards étaient confisqués; un -tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers -était donné aux communes où l'on trouverait des hérétiques; c'était un -moyen ingénieux de prévenir leur résistance, de les allécher à la -délation[379]. - -[Note 378: Les diocésains peuvent faire arrêter ceux qui prêchent ou -_enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brûler_ en lieu -apparent et élevé: «In eminenti loco comburi faciant.»--«And them before -the people in an high place do to be _burnt_.» (_Ibid._)] - -[Note 379: Turner. En 1430 il n'en était plus ainsi; tout revenait au -roi.] - -Les prélats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trône que pour -régner eux-mêmes. Cette royauté qu'ils lui avaient donnée en gros, ils -la lui reprirent en détail. Non contents de faire les lois, ils -s'emparèrent indirectement de l'administration. Ils finirent par nommer -au roi une sorte de conseil de tutelle, sans lequel il ne pouvait rien -faire[380]. Il regretta alors d'avoir livré les lollards; il essaya de -soustraire aux prêtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait, -comme Richard II, à chercher un appui chez l'étranger; il voulait marier -son fils en France. - -[Note 380: Ces conditions étaient plus humiliantes qu'aucune de celles -qui avaient été imposées à Richard II. Il devait prendre seize -conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.] - -Mais son fils même n'était pas sûr. On a remarqué, non sans apparence de -raison, qu'en Angleterre les aînés aiment moins leurs pères[381]; avant -d'être fils, ils sont héritiers. Le fils de Lancastre était d'autant -plus impatient de porter la couronne à son tour, qu'il avait, par une -victoire, raffermi cette couronne sur la tête de son père. Lui aussi, il -traitait avec les Français[382], mais à part et pour son compte. - -[Note 381: «Le droit de primogéniture met de la rudesse dans les -rapports du père au fils aîné. Celui-ci s'habitue à se considérer comme -indépendant; ce qu'il reçoit de ses parents est à ses yeux une dette -plus qu'un bienfait. La mort d'un père, celle d'un frère aîné, dont on -attend l'héritage, sont sur la scène anglaise l'objet de plaisanteries -que l'on applaudit et qui chez nous révolteraient le public.» (Mme de -Staël.)--Je ne puis m'empêcher de rapprocher de ceci le mot de -l'historien romain dans son tableau des proscriptions: «Il y eut -beaucoup de fidélité dans les épouses, assez dans les affranchis, -quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir -une fois conçu, il est difficile d'attendre!» (Velleius Paterculus.)] - -[Note 382: Le fils négociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le -père se rapprochait du parti d'Orléans.] - -Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'était une svelte et élégante -figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles -anglaises. C'était un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il pouvait, -disait-on, chasser le daim à pied. Il avait fait longtemps les petites -et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes. - -Il se lia aux mécontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs -réunions nocturnes, dans les champs[383], dans les hôtelleries. Il se -fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui même que -Shakespeare, ennemi des sectaires de tout âge[384], a malicieusement -transformé dans l'ignoble Falstaff. Le père n'ignorait rien. Mais, -enfermer son fils, c'eût été se déclarer contre les lollards, dont il -voulait justement se rapprocher à cette époque. Cependant, ce roi, -malade, lépreux, chaque jour plus solitaire et plus irritable, pouvait -être jeté par ses craintes dans quelque résolution violente. Son fils -cherchait à le rassurer par une affectation de vices et de désordres, -par des folies de jeunesse, adroitement calculées. On dit qu'un jour il -se présenta devant son père couvert d'un habit de satin tout percé -d'oeillets, où les aiguilles tenaient encore par leur fil; il -s'agenouilla devant lui, lui présenta un poignard pour qu'il l'en -perçât, s'il pouvait avoir quelque défiance d'un jeune fol, si -ridiculement habillé. - -[Note 383: C'était comme nos écoles _buissonnières_ du seizième siècle.] - -[Note 384: Il est dit toutefois dans _Henri V_ que Falstaff parlait -«contre la prostituée de Babylone». _App._ 160.] - -Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empêcher de faire -comme s'il se fiait à lui. Pour lui donner patience, il consentit à ce -qu'il entrât au conseil. Mais ce n'était pas encore assez. Le jour de sa -mort, comme il ouvrait les yeux après une courte léthargie, il vit -l'héritier qui mettait la main sur la couronne, posée (selon l'usage) -sur un coussin près du lit du roi. Il l'arrêta, avec cette froide et -triste parole: «Beau fils, quel droit y avez-vous? Votre père n'y eut -pas droit[385].» - -[Note 385: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le -prince lui dit: «Monseigneur, voici en présence ceux qui m'avoient donné -à entendre que vous estiez trépassé; et pour ce que _je suis votre fils -aîné_...» (Monstrelet.)] - -Dans les derniers temps qui précédèrent son avènement, Henri V avait -tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis. D'un -côté, il resta étroitement lié avec Oldcastle[386] avec les lollards. De -l'autre, il se déclara l'ami de l'Église établie, et c'est sans doute -comme tel qu'il finit par présider le conseil. À peine roi, il cessa de -ménager les lollards; il rompit avec ses amis. Il devint l'homme de -l'Église, le prince selon le coeur de Dieu; il prit la gravité -ecclésiastique, «au point, dit le moine historien, qu'il eût servi -d'exemple aux prêtres même[387]». - -[Note 386: Tellement que l'archevêque de Cantorbéry hésitait à -l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)] - -[Note 387: «Repente mutatus est in virum alterum... cujus mores et -gestus omni conditioni, tam religiosorum quam laïcorum, in exempla -fuere.» (Walsingham.)] - -D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laïques et -ecclésiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les -serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comté en comté[388]. Une -inquisition régulière fut organisée contre l'hérésie. Le chancelier, le -trésorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de -faire toute diligence pour rechercher et détruire les hérétiques. En -même temps le primat d'Angleterre enjoignait aux évêques et archidiacres -de s'enquérir _au moins deux fois par an_ des personnes suspectes -d'hérésie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes respectables -déclarassent sous serment s'ils connaissaient des hérétiques, des gens -qui _différassent des autres_ dans leurs vie et habitudes, des gens qui -_tolérassent_ ou reçussent les suspects, des gens qui possédassent des -livres dangereux _en langue anglaise_, etc. - -[Note 388: _Statutes of the Realm._] - -Le roi, s'associant aux sévérités de l'Église, abandonna lui-même son -vieil ami Oldcastle à l'archevêque de Cantorbéry[389]. Des processions -eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies avant les -exécutions. - -[Note 389: L'examen d'Oldcastle par l'archevêque est très curieux dans -l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de -sensibilité; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait volontiers -plus que la victime. _App._ 161.] - -L'Église frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affiché -qu'ils étaient cent mille en armes. Ils devaient se réunir au champ de -Saint-Gilles, le lendemain de l'Épiphanie. Le roi y alla de nuit et les -attendit avec des troupes: mais ils n'acceptèrent pas la bataille. - -Ce champion de l'Église n'avait pas seulement contre lui les ennemis de -l'Église; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur. -Les uns s'obstinaient à croire que Richard II n'était pas mort. Les -autres disaient que l'héritier légitime était le comte de March; et ils -disaient vrai. Scrop lui-même, le principal conseiller d'Henri, le -confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres en faveur du -comte de March. - -À cette fermentation intérieure, il n'y avait qu'un remède, la guerre. -Le 16 avril 1415, Henri avait annoncé au Parlement qu'il ferait une -descente en France. Le 29, il ordonna à tous les seigneurs de se tenir -prêts. Le 28 mai, prétendant une invasion imminente des Français, il -écrivit à l'archevêque de Cantorbéry et aux autres prélats, d'_organiser -les gens d'Église pour la défense du royaume_[390]. Trois semaines -après, il ordonna aux chevaliers et écuyers de passer en revue les -hommes capables de porter les armes, de les diviser par compagnies. -L'affaire de Scrop le retardait, mais il complétait ses -préparatifs[391]. Il animait le peuple contre les Français, en faisant -courir le bruit que c'étaient eux qui payaient des traîtres, qui avaient -gagné Scrop, pour déchirer, ruiner le pays[392]. - -[Note 390: _App._ 162.] - -[Note 391: _App._ 163.] - -[Note 392: Walsingham y croit. Mais Turner voit très bien que ce n'était -qu'un faux bruit.] - -Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il était -roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi, et en -attendant épouser sa fille, avec toutes les provinces cédées par le -traité de Bretigni; c'était une terrible dot; mais il lui fallait encore -la Normandie, c'est-à-dire le moyen de prendre le reste. Une grande -ambassade[393] vint en réponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le -Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu'à 850.000 écus d'or. -Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme fût payée comptant. -Cette vaine négociation dura trois mois (13 avril-28 juillet), autant -que les préparatifs d'Henri. Tout étant prêt, il fit donner des présents -considérables aux ambassadeurs et les renvoya, leur disant qu'il allait -les suivre. - -[Note 393: Jamais le roi de France n'avait envoyé à celui d'Angleterre -une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur -suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes. (Rymer.)] - -Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait -besoin. La branche aînée avait eu ses batailles de Créci et de Poitiers. -La cadette ne pouvait se légitimer que par une bataille. - -L'Église en avait besoin, d'abord pour détacher des lollards, une foule -de gens misérables qui n'étaient lollards que faute d'être soldats. -Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas à piller -l'Église; la terrible question de sécularisation serait ajournée. - -Quoi de plus digne aussi de la respectable Église d'Angleterre et qui -pût lui faire plus d'honneur, que de réformer cette France schismatique, -de la châtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce -jeune roi si dévoué, si pieux, ce David de l'Église établie, était -visiblement l'instrument prédestiné d'une si belle justice. - -Tout était difficile avant cette résolution; tout devint facile. Henri, -sûr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant réparation au -passé. Il enterra honorablement Richard II. Les partis se turent. Le -Parlement unanime vota pour l'expédition une somme inouïe. Le roi réunit -six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte -armée que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans[394]. - -[Note 394: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents bâtiments -de transport. _App._ 164.] - -Cette armée, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement à -Harfleur, à l'entrée de la Seine. Le point était bien choisi. Harfleur, -devenu ville anglaise, eût été bien autre chose que Calais. Il eût tenu -la Seine ouverte; les Anglais pouvaient dès lors entrer, sortir, -pénétrer jusqu'à Rouen et prendre la Normandie, jusqu'à Paris, prendre -la France peut-être. - -L'expédition avait été bien conçue, très bien préparée. Le roi s'était -assuré de la neutralité de Jean-sans-Peur; il avait loué ou acheté huit -cents embarcations en Zélande et en Hollande, pays soumis à l'influence -du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prêté volontiers des -vaisseaux à qui payait bien[395]. Il emporta beaucoup de vivres, dans la -supposition que le pays n'en fournirait pas. - -[Note 395: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.] - -D'autre part, l'Église d'Angleterre, de concert avec les communes, -n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise; jeûnes, prières, -processions, pèlerinages[396]. Au moment même de l'embarquement on brûla -encore un hérétique. Le roi prit part à tout dévotement. Il emmena bon -nombre de prêtres, particulièrement l'évêque de Norwich, qui lui fut -donné pour principal conseiller. - -[Note 396: Les scrupules d'Henri allèrent jusqu'à refuser le service -d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait été moine, -et n'était rentré dans la vie séculière qu'au moyen _d'une dispense du -pape_. Ces dispenses étaient le sujet d'une guerre continuelle entre -Rome et l'Église d'Angleterre.] - -Le passage ne fut pas disputé, la France n'avait pas un vaisseau[397]; -la descente ne le fut pas non plus, les populations de la côte n'étaient -pas en état de combattre cette grande armée. Mais elles se montrèrent -très hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit -Henri V, fut mal reçu dans son duché; les villes, les châteaux se -gardèrent; les Anglais n'osaient s'écarter, ils n'étaient maîtres que de -la plage malsaine que couvrait leur camp. - -[Note 397: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que La -Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.] - -N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement. -Les deux partis ayant reflué au nord, au midi, le centre était vide; -Paris était las, comme après les grands efforts, le roi fol, le dauphin -malade, le duc de Berri presque octogénaire. Cependant ils envoyèrent le -maréchal de Boucicaut à Rouen, puis ils y amenèrent le roi, pour réunir -la noblesse de l'Île-de-France, de la Normandie et de la Picardie. Les -gentilshommes de cette dernière province reçurent ordre contraire du duc -de Bourgogne[398]; les uns obéirent au roi, les autres au duc; -quelques-uns se joignirent même aux Anglais. - -[Note 398: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur -héraut d'armes, sous le nom de Toison d'Or, avoue ceci expressément: «Y -allèrent à puissance de gens, _jà soit_ (quoique) _le duc de Bourgogne -mandât_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_, et que ne -servissent ni partissent de leurs hostels, jusques à tant qu'il leur -fist sçavoir». (Lefebvre de Saint-Remy.)] - -Harfleur fut vaillamment défendu, opiniâtrement attaqué. Une brave -noblesse s'y était jetée. Le siège traîna; les Anglais souffrirent -infiniment sur cette côte humide. Leurs vivres s'étaient gâtés. On était -en septembre, au temps des fruits; ils se jetèrent dessus avidement. La -dyssenterie se mit dans l'armée et emporta les hommes par milliers, non -seulement les soldats, mais les nobles, écuyers, chevaliers, les plus -grands seigneurs, l'évêque même de Norwich. Le jour de la mort de ce -prélat, l'armée anglaise, par respect, interrompit les travaux du siège. - -Harfleur n'était pas secouru. Un convoi de poudre envoyé de Rouen fut -pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des -seigneurs avaient réuni jusqu'à six mille hommes pour surprendre le camp -anglais; leur impétuosité fit tout manquer, ils se découvrirent avant le -moment favorable. - -Cependant ceux qui défendaient Harfleur n'en pouvaient plus de fatigue. -Les Anglais ayant ouvert une large brèche, les assiégés avaient élevé -des palissades derrière. On leur brûla cet immense ouvrage, qui fut -trois jours à se consumer. L'Anglais employait un moyen infaillible de -les mettre à bout: c'était de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus. - -Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours pour -savoir si l'on viendrait à leur aide. «Ce n'est pas assez de deux jours, -dit l'Anglais; vous en aurez quatre.» Il prit des otages, pour être sûr -qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours n'étant pas -venu au jour dit, la garnison eût voulu se battre encore. Quelques-uns -même, plutôt que de se rendre, se réfugièrent dans les tours de la côte, -et là ils tinrent dix jours de plus. - -Le siège avait duré un mois. Mais ce mois avait été plus meurtrier que -toute l'année qu'Édouard III resta campé devant Calais. Les gens -d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout à craindre des -vainqueurs. Un prêtre anglais qui suivait l'expédition nous apprend, -avec une satisfaction visible, par quels délais on prolongea -l'inquiétude et l'humiliation de ces braves gens: «On les amena dans une -tente, et ils se mirent à genoux, mais ils ne virent pas le roi; puis -dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne virent -pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une tente -intérieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit -au lieu où le roi siégeait. Là ils furent longtemps à genoux, et notre -roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent été très -longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte -de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Français furent relevés -et rassurés[399].» - -[Note 399: _App._ 165.] - -Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clergé, son armée, fit son -entrée dans la ville. À la porte, il descendit de cheval et se fit ôter -sa chaussure; il alla, pieds nus, à l'église paroissiale «regrâcier son -Créateur de sa bonne fortune». La ville n'en fut pas mieux traitée; une -bonne partie des bourgeois furent mis à rançon tout comme les gens de -guerre; tous les habitants furent chassés de la ville, les femmes même -et les enfants; on leur laissa cinq sols et leurs jupes[400]. - -[Note 400: _App._ 166.] - -Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, étaient déjà -bien découragés. Des trente mille hommes qui étaient partis, il en -restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui -étaient blessés, malades ou trop fatigués. Mais, quoique la prise -d'Harfleur fût un grand et important résultat, le roi, qui l'avait -achetée par la perte de tant de soldats, de tant de personnages -éminents, ne pouvait se présenter devant le pays en deuil, s'il ne -relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi. -D'abord il défia le dauphin à combattre corps à corps. Puis, pour -constater que la France n'osait combattre, il déclara que d'Harfleur il -irait, à travers champs, jusqu'à la ville de Calais[401]. - -[Note 401: _App._ 167.] - -La chose était hardie, elle n'était pas téméraire. On connaissait les -divisions de la noblesse française, les défiances qui l'empêchaient de -se réunir en armes. Si elle n'était pas venue à temps, pendant tout un -grand mois, pour défendre le poste qui couvrait la Seine et tout le -royaume, il y avait à parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les -huit jours qu'il leur fallait pour arriver à Calais selon le calcul -d'Henri. - -Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une -armée leste, robuste; c'étaient ceux qui avaient résisté. Il leur fit -prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de -Normandie, il y avait à parier que les capitaines du duc de Bourgogne en -Picardie, en Artois, aideraient à nourrir cette armée, ce qui arriva. -C'était le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne -manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au bout du -monde. - -L'essentiel était de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne -pas armer les paysans par des désordres. Le roi fit exécuter à la lettre -les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[402]: Défense du -viol et du pillage d'église, sous peine de la potence; défense de crier -_havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tête coupée; même peine contre -celui qui vole un marchand ou vivandier; obéir au capitaine, loger au -logis marqué, sous peine d'être emprisonné et de perdre son cheval, etc. - -[Note 402: Règlement de 1386. Voy. Sir Nicolas.] - -L'armée anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays -de Caux. Tout était hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand ils -eurent fait la menace de brûler tout le voisinage, la ville fournit la -seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit une furieuse -sortie; même menace, même concession; du pain, du vin, rien de plus. - -Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivèrent le 13 à Abbeville, -comptant passer la Somme à la Blanche-Tache, au lieu même où Édouard III -avait forcé le passage avant la bataille de Créci. Henri V apprit que le -gué était gardé. Des bruits terribles circulaient sur la prodigieuse -armée que les Français rassemblaient; le défi chevaleresque du roi -d'Angleterre avait provoqué la _furie_ française[403]; le duc de -Lorraine, à lui seul, amenait, disait-on, cinquante mille hommes[404]. -Le fait est que, quelque diligence que mît la noblesse, celle surtout du -parti d'Orléans, à se rassembler, elle était loin de l'être encore. On -crut utile de tromper Henri V, de lui persuader que le passage était -impossible. Les Français ne craignaient rien tant que de le voir -échapper impunément. Un Gascon, qui appartenait au connétable d'Albret, -fut pris, peut-être se fit prendre; mené au roi d'Angleterre, il affirma -que le passage était gardé et infranchissable. «S'il n'en est ainsi, -dit-il, coupez-moi la tête.» On croit lire la scène où le Gascon Montluc -entraîna le roi et le conseil, et le décida à permettre la bataille de -Cérisoles. - -[Note 403: La noblesse était animée par la honte d'avoir laissé prendre -Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrême amertume le -sentiment national: «La noblesse, dit-il, en fut moquée, sifflée, -chansonnée tout le jour chez les nations étrangères. Avoir sans -résistance laissé le royaume perdre son meilleur et son plus utile port, -avoir laissé prendre honteusement ceux qui s'étaient si bien défendus!»] - -[Note 404: _App._ 168.] - -Retourner à travers les populations hostiles de la Normandie, c'était -une honte, un danger; forcer le passage du gué était difficile, mais -peut-être encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-même que les -Français étaient loin d'être prêts. Le troisième parti, c'était de -s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu'à ce qu'on -trouvât un passage. Ce parti eût été le plus hasardeux des trois, si les -Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas -perdre de vue que, depuis 1406, la Picardie était sous l'influence du -duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines -des villes devaient craindre de lui déplaire, et qu'il venait de leur -défendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de -Hollande et de Zélande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaut; -des Picards s'y joignirent, et peut-être les guidèrent[405]. - -[Note 405: _App._ 169.] - -L'armée, peu instruite des facilités qu'elle trouverait dans cette -entreprise si téméraire en apparence, s'éloigna de la mer avec -inquiétude. Les Anglais étaient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils -commencèrent à remonter la Somme. Le 14, ils envoyèrent un détachement -pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce détachement fut -repoussé; le 15, ils trouvèrent que le passage de Pont-Audemer était -gardé aussi. Huit jours étaient écoulés au 17, depuis le départ -d'Harfleur, mais au lieu d'être à Calais, ils se trouvaient près -d'Amiens. Les plus fermes commençaient à porter la tête basse; ils se -recommandaient de tout leur coeur à saint Georges et à la sainte Vierge. -Après tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient à chaque -station du pain et du vin; à Boves, qui était au duc de Bourgogne, le -vin les attendait en telle quantité que le roi craignit qu'ils ne -s'enivrassent. - -Près de Nesles, les paysans refusèrent les vivres et s'enfuirent. La -Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[406] -qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gué dans la rivière. -C'était un passage long, dangereux, auquel on ne passait guère. Le roi -avait ordonné au capitaine de Saint-Quentin de détruire le gué, et même -d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait. - -[Note 406: _App._ 170.] - -Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils -abattirent les maisons voisines, jetèrent sur l'eau des portes, des -fenêtres, des échelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout -un jour; les Français avaient une belle occasion de les attaquer dans ce -long passage. - -Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi -d'Angleterre reçut enfin le défi du duc d'Orléans, du duc de Bourbon et -du connétable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps, mais -ils avaient trouvé tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti -qui se portait seul pour défenseur du royaume. En un mois, ils avaient -entraîné jusqu'à Abbeville toute la noblesse du Midi, du Centre. Ils -avaient forcé l'indécision du conseil royal et les peurs du duc de -Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orléans et de -Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[407]; mais ceux -d'Orléans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, où il s'était -sauvé jadis, il voulait qu'on évitât la bataille, que du moins le roi et -le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce dernier point; -mais la bataille fut décidée. Sur trente-cinq conseillers, il s'en -trouva cinq contre, trente pour. C'était au fond le sentiment national; -il fallait, dût-on être battu, faire preuve de coeur, ne pas laisser -l'Anglais s'en aller rire à nos dépens après cette longue promenade. -Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds -dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zélande, de Hollande -même si éloignés, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre -dans nos rangs, malgré le duc de Bourgogne. - -[Note 407: _App._ 171.] - -D'Abbeville, l'armée des princes avait de son côté remonté la Somme -jusqu'à Péronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri était passé, -ils lui envoyèrent demander, selon les us de la chevalerie, jour et lieu -pour la bataille, et quelle route il voulait tenir. L'Anglais répondit, -avec une simplicité digne, qu'il allait droit à Calais, qu'il n'entrait -dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait toujours en plein champ, à -la grâce de Dieu. À quoi il ajouta: «Nous engageons nos ennemis à ne pas -nous fermer la route et à éviter l'effusion du sang chrétien.» - -De l'autre côté de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays -ennemi. Le pain manqua; ils ne mangèrent pendant huit jours que de la -viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les -princes avaient dévasté la campagne, rompu les routes. L'armée anglaise -fut obligée, pour les logements, de se diviser entre plusieurs villages. -C'était encore une occasion pour les Français: ils n'en profitèrent pas. -Préoccupés uniquement de faire une belle bataille, ils laissaient -l'ennemi venir tout à son aise. Ils s'assemblaient plus loin, près du -château d'Azincourt, dans un lieu où la route de Calais se resserrant -entre Azincourt et Tramecourt, le roi serait obligé, pour passer, de -livrer bataille. - -Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant passé Blangy[408] apprirent que -les Français étaient tout près et crurent qu'ils allaient attaquer. Les -gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant à genoux, -levant les mains au ciel, prièrent Dieu de les prendre en sa garde. -Cependant il n'y eut rien encore; le connétable n'était pas arrivé à -l'armée française. Les Anglais allèrent loger à Maisoncelle, se -rapprochant d'Azincourt. Henri V se débarrassa de ses prisonniers. «Si -vos maîtres survivent, dit-il, vous vous représenterez à Calais.» - -[Note 408: «Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit passé son -logis, il s'arrêta et dit: «Jà Dieu ne plaise, entendu que j'ai la cotte -d'armes vestue, que je dois retourner arrière.» Et passa outre». -(Lefebvre.)] - -Enfin ils découvrirent l'immense armée française, ses feux, ses -bannières. Il y avait, au jugement du témoin oculaire, quatorze mille -hommes d'armes, en tout peut-être cinquante mille hommes; trois fois -plus que n'en comptaient les Anglais[409]. Ceux-ci avaient onze ou douze -mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmenés d'Harfleur; dix -mille au moins, sur ce nombre, étaient des archers. - -[Note 409: _App._ 172.] - -Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[410] David Gam, comme on -lui demandait ce que les Français pouvaient avoir d'hommes, répondit -avec le ton léger et vantard des Gallois: «Assez pour être tués, assez -pour être pris, assez pour fuir[411].» Un Anglais, sir Walter -Hungerford, ne put s'empêcher d'observer qu'il n'eût pas été inutile de -faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en -Angleterre qui n'auraient pas mieux demandé. Mais le roi dit -sévèrement: «Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme -de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces -gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui -fit vaincre si souvent Judas Macchabée.» - -[Note 410: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu déjà qu'il -avait des gens du Hainaut.] - -[Note 411: Powel, Turner.] - -Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l'employèrent utilement à se -préparer, à soigner l'âme et le corps, autant qu'il se pouvait. D'abord -ils roulèrent les bannières, de peur de la pluie, mirent bas et plièrent -les belles cottes d'armes qu'ils avaient endossées pour combattre. Puis, -afin de passer confortablement cette froide nuit d'octobre, ils -ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille qu'ils envoyaient -chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes remettaient des -aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes neuves aux arcs. -Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé les pieux qu'ils -plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la gendarmerie. Tout en -préparant la victoire, ces braves gens songeaient au salut; ils se -mettaient en règle du côté de Dieu et de la conscience. Ils se -confessaient à la hâte, ceux du moins que les prêtres pouvaient -expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas. Le roi avait -ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de perdre leur -cheval, et pour les autres l'oreille droite. - -Du côté des Français, c'était autre chose. On s'occupait à faire des -chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l'ennemi: un -bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets et -de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs -lourdes armures, à cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la -boue; boue profonde, pluie froide; ils étaient morfondus. Encore, s'il y -avait eu de la musique[412]... Les chevaux même étaient tristes; pas un -ne hennissait... À ce fâcheux augure, joignez les souvenirs; Azincourt -n'est pas loin de Créci. - -[Note 412: Lefebvre de Saint-Remy.] - -Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crépin et saint Crépinien, le -roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[413], tout -armé, tête nue. Puis il se fit mettre en tête un magnifique bassinet où -se trouvait une couronne d'or, cerclée, fermée, impériale. Il monta un -petit cheval gris, sans éperons, fit avancer son armée sur un champ de -jeunes blés verts, où le terrain était moins défoncé par la pluie, toute -l'armée en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait, -flanquées de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas, disant -quelques paroles brèves: «Vous avez bonne cause, je ne suis venu que -pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous êtes de la vieille -Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous attendent -là-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre ont toujours -fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la Couronne; -gardez-vous vous-mêmes. Les Français disent qu'ils feront couper trois -doigts de la main à tous les archers.» - -[Note 413: «Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une -après l'autre.» (Jehan de Vaurin, ms.)] - -Le terrain était en si mauvais état que personne ne se souciait -d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Français. Il offrait de -renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on -lui donnât la Guyenne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi et -huit cent mille écus. Ce parlementage entre les deux armées ne diminua -pas, comme on eût pu le croire, la fermeté anglaise; pendant ce temps, -les archers assuraient leurs pieux. - -Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français, -trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette -plaine étroite, se succédaient à la file et s'étiraient en profondeur; -au front, le connétable, les princes, les ducs d'Orléans, de Bar et -d'Alençon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendôme, une -foule de seigneurs, une iris éblouissante d'armures émaillées, -d'écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans l'acier -et dans l'or. Les Français avaient aussi des archers, des gens des -communes[414]; mais où les mettre? Les places étaient comptées, personne -n'eût donné la sienne[415]; ces gens auraient fait tache en si noble -assemblée. Il y avait des canons, mais il ne paraît pas qu'on s'en soit -servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour eux. - -[Note 414: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices, les -Parisiens avaient offert six mille hommes armés; on n'en voulut pas. Un -chevalier dit à cette occasion: «Qu'avons-nous besoin de ces ouvriers? -nous sommes déjà _trois_ fois plus nombreux que les Anglais.» Le -Religieux remarque qu'on fit la même faute à Courtrai, à Poitiers et à -Nicopolis, et il ajoute des réflexions, hardies pour le temps.] - -[Note 415: Tous, dit le Religieux, voulaient être à l'avant-garde: «Cum -singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta -_verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!) -concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.»--C'est ainsi que le -grand-père de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les officiers -furent au moment de tirer l'épée les uns contre les autres, tous voulant -être les premiers au combat. (_Mémoires des Mirabeau._)] - -L'armée anglaise n'était pas belle. Les archers n'avaient pas d'armure, -souvent pas de souliers; ils étaient pauvrement coiffés de cuir bouilli, -d'osier même avec une croisure de fer; les cognées et les haches, -pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de charpentiers. -Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs chausses, pour être -à l'aise et bien travailler, pour bander l'arc d'abord[416], puis pour -manier la hache, quand ils pourraient sortir de leur enceinte de pieux, -et charpenter ces masses immobiles. - -[Note 416: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche, -ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci -c'était le bras gauche, chez ceux-là le bras droit qui restait immobile. -M. Gilpin attribue à cette différence de procédé celle d'expression dans -les deux langues: _tirer de l'arc_, en français; _bander l'arc_, en -anglais.] - -Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet -l'armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir. -L'arrière-garde seule échappa. - -Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé -l'armée anglaise, jeta son bâton en l'air en disant: «Now strike[417]!», -lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix mille -hommes, l'armée française resta encore immobile à leur grand étonnement. -Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés, ou morts dans leurs -armures. Dans la réalité, c'est que ces grands chevaux de combat, sous -la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer, -s'étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres fortes; -ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s'en dépêtrèrent que pour -avancer quelque peu au pas. - -[Note 417: «Maintenant, frappe!» (Monstrelet.)] - -Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait -honneur à leur probité. - -Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[418] disent expressément que le -champ n'était qu'une boue visqueuse. «La place estoit molle et effondrée -des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient ravoir hors -de la terre, tant elle estoit molle.» - -[Note 418: Les fantassins même avaient peine à marcher: «Propter soli -mollitiem... per campum lutosum.» (Walsingham.)] - -«D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargés de -harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient chargés -de cottes d'acier, longues, passants les genoux et moult pesantes, et -pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs harnois, et de plus -bachinets de caruail... Ils étoient si pressés l'un de l'autre, qu'ils -ne pouvoient lever leurs bras pour férir les ennemis, sinon aucuns qui -estoient au front.» - -Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français -étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que les -Anglais n'avaient que quatre rangs[419]. Cette profondeur énorme des -Français ne leur servait à rien; leurs trente-deux rangs étaient tous, -ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir, ne -voyaient même pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante -mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les onze -mille Anglais, ou du moins l'auraient pu, si leurs chevaux s'étaient -tirés de la boue. - -[Note 419: Titus Livius.] - -Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur dardèrent, -avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les cavaliers de -fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient pénétré par les -visières des casques. Alors des deux ailes, de Tramecourt, d'Azincourt, -s'ébranlèrent lourdement à grand renfort d'éperons, deux escadrons -français; ils étaient conduits par deux excellents hommes d'armes, -messire Clignet de Brabant, et messire Guillaume de Saveuse. Le premier -escadron, venant de Tramecourt, fut inopinément criblé en flanc par un -corps d'archers cachés dans le bois[420]; ni l'un ni l'autre escadron -n'arriva. - -[Note 420: Monstrelet.--Quelques-uns disaient aussi que le roi -d'Angleterre avait envoyé des archers derrière l'armée française; mais -les témoins oculaires affirment le contraire.] - -De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n'y en avait plus -cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart -avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et plût au ciel -que tous eussent tombé; mais les autres, dont les chevaux étaient -blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui revinrent se -ruer sur les rangs français. L'avant-garde, bien loin de pouvoir -s'ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l'a vu, serrée à ne -pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui eurent lieu -dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant, reculant, -s'étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures -entre le fer et le fer. - -Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant -arcs et flèches, ils vinrent, fort à leur aise, avec les haches, les -cognées, les lourdes épées et les massues plombées[421], démolir cette -montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent à -bout de nettoyer l'avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la -seconde bataille. - -[Note 421: _App._ 173.] - -C'est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient -venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu, dit-on, de -mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en détacha un fleuron; -tous y périrent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent -encore, ils en font une scène homérique où le roi combat sur le corps de -son frère blessé, comme Achille sur celui de Patrocle. Puis, c'est le -duc d'Alençon, _commandant de l'armée française_, qui tue le duc d'York -et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il se rend; Henri lui tend -la main; mais déjà il était tué[422]. - -[Note 422: _App._ 174.] - -Ce qui est plus certain, c'est qu'à ce second moment de la bataille, le -duc de Brabant arrivait en hâte. C'était le propre frère du duc de -Bourgogne; il semble être venu là pour laver l'honneur de la famille. Il -arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave prince -avait laissé tous les siens derrière lui, il n'avait pas même vêtu sa -cotte d'armes; au défaut, il prit sa bannière, y fit un trou, y passa la -tête, et se jeta, à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même. - -Restait l'arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de -cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s'étaient -tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vient dire -au roi qu'un corps français pille ses bagages, et d'autre part il voit -dans l'arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de -revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens -embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque -homme eût à tuer le sien. Pas un n'obéissait; ces soldats, sans chausses -ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France -et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors -le roi désigna deux cents hommes pour servir de bourreaux. Ce fut, dit -l'historien, un spectacle effroyable de voir ces pauvres gens désarmés à -qui on venait de donner parole, et qui, de sang-froid furent égorgés, -décapités, taillés en pièces!... L'alarme n'était rien. C'étaient des -pillards du voisinage, des gens d'Azincourt, qui, malgré le duc de -Bourgogne leur maître, avaient profité de l'occasion; il les en punit -sévèrement[423], quoiqu'ils eussent tiré du butin une riche épée pour -son fils. - -[Note 423: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons ce -détail. (Monstrelet.)] - -La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts, -tandis qu'ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de -dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orléans. Le lendemain, au -départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[424]. - -[Note 424: _App._ 175.] - -«C'était pitoyable chose à voir, la grant noblesse qui là avoit été -occise, lesquels étoient desjà tout nuds comme ceux qui naissent de -niens.» Un prêtre anglais n'en fut pas moins touché. «Si cette vue, -dit-il, excitait compassion et componction en nous qui étions étrangers -et passant par le pays, quel deuil était-ce donc pour les natifs -habitants! Ah! puisse la nation française venir à paix et union avec -l'anglaise, et s'éloigner de ses iniquités et de ses mauvaises voies!» -Puis la dureté prévaut sur la compassion, et il ajoute: «En attendant, -que leur faute retombe sur leur tête[425].» - -[Note 425: «Let his grief be turned upon his head.» (Ms., Sir Nicolas.)] - -Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille, -presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannière. La -liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes -(Brabant, Nevers, Albret[426], Alençon, les trois de Bar), puis des -seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm, -Dammartin, etc., etc., les baillis du Vermandois, de Mâcon, de Sens, de -Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevêque, celui de Sens, Montaigu, -qui se battit comme un lion. - -[Note 426: Le connétable fut très heureux en cela; sa mort répondit à -ceux qui l'accusaient de trahir. _App._ 176.] - -Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts qui restaient nus sur -le champ de bataille la charité d'une fosse. On mesura vingt-cinq verges -carrées de terre, et dans cette fosse énorme l'on descendit tous ceux -qui n'avaient pas été enlevés; de compte fait, cinq mille huit cents -hommes. La terre fut bénie, et autour on planta une forte haie d'épines, -de crainte des loups[427]. - -[Note 427: _App._ 177.] - -Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tué, comme -on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'étaient rien moins -que les ducs d'Orléans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de -Vendôme, le comte de Richemont, le maréchal de Boucicaut, messire -Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie -française transportée en Angleterre. - -Après la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait: -«Voulez-vous voir Pise, allez à Gênes.» On eût pu dire après Azincourt: -«Voulez-vous voir la France, allez à Londres.» - -Ces prisonniers étaient entre les mains des soldats. Le roi fit une -bonne affaire; il les acheta à bas prix, et en tira d'énormes -rançons[428]. En attendant ils furent tenus de très près. Henri ne se -piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir. - -[Note 428: Le Religieux.] - -La veuve d'Henri IV, veuve en premières noces du duc de Bretagne, eut -le malheur de revoir à Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette -triste entrevue, elle avait mis à sa place une dame qu'Arthur prit pour -sa mère. Le coeur maternel en fut brisé. «Malheureux enfant, dit-elle, -ne me reconnais-tu donc pas?» On les sépara. Le roi ne permit pas de -communication entre la mère et le fils[429]. - -[Note 429: _Mémoire d'Artus III._] - -Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir le sermon de ce roi -des prêtres[430], d'endurer ses moralités, ses humilités. Immédiatement -après la bataille, parmi les cadavres et les blessés, il fit venir -Montjoie, le héraut de France, et dit: «Ce n'est pas nous qui avons fait -cette occision, c'est Dieu, pour les péchés des Français.» Puis il -demanda gravement à qui la victoire devait être attribuée, au roi de -France ou à lui? «À vous, monseigneur», répondit le héraut de -France[431]. - -[Note 430: «Princeps presbyterorum.» (Walsingham.)] - -[Note 431: Monstrelet.] - -Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna, dans une halte, -qu'on envoyât du pain et du vin au duc d'Orléans, et, comme on vint lui -dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit: «Beau -cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'où vient que vous ne -voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jeûne.--Beau cousin, ne -prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grâce de gagner la -bataille sur les Français, ce n'est pas que j'en sois digne; mais c'est, -je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n'y a pas à -s'en étonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit que jamais il -ne s'est vu tant de désordres, de voluptés, de péchés et de mauvais -vices qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est pitié de l'ouïr, et -horreur pour les écoutants. Si Dieu en est courroucé ce n'est pas -merveille[432].» - -[Note 432: Lefebvre de Saint-Remy.] - -Était-il donc bien sûr que l'Angleterre fût chargée de punir la France? -La France était-elle si complètement abandonnée de Dieu, qu'il lui -fallût cette discipline anglaise et ces charitables enseignements? - -Un témoin oculaire dit qu'un moment avant la bataille il vit, des rangs -anglais, un touchant spectacle dans l'autre armée. Les Français de tous -les partis se jetèrent dans les bras les uns des autres et se -pardonnèrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment, ajoute-t-il, -la haine se changea en amour[433]. - -[Note 433: _Idem._] - -Je ne vois point que les Anglais se soient réconciliés[434]. Ils se -confessèrent; chacun se mit en règle, sans s'inquiéter des autres. - -[Note 434: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de même -parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des -partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.] - -Cette armée anglaise semble avoir été une honnête armée, rangée, -régulière. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit à peine vraiment de -quoi ils se confessaient. - -Lesquels moururent en meilleur état? Desquels aurions-nous voulu -être?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, que son père -empêcha d'aller joindre les Français, disait encore quarante ans après: -«Je ne me console point de n'avoir pas été à Azincourt, pour vivre ou -mourir[435].» - -[Note 435: «Et ce... j'ai ouï dire au comte de Charolois, depuis que il -avoit atteint l'âge de soixante-sept ans.» (Lefebvre de Saint-Remy.)] - -L'excellence du caractère français, qui parut si bien à cette triste -bataille, est noblement avouée par l'Anglais Walsingham dans une autre -circonstance: «Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que -ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et -passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de -Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des Anglais; -ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent[436].» Il n'y a -rien à ajouter à un tel fait. - -[Note 436: _App._ 178.] - -J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bonté -et de douceur d'âme[437], que le duc d'Orléans, prisonnier vingt-cinq -ans en Angleterre, adresse en partant à une famille anglaise qui l'avait -gardé[438]. Sa captivité dura presque autant que sa vie. Tant que les -Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trône, ils ne -voulurent jamais lui permettre de se racheter. Placé d'abord dans le -château de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientôt séparé pour -être renfermé dans la prison de Pomfret; sombre et sinistre prison, qui -n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle recevait; témoin Richard II. - -[Note 437: _App._ 179.] - -[Note 438: Mon très bon hôte et ma très doulce hôtesse...] - -Il y passa de longues années, traité honorablement[439], sévèrement, -sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au faucon[440], -chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied, et presque sans -changer de place. C'était un triste amusement dans ce pays d'ennui et de -brouillard, où il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie -sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie -d'un sol sans accident, d'un climat sans saison, d'un ciel sans soleil. - -[Note 439: _App._ 180.] - -[Note 440: Il y avait d'autres poètes parmi les prisonniers d'Azincourt, -entre autres le maréchal Boucicaut.] - -Mais les Anglais eurent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil -de France dans cette tour de Pomfret. Les chansons les plus françaises -que nous ayons y furent écrites par Charles d'Orléans. Notre Béranger du -quinzième siècle[441], tenu si longtemps en cage, n'en chanta que mieux. - -[Note 441: _App._ 181.] - -C'est un Béranger un peu faible, peut-être, mais sans amertume, sans -vulgarité, toujours bienveillant, aimable, gracieux; une douce gaieté -qui ne passe jamais le sourire; et ce sourire est près des larmes[442]. -On dirait que c'est pour cela que ces pièces sont si petites; souvent il -s'arrête à temps, sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne -durent guère, pas plus qu'une ondée d'avril. - -[Note 442: _App._ 182.] - -Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[443]. -La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondément passionnée[444]. -C'est l'alouette, rien de plus[445]. Ce n'est pas le rossignol. - -[Note 443: César, qui était poète aussi, et qui avait tant d'esprit, -appela sa légion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...] - -[Note 444: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers -suivants: - - Dieu! qu'il la fait bon regarder, - La gracieuse, bonne et belle! - . . . . . . . . . . . . - Qui se pourroit d'elle lasser? - Tous jours sa beauté renouvelle. - Dieu! qu'il la fait bon regarder, - La gracieuse, bonne et belle! - Par deçà, ni delà la mer, - Ne scays dame ni demoyselle - Qui soit en tout bien parfait telle. - C'est un songe que d'y penser! - Dieu! qu'il la fait bon regarder. - - (CHARLES D'ORLÉANS.) _App._ 183.] - -[Note 445: _App._ 184.] - -Telle fut en général notre primitive et naturelle France, un peu légère -peut-être pour le sérieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en poésie comme -elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et -recherche comme français ne sont, il est vrai, qu'un souffle, mais c'est -un souffle d'esprit. La beauté française, non plus, n'est pas facile à -bien saisir; ce n'est ni le beau sang anglais, ni la régularité -italienne; quoi donc? le mouvement, la grâce, le je ne sais quoi, tous -les jolis riens. - -Autre temps, autre poésie. N'importe; celle-là subsiste; rien, en ce -genre, ne l'a surpassée. Naguère encore, lorsque ces chants étaient -oubliés eux-mêmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation, -d'un infidèle et lointain écho[446]. - -[Note 446: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde de -Surville; il me suffît de savoir que Lamartine, très jeune, les avait -retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est -l'ouvrage de l'ingénieux Nodier.] - -Quelque blasés que vous soyez par tant de livres et d'événements, -quelque préoccupés des profondes littératures des nations étrangères, de -leur puissante musique, gardez, Français d'aujourd'hui, gardez toujours -bon souvenir à ces aimables poésies, à ces doux chants de vos pères dans -lesquels ils ont exprimé leurs joies, leurs amours, à ces chants qui -touchèrent le coeur de vos mères et dont vous-mêmes êtes nés... - - * * * * * - -Je me suis écarté, ce semble; mais je devais ceci au poète, au -prisonnier. Je devais, après cet immense malheur, dire aussi que les -vaincus étaient moins dignes de mépris que les vainqueurs ne l'ont -cru... Peut-être encore, au milieu de cette docile imitation des moeurs -et des idées anglaises qui gagne chaque jour[447], peut-être est-ce -chose utile de réclamer en faveur de la vieille France, qui s'en est -allée... Où est-elle, cette France du moyen âge et de la Renaissance, de -Charles d'Orléans, de Froissart?... Villon se le demandait déjà en vers -plus mélancoliques qu'on n'eût attendu d'un si joyeux enfant de Paris: - - «Dites-moi en quel pays - Est Flora, la belle Romaine? - Où est la très sage Héloïs?... - La reine Blanche, comme un lis, - Qui chantoit à voix de Sirène? - ... Et Jeanne, la bonne Lorraine - Qu'Anglais brûlèrent à Rouen? - . . . . . . . . . . . . . . - Où sont-ils, Vierge souveraine? - --«Mais où sont les neiges d'antan?» - -[Note 447: Perlin s'en plaignait déjà au seizième siècle: «Il me -desplaît que ces vilains estans en leur pays nous crachent à la face, et -eulx estans à la France, on les honore et révère comme petits dieux.» -(1558.)] - - - - -CHAPITRE II - -Mort du connétable d'Armagnac; mort du duc de Bourgogne. Henri V -(1416-1422). - - -Deux hommes n'avaient pas été à la bataille d'Azincourt, les chefs des -deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux -s'étaient réservés. - -Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non seulement leurs -ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction. -Désormais la place était nette, la partie entre eux seuls; les deux -corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des morts. - -Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui -gardait, depuis le mois de juillet, une armée de Bourguignons, de -Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix mille chevaux, et galopa -droit à Paris. Il n'arriva pourtant pas à temps; la place était prise. - -Armagnac était dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans ses -mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'épée de connétable. - -Le duc de Bourgogne resta à Lagny, faisant tous les jours dire à ses -partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'était lui qui avait -défendu les passages de la Somme contre les Anglais, espérant que Paris -finirait par se déclarer. Il resta ainsi deux mois et demi à Lagny. Les -Parisiens finirent par l'appeler «Jean de Lagny qui n'a hâte». Il -emporta ce sobriquet. - -Armagnac resta maître de Paris, et d'autant plus maître que tous ceux -qui l'y avaient appelé moururent en quelques mois, le duc de Berri, le -roi de Sicile, le dauphin[448]. Le second fils du roi devenait dauphin, -et le duc de Bourgogne, près de qui il avait été élevé, croyait -gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un troisième -encore vingt-cinq jours après. Le quatrième dauphin vécut; il était ce -qu'il fallait au connétable: il était enfant. - -[Note 448: _App._ 185.] - -Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le royaume -en péril avait besoin d'un homme. Armagnac était un méchant homme et -capable de tout, mais enfin c'était, on ne peut le nier, un homme de -tête et de main[449]. - -[Note 449: Le Religieux de Saint-Denis est dès ce moment tout Armagnac; -c'est un grand témoignage en faveur de ce parti, qui était en effet -celui de la défense nationale.] - -Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des -_Te Deum_[450]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession de -leur ville de Paris. Et tout à coup ils apprennent qu'Harfleur est -assiégé. Après cette terrible bataille, qui avait mis si bas les -courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand siège. - -[Note 450: Et des ballades. _App._ 186.] - -D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris, dont il était si -peu sûr; c'était risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne -avec une troupe de gentilshommes; ils lâchèrent pied, et il les fit -pendre comme vilains. - -Harfleur ne pouvait être attaqué avec avantage que par mer; il fallait -des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Génois; ceux-ci, qui venaient de -chasser les Français de Gênes, n'acceptèrent pas moins l'argent de -France et fournirent toute une flotte, neuf grandes galères, des -carraques pour les machines de siège, trois cents embarcations de toute -grandeur, cinq mille archers génois ou catalans. Ces Génois se battirent -bravement avec leurs galères de la Méditerranée contre les gros -vaisseaux de l'Océan. Une première flotte qu'envoyèrent les Anglais fut -repoussée. - -Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette énorme dépense? La plus -grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait guère que Paris -et ses propres fiefs du Languedoc et de Gascogne. Il suça et pressura -Paris. - -Le Bourguignon y était très fort; une grande conspiration se fit pour -l'y introduire. Le chef était un chanoine boiteux, frère du dernier -évêque[451], Armagnac découvrit tout. Le chanoine, en manteau violet, -fut promené dans un tombereau, puis muré, au pain et à l'eau. On publia -que les condamnés avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y eut -nombre d'exécutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle confiance -il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une police rapide, -terrible, à l'italienne; il faisait aussi, disait-on, la guerre à la -lombarde. Défense de se baigner à la Seine, pour qu'on n'allât pas -compter les noyés; on sait qu'il était défendu à Venise de nager dans le -canal Orfano. - -[Note 451: À en croire l'historien même du parti bourguignon, le -chanoine et les autres conjurés voulaient massacrer les princes «le jour -de Pasques, après dyner.» (Monstrelet.)] - -Le Parlement fut purgé, le Châtelet, l'Université, trois ou quatre cents -bourgeois mis hors de Paris, et tous envoyés du côté d'Orléans. La -reine, qui négociait sous main avec le Bourguignon, fut transportée -prisonnière à Tours, et l'un de ses amants jeté à la rivière[452]. - -[Note 452: «Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de -Vincennes)... en passant assez près du Roy, lui fist la révérence, et -passa outre assez legièrement... (on l'arrêta). Et après, par le -commandement du Roy, fut questionné, puis fut mis en un sacq de cuir et -gecté en Saine; sur lequel sacq avoit escript: _Laissez passer la -justice du Roy._» (Lefebvre de Saint-Remy.)] - -Armagnac ôta aux bourgeois les chaînes des rues; il les désarma. Il -supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers; plus -de bouchers héréditaires; tout homme capable put s'élever au rang de -boucher. - -Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'étaient pas quittes de -la guerre[453]. On les obligeait de se cotiser de manière qu'à trois ils -fournissent un homme d'armes. Eux-mêmes, on les envoyait travailler aux -fortifications, curer les fossés, chacun tous les cinq jours. - -[Note 453: «Et pour loger les gens des capitaines armagnacs furent les -povres gens boutés hors de leurs maisons, et à grant prière et à grant -peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille -couchoient en leurs licts.» (_Journal du Bourgeois._)] - -Ordre à toute maison de s'approvisionner de blé; pour attirer les -vivres, Armagnac supprima l'octroi. En récompense, les autres taxes -furent payées deux fois dans l'année. Les bourgeois furent obligés -d'acheter tout le sel des greniers publics à prix forcé et comptant, -sinon des garnisaires. Paris succombait à payer seul les dépenses du roi -et du royaume. - -La position du duc de Bourgogne était plus facile à coup sûr que celle -du connétable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au nom -du roi et du dauphin, défendaient de payer l'impôt. Abbeville, Amiens, -Auxerre, reçurent cette défense avec reconnaissance et s'y conformèrent -avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en fît autant, et -voulait y envoyer des troupes; mais, plutôt que de recevoir les Gascons, -Rouen tua son bailli et ferma ses portes[454]. - -[Note 454: _App._ 187.] - -Le duc de Bourgogne vint tâter Paris, qui n'aurait pas mieux demandé que -d'être quitte du connétable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de -Bourgogne, ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la -rareté des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la -Beauce. Les chanoines mêmes, dit l'historien, furent obligés de mettre -bas leur cuisine. Le roi, revenant à lui et apprenant que c'étaient les -Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au connétable: -«Que ne chassez-vous ces gens-là!» - -Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui -porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle -déclara qu'elle était régente et qu'elle défendait de payer les taxes. -Cette défense circula non seulement dans le Nord, mais dans le Midi, en -Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris, Paris -ruiné, affamé, furieux. - -Le roi d'Angleterre n'avait pas à se presser; les Français faisaient sa -besogne; ils suffisaient bien à ruiner la France. Fier de la neutralité, -de l'amitié secrète des ducs de Bourgogne et de Bretagne, négociant -toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre et de ne -pas venir à Paris. Il fit sagement, politiquement, la conquête de la -Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la haute, Caen en -1417, Rouen en 1418. - -Armagnac ne pouvait s'opposer à rien. Il avait assez de peine à contenir -Paris; le duc de Bourgogne campait à Montrouge. Henri V put sans -inquiétude faire le siège de cette importante ville de Caen. C'était dès -lors un grand marché, un grand centre d'agriculture. Une telle ville -eût résisté, si elle eût eu le moindre secours. Aussi, tout en -l'attaquant, il envoyait proposer la paix a Paris. Il parlait de paix et -faisait la guerre. Au milieu de cette négociation, on apprit qu'il était -maître de Caen, qu'il en avait chassé toute la population, hommes, -femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille âmes, que cette capitale de -la basse Normandie était devenue une ville anglaise, aussi bien -qu'Harfleur et Calais. - -La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conquête. -Aussi Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il put -l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit respecter -les femmes, les églises, les prêtres, les faux prêtres même (il y avait -une foule de paysans qui se tonsuraient)[455]. Tout ce qui se soumettait -était protégé; tout ce qui résistait était puni. Aux prises de ville, il -n'y avait point de violence; mais le roi exceptait ordinairement de la -capitulation quelques-uns des assiégés à qui il faisait couper la tête, -comme ayant résisté à leur souverain légitime, roi de France et duc de -Normandie[456]. - -[Note 455: Walsingham.] - -[Note 456: _App._ 188.] - -Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire, -qu'il ne craignit pas de partager son armée en quatre corps, pour mener -plusieurs sièges à la fois. Que pouvait-il craindre, en effet, lorsque -le seul prince français qui fût puissant, le duc de Bourgogne, était son -ami? - -L'unique affaire de celui-ci était la perte du connétable d'Armagnac. -Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mangé ses dernières -ressources; il en' était à fondre les châsses des saints[457]. Ses -Gascons, n'étant plus payés, disparaissaient peu à peu; il n'en avait -plus que trois mille. Il fallait qu'il employât les bourgeois à faire le -guet, ces bourgeois qui le détestaient pour tant de causes, comme -Gascon, comme brigand, comme schismatique[458]. Le Bourgeois de Paris -dit expressément qu'il croit que cet «Arminac est un diable en fourrure -d'homme». - -[Note 457: Il le fit avec ménagement, déclarant que c'était un emprunt, -et assignant un revenu pour remplacer les châsses. Néanmoins les moines -de Saint-Denis lui déclarèrent que ce serait _dans leurs chroniques_ une -tache pour ce règne: «Opprobrium sempiternum... si redigeretur in -chronicis...» (Le Religieux.)] - -[Note 458: Armagnac persévérait dans son attachement au vieux pape du -duc d'Orléans, au pape des Pyrénées, à l'Aragonais Pedro de Luna (Benoît -XIII), condamné par les conciles de Pise et de Constance. _App._ 189.] - -Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment -l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait déjà -Noël[459]. Le connétable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y -avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi -entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompée jeta le peuple -dans une rage muette. - -[Note 459: Depuis longtemps, c'était l'unique voeu du peuple: «Vivat, -vivat, qui dominari poterit! dum pax...» (Le Religieux.)--Pendant le -massacre de 1418, on criait de même: «Fiat pax!»] - -Un certain Perrinet Leclerc[460], marchand de fer au Petit-Pont, qui -avait été maltraité par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais -sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son père qui gardait la -porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de L'Île-Adam -entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois s'y joignirent. -Ils s'emparèrent du roi et de la ville. Les gens du dauphin le sauvèrent -dans la Bastille. De là, leurs capitaines, le Gascon Barbazan, et les -Bretons Rieux et Tannegui Duchâtel osèrent, quelques jours après, -rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais le roi était bien gardé -au Louvre; L'Île-Adam les combattit dans les rues, le peuple se mit -contre eux, et les écrasa des fenêtres. - -[Note 460: «Jeunes compagnons du moyen estat et de légère volonté, qui -autrefois avoient été punis pour leurs démérites.» (Monstrelet.)] - -Le connétable d'Armagnac, qui s'était caché chez un maçon, fut livré et -emprisonné avec les principaux de son parti. Alors rentrèrent dans la -ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards. Tous -ceux qu'on disait Armagnacs furent rançonnés de maison en maison. Les -grands seigneurs bourguignons, s'y opposèrent d'autant moins, -qu'eux-mêmes prenaient tant qu'ils pouvaient. - -Ces revenants étaient justement les bouchers, les proscrits, les gens -ruinés, ceux dont les femmes avaient été menées à Orléans (fort mal -menées) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres, -pâles de famine. Dieu sait en quel état ils retrouvaient leurs maisons. - -On disait à chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville -pour délivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne fût éveillé -en sursaut par le tocsin. À ces continuelles alarmes joignez la rareté -des vivres; ils ne venaient qu'à grand'peine. Les Anglais tenaient la -Seine; ils assiégeaient le Pont-de-l'Arche. - -La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'étain, commença à -pousser le peuple au massacre des prisonniers. C'était, disait-il, le -seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient -moyen d'échapper[461]. Ces furieux coururent d'abord aux prisons de -l'hôtel de ville. Les seigneurs bourguignons, L'Île-Adam, Luxembourg et -Fosseuse, vinrent essayer de les arrêter; mais, quand ils sévirent un -millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes -armés, ils ne surent dire autre chose, sinon: «Enfants, vous faites -bien.» La tour du Palais fut forcée, la prison Saint-Éloi, le grand -Châtelet, où les prisonniers essayèrent de se défendre, puis -Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Châtelet, ils firent -l'appel des prisonniers; à mesure qu'ils passaient le guichet, on les -égorgeait. - -[Note 461: _App._ 190.] - -Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas une -exécution par des bouchers à tant par jour. Ce fut un vrai massacre -populaire, exécuté par une populace en furie. Ils tuaient tout, au -hasard, même les prisonniers pour dettes. Deux présidents du Parlement, -d'autres magistrats périrent, des évêques même. Cependant, à Saint-Éloi, -trouvant l'abbé de Saint-Denis qui disait la messe aux prisonniers, et -tenait l'hostie, ils le menacèrent, brandirent sur lui le couteau; mais, -comme il ne lâcha point le corps du Christ, ils n'osèrent pas le tuer. - -Seize cents personnes périrent du dimanche matin au lundi matin[462]. -Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues; si l'on voyait -passer son ennemi, on n'avait qu'à crier à l'Armagnac, il était mort. -Une femme grosse fut éventrée; elle resta nue dans la rue, et comme on -voyait l'enfant remuer, la canaille disait autour: «Vois donc, ce petit -chien remue encore.» Mais personne n'osa le prendre. Les prêtres du -parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin qu'ils -fussent damnés. - -[Note 462: _App._ 191.] - -Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du -connétable et d'autres restèrent trois jours dans le palais, à la -risée des passants. Ils s'étaient avisés de lui lever dans le dos -une bande de peau, afin que lui aussi il portât sa bande blanche -d'Armagnac. La puanteur força enfin de jeter tous les débris dans -des tombereaux, puis, sans prêtres ni prières, dans une fosse -ouverte au Marché-aux-Pourceaux[463]. - -[Note 463: «En une fosse nommée la Louvière...» (Lefebvre de -Saint-Remy.)] - -Les gens du Bourguignon, effrayés eux-mêmes, le pressaient fort de venir -à Paris. Il y fit en effet son entrée avec la reine. Ce fut une grande -joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: «Vive le roi! -vive la reine! vive le duc! vive la paix!» - -La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la -rivière par en bas, par en haut les Armagnacs étaient maîtres de Melun. -Une sorte d'épidémie commença dans Paris et les campagnes voisines, qui -emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir; l'abattement -était extrême, après la fureur. Les meurtriers surtout ne résistèrent -pas: ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit -cents moururent à l'Hôtel-Dieu, désespérés. On en vit un courir les rues -en criant: «Je suis damné!» Et il se jeta dans un puits la tête la -première. - -D'autres pensèrent tout au contraire que, si les choses allaient si mal, -c'est qu'on n'avait pas assez tué. Il se trouva, non seulement parmi les -bouchers, mais dans l'Université même, des gens qui criaient en chaire -qu'il n'y avait pas de justice à attendre des princes, qu'ils allaient -mettre les prisonniers à rançon et les relâcher aigris et plus méchants -encore. - -Le 21 août, par une extrême chaleur, un formidable rassemblement -s'ébranle vers les prisons, une foule à pied, entête la mort même à -cheval[464], le bourreau de Paris, Capeluche. Cette masse va fondre au -grand Châtelet; les prisonniers se défendent, du consentement des -geôliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tué, -prisonniers et geôliers. Même scène au petit Châtelet[465]. Puis, les -voilà devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes, -voulant rester à tout prix le favori de la populace; il les prie -honnêtement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien -n'opérait. Il avait beau montrer de la confiance, de la bonhomie, se -faire petit, jusqu'à toucher dans la main au chef (le chef c'était le -bourreau). Il en fut pour cette honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une -promesse démener les prisonniers au Châtelet; alors il les livra. -Arrivés au Châtelet, les prisonniers y trouvèrent d'autres gens du -peuple qui n'avaient rien promis et qui les massacrèrent. - -[Note 464: «Solus equester.» (Religieux.)] - -[Note 465: _App._ 192.] - -Le duc de Bourgogne avait joué là un triste rôle. Il fut enragé de -s'être ainsi avili. Il engagea les massacreurs à aller assiéger les -Armagnacs à Montlhéry pour rouvrir la route aux blés de la Beauce. Puis -il fit fermer la porte derrière eux et couper la tête à Capeluche. En -même temps, pour consoler le parti, il fait décapiter quelques -magistrats armagnacs. - -Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touché la main d'un -prince du sang, était un homme original dans son métier, point furieux, -et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un -bourgeois du massacre au péril de sa vie[466]. Quand il lui fallut -franchir le pas à son tour, il montra à son valet comment il devait s'y -prendre[467]. - -[Note 466: Le Religieux.] - -[Note 467: _Journal du Bourgeois._] - -Le duc de Bourgogne, en devenant maître de Paris, avait succédé à tous -les embarras du connétable d'Armagnac. Il lui fallait à son tour -gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne pouvait -se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais à distance, -c'est-à-dire en faisant la guerre, en rétablissant les taxes qu'il -venait de supprimer, en perdant sa popularité. - -Le rôle équivoque qu'il avait joué si longtemps, accusant les autres de -trahison, tandis qu'il trahissait, ce rôle devait finir. Les Anglais -remontant la Seine, menaçant Paris, il fallait lâcher Paris, ou les -combattre. Mais, avec son éternelle tergiversation et sa duplicité, il -avait énervé son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la paix, -ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succès l'avait perdu; il -était entré, tête baissée, dans une longue et sombre impasse, où il n'y -avait plus moyen d'avancer, ni de reculer. - -Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appelé, était Bourguignon sans -doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il -s'étonnait, dans sa simplicité, de voir que ce bon duc ne fit rien -contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commençaient à -dire «qu'il était en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pût -trouver[468]». Cependant que pouvait-il faire? Appeler les Flamands? un -traité tout récent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[469]. Les -Bourguignons? ils avaient assez à faire de se garder contre les -Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre: Sens, Moret, Créci, -Compiègne, Montlhéry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et -Melun, c'est-à-dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put -disposer, sans dégarnir Paris, il l'envoya à Rouen; c'était quatre mille -cavaliers. - -[Note 468: _Journal du Bourgeois._] - -[Note 469: _App._ 193.] - -On pouvait prévoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V -s'en était approché avec une extrême lenteur. Non content d'avoir -derrière lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il avait -complété la conquête de la basse Normandie par la prise de Falaise, de -Vire, de Saint-Lô, de Coutances et d'Évreux. Il tenait la Seine, non -seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il avait déjà -rétabli un peu d'ordre, rassuré les gens d'Église, invité les absents à -revenir, leur promettant appui, et déclarant qu'autrement il disposerait -de leurs terres ou de leurs bénéfices. Il rouvrit l'Échiquier et les -autres tribunaux, et leur donna pour président suprême son grand -trésorier de Normandie. Il réduisit presque à rien l'impôt du sel, «en -l'honneur de la sainte Vierge[470]». - -[Note 470: Rymer.] - -Peu de rois avaient été plus heureux à la guerre, mais la guerre était -son moindre moyen. Henri V était, ses actes en témoignent, un esprit -politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de -diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant -toutes les peurs, tous les intérêts, profitant à merveille de la -dissolution profonde du pays auquel il avait à faire, fascinant de sa -ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui -n'avaient plus rien où se prendre, ni principe ni espoir; personne en ce -malheureux pays ne se fiait plus à personne, tous se méprisaient -eux-mêmes. - -Il négociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers -d'abord, c'était le plus facile. Les tenant sous sa main, tristement, -durement, il eut bon marché de leur fermeté. - -Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur français[471]. -Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne table; mais le besoin -d'activité n'en était que plus grand; ils se mouraient d'ennui. Chaque -fois que le roi d'Angleterre revenait dans son île, il faisait visite «à -ses cousins d'Orléans et de Bourbon»; il leur parlait amicalement, -confidentiellement. Une fois il leur disait: «Je vais rentrer en -campagne; et pour cette fois, je n'y épargne rien; je m'y retrouverai -toujours; les Français en feront les frais.» Une autre fois, prenant un -air triste: «Je m'en vais bientôt à Paris... C'est dommage, c'est un -brave peuple. Mais que faire? le courage ne peut rien, s'il y a -division[472].» - -[Note 471: _App._ 194.] - -[Note 472: «Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur.» -(Religieux.)] - -Ces confidences amicales étaient faites pour désespérer les prisonniers. -Ce n'étaient pas des Régulus. Ils obtinrent d'envoyer en leur nom le duc -de Bourbon pour décider le roi de France à faire la paix au plus vite, -en passant par toutes les conditions d'Henri; qu'autrement ils se -feraient Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs -terres[473]. - -[Note 473: Rymer, 27 janvier 1417.] - -C'était un terrible dissolvant, une puissante contagion de -découragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prêcher la -soumission à tout prix. Cela aidait aux négociations qu'Henri menait de -front avec tous les princes de France. Dès l'ouverture de la campagne, -au mois de mars 1418, il renouvela les trêves avec la Flandre et le duc -de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guyenne; le 4 août, il -prorogea la trêve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la même -complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d'Anjou -et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus à coeur que d'éviter -l'effusion du sang chrétien. Tout en accordant des trêves particulières, -il écoutait les propositions continuelles de paix générale que les deux -partis lui faisaient; il prêtait impartialement une oreille au dauphin, -l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en était pas tellement préoccupé -qu'il ne mît la main sur Rouen. - -Dès la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les -moissons ne pussent arriver à Rouen et que la ville ne fût point -approvisionnée. Il avait importé pour cela huit mille Irlandais, presque -nus, des sauvages, qui n'étaient ni armés ni montés, mais qui, allant -partout à pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches, -mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour -qu'on les rachetât. Le paysan était désespéré[474]. - -[Note 474: «Un de leurs pieds chaussé et l'autre nud, sans avoir -braies... prenoient petits enfants en berceaux... montoient sur vaches, -portant lesdits petits enfants...» (Monstrelet)] - -Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en -tout peut-être soixante mille âmes: c'était tout un peuple à nourrir. -Henri, sachant bien qu'il n'avait rien à craindre ni des Armagnacs -dispersés, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une -trêve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son armée en huit ou -neuf corps, de manière à embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps -communiquaient par des tranchées qui les abritaient du boulet; vers la -campagne, ils étaient défendus d'une surprise par des fossés profonds -revêtus d'épines. Toute l'Angleterre y était, les frères du roi: -Glocester, Clarence, son connétable Cornwall, son amiral Dorset, son -grand négociateur Warwick, chacun à une porte. - -Il s'attendait à une résistance opiniâtre; son attente fut surpassée. Un -vigoureux levain cabochien fermentait à Rouen. Le chef des arbalétriers, -Alain Blanchard[475], et les autres chefs rouennais semblent avoir été -liés avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de -Rouen était le chanoine Delivet. Ces hommes défendirent Rouen pendant -sept mois, tinrent sept mois en échec cette grande armée anglaise. Le -peuple et le clergé rivalisèrent d'ardeur; les prêtres excommuniaient, -le peuple combattait; il ne se contentait pas de garder ses murailles; -il allait chercher les Anglais, il sortait en masse, «et non par une -porte, ni par deux, ni par trois, mais à la fois par toutes les -portes[476]». - -[Note 475: _App._ 195.] - -[Note 476: _App._ 196.] - -La résistance de Rouen eût été peut-être plus longue encore, si pendant -qu'elle combattait, elle n'eût eu une révolution dans ses murs. La -ville était pleine de nobles et croyait être trahie par eux. Déjà en -1415, les voyant faire si peu de résistance aux Anglais descendus en -Normandie, le peuple s'était soulevé et avait tué le bailli armagnac. -Les nobles bourguignons n'inspirèrent pas plus de confiance[477]. Le -peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens -de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le -pont sur lequel ils doivent repasser vient d'être scié en dessous. Ils -accusèrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia -que trop ces accusations après la reddition de la ville; il se fit -Anglais et reçut des fiefs de son nouveau maître. - -[Note 477: _App._ 197.] - -Les gens de Rouen ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la famine. -Ils parvinrent à faire passer un de leurs prêtres jusqu'à Paris. Ce -prêtre fut amené devant le roi par le carme Pavilly, qui parla pour lui; -puis l'homme de Rouen prononça ces paroles solennelles: «Très excellent -prince et seigneur, il m'est enjoint de par les habitants de la ville de -Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne, qui -avez le gouvernement du roi et de son royaume, _le grand haro_, lequel -signifie l'oppression qu'ils ont des Anglais; ils vous mandent et font -savoir par moi, que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils -soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires -ennemis qu'eux, et s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre -génération[478].» - -[Note 478: Monstrelet.] - -Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne fut -autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reçurent, comme à -l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours à énerver et à endormir. -Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade du dauphin à -Alençon. - -Outre les cessions immenses du traité de Bretigni, le duc de Bourgogne -offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la -Flandre et l'Artois, c'est-à-dire les meilleures provinces du duc de -Bourgogne. - -Le clerc anglais Morgan, chargé de prolonger quelques jours ces -négociations, dit enfin aux gens du dauphin: «Pourquoi négocier? Nous -avons des lettres de votre maître au duc de Bourgogne, par lesquelles il -lui propose de s'unir à lui contre nous.» Les Anglais amusèrent de même -le duc de Bourgogne et finirent par dire: «Le roi est fol, le dauphin -mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualité pour rien céder en -France[479].» - -[Note 479: Voy. le journal des négociations dans Rymer, nov. 1418.] - -Ces comédies diplomatiques n'arrêtaient pas la tragédie de Rouen. Le roi -d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dressé des gibets -autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers. D'autre part -il barra la Seine avec un pont de bois, des chaînes et des navires, de -sorte que rien ne pût passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient -réduits aux dernières extrémités, et ils résistèrent six mois encore; -ce fut un miracle. Ils avaient mangé les chevaux, les chiens et les -chats[480]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant -fût-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les affamés se -seraient jetés dessus. La plus horrible nécessité, c'est qu'il fallut -faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douze -mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mît son vieux -père à la porte, le mari sa femme; ce fut là un déchirement. Cette foule -déplorable vint se présenter aux retranchements anglais; ils y furent -reçus à la pointe de l'épée. Repoussés également de leurs amis et de -leurs ennemis, ils restèrent entre le camp et la ville, dans le fossé, -sans autre aliment que l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passèrent -l'hiver sous le ciel. Des femmes, hélas! y accouchèrent...; et alors les -gens de Rouen, voulant que l'enfant fût du moins baptisé, le montaient -par une corde; puis on le redescendait, pour qu'il allât mourir avec sa -mère[481]. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charité; et -pourtant leur camp était plein de prêtres, d'évêques; il y avait entre -autres le primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry. - -[Note 480: La chronique anglaise donne un étrange tarif des animaux -dégoûtants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-être ce tarif -n'est qu'une dérision féroce de la misère des assiégés: On vendait un -rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat 2 nobles -(60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 6 francs), etc. -_App._ 198.] - -[Note 481: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, était -pour eux une grande source de misère; il ne faisait que pleuvoir. Les -fossés présentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des -enfants de deux à trois ans obligés de mendier leur pain parce que leurs -père et mère étaient morts. L'eau séjournant sur le sol qu'ils étaient -contraints d'habiter, et, gisant ça et là, ils poussaient des cris, -implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres fléchis -par la faiblesse et étaient maigres comme une branche desséchée; les -femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour -les réchauffer; des enfants tétaient encore le sein de leur mère étendue -sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un vivant.] - -Au grand jour de Noël, lorsque tout le monde chrétien dans la joie -célèbre par de douces réunions de famille la naissance du petit Jésus, -les Anglais se firent scrupule de faire bombance[482] sans jeter des -miettes à ces affamés. Deux prêtres anglais descendirent parmi les -spectres du fossé et leur apportèrent du pain. Le roi fit dire aussi aux -habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint jour -de Noël; mais nos Français ne voulurent rien recevoir de l'ennemi. - -[Note 482: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de -Londres avaient envoyé à eux seuls un vaisseau chargé de vin et de -cervoise. (Chéruel.)] - -Cependant le duc de Bourgogne commençait à se mettre en mouvement. Et -d'abord, il alla de Paris à Saint-Denis. Là, il fit prendre au roi -solennellement l'oriflamme; cruelle dérision; ce fut pour rester à -Pontoise, longtemps à Pontoise, longtemps à Beauvais. Il y reçut encore -un homme de Rouen qui s'était dévoué pour risquer le passage; c'était le -dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit simplement que -dans Rouen et la banlieue il était mort cinquante mille hommes de faim. -Le duc de Bourgogne fut touché, il promit secours, puis, débarrassé du -messager, et comptant bien sans doute ne plus entendre parler de Rouen, -il tourna le dos à la Normandie et mena le roi à Provins. - -Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile -de faire un exemple pour une si longue résistance, voulait les avoir -à merci. Les Rouennais qui savaient ce que c'était que la merci -d'Henri V, prirent la résolution de miner un mur, et de sortir par -là la nuit les armes à la main, à la grâce de Dieu. Le roi et les -évêques réfléchirent, et l'archevêque de Cantorbéry vint lui-même -offrir une capitulation: 1º La vie sauve, cinq hommes exceptés[483]; -ceux des cinq qui étaient riches ou gens d'Église se tirèrent -d'affaire; Alain Blanchard paya pour tous; il fallait à l'Anglais -une exécution, pour constater que la résistance avait été rébellion -au roi légitime. 2º Pour la même raison, Henri assura à la ville -tous les privilèges que les rois de France, ses ancêtres, lui -avaient accordés, _avant l'usurpation de Philippe-de-Valois_. 3º -Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille écus d'or, -moitié en janvier (on était déjà au 19 janvier[484]), moitié en -février. Tirer cela d'une ville dépeuplée, ruinée[485], ce n'était -pas chose facile. Il y avait à parier que ces débiteurs insolvables -feraient plutôt cession de biens, qu'ils se sauveraient tous de la -ville, et que le créancier se trouverait n'avoir pour gage que des -maisons croulantes.--On y pourvut; la ville fut contrainte par -corps; tous les habitants consignés jusqu'à parfait payement. Des -gardes étaient mis aux portes; pour sortir, il fallait montrer un -billet qu'on achetait fort cher[486]. - -[Note 483: _App._ 199.] - -[Note 484: _App._ 200.] - -[Note 485: L'entrée magnifique du vainqueur, au milieu de ces ruines, -fit un contraste cruel. L'honnête et humain M. Turner en est lui-même -blessé.] - -[Note 486: Monstrelet.] - -Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d'un si bon -rapport, que désormais on en exigea partout. La Normandie entière devint -une geôle anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta à ces rigueurs un -bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unité de poids, de mesures et -d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et d'Arqués, aunage de -Paris[487]. - -[Note 487: Rymer.] - -Le roi d'Angleterre, occupé d'organiser le pays conquis, accorda une -trêve aux deux partis français, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il -avait besoin de refaire un peu son armée. Il lui fallait surtout -ramasser de l'argent et s'acquitter envers les évêques qui lui en -avaient prêté pour cette longue expédition. L'Église lui faisait la -banque, mais en prenant ses sûretés; tantôt les évêques se faisaient -assigner par lui le produit d'un impôt[488]; tantôt ils lui prêtaient -sur gage, sur ses joyaux[489], sur sa couronne, par exemple. Voilà sans -doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[410]. À chaque -conquête, ils pouvaient récupérer leurs avances, occupant les bénéfices -vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les absents -s'obstinaient à ne pas revenir, le roi disposait de leurs bénéfices, de -leurs héritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne -manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de -revenir. Le pays de Caux était désert; il se peuplait de loups; le roi y -créa un louvetier. - -[Note 488: Par exemple, en 1415, il engage à l'archevêque de Cantorbéry -et aux évêques de Winchester, etc., la perception de droits féodaux. -_App._ 219.] - -[Note 489: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)] - -[Note 490: «Prolatorum, _semper sibi assistentium_, consilio...» -(Religieux.)] - -Ce grand succès de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et -obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de -notre nature. Il se crut si sûr de réussir, qu'il fit tout ce qu'il -fallait pour échouer. - -Chose étrange, et pourtant certaine, ce conquérant de la France n'avait -encore qu'une province, et déjà la France ne lui suffisait plus. Il -commençait à se mêler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son -frère Bedford[491]; la désorganisation de l'Empire l'encourageait sans -doute; un frère du roi d'Angleterre, c'était bien assez pour faire un -empereur; témoin le frère d'Henri III, Richard de Cornouailles. Déjà -Henri V marchandait l'hommage des archevêques et autres princes du Rhin. - -[Note 491: _App._ 201.] - -Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frère, -Glocester, à la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le -port de Brindes et le duché de Calabre[492]. Brindes était un lieu -d'embarquement pour Jérusalem; l'Italie était pour Henri le chemin de la -terre sainte; déjà ses envoyés prenaient des informations en Syrie. En -attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon, -Alfonse-le-Magnanime, prétendant à l'adoption de Naples; il mettait -d'accord contre lui les Aragonais[493] et les Castillans, deux -puissances maritimes. Dès lors la Guyenne[494], l'Angleterre même, -étaient en péril. Naguère les Castillans, conduits par un Normand, -amiral de Castille, avaient gagné sur les Anglais une grande bataille -navale[495]. Leurs vaisseaux devaient sans difficulté, ou ravager les -côtes d'Angleterre, ou tout au moins aller en Écosse chercher les -Écossais et les amener comme auxiliaires au dauphin. - -[Note 492: _App._ 202.] - -[Note 493: Les Anglais s'étaient fort maladroitement mêlés des affaires -intérieures de l'Aragon, dès 1413. (Ferreras.)] - -[Note 494: _App._ 203.] - -[Note 495: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le -Religieux.) _App._ 204.] - -Henri V voyait si peu son danger du côté du dauphin, de l'Écosse et de -l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mécontenter le duc de Bourgogne. -Celui-ci, misérablement dépendant des Anglais pour les trêves de -Flandre, avait essayé de fléchir Henri. Il lui demanda une entrevue, et -lui proposa d'épouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et la -Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dépendance de la -Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de -Bourgogne n'avait pas craint d'amener à cette triste négociation la -jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais -l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui -ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu'à dire: «Beau -cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou -que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[496].» - -[Note 496: Monstrelet.] - -Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter sérieusement; et le duc de -Bourgogne avait près de lui des gens qui le suppliaient de traiter avec -eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses troupes, -Barbazan et Tannegui Duchâtel. Il était bien temps que la France se -réconciliât, si près de sa perte. Le Parlement de Paris et celui de -Poitiers y travaillaient également; la reine aussi, et plus -efficacement, car elle employait près du duc de Bourgogne une belle -femme, pleine d'esprit et de grâce, qui parla, pleura[497], et trouva -moyen de toucher cette âme endurcie. - -[Note 497: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle «la _respectable_ -et prudente dame de Giac...» Ce qui est sûr, c'est qu'elle était fort -habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas pourquoi il -réussissait dans tout, croyait le devoir au Diable, à qui il avait voué -une de ses mains.] - -Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le -duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orléans, -parmi les frères et les parents des prisonniers d'Azincourt et des -égorgés de Paris. Il voulut lui-même s'agenouiller devant le dauphin. Un -traité d'amitié, de secours mutuel, fut signé, subi par les uns et les -autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette amitié -entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se haïr. - -Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude[498]. Sept jours après ce -traité, le 18 juillet, Henri V dépêcha de nouveaux négociateurs pour -renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus étrange, ce qui étonnera -ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisément de leur -caractère quand leur intérêt l'exige, c'est qu'il devint tout à coup -empressé et galant; il envoya à la princesse un présent considérable de -joyaux[499]. Il est vrai que les gens du dauphin arrêtèrent ces joyaux -en route; ils crurent pouvoir porter au frère ce qu'on destinait à la -soeur. - -[Note 498: _App._ 205.] - -[Note 499: Le Religieux croit, sans doute d'après un bruit populaire, -qu'il y en avait pour cent mille écus!] - -Le roi d'Angleterre eut bientôt lieu de se rassurer. Le duc de -Bourgogne, quoi qu'il fit, ne pouvait sortir de la situation équivoque -où le plaçait l'intérêt de la Flandre. Son traité avec le dauphin ne -rompit pas les négociations qu'il avait engagées depuis le mois de juin -pour continuer les trêves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28 -juillet, à Londres, le duc de Bedford proclama le renouvellement des -trêves. Le 29, près de Paris, les Bourguignons en garnison à Pontoise se -laissèrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivèrent -à Paris et y jetèrent une extrême consternation. Elle augmenta lorsque, -le 30, le duc de Bourgogne, emmenant précipitamment le roi de Paris à -Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer, sans pourvoir à la -défense des Parisiens éperdus, autrement qu'en nommant capitaine de la -ville son neveu, enfant de quinze ans[500]. - -[Note 500: Le mécontentement extrême de Paris se fait sentir jusque dans -les pâles et timides notes du greffier du Parlement: «Ce jour (9 août), -les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et lors, y -avoit à Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence du Roy, de -la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et des autres -seigneurs de France _qui jusques cy ont fait petite résistence aus dits -Anglois_ et à leurs entreprises...» (_Archives, Registres du -Parlement._)] - -D'après tout cela, les gens du dauphin crurent, à tort ou à droit, -qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens -étaient fort irrités de l'abandon où les laissait leur bon duc, sur -lequel ils avaient tant compté. Ils crurent que le duc de Bourgogne -était un homme ruiné, perdu. Et alors, la vieille haine se réveilla -d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible après tant -d'années. - -Ajoutez que le parti du dauphin était alors dans la joie d'une victoire -navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armées -réunies de Castille et d'Aragon allaient assiéger Bayonne, qu'enfin les -flottes espagnoles devaient amener au dauphin des auxiliaires écossais. -Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqué ainsi de plusieurs côtés, -ne saurait où courir. - -Le dauphin, enfant de seize ans, était fort mal entouré. Ses principaux -conseillers étaient son chancelier Maçon, et Louvet, président de -Provence, deux légistes, de ces gens qui avaient toujours pour justifier -chaque crime royal une sentence de lèse-majesté. Il avait aussi pour -conseillers des hommes d'armes, de braves brigands armagnacs, gascons et -bretons, habitués depuis dix ans à une petite guerre de surprises, de -coups fourrés, qui ressemblaient fort aux assassinats. - -Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il périrait dans -l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'étaient -chargés de construire sur le pont de Montereau la galerie où elle devait -avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrière -au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet âge -défiant. Malgré tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de Giac, qui -ne le quittait point, le voulut ainsi[501]. - -[Note 501: Le trahit-elle? Tout le monde le crut quand, après -l'événement, on la vit rester du côté du dauphin. Pourtant elle avait -perdu, par la mort de Jean-sans-Peur, l'espoir d'une grande fortune. -Innocente ou coupable, qu'aurait-elle été chercher en Bourgogne? la -haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?] - -Le duc tardant à venir, Tannegui Duchâtel alla le chercher. Le duc -n'hésita plus; il lui frappa sur l'épaule, en disant: «Voici en qui je -me fie.» Duchâtel lui fit hâter le pas; le dauphin, disait-il, -attendait; de cette manière il le sépara de ses hommes, de sorte qu'il -entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frère du captal de -Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y -furent égorgés (10 septembre 1419). - -L'altercation qui eut lieu est diversement rapportée. Selon l'historien -ordinairement le mieux informé, les gens du dauphin lui auraient dit -durement: «Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien -tardé[502]!» À quoi il aurait répondu que «c'était le dauphin qui -tardait à agir, que ses lenteurs et sa négligence avaient fait bien du -mal dans le royaume». Selon un autre récit, il aurait dit qu'on ne -pouvait traiter qu'en présence du roi, que le dauphin devait y venir; le -sire de Navailles, mettant la main sur son épée, de l'autre saisissant -le bras du jeune prince, aurait crié, avec la violence méridionale de la -maison de Foix: «Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez, -monseigneur.» Ce récit, qui est celui des dauphinois, n'en est pas -moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur plus grande -crainte était que le dauphin ne leur échappât, qu'il ne revînt près de -son père et du duc de Bourgogne. - -[Note 502: «Tardavistis... tardavistis...» (Religieux.)] - -Tannegui Duchâtel assura toujours qu'il n'avait pas frappé le duc. -D'autres s'en vantèrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: «J'ai dit au -duc de Bourgogne: Tu as coupé le poing au duc d'Orléans, mon maître, je -vais te couper le tien.» - -Quelque peu regrettable que fût le duc de Bourgogne, sa mort fit un mal -immense au dauphin[503]. Jean-sans-Peur était tombé bien bas, lui et son -parti. Il n'y avait bientôt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait -jamais oublier qu'il l'avait laissé sans secours. Paris, qui lui était -si dévoué, s'en voyait de même abandonné au moment du péril. Tout le -monde commençait à le mépriser, à le haïr. Tous, dès qu'il fut tué, se -retrouvèrent Bourguignons. - -[Note 503: «Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha à ceux -qui avoient machiné le cas dessus dit, disant qu'ils avoient détruit -leur maître de chevance et d'honneur, et que mieux vaudrait avoir été -mort que d'avoir été à icelle journée, combien qu'il en fût innocent.» -(Monstrelet.) _App._ 206.] - -La lassitude était extrême, les souffrances inexprimables; on fut trop -heureux de trouver un prétexte pour céder. Chacun s'exagéra à lui-même -sa pitié et son indignation. La honte d'appeler l'étranger se couvrit -d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris céda parce qu'il mourait -de faim. La reine céda parce qu'après tout, si son fils n'était roi, sa -fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne, -Philippe-le-Bon, était le seul sincère; il avait son père à venger. Mais -sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la branche de -Bourgogne grandissait en ruinant la branche aînée, en mettant sur le -trône un étranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce côté du détroit, -et qui, s'il était sage, gouvernerait la France par le duc de Bourgogne. - -Il ne faut pas croire que Paris ait appelé facilement l'étranger. Il -avait été amené à cette dure extrémité par des souffrances dont rien -peut-être, sauf le siège de 1590, n'a donné l'idée depuis. Si l'on veut -voir comment les longues misères abaissent et matérialisent l'esprit, il -faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui écrivait jour par -jour. Ce désolant petit livre fait sentir à la lecture quelque chose des -misères et de la brutalité du temps. Quand on vient de lire le placide -et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de là on passe au journal -de ce furieux Bourguignon, il semble qu'on change, non d'auteur -seulement, mais de siècle; c'est comme un âge barbare qui commence. -L'instinct brutal des besoins physiques y domine tout; partout un accent -de misère, une âpre voix de famine. L'auteur n'est préoccupé que du prix -des vivres, de la difficulté des arrivages; les blés sont chers, les -légumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix, la vendange est -mauvaise, l'ennemi récolte pour nous. En deux mots, c'est là le livre: -«J'ai faim, j'ai froid»; ce cri déchirant que l'auteur entendait sans -cesse dans les longues nuits d'hiver. - -Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute -autorité dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne et -capitaine de Paris, fut envoyé en novembre au roi d'Angleterre avec -maître Eustache Atry, «au nom de la cité, du clergé et de la commune». -Il les reçut à merveille, déclarant qu'il ne voulait que la possession -indépendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse -Catherine. Il disait gracieusement: «Ne suis-je pas moi-même du sang de -France? Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout homme -qui puisse vivre et mourir[504].» - -[Note 504: Le Religieux.] - -Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encouragés par les -dispositions du nouveau duc de Bourgogne, réclamèrent le droit de leur -maître à la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2 décembre -1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans à conquérir la Normandie; -la mort de Jean-sans-Peur sembla lui donner la France en un jour. - -Le traité conclu à Troyes au nom de Charles VI assurait au roi -d'Angleterre la main de la fille du roi de France, et la survivance du -royaume: «Est accordé que tantôt _après nostre trépas_, la couronne et -royaume de France demeureront et _seront perpétuellement_ à nostre dit -fils le roy Henry et à ses hoirs... La faculté et l'_exercice de -gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et -demeureront, _notre vie durant_, à nostre dit fils le roi Henri, avec le -conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie, les -lettres concernées en justice devront être écrites et procéder sous -nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers -pourroient advenir..., il sera loisible à nostre fils... écrire ses -lettres à nos sujets, par lesquels il mandera, défendra et commandera, -de par nous _et de par lui, comme régent_...» - -Après ceci, l'article suivant n'était-il pas dérisoire? «Toutes -conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les -désobéissants, seront et se feront _à notre profit_.» - -Ce traité monstrueux finissait dignement par ces lignes, où le roi -proclamait le déshonneur de sa famille, où le père proscrivait son fils: -«Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés audit -royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois, il est -accordé que nous, nostre dit fils le roi, et aussi nostre très cher fils -Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement de paix_ ni de -concorde avecque ledit Charles, ni traiterons ou ferons traiter, sinon -du consentement et du conseil de tous et chacun de nous trois, et des -trois états des deux royaumes dessusdits[505].» - -[Note 505: Voy. cet acte en trois langues, latine, française et -anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.] - -Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut payé comptant à la mère. -Isabeau se fit assigner immédiatement deux mille francs par mois, à -prendre sur la monnaie de Troyes[506]. À ce prix, elle renia son fils et -livra sa fille. L'Anglais prenait tout à la fois au roi de France son -royaume et son enfant. La pauvre demoiselle était obligée d'épouser un -maître; elle lui apportait en dot la ruine de son frère. Elle devait -recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils maudits de la -France. - -[Note 506: Rymer, 9 juin 1420.] - -Il eut si peu d'égard pour elle, que le matin même de la nuit des noces -il partit pour le siège de Sens[507]. Cet implacable chasseur d'hommes -court ensuite à Montereau. Et ne pouvant réduire le château, il fait -pendre les prisonniers au bord des fossés[508]. C'était pourtant le -premier mois de son mariage, le moment où il n'y a point de coeur qui -n'aime et ne pardonne; sa jeune Française était enceinte; il n'en -traitait pas mieux les Français. - -[Note 507: Comme on allait faire des joûtes pour le mariage, «il dit, -oïant tous, de son mouvement: Je prie à M. le Roy, de qui j'ai espousé -la fille, et à tous ses serviteurs, et à mes serviteurs je commande que -demain au matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siège devant -la cité de Sens, et là, pourra chascun jouster». (_Journal du -Bourgeois._)] - -[Note 508: «Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, où les -dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du chastel.» -(Monstrelet.)] - -Avec toute cette impétuosité, il fallut bien qu'il patientât devant -Melun; le brave Barbazan l'y arrêta plusieurs mois. Le roi d'Angleterre, -employant tous les moyens, amena au siège Charles VI et les deux reines, -se présentant comme gendre du roi de France, parlant au nom de son -beau-père, se servant de sa femme comme d'amorce et de piège. Toutes ces -habiletés ne réussirent pas. Les assiégés résistèrent vaillamment; il y -eut des combats acharnés autour des murs et sous les murs, dans les -mines et contre-mines, et Henri lui-même ne s'y épargna pas. Cependant, -les vivres manquant, il fallut se rendre. L'Anglais, selon son usage, -excepta de la capitulation et fit tuer plusieurs bourgeois, tout ce -qu'il y avait d'Écossais dans la place, et jusqu'à deux moines. - -Pendant le siège de Melun, il s'était fait livrer Paris par les -Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et la -tour de Nesle. Il fit son entrée en décembre. Il chevauchait entre le -roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci était vêtu de deuil[509], -en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi peut-être, pour -s'excuser du triste personnage qu'il faisait en amenant l'étranger. Le -roi d'Angleterre était suivi de ses frères, les ducs de Clarence et de -Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick et de tous ses lords. -Derrière lui, on portait, entre autres bannières, sa bannière -personnelle, la lance à queue de renard[510]; c'était apparemment un -signe qu'il avait pris jadis, en bon _fox-hunter_, dans sa vive -jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il gardait avec une insolente -simplicité le signe du chasseur dans cette grande chasse de France. - -[Note 509: Monstrelet.] - -[Note 510: _App._ 207.] - -Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris[511]. Ce peuple sans coeur (la -misère l'avait fait tel) accueillit l'étranger comme il eût accueilli la -paix elle-même. Les gens d'Église vinrent en procession au-devant des -deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena à Notre-Dame, où -ils firent leurs prières au grand autel. De là le roi de France alla -loger à sa maison de Saint-Paul; le vrai roi, le roi d'Angleterre, -s'établit dans la bonne forteresse du Louvre (décembre 1420). - -[Note 511: _App._ 208.] - -Il prit possession, comme régent de France, en assemblant les États le 6 -décembre 1420 et leur faisant sanctionner le traité de Troyes[512]. - -[Note 512: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421. -(Rymer.)] - -Pour que le gendre fût sûr d'hériter, il fallait que le fils fût -proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mère vinrent par-devant le roi de -France, siégeant comme juge à l'hôtel Saint-Paul, faire «grand'plainte -et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne». Le roi -d'Angleterre était assis sur le même banc que le roi de France. Messire -Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa mère, que -Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchâtel et tous les assassins du -duc de Bourgogne fussent menés dans un tombereau, la torche au poing, -par les carrefours, pour faire amende honorable. L'avocat du roi prit -les mêmes conclusions. L'Université appuya[513]. Le roi autorisa la -poursuite, et Charles ayant été crié et cité à la Table de marbre, pour -comparaître sous trois jours devant le Parlement, fut, par défaut, -condamné au bannissement et débouté de tout droit à la couronne de -France (3 janvier 1421)[514]. - -[Note 513: Monstrelet.] - -[Note 514: _App._ 209.] - - - - -CHAPITRE III - -Suite du précédent.--Concile de Constance (1414-1418). - -Mort d'Henri V et de Charles VI (1422). - -Deux rois de France, Charles VII et Henri VI. - - -Dans les années 1421 et 1422, l'Anglais résida souvent au Louvre, -exerçant les pouvoirs de la royauté, faisant justice et grâce, dictant -des ordonnances, nommant des officiers royaux. À Noël, à la Pentecôte, -il tint cour plénière et table royale avec la jeune reine. Le peuple de -Paris alla voir Leurs Majestés siégeant couronne en tête, et autour, -dans un bel ordre, les évêques, les princes, les barons et chevaliers -anglais. La foule affamée vint repaître ses yeux du somptueux banquet, -du riche service; puis elle s'en alla à jeun, sans que les maîtres -d'hôtel eussent rien offert à personne. Ce n'était pas comme cela sous -nos rois, disaient-ils en s'en allant; à de pareilles fêtes, il y avait -table ouverte; s'asseyait qui voulait; les serviteurs servaient -largement, et des mets, des vins du roi même. Mais alors le roi et la -reine étaient à Saint-Paul, négligés et oubliés. - -Les plus mécontents ne pouvaient nier, après tout, que cet Anglais ne -fût une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine haute, -l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez pour parler -honnêtement à chacun, selon sa condition, surtout aux gens d'Église. On -remarquait, à sa louange, qu'il n'affirmait jamais avec serment; il -disait seulement: «Impossible» ou bien: «Cela sera[515].» En général, il -parlait peu. Ses réponses étaient brèves «et tranchaient comme -rasoir[516].» - -[Note 515: «Impossibile est; vel: Sic fieri oportebit.» (Religieux.)] - -[Note 516: _Chronique de Georges Chastellain._ _App._ 210.] - -Il était surtout beau à voir, quand on lui apportait de mauvaises -nouvelles; il ne sourcillait pas, c'était la plus superbe égalité d'âme. -La violence du caractère, la passion intérieure, ordinairement contenue, -perçait plutôt dans les succès; l'homme parut à Azincourt... Mais au -temps où nous sommes il était bien plus haut encore, si haut qu'il n'y a -guère de tête d'homme qui n'y eût tourné: roi d'Angleterre et déjà de -France, traînant après lui son allié et serviteur le duc de Bourgogne, -ses prisonniers le roi d'Écosse, le duc de Bourbon, le frère du duc de -Bretagne, enfin les ambassadeurs de tous les princes chrétiens. Ceux du -Rhin particulièrement lui faisaient la cour; ils tendaient la main à -l'argent anglais. Les archevêques de Mayence et de Trêves lui avaient -rendu hommage, et étaient devenus ses vassaux[517]. Le palatin et autres -princes d'Empire, avec toute leur fierté allemande, sollicitaient son -arbitrage, et n'étaient pas loin de reconnaître sa juridiction. Cette -couronne impériale qu'il avait prise hardiment à Azincourt, elle -semblait devenue sur sa tête la vraie couronne du saint Empire, celle de -la chrétienté. - -[Note 517: _App._ 211.] - -Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance. -Cette petite Angleterre s'y fit d'abord reconnaître pour un quart du -monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains, -Sigismond, étroitement lié avec les Anglais, croyait les mener et fut -mené par eux. Le pape prisonnier, confié d'abord à la garde de -Sigismond, le fut ensuite à celle d'un évêque anglais; Henri V, qui -avait déjà tant de princes français et écossais dans ses prisons, se fit -encore remettre ce précieux gage de la paix de l'Église. - -Pour faire comprendre le rôle que l'Angleterre et la France jouèrent -dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit -alors l'état de l'Église, il faut que nous en parlions et que nous -laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est d'ailleurs à -Constance autant qu'à Paris. - -Si jamais concile général fut oecuménique, ce fut celui de Constance. On -put croire un moment que ce ne serait pas une représentation du monde, -mais que le monde y venait en personne, le monde ecclésiastique et -laïque[518]. Le concile semblait bien répondre à cette large définition -que Gerson donnait d'un concile: «Une assemblée... qui n'exclue aucun -fidèle.» Mais il s'en fallait de beaucoup que tous fussent des fidèles; -cette foule représentait si bien le monde, qu'elle en contenait toutes -les misères morales, tous les scandales. Les Pères du concile qui devait -réformer la chrétienté ne pouvaient pas même réformer le peuple de toute -sorte qui venait à leur suite; il leur fallut siéger comme au milieu -d'une foire, parmi les cabarets et les mauvais lieux. - -[Note 518: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les -chevaux des princes et prélats étaient au nombre de trente mille.] - -Les politiques doutaient fort de l'utilité du concile[519]. Mais le -grand homme de l'Église, Jean Gerson, s'obstinait à y croire; il -conservait, par delà tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal -de l'Église[520], il ne pouvait s'y résigner. Son maître, Pierre -d'Ailly, s'était reposé dans le cardinalat. Son ami, Clémengis, qui -avait tant écrit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva -si bien qu'il devint le secrétaire, l'ami des papes. - -[Note 519: _App._ 212.] - -[Note 520: «In lecto adversæ valetudinis meæ.» (Gerson, _Epistola de -Reform theologiæ_.)] - -Gerson voulait sérieusement la réforme, il la voulait avec passion, et -quoi qu'il en coûtât. Pour cela, il fallait trois choses: 1º rétablir -l'unité du pontificat, couper les trois têtes de la papauté; 2º fixer et -consacrer le dogme; Wicleff, déterré et brûlé à Londres[521], semblait -reparaître à Prague dans la personne de Jean Huss; 3º il fallait -raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine meurtrière du -franciscain Jean Petit. - -[Note 521: Cette scène atroce eut lieu à Londres en 1412, la même année -où Jérôme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille publique.] - -Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un -zèle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partagé, ou -semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi, à une -autre époque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide: -«Nulle victime plus agréable à Dieu qu'un tyran[522].» Dans sa doctrine -sur la hiérarchie et la juridiction de l'Église, il avait bien aussi -quelque rapport avec les novateurs. Jean Huss soutenait, comme Wicleff, -qu'il est permis à tout prêtre de prêcher sans autorisation de l'évêque -ni du pape. Et Gerson, à Constance même, fit donner aux prêtres et même -aux docteurs laïques le droit de voter avec les évêques et de juger le -pape. Il reprochait à Jean Huss de rendre l'inférieur indépendant de -l'autorité, et cet inférieur, il le constituait juge de l'autorité même. - -[Note 522: D'après Sénèque le Tragique, «nulla Deo gratior victima quam -tyrannus». (Gerson, _Considerationes contra adulatores_.)] - -Les trois papes furent déclarés déchus. Jean XXIII fut dégradé, -emprisonné. Grégoire XII abdiqua. Le seul Benoît XIII (Pierre de Luna), -retiré dans un fort du royaume de Valence, abandonné de la France, de -l'Espagne même, et n'ayant plus dans son obédience que sa tour et son -rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges, les vit passer -comme il en avait vu tant d'autres, et mourut invincible à près de cent -ans. - -Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est-à-dire très mal. Ce -docteur était en réalité, depuis 1412, comme le pape national de la -Bohême. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine, -poussé peut-être sous main par le roi Wenceslas[523], comme Wicleff -semble l'avoir été par Édouard III et Richard II, beau-frère de -Wenceslas, Jean Huss était le héros du peuple beaucoup plus qu'un -théologien[524]; il écrivait dans la langue du pays; il défendait la -nationalité de la Bohême contre les Allemands, contre les étrangers en -général; il repoussait les papes, comme étrangers surtout. Du reste, il -n'attaquait pas, comme fit Luther, la papauté même. Dès son arrivée à -Constance, il fut absous par Jean XXIII. - -[Note 523: Wenceslas le défendit contre les accusations des moines et -des clercs. Voy. sa réponse dans Pfister, _Hist. d'Allemagne_.] - -[Note 524: Voy. _Renaissance_. Notes de l'Introduction.] - -Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hiérarchie; il -voulait, comme lui, un clergé national, indigène, élu sous l'influence -des localités. En cela il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens -fondateurs, comme patrons et défenseurs des Églises, pouvaient tout dans -les élections locales. Huss fut, donc, comme Wicleff, l'homme de la -noblesse. Les chevaliers de Bohême écrivirent trois fois au concile pour -le sauver; à sa mort, ils armèrent leurs paysans et commencèrent la -terrible guerre des hussites. - -Sous d'autres rapports, Huss était bien moins le disciple de Wicleff -qu'il ne se le croyait lui-même. Il se rapprochait de lui pour la -Trinité; mais il n'attaquait pas la présence réelle, pas davantage la -doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ses ouvrages -que, sur ces questions essentielles, il se rattache à Wicleff, autant -qu'on le croirait d'après les articles de condamnation. - -En philosophie, loin d'être un novateur, Jean Huss était le défenseur -des vieilles doctrines de la scolastique. L'Université de Prague, sous -son influence, resta fidèle au réalisme du moyen âge, tandis que celle -de Paris, sous d'Ailly, Clémengis et Gerson, se jetait dans les -nouveautés hardies du nominalisme trouvées (ou retrouvées) par Occam. -C'était le novateur religieux, Jean Huss, qui défendait le vieux credo -philosophique des écoles. Il le soutenait dans son Université -bohémienne, d'où il avait chassé les étrangers; il le soutenait à -Oxford, à Paris même, par son violent disciple Jérôme de Prague. -Celui-ci était venu braver dans sa chaire, dans son trône, la formidable -Université de Paris[525], dénoncer les maîtres de Navarre pour leur -enseignement nominaliste, les signaler comme des hérétiques en -philosophie, comme de pernicieux adversaires du réalisme de saint -Thomas. - -[Note 525: _App._ 213.] - -Jusqu'à quel point cette question d'école avait-elle aigri nos -gallicans, les meilleurs, les plus saints?... On n'ose sonder cette -triste question. Eux-mêmes probablement n'auraient pu l'éclaircir. Ils -s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux -hérésies de Wicleff. - -Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; dès le 27 mai, Gerson avait -écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il livrât Jean Huss au bras -séculier. «Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui -compromettent la vérité; il faut, par une cruauté miséricordieuse, -employer le fer et le feu[526].» Les gallicans auraient bien voulu que -l'archevêque pût épargner au concile cette terrible besogne. Mais qui -aurait osé en Bohême mettre la main sur l'homme des chevaliers -bohémiens? - -[Note 526: _App._ 214.] - -Jean Huss était brave comme Zwingli; il voulut voir en face ses ennemis; -il vint au concile. Il croyait d'ailleurs à la parole de Sigismond, dont -il avait un sauf-conduit. Là, excepté le pape, il trouva tout le monde -contre lui. Les Pères, qui par leur violence contre la papauté se -sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte -vigoureux contre l'hérésie, pour prouver leur foi. Les Allemands -trouvaient fort bon qu'on brûlât un Bohémien; les Nominaux se -résignaient aisément à la mort d'un Réaliste[527]. Le roi des Romains, -qui lui avait promis sûreté[528], saisit cette occasion de perdre un -homme dont la popularité pouvait fortifier Wenceslas en Bohême. - -[Note 527: Pierre d'Ailly avait contribué puissamment à la chute de Jean -XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zélé contre -l'hérétique; il l'embarrassa par d'étranges subtilités, voulant l'amener -à avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit pas à la -Transsubstantiation.] - -[Note 528: Le sauf-conduit était daté du 18 oct. 1414.] - -Ceux même qui ne trouvaient pas le Bohémien hérétique, le condamnèrent -_comme rebelle_; qu'il eût erré ou non, il devait, disaient-ils, se -rétracter sur l'ordre du concile[529]. Cette assemblée, qui venait de -nier trois fois l'infaillibilité du pape, réclamait pour elle-même -l'infaillibilité, la toute-puissance sur la raison individuelle. La -république ecclésiastique se déclarait aussi absolue que la monarchie -pontificale. Elle posa de même la question entre l'autorité et la -liberté, entre la majorité et la minorité; faible minorité sans doute, -qui, dans cette grande assemblée, se réduisait à un individu; l'individu -ne céda pas, il aima mieux périr. - -[Note 529: Jean Huss nous fait connaître lui-même les efforts que l'on -fit auprès de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine. -On n'y épargna ni les arguments ni les exemples. On lui citait entre -autres cette étrange légende d'une sainte femme qui entra dans un -couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme homme, accusée -d'avoir rendue enceinte une des nonnes; elle se reconnut coupable, -confessa le fait et éleva l'enfant; la vérité ne fut connue qu'à sa -mort.] - -Il dut en coûter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice à l'unité -spirituelle, cette immolation d'un homme... L'année suivante, il fallut -en immoler un autre. Jérôme de Prague avait échappé; mais quand il -apprit comment son maître était mort, il rougit de vivre et revint -devant ses juges. Le concile devait démentir son premier arrêt ou brûler -encore celui-ci[530]. - -[Note 530: Le Pogge, témoin du jugement de Jérôme, fut saisi de son -éloquence. Il l'appelle: «Virum dignum memoriæ sempiternæ.»--Cet homme, -si fier et si obstiné, montra sur le bûcher une douceur héroïque; voyant -un petit paysan qui apportait du bois avec grand zèle, il s'écria: «Ô -respectable simplicité, qui te trompe est mille fois coupable!» _App._ -215.] - -L'un des voeux de Gerson, l'une des bénédictions qu'il attendait du -concile, c'était qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer, -prêché par Jean Petit... Et pour en venir là, il a fallu commencer par -tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-être. Ce Huss, brûlé, -ressuscité dans Jérôme et encore brûlé, il est si peu mort que -maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple armé, qui -poursuit la controverse l'épée à la main. Les hussites, avec l'épée, la -lance et la faux, sous le petit Procope, sous Ziska, l'indomptable -borgne, donnent la chasse à la belle chevalerie allemande: et quand -Procope sera tué, le tambour fait de sa peau mènera encore ces barbares, -et battra par l'Allemagne son roulement meurtrier. - -Nos gallicans avaient payé cher la réforme de Constance, et ils ne -l'eurent pas[531]. Elle fut habilement éludée. Les Italiens, qui d'abord -avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les -Anglais; ceux-ci, qui avaient paru si zélés, qui avaient tant accusé la -France de perpétuer les maux de l'Église, s'accordèrent avec les -Italiens pour faire décider, contre l'avis des Français et des -Allemands, que le pape serait élu avant toute réforme, c'est-à-dire -qu'il n'y aurait pas de réforme sérieuse. Ce point décidé, les Allemands -se rapprochèrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations -firent ensemble un pape italien. Les Français restèrent seuls et dupes, -ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient -entravé son élection. Il était beau, toutefois, d'être ainsi dupes, pour -avoir persévéré dans la réforme de l'Église. - -[Note 531: _App._ 216.] - -C'était en 1417; le connétable d'Armagnac, partisan du vieux Benoît -XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner par -le dauphin, à l'Université, de suspendre son jugement sur l'élection du -nouveau pape, Martin V; mais son parti était tellement affaibli dans -Paris même, malgré les moyens de terreur dont il avait essayé, que -l'Université osa passer outre et approuver l'élection. Elle avait hâte -de se rendre le pape favorable; elle voyait que le système des libres -élections ecclésiastiques qu'elle avait tant défendu, ne profitait point -aux universitaires. Elle avait abaissé la papauté, relevé le pouvoir des -évêques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient élire aux -bénéfices des gens incapables, illettrés, les cadets des seigneurs, -leurs ignares chapelains, les fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient -tout exprès. Les papes, du moins, s'ils plaçaient des prêtres peu -édifiants, choisissaient parfois des gens d'esprit. L'Université déclara -qu'elle aimait mieux que le pape _donnât les bénéfices_[532]. C'était un -curieux spectacle de voir l'Université, si longtemps alliée aux évêques -contre le pape, de la voir retourner à sa mère, la papauté, et attester -contre les évêques, contre les élections locales, la puissance centrale -de l'Église. Mais l'Université l'avait tuée, cette puissance -pontificale; elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se -reniant et se tuant elle-même. - -[Note 532: Bulæus. Une assemblée de grands et de prélats, présidée par -le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parlé contre la manière -dont ils dirigeaient les élections ecclésiastiques et conféraient les -bénéfices. Le Parlement ne soutint pas l'Université, qui fit des -excuses. Ce fut l'enterrement de l'Université, comme puissance -populaire.] - -Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papauté et de -l'Université. Après le concile de Constance, il se retira brisé, non en -France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les forêts -profondes du Tyrol, puis à Vienne, où il fut reçu par Frédéric -d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait déposer. - -Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson à revenir, mais -seulement jusqu'au bord de la France, jusqu'à Lyon. C'était une ville -française, naguère d'Empire, mais toujours une ville commune à tous, une -république marchande dont les privilèges couvraient tout le monde, une -patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien, -autant que pour le Français. Ce confluent des fleuves et des peuples, -sous la vue lointaine des Alpes, cet océan d'hommes de tout pays, cette -grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs -qui ont l'air de grimper au ciel, c'était une retraite plus solitaire -que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un couvent de Célestins -dont son frère était prieur; il y expia, par la docilité monastique, sa -domination sur l'Église, goûtant le bonheur d'obéir, la douceur de ne -plus vouloir, de sentir qu'on ne répond plus de soi. S'il reprit par -intervalles cette plume toute-puissante, ce fut pour chercher le moyen -de calmer la guerre qui le travaillait encore; pour trouver le moyen -d'accorder le mysticisme et la raison, d'être scientifiquement mystique, -de délirer avec méthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir -que cela encore était vain. On dit qu'en ses dernières années il ne -pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la fin à -Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vécut plus qu'avec les -petits, les enseignant[533], ou plutôt recevant lui-même l'enseignement -de ces innocents[534]. Avec eux, il apprenait la simplicité, -désapprenait la scolastique. On inscrivit sur sa tombe: _Sursum -corda[535]!_ - -[Note 533: Lire son traité _De parvulis ad Christum trahendis_.] - -[Note 534: Il comptait sur leur intercession, et les réunit encore la -veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prières: -«Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson.»] - -[Note 535: _App._ 217.] - -Le résultat du concile de Constance était un revers pour la France, une -défaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d'Azincourt. -Après avoir eu si longtemps un pape à elle, une sorte de patriarche -français, par lequel elle agissait encore sur ses alliés d'Écosse et -d'Espagne, elle allait voir l'unité de l'Église rétablie en apparence, -rétablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape italien, client -du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans les affaires de -France, y dicter les ordres de l'étranger? - -L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les -armes. Elle avait eu grande part à l'élection de Martin V; elle tenait -entre les mains son prédécesseur, Jean XXIII, sous la garde du cardinal -de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape tout ce -qu'il croirait nécessaire à l'accomplissement de ses projets sur la -France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la terre sainte. - -Dans cette suprême grandeur où l'Angleterre semblait arrivée, il y avait -bien pourtant un sujet d'inquiétude. Cette grandeur, ne l'oublions pas, -elle la devait principalement à l'étroite alliance de l'épiscopat et de -la royauté sous la maison de Lancastre: ces deux puissances s'étaient -accordées pour réformer l'Église et conquérir la France schismatique. -Or, au moment de la réforme, l'épiscopat anglais n'avait que trop laissé -voir combien peu il s'en souciait; d'autre part, la conquête de la -France à peine commencée, la bonne intelligence des deux alliés, -épiscopat et royauté, était déjà compromise. - -Depuis un siècle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune -réforme, de perpétuer le schisme. Elle en parlait à son aise, elle qui, -par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annulé l'influence -papale dans les élections ecclésiastiques. Séparée du pape sous ce -rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Français. La -France, soumise au pape, voulait un pape français à Avignon; -l'Angleterre, indépendante du pape dans la question essentielle, voulait -un pape universel, et elle l'aimait mieux à Rome que partout ailleurs. -Dès qu'il n'y eut plus de pape français, les Anglais ne s'inquiétèrent -plus de réformer le pontificat ni l'Église. - -Les Anglais avaient donné leur victoire pour la victoire de Dieu; leur -roi, sur les premières monnaies qu'il fit frapper en France, avait mis: -«Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat.» Il eut beaucoup -d'égards et de ménagements pour les prêtres français; il entendait son -intérêt: ces prêtres, qui étaient prêtres bien plus que Français, -devaient s'attacher aisément à un prince qui respectait leur robe. Mais -ce n'était pas l'intérêt des lords évêques qui suivaient le roi comme -conseillers, comme créanciers; ils devaient trouver avantage à ce que la -fuite des ecclésiastiques français laissât un grand nombre de bénéfices -vacants qu'on pût administrer, ou même prendre, donner à d'autres. C'est -ce qui explique peut-être la dureté que ce conseil anglais, presque tout -ecclésiastique, montra pour les prêtres qu'on trouvait dans les places -assiégées. Dans la capitulation de Rouen, dressée et négociée par -l'archevêque de Cantorbéry, le fameux chanoine Delivet fut excepté de -l'amnistie; il fut envoyé en Angleterre; s'il ne périt pas, c'est qu'il -était riche, et qu'il composa pour sa vie. Les moines étaient traités -plus durement encore que les prêtres. Lorsque Melun se rendit, on en -trouva deux dans la garnison, et ils furent tués. À la prise de Meaux, -trois religieux de Saint-Denis ne furent sauvés qu'à grand'peine par les -réclamations de leur abbé; mais le fameux évêque Cauchon, l'âme damnée -du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots[536]. - -[Note 536: _App._ 218.] - -Cela devait effrayer les bénéficiers absents. L'évêque de Paris, Jean -Courtecuisse, n'osait revenir dans son évêché; ces absences laissaient -nombre de bénéfices à la discrétion des lords évêques, bien des fruits à -percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aimé que les absents -revinssent et se ralliassent à lui, ne se lassait pas de les rappeler, -avec menaces de disposer de leurs bénéfices; mais ils n'avaient garde de -revenir. Les bénéfices étant alors considérés comme vacants, les lords -évêques en disposaient pour leurs créatures; cela faisait deux -titulaires pour chaque bénéfice. Après avoir tant accusé la France de -perpétuer le schisme pontifical, la conquête anglaise créait peu à peu -un schisme dans le clergé français. - -Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans -toutes les expéditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires de -l'Église d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas à pas. Ils -semblent avoir oublié leur troupeau: les âmes insulaires deviennent ce -qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop préoccupés de sauver -celles du continent. Nous ne voyons encore au siège d'Harfleur que -l'évêque de Norwich comme principal conseiller d'Henri. Mais après la -bataille d'Azincourt le roi, pressé de revenir en France, se remet entre -les mains des évêques; il charge les deux chefs de l'épiscopat, -l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal de Winchester, de _percevoir_, -au nom de la couronne, _les droits féodaux de gardes, mariages et -forfaitures pour notre prochain passage de mer_[537]. Il fallait, avant -même de commencer une autre expédition, mettre Harfleur en état de -défense; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne -doutait pas qu'Armagnac n'essayât de lui arracher cet inappréciable -résultat de la dernière campagne. Les évêques, qui seuls avaient de -l'argent toujours prêt, firent évidemment les avances, et se firent -assigner en garantie le produit de ces droits lucratifs. - -[Note 537: _App._ 219.] - -Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu à peu l'homme le -plus riche de l'Angleterre et peut-être du monde. Nous le voyons plus -tard faire à la Couronne des prêts tels qu'aucun roi n'eût pu les faire -alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling à la fois[538]. -Quelques années après la mort d'Henri, il se trouva un moment le vrai -roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri, de son vivant -même, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royauté[539]; -il croyait même que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu'il -eût voulu la hâter. - -[Note 538: Voy. l'énumération détaillée de ces prêts, dans Turner.] - -[Note 539: Henri lui reprochait, entre autres félonies, de contrefaire -la monnaie royale. _App._ 220.] - -Il se trompait peut-être; mais ce qui est sûr, c'est que les deux -royautés, la royauté militaire et la royauté épiscopale et financière, -avaient pu commencer ensemble la conquête, mais qu'elles n'auraient pu -posséder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder à se brouiller. Au -moment de ce grand effort du siège de Rouen, le roi, ayant besoin -d'argent, se hasarda à parler de réformer les moeurs du clergé[540]. Les -évêques lui accordèrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut pas -gratis: ils se firent livrer en retour plusieurs hérétiques. - -[Note 540: Turner.] - -En 1420, sous prétexte d'invasion imminente des Écossais, il obtint une -demi-décime du clergé du nord de l'Angleterre, et chargea l'archevêque -d'York de lever cet impôt[541]. C'était la terrible année du traité de -Troyes, il n'avait pas à espérer de rien tirer de la France, d'un pays -ruiné, à qui cette année même on prenait son dernier bien, -l'indépendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher -étroitement la Normandie et la Guyenne à l'Angleterre, d'une part, en -exemptant de certains droits les ecclésiastiques normands; de l'autre, -en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins -de Bordeaux[542]. - -[Note 541: Rymer, 27 octobre 1420.] - -[Note 542: _Idem_, 22 januarii, 22 mart. 1420.] - -Mais en 1421, il fallut de l'argent à tout prix. Charles VII occupait -Meaux et assiégeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la campagne -précédente à prendre Melun. Henri V fut obligé de pressurer les deux -royaumes, et l'Angleterre, mécontente et grondante, tout étonnée de -payer lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse France, un -cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au -plus ronger les os. Le roi ménagea l'orgueil anglais en appelant l'impôt -un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut levé violemment, -brusquement; dans chaque comté, il avait désigné quelques personnes -riches qui répondaient et payaient, sauf à lever l'argent sur les -autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux qui -auraient refusé _devaient être envoyés au roi_[543]. - -[Note 543: _Idem_, 21 april 1421.] - -La Normandie fut ménagée, quant aux formes, presque autant que -l'Angleterre. Le roi convoqua les trois États de Normandie à Rouen, pour -leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage général. Ce qu'il -voulait d'abord, c'était de recevoir du clergé une décime. En -récompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des -villes[544], réprimait les excès des soldats. Le droit de _prise_ ne -devait plus être exercé en Normandie, etc. - -[Note 544: Un chevalier est chargé de faire une enquête à ce sujet. -(Rymer, 5 mai 1421.)] - -L'emprunt anglais, la décime normande, ne suffisaient pas pour solder -cette grosse armée de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs -milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une -mesure qui frappât toute la France anglaise; le coup fut surtout -terrible à Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre double -ou triple de la faible monnaie qui courait; il déclara qu'il n'en -recevrait plus d'autre; c'était doubler ou tripler l'impôt. La chose fut -plus funeste encore au peuple qu'utile au Trésor; les transactions -particulières furent étrangement troublées; il fallut pendant toute -l'année des règlements vexatoires pour interpréter, modifier cette -grande vexation[545]. - -[Note 545: _Ordonnances_, XI.] - -La lourde et dévorante armée que ramenait Henri ne lui était que trop -nécessaire. Son frère Clarence venait d'être battu et tué avec deux ou -trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baugé, 23 mars 1421). Dans le -Nord même, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les Anglais -et courait la Picardie. Saintrailles et La Hire venaient à grandes -journées lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu à peu -du côté de Charles VII[546], du parti qui faisait les expéditions -hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est vrai, souffrant -de ces courses et de ces pillages, devaient à la longue se rallier à un -maître qui saurait les protéger[547]. - -[Note 546: _Journal du Bourgeois._--Monstrelet.] - -[Note 547: _App._ 221.] - -La férocité des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une -chose populaire en assiégeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une -espèce d'ogre[548], le bâtard de Vaurus, avait jeté dans les campagnes -une indicible terreur. Mais comme le bâtard et ses gens n'attendaient -aucune merci, ils se défendirent en désespérés. Du haut des murs, ils -vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui était là en -personne; ils y avaient fait monter un âne, qu'ils couronnaient et -battaient tour à tour; c'était, disaient-ils, le roi d'Angleterre qu'ils -avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France, -dont pourtant ils ne se souciaient guère. Ils tinrent les Anglais devant -Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la belle armée se consuma par le -froid, la misère et la peste. Le siège ouvrit le 6 octobre; le 18 -décembre, Henri, qui voyait déjà cette armée diminuer, écrivait en -Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tôt des soldats. Les -Anglais probablement lui coûtaient plus cher que ces étrangers. Pour -décider les mercenaires allemands à se louer à lui plutôt qu'au dauphin, -il leur faisait dire entre autres choses qu'il les payerait en meilleure -monnaie[549]. - -[Note 548: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la -pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier à un arbre, qui accoucha -la nuit et fut mangée des loups. (_Journal du Bourgeois._)] - -[Note 549: Rymer.] - -Il n'avait pas à compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au -siège de Meaux, mais s'éloigna bientôt sous prétexte d'aller en -Bourgogne pour obliger les villes de son duché à accepter le traité de -Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-même avait sous -main provoqué cette résistance à un traité qui annulait les droits -éventuels de la maison de Bourgogne à la couronne, aussi bien que ceux -du dauphin, du duc d'Orléans et de tous les princes français. Et -pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice à l'amitié des -Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour venger son père et -battre son ennemi. Mais c'étaient eux, bien plutôt, qui avaient besoin -de lui. Le bonheur les avait quittés. Pendant que le duc de Clarence se -faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne avait eu en Picardie un -brillant succès; il avait joint les Dauphinois, Saintrailles et -Gamaches, avant qu'ils eussent pu se réunir à d'Harcourt, et les avait -défaits et pris. - -La malveillance réciproque des Anglais et des Bourguignons datait de -loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs -alliés. Dès 1416, le duc de Glocester, se trouvant comme otage chez le -duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, le fils de celui-ci, alors comte de -Charolais, vint faire visite à Glocester; celui-ci, qui parlait en ce -moment à des Anglais, ne se dérangea point à l'arrivée du prince, et lui -dit simplement bonjour sans même se tourner vers lui[550]. Plus tard, -dans une altercation entre le maréchal d'Angleterre Cornwall et le brave -capitaine bourguignon Hector de Saveuse, le général anglais, qui était à -la tête d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de -son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les -Bourguignons ne les cachaient point. - -[Note 550: Monstrelet.] - -L'homme le plus compromis peut-être du parti bourguignon était le sire -de L'Île-Adam, celui qui avait repris Paris et laissé faire les -massacres. Il croyait du moins que son maître le duc de Bourgogne en -profiterait, mais celui-ci, comme on a vu, livra Paris à Henri V. -L'Île-Adam avait peine à cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se -présente au roi d'Angleterre vêtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne -passa point cela: «L'Île-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d'un -maréchal de France?» L'autre, au lieu de s'excuser, répliqua qu'il -l'avait fait faire tout exprès pour venir par les bateaux de la Seine. -Et il regardait le roi fixement. «Comment donc, dit l'Anglais avec -hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vous lui -parlez!--Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume à nous autres -Français; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu'il soit, -les yeux baissés, on dit qu'il n'est pas prud'homme puisqu'il n'ose -regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre», dit sèchement le -roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme, avait -bien l'air de ne pas rester longtemps du côté anglais. L'Île-Adam avait -pris une fois Paris, peut-être aurait-il essayé de le reprendre, en cas -d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu après, sous un -prétexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la main sur le -Bourguignon et le traîna à la Bastille. Le petit peuple s'assembla, cria -et fit mine de le défendre. Les Anglais firent une charge meurtrière, -comme sur une armée ennemie[551]. - -[Note 551: _App._ 222.] - -Henri V voulait faire tuer L'Île-Adam, mais le duc de Bourgogne -intercéda. Ce qui fut tué, et à n'en jamais revenir, ce fut le parti -anglais dans Paris. - -Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le sentiment -national se réveille en lui, il se réjouit d'une défaite des -Anglais[552]; il commence à s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui -meurent sans confession[553]. - -[Note 552: «Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les -autres.» (_Journal du Bourgeois._)] - -[Note 553: «Fut faite grand feste à Paris... Mieux on dust avoir -pleuré... Quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté...» -(_Ibid._)] - -Le roi d'Angleterre, prévoyant sans doute une rupture avec le duc de -Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les -Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du -Luxembourg, puis chercha à conclure une étroite alliance avec -Liège[554]. On se rappelle que c'est justement par la même acquisition -et la même alliance que la maison d'Orléans se fit une ennemie -irréconciliable de celle de Bourgogne. - -[Note 554: Rymer, 17 jul. 1421; 6 aug. 1422.] - -Agir ainsi contre un allié qui avait été si utile, se préparer une -guerre au Nord quand on ne pouvait venir à bout de celle du Midi, -c'était une étrange imprudence. Quelles étaient donc les ressources du -roi d'Angleterre? - -D'après son budget, tel qu'il fut dressé en 1421 par l'archevêque de -Cantorbéry, le cardinal Winchester et deux autres évêques, son revenu -n'était que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dépenses -courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et -la marche voisine[555]). Il y avait un excédent apparent de trois mille -livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvût aux -dépenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des -ambassades, de la garde des prisonniers, à celles de sa maison, etc., -etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[556] pour servir les intérêts des -vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s'accroissant. - -[Note 555: _App._ 223.] - -[Note 556: «Et nondum provisem est, etc.» (Rymer.)] - -La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conquérant, ce -dominateur de l'Europe, allait se trouver peu à peu sous la domination -la plus humiliante, celle de ses créanciers. D'une part, il traînait -après lui ce pesant conseil de lords évêques, qui ne pouvait manquer de -devenir chaque jour et plus nécessaire et plus impérieux; d'autre part, -les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engagé, amené des -soldats, devaient sans cesse réclamer l'arriéré[557]. - -[Note 557: Ces réclamations furent si vives à la mort d'Henri V, que le -conseil de régence fut obligé de leur assigner en payement _le tiers et -le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement -à la guerre, butin, prisonniers, etc. (_Statutes of the Realm._)] - -Henri V avait trouvé au fond de sa victoire la détresse et la misère. -L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au quinzième -siècle, le même obstacle que la France avait trouvé au quatorzième. La -France aussi avait alors étendu vigoureusement les bras au midi et au -nord, vers l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqué -dans ce grand effort, les bras lui étaient retombés, et elle était -restée dans cet état de langueur où la surprit la conquête anglaise. - -Les Anglais s'étaient figuré, en faisant la guerre, que la France -pouvait la payer. Ils trouvèrent le pays déjà désolé. Depuis quinze ans, -les misères avaient crû, les ruines étaient ruinées. Ils tirèrent si peu -des pays conquis que, pour n'y pas périr eux-mêmes, il fallait qu'ils -apportassent. Où prendre donc? Nous l'avons dit, l'Église seule alors -était riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'était élevée à -l'ombre de l'Église, et en lui livrant ses ennemis, comment eût-elle -repris contre l'Église le rôle de ces ennemis même, celui des niveleurs -hérétiques qu'elle avait livrés aux bûchers? - -L'Angleterre avait reproché à la France, pendant un siècle, d'exploiter -l'Église, de détourner les biens ecclésiastiques à des usages profanes; -elle s'était chargée de mettre fin à un tel scandale, l'Église et la -royauté anglaises s'étaient unies pour cette oeuvre, et elles avaient en -effet écrasé la France... Cela fait, où en étaient les vainqueurs? au -point où ils avaient trouvé les vaincus, dans les mêmes nécessités dont -ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient de plus la honte de la -contradiction. Si le roi des prêtres ne touchait au bien des prêtres, il -était perdu. Ainsi commençait à apparaître tel qu'il était en réalité, -faible et ruineux, ce colossal édifice dont le pharisaïsme anglican -avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des -Français schismatiques. - -Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'espérait plus. -Rouen lui avait coûté une année, Melun une année, Meaux une année. -Pendant cet interminable siège de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle armée -fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine lui avait mis -au monde un fils au château de Windsor: il n'en montra aucune joie, et, -comparant sa destinée à celle de cet enfant, il dit avec une tristesse -prophétique: «Henri de Monmouth aura régné peu et conquis beaucoup; -Henri de Windsor régnera longtemps et il perdra tout. La volonté de Dieu -soit faite!» - -On conte qu'au milieu de ses sombres prévisions, un ermite vint le -trouver et lui dit: «Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a -envoyé un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: «Dieu -ordonne que vous vous désistiez de tourmenter son chrétien peuple de -France; sinon, vous avez peu à vivre[558].» - -[Note 558: Chastellain.] - -Henri V était jeune encore; mais il avait beaucoup travaillé en ce -monde, le temps était venu du repos; Il n'en avait pas eu depuis sa -naissance. Il fut pris après sa campagne d'hiver d'une vive irritation -d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu -Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[559]. Cependant le duc de -Bourgogne lui ayant demandé secours pour une bataille qu'il allait -livrer, il craignit que le jeune prince français ne vainquît encore -cette fois tout seul, et il répondit: «Je n'enverrai pas, j'irai.» Il -était déjà très faible, et se faisait porter en litière; mais il ne put -aller plus loin que Melun; il fallut le rapporter à Vincennes. Instruit -par les médecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils à ses -frères, et leur dit deux sages paroles: premièrement de ménager le duc -de Bourgogne; deuxièmement, si l'on traitait, de s'arranger toujours -pour garder la Normandie. - -[Note 559: Le parti ennemi publia qu'il était mort mangé des poux.] - -Puis il se fit lire les psaumes de la pénitence; et quand on en vint aux -paroles du _Miserere_: _Ut ædificentur muri Hierusalem_, le génie -guerrier du mourant se réveilla dans sa piété même: «Ah! si Dieu m'avait -laissé vivre mon âge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi -qui aurais conquis la terre sainte[560]!» - -[Note 560: _App._ 224.] - -Il semble qu'à ce moment suprême il ait éprouvé quelque doute sur la -légitimité de sa conquête de France, quelque besoin de se rassurer. On -en jugerait volontiers ainsi, d'après les paroles qu'il ajouta comme -pour répondre à une objection intérieure: «Ce n'est pas l'ambition ni la -vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a été -approuvée des saints prêtres et des prud'hommes; en la faisant, je n'ai -point mis mon âme en péril.» Peu après il expira (31 août 1422). - -L'Angleterre, dont il avait exprimé l'opinion en mourant, lui rendit -même témoignage. Son corps fut porté à Westminster, parmi un deuil -incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme les -reliques d'un saint[561]. - -[Note 561: «Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en -paradis.» (Monstrelet.)] - -Il était mort le 31 août; Charles VI le suivit le 21 octobre[562]. Le -peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur -victorieux Henri V. «Tout le peuple qui étoit dans les rues et aux -fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eût vu mourir ce qu'il -aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations étoient comme celles du -prophète: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?_» - -[Note 562: «Après le quatrième ou cinquième accès de fièvre quarte.» -(_Archives, Registres du Parlement._)] - -Le menu commun de Paris criait: «Ah! très cher prince, jamais nous n'en -aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! Nous -n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous a laissés. Tu vas en -repos; nous demeurons en tribulation et douleur[563].» - -[Note 563: _Journal du Bourgeois._] - -Charles VI fut porté à Saint-Denis, «petitement accompagné pour un roi -de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son confesseur -et quelques menus officiers». Un seul prince suivait le convoi, et -c'était le duc de Bedford. «Hélas! son fils et ses parens ne pouvoient -être à l'accompagner, de quoi ils estoient _légitimement_ excusez[564].» -Cette belle famille était presque éteinte; les trois fils aînés étaient -morts. Des filles, l'aînée avait épousé l'infortuné Richard II, puis le -duc d'Orléans, prisonnier pour toute sa vie; la seconde, femme du duc de -Bourgogne, mourut de chagrin; la troisième avait été contrainte -d'épouser l'ennemi de la France. Le seul qui restât des fils de Charles -VI était proscrit, déshérité. - -[Note 564: Juvénal.] - -Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs -verges et les jetèrent dans la fosse, et ils renversèrent leurs masses. -Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: «Dieu veuille -avoir pitié de l'âme de très haut et très excellent prince Charles, roi -de France, sixième du nom, notre _naturel_ et souverain seigneur.» -Ensuite il reprit: «Dieu accorde bonne vie à Henri par la grâce de Dieu -roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur[565].» - -[Note 565: Monstrelet.] - - * * * * * - -Après avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De -1418 à 1422, la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres, -c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mène à la famine, et la -famine à la peste; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit lire -cette nuit de l'Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque maison -de l'épée. - -L'année des massacres de Paris (1418), la misère, l'effroi, le -désespoir, amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on, dans cette ville -seule quatre-vingt mille âmes[566]. «Vers la fin de septembre, dit le -témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite, -qu'il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les -mettoit par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine poudrés -de terre. On ne rencontroit dans les rues que prêtres qui portoient -Notre-Seigneur.» - -[Note 566: «Comme il fut trouvé par les curés des paroisses.» -(Monstrelet.)--«Ceux qui faisoient les fosses... affermoient... -qu'avoient enterré plus de cent mille personnes.» (_Journal du Bourgeois -de Paris._) Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premières -semaines il était mort cinquante mille personnes. À ces calculs fort -suspects d'exagération, il en ajoute un qui semble mériter plus de -confiance: «Les corduaniers comptèrent le jour de leur confrérie les -morts de leur mestier... et trouvèrent qu'ils estoient trepassés bien -dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.»] - -En 1419, il n'y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou en -fuite: on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des vivres -devint extrême. On espérait que les Anglais rétabliraient un peu d'ordre -et de sécurité, et que les vivres deviendraient moins rares; au -contraire, il y eut famine. «Quand venoient huit heures, il y avoit si -grande presse à la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir vu pour le -croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations -pitoyables des petits enfants qui crioient: «Je meurs de faim!» On -voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui -mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de coeur si dur, qui, -les entendant crier la nuit: «Je meurs de faim!» n'en eût grand'pitié. -Quelques-uns des bons bourgeois achetèrent trois ou quatre maisons dont -ils firent hôpitaux pour les pauvres enfants[567].» - -[Note 567: _Journal du Bourgeois._] - -En 1421, même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des -pauvres, qui, à mesure qu'il tuait, dévoraient tout, «chair et -trippes[568]». La campagne, dépeuplée, se peuplait d'autre sorte: des -bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les cadavres; -ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La -ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être à eux: on dit -qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons -abandonnées[569]. - -[Note 568: _Ibid._] - -[Note 569: _App._ 225.] - -On ne pouvait plus rester à Paris. L'impôt était trop écrasant. Les -mendiants (autre impôt) y affluaient de toute part, et à la fin il y -avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en -aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs champs -et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: «Fuyons aux bois avec -les bêtes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis -que nous pourrons. Remettons-nous en la main du Diable[570].» - -[Note 570: _Journal du Bourgeois._ Nous regrettons de ne pouvoir, faute -d'espace, suivre pour ces tristes années, le conseil que M. de Sismondi -donne à l'historien avec un sentiment si profond de l'humanité: - -«Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une -fausse idée de l'histoire... Ces années, si pauvres en vertus et en -grands exemples, étaient tout aussi longues à passer pour les malheureux -sujets du royaume que celles qui paraissent resplendissantes d'héroïsme. -Pendant qu'elles s'écoulaient, les uns étaient affaissés par le progrès -de l'âge; les autres étaient remplacés par leurs enfants: la nation -n'était déjà plus la même... Le lecteur ne s'aperçoit jamais de ce -progrès du temps, s'il ne voit pas aussi comment ce temps a été rempli: -la durée se proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui -sont présentés, et en quelque sorte, au nombre des pages qu'il parcourt. -Il peut bien être averti que des années ont passé en silence, mais il -ne le sent pas.»] - -Arrivé là, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les -larmes même éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le -caractère le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus -sombres, il y ait des alternatives de gaieté frénétique. - -Le commencement de cette longue suite de maux, «de cette douloureuse -danse», comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI, -c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des -mystères pieusement burlesques, des farces de la Bazoche. - -L'année de l'assassinat du duc d'Orléans a été signalée par -l'organisation du corps des ménétriers. Cette corporation, tout à fait -nécessaire sans doute dans une si joyeuse époque, était devenue -importante et respectable. Les traités de paix se criaient dans les rues -à grand renfort de violons; il ne se passait guère six mois qu'il n'y -eût une paix criée et chantée[571]. - -[Note 571: _App._ 226.] - -L'aîné des fils de Charles VI, le premier dauphin, était un joueur -infatigable de harpe et d'épinette. Il avait force musiciens, et faisait -venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame. Il -chantait, dansait et «balait», la nuit et le jour[572], et cela l'année -des cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua, lui aussi, -à force de chanter et de danser. - -[Note 572: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.] - -Cette apparente gaieté, dans les moments les plus tristes, n'est pas un -trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous -apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Inès qui lui dura -jusqu'à la mort, éprouvait un besoin étrange de danse et de musique. Il -n'aimait plus que deux choses: les supplices et les concerts. Et -ceux-ci, il les lui fallait étourdissants, violents, des instruments -métalliques, dont la voix perçante prît tyranniquement le dessus, fît -taire les voix du dedans et remuât le corps, comme d'un mouvement -d'automate. Il avait tout exprès pour cela de longues trompettes -d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait ses -trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les rues; le -peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entraînement -méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble, peuple et roi, -jusqu'à ce qu'il en eût assez, et que l'aube le ramenât épuisé à son -palais[573]. - -[Note 573: _Chroniques de l'Espagne et du Portugal._ (Ferd. Denis.)] - -Il paraît constant qu'au quatorzième siècle la danse devint, dans -beaucoup de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions -des Flagellants en donnèrent le premier exemple. Les grandes épidémies, -le terrible ébranlement nerveux qui en restait aux survivants, -tournaient aisément en danse de Saint-Gui[574]. Ces phénomènes sont, -comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions -agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les âmes que -convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans -distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, se saisir -violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en -riait ou regardait froidement, en venait aussi à n'y plus voir, la tête -lui tournait, il tournait lui-même et dansait avec les autres. Les -rondes allaient se multipliant, s'enlaçant; elles devenaient de plus en -plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout, -comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant, -se tordant. Il n'y avait pas à arrêter le monstre; mais on pouvait -couper les anneaux; on brisait la chaîne électrique, en tombant des -pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance -rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient -roulé jusqu'à l'épuisement final et dansé à mort. - -[Note 574: _App._ 227.] - -Ce phénomène du quatorzième siècle ne se représente pas au quinzième. -Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre -divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et -de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse macabre[575]. -Cette danse plaisait fort aux Anglais, qui l'introduisirent chez -nous[576]. - -[Note 575: C'est-à-dire, danse de cimetière. _App._ 228.] - -[Note 576: Peut-être y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles, -et le tournoi des aveugles: «On meist quatre aveugles tous armez en un -parc, chacun ung bâton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel -lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et -firent cette bataille si estrange; car ils se donnèrent tant de grans -coups...» (_Journal du Bourgeois._)] - -On voyait naguère à Bâle[577], on voit encore à Lucerne, à la -Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la Mort -entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, et les -entraînant avec elle. Ces danses en peinture furent destinées à -reproduire de véritables danses en nature et en action[578]. Elles -durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu'on -jouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou même dans les -rues aux processions[579]. L'effort des mauvais anges pour entraîner les -âmes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des églises, -en donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le sentiment -chrétien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'être religieux, il -ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection[580], -mais devint sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce -ne fut plus le Diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la -Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le -squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup -d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais -l'affreux _rictus_ prend en revanche un air ironique... Moins étrange -encore par la forme que par la bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce -n'est pas l'homme. Ou, si c'est lui, il semble, cet horrible baladin, -étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue -de la terre. - -[Note 577: Ainsi qu'au cimetière de Dresde, à Sainte-Marie de Lubeck, au -Temple neuf de Strasbourg, sous les arcades du château de Blois, etc. La -plus ancienne peut-être de ces peintures était celle de Minden en -Westphalie; elle était datée de 1383.] - -[Note 578: L'art vivant, l'art en action, a partout précédé l'art -figuré. _App._ 229.] - -[Note 579: Ch. Magnin.] - -[Note 580: _App._ 230.] - -Le spectacle de la danse des morts se joua[581] à Paris en 1424 au -cimetière des Innocents. Cette place étroite où pendant tant de siècles -l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été d'abord -tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des voleurs, le -soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les tombes. -Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la dédia à -saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au quatorzième siècle, -les églises étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les bons -bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une église; -Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres, inexplicables -qui, au dire du peuple, recélaient de grands mystères alchimiques. -Flamel aida encore à la construction des charniers qu'on bâtit tout -autour. Sous les arcades de ces charniers étaient les principales -tombes; au-dessus régnait un étage et des greniers, où l'on pendait -demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[582]; car il y avait peu -de place; les morts ne reposaient guère; dans cette terre vivante, un -cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant tel était le torrent -de matière morte qui passait et repassait, tel le dépôt qui en restait, -qu'à l'époque où le cimetière fut détruit, le sol s'était exhaussé de -huit pieds au-dessus des rues voisines[583]. De cette longue alluvion -des siècles s'était formée une montagne de morts qui dominait les -vivants. - -[Note 581: _App._ 231.] - -[Note 582: Le rez-de-chaussée extérieur, adossé à la galerie des -tombeaux, et supportant les galetas où séchaient les os, était occupé -par des boutiques de lingères, de marchandes de modes, d'écrivains, -etc.] - -[Note 583: _App._ 232.] - -Tel fut le digne théâtre de la danse macabre. On la commença en -septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminué, et que les -premières pluies rendaient le lieu moins infect. Les représentations -durèrent plusieurs mois. - -Quelque dégoût que pussent inspirer et le lieu et le spectacle, c'était -chose à faire réfléchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une ville -si fréquemment, si durement visitée de la mort, cette foule famélique, -maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort même pour -spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités bouffonnes, -et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur les os de -leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir eux-mêmes. - -Après tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'était la -vraie fête de l'époque, sa comédie naturelle, la danse des grands et des -petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris -part en quelques années, n'était-ce pas une curieuse ronde qu'avaient -menée les rois et les princes, Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur, Henri -V et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir -approché ce victorieux Henri, à un mois près, de la couronne de France! -Au bout de toute une vie de travail, pour survivre à Charles VI, il lui -manquait un petit mois seulement... Non! pas un mois, pas un jour! Et il -ne mourra pas même en bataille; il faut qu'il s'alite avec la -dyssenterie et qu'il meure d'hémorroïdes[584]. - -[Note 584: Cette dérision de la mort frappa les contemporains. Un -gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui -revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi «avoit point ses -housseaux chaussés». Ah! mon seigneur, nenni, par ma foi!--«Bel ami, dit -l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laissés en France!» -(Monstrelet.)] - -Si l'on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu de -quoi répondre. Elle eût dit qu'à bien regarder, on verrait qu'elle -n'avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Le conquérant était -mort, du moment que la conquête languit et ne put plus avancer; -Jean-sans-Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des -siens même, il se voyait à jamais avili et impuissant. Partis et chefs -de partis, tous avaient désespéré. Les Armagnacs, frappés à Azincourt, -frappés au massacre de Paris, l'étaient bien plus encore par leur crime -de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient été obligés de -s'avouer qu'ils étaient dupes, que leur duc de Bourgogne était l'ami des -Anglais; ils s'étaient vus forcés, eux qui s'étaient crus la France, de -devenir Anglais eux-mêmes. Chacun survivait ainsi à son principe et à sa -foi; la mort morale, qui est la vraie, était au fond de tous les coeurs. -Pour regarder la danse des morts, il ne restait que des morts. - -Les Anglais même, les vainqueurs, à leur spectacle favori, ne pouvaient -qu'être mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagné à sa conquête -d'avoir pour roi un enfant français par sa mère, avait bien l'air d'être -morte, surtout s'il ressemblait à son grand-père Charles VI. Et pourtant -en France cet enfant était Anglais, c'était Henri VI de Lancastre; sa -royauté était la mort nationale de la France même. - -Lorsque, quelques années après, ce jeune roi anglo-français, ou plutôt -ni l'un ni l'autre, fut amené dans Paris désert par le cardinal -Winchester, le cortège passa devant l'hôtel Saint-Paul, où la reine -Isabeau, veuve de Charles VI, était aux fenêtres. On dit à l'enfant -royal que c'était sa grand'mère; les deux ombres se regardèrent; la pâle -jeune figure ôta son chaperon et salua; la vieille reine, de son côté, -fit une humble révérence, mais, se détournant, elle se mit à -pleurer[585]. - -[Note 585: «Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se -tourna d'autre part plorant.» (_Journal du Bourgeois._)] - - - - -APPENDICE - - -Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du -quinzième siècle, les deux phases de cette crise où la France sembla -s'abîmer. Celui-ci racontera la mort, le suivant la résurrection. - - * * * * * - -La première des deux périodes dure près d'un demi-siècle; elle part du -schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orléans et de -Bourgogne, de Valois et de Lancastre. - -Notre faible unité nationale du quatorzième siècle était toute dans la -royauté; au quinzième, la royauté même se divisant, il faut bien que le -peuple essaye d'y suppléer. Le peuple des villes y échoue en 1413, et de -cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code administratif -qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par inspiration ce que -la sagesse des villes n'a pu faire; il relèvera la royauté, rétablira -l'unité, et de cette épreuve où le pays faillit périr, sortira, confuse -encore, mais vivace et forte, l'idée même de la patrie. - -Avant d'en venir là, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans la -mort, à une profondeur dont rien peut-être, ni avant ni après, n'a donné -l'idée. Celui qui par l'élude a traversé les siècles pour se replacer -dans les misères de cette époque funèbre, qui, pour mieux les -comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore qu'à -grand'peine en faire entrevoir l'horreur. - - * * * * * - -L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le -caractère tout nouveau d'autorité qu'elle tire des monuments de -l'époque. Pour la première fois peut-être elle marche sur un terrain -ferme. La chronique, jusque-là enfantine et conteuse, commence à -déposer avec le sérieux d'un témoin. Mais à côté de ce témoignage nous -en trouvons un autre plus sûr. Les grandes collections d'actes publics, -imprimés ou manuscrits, deviennent plus complètes et plus instructives. -Elles forment dans leur suite, désormais peu interrompue, d'authentiques -annales, au moyen desquelles nous pouvons dater, suppléer, souvent -démentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans accorder aux actes une -confiance illimitée, sans oublier que les actes les plus graves, les -lois même, restent souvent sur le papier et sans application, on ne peut -nier que ces témoignages officiels et nationaux n'aient généralement une -autorité supérieure aux témoignages individuels. - -Les Ordonnances de nos rois, le Trésor des chartes, les Registres du -Parlement, les actes des Conciles, telles ont été nos sources pour les -faits les plus importants. Joignez-y, quant à l'Angleterre, le Recueil -de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont -donné, particulièrement vers la fin du volume, l'histoire tout entière -d'importantes périodes sur lesquelles la chronique se taisait. - -L'étude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprétation, le -contrôle des chroniques par les actes, des actes par les chroniques, -tout cela exige des travaux préalables, des tâtonnements, des -discussions critiques dont nous épargnons à nos lecteurs le laborieux -spectacle. Une histoire étant une oeuvre d'art autant que de science, -elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages qui en ont -préparé la construction. Nous n'en parlerions même pas, si nous ne -croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se succèdent les -volumes de cet ouvrage et le développement qu'il a pris. Il ne pouvait -rester dans les formes d'un abrégé sans laisser dans l'obscurité -beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les éléments nouveaux -auxquels l'histoire des temps modernes doit ce qu'elle a de fécondité et -de certitude. - - 8 février 1840. - - * * * * * - -1--page 2--_Le blason, les devises..._ - -Voy. Spener.--_Origines du droit._ Introd., p. XXXIX: «Comme les -Écossais, comme la plupart des populations celtiques, nos aïeux -aimaient, au témoignage des anciens, les vêtements bariolés. La -diversité des blasons provinciaux couvrit la France féodale comme d'un -tartan multicolore.--L'Allemagne et la France sont les deux grandes -nations féodales. Le blason y est indigène. Il y devint un système, une -science. Il fut importé en Angleterre, imité en Espagne et en -Italie.--L'Allemagne barbare et féodale aimait dans les armoiries le -vert, la couleur de terre, d'une terre verdoyante. La France féodale, -mais non moins ecclésiastique, a préféré les couleurs du ciel.--Les -couleurs, les signes muets, précèdent longtemps les devises. Celles-ci -sont la révélation du mystère féodal. Elles en sont aussi la décadence. -Toute religion s'affaiblit en s'expliquant. Dès que le blason devient -parleur, il est moins écouté.--L'origine des devises, ce sont les cris -d'armes. Quelques-uns, d'une aimable poésie, semblent emporter les -souvenirs de la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait: -«Chants d'oiseaux!» Un autre: «Notre-Dame au peigne d'or!» Ces cris de -bataille font penser au mot tout français de Joinville: «Nous en -parlerons devant les dames.»--Le blason plaisait comme énigme, les -devises comme équivoque. Leur beauté principale résulte des sens -multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser: -«J'ai hâte», hâte du ciel ou du trône? Cette maison de Bourgogne, si -grande, sitôt tombée, semble dire ici son destin.--La devise des ducs de -Bourbon est plus claire; un mot sur une épée: «_Penetrabit._ Elle -entrera.» - - -2--page 3--_Des hommes-bêtes brodés de toute espèce d'animaux._ - -«Litteris aut bestiis intextas.» (Nicolai Clemeng. _Epistol._, t. II, p. -149.) - -_Des hommes-musique historiés de notes..._ - -Ordonnance de Charles, duc d'Orléans, pour payer 276 livres 7 sols 6 -deniers tournois, pour 960 perles destinées à orner une robe: «Sur les -manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson _Ma -dame, je suis plus joyeulx_, et notté tout au long sur chacunes desdites -deux manches, 568 perles pour servir à former les nottes de la dite -chanson, ou il a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune notte 4 perles -en quarrée, etc.» (Catalogue imprimé des titres de la collection de M. -de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.) - - -3--page 5--_Le prêtre même ne sait plus le sens des choses saintes..._ - -«Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu quotidiano in -ecclesiasticis contrectant rebus et præferunt officiis, quid significent -et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut impletum esse ad -litteram illud propheticum videatur: Sicut populus, sic sacerdos.» -(Durandi, _Rationale divinorum officiorum_, folio 1, 1459, in-folio. -Mogunt.)--Toutes les éditions ultérieures que je connais portent par -erreur _proferunt_ pour _præferunt_. Le premier éditeur, l'un des -inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _præferunt_ rappelle le -_prælati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la phrase précédente. -Cf. les éditions de 1476, 1480, 1481, etc. - - -4--page 5--_Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit -obligé d'écrire le droit de son temps..._ - -«Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir et user, sont -moult anoienties... Si ke li païs est à bien près sans coustume.» De -Fontaines, p. 78, à la suite du _Joinville_ de Ducange, 1668, -in-folio.--Brussel dit et montre très bien que «Dès le milieu du -treizième siècle, on commençait à ignorer jusqu'à la signification de -quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs.» Brussel, I, -41.--M. Klimrath (_Revue de législation_) a prouvé que Bouteiller ne -savait plus ce que c'était que la _saisine_. - - -5--page 6--_Lorsque Charles VI arma chevaliers ses jeunes cousins -d'Anjou_, etc. - -«Quod peregrinum vel extraneum valde fuit.» (_Chronique du Religieux de -Saint-Denis_, édition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t. I, p. 590. -Édition correcte, traduction élégante.)--Ce grave historien est la -principale source pour le règne de Charles VI. Le Laboureur en fait cet -éloge: «Quand il parle des exactions du duc d'Orléans, on diroit qu'il -est Bourguignon; quand il donne le détail des pratiques et des funestes -intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins infâmes et avec la -canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orléanois.» - - -6--page 12, note 3--_Les trois oncles de Charles VI..._ - -Voir dans les actes d'août et d'octobre 1374 combien le sage roi Charles -V, tant d'années avant sa mort, était préoccupé de ses défiances à -l'égard de ses frères. Il ne nomme pas le duc de Berri. Quant à son -frère aîné, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui laisser la -régence; mais il place à quatorze ans la majorité des rois, il limite le -pouvoir du régent, non seulement en réservant la tutelle à la reine mère -et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, mais encore en autorisant son -ami personnel, le chambellan Bureau de La Rivière, à accumuler jusqu'à -la majorité du jeune roi tout ce qui pourra s'épargner sur le revenu des -villes et terres réservé pour son entretien--villes de Paris, Melun, -Senlis, duché de Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin, -Clisson, Couci, Savoisy, Philippe de Maizières, etc. (_Ordonnances_, t. -VI, p. 26, et 49-54, août et octobre 1374.) - - -7--page 16--_La reine Jeanne de Naples avait adopté Louis d'Anjou..._ - -Charles V avait d'abord proposé au roi de Hongrie d'unir leurs enfants -par un mariage (le second fils du roi de France aurait épousé la fille -du roi de Hongrie), et de forcer la main à la reine Jeanne, pour qu'elle -leur assurât sa succession. Voir les instructions données par Charles V -à ses ambassadeurs. (_Archives, Trésor des chartes_, J, 458, surtout la -pièce 9.) - - -8--page 16--_Le pape d'Avignon avait livré à Louis d'Anjou_, etc. - -Dans l'incroyable traité qu'ils firent ensemble et qui subsiste, le pape -accorde au duc toute décime en France et hors de France, à Naples, en -Autriche, en Portugal, en Écosse, avec moitié du revenu de Castille et -d'Aragon, de plus toutes dettes et arrérages, tous cens biennal, toute -dépouille des prélats qui mourront, tout émolument de la chambre -apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape fera de plus des emprunts -aux gens d'Église et receveurs de l'Église. Il engagera pour garantie de -ce que le duc dépense, Avignon, le comtat Venaissin et autres terres -d'Église. Il lui donne en fief Bénévent et Ancône. Et comme le duc ne se -fie pas trop à sa parole, le pape jure le tout sur la croix.--Voir le -projet d'un royaume, qui serait inféodé par le pape au duc d'Anjou, les -réclamations des cardinaux, etc. (_Archives, Trésor des chartes_, J, -495.) - - -9--page 18--_Les compagnons de Rouen avaient fait roi un drapier._ - -«Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino forsitan temulenti, et -qui publicis officinis mechanicis inserviebant artibus, quemdam -burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem pannorum, ob -pinguedinem nimiam Crassum ideo vocatum, angarientes, ut ejus autoritate -uterentur in agendis... regem super se illico statuerunt. Hunc in sede, -more regis, præparata super currum levaverunt, quem per villæ compita -perducentes, et laudes regias barbarisantes, cum ad principale forum -rerum venalium pervenissent, ut plebs maneret libera ab omni subsidiorum -jugo postulant et assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium -oppositiones coactus est.» (Religieux de Saint-Denis, t. I, page 130.) - - -10--page 19--_Les gentilshommes attaqués partout en même temps_, etc. - -«Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand nouvelles -vinrent que les Parisiens s'étoient rebellés et avoient eu conseil, si -comme on disoit, entre eux là et lors pour aller abattre le beau chastel -de Beauté qui sied au bois de Vincennes, et aussi le chasteau du Louvre -et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin qu'ils n'en pussent -jamais être grevés.--(Mais Nicolas _le Flamand_ leur dit): Beaux -seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons comment -l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de Gand -viennent à leur entente, ainsi que on espère qu'ils y venront, adonc -sera-t-il heure du faire et temps assez. - -«Or, regardez la grand'diablerie que ce eût été, si le roi de France eût -été déconfit en Flandre et la noble chevalerie qui étoit avecques lui en -ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et -noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien ens ès autre -pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible qu'elle -eût été. Car pareillement à Reims, à Châlons en Champagne, et sur la -rivière de Marne, les vilains se rebelloient et menaçoient jà les -gentilshommes et dames et enfants qui étoient demeurés derrière; aussi -bien à Orléans, à Blois, à Rouen, en Normandie et en Beauvoisis, leur -étoit le diable entré en la tête pour tout occire, si Dieu proprement -n'y eût pourvu de remède.» (Froissart, VIII, 319-320.) - -«Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc -les communautés par tout le monde, que les Gantois étoient bonnes gens -et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils -devoient de toutes gens être aimés et honorés.» (Froissart, VIII, 103.) - -«Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et -soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journée -contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y -fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communautés, que tous -gentilshommes s'en douteroient, et jà en avoit-on vu l'apparent en -Angleterre.» (Froissart, VIII, 367-8.) - - -11--page 19--_La rivalité des villes de Gand et de Bruges..._ - -«Quand les haines et tribulations vinrent premièrement en Flandre, le -pays étoit si plein et si rempli de biens que merveilles serait à -raconter et à considérer; et tenoient les gens des bonnes villes si -grands états que merveilles seroit à regarder, et devez savoir que -toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les -bonnes villes de Flandre avoient l'une sur l'autre... Et ces guerres -commencèrent par si petite incidence, que, au justement considérer, si -sens et avis s'en fussent ensoignés (mêlés), il ne dut point avoir eu de -guerre; et peuvent dire et pourront ceux qui cette matière liront ou -lire feront, que ce fut une oeuvre du diable; car vous savez et avez ouï -dire aux sages que le diable subtile et attire nuit et jour à bouter -guerre et haine là où il voit paix, et court au long de petit en petit -pour voir comment il peut venir à ses ententes.» (Froissart, VII, -215-46.) - - -12--page 19--_Bruges empêchait les ports d'avoir des entrepôts._ - -En 1358, le comte de Flandre «accorda à ceux de Bruges et leur promist -que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens ou marchandises en -autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il priveroit de leurs offices -les baillis et eschevins de l'eaue à l'Escluse, toutes les fois qu'ils -seroyent trouvez avoir fait contre ledict droict d'estaple, et qu'il en -apparut par cinc eschevins de Bruges.» (Oudegherst, folio 273, éd. -in-4º.)--«Puis (ceux de Bruges, Gand, Ypres et Courtrai) alèrent à -l'Escluse, par acord, et y abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus -le port, en une rue en laquelle on vendoit et acheptoit marchandises, -sans égard; et disoient les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au -préjudice des marchands et d'eux, et pour ce les abatirent.» (_Chronique -de Sauvage_, p. 223.) - -_... les campagnes de fabriquer..._ - -«Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per -pagos suos lanificium faciant.» (Meyer, p. 201.)--Aussi: «Ceux du Franc -ont toujours esté de la partie du comte plus que tout le demeurant de -Flandre.» (Froissart, VII, 439.) - - -13--page 19--_Liège, Bruxelles, etc., encourageaient les Gantais..._ - -«Ceux de Brabant, et par spécial ceux de Bruxelles leur étoient moult -favorables, et leur mandèrent ceux de Liège pour eux reconforter en leur -opinion: «Bonnes gens de Gand, nous savons bien que pour le présent vous -avez moult affaire et êtes fort travaillés de votre seigneur le comte et -des gentilshommes et du demeurant du pays, dont nous sommes moult -courroucés; et sachez que si nous étions à quatre ou à six lieues près -marchissans (limitrophes) à vous, nous vous ferions tel confort que on -doit faire à ses frères, amis et voisins, etc.» (Froissart, VII, 450. -Voir aussi Meyer.) - - -14--page 20--_Pierre Dubois décida les Gantais à faire un tyran..._ - -Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: «Et saurez-vous bien -faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun (peuple), et par -spécial à ce que nous avons à faire, ne vaut rien s'il n'est crému et -redouté et renommé à la fois de cruauté; ainsi veulent Flamands être -menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir -pitié non plus que d'arondeaulx (hirondelles) ou de alouettes qu'on -prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit Philippe, je saurai -tout ce faire.--Et c'est bien, dit Piètre, et vous serez, comme je -pense, souverain de tous les autres.» (Froissart, VII, 479.) - - -15--page 20--_Les Gantais entrent dans Bruges..._ - -Ils rapportèrent à Gand, pour humilier Bruges, le grand dragon de cuivre -doré que Baudoin de Flandre, empereur de Constantinople, avait pris à -Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient placé sur leur belle tour de -la halle aux draps.--Cette tradition contestée est discutée et -finalement adoptée dans l'intéressant _Précis des Annales de Bruges_, de -M. Delpierre, p. 10, 1835. - - -16--page 21, note--_Les Gantais réclamèrent aux Anglais les sommes que -la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III..._ - -«Quant les seigneurs orent ouï cette parole et requête, ils commencèrent -à regarder l'un l'autre, et les aucuns à sourire... Et les consaulx -d'Angleterre sur leurs requêtes étoient en grand différent, et tenoient -les Flamands à orgueilleux et présumpcieux, quand ils demandoient à -ravoir deux cent mille vielz écus de si ancienne date que de quarante -ans.» (Froissart, VIII, 250-1.) - - -17--page 22--_Bataille de Roosebeke..._ - -«Ces Flamands qui descendoient orgueilleusement et de grand volonté, -venoient roys et durs, et boutoient en venant de l'épaule et de la -poitrine, ainsi comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort -entrelacés ensemble qu'on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre... Là fut un -mons et un tas de Flamands occis moult long et moult haut; et de si -grand bataille et de si grand'foison de gens morts comme il y en ot là, -on ne vit oncques si peu de sang issir, et c'étoit au moyen de ce qu'ils -étoient beaucoup d'éteints et étouffés dans la presse, car iceux ne -jetoient point de sang.» (Froissart, VII, 347-354.)--«Et y heubt en -Flandres après la bataille grant orreur et pugnaisie en le place où le -bataille avoit esté, des mors dont le place duroit une grande lieue... -et les mangeoient les chiens et maint grant oisel qui furent veu en -icelle place, dont le peuple avoit grant merveille. (Chronique inédite, -ms. 801, D. de la Bibliothèque de Bourgogne (à Bruxelles), folio 153.) -Cette chronique curieuse n'est pas celle que Sauvage a rajeunie; -d'ailleurs elle va plus loin. - - -18--page 23--_Lorsque le roi arriva à Paris, les bourgeois s'étalèrent -en longues files..._ - -Sur tout ceci, voyez le récit du Religieux de Saint-Denis.--Le calcul de -Froissart, différent en apparence, ne contredit point celui-ci: «Et -estoient en la cité de Paris de riches et puissants hommes armés de pied -en cap la somme de trente mille hommes, aussi bien arrés et appareillés -de toutes pièces comme nul chevalier pourroit être; et avoient leurs -varlets et leurs maisnies (suites) armés à l'avenant. Et avoient et -portoient maillets de fer et d'acier, périlleux bastons pour effondrer -heaulmes et bassinets; et disoient en Paris quand ils se nombroient que -ils étoient bien gens, et se trouvoient par paroisses tant que pour -combattre de eux-mêmes sans autre aide le plus grand seigneur du monde.» -(Froissart, VIII, 183.) - - -19--page 25--_Il n'y avait plus de prévôt, plus de commune de Paris..._ - -«Statuentes ut officium præposituræ exerceret qui regis auctoritate et -non civium fungeretur.--Confraternitates etiam ad devotionem ecclesiarum -sanctorum, et earum ditationem introductas, in quibus cives consueverant -convenire, ut simul gaudentes epularentur... censuerunt etiam -suspendendas usque ad beneplacitum regiæ majestatis.» (Religieux de -Saint-Denis, I, 242.--Ordonnance du 27 janvier 1382, t. VI du _Recueil -des Ord._, p. 685.) Un mot de cette ordonnance fait entendre que les -Parisiens avaient aidé indirectement les Flamands: «Ils ont empesché que -nos charioz et ceux de nostre chier oncle, le duc de Bourgogne, et -plusieurs autres choses fussent amenez par devers nous... où nous -estions.» - - -20--page 25--_On traita à peu près de même Rouen_, etc. - -La ville de Rouen fut fort maltraitée, sa cloche lui fut enlevée, et -donnée aux panetiers du roi; c'est ce qui résulte d'une charte dont je -dois la communication à l'amitié de M. Chéruel: «Comme par nos lettres -patentes vous est apparu nous avoir donné à nos bien amés panetiers -Pierre Debuen et Guillaume Heroval une cloche qui soulloit estre en la -mairie de Rouen, nommée Rebel, laquelle fust confisquée à Rouen quand la -commotion du peuple fust dernièrement en ladicte ville...» (Archives de -Rouen, registre ms., côté A, folio 267.) - - -21--page 27--_Les Flamands prétendirent que le duc de Berri avait -poignardé le comte de Flandre..._ - -Froissart dit qu'il mourut de maladie, t. IX, p. 10, édit. Buchon.--Le -Religieux de Saint-Denis, ce grave et sévère historien, qui ne déguise -aucun crime des princes de ce temps, n'accuse point le duc de -Berri.--Meyer (lib. XIII, fol. 200) ne rapporte l'assassinat que d'après -une chronique flamande du quinzième siècle, laquelle se réfute elle-même -par la cause qu'elle assigne au fait. Le duc de Berri aurait pris -querelle avec le comte de Flandre pour l'hommage du comté de Boulogne, -héritage de sa femme. Or le duc de Berri n'épousa l'héritière de -Boulogne que cinq ans après. (_Art de vérifier les dates, Comtes de -Flandre_, ann. 1384, t. III, p. 21.) - - -22--page 29--_On rassembla tout ce qu'on put acheter, louer de -vaisseaux..._ - -«Ils furent nombrés à treize cents et quatre-vingt-sept vaisseaux... Et -encore n'y estoit pas la navie du connétable.» (Froissart, t. X, c. -XXIV, p. 160.)--«Les pourvéances de toutes parts arrivoient en Flandre, -et si grosses de vins et de chairs salées, de foin, d'avoine, de -tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit, de farine, de -graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux et de toute -chose dont on se pouvoit aviser ni pourpenser, que qui ne le vit -adoncques, il ne le voudra ou pourra croire.» (Froissart, _ibid._, p. -158.) - - -23--page 30--_Le duc de Berri arriva lorsque la saison rendait le -passage à peu près impossible..._ - -Le duc de Berri répondait froidement aux reproches du duc de Bourgogne -sur l'inutilité de ces prodigieuses dépenses: «Beau frère, si nous avons -la finance et nos gens l'aient aussi, la greigneur partie en retournera -en France; toujours va et vient finance. Il vaut mieux cela aventurer -que mettre les corps en péril ni en doute.» (Froissart, t. X, p. 271.) - - -24--page 32, note 1--_Boulard pourvut aux approvisionnements..._ - -Il envoya ses agents avec cent mille écus d'or sur le Rhin; ils furent -partout bien reçus, sur le renom de leur maître, «ob magistri notitiam.» -Les mariniers du Rhin s'employèrent avec beaucoup de zèle à faire -descendre ces provisions jusqu'aux Pays-Bas. (Religieux de Saint-Denis, -l. IX, c. VII, p. 532.) - - -25--page 32--_Charles VI fut touché surtout des prières d'une grande -dame du pays..._ - -«Quod acceptabilius regi fuit, insignis domina municipii _Amoris_, casto -_amore_ succensa, ad eum personaliter accessit.» (Religieux de -Saint-Denis, _ibid._, p. 358.)--V. les traités originaux des princes des -Pays-Bas et leurs excuses au roi. (_Archives, Trésor des chartes_, J, -522.) - - -26--page 33--_L'affaire fut bien menée..._ - -Elle était préparée de longue date. On ne perdait pas une occasion -d'indisposer le roi contre ses oncles: «... Leur en ay oy aucune foiz -tenir leur consaulz, et dire au roy: Sire, vous n'avez mais à languir -que six ans, et l'autre foiz que cinq ans, et ainsi chascune année, si -comme le temps s'aprochoit...» (_Instruction de Jean de Berri_, dans les -_Analectes hist._ de M. Le Glay, Lille, 1838, p. 159.) - - -27--page 36--_Les belles dames logèrent dans l'abbaye même de -Saint-Denis..._ - -«Abbatia pro regina dominarumque insigni contubernio retenta...» -(Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 586.)--«Quarum si pulchritudinem -attendisses... fictum dearum... ritum dixisses renovatum.» (_Ibid._, p. -594.) - - -28--page 37--_Serait-ce dans cette funeste nuit que le jeune duc -d'Orléans_, etc. - -Cette tradition ne se trouve que dans Mayer et autres auteurs assez -modernes. Mais le contemporain y fait allusion: «Alias displicentiæ -radices utique non sic cognitas quod scriptu dignas reputem.» (Religieux -de Saint-Denis, ms., 388, verso.)--Juvénal, écrivant plus tard, est déjà -plus clair: «Et estoit commune renommée que desdites joustes estoient -provenues des choses deshonnestes en matière d'amourettes, et _dont -depuis beaucoup de maux sont venus_.» (Juvénal des Ursins, p. 75, éd. -Godefroy.) - - -29--page 37--_Le héros de Charles VI, Duguesclin_, etc. - -Dans son testament, il lègue une somme considérable, trois cents livres, -pour que l'on fasse des prières pour l'âme de Duguesclin, mort douze ans -auparavant. (_Testament de Charles VI_, janvier 1393. _Archives, Trésor -des chartes_, J, 404.) - - -30--page 40--_Charles VI ne permit pas à ses oncles de le suivre..._ - -Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p. 618. Au reste, les -contradictions des historiens sur ce voyage ne sont pas inconciliables. - - -31--page 44, note--_Flamel..._ - -D'abord, sans autre bien que sa plume et une belle main, Flamel, épousa -une vieille femme qui avait quelque chose. Sous même enseigne, il fit -plus d'un métier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire -encore, il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers -ignorants, de lombards et de juifs, il fit et fit faire bien d'autres -écritures. Un curé, greffier du Parlement, pouvait encore lui procurer -de l'ouvrage. Le prix de l'instruction commençant à être senti, les -seigneurs à qui il vendait ces beaux manuscrits lui donnèrent à élever -leurs enfants. Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord à vil -prix, par la fuite des juifs et par la misère générale du temps, -acquirent peu à peu de la valeur. Flamel sut en tirer parti. Tout le -monde affluait à Paris; on ne savait où loger. De ces maisons, il fit -des _hospices_, où il recevait des locataires pour une somme modique. -Ces petits gains, qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il -savait faire de l'or. Il laissa dire, et peut-être favorisa ce bruit, -pour mieux vendre ses livres.--Cependant ces arts occultes n'étaient pas -sans danger. De là le soin extrême que mit Flamel à afficher partout sa -piété aux portes des églises. Partout on le voyait en bas-relief -agenouillé devant la croix, avec sa femme Pernelle. Il trouvait à cela -double avantage. Il sanctifiait sa fortune et il l'augmentait en -donnant à son nom cette publicité. Voir le savant et ingénieux abbé -Vilain, _Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie_, 1758; et son _Histoire -de Nicolas Flamel_, 1761. - - -32--page 44--_Arnauld de Villeneuve..._ - -Voy. ses _Oeuvres_, Lyon, 1504, et sa _Vie_ (par Haitze), Aix, 1719. - - -33--page 46--_Le bruit courut qu'on avait empoisonné les rivières..._ - -Selon le chroniqueur bénédictin, on accusa encore de ce crime les -dominicains: «Veneficos ignorabant, sciebant tamen quod desuper habitum -longum et nigrum, subtus vero album, ut religiosi, deferebant.» -(Religieux de Saint-Denis, t. I, l. XI, c. V, p. 684.) - - -34--page 50, note--_Les oncles du roi ne tardèrent pas à obtenir la -grâce de Craon..._ - -Lettres de rémission accordées à Pierre de Craon: «... Il ait esté par -notre commandement et ordenance au saint Sépulcre, et depuis par nostre -permission et licence et soubs nostre sauf-conduit soit venu en nostre -royaume et en l'abbaye de Saint-Denis, où il a esté par l'espace de IIII -mois et demi ou environ en espérance de cuidier trouver paix et accord -avec ledit sire de Clicon,.. et avec ce ait esté nagueires banni de -nostre royaume et entre autres choses condempné envers notre très chere -et très amee tante la royne de Cécille par arrest de nostre Parlement, -pour lesquels bannissement et autres condemnations lui, sa femme et ses -enfants sont du tout déserts d'estat et de chevance, mesmement que de -ses biens ne lui demoura autre chose... et leur a convenu... requerir -leurs parents et amis pour vivre...--Voulans en ce cas pitié et -miséricorde préférer à rigueur de justice et pour contemplation de -nostre très-chère et très-amée fille Ysabelle royne d'Angleterre, qui -sur ce nous a... supplié le jour de ses fiansailles et que ledit -suppliant est de nostre lignaige, Nous par saine et meure délibération -et de nos très chers et amés oncles et frère...» (_Archives, Trésor des -chartes_, J, 37.) - - -35--page 52--_Comme il traversait la forêt, un homme de mauvaise mine_, -etc. - -«... Quemdam abjectissimum virum obviam habuit, qui eum terrait -vehementer. Is nec minis nec terroribus potuit cohiberi, quin regi -pertranseunti terribiliter clamando fere per dimidiam horam hæc verba -reiteraret: Non progrediaris ulterius, insignis rex, quia cito perdendus -es. Cui cito assensit ejus imaginatio jam turbata... Hoe furore -perdurante, virps quatuor occidit, cum quodam insigni milite dicto de -Polegnac de Vasconia, ex furtivo tamen concubitu oriundo.» (Le Religieux -de Saint-Denis, folio 189, ms.)--M. Bellaguet ayant encore le manuscrit -original entre les mains, et n'ayant pas encore publié cette partie, je -me sers de l'excellente copie de Baluze (1839). - - -36--page 55--_Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas -d'enfant..._ - -«Non solum se uxoratum liberosque genuisse denegabat, imo suimet et -lituli regni Franciæ oblitus, se non nominari Carolum, nec deferre lilia -asserebat; et quotiens arma sua vel reginæ exarata vasis aureis vel -alicubi videbat, ea indignantissime delebat.» (Le Religieux de -Saint-Denis, ms., anno 1393, folio 207.)--«Arma propria et reginæ si in -vitreis vel parietibus exarata vel depicta percepisset, inhoneste et -displicenter saltando hæc delebat, asserens se Georgium vocari, et in -armis leonem gladio transforatum se deferre.» - - -37--page 58--_Gerson célèbre la paix, dans un de ces moments où l'on -crut à la cession des deux papes..._ - -Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s'opère, ce sera un don de -Dieu, et non une oeuvre de l'homme; il y a trop d'exemples de la -fragilité humaine: Ajax, Caton, Médée, les anges même, «qui -tresbuchèrent du ciel», enfin les apôtres, et _notamment saint Pierre_, -«qui à la voix d'une femelette renya Nostre-Seigneur.» (Gerson, édition -de Du Pin, t. IV, p. 567.) - - -38--page 59--_Les Anglais ne voulaient point la paix..._ - -Sur les négociations antérieures, depuis 1380, voir entre autres pièces -le _Voyage de Nicolas de Bosc, évêque de Bayeux_, imprimé dans le -_Voyage littéraire de deux bénédictins_, partie seconde, p. 307-360. - - -39--page 59--_Richard II épousa une fille du roi, avec une dot de huit -cent mille écus..._ - -Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objets précieux. Voy. deux -déclarations des joyaux, vaisselle d'or et d'argent, robes, tapisseries -et objets divers pour la personne de madame Isabeau, pour sa chambre, -sa chapelle et son écurie, panneterie, fruiterie, cuisine, etc. Nov. -1393, 23 juillet 1400. (_Archives, Trésor des chartes_, J, 643.) - - -40--page 59--_Croisade contre les Turcs..._ - -Comparer sur le récit de cette croisade nos historiens nationaux et les -écrivains hongrois et allemands cités par Hammer, _Histoire de l'Empire -Ottoman_. Ce grand ouvrage a été traduit sous la direction de l'auteur, -par M. Hellert, qui l'a enrichi d'un atlas très utile. - - -41--page 61--_Élection de Pierre de Luna, Benoît XIII..._ - -Consulter sur tout ceci le récit hostile au pape qu'on trouve dans les -actes du concile de Pise. (_Concilia_, éd. Labbe et Cossart, 1671, t. -XI, part. 2, col. 2172, et seq.) - - -42--page 63--_Quand le sultan vit le champ de bataille_, etc. - -Récit du Bavarois Schildberger, l'un des prisonniers, qui fut épargné, à -la prière du fils du sultan. (Hammer, _Histoire de l'Empire Ottoman_, -trad. de M. Hellert, t. I, p. 334.) - - -43--page 64--_Présents de Bajazet au roi de France..._ - -Le Religieux de Saint-Denis y ajoute: «Equus habens abscissas ambas -nares, ut diutius ad cursum habilis redderetur.» (Ms., folio 330.) - - -44--page 67--_Tous quittèrent Richard, même son chien..._ - -«Le roi Richard avoit un lévrier lequel on nommait Math, très beau outre -mesure; et ne vouloit ce chien connoître nul homme fors le roi; et quand -le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit en garde le laissoit aller; et -ce lévrier venoit tantôt devers le roi festoyer et lui mettoit ses deux -pieds sur les épaules. Et or donc advint que le roi et le comte Derby -parlant ensemble en mi la place de la cour du dit châtel et leur chevaux -tous sellés, car tantôt ils devoient monter, ce lévrier nommé Math qui -coutumier étoit de faire au roi ce que dit est, laissa le roi et s'en -vint au duc de Lancastre et lui fit toutes les contenances telles que -endevant il faisoit au roi, et lui assist les deux pieds sur le col, et -le commença grandement à conjouir. Le duc de Lancastre, qui point ne -connoissoit le lévrier, demanda au roi: «Et que veut ce lévrier -faire?»--«Cousin, ce dit le roi, ce vous est une grand'signifiance et à -moi petite.»--«Comment, dit le duc, l'entendez-vous?»--«Je l'entends, -dit le roi, le lévrier vous festoie et recueille aujourd'hui comme roi -d'Angleterre que vous serez, et j'en serai déposé; et le lévrier en a -connoissance naturelle; si le tenez de lez (près) vous, car il vous -suivra et il m'éloignera.» Le duc de Lancastre entendit bien cette -parole et conjouit le lévrier, lequel oncques depuis ne voulut suivre -Richard de Bordeaux, mais le duc de Lancastre; et ce virent et sçurent -plus de trente mille.» (Froissart, t. XIV, c. LXXV, p. 205.) - - -45--page 67--_Abdication de Richard II..._ - -Voy. au t. XIV du Froissart édité par M. Buchon, le poème français sur -la déposition de Richard II (p. 322-466), écrit par un gentilhomme -français qui était attaché à sa personne.--Voir aussi la publication de -M. Thomas Wright: _Alliterative Poem on the deposition of king Richard -II_.--Richardi Maydiston _de Concordia inter Ricardum II et civitatem -London_, 1838.--La lamentation de Richard est très touchante dans Jean -de Vaurin: «Ha, Monseigneur Jean-Baptiste mon parrain, je l'ai tiré du -gibet,» etc. (_Bibl. royale_, mss., 6756, t. IV, partie 2, folio 246.) - - -46--page 67--_Lancastre fut obligé par les siens de leur laisser tuer -Richard..._ - -«Si fut dit au roi: «Sire, tant que Richard de Bordeaux vive, vous ni le -pays ne serez à sûr état.» Répondit le roi: «Je crois que vous dites -vérité, mais tant que à moi je ne le ferai jà mourir, car je l'ai pris -sus. Si lui tiendrai son convenant (promesse) tant que apparent me sera -que fait ne aura trahison.» Si répondirent ses chevaliers: «Il vous -vaudroit mieux mort que vif; car tant que les Français le sauront en -vie, ils s'efforceront toujours de vous guerroyer, et auront espoir de -le retourner encore en son État, pour la cause de ce que il a la fille -du roi de France.» Le roi d'Angleterre ne répondit point à ce propos et -se départit de là, et les laissa en la chambre parler ensemble, et il -entendit à ses fauconniers, et mit un faucon sur son poing, et s'oublia -à le paître.» (Froissart, t. XIV, c. LXXXI, p. 258.) - - -47--page 68--_Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait -Smagorad..._ - -Ce passage du Religieux de Saint-Denis ne peut trouver son explication -que dans les auteurs qui ont traité de la Kabbale. Voir les travaux de -M. Franck, si remarquables par la précision et la netteté. - - -48--page 69--_Le pauvre prince sentit l'approche de la frénésie..._ - -«Sequenti die, mente se alienari sentiens, jussit sibi cultellum amoveri -et avunculo suo duci Burgundiæ præcepit, ut sic omnes facerent curiales. -Tot angustiis pressus est illa die, quod sequenti luce, cum præfatum -ducem et aulicos accersisset, eis lachrimabiliter fassus est, quod -mortem avidius appetebat quam taliter cruciari, omnesque circumstantes -movens ad lachrimas, pluries fertur dixisse: Amore Jesu Christi, si sint -aliqui conscii hujus mali, oro ut me non torqueant amplius, sed cito -diem ultimum faciant me signare.» (Religieux de Saint-Denis, ms. -Baluze.) - - -49--page 69--_Un roi si débonnaire..._ - -Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur de Charles VI: -«Cum in itinere... adolescens... dextrarium... urgeret calcaribus, ut -eum ad superbiam excitaret, recalcitrando calce tibiam ejus graviter -vulneravit et inde cruor fluxit largissimus. Inde... circumstantes cum -in actorem delicti animadvertere conarentur, id rex manu et verbis -levibus, etc.» (_Ibid._, folio 736.) - - -50--page 69--_Il saluait tout le monde, les petits comme les grands..._ - -«Tanta affabilitate præminebat, ut etiam contemptibilibus personis ex -improviso et nominatim salutationis dependeret affatum, et ad se ingredi -volentibus vel occurrentibus passim mutuæ collocutionis aut offerret -ultro commercium aut postulantibus non negaret... Quamvis beneficiorum -et injuriarum valde recolens, non tamen naturaliter neque magnis de -causis sic ad iracundiam pronus fuit, ut alicui contumelias aut -improperia proferret. Carnis lubrico contra matrimonii honestatem -dicitur laborasse, ita tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis, -nulli enormis infligeretur injuria. Prædecessorum morem etiam non -observans, raro et cum displicentia habitu regali, epitogio scilicet et -talari tunica utebatur, sed indifferenter, ut decuriones cæteri, -holosericis indutus, et nunc Boemannum nunc Alemannum se fingens, -etiam... post unctionem susceptam hastiludia et joca militaria justo -sæpius exercebat.» (_Ibid._, folio 141.) - - -51--page 70--_On lui mettait dans son lit une petite fille..._ - -«Filia cujusdam mercatoris equorum... quæ quidem competenter fuit -remunerata, quia sibi fuerunt data duo maneria pulchra cum suis omnibus -pertinentiis, situata unum a Creteil, et aliud a Bagnolet, et ipsa -vulgariter vocabatur palam et publice _Parva Regina_, et secum diu -stetit, suscepitque ab eo unam filiam, quam ipse rex matrimonialiter -copulavit cuidam nuncupato Harpedenne, cui dedit dominium de Belleville -in Pictavia, filiaque vocabatur domicella de Belleville.»--Je ne -retrouve plus la source d'où j'ai tiré cette note. Elle est ou du -Religieux de Saint-Denis, ou du ms. Dupuy, _Discours et Mémoires -meslez_, coté 488. - - -52--page 72, note--_Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais -peu en usage..._ - -On en trouve la première mention dans le _Renart contrefait_, dont -l'auteur anonyme nous apprend qu'il a commencé son poème en 1328 et l'a -fini en 1341. M. Peignot a donné une curieuse bibliographie de tous les -auteurs qui ont traité ce sujet. (Peignot, _Recherches sur les danses -des morts et sur les cartes à jouer_.)--Les uns font les cartes -d'origine allemande, les autres d'origine espagnole ou provençale. M. -Rémusat remarque que nos plus anciennes cartes à jouer ressemblent aux -cartes chinoises. (Abel Rémusat, _Mém. Acad._, 2e série, t. VII, p. -418.) - - -53--page 72--_Les cartes étaient peintes d'abord; mais cela étant trop -cher, on s'avisa de les imprimer..._ - -En 1430, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, paya quinze cents pièces -d'or pour un jeu de cartes _peintes_.--En 1441, les cartiers de Venise -présentent requête pour se plaindre du tort que leur font les marchands -étrangers par les cartes qu'ils _impriment_. (_Ibid._, p. 218, 247.) - - -54--page 73--_Charles VI appelle ceux qui jouaient les Mystères de la -Passion «ses amés et chers confrères»._ - -_Ordonnances_, t. VIII, p. 555, déc. 1402.--Dans une lettre bien -antérieure, Charles VI assigne «quarante francs à certains chapelains et -clercs de la Sainte-Chapelle de nostre Palais à Paris, lesquels jouerent -devant nous le jour de Pasques nagaires passé les jeux de la -Résurrection Nostre Seigneur.» 5 avril 1390. (Bibliothèque royale, ms., -Cabinet des titres.) - - -55--page 78--_Louis d'Orléans_, etc. - -Voir le Religieux de Saint-Denis à l'année 1405, et le portrait qu'il -fait du duc d'Orléans, année 1407, ms. Baluze, folio 553.--Voy. aussi -les complaintes et autres pièces sur la mort de Louis d'Orléans. (Bibl. -royale, mss. Colbert 2403, Regius 9681-5.) - - -56--page 79--_Les vieilles barbes de l'Université se troublaient à ses -vives saillies..._ - -Voy. la réponse qu'il leur fit en 1405. Toutefois ordinairement il leur -parlait avec douceur: «Ipsum vidi elegantiorem respondendo... quam -fuerant proponendo... mitissime alloqui, et si uspiam errassent, leniter -admonere.» (Religieux de Saint-Denis, ms., 553, verso.) - - -57--page 80, note 1--_L'éducation d'un jeune chevalier par les -femmes..._ - -Les histoires de Saintré, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne sont -guère autre chose. L'homme y prend toujours le petit rôle; il trouve -doux d'y faire l'enfant. Tout au contraire de la _Nouvelle Héloïse_, -dans les romans du quinzième siècle, la femme enseigne, et non l'homme, -ce qui est bien plus gracieux. C'est ordinairement une jeune dame, mais -plus âgée que _lui_, une dame dans la seconde jeunesse, une grande dame -surtout, d'un rang élevé, inaccessible, qui se plaît à cultiver le petit -page, à l'élever peu à peu. Est-ce une mère, une soeur, un ange gardien? -Un peu tout cela. Toutefois, c'est une femme... Oui, mais une dame -placée si haut! Que de mérite il faudrait, que d'efforts, de soupirs -pendant de longues années!... Les leçons qu'elle lui donne ne sont pas -des leçons pour rire: rien n'est plus sérieux, quelquefois plus -pédantesque. La pédanterie même, l'austérité des conseils, la grandeur -des difficultés, font un contraste piquant et ajoutent un prix à -l'amour... Au but, tout s'évanouit; en cela, comme toujours, le but -n'est rien, la route est tout. Ce qui reste, c'est un chevalier -accompli, le mérite et la grâce même.--Voir l'_Histoire du Petit Jehan -de Saintré_, 3 vol. in-12, 1724; le _Panégyric du chevalier sans -reproche_ (La Trémouille), 1527, etc., etc. (Note de 1840).--Voir -_Renaissance_, notes de l'Introduction (1855). - - -58--page 81--_Christine de Pisan..._ - -Nous devons à M. Thomassy de pouvoir apprécier enfin ce mérite si -longtemps méconnu. (_Essai sur les écrits politiques de Christine de -Pisan_, 1838.) M. de Sismondi la traite encore assez durement. Gabriel -Naudé, ce grand chercheur, avait eu l'idée de tirer ses manuscrits de la -poussière. (_Naudæi Epistolæ_, epist. XLIX., p. 369.) - - -59--page 81--_Christine n'eut de rapport avec le duc d'Orléans_, etc. - -Elle dédia au duc d'Orléans son _Débat des deux amants_ et d'autres -ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit qu'une fois, et -pour solliciter sa protection: «Et ay-je veu de mes yeulx, comme j'eusse -affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, à laquelle, de sa grâce, -ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa présence, où je prenoye grant -plaisir de veoir sa contenance, et si agmodérément expédier besongnes, -chascune par ordre; et moi mesmes, quant vint à point, par luy fus -appellée, et fait ce que requeroye...»--Elle dit encore du duc -d'Orléans: «N'a cure d'oyr dire deshonneur de femmes d'autruy, à -l'exemple du sage, (et dit de telles notables parolles: «Quant on me dit -mal d'aucun, je considère se celluy qui le dit a aucune particulière -hayne à celluy dont il parle)», ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de -legier mal qu'on lui rapporte.» (Christine de Pisan, collection Petitot, -t. V, p. 393.) - - -60--page 82--_Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de -Bourgogne..._ - -M. Dacier n'a pas réussi, dans la préface de son _Monstrelet_, à établir -l'impartialité de ce chroniqueur. Monstrelet omet ou abrège ce qui est -défavorable à la maison de Bourgogne, ou favorable à l'autre parti. Cela -est d'autant plus frappant qu'il est ordinairement d'un bavardage -fatigant. «Plus baveux qu'un pot à moutarde», dit Rabelais. - - -61--page 84--_Charles V rendit aux Flamands Lille et Douai, la Flandre -française..._ - -Il est curieux de voir comment Philippe-le-Hardi eut l'adresse de se -conserver cette importante possession que Charles V avait cru, ce -semble, ne céder que temporairement, pour gagner les Flamands et -faciliter le mariage de son frère. Celui-ci obtint, sous la minorité de -Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa vie et celle de -son premier hoir mâle. Il savait bien qu'une si longue possession -finirait par devenir propriété. V. les _Preuves de l'Hist. de -Bourgogne_, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94. - - -62--page 84--_La langue française et wallone ne gagna pas un pouce de -terrain sur le flamand..._ - -C'est ce qui résulte de l'important mémoire de M. Raoux; il prouve par -une suite de témoignages que depuis le onzième siècle la limite des deux -langues est la même. Rien n'a changé dans les villes même que les -Français ont gardées un siècle et demi. (_Mémoires de l'Académie de -Bruxelles_, t. IV, p. 412-440.) - - -63--page 85--_Pierre Dubois se fit pirate_, etc. - -Meyeri, _Annales Flandriæ_, folio 208, et Altemeyer, _Histoire des -relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le Nord, d'après -les documents inédits_; ms. - - -64--page 89--_Le duc d'Orléans jeta le gant à Henri IV pour venger -Richard II..._ - -Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc d'Orléans, etc.: «Le roi -d'Angleterre, alors duc, étant revenu en Angleterre demander justice, a -été poursuivi par le roi Richard, lequel est mort en cette poursuite, -_ayant auparavant résigné son royaume audit duc_; il n'est pas nouveau -qu'un roi, comme un pape, puisse résigner son État.» 24 septembre 1404. -(_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 645.) - - -65--page 91--_Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer_, -etc. - -Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend seulement dans le -passage cité qu'il a vu souvent Charles VII et causé familièrement avec -lui. Il prétend que Jean-sans-Peur voulait, dès le vivant de son père, -tuer le duc d'Orléans; que dès qu'il lui succéda, il demanda à ses -conseillers quel était le moyen d'en venir à bout avec moins de danger. -N'ayant pu changer sa résolution, ils lui conseillèrent d'attendre qu'il -eût perdu son ennemi dans l'esprit du peuple: «Id autem hoc modo -efficere posset, si Parisiis præcipue et similiter in aliis quibusque -regni nobilioribus civitatibus, per biennium vel triennum ante per -impositas personas ubique disseminari faceret: «Se maxime regnicolis -compati et condolere, quod tot tributis, et variis, et multiplicibus -vectigalibus premerentur. Seque totis eniti conatibus ut, regno ad -antiquas suas libertates atque immunitates restituto, omnibus hujus modi -molestissimis gravissimisque exactionibus populus levaretur; sed ne sui -optimi ac piissimi voti et affectus quem ad regnum et regnicolas -gerebat, fructum assequeretur, ipsius Aurelianensis ducis vires et -conatus semper obstitisse et continuo obstare, qui omnium hujus modi -imponendorum et in dies excrescentium novorum tributorum atque -vectigalium author et defensor maximus existeret ac semper extitisset.» -Hoc igitur rumore per omnes pene civitates et provincias regni aures -mentesque popularium occupante, tanta invidia apud plebem (quæ hujusmodi -gravamina vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat) -conflata fuit adversus præfatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor, -gratia atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut...» (Meyer, -224, verso.) - - -66--page 92--_Le duc de Bourgogne déclara_, etc. - -«Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si... consensisset, inde -ducenta millia scuta auri, sibi promissa, percepisset.» (Religieux de -Saint-Denis, ms., folio 392.) - -_Il envoya dans toutes les villes des commissaires_, etc. - -«Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui -ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab -eis secundum demerita, pecunias extorquerent. (_Ibid._, folio 394.) - - -67--page 95--_Les Anglais pensionnaient le capitaine de Paris..._ - -Le Religieux paraît croire pourtant qu'il était innocent; le Parlement -le jugea tel. Il était Normand et fortement soutenu par les nobles de -Normandie. (_Ibid._, folio 424.) «Et disoient les Anglais... qu'il n'y -avoit chose si secrète au conseil du roy que tantost après ils ne -sceussent.» (Juvénal, p. 162.) - - -68--page 95--_Jean-sans-Peur conclut une trêve marchande avec les -Anglais..._ - -En 1403, le duc de Bourgogne n'osant négocier avec les Anglais, laissa -les villes de Flandre traiter avec eux. (Rymer, editio tertia, t. IV, p. -38.)--Il se fit ensuite autoriser par le roi à conclure une trêve -marchande. Cette trêve fut renouvelée par sa veuve et son successeur. 29 -août 1403, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des chartes_, J, 573.) - - -69--page 95--_L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne_, -etc. - -Voy. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le caractère de -Philippe-le-Hardi. (Introd. à l'_Hist. de Charles VI_, p. 96.) - - -70--page 97--_La cession de biens au moyen âge..._ - -_Glossaire de Laurière_, t. I, p. 206.--Michelet, _Origines du droit_, -p. 395: «Se desceindre», c'est le signe de la cession de biens. En -certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a payé pour toujours, -«s'il frappe du cul sur la pierre en présence du juge». - - -71--page 97, note 3--_La renonciation de la veuve..._ - -Michelet, _Origines_, p. 42: «La clef était un des principaux symboles -usités dans le mariage...»--En France «lorsqu'on ostoit les clefs à sa -femme, c'étoit le signe du divorce.» (Godet.)--«C'est une coutume chez -les François que les veuves déposent leurs clefs et leur ceinture sur le -corps mort de leur époux, en signe qu'elles renoncent à la communauté -des biens.» (_Le Grand Coutumier._) - - -72--page 98--_La duchesse de Bourgogne accomplit bravement la -cérémonie..._ - -«Et là (à Arras), la duchesse Marguerite, sa femme (femme de -Philippe-le-Hardi), renonça à ses biens meubles par la doute qu'elle ne -trouvât trop grands dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture -avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, etc.» -(Monstrelet.) - - -73--page 99--_La France était redevenue riche par la paix..._ - -Cela ressort d'une infinité de faits de détail. Un historien dont -l'opinion est bien grave en ce qui touche l'économie politique, et que -d'ailleurs on ne peut soupçonner d'oublier jamais la cause du peuple, M. -de Sismondi a compris ceci comme nous: «L'agriculture n'était point -détruite en France, quoiqu'il semblât qu'on eût fait tout ce qu'il -fallait pour l'anéantir. Au contraire, les granges brûlées par les -dernières expéditions des Anglais avaient été rebâties, les vignes -avaient été replantées, les champs se couvraient de moissons. Les arts, -les manufactures, n'étaient point abandonnés; au contraire, il paraît -qu'ils employaient un plus grand nombre de bras dans les villes, à en -juger par les statuts de corps de métiers qui se multipliaient dans -toutes les provinces, et pour lesquels on demandait chaque année de -nouvelles sanctions royales. La richesse, si bravement enlevée à ceux -qui l'avaient produite, était bientôt recréée par d'autres; et il faut -bien que ce fût avec plus d'abondance encore, car le produit des tailles -et des impositions, loin de diminuer, s'était considérablement accru. Le -roi levait plus facilement six francs par feu dans l'année qu'il -n'aurait levé un franc cinquante ans auparavant.» (Sismondi, _Histoire -des Français_, t. XII, p. 173.) - - -74--page 100--_On disait au peuple que la reine faisait passer en -Allemagne_, etc. - -«Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in Alemaniam -mitteret, hoc in prædam venit Metensium (_de ceux de Metz_) qui a -conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam -conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam -ut Alemanos ditaret.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 440.) - - -75--page 100--_Le grave historien du temps croit que la taxe -précédente_, etc. - -«Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod octies ad centum -millia scuta auri venerat, quam tamen propriis deputaverant usibus.» -(_Ibid._, folio 439.) - - -76--page 104--_On obtint de Charles VI qu'il appelât le duc de -Bourgogne_, etc. - -Monstrelet, t. I, page 163. Le greffier du Parlement, contre son -ordinaire, raconte ce fait avec détail: «Ce dit jour, le roy estant -malade en son hostel de Saint-Paul, à Paris, de la maladie de -l'aliénation de son entendement (laquelle a duré des l'an mil CCCIIIIXX -et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle quelle), et la -royne et le duc d'Orliens Loys frère du roy estant à Meleun, où len -menoit le dauphin duc de Guienne aagié de IX ans environ et sa femme -aagiée de X ans ou environ, au mandement de la royne mère dudit dauphin, -Jehan duc de Bourgoigne et contes de Flandres, cousin germain du roy et -père de la femme dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour -faire hommage après le décès de Philippe son père, oncle du roi, jadis -de ses terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit -gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne -n'eut mandé ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et -soudainement, à tout sa gent armée de Louvres en Parisis où il avoit -gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit -ledit dauphin san gendre qui avoit gen à Ville-Juyve à Genisy, et ledit -dauphin interrogué après salus où il aloit et si voudroit pas bien -retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme len -disoit, le ramena environ XII heures contre le gré du marquis du Pont, -cousin germain du roy et dudit duc et contre le gré du frère de la royne -qui le menoient, auquel dauphin alèrent au-devant le roy de Navarre, -cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles du roy et -plusieurs autres seigneurs qui estoient à Paris, et le menèrent au -chasteau du Louvre pour être plus seurement; dont se tindrent mal -contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que _hinc inde_ -s'assemblèrent à Paris du cousté dudit duc de Bourgogne le duc de -Lambourt son frère à grand nombre de gens d'armes, et ou plat-paiz -plusieurs de plusieurs paiz et à Meleun et ou paiz environ du costé du -duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en avendra? Dieu y -pourvoi, car en lui doit estre espérance et sience et «non in -principibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus». -(_Archives_, _Registres du Parlement, Conseil_, vol. XII, folio 222. 19 -août 1405.) - - -77--page 105--_Le parti d'Orléans reprenait dix-huit petites places_, -etc. - -Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites places, selon le -Religieux, ms., 469 verso: «Burdeganlensem adiit civitatem, ipsis -mandans quod si exire audebant...»--Le connétable d'Albret et le comte -d'Armagnac, employant tour à tour les armes et l'argent, se firent -rendre _soixante_ forts ou villages fortifiés. (Religieux, 471, verso.) - - -78--page 108--_C'était le moment où le nouveau comte de Flandre_, etc. - -Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean, son fils, qui -s'engagent à suivre l'instruction du roi pour régler le commerce des -Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. (_Archives_, _Trésor des -chartes_, J, 503.) - - -79--page 108--_Le duc de Bourgogne rassembla des munitions infinies, -douze cents canons..._ - -Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire de l'artillerie -au moyen âge_ (manuscrit en 1840). - - -80--page 109--_Les Gascons qui avaient appelé le duc d'Orléans se -ravisèrent et ne l'aidèrent point..._ - -«Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitaniæ deputatos dominum ducem -Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis patriam -Burdegalensem..--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret agilitatem -Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus deceperunt ab -antiquo.» (Religieux de Saint-Denis, ms., folio 490.) - - -81--page 109--_Le duc de Bourgogne accusait le duc d'Orléans_, etc. - -Monstrelet dit que l'on avait abusé du nom du roi pour défendre aux -capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc de Bourgogne. -(Monstrelet, t. I, p. 192.)--Le duc réclama des dédommagements. (V. -_Compte des dépenses faites par le duc de Bourgogne pour le siège de -Calais_, extrêmement important pour l'histoire de l'artillerie et en -général du matériel de guerre. _Archives_, _Trésor des chartes_, J, -922.) - - -82--page 117--_Le testament du duc d'Orléans..._ - -On y voyait le goût et la connaissance familière des divines Écritures -et des choses saintes. Durant sa vie, il avait été le plus magnifique -des princes dans ses dons aux églises. Ses dernières volontés étaient -plus libérales encore. Après le payement de ses dettes qu'il -recommandait d'une façon expresse, commençait un merveilleux détail de -toutes les fondations qu'il ordonnait, des prières et services funèbres -qu'il prescrivait pour sa mémoire et dont les cérémonies étaient -soigneusement déterminées. Il assignait des fonds pour construire une -chapelle dans chaque église de Sainte-Croix d'Orléans, Notre-Dame de -Chartres, Saint-Eustache et Saint-Paul de Paris. En outre, comme il -avait une dévotion particulière pour l'ordre des religieux Célestins, il -fondait une chapelle dans chacune des églises qu'ils avaient en France, -au nombre de treize, sans parler des richesses qu'il laissait à leur -maison de Paris. Il avait voulu y être inhumé en habit de l'ordre, porté -humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa statue -de marbre le représentât aussi vêtu de cette robe. Les pauvres et les -hôpitaux n'étaient pas oubliés dans ses bienfaits; et son amour pour les -lettres paraissait dans la fondation de six bourses au collège de -l'Ave-Maria. (_Histoire des Célestins_, par le P. Beurrier.--M. de -Barante, t. III, p. 95, 3e édition.) Voir l'acte original, inséré en -entier par Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 631-646. - - -83--page 118--_Les Liégeois ayant chassé leur évêque_, etc. - -«Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum abdicaret.» -Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa partialité pour l'évêque -est partout visible. (Corn. Zanfliet, _Leodiensi monachi Chronicon_, -apud Martene, _Amplissima Collectio_, t. V, p. 360.) Voir aussi -_Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placetio_, ann. 1403-1408, et -la Collection de Chapeauville. - - -84--page 123--_Assassinat du duc d'Orléans..._ - -Déposition de Jacquette Griffart. (_Mém. Acad._, t. XXI, p. 526 et -suiv.): «Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son enfant, et -incontinent après ouit crier, etc...»--L'autre témoin oculaire, -serviteur d'un neveu du maréchal de Rieux, dépose aussi: «Que le jour -d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant à l'huis d'une -des salles... qui ont égart sur la Vieille rue du Temple... ouit et -entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'épées et autres -armures... et disoient tels mots: «À mort, à mort!» Dont lors pour -sçavoir ce que c'estoit, il remonta en ladite chambre dudit son maître, -qui est au-dessus de ladite salle... et trouva que aux fenêtres d'icelle -estoit desjà ledit son maître, le page, le barbier d'icelui son maître, -qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple, par l'une desquelles -fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue, et veid à la clarté -d'une torche qui étoit ardente sur les carreaux, que droit devant -l'hôtel de l'Image de Notre-Dame, étoient plusieurs compaignons à pied, -comme du nombre de douze à quatorze, nul desquels il ne connaissoit, -lesquels tenoient les uns des espées toutes nues, les autres haches, les -autres becs de faucon, et massues de bois ayans piquans de fer au bout, -et desdits harnois féroient et frappoient sur aucuns qui estoient en la -compagnie, disans tels mots: «À mort, à mort!» Et qu'il est vrai que -lors, il qui parle, pour mieux voir qui estoient iceux compagnons, alla -ouvrir le guichet de la porte qui a issue en ladite Vieille rue du -Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit guichet de ladite porte, on bouta -un bec de faucon entre ledit guichet et la porte, dont lors il qui -parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal dudit bec de faucon referma -ledit guichet et s'en retourna en la chambre dudit son maître, par l'une -des fenestres de laquelle il vit aucuns compaignons qui étoient montés -sur chevaux emmi la rue, et si veid sortir d'icelui hôtel cinq ou six -compaignons tous montés sur chevaux, qu'incontinent qu'ils furent -sortis, un homme de pied près d'iceux, féri et frappa d'une massue de -bois un homme qui étoit tout étendu sur les carreaux, et revêtu d'une -houppelande de drap de damas noir, fourrée de martre; et quand il eut -frappé ledit coup, il monta sur un cheval et se mit en la compagnie des -autres... Et incontinent après ledit coup de massue ainsi donné, il qui -parle veid tous lesdits compagnons qui étoient à cheval eux en aller et -fouir le plutôt qu'ils pouvoient sans aucune lumière, droit à l'entrée -de la rue des Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait -quelle part ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent allés, lui -estant encore à ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut -dudit hôtel de l'Image Notre-Dame, grande fumée, et si ouit plusieurs -des voisins qui crioient moult fort: «Au feu, au feu!» Et lors lui qui -parle, ledit son maître et les autres dessus nommés, allerent tous emmi -la rue, eux étans en laquelle, il qui parle veid à la clarté d'une ou -deux torches ledit feu monseigneur d'Orléans qui étoit tout étendu mort -sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing au -bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises près dudit -feu monseigneur le duc d'Orléans, étoit aussi étendu sur les carreaux un -compagnon qui estoit à la cour dudit feu M. le duc d'Orléans, appelé -Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il vouloit mourir.» -(Déposition du varlet Raoul Prieur, _Mém. Acad._, t. XXI, p. 529.) - - -85--page 124--_Selon un autre récit, le grand homme au chaperon rouge_, -etc. - -«Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum, ubi, cum -face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde lætus, tanquam de -re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundiæ rediit.» (Religieux de -Saint-Denis, ms., folio 553.)--V. dans les _Preuves_ de Félibien, le -récit des _Registres du Parlement, Conseil_, XIII. - - -86--page 124--_Ces pauvres restes furent portés, parmi la terreur -générale..._ - -Cette terreur ne paraît que trop dans le peu de mots qu'on écrivit le -lendemain sur les registres du Parlement. (_Preuves de Félibien_, t. II, -p. 549.) Les gens du Parlement paraissent sentir, avec la sagacité de la -peur, qu'un tel coup n'a pu être fait que par un homme bien puissant. -Ils ne disent rien de favorable au mort: «Ce prince qui si grand -seigneur estoit et si puissant, et à qui naturellement, au cas qu'il -eust fallu, gouverneur en ce royaume, en si petit moment a finé ses -jours moult horriblement _et honteusement_. Et qui ce a faict, «scietur -autem postea».--Plus tard, on apprend que le meurtrier est le duc de -Bourgogne, et le Parlement fait écrire sur ses registres les lignes -suivantes, où le blâme est partagé assez également entre les deux -partis: «XXIII novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et -interfectus D. Ludovicus Franciæ, dux Aurelianensis et frater regis, -multum _astutus_ et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus, -de nocte hora IX per ducem Burgundiæ, aut suo præcepto, ut confessus -est, in vico prope portam de Barbette. Unde infinita mala processerunt, -quæ diu nimis durabunt.» (_Registres du Parlement_, _Liber consiliorum_, -passage imprimé dans les _Mélanges curieux_ de Labbe, t. II, p. 702-3.) - - -87--page 124--_Le duc d'Orléans fut enseveli à l'église des -Célestins..._ - -Les Célestins avaient été fondés par Pierre de Morone (Célestin V), ce -simple d'esprit qui fut déposé du pontificat par Boniface VIII. En haine -de Boniface, Philippe-le-Bel honora les Célestins, les fit venir en -France, les établit dans la forêt de Compiègne (1308). Cet ordre devint -très populaire en France. Tous les hommes importants du temps de Charles -V et de Charles VI furent en relation intime avec cet ordre. Montaigu -fit beaucoup de bien aux Célestins de Marcoussis. (_Archives_, L, -1539-1540.) - - -88--page 124--_Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis..._ - -Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui écrit à Cambrai (en -la noble cité de Cambrai, t. I, p. 48), et certainement plusieurs années -après l'événement, assure que le peuple se réjouit de cette mort. Le -Religieux de Saint-Denis, ordinairement si bien informé, si près des -événements, et qui semble les enregistrer à mesure qu'ils arrivent, ne -dit rien de pareil. Il assure que le meurtrier lui-même parut affligé -(folio 553); il ne croit pas, il est vrai, à la sincérité de cette -douleur. Moi, j'y crois; cette contradiction me paraît être dans la -nature. L'apologiste du duc d'Orléans dit que le duc de Bourgogne -pleurait et sanglotait: «Singultibus et lacrymis.» (_Ibid._, folio 593.) - - -89--page 125--_Hier tout cela, aujourd'hui plus rien..._ - -«...Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, après le Roy et ses -enfans, est en si petit de temps, si chétif. _Et qui cecidit, stabili -non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam, nisi in Deo; et si -parum videatur, illuscescat clarius... Parcat sibi Deus._» (_Archives_, -_Registres du Parlement_. _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 7, verso.) - - -90--page 126--_On trouve aux Célestins la cellule où il aimait à se -retirer..._ - -Selon l'apologiste du duc d'Orléans (Religieux de Saint-Denis, ms., -folio 594), il disait tous les jours le bréviaire: «Horas canonicas -dicebat.»--«Il avoit, dit Sauval, sa cellule dans le dortoir des -Célestins, laquelle y est encore en son entier. Il jeûnoit, veilloit -avec les religieux, venoit à matines comme eux durant l'Avent et le -Carême. Ce prince leur a donné la grande Bible en vélin, enluminée, qui -avoit été à son père Charles V, et qu'on voit dans leur bibliothèque, -signée de Charles V et de Louis, duc d'Orléans. Il leur donna aussi une -autre grande Bible en cinq volumes in-folio, écrite sur le vélin, qui a -toujours servi et sert encore pour lire au réfectoire.» (Sauval, t. I, -p. 460.) - - -91--page 127--_Sa veuve n'eut pas la consolation d'élever au mort -l'humble tombe..._ - -«Considérant le mot du prophète: Ego sum vermis et non homo, opprobrium -hominum et abjectio plebis; je veux et ordonne que la remembrance de mon -visage et de mes mains soit faite sur ma tombe en guise de mort, et soit -madicte remembrance vêtue de l'habit desdicts religieux Célestins, ayant -dessous la tête au lieu d'oreiller une rude pierre en guise et manière -d'une roche, et aux pieds, au lieu de lyons... une autre rude roche... -Et veux... que madicte tombe ne soit que de trois doigts de haut sur -terre, et soit faicte de marbre noir eslevée et d'albâtre blanc..., et -que je tienne en mes deux mains un livre où soit escrit le psaume: -Quicumque vult salvus esse... Autour de ma tombe soient escrits le -Pater, l'Ave et le Credo.» (Testament de Louis d'Orléans, imprimé par -Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 633.) - - CY GIST LOYS DUC DORLÉANS... - LEQUEL SUR TOUS DUCZ TERRIENS - FUT LE PLUS NOBLE EN SON VIVANT - MAIS UNG QUI VOULT ALLER DEVANT - PAR ENVYE LE FEIST MOURIR... - -(_Épistaphe de feu Loys, duc d'Orléans._ Bibl. royale, mss. Colbert, -2403; Regius, 9681, 5.) - - -92--page 127--«_Hinc surrectura_»... - -Cette inscription, la plus belle peut-être qu'on ait jamais lue sur une -tombe chrétienne, a été placée par mon ami, M. Fourcy (bibliothécaire de -l'École polytechnique), sur celle de sa mère. - - -93--page 128, note 2--_Inès de Castro..._ - -Lopes parle seulement de la translation du corps: «Como foi trellada -Dona Enez, etc.» (_Collecçao de livros ineditos._ 1816, t. IV, p. 113.) -M. Ferdinand Denis, dans ses intéressantes _Chroniques de l'Espagne et -du Portugal_, t. I, p. 157, cite le texte principal (de Faria y Souza), -qui appuie la tradition.--Un savant Portugais, M. Corvalho, assurait -avoir vu, il y a quelques années, le corps d'Inès bien conservé: -«Seulement la peau avait pris le ton du vélin bruni par le temps...» -(_Ibid._, t. I, p. 163.) M. Taylor, en 1835, n'a plus trouvé que des -ossements dispersés sur les dalles du couvent d'Alcabaça, et il les a -pieusement inhumés. (_Voyage pitt. en Espagne et en Portugal_, l. -XIII.)--Je trouve encore dans les _Chroniques_, traduites par M. -Ferdinand Denis (t. I, p. 78), un fait curieux qui caractérise, autant -que l'histoire d'Inès, le matérialisme poétique de ces temps, c'est -l'histoire du bon vassal qui ne veut pas rendre son château au nouveau -roi avant de s'assurer de la mort de son maître Sanche II. Il va à -Tolède, où Sanche était mort exilé, enlève la pierre, reconnaît le mort, -et accomplit son serment féodal en lui remettant au bras droit les clefs -du château qu'il lui a autrefois confiées. - - -94--page 129--_Les tombeaux de La Scala..._ - -«In terra, e meze sepolte, son prima tre arche di marmo nostrale, quali -non si sa per qual di questa casa servissero, poichè non hanno -iscrizione alcuna; benne hanno l'arme sopra i coperchi, e _nel mezo di -uno si vede la scala con aquila sopra_, - - E'n su la scala porta il santo uccello.» - -(Dante, _Parad._, XVII, 72.--Maffei, _Verona illustrata_, parte terza, -p. 78, éd. in-folio.) - - -95--page 129--_La tombe de l'assassiné..._ - -Si ma mémoire ne me trompe, il y a près de là, dans Vérone, plusieurs -lieux dont les noms rappellent cet événement: «Via dell' ammazato, Via -delle quatro spade, Volto barbaro,» etc.--Ma conjecture semble appuyée -par le passage suivant: «Sepultus... _exigua cum pompa_ tantum, cum -cives vererentur ne offenderent fratrem.» (Torelly Saraynæ Veronensis, -_Hist. Veron._, lib. secundo; _Thesaur. Antiquit. Ital._ Grævii et -Burmanni, t. noni, parte septima, colonn. 71.) - - -96--page 129--_Can Signore de La Scala tua son frère dans la rue, en -plein jour..._ - -«Cæde hac a civibus et populo percepta, quilibet quietus remansit... -Approbata fuit ejus mens... Exclamarunt omnes: Vivat Dominus noster...» -(_Ibid._, colonn. 70-71.) - - -97--page 130--_Toutes les questions politiques, morales, religieuses, -s'agitèrent à l'occasion de la mort du duc d'Orléans._ - -Ces grandes questions semblent avoir déjà été débattues en France, à -l'occasion de la fin tragique de Richard II. Voy. _Lettre de Charles VI -aux Anglais_, 2 oct. 1402. Bibl. royale, mss. Fontanieu, 105-6; Brienne, -vol. XXXIV, p. 227. - - -98--page 131--_Le duc de Bourgogne leur dit tout pâle..._ - -«Se fecisse instigante Diabolo.» (Religieux, ms., folio 154.)--Plus -loin, l'apologiste du duc d'Orléans rapporte cette parole comme avouée -du duc de Bourgogne lui-même: «Tunc dixit quod Diabolus ad id ipsum -tentaverat, et nunc sine verecundia sibimet contradicendo dicit quod -optime fecit.» (_Ibid._, ms., folio 593.) - - -99--page 132--_Il rassembla les États de Flandre, d'Artois_, etc. - -«Auxquels il fit remontrer publiquement comment à Paris il avoit fait -occire Louis, duc d'Orléans; et la cause pourquoi il l'avoit fait, il la -fit lors divulguer par beaux articles et commanda que la copie en fût -baillée par écrit à tous ceux qui la voudroient avoir; pour lequel fait -il pria qu'on lui voulsist faire aide à tous besoins qui lui pourroient -survenir. À quoi lui fut répondu des Flamands que très volontiers aide -lui feroient.»--Les Flamands lui étaient d'autant plus favorables en ce -moment qu'il venait de leur obtenir une trêve de l'Angleterre. -(Monstrelet, t. I, p. 207, 231.) - - -100--page 133--_Il fit répandre le bruit qu'il n'avait fait que prévenir -le duc d'Orléans..._ - -Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si l'on s'en -rapportait à la mauvaise traduction que Le Laboureur a faite du -Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p. 624): «Ces flamèches de -division causèrent un embrasement de haine et d'inimitié qu'on ne put -esteindre et qui fit découvrir beaucoup d'apparence de _conspirations_ -sur la vie l'un de l'autre.» Il n'y a pas de _conspirations_ dans le -texte; il dit: «In necem mutuam diu visi fuerunt _publice_ aspirare.» -(Folio 552.)--Cette récrimination atroce du meurtrier n'est, je crois, -exprimée nettement que dans une chronique belge que j'ai déjà citée. -Elle suppose, ce qui met le comble à l'invraisemblance, que le duc -d'Orléans s'adressa à son ennemi mortel, Raoul d'Auquetonville, pour le -décider à tuer le duc de Bourgogne: «Avint ce nonobstant, par commune -voix et renommée, si comme on disoit, que ledit Dorliens avoit marchandé -ou voloit marchander à Raoulet d'Actonville de tuer le duc de Bourgogne, -lequel fait fu découvert par ledit Raoulet au duc de Bourgogne.» -(_Chronique ms._, nº 801 D (Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles), -folio 222.) - - -101--page 133--_Le plus triste et le plus rude hiver..._ - -Au commencement de janvier 1408, il fait si froid que le Parlement ne -tient pas séance... «_Il ne pouoit besoigner: le grephier mesme, combien -qu'il eust prins feu delez lui, en une poelette, pour garder lancre de -son cornet de geler, lancre se geloit en sa plume, de 2 ou 3 mos en 3 -mos, et tant que enregistrer ne pouoit..._» Ce récit est quatre fois -plus long que celui de la mort du duc d'Orléans. Les glaçons empêchaient -les moulins de fonctionner: il y eut disette. Quand la gelée cessa, les -ponts furent emportés. Le greffier termine par ces mots:... «_Et ce cas, -avec l'occision de feu monseigneur Loiz duc Dorléans frère du roy_ (DE -QUO SUPRA, MENSÉ NOVEMBRI), _a esté à grant merveille en ce royaume..._» -Il paraît qu'il y eut vacance pendant un mois. 1er jour de février: -«_Curia vacat, pour ce qu'il n'a osé passer la rivière pour aler au -Palaiz pour la grant impétuosité et force d'elle. Car aussy croit-elle -toujours._» (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_, vol. XIII, -folio 11; et _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 40.) - - -102--page 135--_Le duc de Bourgogne revint_, etc. - -«Et se logea en l'hostel d'un bourgeois, nommé Jacques de Haugart, -auquel hôtel ledit duc fit pendre par dessus l'huis par dehors deux -lances, dont l'une si avoit fer de guerre et l'autre si avoit fer de -rochet; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant à icelle assemblée -que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui voudroit -avoir à lui paix ou guerre, si le prensit.» (Monstrelet, t. I, p. 234.) - - -103--page 135--_Les princes avaient été jusqu'à Amiens pour l'empêcher -de venir..._ - -À l'approche des troupes qui allaient occuper Paris, le Parlement, avec -sa prudence ordinaire, ne voulut point se mêler des affaires de la ville -ni des précautions à prendre: «Et si a esté touchié de requérir -provision pour la ville de Paris où plusieurs gens d'armes doivent -arriver... Sur quoy n'a pas été conclu, _quia, ad curiam non pertineret -multis obstantibus_; au moins, ny pourroit remédier.» (_Archives_, -_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, 10 février 1407 (1408), folio -13, verso.) - - -104--page 138--_Jean Petit fut soutenu par le duc de Bourgogne..._ - -Cette pension n'était pas gratuite; Jean Petit nous apprend lui-même -qu'il a fait serment au duc de Bourgogne: «Je suis obligé à le servir -par serment à lui faict il y a trois ans passés... Lui, regardant que -j'estois très petitement bénéficié, m'a donné chascun an bonne et grande -pension pour moi aider à tenir aux escoles; de laquelle pension j'ai -trouvé une grand'partie de mes dépens et trouverai encore, s'il lui -plaît de sa grâce.» (Monstrelet, t. I, p. 245.) - - -105--page 139--_Il établissait qu'il était méritoire de tuer un tyran._ - -Bien entendu qu'il ne faut pas chercher dans le discours de Jean Petit -un sérieux examen de ce prétendu droit de tuer. - -Qui a droit _de tuer_? Que la société l'ait elle-même (qu'elle doive du -moins l'exercer toujours), cela est fort contestable. Dieu a dit: _Non -occides_. Caïn qui a tué son frère, Dieu ne le tue point; il le marque -au front.--La société ne doit-elle pas au moins _tuer pour son salut_? -Ceci mène loin. Cléon affirme, dans Thucydide, qu'Athènes doit, pour son -salut, tuer tout un peuple, celui de Lesbos.--En admettant que la -société ait droit de tuer, _un individu_ peut-il jamais se charger de -tuer _pour elle_, se faire juge du meurtre, juge et bourreau à la -fois?--Tuer _un tyran_. Mais qu'est-ce qui a vu un tyran? qui jamais, -dans le monde moderne, a rencontré cette bête horrible de la cité -antique? C'est un être disparu, tout autant que certains fossiles. Quel -souverain des temps modernes (sauf peut-être un Eccelino, un Ali, un -Djezzar) a pu rappeler le tyran de l'antiquité? ce monstre qui -supprimait la loi dans une ville, sous lequel il n'y avait plus rien de -sûr, ni la propriété, ni la famille, ni la pudeur, ni la vie? (Note de -1840.) - - -106--page 140--«_le duc d'Orléans était sorcier_»... - -M. Buchon dit que le détail des maléfices du duc d'Orléans, toujours -omis dans les éditions antérieures de Monstrelet, ne se trouve que dans -le ms. 8347. Le ms. du Roi 10319, ms. du commencement du quinzième -siècle, est précédé d'une miniature enluminée qui représente un loup -cherchant à couper une couronne surmontée d'une fleur de lis, tandis -qu'un lion l'effraye et le fait fuir. Au bas, on lit ces quatre vers: - - Par force le leu rompt et tire - À ses dents et gris la couronne, - Et le lion par très grand ire - De sa pate grant coup lui donne. - - (Buchon, édit. de Monstrelet, t. I, p. 302.) - - -107--page 143--_L'Université, le clergé, allèrent dépendre_, etc. - -«Ce dit jour ont esté despenduz deux exécutez au gibet, qui se disoient -clercs et escoliers de l'Université de Paris, et au despendre a eu, -comme len dit, plus de XL _mille_ personnes au gibet, et ont esté -ramenez en deux sarqueux, à grant compaignie et grans processions des -églises et de l'Université, sonnans toutes les cloches des églises, -jusques au parviz de N. D., entre X et XI heures, couverts de toile -noire, et rendus à lévesque de Paris par certaine forme et manière, et -depuiz portez ou menez à Saint-Maturin où ont esté inhumez, comme len -dit, et ce fait par ordonnance royal.» 16 mai 1408. (_Archives_, -_Registres du Parlement_, _Plaidoiries_, _Matinée VI_, folio 93, et -_Conseil_, vol. XIII, folio 26.) - - -108--page 143--_Deux messagers de Benoît XIII avaient apporté des bulles -menaçantes..._ - -«A esté présentée au roy, dès lundi, comme len disoit, une bulle par -laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du papat, -excommunie le roy et messires ses parents, et adhérens. Et qu'il en -avendra? Diex y pourvoie!» (_Archives_, _Registres du Parlement_, -_Conseil_, XIII, folio 27.) - - -109--page 144--_Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux -affaires_, etc. - -«Theologi atque artistæ, in disputationibus magis quam processibus -experti... Unde inter eos atque in jure peritos pluries orta verbalis -discordia.» (Religieux, ms., folio 565.) - - -110--page 146--_Les deux messagers du pape furent traînés par les rues_, -etc. - -«Au jour dui entre 10 et 11 heures les prélas et clergie de France -assemblé au Palaiz, sur le fait de l'Église, ont esté amenez maistre -Sanceloup, nez du pair Darragon, et un chevaucheur du pape Benedict qui -fu devers nez de Castelle, en 2 tumbereaux, chascun deulx vestuz dune -tunique de toille peincte, où estoit en brief effigiée la manière de la -présentation des mauveses bulles dont est mention le 21 de may -ci-dessus, et les armes du dict Benedict renversées et autres choses, et -mittrez de papier sur leurs têtes, où avoit escriptures du fait, depuis -le Louvre où estoient prisonniers, avec plusieurs autres de ce royaume, -prélas et autres gens déglise, qui avoient favorisé aux dictes bulles, -comme len dit, jusques en la court du Palaiz en molt grant compaignie -de gens à trompes, et là ont esté eschafaudez publiquement et puiz -remenez au dit Louvre par la manière dessus dicte.» (_Archives_, -_Registres du Parlement_, _Conseil_, XIII, folio 39, août 1408.) - - -111--page 146--_Le parti de Benoît et d'Orléans se fortifiait à -Liège..._ - -V. les curieux détails que donne Zanfliet sur la faction des _Haïroit_. -(_Cornelii Zanfliet Leodiensis monachi Chronicon_, ap. Martene _Ampliss. -Coll._, t. V, p. 365, 366.) Le Religieux et Monstrelet sont fort étendus -et fort instructifs. Placentius (_Catalogus_, etc.) est peu détaillé. - - -112--page 148--_Le duc de Bourgogne ordonna le massacre des -prisonniers..._ - -«Y ont esté occis... de vingt-quatre à vingt-six mille Liégeois, comme -on peut le savoir par l'estimation de ceux qui ont vu les noms... Nous -avons bien perdu de soixante à quatre-vingt chevaliers ou écuyers.» -(Lettre du duc de Bourgogne.)--V. M. de Barante, t. III, p. 211-212, 3e -édition. - - -113--page 149--_On savait qu'il avait payé de sa personne..._ - -«Comment en décourant de lieu à autre, sur un petit cheval, exhorta et -bailla à ses gens grand courage, et comment il se maintint jusques en la -fin, n'est besoin d'en faire grand déclaration... Oncques de son corps -sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fut plusieurs fois -travaillé.» (Monstrelet, t. II, p. 17.) - - -114--page 149--_La reine et les princes étaient revenus à Paris..._ - -«Dimanche 26 août 1408... Entrèrent à Paris et vindrent de Meleun la -royne et le dauphin accompaignés, environ quatre heures après disner, -des ducs de Berri, de Bretoigne, de Bourbon, et plusieurs autres contes -et seigneurs et grant multitude de gens darmes et alèrent parmi la ville -loger au Louvre.--Mardi 28 août... Ce dict jour entra à Paris la -duchesse Dorléans, mère du duc Dorléans qui à présent est, et la royne -d'Angleterre, femme du dict duc, en une litière couverte de noir à -quatre chevaux couverts de draps noirs, à heure de vespres, accompaignée -de plusieurs chariots noirs pleins de dames et de femmes, et de -plusieurs ducs et contes et gens darmes.» (_Archives_, _Registres du -Parlement_, _Conseil_, vol. XIII, fol. 40-41.)--Les princes -s'accordèrent pour déférer, dans cet intervalle, un pouvoir nominal à -la reine et au dauphin: «Ce Ve jour (5 septembre 1408) furent tous les -seigneurs de céans au Louvre en la grant sale, où estoient en personne -la royne, le duc de Guienne, etc. (Suit une longue série de noms)... en -la présence desquelz... fu publiée par la bouche de maistre Jeh. -Jouvenel, advocat du roy, la puissance octroiée et commise par le roy à -la royne et audit mons. de Guienne sur le gouvernement du royaume, le -roy empeschié ou absent.» (_Archives_, _ibid._, _Conseil_, vol. XIII, -fol. 42, verso.) - - -115--page 154--_Brisé qu'il était par la torture, Montaigu affirmait..._ - -«Affirmasse quod tormentorum violentia (qua et manus dislocatas et se -ruptum circa pudenta monstrabat) illa confessus fuerat, nec in aliquo -culpabilem ducem Aurelianensem nec se etiam reddebat nisi in pecuniarum -regiarum nimia consumptione.» (Religieux, ms., folio 633.) - - -116--page 156--_Ce conseil interdit la chambre des Comptes..._ - -«Et qui a longo tempore, D. Cameræ computorum ægre ferentes quod Rex -manu prodiga pecunias multis etiam indignis consueverat largiri, dona in -scriptis redigebant, addentes in margine _Recuperetur_, _Nimis habuit_; -statutum est ut registrum præsidentibus traderetur, qui quod nimium -fuerat ab ipsis aut eorum hæredibus usque ad ultimum quadrantem, -cessante omni appellatione, extorquerent. Omnes etiam Dominos Cameræ -computorum deposuerunt, uno duntaxat excepto qui vices suppleret omnium, -donec...» (Religieux, ms., folio 639.)--Voir aussi _Ordonnances_, t. IX, -p. 468 et seq. - - -117--page 157--_Cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment..._ - -Au milieu de cette détresse, nous trouvons, entre autres dépenses, un -mandement de Charles VI pour le payement de ses veneurs. L'acte est -rédigé dans des termes très impératifs et très-rigoureux. À la suite de -la signature du roi viennent ces mots: «Garde qu'en se n'ait faute.» -(Bibliothèque royale, mss., Fontanieu 107-108, ann. 1410, 9 -juillet.)--«Pour une paire d'heures, données par le roi à la duchesse de -Bourgogne, 600 écus.» (_Ibid._, 109-110, ann. 1413.) - - -118--page 160--_Le chancelier de Notre-Dame s'emporta jusqu'à dire..._ - -«Nec reges digne vocari, si exactionibus injustis opprimant populum -suum, sed quod eos depositione dignos possint rationabiliter reputare, -in annalibus antiquis possunt de multis legere.» (Religieux, ms., fol. -675, verso.) - - -119--page 162, note--_Dans une de ces alarmes_, etc. - -«Ce dict jour, pour ce que le Roy notre Sire, accompaigné de molt de -princes, barons et chevaliers et grant nombre de gens darmes, estoit -venu loger au Palaiz, et pour les gens darmes estoient pleins les -hostelz tans de la Cité que du cloistre de Paris, et par tout oultre les -pons par devers la place Maubert, sans distinction, hors les seigneurs -de céans pour lesquels a esté ordené, comme a dit en la chambre le -prévost de Paris, que en leurs hostelz len ne se logera pas, et que en -telz cas aventure seroit que les chambellans du Roy notre dit sire ne -preissent les tournelles de céans, esquelles a procès sans nombre qui -seroient en aventure destre embroillez, fouillez, et adirez et perdus, -qui seroit dommage inestimable à tous de quelque estat que soit de ce -royaume; j'ay fait murer l'uiz de ma tournelle, afin que len ne y entre, -car: _In armigero vix potest vigere ratio._»--Le greffier a dessiné un -soldat sur la marge. (_Archives_, _Registres du Parlement_, _Conseil_, -XIII, folio 131, verso, 16 septembre 1410.) - - -120--page 163--_Dans les vraies usances bretonnes, le foyer restait au -plus jeune..._ - -_Origines du droit_, page 63: _Usement de Rohan_: «En succession directe -de père et de mère, le fils juveigneur et dernier né desdits tenanciers -succède au tout de ladite tenue et en exclut les autres, soient fils ou -filles.»--Art. 22: «Le fils juveigneur, auquel seul appartient la tenue, -comme dit est, doit loger ses frères et soeurs jusques à ce qu'ils -soient mariés; et d'autant qu'ils seroient mineurs d'ans, doivent les -frères et soeurs estre mariés et entretenus sur le bail et profit de la -tenue pendant leur minorité; et estant les frères et soeurs mariés, le -juveigneur peut les expulser tous.» (_Coutumier général._)--Cette loi me -semble conforme à l'esprit d'un peuple navigateur et guerrier qui veut -forcer les aînés, déjà grands et capables d'agir, à chercher fortune au -loin.--Voir _ibid._, sur le droit d'aînesse. - - -121--page 167--_Les Armagnacs poussaient la guerre avec une violence -inconnue jusque-là_, etc. - -Vaissette, _Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 282. Néanmoins ils -conservaient toujours des liaisons avec les Anglais. Le Parlement leur -fait un procès en 1395, à ce sujet. (_Archives, Registres du Parlement, -Arrêts_, XI, ann. 1395.) - - -122--page 169--_La légèreté impie des Armagnacs..._ - -Cette légèreté méridionale est sensible dans les proverbes, -particulièrement dans ceux des Béarnais; plusieurs sont fort -irrévérencieux pour la noblesse et pour l'Église: - - Habillat ù bastou, - Qu'aüra l'air du barou. - -Habillez un bâton, il aura l'air d'un baron. - - Las sourcières et lous loubs-garous - Aüs cures han minya capous. - -Les sorcières et les loups-garous font manger des chapons aux curés, -etc., etc. (_Collection de Proverbes béarnais_, ms., communiquée par MM. -Picot et Badé, de Pau.) - - -123--page 170--_Les Armagnacs à Saint-Denis..._ - -Les Parisiens croyaient néanmoins, et non sans apparence, que les moines -étaient favorables au parti d'Orléans. Le bruit même courut à Paris que -le duc d'Orléans s'était fait couronner roi de France dans l'abbaye de -Saint-Denis. (Religieux, ms., f. 701, verso.) - - -124--page 172--_Le duc de Bourgogne avait fait publier à grand bruit -dans Paris_, etc. - -«Indeque rabies popularis sic exarsit, ut omnes utriusque sexus absque -erubescentio velo ducibus publice maledicentes, orarent ut cum Juda -proditore æternam perciperent portionem.» (Religieux, ms., folio 734.) - - -125--page 174--_Les fréquents appels à l'opinion publique que font les -partis..._ - -Le plus important peut-être de ces manifestes est celui que le duc de -Bourgogne publia au nom du roi, le 13 février 1412. Il y demandait une -aide à la langue d'oil et à la langue d'oc, et en confiait la perception -à un bourgeois de Paris. Préalablement il y fait une longue histoire -apologétique des démêlés de la maison de Bourgogne avec celle d'Orléans. -Il y flatte Paris; il entre dans le ressentiment du peuple contre les -excès des gens d'armes du parti d'Orléans. Il fait dire au roi: «Nous -feusmes deuement et souffisamment informés qu'ils tendoient à -_débouter_ du tout _Nous et notre génération de notre royaume_ et -seigneurie.» (Bibl. royale, mss., Fontanieu, 109-110, ann. 1412, 13 -février, d'après un Vidimus de la vicomté de Rouen.) - - -126--page 175--_Au front de la cathédrale de Chartres, on sculpte la -figure de la Liberté..._ - -Voir le curieux rapport de M. Didron, dans le _Journal de l'instruction -publique_, 1839. - - -127--page 178, note--_Clémengis implore l'intervention du Parlement..._ - -«O clarissimi præsides regiorum tribunalium, cæterique celeberrimi -judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem -aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem -lapsum aspicite... (Le juge doit comme le médecin) non tantum morbis cum -exorti fuerint subvenire, sed præstantiori etiam cum gloria, salubri -ante præservatione, ne oriantur prospicere.» (Nic. Clemeng. _Epistol._, -t. II, p. 284.) - - -128--page 180--_Ce long travail de la transformation du droit..._ - -Il est curieux d'observer le commencement de ce grand travail dans les -registres dits _olim_. On y trouve déjà des détails curieux sur la -procédure. Deux employés des Archives, MM. Dessalles et Duclos, en -préparent la publication sous la direction de M. le comte Beugnot. Voir -subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier et Beugnot, sur -nos anciens livres de droit et sur l'immense collection des registres du -Parlement.--Toutefois il ne faut pas oublier que ces registres, même les -_Olim_, que ces livres, même ceux du treizième siècle, contiennent moins -le droit du moyen âge que la _destruction du droit du moyen âge_. Il -faudrait remonter au _droit féodal_, au _droit ecclésiastique_, tels -qu'on les trouve dans les chartes, dans les canons, dans les rituels, -dans les formules et symboles juridiques. - - -129--page 180--_Le Parlement avait porté une sentence de mort et de -confiscation contre le comte de Périgord..._ - -Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Périgord. Il n'avait guère que -la _neuvième_ partie du département actuel de la Dordogne (mss. inédits -de M. Dessalles sur l'histoire du Périgord). D'après une chronique ms. -qu'a retrouvée M. Mérilhou, la chute du dernier comte aurait été -décidée par un rapt qu'il essaya de faire sur la fille d'un consul de -Périgueux, pendant une procession. Le procès énumère bien d'autres -crimes. Rien n'est plus curieux pour faire connaître les détails de -cette interminable guerre entre les seigneurs et les gens du roi. Le -principal grief c'est que, à en croire l'accusation, le comte disait -qu'il voulait être roi et agissait comme tel: «Jactabat palam et publice -fore se REGEM..., certumque judicem pro appellationibus decidendis... -constituerat... a quo non permittebat ad Nos vel ad... Curiam -appellare.» (_Archives, Registres du Parlement, Arrêts criminels_, reg. -XI, ann. 1389-1396.) - - -130--page 183--_La plupart des collèges_, etc. - -Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces collèges, t. IV et -V. - - -131--page 185--_Les Carmes voulaient remonter plus haut que le -christianisme..._ - -Cette prétention produisit au dix-septième siècle une vive polémique -entre les Carmes et les Jésuites. Ceux-ci, qui n'aimaient guère plus la -poésie du moyen âge que la philosophie moderne, attaquèrent durement -l'histoire d'Élie; ils prirent une massue de science et de critique pour -écraser la frêle légende. Les Carmes, en représailles, firent proscrire -en Espagne les _Acta_ des Bollandistes. (Héliot, _Histoire des Ordres -monastiques_, t. I, p. 305-310.) - - -132--page 185--_La remontrance de l'Université au roi..._ - -Le passage le plus important est celui où l'on compare les dépenses de -la maison royale à des époques différentes: «Ad priscorum regum, -reginarum ac liberoram suorum continuendum statum magnificum et -quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde sufficiebant, -indeque creditores debite contentabantur; quod utique modo non fit, -quamvis ad prædictos usus 450,000 annuatim recipiant.» (Religieux, ms., -folio 761.) - - -133--page 187--_Les maîtres bouchers..._ - -Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses règlements parmi ceux -des autres métiers, lorsque le prévôt Étienne Boileau les recueillit -sous saint Louis. Sans doute les bouchers aimèrent mieux s'en fier à la -tradition, à la notoriété publique, et à la crainte qu'ils inspiraient. -V. M. Depping. _Introd. aux Règlements d'Ét. Boileau_, p. LVI; et -Lamare, _Traité de la police_, t. II, liv. V, tit. XX. - - -134--page 187--_Ces étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en hoir_, -etc. - -Félibien, t. II, p. 753. Sauval, t. I, 634, 642. V. aussi les -_Ordonnances, passim_. L'une des plus curieuses est celle qui fixe la -redevance de chaque nouveau boucher envers le cellérier et le concierge -«de la Court-le-Roy» (du Parlement). (_Ordonnances_, t. VI, p. 597, ann. -1381.) - - -135--page 188--_Le boucher Alain y achète une lucarne pour voir la messe -de chez lui..._ - -«Une vue de deux doigts de long sur deux de large.» (Vilain, _Histoire -de Saint-Jacques-la-Boucherie_, p. 54, ann. 1388, 1405.) - - -136--page 189--_Leur crainte était que le dauphin ne ressemblât à son -père..._ - -«Si ab aliquo præpotente (ut publice ferebatur) inducti ad hoc fuerint -tunc non habui pro comperto; eos tamen non ignoro ducis Guyennæ -nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessationes et modum -inordinatum vivendi molestissime tulisse, timentes, sicut dicebant, ne -infirmitatem paternæ similem incurreret in dedecus regni.» (Religieux, -ms., folio 778.) - - -137--page 192--_L'hygiène appliquée à la politique_, etc. - -V. le sermon de Gerson sur la santé corporelle et spirituelle du roi, et -la lettre de Clémengis, intitulée: «De politiæ Gallicanæ ægritudine, per -metaphoram corporis humani lapsi et consumpti. (Nic. Clemeng. _Epist._, -t. II, p. 300.) Ces comparaisons abondent encore au dix-septième siècle, -et jusque dans les préfaces de Corneille. - - -138--page 195--_Les Gantais voulurent garder le fils du duc de -Bourgogne..._ - -Ce fait si important ne se trouve que dans le Religieux. Les historiens -du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer, n'en disent rien. Meyer passe -sur tout cela comme sur des charbons.--Ce fut Paris qui s'entremit en -cette affaire pour ceux de Gand: «Regali consilio (præpositi mercatorum -et scabinorum Parisiensium _validis precibus_) ut Dominus Comes de -Charolois, primogenitus ducis Burgundiæ, cum uxore sua, filia Regis, in -Flandriam duceretur..., Gandavensium burgenses obtinuerunt.» (Religieux, -ms., 723 verso.) - - -139--page 197--_Les Universitaires se réunirent au couvent des -Carmes..._ - -Lisez cette grande scène dans Juvénal des Ursins, p. 251-252. Cet -historien médiocre, qui semble ordinairement se contenter d'abréger le -Religieux, présente cependant de plus quelques détails importants qu'il -avait appris de son père. - - -140--page 198--_Le seul Pavilly s'obstina_, etc. - -Juvénal affirme, avec une légèreté malveillante, que le Carme tirait de -l'argent de tout cela. Quelqu'un, dit-il, parla pour sauver Desessarts -qui était au Châtelet, en grand danger: «Mais le dit de Pavilly qui -tendoit fort _au profit de sa bourse_, et s'intéressoit fort avec les -Gois, Saintyous et leurs alliez, voulust montrer que la prise des -personnes estoit dument faite et qu'il falloit ordonner commissaires -pour faire leur procès.» (Juvénal des Ursins, p. 252.) - - -141--page 199--_«Il y a de mauvaises herbes au jardin de la reine»..._ - -Jean de Troyes avait déjà employé la même métaphore: «Eradicentur herbæ -malæ, ne impediant florem juventutis vestræ virtutum fructus odoriferos -producere.» (Religieux, ms., 785 verso.)--Cette poésie de jardinage -plaisait fort au peuple des villes, toujours enfermé, et d'autant plus -amoureux de la campagne qu'il ne voyait pas. On la retrouve partout dans -les Meistersaengers, dans Hans Sachs, etc. Il est vrai qu'elle n'y est -pas mise à l'usage du meurtre, comme ici. - - -142--page 201--_Sauf quelques articles trop minutieux et d'une rédaction -enfantine_, etc. - -V. l'article sur «Nostre bonne couronne desmembrée, et les flourons -d'icelle baillez en goige...» (_Ordonnances_, t. X, p. 92); et l'article -sur les aides de guerre, dont l'argent sera serré «en un gros coffre, -qui sera mis en la grosse tour de Nostre Palais ou ailleurs en lieu sûr -et secret, ouquel coffre aura trois clefs...» (_Ibid._, p. 96.) - - -143--page 207--_Jean Courtecuisse, célèbre docteur de l'Université, -prêcha sur l'excellence de l'ordonnance..._ - -Du Boulay rapporte à tort ce sermon à l'année 1403. Cependant le titre -qu'il lui donne lui-même devait l'avertir qu'il est de 1413. Aura-t-il -craint, pour l'honneur de l'Université, d'avouer les liaisons d'un de -ses plus grands docteurs avec les Cabochiens? - - -144--page 208--_Ils commencèrent le pont Notre-Dame..._ - -«Cedit jour fut nommé le pont de la Planche de Mibray le _Pont -Nostre-Dame_, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de la trie -sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son fils, après, et le duc de -Berry, et le duc de Bourgogne, et le sire de la Trémouille.» (_Journal -du Bourgeois de Paris_, 10 mai 1413, éd. Buchon, t. XV, p. 182.) - - -145--page 211--_La religion de la royauté était encore entière et le fut -longtemps..._ - -Voyez si longtemps après l'extrême timidité du chef de la Fronde. Il eut -peur des États généraux (Retz, livre II), peur de l'union des villes -(livre III): «J'en eus scrupule», dit-il. Il eut peur encore de se lier -avec Cromwell. Mazarin, tout en défendant l'autorité royale qui était la -sienne, avait apparemment moins de scrupule, s'il est vrai qu'après la -mort de Charles Ier il ait dit dans sa prononciation italienne: «Ce M. -de Cromwell est né houroux (heureux).» - - -146--page 211--_L'avocat général Juvénal..._ - -Voyez au Musée de Versailles la longue et piteuse figure de Juvénal, et -la rouge trogne de son fils l'archevêque. Le père n'en fut pas moins un -excellent citoyen. Son fils rapporte un trait admirable de sa fermeté à -l'égard du duc de Bourgogne, p. 222, note 2. - - -147--page 213--_Le charpentier Guillaume Cirasse..._ - -V. les armoiries de Guillaume Cirasse, dans le Recueil des armoiries des -prévôts et échevins de Paris (exemplaire colorié à la Bibl. du cabinet -du roi, au Louvre). - - -148--page 215, note 2--_Le roi désirait fort traiter_, etc. - -Un grand seigneur vient trouver le roi au matin pour l'animer contre les -Bourguignons. «Le roy estant en son lict, ne dormoit pas et parloit en -s'esbatant avec un de ses valets de chambre, en soy farsant et -divertissant. Et ledit seigneur vint prendre par dessous la couverture -le roy tout doucement par le pied, en disant: Monseigneur, vous ne -dormez pas? Non, beau cousin, lui dit le roy, vous soyez le bien venu, -voulez-vous rien? y a t'il aucune chose de nouveau? Nenny, Monseigneur, -luy respondit-il, sinon que vos gens qui sont en ce siège, disent que -tel jour qu'il vous plaira, verrez assaillir la ville, où sont vos -ennemis et ont espérance d'y entrer. Lors le roi dit que son cousin le -duc de Bourgogne vouloit venir à raison, et mettre la ville en sa main, -sans assaut, et qu'il falloit avoir paix. À quoy ledit seigneur -respondit: Comment, Monseigneur, voulez-vous avoir paix avec ce mauvais, -faux, traistre et desloyal, qui si faussement et mauvaisement a faict -tuer vostre frère? Lors le roy, aucunement desplaisant, luy dit: Du -consentement de beau fils d'Orléans, tout lui a esté pardonné. Hélas! -Sire, répliqua ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vostre frère... -Mais le roy lui respondit assez chaudement: Beau cousin, allez-vous-en; -je le verray au jour du Jugement.» (Juvénal, p. 2-3.) - - -149--page 217--_Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain..._ - -V. les oeuvres de Gerson (éd. Du Pin), surtout au tome IV, et les -travaux estimables de MM. Faugère, Schmidt et Thomassy. Je parlerai -ailleurs de ceux de MM. Gence, Gregori, Daunou, Onésyme Leroy, et en -général des écrivains qui ont débattu la question de l'_Imitation_. - - -150--page 221--_L'augmentation des dépenses tenait à l'avilissement -progressif du prix de l'argent..._ - -Clémengis s'étonne de ce qu'un monastère qui nourrissait primitivement -cent moines n'en nourrit plus que dix (p. 19). Qui ne sait combien en -deux ou trois siècles changent et le prix des choses et le nombre de -celles qu'on juge nécessaires? Pour ne parler que d'un siècle, quelle -grande maison pourrait être défrayée aujourd'hui d'après le calcul que -madame de Maintenon fait pour celle de son frère? Voir, entre autres -ouvrages, une brochure de M. le comte d'Hauterive: _Faits et -observations sur la dépense d'une des grandes administrations_ etc.; -deux autres brochures de M. Eckard: _Dépenses effectives de Louis XIV en -bâtiments au cours du temps des travaux de leur évaluation_, etc., etc. - - -151--page 222--_Clémengis... d'Ailly..._ - -Je ne veux pas contester le mérite réel de ces deux personnages qui -furent tout à la fois d'éminents docteurs et des hommes d'action. -D'Ailly fut l'une des gloires de la grande école gallicane du collège de -Navarre; il y forma Clémengis et Gerson. Clémengis est un bon écrivain -polémique, mordant, amusant, _salé_ (comme aurait dit Saint-Simon). V. -le tableau qu'il fait de la servilité du pape d'Avignon, dans le livre -de la _Corruption de l'Église_ (p. 26). La conclusion du livre est très -éloquente. C'est une apostrophe au Christ; les protestants peuvent y -voir une prophétie de la Réforme: «Si tuam vineam labruscis -senticosisque virgultis palmites suffocantibus obseptam, infructiferam, -vis ad naturam reducere, quis melior modus id agendi, quam inutiles -stirpes eam sterilem efficientes quæ falcibus amputatæ pullulant, -radicitus evellere, vineamque ipsam aliis agricolis locatam novis rursum -autiferacibus et fructiferis palmitibus inserere?... Hæc non nisi exigua -sunt dolorum _initia_ et suavia quædam eorum quæ supersunt _præludia_. -Sed tempus erat, ut portum, ingruente jam tempestate, peteremus, -nostræque in his periculis saluti consuleremus, ne tanta procellarum -vis, quæ laceram Petri naviculam validiori turbinis impulsu, quam ullo -alias tempore _concussura est_, in mediis nos fluctibus, cum his qui -merito naufragio perituri sunt, absorbeat.» (Nic. Clemeng. _De corrupto -Ecclesiæ statu_, t. I, p. 28.) - - -152--page 223--_... le piquant réquisitoire du concile contre les deux -papes réfractaires..._ - -_Concilium Pisanum_, ap. _Concil._, éd. Labbe et Cossart, 1671; t. XI, -pars II, p. 2172 et seq. - - -153--page 224--_Ces ennemis acharnés s'entendaient au fond à -merveille..._ - -«Habentes facies diversas..., sed caudas habent ad invicem colligatas, -ut de vanitate conveniant.» (_Ibid._, p. 2183.)--«... Volebat unum pedem -tenere in aqua et alium in terra.» (_Ibid._, p. 2184.) - - -154--page 225--_Lorsque Valla élevait les premiers doutes sur -l'authenticité des décrétales..._ - -Non seulement Valla, mais Gerson, dans son épître _De modis uniendi ac -reformandi Ecclesiam_, p. 166. Sur Valla, lire un article excellent de -la _Biographie universelle_ (par M. Viguier), t. XLVII, p. -345-353.--«Des papes ont permis à Ballerini de critiquer, à Rome même, -les fausses décrétales. Pourquoi ne les ont-ils pas révoquées? Pour la -même raison que les rois de France n'ont pas révoqué les fables -politiques relatives aux douze pairs de Charlemagne, ni les Empereurs -celles qui se rattachent à l'origine des cours Weimiques, etc.» Telle -est la réponse de l'ingénieux M. Walter. (Walter, _Lerhbuch des -Kirchenrechts_, Bonn. 1829, p. 161.) - - -155--page 226--_Raymond Lulle pleura aux pieds de son Arbor, qui -finissait la scolastique..._ - -Voir la curieuse préface. (Raymond Lullii Majoricensis, illuminati -patris, _Arbor scientiæ_. Lugduni, 1636, in-4{o}, p. 2 et 3.) - - -156--page 226--_... renouveler..._ - -Ce verbe, employé comme neutre, avait bien plus de grâce. Je crois qu'on -y reviendra. V. Charles d'Orléans (p. 48): «Tous jours sa beauté -_renouvelle_.» Et Eustache Deschamps (p. 99): «De jour en jour votre -beauté _renouvelle_.» - - -157--page 227--_Au moment où l'Anglais allait fondre sur la France_, -etc. - -«Licet quis contemnendum esse, quantum ad bella pertinet, _ducem -Lotharingiæ_, nec tantis pollere viribus, ut domui audeat Franciæ bellum -inferre, non parvus debet hostis videri quem Deus excitat et propter -aliorum adjuvat facinora.» (Nic. Clémengis, t. II, p. 257.)--On voit de -même dans les lettres de Machiavel qu'à la veille d'être conquise par -les Espagnols, l'Italie ne craignait que les Vénitiens. Il écrit aux -magistrats de Florence: «Vos Seigneuries m'ont toujours dit que la -liberté de l'Italie n'avait à craindre que Venise.» (Machiavel, Lettre -de février ou mars 1508.) - - -158--page 230--_Sur les cinquante-trois mille fiefs en Angleterre, -l'Église en possédait vingt-huit mille..._ - -Turner, _The History of England, during the middle ages_ (ed. 1830), -vol. III, p. 96.--On assurait récemment que le clergé anglican avait -encore aujourd'hui un revenu supérieur à celui de tout le clergé de -l'Europe. Ce qui est sûr, c'est que l'archevêque de Cantorbéry a un -revenu _quinze_ fois plus grand que celui d'un archevêque français, -_trente_ fois plus grand que celui d'un cardinal à Rome. (_Statistics of -the Church of England_, 1836, p. 5.) V. aussi trois Lettres de Léon -Faucher (_Courrier français_, juillet, août 1836). - - -159--page 232, note--_Le droit d'aînesse en Angleterre..._ - -Le 12 avril 1836, M. Ewart voulait présenter un bill statuant que, au -moins dans les successions ab intestat, les propriétés foncières -seraient partagées également entre les enfants; sir John Russel a parlé -contre, et la motion a été rejetée à une forte majorité. - - -160--page 237--_Shakespeare ennemi des sectaires de tout âge..._ - -Shakespeare a fait de rares allusions aux puritains naissants, toutes -malveillantes. Voir entre autres celle qui se trouve dans _Twelfth -Night_, act. III, scène II.--Quant à Falstaff, j'aurai occasion d'y -revenir. - - -161--page 239, note--_L'examen d'Oldcastle par l'archevêque de -Cantorbéry_, etc. - -«Dominus Cantuariensis gratiose se obtulit, et paratum fore promisit ad -absolvendum eum; sed ille... petere noluit... Cui compatiens dominus -Cant. dixit: Caveatis... Unde dominus Cant. sibi compatiens... Cui -archiepiscopus affabiliter et suaviter... Consequenter dominus Cant. -suavi et modesto modo rogavit... Quibus dictis dominus Cant. flebili -vultu eum alloquebatur... Ergo, cum magna cordis amaritudine, processit -ad prolationem sententiæ.» (Walsingham, p. 384.)--Elmham célèbre en -prose et en vers les exécutions et les processions. «Rege jubente... -Regia mens gaudet.» (Turner, vol. III, p. 142.) - - -162--page 240--_Henri V écrivit aux prélats..._ - -De arraiatione cleri: «Prompti sint ad resistendum contra malitiam -inimicorum regni, ecclesiæ, etc.» (Rymer, 3e éd., vol. IV, pars I, p. -123; 28 mai 1415.) - - -163--page 240--_Il complétait ses préparatifs..._ - -Traité pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415. Presse des -navires, 11 avril; des armuriers (operariis arcuum, etc., _tam intra -libertates quam extra_), le 20; presse des matelots, le 3 mai; recherche -de charrettes, le 16; achat de clous et de fers de chevaux, le 25; achat -de boeufs et vaches, le 4 juin; ordre pour cuire du pain et brasser de -la bière, le 27 mai; presse des maçons, charpentiers, serruriers, -etc;--5 juin, négociations avec le Gallois Owen Glendour; 24 juillet, -testament du roi; défense de la frontière d'Écosse; négociations avec -l'Aragon, avec le duc de Bretagne, _avec le duc de Bourgogne_, 10 août; -Bedford nommé gardien de l'Angleterre, 11 août; au maire de Londres, 12, -etc. (Rymer, t. IV, p. I, p. 109-146.) - - -164--page 242--_Le roi réunit la plus forte armée_, etc. - -Tels sont les nombres indiqués par Monstrelet, t. III, p. 313. Lefebvre -dit: huit cents bâtiments. Rien n'est plus incertain que les calculs de -ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait deux cent mille -hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent cinquante mille -aux Français à la bataille d'Azincourt. Je crois cependant qu'il a été -mieux instruit sur le nombre réel de l'armée anglaise à son départ. - - -165--page 246--_Un prêtre anglais nous apprend_, etc. - -Ms. cité par sir Harris Nicolas, dans son _Histoire de la bataille -d'Azincourt_ (1832), p. 129. Ce remarquable opuscule offre toute -l'impartialité qu'on devait attendre d'un Anglais judicieux, qui -d'ailleurs n'a pas oublié l'origine française de sa famille. Qu'il me -soit permis de faire remarquer en passant que beaucoup d'étrangers -distingués descendent de nos réfugiés français: sir Nicolas, miss -Martineau, Savigny, Ancillon, Michelet de Berlin, etc. - - -166--page 246--_Tous les habitants d'Harfleur furent chassés de la -ville..._ - -Le chapelain rapporte les lamentations de ces pauvres gens, et il -ajoute, avec une bien singulière préoccupation anglaise, qu'après tout -ils regrettaient une possession à laquelle _ils n'avaient pas droit_: -«For the loss of their accustomed, _though unlawful_, habitations.» V. -Sir Nicolas, p. 214. - - -167--page 247--_Henri V déclara que d'Harfleur il irait jusqu'à -Calais..._ - -Cette expédition a été racontée par trois témoins oculaires qui tous -trois étaient dans le camp anglais: Hardyng, un chapelain d'Henri V, et -Lefebvre de Saint-Remy, gentilhomme picard, du parti bourguignon, qui -suivit l'armée d'Henri. Il n'y a qu'un témoin de l'autre parti, Jean de -Vaurin, qui n'ajoute guère au récit des autres. Je suivrai volontiers -les témoignages anglais. L'historien français qui raconte ce grand -malheur national doit se tenir en garde contre son émotion, doit -s'informer de préférence dans le parti ennemi. - - -168--page 248--_Le duc de Lorraine à lui seul amenait cinquante mille -hommes..._ - -Lettre du gouverneur de Calais Bardolf, au duc de Bedford: «Plaise à -vostre Seigneurie savoir, que par les entrevenans divers et bonnes amis, -repairans en ceste ville et marche, aussi bien hors des parties de -Fraunce, comme _de Flaundres_, me soit dit et rapporté plainement que -sans faulte le Roi nostre Seigneur... ara bataille... au plus tarde, -deins quinsze jours... que le duc de Lorenne ait assembleie... bien -_cinquant mille_ hommes, et que, mes qu'ils soient tous assemblées, ilz -ne seront moins de _cent mille_ ou pluis.» (Rymer, t. IV, p. I, p. 147, -7 octobre 1415.) - - -169--page 249--_Des Picards se joignirent aux Anglais, et peut-être les -guidèrent..._ - -Lorsqu'on voit un de ces Picards, l'historien Lefebvre de Saint-Remy, -après avoir combattu pour les Anglais à Azincourt, devenir le confident -de la maison de Bourgogne, la servir dans les plus importantes missions -(Lefebvre, prologue, t. VII, p. 258), et enfin vieillir dans cette cour -comme héraut de la Toison d'or, on est bien tenté de croire que -Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent bourguignon près d'Henri V. -Il ne vint pas seulement pour voir la bataille; les détails minutieux -qu'il donne (p. 499) portent à croire qu'il suivit l'armée anglaise, dès -son entrée en Picardie. V. sur Lefebvre la Notice de mademoiselle Dupont -(_Bulletin de la Société de l'histoire de France_, tome II, 1re partie). -La savante demoiselle a refait toute la vie de Lefebvre; elle a prouvé -qu'il avait généralement copié Monstrelet; il me paraît toutefois qu'en -copiant il a quelque peu modifié le récit des faits dont il avait été -témoin oculaire. - - -170--page 250--_Un homme du pays vint dire_, etc. - -Les deux Bourguignons Monstrelet et Lefebvre ne disent rien de ceci. Ce -sont les Anglais qui nous l'apprennent: «But suddenly, in the midst of -their despondency, _one of the villagers_ communicated to the king the -invaluable information...» (Turner, t. II, p. 423.) - - -171--page 251--_Le duc de Berri voulait que les partis d'Orléans et de -Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances..._ - -Il avait d'abord fait écrire en ce sens aux deux ducs, avec défense de -venir en personne; c'est ce qu'assure le duc de Bourgogne dans la lettre -au roi. (Juvénal des Ursins, p. 299.) - - -172--page 253--_Bataille d'Azincourt..._ - -Lefebvre, t. VIII, p. 511.--Religieux, ms., 945 verso.--Jehan de Vaurin, -_Chroniques d'Angleterre_, vol. V, partie I, chap. IX, folio 15, verso; -ms. de la Bibliothèque royale, nº 6756.--Jean de Vaurin était à la -bataille, comme Lefebvre, mais de l'autre côté: «Moy, acteur de ceste -euvre, en sçay la vérité, car en celle assemblée estoie du costé des -François.» - - -173--page 260--_Alors survinrent les Anglais_, etc. - -«Ictus reiterabant mortales, inusitato etiam armorum genere usi quisque -eorum in parte maxima clavam plumbeam gestabant, quæ capiti alicujus -afflicta mox illum præcipitabat ad terram moribundum.» (Religieux de -Saint-Denis, ms., fol. 950.) - - -174--page 260--_Puis, c'est le duc d'Alençon_, etc. - -Cet embellissement est de la façon de Monstrelet, t. III, p. 355. Il le -place hors du récit de la bataille, après la longue liste des morts. -Lefebvre, témoin oculaire, n'a pu se décider à copier ici Monstrelet. - - -175--page 262--_Le lendemain le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait -rester en vie..._ - -Lefebvre, t. VIII, p. 16-17.--Monstrelet, t. III, p. 347. Je ne sais -d'après quel auteur M. de Barante a dit: «Henri V fit cesser le carnage -et relever les blessés.» (_Hist. des ducs de Bourgogne_, 3e édit., t. -IV, p. 250.) - - -176--page 262, note 3--_Le connétable d'Albret_... - -Le Religieux revient fréquemment (fol. 940, 946, 948) sur ces bruits de -trahison, qui probablement circulaient surtout à Paris, sous l'influence -secrète du parti bourguignon.--Nulle part ces accusations ne sont -exprimées avec plus de force que dans le récit anonyme qu'a publié M. -Tailliar: «Charles de Labrech, connétable de Franche, alloit bien -souvent boire et mangier avec le Roi en l'ost des Englès... Li -connétables se tenoit en ses bonnes villes et faisoit défendre de par le -roi de Franche que on ne le combattesit nient.» Cette dernière -accusation, si manifestement calomnieuse, ferait soupçonner que cette -pièce est un bulletin du duc de Bourgogne. Au reste, l'auteur confond -beaucoup de choses; il croit que c'est Clignet de Brabant qui pilla le -camp anglais, etc. Dans la même page, il appelle Henri V tantôt roi de -France, tantôt roi d'Angleterre. (_Archives du nord de la France et du -midi de la Belgique_ (Valenciennes), 1839.) - - -177--page 263--_Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts la -charité d'une fosse..._ - -Monstrelet, t. III, p. 358. Selon le récit anonyme publié par M. -Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts; ceux qui les -avaient enfouis, jurèrent de ne point le révéler. (_Archives du nord de -la France_ (Valenciennes), 1839.) - - -178--page 266--_Les Français nourrirent les Anglais..._ - -«De suis victualibus refecerunt.» (Walsingham, p. 342.)--Walsingham -ajoute une observation de la plus haute importance: «Nempe mos est -utrique genti, Angliæ scilicet atque Galliæ, licet sibimet in propriis -sint infesti regionibus, in remotis partibus _tanquam fratres_ -subvenire, et fidem ad invicem inviolabilem observare.» (Walsingham, -_ibid._)--C'est qu'en effet, ce sont des frères ennemis, mais après tout -des _frères_. - - -179--page 266--_... des vers charmants, pleins de bonté et de douceur -d'âme..._ - -Malgré cette douceur de caractère, Charles d'Orléans avait eu quelques -pensées de vengeance après la mort de son père. Les devises qu'on lisait -sur ses joyaux, d'après un inventaire de 1409, semblent y faire -allusion: «Item une verge d'or, ou il a escript, _Dieu le scet_.--Item -une autre verge d'or où il est escript, _il est loup_.--Item une autre -verge d'or plate en laquelle est escript, _Souviegne vous de_.--Item -deux autres verges d'or es quelles est escript, _Inverbesserin_.--Item -ung bracelet d'argent esmaillié de vert et escript, _Inverbesserin_. -(Inventaire des joyaulx d'or et d'argent, que monseigneur le duc -d'Orléans a pardevers lui, fait à Blois en la présence de mondit -seigneur, par monseigneur de Gaule et par monseigneur de Chaumont, le -IIIe jour de décembre, lan mil CCCC et neuf, et escript par moy Hugues -Perrier, etc.» Cette pièce curieuse a été trouvée dans les papiers des -Célestins de Paris. _Archives du royaume_, L, 1539.) - - -180--page 266--_Charles d'Orléans passa de longues années à Pomfret, -traité honorablement..._ - -V. le détail curieux d'un achat de quatorze lits pour les principaux -prisonniers: oreillers, traversins, couvertures, plume, satin, toile de -Flandre, etc. (Rymer, 3e édit., t. IV, p. I, p. 155, mars 1416.) - - -181--page 267--_Notre Béranger du quinzième siècle..._ - -Pour compléter un Béranger de ce temps-là, il faudrait joindre à Charles -d'Orléans Eustache Deschamps. Il représente Béranger par d'autres faces, -par ses côtés patriotique, satirique, sensuel, etc. V. la pièce: «Paix -n'aurez jà, s'ils ne rendent Calais», p. 71.--Il s'élève quelquefois -très haut. Dans la ballade suivante, il semble comprendre le caractère -titanique et satanique de la patrie de Byron. V. mon _Introduction à -l'Histoire universelle_: - - Selon le Brut, de l'isle des Géans, - Qui depuis fut Albions appelée, - Peuple maudit, tar dis en Dieu créans, - Sera l'isle de tous poins désolée. - Par leur orgueil vient la dure journée - Dont leur prophète Merlin - Pronostica leur dolereuse fin, - Quant il escript: _Vie perdrez et terre_. - Lors monstreront estrangiez et voisins: - _Au temps jadis estoit cy Angleterre_. - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Visaige d'ange portez (_angli angeli_), mais la pensée - De diable est en vous tou dis sortissans - À Lucifer. . . . . - Destruîz serez; Grecs diront et Latins: - _Au temps jadis estoit cy Angleterre_. - - -182--page 267--_Le sourire y est près des larmes..._ - -«Fortune, vueilliez-moi laisser», p. 170 (_Poésies_ de Charles -d'Orléans, éd. 1803).--«Puisque ainsi est que vous allez en France, Duc -de Bourbon, mon compagnon très-cher», p. 206.--«En la forêt d'ennuyeuse -tristesse», p. 209.--«En regardant vers le pays de France», p. 323.--«Ma -très doulce Valentinée, Pour moy fustes-vous trop tôt née», p. 269. - -C'est l'inspiration des vers de Voltaire: - - Si vous voulez que j'aime encore, - Rendez-moi l'âge des amours... - -Et celle de Béranger: - - Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse, - Vous vieillirez, et je ne serai plus... - - -183--page 268, note 1--_Il y a pourtant un vif mouvement de passion_, -etc. - -Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur: il fut toujours -amoureux; bien des vers furent adressés par lui à une belle dame de ce -côté-ci du détroit. Les Anglaises, probablement meilleures pour lui que -les Anglais, n'en ont pas gardé rancune, s'il est vrai qu'en mémoire de -Charles d'Orléans et de sa mère Valentine, elles ont pris pour fête -d'amour la Saint-Valentin. V. _Poésies_ de Charles d'Orléans, éd. 1803. - - -184--page 268--_C'est l'alouette, rien de plus..._ - - Le temps a quitté son manteau - De vent, de froidure et de pluie... - (_Idem_, p. 257.) - -Ces jolis chants d'alouette font penser à la vieille petite chanson, -incomparable de légèreté et de prestesse: - - J'étais petite et simplette - Quand à l'école on me mit - Et je n'y ai rien appris... - Qu'un petit mot d'amourette... - Et toujours je le redis, - Depuis qu'ay un bel amy. - - -185--page 271--_Moururent en quelques mois... le dauphin_, etc. - -«Ce dit jour Mons. Loiz de France, ainsné filz du Roy, notre Sire, -Dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de laage de vint ans ou -environ, bel de visaige, suffisamment grant et gros de corps, pesans et -tardif et po agile, voluntaire et moult curieux à magnificence dabiz et -joiaux _circa cultum sui corporis_, désirans grandement grandeur, oneur -de par dehors, grant despensier à ornemens de sa chapelle privée, à -avoir ymages grosses et grandes dor et dargent, qui moult grant plaisir -avoit à sons dorgues, lesquels entre les autres oblectacions mondaines -hantoit diligemment, si avoit-il musiciens de bouche ou de voix, et pour -ce avoit chapelle de grant nombre de jeune gent; et si avoit bon -entendement, tant en latin que en françois, mais il emploioit po, car sa -condicion estoit demploier la nuit à veiller et po faire, et le jour à -dormir; disnoit à III ou IV heures après midi, et soupoit à minuit, et -aloit coucher au point du jour et à soleil levant souvant, et pour ce -estoit aventure qu'il vesquit longuement.» (_Archives du royaume, -Registres du Parlement, Conseil_, XIV, f. 39, verso, 19 décembre 1415.) - - -186--page 271, note 3--_Les Anglais chantaient des_ Te Deum _et des -ballades._ - - As the King lay musing on his bed, - He thought himself upon a time, - Those tributes due from the French King, - That had not been paid for so long a time - Fal, lal, lal, lal, laral, laral, la. - He called unto his lovely page, - His lovely page away came he..., etc. - - (Ballade citée par Sir Harris Nicolas, Azincourt, p. 78.) - - -187--page 274--_Plutôt que de recevoir les Gascons, Rouen tua son -bailli_, etc. - -M. Chéruel a trouvé des détails curieux dans les archives de Rouen. -(Chéruel, _Histoire de Rouen sous la domination anglaise_, p. 19. Rouen, -1840.) - - -188--page 276--_Le roi d'Angleterre exceptait de la capitulation -quelques-uns des assiégés_, etc. - -«Ut rei læsæ majestatis.» (Religieux, ms., folio 79.) Ce point de vue -des légistes anglais qui suivaient le roi est mis dans son vrai jour au -siège de Meaux. (_Ibid._, folio 176.) - - -189--page 277, note 2--_Armagnac persévérait dans son attachement à -Benoît XIII..._ - -V. la déclaration de la reine contre lui. (_Ordonnances_, t. X, p. 436.) - - -190--page 279--_Un Lambert commença à pousser le peuple au massacre des -prisonniers..._ - -Le Bourgeois devient poète tout à coup, pour parer le massacre de -mythologie et d'allégories: «Le dimanche ensuivant, 12 jour de juing, -environ onze heure de nuyt, on cria alarme, comme on faisoit souvent -alarme à la porte Saint-Germain, les autres crioient à la porte de -Bardelles. Lors s'esmeut le peuple vers la place Maubert et environ, -puis après ceulx de deçà les pons, comme des halles, et de Grève et de -tout Paris, et coururent vers les portes dessus dites; mais nulle part -ne trouvèrent nulle cause de crier alarme. Lors se leva la Déesse de -Discorde, qui estoit en la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la -forcenée, et Convoitise, et Enragerie et Vengeance, et prindrent armes -de toutes manières, et boutèrent hors d'avec eulx Raison, Justice, -Mémoire de Dieu... Et n'estoit homme nul qui, en celle nuyt ou jour, -eust osé parler de Raison ou de Justice, ne demander où elle estoit -enfermée. Car Ire les avoit mise en si profonde fosse, qu'on ne les pot -oncques trouver toute celle nuyt, ne la journée ensuivant. Si en parla -le Prévost de Paris au peuple, et le seigneur de L'Isle-Adam, en leur -admonestant pitié, justice et raison; mais Ire et Forcennerie -respondirent par la bouche du peuple: Malgrebieu, Sire, de vostre -justice, de vostre pitié et de vostre raison: mauldit soit de Dieu qui -aura la pitié de ces faulx traistres Arminaz Angloys, ne que de chiens; -car par eulz est le royaulme de France destruit et gasté, et si -l'avoient vendu aux Angloys.» (_Journal du Bourgeois de Paris_, t. XV, -p. 234.) - - -191--page 280--_Seize cents personnes périrent_, etc. - -Monstrelet, t. IV, p. 97.--Le greffier dit moins: «Jusques au nombre de -huit cens personnes et au-dessus, comme on dit.» (_Archives, Registres -du Parlement, Conseil_, XIV, f. 139.) - - -192--page 281--_Tout est tué au petit Châtelet..._ - -«Tuèrent bien trois cens prisonniers.» (Monstrelet, t. IV, p. 120.) -«Durant laquelle assemblée et commocion, furent tuez et mis à mort -environ de quatre-vingt à cent personnes, entre lesquelles y ot trois ou -quatre femmes tuées, si comme on disoit...» (_Archives, Registres du -Parlement, Conseil_, XIV, folio 142, verso, 21 août.) - - -193--page 283--_Un traité récent avec les Anglais ne permettait pas au -duc de Bourgogne d'appeler les Flamands..._ - -Le traité probablement ne concernait que la Flandre. Tout le monde -croyait que dans une entrevue avec Henri V à Calais il s'était allié à -lui. Il existe un traité d'alliance et de ligue, où le duc reconnaît les -droits d'Henri à la couronne de France, mais cet acte ne présente ni -date précise ni signature. Il est probable que Jean-sans-Peur fit -entendre au roi d'Angleterre que, s'il l'aidait activement, c'en était -fait du parti bourguignon en France, qu'il servirait mieux les Anglais -par sa neutralité que par son concours. (Rymer, 3e éd., t. IV, pars I, -p. 177-178, octobre 1416.) - - -194--page 285--_Chacun des princes prisonniers n'eut qu'un serviteur -français..._ - -Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand nombre. - - -195--page 287--_Alain Blanchard..._ - -Sur Alain Blanchard, V. la notice publiée par M. Auguste Le Prévôt, en -1826, l'_Histoire de Rouen sous les Anglais_, par M. Chéruel (1840), et -l'_Histoire du privilège de Saint-Romain_, par M. Floquet, t. II, p. -548. - - -196--page 287--_Le peuple de Rouen sortait à la fois par toutes les -portes..._ - -M. Chéruel, p. 46, d'après la chronique versifiée d'un Anglais qui était -au siège. (_Archæologia Britannica_, t. XXI, XXII.) Ce curieux poème a -été traduit par M. Potier, bibliothécaire de Rouen. - - -197--page 288--_Rouen était plein de nobles et croyait être trahi._ - -«Les Engloys descendirent à la Hogue de Saint-Vaast, dimence 1er jour -d'aost 1416, adonc estoit le dalphin de Vyane à Rouen avec sa forche; et -de là se partit à soy retraire à Paris, et laissa l'ainsné filz du comte -de Harcourt, chapitaine du chastel et de la ville, et M. de Gamaches, -bailly de la dicte ville, avenc grant quantité d'estrangiers qui -gardoient la ville et la quidèrent pillier; mès l'en s'en aperchut, et y -out sur ce pourvéanche. Mais nonostant tout, fut levé en la ville une -taille de 16,000 liv. et un prest de 12,000, et tout poié dedens la -my-aost ensuivant. Et fu commenchement de malvèse estrenche; et puis -touz s'en alèrent au dyable. Et après euls y vint M. Guy le Bouteiller, -capitaine de la ville, de par le duc de Bourgongne, avec 1,400 ou 1,500 -Bourguégnons et estrangiers, pour guarder la ville contre les Engloys; -mais ils estoient miez Engloys que Franchoiz; les quiez estoient as -gages de la ville, et si destruioient la vitaille et la garnison de la -ville.» (Chronique ms. du temps, communiquée par M. Floquet.) - - -198--page 290, note 1--_Détresse de Rouen..._ - -_Archæologia_, t. XXI, XXII.--M. Chéruel a trouvé un renseignement plus -sérieux sur le prix des denrées; par délibération du 7 octobre 1418, le -chapitre fait fondre une châsse d'argent, et paye, entre autres dettes, -_soixante livres tournois_ (mille francs d'aujourd'hui?) _pour deux -boisseaux de blé_. (M. Chéruel, _Rouen sous les Anglais_, p. 53, d'après -les registres capitulaires, conservés aux Archives départementales de la -Seine-Inférieure.) Cet excellent ouvrage donne une foule de -renseignements non moins précieux pour l'histoire de la Normandie et de -la France en général. - - -199--page 292--_Capitulation de Rouen_, etc. - -«Item, estoit octroyé par ledit seigneur Roi, que tous et chacun -pourroient s'en retourner..., excepté _Luc_, Italien, Guillaume de -_Houdetot_, chevalier bailly, Alain _Blanchart_, Jehan _Segneult_, -maire, maître Robin _Delivet_, et _excepté la personne qui_, de -mauvaises paroles et déshonnêtes, _auroit parlé antiennement_, s'il peut -être découvert, sans fraude ou mal engyn...» (Vidimus de la capitulation -de Rouen, aux Archives de Rouen, communiqué par M. Chéruel). Rymer donne -le même acte en latin (t. IV, p. II, p. 82, 13 januar. 1419). - - -200--page 292--_Rouen dut payer trois cent mille écus d'or..._ - -«Januarii instantis, februarii instantis.» Les articles suivants -prouvent qu'il s'agit bien de 1418, et non 1419. (Rymer, t. IV, p. II, -p. 82.) - - -201--page 294--_Henri V voulait marier en Allemagne son frère -Bedford..._ - -«Super sponsalibus inter Bedfordium et filiam unicam Fr. burgravii -Nuremburiensis, filiam unicam ducis Lotaringiæ, aliquam consanguineam -imperatoris.» (Rymer, t. IV, p. II, p. 100, 18 mart. 1419.) - - -202--page 294--_Il voulait faire adopter son jeune frère, Glocester, à -la reine de Naples_, etc. - -«Cum Johanna, regina Apuleæ, de adoptione Johannis ducis Bedfordiæ. Dux -mittat quinquaginta millia ducatorum, quousque fortalitia civitatis -Brandusii erint ei consignata... Dux teneatur, intra octo menses, venire -personaliter cum mille hominibus armatis, 2,000 sagittariis. Non -intromittet se de regimine regni, _excepto ducatu Calabriæ_ quem -gubernabit ad beneplacitum suum.» (_Ibid._, p. 98, 12 mart. 1419.) - - -203--page 295--_Il mettait d'accord contre lui les Aragonais et les -Castillans..._ - -Les gens de Bayonne écrivent au roi d'Angleterre que «un balener armé a -pris un clerc du roy de Castille», et qu'on a su par lui que quarante -vaisseaux castillans allaient chercher des Écossais en Écosse, les -troupes du dauphin à Belle-Isle, et amener toute cette armée devant -Bayonne. (Rymer, t. IV, p. II, p. 128, 22 jul. 1419.) Les gens de -Bayonne écrivent plus tard que les Aragonais vont se joindre aux -Castillans pour assiéger leur ville. (_Ibid._, p. 132, 5 septembre.) - - -204--page 295, note 2--_Le Normand Robert de Braquemont..._ - -Je reviendrai sur cette famille illustre et sur les Béthencourt, alliés -et parents des Braquemont, à qui ceux-ci cédèrent leurs droits sur les -Canaries. V. _Histoire de la conqueste des Canaries, faite par Jean de -Béthencourt, escrite du temps même par P. Bontier et J. Leverrier, -prestres_, 1630. Paris, in-12. - - -205--page 296--_Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude._ - -«Nous ne savons plus, écrivait un agent anglais à Henri V, si nous -avons la guerre ou la paix; mais dans six jours... It is not knowen -whethir we shall have werre or pees... But withynne six dayes...» -(Rymer, _ibid._, p. 126, 14 jul. 1419.) - - -206--page 300, note--_La mort du duc de Bourgogne fit un mal immense au -dauphin..._ - -«Pour occasion duquel fait plusieurs grans inconvéniens et domages -irréparables sont disposez davenir et plus grans que paravant, à la -honte des faiseurs, au dommage de mond. Seig. Dauphin principalment, qui -attendoit le royaume par hoirrie et succession après le Roy notre -souverain S. À quoy il aura moins daide et de faveur et plus dennemis et -adversaires que par avant.» (_Archives, Registres du Parlement, -Conseil_, XIV, folio 193, septembre 1419.) - - -207--page 305--_Derrière Henri V on portait sa bannière personnelle, la -lance à queue de renard..._ - -«Et portoit en sa devise une queue de renart de broderie.» (_Journal du -Bourgeois de Paris_, t. XV, p. 275.) À l'entrée de Rouen, c'était une -véritable queue de renard: «Une lance à laquelle d'emprès le fer avoit -attaché une queue de renart en manière de penoncel, en quoi aucuns sages -notoient moult de choses.» (Monstrelet, t. IV, p. 140.) - - -208--page 305--_Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris._ - -Le greffier même du Parlement partage l'entraînement général, à en juger -par ses mentions continuelles de processions et supplications pour le -salut des deux rois: «Furent moult joyeusement et honorablement receuz -en la ville de Paris...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_, -XIV, folio 224.) - - -209--page 306--_Charles fut condamné au bannissement..._ - -La sentence rendue par le roi de France, «de l'avis du Parlement», est -placée par Rymer au 23 décembre 1420: «Considérant que _Charles -soi-disant dauphin_ avoit conclu alliance avec le duc de Bourgogne... -déclare les coupables de cette mort _inhabiles à toute dignité_.»--V. -aussi le violent manifeste de Charles VI contre son fils: «Ô Dieu -véritable, etc.», 17 janvier 1419. (_Ord._, t. XII, p. 273.)--Un acte -plus odieux encore, c'est celui qui ordonne que les Parisiens seront -payés de ce qui leur est dû sur les biens des proscrits, de manière à -associer Paris au bénéfice de la confiscation. (_Ord._, t. XII, p. 281.) -Cela fait penser aux statuts anglais qui donnaient part aux communes -dans les biens des lollards. - - -210--page 308, note 2--_Chronique de Georges Chastellain..._ - -En citant pour la première fois Chastellain, je ne puis m'empêcher de -remercier M. Buchon d'avoir recherché avec tant de sagacité les membres -épars de cet éloquent historien. Espérons qu'on publiera bientôt le -fragment qui manquait encore et que M. Lacroix vient de retrouver à -Florence. - - -211--page 308--_Les princes du Rhin tendaient la main à l'argent -anglais..._ - -Procuration du roi d'Angleterre au Palatin du Rhin pour recevoir -l'hommage de l'électeur de Cologne. (Rymer, t. IV, p. I, p. 158-159, 4 -mai 1416.)--Autre au Palatin du Rhin (pensionnaire de l'Angleterre), -pour qu'il reçoive l'hommage des électeurs de Mayence et de Trèves. -(_Ibid._, p. II, p. 102, 1 april. 1419.) - - -212--page 310--_Les politiques doutaient fort de l'utilité du Concile de -Constance..._ - -Petrus de Alliaco, _De Difficultate reformationis in concilio_, ap. Von -der Hardt, _Concil. Constant._, t. I, p. VI, p. 256.--Schmidt, _Essai -sur Gerson_, p. 57; Strasb., 1839. - - -213--page 313--_Jérôme de Prague était venu braver l'Université de -Paris..._ - -Royko, I theil, 112. Jean Huss avait, dit-on, défié l'Université de -Paris: «Veniant omnes magistri de Parisiis! Ego volo cum ipsis disputare -qui libros nostros cremaverunt in quibus honor totius mundi jacuit!» -(_Concil._ Labbe, t. XII, p. 140.) - - -214--page 314--_Gerson avait écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il -livrât Jean Huss au bras séculier..._ - -«... Securis brachii secularis... In ignem mittens... misericordi -crudelitate. Nimis altercando... deperdetur veritas... Vos brachium -invocare viis omnibus convenit.» (Gerson. _Epist. ad archiepisc._ Prag., -27 mai 1414.--Bulæus, V, 270.) - - -215--page 315, note 1--_Jean Huss et Jérôme de Prague..._ - -V. les détails du supplice de Jean Huss et de Jérôme. (_Monumenta -Hussi_, t. II, p. 515-521, 532-535.) - - -216--page 316--_Les gallicans n'eurent pas la réforme..._ - -Clémengis leur avait écrit pendant le concile qu'ils n'arriveraient à -aucun résultat: «Excidit spes unicuique unquam videndæ unionis... Quis -in re desperata suum libenter velit laborem impendere? Ibit schisma -Latinæ Ecelesiæ, cum schismate Græcorum, in incuriam atque oblivionem.». -(Nic. Clemeng. _Epist._, t. II, p. 312.) - - -217--page 319--_Jean Gerson..._ - -Sur le tombeau de Gerson, et sur le culte dont il était l'objet jusqu'à -ce que les Jésuites eussent fait prévaloir une autre influence, voyez -l'_Histoire de l'église de Lyon_, par Saint-Aubin, et une lettre de M. -Aimé Guillon, dans la brochure de M. Gence: _Sur l'Imitation polyglotte -de M. Montfalcon_. Il n'existe qu'un portrait de Gerson, celui que M. -Jarry de Nancy a donné dans sa _Galerie des Hommes utiles_, d'après un -manuscrit. - - -218--page 321--_À la prise de Meaux, trois religieux de Saint-Denis_, -etc. - -«In horribili carcere cum vitæ austeritate detineri fecit.»--Le -Religieux de Saint-Denis, sans être arrêté par les préjugés de sa robe, -décide avec son bon sens ordinaire que, quoique moines, ils ont dû -résister à l'ennemi: «Minus bene considerans quæ canunt jura, videlicet -vim vi repellere omnibus cujuscumque status... licitum esse, pugnareque -pro patria.» (Religieux, ms., fol. 176-177.) - - -219--page 322--_Henri V charge l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal -de Winchester de percevoir..._ - -«Exitus et proficus de wardis et maritagiis, ac etiam forisfacturas... -Volentes quod H. Cantuariensis archiepiscopo, H. Wintoniensi cancellario -nostro, et T. Dunolmensi episcopis, ac... militi nostro J. Rothenhale -persolvantur.» (Rymer, t. IV, p. I, p. 150, 28 nov. 1415.) - -_Il fallait mettre Harfleur en état de défense..._ - -Presse de maçons, tuiliers, etc, pour aller fortifier Harfleur. -(_Ibid._, p. 152, 16 décembre 1415.) - - -220--page 323, note 2--_Henri V reprochait au cardinal de Winchester -d'usurper les droits de la royauté..._ - -Voy. les lettres de pardon qu'il accorde. (Rymer, t. IV, p. II, p. 7, 23 -juin 1417.)--Mais, tout vainqueur, tout populaire qu'était alors Henri -V, il craignait ce dangereux prêtre. Il lui accorde une faveur le 11 -septembre suivant, l'appelle son oncle, etc. - - -221--page 326--_Les paysans souffrant des courses et des pillages du -parti de Charles VII_, etc. - -C'est ce que disent du moins les historiens du parti bourguignon, -Monstrelet et Pierre de Fenin: «Et en y eut plusieurs qui commencèrent à -eux armer avec les Anglois, non pas gens de grand'autorité...» -(Monstrelet, t. IV, p. 143.)--Pierre de Fenin assure même que «le povre -peuple l'amoit sur tous les autres; car il estoit tout conclu de -préserver le menu peuple contre les gentis-hommes». (Fenin, p. 187, dans -l'excellente édition de mademoiselle Dupont, 1837.) - - -222--page 329--_Les Anglais firent une charge meurtrière sur le petit -peuple de Paris..._ - -Montrelet, t. IV, p. 277, 309. Les Parisiens finirent par comprendre -ainsi que l'Anglais c'était l'ennemi. Ils en étaient déjà avertis par le -langage. Les ambassadeurs anglais «requirent ledit président de exposer -icelle créance, pour ce que chascun _n'eut sceu bien aisément entendre -leur françois langage_...» (_Archives, Registres du Parlement, Conseil_, -XIV, fol. 215-216, mai 1420.) - - -223--page 330--_Budget d'Henri V..._ - -«Pro Calesio et marchiis ejusdem, XII M marcas; pro custodia Angliæ, -VIII M marcas; pro custodia Hiberniæ, II M D marcas.» (Rymer, _ibid._, -p. 27, 6 mai 1421.) - - -224--page 333--_«C'est moi qui aurais conquis la terre sainte.»_ - -Henri V avait envoyé pour examiner le pays le chevalier Guillebert de -Launey, dont nous avons le rapport: «Sur plusieurs visitations de -villes, pors et rivières, tant as par d'Égypte, comme de Surie, l'an de -grâce 1422, le commandement, etc.» (Turner, vol. II, 477.) - - -225--page 337--_On dit qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille -maisons abandonnées..._ - -Nombre exagéré évidemment. Toutefois il ne faut pas oublier qu'il y -avait alors plus de maisons à proportion qu'aujourd'hui, parce qu'elles -étaient fort petites et qu'il n'y avait guère de famille qui n'eût la -sienne.--Il résulte des détails qu'on trouve dans la vie de Flamel que -la dépopulation avait commencé dès 1406. (Vilain, _Hist. de Flamel_, p. -355.) - - -226--page 338--_Une paix criée et chantée..._ - -C'était au reste un usage fort ancien.--«Et fut criée parmi Paris à -quatre trompes et à six ménestriers (19 sept. 1418)... Et tous les jours -à Paris, especialement de nuit, faisoit-on très-grant feste pour ladite -paix, à ménestriers et autrement (11 juillet 1419).» (_Journal du -Bourgeois_, p. 249-260.)--Il paraît qu'on se disputait les joueurs de -violon: «Ayant commencé une feste ou noce, ils seront obligés d'y rester -jusques à ce qu'elle soit finie.» (_Archives, Ordinatio super officio_ -de Jongleurs, etc., 24 april. 1407, Registre J, 161, nº 270.) - - -227--page 340--_Les grandes épidémies_, etc. - -Sur la _peste noire_, sur les Flagellants et leurs cantiques, voir le -tome III de cette Histoire. Le savant et éloquent Littré a donné, dans -la _Revue des Deux Mondes_ (février 1836, t. V de la IVe série, p. 220), -un article d'une haute importance: _Sur les grandes épidémies_.--M. -Larrey, qui a fait une intéressante notice sur la chorée ou danse de -Saint-Gui, aurait dû peut-être rappeler que cette maladie avait été -commune au quatorzième siècle. (_Mémoires de l'Académie des sciences_, -t. XVI, p. 424-437.) - - -228--page 341, note 1--_La danse des morts ou danse macabre..._ - -Selon M. Van Praet (_Catalogue des livres imprimés sur vélin_), ce mot -viendrait de l'arabe _magabir_, _magabaragh_ (cimetière). D'autres le -tirent des mots anglais _make_, _break_ (faire, briser), unis ensemble -pour imiter le bruit du froissement et du craquement des os. On croyait, -dès la fin du quinzième siècle, que _Macabre_ était un nom d'homme; -c'est l'opinion la moins probable de toutes. - - -229--page 341, note 4--_L'art vivant, l'art en action, a partout précédé -l'art figuré..._ - -C'est ce que Vico, entre autres, a très bien compris. Sur la danse, voir -particulièrement le curieux ouvrage de Bonne, _Histoire de la danse_, -in-12. Paris, 1723. - - -230--page 341--_Mimes sacrés_, etc. - -J'ai parlé de ces drames à la fin du tome II de cette Histoire. Ailleurs -j'ai rappelé un charmant mime de Résurrection qui se représente dans les -processions de Messine. _Introduction à l'Histoire universelle_, d'après -Blunt, _Vestiges of ancient manners discoverable in modern Italy and -Sicily_, p. 158. - - -231--page 342--_Le spectacle de la danse des morts se joua à Paris..._ - -«Item, l'an 1424 fut faite la _Danse Maratre_ aux Innocents et fut -commencée environ le moys d'aoust et achevée au karesme suivant.» -(_Journal du Bourgeois de Paris_, p. 352.) «En l'an 1429, le cordelier -Richart, preschant aux Innocents, estoit monté sur ung hault eschaffaut -qui estoit près de toise et demie de haut, le dos tourné vers les -charniers en-contre la charronnerie, _à l'endroit de la danse macabre_.» -(_Ibid._, p. 384.)--Je crois, avec Félibien et MM. Dulaure, de Barante -et Lacroix, que c'était d'abord un spectacle, et non simplement une -peinture, comme le veut M. Peignot: c'est le progrès naturel, comme je -l'ai déjà fait remarquer. Le spectacle d'abord, puis la peinture, puis -les livres de gravures avec explication.--La première édition connue de -la _Danse macabre_ (1485) est en _français_, la première édition latine -(1490) a été donnée par un _Français_; mais elle porte: _Versibus_ -alemanicis _descripta_. Voy. le curieux travail de M. Peignot, si -intéressant sous le rapport bibliographique: _Recherches sur les danses -des morts et sur l'origine des cartes à jouer_. Dijon, 1826. - - -232--page 343--_Le charnier des Innocents..._ - -Mémoire de Cadet-de-Vaux, rapport de Thouret, et procès-verbal des -exhumations du cimetière des Innocents, cités par M. Héricart de Thury, -dans sa _Description des catacombes_, p. 176-178. - - * * * * * - -En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les personnes -fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles, -particulièrement mes amis ou élèves de l'École normale, de l'École des -Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent déjà -un rang distingué dans l'enseignement et dans la science: MM. Lacabane, -Castelnau, Chéruel, Dessalles, Rosenvald, de Stadler, Teulet, Thomassy, -Yanoski, etc. (Note de 1840.) - - -FIN DU TOME QUATRIÈME - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -LIVRE VII. - - CHAPITRE Ier. _Jeunesse de Charles VI_ (1380-1383) 1 - - Caractère général de l'époque: oubli, confusion d'idées, - vertige; costumes bizarres, etc. _ibid._ - - État de l'Europe 7 - - Force et faiblesse de la France. Les oncles de Charles VI 9 - - 1380-1381. Régence, sacre; impôts, révolte 11 - - Procès du prévôt Aubriot 13 - - 1382. Nouvelle révolte, maillotins 15 - - Expédition du duc d'Anjou en Italie 16 - - Expédition du duc de Bourgogne et du roi en Flandre 17 - - Soulèvements de Languedoc, d'Angleterre, d'Italie 18 - - Soulèvement de Flandre 19 - - (27 nov.). Bataille de Roosebeke 23 - - 1383. Punition de Paris, suppression du prévôt des marchands, - etc. 24 - - - CHAPITRE II. _Suite_ (1384-1391) 26 - - 1384 (18 déc). Le duc de Bourgogne devient comte de Flandre 38 - - 1386. Il décide les expéditions d'Angleterre _ibid._ - - 1388. -- -- de Gueldre 31 - - 1389. Les ducs de Berri et de Bourgogne renvoyés. Gouvernement - des _Marmousets_, Clisson, La Rivière, etc. 34 - - 1389-1392. Prodigalités du jeune roi, fêtes, voyage du midi 35 - - Corruption du temps; scepticisme et superstition; alchimie 40 - - Paris: Saint-Jacques-la-Boucherie, Flamel; Saint-Jean-en-Grève, - Gerson 43 - - - CHAPITRE III. _Folie de Charles VI_ (1392-1400) 47 - - 1392 (13 juin). Assassinat de Clisson 49 - - (5 août). Expédition de Bretagne, folie du roi 52 - - Tentatives pour rétablir la paix de l'Église 57 - - 1396. Trêve avec l'Angleterre; Richard II, gendre de Charles VI 58 - - Croisade contre les Turcs, défaite de Nicopolis 62 - - 1398. Richard II renversé par Henri de Lancastre 65 - - 1399-1400. Rechutes de Charles VI; cabale, sorcellerie 68 - - Cartes à jouer, Mystères 72 - - -LIVRE VIII. - - CHAPITRE Ier. _Le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne.--Meurtre - du duc d'Orléans_ (1400-1407) 77 - - 1400-1401. Louis d'Orléans, frère de Charles VI; esprit de - la Renaissance. 78 - - Jean-sans-Peur, fils du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi 95 - - Politique de la maison de Bourgogne 97 - - L'intérêt flamand lie cette maison à l'Angleterre 105 - - Lutte du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans 106 - - 1402. Le duc de Bourgogne réclame en faveur du peuple contre - les impôts 107 - - Gouvernement impopulaire du duc d'Orléans; il se déclare pour - le pape d'Avignon; ses tentatives contre l'Angleterre 108 - - 1404. Mort du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi; - Jean-sans-Peur. Jean-sans-Peur encourage le peuple à refuser - l'impôt _ibid._ - - 1405. Louis d'Orléans et Jean-sans-Peur; deux armées autour - de Paris _ibid._ - - 1406. Fausse paix; guerre contre les Anglais, sans résultat _ibid._ - - Irritation de Paris et de l'Université contre le duc - d'Orléans 109 - - 1407 (23 nov.). Jean-sans-Peur le fait assassiner 119 - - - CHAPITRE II. _Lutte des deux partis.--Cabochiens.--Essais de - réforme dans l'État et dans l'Église_ (1408-1414) 129 - - 1407. Fuite de Jean-sans-Peur 132 - - (10 déc). La veuve de Louis d'Orléans demande justice 133 - - 1408. Retour de Jean-sans-Peur et son apologie par Jean Petit, - docteur de l'Université 136 - - Triomphe de l'Université sur la juridiction royale 139 - - Elle prononce l'exclusion des deux papes 145 - - (23 sept.). Victoire de Jean-sans-Peur et de Jean-sans-Pitié - sur les Liégeois 147 - - 1409 (9 mars). Jean-sans-Peur exige que les fils de Louis - d'Orléans lui promettent amitié; paix de Chartres 150 - - Le négociateur de la paix, Montaigu, est mis à mort 152 - - Jean-sans-Peur essaye de réformer l'État 155 - - 1410 (1er nov.). Les ducs d'Orléans et de Berri viennent en - armes jusqu'à Bicêtre; ils sont obligés de traiter: paix de - Bicêtre 157 - - La France du sud-ouest envahit la France du Nord 158 - - Armagnac, beau-père du duc d'Orléans 169 - - 1411 (1er sept.). Jean-sans-Peur appelle les Anglais contre - les Armagnacs et assiège Bourges 171 - - 1412 (18 mai). Le parti d'Orléans et Armagnac appelle les - Anglais 172 - - (14 juill.). Jean-sans-Peur obligé de traiter; paix de - Bourges 173 - - Impuissance des deux partis 174 - - - CHAPITRE III. _Essais de réforme dans l'État et dans - l'Église.--Cabochiens de Paris; grande ordonnance.--Concile - de Pise_ (1409-1415) 177 - - 1413 (30 janv.). Le duc de Bourgogne assemble les États - inutilement. Le Parlement se récuse 179 - - L'Université entreprend la réforme de l'État 182 - - (28 avril). La Bastille assiégée par le peuple 186 - - Puissance des bouchers 187 - - Ils veulent réformer d'abord la famille royale, le dauphin 189 - - Ils se font livrer les courtisans du dauphin 191 - - Tyrannie des écorcheurs 195 - - (22 mai). Nouvel enlèvement des seigneurs et courtisans 200 - - (25 mai). Promulgation de la grande _ordonnance de réforme_ ibid. - - Quels en ont été les auteurs? 203 - - (Mai-juillet). Gouvernement violent des cabochiens, emprunt - forcé, etc. 209 - - (21 juill.). Réaction 211 - - (5 sept.). L'ordonnance annulée 214 - - 1414 (10 févr.). Le duc de Bourgogne déclaré rebelle 215 - - (4 sept.). Siège, traité d'Arras; la réaction convaincue - d'impuissance à son tour _ibid._ - - 1415 (5 janv.). Sermon de Gerson contre le gouvernement - populaire. 216 - - Affaires ecclésiastiques; livre de Clémengis sur la - Corruption de l'Église 218 - - 1409. Inutilité du concile de Pise 223 - - Pauvreté intellectuelle de l'époque 226 - - -LIVRE IX. - - CHAPITRE Ier. _L'Angleterre, l'État, l'Église.--Azincourt_ - (1415) 229 - - Étroite union de la Royauté et de l'Église sous la maison de - Lancastre _ibid._ - - L'Église comme grand propriétaire 230 - - Élévation des Lancastre: Henri IV, Henri V 231 - - Persécutions des hérétiques. 235 - - 1414-1415. Danger du roi et de l'Église _ibid._ - - 1415 (16 avril). Henri V se prépare à envahir la France 240 - - (14 août-22 sept.). Il débarque à Harfleur; Harfleur se rend. 244 - - Henri V entreprend d'aller d'Harfleur à Calais 247 - - (19 oct.). Il parvient à passer la Somme 252 - - (25 oct.). Bataille d'Azincourt 255 - - Captivité de Charles d'Orléans; ses poésies 266 - - - CHAPITRE II. _Mort du connétable d'Armagnac, mort du duc de - Bourgogne.--Henri V_ (1416-1421) 270 - - Armagnac, connétable et maître de Paris; sa tyrannie 271 - - 1416. Il essaye de reprendre Harfleur 272 - - 1417. Le duc de Bourgogne défend de payer l'impôt 275 - - Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie Ibid. - - 1418 (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris 278 - - (12 juin). Massacre des Armagnacs 279 - - (21 août). Nouveau massacre 281 - - Duplicité et impuissance du duc de Bourgogne 282 - - Négociations d'Henri V avec les deux partis 284 - - (Fin juin). Il assiège Rouen 286 - - Détresse de cette ville 288 - - 1419 (19 janv.). Elle se rend 292 - - Coopération des évêques anglais à la conquête 293 - - Projets gigantesques d'Henri V sur l'Italie, etc. 294 - - (11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin 296 - - (10 sept.). Il est assassiné dans l'entrevue de Montereau 299 - - (2 décemb.). Son fils reconnaît le droit d'Henri V à la - couronne de France 300 - - 1420 (21 mai). Traité de Troyes; Henri héritier et régent 302 - - (Juill.-nov.). Siège de Melun 304 - - (Déc). Entrée d'Henri V à Paris 305 - - 1421 (3 janv.). Le dauphin est déclaré déchu de ses droits - à la couronne 306 - - - CHAPITRE III. _Suite du précédent.--Concile de Constance - (1414-1418).--Mort d'Henri V et de Charles VI_ (1422) 307 - - Henri V au Louvre; sa suprématie dans la chrétienté _ibid._ - - 1414-1418. Affaires ecclésiastiques: Concile de Constance 309 - - Vues de Gerson et des gallicans 310 - - Jean Huss et Jérôme de Prague 311 - - 1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson 317 - - Quelle avait été l'influence de l'Angleterre dans le Concile 319 - - Position difficile d'Henri; ses embarras financiers; - domination des évêques 320 - - 1421 (23 mars). Les Anglais défaits en Anjou 325 - - 1421-1412 (6 oct.-10 mai). Siège de Meaux 326 - - Mésintelligence des Anglais et des Bourguignons 327 - - 1422 (31 août). Détresse d'Henri V, son découragement, sa mort 330 - - (21 oct.). Mort de Charles VI; avènement de Charles VII et - d'Henri VI 334 - - 1418-1422. Dépopulation; épidémies, famines; désespoir 336 - - Gaieté frénétique 339 - - La danse des morts 341 - - APPENDICE 347 - - -FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME. - -IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. -4 / 10), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** - -***** This file should be named 42021-8.txt or 42021-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/0/2/42021/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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