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diff --git a/41577-0.txt b/41577-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ccc9b56 --- /dev/null +++ b/41577-0.txt @@ -0,0 +1,5880 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41577 *** + +DICTIONNAIRE + +RAISONNÉ + +DES ONOMATOPÉES + +FRANÇAISES, + +PAR CHARLES NODIER. + +ADOPTÉ + +Par la Commission d'Instruction publique, + +POUR LES BIBLIOTHEQUES DES LYCÉES. + + +PARIS, + +DEMONVILLE, Imprimeur-Libraire, + +rue Christine, Nº. 2. + +1808. + + + + +A + +MONSIEUR OUDET, + +BIBLIOTHÉCAIRE DE LA POLICE GENERALE. + +HOMMAGE + +_De l'estime et de la reconnaissance._ + + + + +PRÉFACE. + + +On a desiré quelquefois un dictionnaire des Onomatopées françaises. On a +cru que ce recueil serait utile à ceux qui étudient notre langue, et je +souhaite que mon ouvrage ne trompe pas cette espérance. + +Il y a, sans doute, peu de mérite à ces sortes de compilations. Ce sont +de ces travaux qui, suivant l'expression de Duverdier, exigent plus de +zèle que de talent, et plus de patience que d'industrie. Mais c'est en +cela même qu'ils sont dignes de quelque considération, quand ils +atteignent leur but, puisqu'ils supposent à la fois du désintéressement +et du courage. On connaît ces vers de Scaliger: + + _Si quem dura manet sententia judicis olim, + Damnatum aerumnis suppliciisque caput: + Hunc neque fabrili lassent ergastula massa, + Nec rigidas vexent fossa metalla manus. + Lexica contextat: nam, caetera quid moror? Omnes + Poenarum facies hic labor unus habet._ + +«L'Onomatopée, dit Dumarsais, est une figure par laquelle un mot imite +le son naturel de ce qu'il signifie. On réduit sous cette figure les +mots formés par imitation du son, comme le _glouglou_ de la bouteille: +le _cliquetis_, c'est-à-dire le bruit que font les boucliers, les épées, +et autres armes en se choquant: le _tric trac_ qu'on appelait autrefois +_tic tac_, sorte de jeu assez commun, ainsi nommé du bruit que font les +dames et les dez dont on se sert à ce jeu: _tinnitus acris_, tintement, +c'est le son clair et aigu des métaux: _bilbire_, _bilbit amphora_, la +petite bouteille qui fait glouglou, on le dit d'une petite bouteille +dont le goulot est étroit: _taratantara_, c'est le bruit de la +trompette, + + _At tuba terribili sonitu taratantara dixit._ + +»C'est un ancien vers d'Ennius au rapport de Servius. Virgile en a +changé le dernier hémistiche qu'il n'a pas trouvé assez digne de la +poésie épique; voyez Servius sur ce vers de Virgile: + + _At tuba terribilem sonitum procul aere canoro + Increpuit._ + +»_Cachinnus_, c'est un rire immodéré. _Cachinno, onis_, se dit d'un +homme qui rit sans retenue. Ces deux mots sont formés du son ou du bruit +que l'on entend, quand quelqu'un rit avec éclat. + +»Il y a aussi plusieurs mots qui expriment le cri des animaux, comme +_bêler_, qui se dit des brebis. + +»_Baubari_, aboyer, se dit des gros chiens. _Latrare_, aboyer, hurler, +c'est le mot générique. _Mutire_, parler entre les dents, murmurer, +gronder comme les chiens. Les noms de plusieurs animaux sont tirés de +leurs cris, sur-tout dans les langues originales. + +»_Upupa_, huppe, hibou. + +»_Cuculus_, qu'on prononçait coucoulous, un coucou, oiseau. + +»_Hirundo_, une hirondelle. + +»_Hulula_, une chouette. + +»_Bubo_, un hibou. + +»_Gracculus_, un choucas, espèce de corneille. + +»_Gallina_, une poule»... + +»Le nom de cette figure est composé de deux mots grecs, _onoma_, +_nomen_, et _poïo_, _fingo_. _Nominis seu vocabuli fictio._» + +Il paraîtra, peut-être, étonnant qu'on ne puisse citer sur l'Onomatopée +que cette notice imparfaite, et à-peu-près insignifiante. Elle n'a été +traitée qu'en passant par Dumarsais, parce que les détails auxquels elle +aurait pu le conduire étaient étrangers au plan et à la marche de son +ouvrage. Ici même, il serait hors de propos d'épuiser cette matière, et +de rassembler les raisonnemens qui attestent que les langues n'ont pas +eu d'autre type, et n'ont pas suivi dans leur formation d'autre mode que +cette figure. En attendant que je puisse offrir au public le résultat +des études dont cette question a été pour moi l'objet, je dois me borner +à des applications purement classiques; et si j'y attache cependant +quelques considérations élémentaires qui feront pressentir mon systême, +c'est que j'ai cru qu'il étoit nécessaire à la tête d'un recueil +d'Onomatopées, de donner de l'Onomatopée une idée plus distincte et plus +précise que celles qu'on puiserait dans les vagues définitions des +rhéteurs. + + La parole est le signe de la pensée, + L'écriture est le signe de la parole. + +Pour faire passer une sensation dans l'esprit des autres, on a dû +représenter l'objet qui la produisait par son bruit ou par sa figure. + +Les noms des choses, parlés, ont donc été l'imitation de leurs sons, et +les noms des choses, écrits, l'imitation de leurs formes. + +L'Onomatopée est donc le type des langues prononcées, et l'hieroglyphe, +le type des langues écrites. + +Les êtres qui n'ont pas des formes propres et des bruits particuliers +n'ont été dénommés que par analogie, soit dans le langage, soit dans +l'écriture. + +Les abstractions morales qui sont plus ou moins postérieures à +l'établissement des premières sociétés, du moins en très-grande partie, +ont dû être dénommées, conformément à la même règle. + +Les premiers rapports des choses sensibles et des choses +intellectuelles, tels qu'ils ont été saisis par des sens neufs, ayant +échappé à nos organes, à travers la succession des temps, ne peuvent +être que difficilement retrouvés. Les motifs qui ont déterminé la +désignation de ces idées, étant assez généralement perdus, il restera +dans les langues une partie qu'on peut appeler la langue abstraite, et +dont l'origine ne se démontrera que par une longue suite d'analyses et +de comparaisons. + +L'autre partie s'expliquera d'elle-même. La nature se nomme. + +On aurait tort de conclure, cependant, que suivant les principes que +j'émets, tous les hommes dussent parler la même langue, ou que toutes +les langues du moins, dussent rapporter leurs termes aux mêmes racines; +car, non-seulement, les objets physiques ne nous apparaissent pas à tous +sous les mêmes rapports, en raison de la variété de notre organisation; +mais encore il n'en est aucun qui ne puisse nous apparaître sous un +grand nombre de rapports différens, parmi lesquels notre choix s'est +fixé quand il s'est agi de déterminer des signes. Il n'est donc pas +surprenant que dans des temps postérieurs à la création d'une langue +première, et après de grandes révolutions du globe qui ont dispersé les +hommes et effacé les traditions, on en soit venu à reconstruire de +nouvelles langues, formées sur des racines nouvelles; mais le procédé +aura été le même, l'analyse de ces langues n'exigera que le même genre +d'études, et on remontera par elles, comme par les langues +antérieurement parlées, aux racines naturelles, seule et véritable +source de tout idiome. + +Il en sera de même des mots à sens abstrait ou figuré, car l'esprit ne +fait pas par-tout les mêmes comparaisons et ne saisit pas toujours les +mêmes analogies. Tel aperçoit entre deux objets une relation qui n'y +sera point pour les autres, ou qui ne se révélera à leur esprit qu'au +moyen d'une série d'observations moins rapides. + +Ces modifications dans la nature des sons dont se composent les langues, +dépendent de toutes sortes d'influences dont il serait trop long +d'examiner l'effet; mais celle des climats s'y fait sur-tout +reconnaître. Dans le vocabulaire des pays chauds, tous les mots sont +vocaux et fluides. Le grec a une emphase majestueuse, comme le bruit des +flots du Pénée. L'italien roule dans ses syllabes sonores, le murmure +des cascatelles et le frémissement des oliviers. Dans celui des pays +froids, tous les mots sont rudes et consonnans; leurs sons retentissans +et heurtés rappellent la rumeur des torrens, le cri des sapins que +l'orage courbe, et le fracas des rocs qui s'écroulent. + +L'extension des sons radicaux qui expriment une chose bruyante à des +sensations d'un autre ordre, n'est pas plus difficile à comprendre. +Parmi les sensations de l'homme, il n'y en a qu'un certain nombre qui +soient propres au sens de l'ouïe, mais comme c'est à ce sens que +s'adresse la parole, et que c'est par lui qu'elle transmet le signe de +l'objet qui nous frappe, toutes les expressions paraissent formées pour +lui. Des sons ne peuvent exprimer par eux-mêmes les sensations de la +vue, du goût, du tact et de l'odorat, mais ces sensations peuvent se +comparer jusqu'à un certain point avec celle de l'ouïe, et se rendre +manifestes par leur secours. Ces comparaisons n'ont rien d'ailleurs qui +ne soit naturel et facile. C'est à elles que toutes les langues doivent +les figures et tout concourt à prouver que le langage de l'homme +primitif était très-figuré. + +Quand on dit qu'une couleur est éclatante, par exemple, on n'entend +point par là qu'une couleur puisse produire sur l'organe auditif la +sensation d'un bruit violent, comme celui dont la racine du mot +_éclatant_ est l'expression; mais bien que cette couleur produit sur +l'organe visuel une sensation vive et forte comme celle à laquelle on la +compare. + +L'impression que font éprouver à l'organe du goût les substances acres, +âpres ou aigres, n'est accompagnée d'aucun bruit qui reproduise à +l'oreille la racine de ces mots qualificatifs; mais elle rappelle à +l'organe de l'ouïe les impressions qui ont agi sur lui d'une manière +analogue. Si on était porté à croire que ces idées sont forcées, et que +l'esprit ne fait pas aisément les comparaisons de sensations, il +suffirait de jeter un coup-d'oeil sur les poésies primitives qui en sont +remplies, ou de donner un instant à la conversation d'un homme ingénieux +et simple. Le langage des enfans abonde en figures de cette espèce, et +au défaut du terme propre, ils emploient souvent le signe d'une +sensation étrangère pour représenter la leur. Les femmes qui ont la +sensibilité plus délicate, et qui saisissent plus vîte les rapprochemens +les plus fins, en font aussi un grand usage. Enfin, on peut dire que les +sens se servent si nécessairement les uns les autres, que sans les +emprunts qu'ils se font, on ne pourrait guère peindre qu'imparfaitement +les effets qui leur sont propres, et qu'il n'y a rien qui en rende la +perception plus exacte et plus profonde. + +Indépendamment des mots formés par imitation, il y a dans les langues un +très-grand nombre de mots qui sans avoir la même origine n'en sont pas +moins composés très-naturellement, et doivent être rapportés à la même +figure, c'est-à-dire, à l'Onomatopée, littéralement, _fiction de nom_. + +Par exemple, chaque touche vocale étant appropriée à deux ou trois sons +particuliers, on ne s'étonnera pas que le nom de ces touches ait été +construit sur les sons auxquels elles étaient affectées. C'est ce que +j'appellerais langue mécanique. Ainsi, la lettre labiale B a désigné +initialement dès le commencement des langues l'organe qui la forme. + +Les lettres dentales D et P ont caractérisé les dents. + +Les lettres gutturales G et K expriment universellement l'idée de gorge +et de gosier. + +La nazale N indique le nez. + +La lettre L a été consacrée à la langue, parce qu'elle est le plus +liquide des sons que la langue forme, et que la langue, pour la +prononcer, ne faisant qu'agir contre la voûte du palais, en paraît +d'abord la seule touche et le seul agent. + +Qui ne voit quelles immenses générations, cette petite quantité de mots +a pu fournir, et jusqu'à quel point leurs dérivations ont dû s'étendre +dans les langues? + +Ensuite, en considérant, avec tous les philosophes qui ont analysé la +parole, les sons simples ou vocaux comme la première langue de l'homme, +et en passant de là aux sons compliqués, ou consonnans, qui ont dû se +succéder suivant le degré de facilité de leur prononciation, nous +verrons les langues s'enrichir d'une immense famille d'expressions +également naturelles, et c'est ce que j'appelle la langue puérile, parce +qu'elle se retrouve toute entière dans le premier langage des enfans. + +Le desir, la haine, l'épouvante, le plaisir, toutes les passions que +peut éprouver l'homme si voisin de son berceau, ne se manifestent +d'abord que par une émission de sons simples, de cris ou de vagissemens. +C'est sa langue vocale. + +Il invente de nouvelles lettres à mesure que ses organes se développent, +et qu'il commence à juger de leurs rapports et de leurs actions +réciproques. Il apprend l'emploi des touches de la parole. C'est sa +langue consonnante ou articulée. + +Mais comme il ne s'en instruit que lentement, et dans un ordre +successif, en allant du plus simple au plus composé, les sons dont +l'artifice est le plus facile sont les premiers qu'il saisisse, et par +conséquent les premiers qu'il attache à ses idées. Telles sont les +lettres labiales. + +Aussi observe-t-on que ces lettres sont les caractéristiques de toutes +les idées essentiellement premières qu'admet l'esprit des enfans. C'est +par elles qu'ils désignent presque toutes les choses qui les touchent +immédiatement, comme le _bien_ et le _mal_ physique, les rapports de +_parenté_ les plus prochains, le _boire_, le _manger_, l'action même de +_parler_, etc. + +Parcourez les peuples de l'univers, anciens et modernes, dit M. de +Brosse; vous verrez que dans tous les siècles et dans toutes les +contrées, on employe la lettre de lèvre, ou à son défaut la lettre de +dent, ou toutes les deux ensemble, dans la construction des mots +enfantins qui représentent ceux de _père_ et de _mère_. + +Le Chananéen, continue-t-il, l'Hébreu, le Syriaque, l'Arabe, et autres +dérivés de l'Assyrien et du Phénicien, que nous n'avons plus, disent +_aB_, _aBBa_, _aVa_, _aBoh_, _aBou_; + +Le Grec, le Latin, l'Italien, l'Espagnol, le Français: _PaTer_, _PaDre_, +_Père_; + +L'Istrien, le Catalan, le Portugais, le Gascon: _Pari_, _Para_, _Pae_, +_Paire_; + +Le Tudesque, le Francisque, l'Anglo-Saxon, le Belgique, le Flamand, le +Frison, le Rhunique, le Scandinave, l'Écossais, l'Anglais, l'Allemand, +le Persan, et autres qui paraissent dérivés du Scythe: _FaDer_, _FaTer_, +_VaTTer_, _VaDer_, _PaDer_, _Payer_, _Peer_, _Feer_, _FoeDor_, _FaDiir_, +_FaTher_, _FaTTer_, etc. + +L'Arcadien, _FaVor_; + +Le Malabare, _PiTaVe_; + +Le Chingulais de l'île Ceylan, _PiTa_; + +L'Ethiopien, l'Abyssin, le Mélindien des Côtes d'Afrique, et autres qui +paraissent dérivés de l'Arabe: _aBi_, _aBBa_, _aBa_, _BaBa_; + +Le Turc, _BaBa_; + +Le Moresque, _aBBé_; + +Le Sarde, _BaBu_; + +L'ancien Rhoetique, _PaPa_; + +Le Hongrois, _aPa_; + +Le Malais de l'Inde et du Bengale, _BaPPa_; + +Le Balie des Siamois, _Poo_; + +Le Mogol, _BaaB_; + +Le Tangut, _haPa_; + +Le Thibet, _Fa_; + +Le Hottentot, _Bo_; + +Les Chinois, l'Annamitique du Tunquin, _Fu_, _Phu_; + +Le Tartare, _BaBa_; + +Le Mantcheou, _aMa_; + +Le Tunguz, _aMin_; + +Le Georgien et l'Ibérien, _MaMa_; + +Le Caraïbe, _BaBa_; + +Le Groënlandais, _uBia_; + +Le Galibis, _BaBa_; + +Le Sauvage de la rivière des Amazônes, _PaPe_; + +Le Kalmouck, _aBega_; + +Le Samoïède, _aBaM_; + +Le Moluquois, _BaPa_; + +Le Tamoul, _BiTa_, _ViDa_; + +Passant ensuite à la lettre de dent, le même Savant rapporte les +synonimies de l'Egyptien, du Cophte, de l'Africain d'Angola, qui disent +_TaauT_, _TheuT_, _ThoT_, _ToT_; + +L'Africain du Congo dit _TaT_; + +Le Cimraëc, le Celtique, l'Armorique, le Bas-Breton, le Gallois, le +Cantabre disent _TaaT_, _TaaD_, _TaD_, _TaTh_, _Taz_, _aiTa_; + +L'Irlandais, _naThair_; + +Le Gothique, _aTTa_; + +L'Epirote, _aTTi_; + +Le Frison, _haiTe_; + +Le Valaque, _TaTul_; + +L'Esclavon, le Russe, le Polonais, le Bohémien, le Dalmate, le Croate, +le Vandale, le Bulgare, le Servite, le Carnique, le Lusacien, et autres +dérivés de l'ancien Illyrien et de l'ancien Sarmate: _oTTsc_, _oTsche_, +_oTshe_, ou par corruption, _oièze_, _woTzo_, _wschzi_, _oTzki_, +_wosche_; + +Le Sauvage de la Nouvelle Zemble, _oTcze_; + +Le Lapon, _aTTi_; + +Le Livonien, le Curlandais, le Prussien, le Lithuanien, le +Mecklenbourgeois: _TaBas_, _Tewes_, _Tews_, _Thawe_, _Tewe_; + +Le Hongrois, _aTyank_, _aTya_; + +Les Sauvages du Canada, _aisTan_, _ayTan_, _ouTa_, _aDatti_; + +Le Huron, _aihTaha_; + +Le Groënlandais, _aTTaTa_; + +Le Mexicain, _TaThli_; + +Le Brasilien, _TuBa_; + +Le Sybérien, _aTaï_; + +Le Russe, _oTeTze_, etc. + +Je ne serais même point étonné qu'on m'alléguât que la lettre dentale de +l'une et de l'autre touche paraît déjà d'un artifice un peu difficile +pour ces premiers essais de la parole, et que l'expérience prouve +d'ailleurs que les enfans ne l'employent point successivement, mais +simultanément avec les lettres labiales. Il sera aisé de répondre à +cette objection, en rappelant simplement que l'articulation de cette +lettre nous est apprise, en quelque sorte, dès le premier jour de la +vie, puisque la succion du sein de la mère se fait nécessairement avec +un petit claquement de la langue contre la partie la plus extérieure du +palais, à l'origine des dents, ou plutôt vers la place qu'elles doivent +occuper, et que ce bruit ne peut être représenté que par la lettre +dentale douce ou forte. Aussi, voit-on que le son _thet_ ou _theta_, +représenté chez les Grecs par une lettre qui a la forme de la mamelle +avec son mamelon, est, dans toute les langues connues, le type ou la +racine des signes servant à exprimer les idées qui ont rapport à +l'action de teter, comme de ceux qui désignent les premières relations +de parenté. + +Veut-on s'assurer de l'affinité de la langue puérile et de la langue +primitive dans leurs progrès? Que l'on consulte les vocabulaires +recueillis par les voyageurs et les missionnaires chez les peuples +incivilisés, on verra que presque tous leurs mots sont composés de +voyelles et de consonnes des premières touches. + +C'est encore guidé par le même principe d'imitation et d'analogie, que +l'homme a composé un grand nombre de mots, d'après l'affinité de nature +qu'il a cru apercevoir entre le son de certaines lettres et l'esprit de +certaines idées. La lettre _h_, par exemple, voyelle indéterminée, ou +plutôt signe particulier d'aspiration, qu'on attache quelquefois aux +voyelles, fut propre à exprimer imitativement tous les accidens de la +respiration humaine; mais en la considérant sous le rapport de son +esprit, et en prenant égard à la manière dont elle est formée, qui a +quelque chose d'un empressement avide, d'une rapacité impatiente, on la +consacra à représenter les idées qui ont rapport à l'action de saisir ou +de dérober. La palatale roulante R peignait à l'oreille un bruit +méchanique engendré par le mouvement circulaire des corps; et comme on +ne peut faire rendre ce son à la touche, par un mouvement simple et +indécomposable de la langue, mais seulement par un _frôlement_ rapide et +prolongé de cet instrument, il est devenu le caractère de tous les +signes par lesquels on avait à rendre l'idée de continuité, de +répétition, de renouvellement; et cela s'est opéré d'une manière si +naturelle, qu'il est commun dans les langues de le voir unir +capricieusement et sans règles à toutes les espèces de mots dans +lesquels on a besoin d'indiquer la réproduction ou la multiplicité +d'action, et que le peuple l'employe tous les jours arbitrairement à cet +usage. + +«On peut remarquer, dit M. de Châteaubriand sur ce sujet, que la +première voyelle de l'alphabet se trouve dans presque tous les mots qui +peignent les scènes de la campagne, comme dans _charrue_, _vache_, +_cheval_, _labourage_, _vallée_, _montagne_, _arbre_, _pâturage_, +_laitage_, etc.; et dans les épithètes qui ordinairement accompagnent +ces noms, tels que _pesante_, _champêtre_, _laborieux_, _grasse_, +_agreste_, _frais_, _délectable_, etc. Cette observation tombe avec la +même justesse sur tous les idiomes connus. La lettre _a_ ayant été +découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la +voix, les hommes, alors pasteurs, l'ont employée dans tous les mots qui +composaient le simple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs +moeurs et le peu de variété de leurs idées, nécessairement teintes des +images des champs, devaient aussi rapeler le retour des mêmes sons dans +le langage. Le son de l'_a_ convient au calme d'un coeur champêtre et à +la paix des tableaux rustiques. L'accent d'une ame passionnée est aigu, +sifflant, précipité; l'_a_ est trop long pour elle: il faut une bouche +pastorale qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais +toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes +amoureuses, et dans les naïfs _hélas_ d'un chévrier. Enfin, la nature +fait entendre cette lettre rurale dans ses bruits, et une oreille +attentive peut la reconnaître diversement accentuée, dans les murmures +de certains ombrages, comme dans celui du tremble et du lière, dans la +première voix ou la finale du bêlement des troupeaux, et la nuit dans +les aboiemens du chien rustique.» + +L'Onomatopée est d'un grand secours aux poëtes, puisqu'elle est comme +l'ame de l'harmonie pittoresque et de la poésie imitative. + + Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton. + Ainsi que par les mots exprimez par le son. + Peignez en vers légers l'amant léger de Flore. + Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore. + Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner? + Le vers tumultueux en roulant doit tonner, + Que d'un pas lent et sourd le boeuf fende la plaine, + Chaque syllabe pèse, et chaque mot se traîne. + Mais si le daim léger bondit, vole et fend l'air, + Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair, + Ainsi de votre chant la marche cadencée + Imite l'action et note la pensée. + +On voit qu'indépendamment des Onomatopées nombreuses qu'a employées le +poëte, il a trouvé un autre moyen d'harmonie dans le concours heureux de +certains mots choisis, qui sans être imitatifs par eux-mêmes, produisent +cependant une imitation parfaite. + + Que d'un pas lent et lourd le boeuf fende la plaine. + +Ce vers, par exemple, est composé de monosyllabes durs et heurtés qui +représentent très-bien la marche du boeuf, et qui la notent exactement à +l'oreille. + +Tout le monde se rappelle cet admirable passage de Boileau, dans le +poëme du _Lutrin_: + + Ses ais demi pourris que l'âge a relâchés + Sont à coup de maillet unis et rapprochés. + Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent; + Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent, + Et l'orgue même en pousse un long gémissement. + Que fais-tu, chantre, hélas! dans ce triste moment? + Tu dors d'un profond somme. + +Cet hémistiche ne le cède en rien au _procumbit humi bos_ de Virgile. + +Ces exemples ne sont pas rares chez les Latins, et sur-tout dans ce +dernier poëte. Il n'est personne qui n'ait entendu citer ces vers d'une +si riche harmonie: + + _Tum ferri rigor atque argutae lamina serrae._ + + _Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum._ + + _Necdum etiam audierant inflari classica, necdum + Impositos duris crepitare incudibus enses._ + + _Luctantes ventos, tempestatesque sonoras._ + + _Continuò ventis surgentibus, aut freta ponti. + Incipiunt agitata tumescere, et aridus altis + Montibus audiri fragor, aut resonantia longè + Littora misceri, et nemorum increbrescere murmur._ + +On est même parvenu à exprimer les différentes passions de l'ame, au +moyen de la seule prosodie. + + Ses gardes affligés + Imitaient son silence autour de lui rangés: + Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes, + Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes; + Ces superbes coursiers qu'on voyait autrefois + Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, + L'oeil morne maintenant et la tête baissée + Semblaient se conformer à sa triste pensée. + +Et dans Virgile: + + _Extinctum Nymphae crudeli funere Daphnim + Flebant._ + +Mais autant ces belles combinaisons sont agréables et ingénieuses, +autant est misérable l'abus qu'on en a fait quelquefois, et +principalement de nos jours. Puisqu'on a osé reprocher à Racine un +emploi trop recherché de l'Onomatopée dans certains vers d'_Andromaque_ +et de _Phèdre_, que doit-on penser, en effet, de ces poëmes descriptifs +devenus si communs, et qui ne sont, à dire vrai, qu'un entassement +laborieux d'expressions étudiées? Cette affectation est tout-à-fait +indigne d'un vrai poëte, et le résultat de tant d'efforts minutieux +n'est bon qu'à augmenter le nombre de ces _nugae difficiles_ si +méprisées des gens de goût. Il me serait trop aisé de montrer à quel +point on a porté récemment ce travers d'esprit, et ce que j'en dirais ne +serait peut-être pas sans utilité; mais qu'il me suffise de rappeler la +description de l'alouette, par Dubartas, qui est le prototype de toutes +les sottises qu'on a faites dès-lors en ce genre. + +Je ferai la même observation sur les mots purement factices que des +auteurs peu délicats dans le choix des termes, ont cru pouvoir créer +pour exprimer des sons qu'ils ne savaient pas imiter autrement. Si une +pareille fantaisie était de nature à devenir contagieuse, la langue +serait bientôt inondée d'onomatopées barbares, et n'offrirait plus +qu'une suite de cacophonies intolérables. Le vers macaronique, qui peint +les éclats de l'escopette, et le _taratantara_ d'Ennius sont de cette +espèce; mais il n'y a rien de comparable, parmi les abus de l'harmonie +imitative et du langage factice, au _breke ke koax_ de J.-B. Rousseau. +Il est d'ailleurs important de remarquer qu'il n'est donné qu'aux poëtes +d'un grand talent d'employer heureusement les effets d'une harmonie +rauque et pénible. On ne choque impunément l'oreille, qu'autant qu'il le +fallait pour ajouter à la force et à l'éclat de la pensée. Ce sont de +ces licences qui veulent être justifiées par le succès, et qu'on ne +pardonne qu'en faveur de l'impression qu'elles produisent. + +Je parlerai maintenant du plan que je me suis tracé pour la composition +de ce Dictionnaire. Mon premier projet était de recueillir les +Onomatopées de tous les peuples, et de faire ainsi un espèce de lexicon +polyglote de tous les sons naturels qui restent dans les langues, de +manière à remonter, en quelque sorte, à une langue commune et primitive, +indépendante des conventions particulières, et universellement +intelligible. Mais, sans compter les difficultés essentielles que mon +impuissance aurait opposées à l'exécution de cet ouvrage, ainsi conçu, +et les circonstances qui ont restreint mes recherches, il m'a semblé +qu'une énumération raisonnée des Onomatopées françaises remplirait assez +bien le dessein le plus important que je me sois proposé, qui est +d'épargner un soin incommode et futile, et de présenter, sous un cadre +étroit, une série de rapprochemens curieux à ceux que ce genre +d'observations intéresse, et qui peuvent en tirer parti pour leurs +études. + +J'ai cru cependant ne pas devoir négliger les principales Onomatopées +que les langues mortes ou étrangères ont consacrées; mais je ne les ai +recueillies qu'autant qu'elles avaient rapport à des Onomatopées +françaises, et qu'il résultait de leur analogie une comparaison +instructive et piquante. + +Je ne me suis point attaché à rassembler tous les mots dont un son +naturel a pu être la racine. Je crois ces mots très-nombreux, mais +inutiles à mon plan. Je crois même qu'il n'y en a presque point qu'on ne +dérive au besoin de cette espèce d'origine, soit immédiatement, soit par +extension. On pourra voir quelques-unes de leurs immenses générations, +dans le systême de M. Court de Gébelin, systême spirituel et séduisant, +mais encore un peu conjectural, comme tous les systêmes, et dans +l'ouvrage non moins docte et non moins ingénieux que prépare un écrivain +de l'amitié duquel j'aime à m'honorer, M. David de Saint-Georges. Je +répète que si l'avenir me laisse quelques loisirs, et que ce faible +essai m'obtienne un seul encouragement de l'indulgence, j'entreprendrai +sans doute un jour de jeter quelque lumière sur cette partie importante +de la grammaire générale, et d'appliquer d'une manière plus complète ma +théorie des étymologies naturelles. En attendant, il n'y aura ici que +des Onomatopées incontestables et frappantes, et qu'il sera aisé de +ramener à leur racine, sans le secours d'une analyse laborieuse. + +Je n'ai pas cherché non plus à rapporter à chaque Onomatopée spécifique +toutes les expressions qui en sont composées dans notre langue, et tous +les modes qu'elle a subis, si ce n'est quand il a pu sortir de cette +aride énumération des observations de quelque intérêt. Ceux à qui ces +dérivations ne paraîtraient pas si superflues, les retrouveront sans +peine en partant du mot typique. + +Enfin, j'ai rangé sous le même titre, et à leur rang alphabétique, un +certain nombre d'Onomatopées que notre langue n'a point encore admises, +mais qui sont comme naturalisées par l'usage que d'excellens écrivains +en ont fait. Les Onomatopées anciennes qui sont tombées en désuétude +avec une partie de notre langue, trouveront place dans cet ouvrage +toutes les fois qu'elles me sembleront bonnes à conserver, et que je +n'en verrai pas l'équivalent dans les vocabulaires modernes; mais pour +éviter les méprises qui proviendraient d'une telle confusion, je +distinguerai ces deux familles de mots inusités, par l'astérisque en +tête de l'article. + +Qu'on me permette d'ajouter à ce propos que si la manie du néologisme +est extrêmement déplorable pour les lettres, et tend insensiblement à +dénaturer les idiomes dans lesquels elle se glisse, il n'en serait pas +moins injuste de repousser sous ce prétexte, un grand nombre de ces +expressions vives, caractéristiques, indispensables, dont le génie fait +de temps en temps présent aux langues. Il n'appartient à personne +d'arrêter irrévocablement les limites d'une langue, et de marquer le +point où il devient impossible de rien ajouter à ses richesses. +Voltaire, pour qui la nôtre était si opulente et si féconde, l'accuse +d'être une _gueuse_ fière à qui il faut faire l'aumône malgré elle. +J'avoue que je me suis souvent étonné de la voir exclure tel mot qu'elle +ne peut remplacer que par une périphrase languissante, et le +dictionnaire que je soumets au public en renferme quelques-uns de ce +genre. C'est une témérité qui avait besoin d'apologie. + +Au reste, on insistera moins sur le reproche qu'elle devrait me mériter, +si on daigne se rappeler que la classe de littérature de l'Institut fait +espérer un dictionnaire qui ne laissera plus de doute sur la valeur des +mots que notre langue a acquis ou qu'elle a tenté de ressusciter dans +ces derniers temps. En attendant le monument que cette savante compagnie +se propose d'élever, l'homme de lettres peut lui apporter des matériaux, +et le Lexicographe peut essayer d'en réunir quelques-uns, en +subordonnant son jugement prématuré à celui de ses maîtres. + +Je ne finirai point cette préface sans payer de justes tributs de +reconnaissance à ceux qui ont bien voulu protéger ou éclairer mes +études. Il en est un à qui j'en ai offert les premiers fruits. Il m'est +doux de joindre à son nom celui d'un ami que l'élévation de son +caractère et de ses talents doit porter à de grandes destinées, sous un +gouvernement qui apprécie et qui récompense, M. de Roujoux, sous-préfet +de Dôle; si jamais j'ai osé desirer que cet écrit fût accueilli de +quelque estime, c'était pour le voir plus digne d'eux. + + + + +AVIS. + + +_Les mots dont il est question dans ce Dictionnaire, n'étant considérés +que sous le rapport de leurs sons, on a cru devoir exprimer les +Onomatopées hébraïques et grecques, par la simple lettre italique, pour +en mettre la lecture à la portée des premières études._ + +_L'Astérisque * indique les Onomatopées anciennes tombées en désuétude, +et les Onomatopées non encore admises, mais employées par quelques bons +Ecrivains._ + + + + +ONOMATOPÉES FRANÇAISES. + + +A + +* AARBRER. Se cabrer. Terme de Manége, qui se dit des chevaux qui se +dressent sur les pieds de derrière quand on leur tire trop la bride. + +Ce mot, plus énergique que celui qui nous est resté, et dont la double +voyelle rend la construction plus imitative, est depuis long-temps hors +d'usage. On le trouve dans le vieux roman de Perceval. + +ABOI, ABOIEMENT, ABOIER. En vieux langage, _Abai_. + +C'est une des Onomatopées qui expriment le cri du chien. Quelques +Étymologistes dérivent ce mot de _ad baubare_, forme de _baubare_, que +les Latins ont dit, ainsi que _boare_. Ces mots eux-mêmes sont des +Onomatopées. + +On peut présumer, au reste, que les Grecs de la colonie de Massilia +introduisirent dans les Gaules le mot _bauzein_, moins expressif +qu'_aboier_, mais dont celui-ci doit être fait. + +Dans les Langues Canadiennes, un chien s'appelle _gagnenou_, autre +Onomatopée qui a beaucoup de rapport avec le _canis_ des Latins. + +ABOIEMENT, est plus d'usage qu'_aboi_, qui ne s'emploie plus guère qu'au +figuré. Un de nos poètes dit cependant en parlant du chien: + + De ton champêtre enclos, sentinelle assidue, + A toute heure, en tous sens, il parcourt l'étendue: + Quelquefois en silence, il rôde; et quelquefois + La forêt s'épouvante au bruit de ses _abois_. + +ACHOPPEMENT. Ce mot qui était une Onomatopée faite du bruit d'un corps +qui en heurte un autre, ne s'emploie plus au sens propre. On ne s'en +sert même que dans cette façon proverbiale de parler: une pierre +d'_achoppement_, pour dire, Un obstacle inattendu. + +CHOPPER, est presque tout-à-fait hors d'usage. + +AFFRES. Il ne se dit guères qu'au pluriel. C'est un grand effroi, une +émotion extrême, causée par quelque terrible vision. L'Onomatopée +exprime le frémissement qu'excitent l'épouvante et l'horreur. On a donc +eu tort de dériver ce mot du latin _affari_ ou du grec _phren_ et +_afronos_, comme Voltaire, qui regrette d'ailleurs qu'on ne l'emploie +pas plus souvent. + +Pourquoi ne dirait-on pas les _affres_ de la mort que l'Académie +autorise? Il n'y a rien qui puisse mieux représenter les frissons de +l'agonie. D'_affres_, on a fait + +AFFREUX, qui se dit des objets qu'on ne peut voir sans éprouver un +sentiment de crainte ou d'aversion. + +AGACEMENT, AGACER. Du son dont on se sert pour irriter ou _agacer_ les +animaux, ou bien du bruit que produit sous les dents un fruit acide, ou +un fruit qui n'est point à sa maturité, et dont l'effet est d'_agacer_ +les dents. + +On a dit assez hardiment, au style figuré, les _agaceries_ d'une +coquette, des regards, des propos _agaçans_, des manières _agaçantes_. + +Ménage a très-bien dérivé ce mot du latin _acaciare_, qui a la même +racine. Il aurait pu remonter jusqu'au grec où elle se trouve également. +On disait _hegaçç_ en celtique. + +AGOUTI. C'est un quadrupède des Antilles, qui a beaucoup de rapport avec +le lièvre. Son nom est formé d'après son cri qu'on exprime à-peu-près +par le mot _couy_. M. de Buffon compare ce cri au grognement du cochon. + +Pison et Marcgrave disent qu'au Brésil on appelle cet animal _cotia_. +Souchu de Rennefort l'appelle _couti_, dont on a fait _acouti_ et +_agouti_. + +Il est bon de remarquer en passant, sur ce mot, que la plupart des +animaux sont caractérisés par l'Onomatopée, et que l'énumération en +serait devenue fatigante si je ne m'en étais tenu aux indigênes et à +ceux qui sont tellement connus, que leur nom est devenu propre à la +Langue. Celui-ci est de cette dernière espèce. + +AGRAFFE, AGRAFFER. L'_agraffe_ est une espèce de crochet qui sert +ordinairement à fixer ensemble les deux côtés d'une robe ou d'un +manteau. L'Onomatopée consiste dans l'imitation du bruit produit par le +déchirement de l'objet que les pointes de l'_agraffe_ saisissent. + +Le père Labbe croit qu'_agraffer_ a été pris pour _agriffer_. Budée le +fait venir du grec _agra_, qui signifie l'action de saisir vivement, et +qui a la même racine naturelle. On peut la reconnaître encore dans le +verbe hébreu _garah_ ou _garaph_ que Saint Jérôme exprime par le mot +_arripere_, au cinquième chapitre des Juges. + +RAFLER, mot ignoble de notre Langue, se rapporte à ceux-ci par le sens +et par le son. Les vieux Dictionnaires disent aussi _riffler_. + +* RAFLE ou RAPHE, qui n'est plus français, est un mot ancien de la même +famille. Nicod rapporte ces paroles de Nicole Gilles en la vie de +Dagobert: «Notre Seigneur Jésus-Christ, afin qu'ils l'en voulsissent +croire, s'approcha du ladre, et lui passa la main par-dessus le visage, +et lui osta une _raphe_ de la maladie de lèpre qu'il avoit au visage, si +que la face lui demeura belle, claire et nette, et le restitua en santé. +Laquelle _raphe_ est encore gardée en un reliquaire en ladite église +Saint-Denys». Par lequel mot, ajoute Nicod, il semble vouloir dire une +poingnée, un plein poing. «Car on dit _rapher_ quand au jeu de dez qu'on +appelle la _raphe_, ayant gaigné, on prend hastivement ou bien plustost +rapidement la mise qui est sur le jeu. Ce qu'on dit aussi _raphler_ ou +_rafler_, et par métaphore, _rafler_ tout, quand on prend rapidement +tout ce qu'on trouve en un lieu». + +Dans le vieux langage, _raphe_ signifiait encore la poignée, le manche +d'un outil, l'endroit par où on le saisissait. + +AGRIPPER. Du bruit que produit le frottement des griffes ou des mains +contre les corps dont elles s'emparent. _Voyez_ GRIFFE et AGRAFFE. + +GRAPPILLER, est peut-être un diminutif de ce verbe, et de là on aurait +fait + +GRAPPE, un fruit sujet à être _grappillé_, + +GRAPPILLEUR, celui qui _grappille_, + +GRAPPILLON, ce que l'on rejette d'une _grappe_, + +GRAPPE, instrument de Menuiserie qui présente plusieurs pointes propres +à saisir ou _agripper_ le bois, + +GRAPPIN, instrument de fer dont on se sert pour accrocher un vaisseau, +soit pour l'aborder, soit pour y attacher un brûlot. + +Je n'ai pas besoin de faire observer que presque tous ces mots sont du +style le plus bas. + +GRAVIR, s'aider avec les ongles dans les anfractuosités d'un chemin +raboteux. + +GRAVIER, le sable qui se détache sous les ongles d'un homme qui +_gravit_. + +GRIMPER, _gravir_ difficilement une route roide et montueuse, me +paraissent autant d'Onomatopées qui se rapportent à la même racine, et +que je rassemble autour d'elle pour mettre ici autant d'ordre que la +méthode alphabétique en permet. Ce qui rend cette analogie plus +sensible, c'est que le peuple emploie bassement le mot _grappiller_ au +sens de _gravir_ dans un grand nombre de provinces, et que _gravir_ +s'est même dit _grapir_ en français, selon Borel. + +Nicod rapporte _grip_, qui se disait autrefois en style trivial pour +piraterie et rapine. Les Grecs avaient construit beaucoup de mots sur le +même son et d'après le même esprit; _gripos_, qui étoit un filet à +prendre du poisson; _gripeus_, le preneur de poissons; _grupès_, l'ancre +du navire, et le _grappin_ dont on saisissait un navire ennemi; +_grupaï_, les aires des vautours et des oiseaux carnassiers. + +Nos vieux Écrivains ont employé plus communément encore _grippe_, qui +signifiait vol et filouterie. + + Je sais bien tous les biais + Desquels on se sert pour la _grippe_, + +dit Chevalier dans la _désolation des filous_. Cholières, tome II de ses +Contes, applique _gripperie_ au même usage. + +La _grupée_, c'était le produit, le revenant bon de la _grippe_. On dit +dans la _comédie de la Passion_: + + Pour mettre mignons en alaine, + Voici fine espice sucrée, + Et tel y laissera la laine + Qui n'en aura jà la _grupée_. + +On a dit aussi _gruper_ pour, agraffer, et plus souvent pour _agripper_ +ou saisir avec les griffes. «Qui sait, dit Rabelais, s'ils useroient de +qui pro quo, et en lieu de rominagrobis _grupperoient_ paovre Panurge?» + +Les Bretons ont _krapa_, _krafa_, _gripper_, _grimper_, égratigner; +_kraf_, égratignure; _craban_, griffe; _crib_, peigne; _criba_, peigner; +_cribin_, peigne de fer; _crabb_, cancre, écrevisse, qui s'est conservé +dans le français. _Craff_ est le nom gallois du _grappin_, du harpon des +mariniers. + +* AHALER. Pousser l'haleine au dehors. Quelques Écrivains ont dit +_adhaler_. Ce mot très-expressif a un autre sens qu'_exhaler_, et n'a +point d'équivalent en français. _Haleter_ donne l'idée d'une respiration +forte et pressée. C'est l'_anhelare_ des Latins qui avaient aussi +_halare_ et _halitus_. + +Il semble que l'hiatus considérable qu'on remarque dans l'expression +proposée, lui donne quelque chose de pittoresque qui n'est pas dans +cette dernière Langue. + +AHAN, AHANER. Ahan représente un grand effort qui ôte presque la faculté +de respirer. C'est l'expression du bucheron, des manoeuvres pour +reprendre leur souffle, et se donner la force nécessaire pour bien +porter leur coup. De là on a fait _ahaner_, travailler avec peine, avec +_ahan_, comme dans ces vers de Dubellay: + + De votre doulce haleine + Esventez cette plaine, + Esventez ce séjour, + Cependant que j'_ahane_ + A mon blé que je vanne + En la chaleur du jour. + +_Ahaner_ un champ, s'est dit par extension pour, Cultiver une terre +difficile. + +_Ahan_, est passé au style figuré pour exprimer de pénibles travaux +d'esprit, et l'agitation d'un homme qui a de la peine à se résoudre à +quelque chose. + +On a fait venir ce mot du grec _ao_ et du latin _anhelare_. C'est +l'opinion de du Cange. Ménage en a cherché l'étymologie dans l'italien +_affanno_, peine, douleur. On aurait pu le retrouver tout entier dans le +dictionnaire des Caraïbes et dans beaucoup d'autres, puisqu'il est tiré +du dictionnaire de la Nature. C'est la plus évidente des Onomatopées. +Pasquier et Nicod ne s'y sont pas mépris. + +Dans des lettres de rémission de l'an 1375, on trouve: «Après ce que +ledit Jehan fut deschaucié, entra ondit gué, et tant se y efforça pour +mettre hors laditte charrette, que il entra en fièvre en icelui gué, +pour le grant _ahan_ que il avoit eu». + +On ne se sert plus de ce mot qui était très-familier à nos anciens +Écrivains. Rabelais, Montaigne, Amyot l'ont singulièrement affectionné. +Il est encore dans Costar. Jupiter, dit-il, en sua d'_ahan_. + +AÏ. C'est le quadrupède, autrement nommé le _Paresseux_, qui est un des +_anthropomorphes_ de Linné. + +Il articule les syllabes dont on a formé son nom avec des modulations si +justes, que cela a donné lieu à Clusius de dire très-ridiculement que +c'était le _Paresseux_ qui avait inventé la musique. Il aurait pu +d'ailleurs appuyer cette bizarre présomption d'une analogie curieuse de +la Langue grecque ou _aïo_ s'est dit quelquefois pour _cano_, et il faut +observer que ce mot est passé dans la Langue latine avec le sens de +_loquor_. Il n'appartenait qu'à ces peuples d'harmonieux langage +d'attacher la même expression aux idées de chant et de parole. + +AME. Le principe de la vie dans l'homme et dans les animaux. + +L'opinion qui range ce mot au nombre des Onomatopées, repose sur une +théorie bizarre et curieuse. La lettre labiale _M_ est une consonne qui +résulte, comme on le sait, de la jonction des lèvres, en sorte que la +bouche très-ouverte doit produire en se fermant le son composé _am_: +savoir, la voyelle par le moyen du souffle émis dans le moment où +l'organe est ouvert, et la consonne par le contact des deux parties de +la touche, dans le moment où l'organe se resserre. C'est ce qu'on +appelle rendre l'_ame_, car telle est la figure de l'expiration de +l'homme, et l'esprit de cette racine. + +Au contraire, pour prononcer _M_ initiale suivie d'une voyelle, il faut +que les deux parties de la touche labiale agissent mutuellement l'une +sur l'autre, et se séparent pour l'émission du bruit vocal qui succède +au bruit consonnant. Ainsi se prononcera _ma_, qui est une racine dont +l'esprit est diamétralement opposé à celui de la précédente, puisqu'au +lieu d'exprimer le dernier acte physique de l'homme, elle exprime, par +la figure et par le son, le premier acte, et, en quelque sorte, la prise +de possession de la vie. + +Cette racine _ma_ seroit donc la désignation nécessaire de l'existence +_matérielle_, comme cette racine _am_ de l'existence spirituelle. La +première appartiendra aux idées purement corporelles; la seconde aux +idées morales, à celles des principes _animans_, de l'_amour_, de +l'_amitié_, de toutes les affections. + +En appuyant la racine _ma_ sur la touche dentale, ou en fera _mat_, qui +est le son typique du nom de la mort dans la plus grande partie des +Langues premières. + +En la nazalant, on en fera _man_, qui est le signe presque universel du +nom de l'homme. + +Je donne, au reste, ces hypothèses comme plus ingénieuses que probables, +et M. Court de Gébelin, qui les a suggérées, se livre trop souvent et +avec trop d'abandon à son imagination, pour être toujours un guide sûr. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que les différens noms de l'ame chez +presque tous les peuples, sont autant de modifications du souffle et +d'Onomatopées de la respiration, diversement modulées. Tels sont le +_Psyché_ des Grecs, le _Seele_ des Allemands, le _Soul_ des Anglais, +l'_ayre_ des Espagnols, l'_alma_ et le _fiato_ des Italiens. Il serait, +à la vérité, difficile d'en dire autant de l'_anima_ des Latins, dont le +mot _ame_ est une contraction évidente. + +ANCHE. Partie d'un instrument à vent, faite de deux pièces de canne, +jointes de si près, qu'elles ne laissent qu'un espace très-resserré pour +le souffle; ce qui a fait penser à de savans Étymologistes que ce mot +venait du celtique _anc_, étroit, resserré, affilé. Il paraît plus +vraisemblable qu'il a été formé par Onomatopée; et ce qui me porte à le +croire, c'est que je trouve une Onomatopée grecque absolument semblable +à celle-ci, qui exprime l'idée que nous rendons par notre verbe +_suffoquer_. L'air étouffé dans l'étroit canal de l'_anche_, séparé de +l'instrument auquel elle appartient, imite très-bien le gémissement aigu +et forcé d'un homme qui suffoque. De là, la conformité de ces deux +Onomatopées. + +ASTHME. L'_asthme_ est une infirmité qui consiste dans une grande +difficulté de respirer dans de certains temps. Cette Onomatopée imite le +bruit de la respiration brusquement interrompue. Elle nous vient +immédiatement, et sans changement, d'une Onomatopée grecque qui +représente la même chose. + + +B + +BABIL, BABILLARD, BABILLER. _Babil_, abondance de paroles sur des choses +inutiles, manie importune de parler continuellement. + +De la lettre _b_ qui résulte de la simple disjonction des lèvres, et qui +est la première que les enfans combinent avec les sons vocaux. Aussi +est-elle la première consonne de tous les alphabets. + +Nicod dérive ce mot de _Babel_, à cause de la confusion des Langues qui +y eut lieu. Ménage le fait venir de _bambinare_, qui a été fait de +_bambino_, diminutif de _bambo_, transféré selon lui dans l'italien du +syriaque _babion_, qui signifie _enfant_. De la même racine, nous avons +créé + +BABIOLE, une chose de peu de conséquence, une bagatelle qui ne peut +occuper que des enfans; + +BABOUIN, BAMBIN, un petit enfant qui articule à peine; en gallois +_bach_, d'où vient le nom de _Bacchus_ qu'on représente ordinairement +comme un enfant gros et joufflu; + +BAMBOCHE, un enfant grotesque et contrefait, une marionnette ridicule; + +BAMBOCHADE, un genre de Peinture qui ne s'exerce que sur des formes +triviales, sur des marionnettes et des _bambins_. + +Ménage aurait trouvé d'ailleurs une étymologie plus exacte et plus +naturelle encore dans le grec, où l'on dit _bao_, _babazo_, _babalo_ et +_bambaino_ pour _loquor_. Mais le fait est que tous ces mots et leur +immense famille sont composés d'après le son naturel. + +_Baba_, _babe_, en arabe, signifient _bouche_, ouverture; _be_ a le même +sens en Langue celtique. Dans la même Langue, _enfant_ se dit _map_, +_vap_, _mab_, _vab_, et avec le diminutif, _babic_, _un petit enfant_. + +On dit dans le latin _garrulitas_, _garrulus_, _garrire_, autres +Onomatopées; dans l'italien, _garrire_, _cicalare_, _ciarlare_ et +_ciachierare_; dans l'espagnol, _babillar_, _charlar_, _chicarrar_. + +Amyot a dit _rebabiller_. «Si un _babillard_ escoute un peu, ce n'est +que comme un reflux de _babil_ qui prend haleine pour _rebabiller_ puis +après encore davantage». + +Madame Pernelle dit dans le _Tartuffe_: + + C'est véritablement la tour de Babylone, + Car chacun y _babille_ et tout du long de l'aune. + +Voilà l'étymologie de Nicod consacrée par deux vers de Molière. + +BÂILLEMENT, BÂILLER. De l'action d'ouvrir involontairement la bouche +dans le sommeil ou dans l'ennui. + +Observez que la première syllabe de ce mot est longue, et qu'autrefois +on disait _baailler_ et _baaillement_, ce qui donnait plus d'expression +à l'Onomatopée. + +En latin, _hiare_, _hiatus_; en italien, _sbadigliare_, +_sbadigliamento_. + +BÉER, ou plutôt, BAYER, mot fait pour peindre une curiosité vaine et un +peu niaise, qui se manifeste par la même émission vocale et par la même +figuration de la bouche, appartiennent à la même racine. _Bayer aux +corneilles_, est une expression proverbiale assez en usage dans notre +langue. On lit dans un de nos plus anciens dictionnaires: _bayer_ à la +mamelle, _appetere mammam_. «C'est proprement ouvrir la bouche, mais +parce que quand plusieurs regardent par grande affection quelque chose, +ils ouvrent la bouche; de là est que _bayer_ signifie aucunes fois +autant que regarder». + +BAH, est un mot factice ou artificiel qui échappe aux gens étonnés. De +là + +BADAUD, homme simple et sans expérience, qui s'étonne de tout, + +S'ÉBAHIR, ÊTRE ÉBAHI, termes attachés au même sens. S'il est vrai qu'ils +remontent à l'hébreu _Schebasch_, comme l'ont prétendu les +Etymologistes, c'est que celui-ci a été fait sur le son commun, et n'a +pas d'autre type naturel. + +BARBOTER. Ce mot, dit Ménage, est formé du bruit que font les cannes +quand elles cherchent dans la boue de quoi manger, et on appelle de là +_barboteur_, un canard privé. _Barboter_ en cette signification semble +être une Onomatopée. + +_Baret_. On emploie presqu'indistinctement _baret_, _barret_, ou +_barri_. C'est le cri de l'éléphant. On appelait autrefois l'éléphant +_barre_ aux Indes orientales. En latin, on l'appelle _barrus_, et son +cri _barritus_. + +Nous avons perdu ce mot. + +BEFFROI. Espèce de tocsin. «Quasi _bée effroi_, dit Nicod, car il est +expressément fait pour _béer_ et regarder, ou faire le guet en temps +soupçonneux, et pour sonner à l'_effroi_». + +Il est à remarquer cependant qu'un instrument d'airain creux et sonore +s'appelait _bel_ en breton, et que de là peuvent venir l'anglais +_belfry_ et le français _beffroi_. + +BÊLEMENT, BÊLER. On disait beaucoup mieux autrefois _béellement_, +_béeller_. Onomatopée du cri du mouton. Elle est parfaitement naturelle, +et Pasquier la préfère avec raison au _balare_ des Latins. + +BÉGAYEMENT, BÉGAYER, ont été pris de la même racine, parce que le défaut +de prononciation que ces mots désignent consiste à répéter souvent le +même son avec des inflexions tremblantes, comme les animaux _bêlans_. + +BELIER. Le nom de cet animal est certainement formé d'après son cri, +d'après son _bêlement_. Il est donc ridicule de l'avoir cherché dans +_vellus_ qui signifie _toison_; dans _bahal_, hebreu, qui est notre mot +_Seigneur_ ou _chef_, parce que le _belier_ est le maître du troupeau. + + Le _belier_, colonel de la laineuse troupe, + +dit Ronsard; et dans _Jobel_, autre terme de la même langue, qui était +un des noms de ce quadrupède. + +_Belin_, est l'ancien nom du _belier_. On le dit encore en certains +lieux, des agneaux, et il s'est conservé long-tems au figuré où il +signifiait _doucereux_. C'est un nom d'amitié, que l'on donne aux +enfans, mon _belin_, ma _beline_; on a employé _beliner_, _faire le +doucereux_, dans quelques occasions, et Rabelais l'a étendu à des +acceptions très-variées. Il est absolument hors d'usage. + +BEUGLEMENT, BEUGLER. Cri du taureau, du _boeuf_, de la vache, mugir +comme les taureaux. + +Ménage dérive ce mot de _baculare_, _à bacula_; mais c'est une +Onomatopée qui est également dans le latin _boare_, d'où _bos_ a été +tiré. + +BOEUF, est le nom d'un animal qui _beugle_. + +BOA, est celui d'un serpent énorme dont le cri ressemble au _beuglement_ +des taureaux. + +MEUGLEMENT, MEUGLER, qui se prononcent sur la même touche avec une bien +légère modification, s'emploient indistinctement. On a même dit +_muglement_ en vieux langage, comme dans ce passage d'Amadis: «La +blanche biche qui en la forest craintive eslevoit ses _muglements_ +contre le ciel, sera retirée et rappellée». + +BIBERON. Homme qui aime à boire, qui boit avec excès. + +Du bruit que fait le vin en coulant goutte à goutte. Le _bibax_ et +sur-tout le _bibulus_ des Latins, représentent bien cette expression. +Ces mots dérivaient de leur _bibere_, qui était aussi fort imitatif, et +dont nous avons dégradé la valeur en le contractant dans le mot _boire_. +Leur joli mot _bilbire_ était de la même famille. + +En celtique, le mot _boire_ se rend par _ef_, _ev_, Onomatopées du bruit +que fait la bouche en aspirant un liquide. C'est de là que vient +probablement le verbe _avaler_. + +C'est une idée d'une hardiesse bien plaisante et bien ridicule, que +celle de ce savant d'ailleurs estimable, qui explique le nom d'_Eve_ par +ce petit verbe de la Langue celtique, et qui se sert de ce rapprochement +pour prouver que cette Langue est la première que les hommes aient +parlée. + +BIFFER. Effacer une écriture en passant la plume dessus. + +Un habile Etymologiste regarde ce mot comme pris de _buffare_, souffler, +qui est une Onomatopée latine: ainsi, _biffer_ signifierait, détruire un +objet, et le faire disparaître, comme en soufflant dessus. Sans aller en +fixer si loin l'origine, on l'aurait trouvée dans le bruit que fait une +plume passée brusquement sur le papier. Cette conjecture est d'autant +plus vraisemblable, que le mot _biffer_ n'a point d'analogie de +consonnance avec les mots anciens qui ont été attachés à une idée de +même espèce, et peut passer pour une Onomatopée très moderne. + +BOMBE. Ce mot dérive du bruit de la _bombe_ qui éclate. + +Il était au moins inutile d'en chercher ailleurs l'étymologie, et de la +dériver, soit de _Lombardie_, parce qu'on croit qu'elle y a été +inventée, soit de _bomba_ dont quelques Auteurs ont usé pour parler de +certaines coquilles qui servaient de trompettes, ou de _bombus_ qui +exprime le bruit du même instrument, ou de l'allemand _bomber_ qui +signifiait _baliste_. Il est étonnant qu'on ne l'ait pas fait remonter +aussi aux belles Onomatopées italienne et espagnole, _rimbomba_ et +_zumbido_ avec lesquelles il a tout autant de rapport; mais le fait est +qu'on devait le chercher, aussi bien que ses différens analogues, dans +le son naturel qui les a tous produits. + +BOND, BONDIR, BONDISSEMENT. L'Onomatopée est prise du retentissement de +la terre sous un corps dur qui la frappe, et se relève aussitôt. + +Le mot _bondir_ revient au _subsilire_ des Latins qui est moins +imitatif. + +BORBORIGME. On dit aussi _borborisme_. Bruit de l'air contenu dans les +intestins. + +BOUC. La grande conformité des différens noms de cet animal dans presque +toutes les Langues, prouve qu'ils ont dû avoir une racine commune et +naturelle. C'est l'imitation de son cri. Les Grecs qui l'appelaient +communément _tragon_, l'ont aussi nommé _bekkos_. Ménage dit que +_buccus_ se trouve dans la loi salique, et _bouch_ dans le Celtique. En +Langue franque, c'est _buk_, en allemand, _bock_, en italien, _becco_. + +BOUFFÉE, BOUFFI. «Ces mots, suivant Nicod, sont par raison d'Onomatopée, +et représentent tant le son du vent qui vient à _bouffées_, que de la +flamme _bouffant_, ainsi que de la bouche de l'homme quand il _bouffe_, +c'est-à-dire, souffle ou le feu, ou la poudre, ou autre chose». + +OUF, est le son radical converti en interjection pour exprimer +l'émission de l'air, poussé par un homme essoufflé. Les Latins en +avaient fait _buffare_ ou _bouffare_, que nous avons fidèlement +transporté en notre langue dans le vieux verbe _bouffer_. + +_Buffe_, se dit fort anciennement pour un soufflet, pour un coup sur les +joues, comme en ce passage de Marot: + + Vien donc, déclare toy + Qui de _buffes_ renverses + Mes ennemis mordans, + Et qui leur moult les dents + En leurs gueules perverses. + +Et observez que _buffe_ et soufflet ont été faits analogiquement, et +d'après le même principe, parce que la joue frappée paraît souffler ou +_bouffer_ sous la main qui la comprime. + +On a employé _buffoi_ au figuré, pour orgueil et présomption; et en +perdant l'expression, nous avons conservé la métaphore. _Bouffi_ de +vanité, est une figure d'un usage très-commun. + +BOUFFON, doit se rapporter à la même racine, suivant Ménage qui, d'après +Saumaise, le dérive du _bocca infiata_ des Italiens. Ils appellent +encore _buffo magro_, un maigre _bouffon_, le mauvais plaisant qui ne +les fait pas rire; soit, comme le dit Voltaire, qu'on veuille dans un +_bouffon_ un visage rond et une joue rebondie; soit que cette +_bouffissure_ des joues, qui est une des _bouffonneries_ les plus +triviales des plus grossiers saltinbanques, ait déterminé leur nom +générique. Il serait tout au moins difficile d'en donner une autre +explication. + +BOUILLIR, BOUILLONNEMENT, BOUILLONNER. + +BOUILLIE, BOUILLON, choses que l'on fait _bouillir_. Ces mots viennent +du bruit que fait un liquide échauffé à certain degré. Dans le verbe +_bouillir_, le son radical pur a été conservé aux trois personnes du +singulier de l'indicatif présent. + + Ceux à qui la chaleur ne _bout_ plus dans les veines + En vain dans les combats ont des soins diligens; + Mars est comme l'Amour. Ses travaux et ses peines + Veulent de jeunes gens. + +MALHERBE. + +BULLE, mot par lequel on désigne ces petites éminences qui s'élèvent sur +l'eau _bouillante_, + +BOULE, qui en est une espèce d'homonyme, étendu à des acceptions plus +générales, + +BOUTON, autre terme qui, dans toutes ses acceptions, signifie une +éminence ou un corps de la même forme, n'ont probablement pas d'autre +étymologie. Le peuple, si riche en expressions pittoresques, se sert du +verbe _boutonner_ pour déterminer le premier degré de l'_ébullition_. + +M. Court de Gébelin s'est donc certainement trompé en dérivant toute +cette famille de mots du Celtique _bal_, qui signifierait _oeil_, et par +une extension d'ailleurs très-forcée, suivant l'usage de cet érudit, +tous les objets ronds ou roulans. Il est faux qu'_oeil_ se dise en +Celtique autrement que _lagad_; les deux yeux, _daou lagad_. L'auteur du +_monde primitif_ a pris cette fausse interprétation dans Bullet et dans +tel autre lexicographe, qui ont confondu le Basque et le Celtique, et y +ont mêlé, en outre, une foule de mots qui n'ont jamais fait partie de +ces deux langues. + +BOURDON, BOURDONNEMENT, BOURDONNER. + +«BOURDON, dit Nicod, est une espèce de grosse mouche, tavelée comme +mouche à miel, n'ayant point de picquon ou aiguillon, plus grosse de +corsage que la mouche à miel nommée abeille, et ne fait ni ne sert à +faire le miel ni la cire; ains dévore l'aliment et la provision que les +mouches à miel se sont pourchassé, seulement de sa chaleur conserve les +petits abeillons, qui est la cause que Virgile, au quatrième des +Géorgiques, l'appelle _ignavum pecus_, fainéant et coüard. Pline, en son +livre onzième, leur attribue partie de l'opifice des mouches à miel, ce +que Varron son devancier ne fait pas, _fucus_. Le Français lui a donné +ce nom par Onomatopée, à cause du bruit qu'il fait quand il volète.» + +_Boud_ a signifié le _bourdonnement_ du frélon, dans la Langue Celtique. + +BOURDON, cloche très-sonore qui produit un bruit de même genre que celui +dont il est question dans cet article, a été ainsi nommée par analogie. + +_Bourder_ est un vieux mot très-précieux qui voulait dire _rester court +en chaire_, parce que le prédicateur, en cet état, ne forme plus qu'un +murmure et un _bourdonnement_ confus. Il est à regretter que cette +expression soit perdue. + +BOURDE, chose vague et confuse, mensonge qu'on articule à demi, en est +clairement dérivé. On a pu dire allusivement qu'un menteur pris sur le +fait, se tire d'affaire, en murmurant des mots sans suite, comme un +prédicateur qui a perdu le fil de son sermon. Regnier se sert de ce +terme dans cette hypothèse même: + + Ils bâillent pour raison des chansons et des _bourdes_. + +BRAIRE. «L'âne _brait_, dit M. de Buffon, ce qui se fait par un grand +cri, très-long, très-désagréable, et discordant par dissonances +alternatives de l'aigu au grave, et du grave à l'aigu. Ordinairement, il +ne crie que lorsqu'il est pressé d'amour ou d'appétit. L'ânesse a la +voix plus aigre et plus perçante. L'âne qu'on fait hongre, ne _brait_ +qu'à basse voix, et quoiqu'il paraisse faire autant d'efforts et les +mêmes mouvemens de la gorge, son cri ne se fait pas entendre de loin.» + +BRAMER. Ce mot se dit du cerf en certaines occasions, et en général de +tous les animaux qui crient fortement. Il s'est même employé en vieux +langage, pour exprimer le cri de l'homme, comme dans ces vers, attribués +à Clotilde de Surville: + + Tant de loin que de près n'est laide + La mort. La clamoit à son ayde + Tojorz un povre bosquillon + Que n'ôt chevance ne sillon. + . . . . . . . . . . + Tant brama, qu'advint... + +Court de Gébelin et Voltaire prétendent que _bram_ signifiait _un grand +cri_ en Langue Gothique. Cette racine, commune dans les Langues, se +retrouve d'ailleurs toute entière dans le Grec. + +Si l'on veut s'assurer, au reste, que l'Onomatopée n'est nulle part plus +fréquente que dans les idiomes qui se rapprochent des temps primitifs, +que l'on consulte Voltaire au même lieu, dans ses fragmens sur la Langue +Française. Les mots que cet auteur, toutefois peu versé dans le +mécanisme de la Langue qu'il a enrichie de tant de chef-d'oeuvres, les +mots, dis-je, qu'il fait dériver du Celte, sont autant d'Onomatopées. + +BRAILLER, terme populaire qui ne se prend qu'en mauvaise part, et dans +l'usage le plus trivial, a évidemment le même type. + +BREDOUILLER. Parler confusément et articuler avec peine. + +_Bredi-breda_ est une locution basse et factice qui exprime l'espèce de +_bredouillage_ d'une personne très-loquace, qui articule difficilement. +Ce mot ne se trouve que dans Poisson, et quelques auteurs du même ordre. + +BROUHAHA. Bruit confus d'applaudissemens qu'on entend dans les +spectacles, et dans les lieux d'assemblée où l'on récite des ouvrages +d'esprit. C'est une contraction de _bruit de haha_, prononcé _brouit de +haha_ dans le vieux langage. + +BROUTER. Du bruit que font les animaux en brisant les plantes près de +leur racine, et en les arrachant avec les dents. + +Il y a un exemple de l'harmonie pittoresque de ce mot, dans une des plus +jolies fables de la Fontaine, _le chat, la belette et le petit lapin_. + + Du palais d'un jeune lapin + Dame belette, un beau matin, + S'empara: c'est une rusée. + Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. + Elle porta chez lui ses pénates, un jour + Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour + Parmi le thym et la rosée. + Après qu'il eut _brouté_, trotté, fait tous ses tours, + Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours. + +Voici le même mot employé dans la prose, avec un effet d'harmonie +imitative aussi vrai que celui qu'on vient de remarquer. Ce passage est +de M. de Châteaubriand, un des Écrivains dont notre siècle a le plus à +se glorifier; et je rapporte cet exemple avec d'autant plus +d'empressement, que je n'en connais point de si riche en Onomatopées: + +«Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du +fleuve, tout ici au contraire est mouvement et murmure: des coups de bec +contre le tronc des chênes, des froissemens d'animaux qui marchent, +_broutent_ ou broyent entre leurs dents les noyaux des fruits; des +bruissemens d'ondes, de faibles gémissemens, de sourds meuglemens, de +doux roucoulemens, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage +harmonie.» + +BROYEMENT, BROYER. Ces mots sont faits du bruit d'une substance un peu +récalcitrante, brisée entre deux corps durs. C'est ce qu'expriment aussi +bien le _sfratumare_ des Italiens, et le _quebrar_ des Espagnols. + +BRUIRE, BRUISSEMENT, BRUIT. Ces mots _bruire_ et _bruissement_, qu'on a +affecté de négliger je ne sais pourquoi, présentent une des belles +Onomatopées de la Langue. Ils donnent l'idée d'un _bruit_ vague, sourd +et confus, comme celui qui s'élève d'une forêt ébranlée par des vents +impétueux, ou qui résulte du fracas des torrens et de l'écoulement des +grandes eaux; en général, ils sont graves et solennels, et ont un +caractère particulier d'imitation qu'on ne trouve pas dans leurs +analogues. + +Un auteur déjà classique, et qu'on peut appeler le Racine de la prose, a +prouvé, par l'emploi qu'il a fait de certains temps du verbe _bruire_, +qu'il serait d'une injuste délicatesse de le réduire à l'infinitif, +comme quelques Grammairiens y avaient paru disposés. + +«La lune, dit M. Bernardin de Saint-Pierre, paraissait au milieu du +firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par +degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de +l'île, et sur leurs pitons qui brillaient d'un vert argenté; les vents +retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des +vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux +qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et +la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, _bruissaient_ sous +l'herbe.» + +La Bruyère a dit aussi _brouissement_. + +«Une femme entend-elle le _brouissement_ d'un carosse qui s'arrête à sa +porte, elle prépare toute sa complaisance pour quiconque est dedans, +sans le connaître». + +Cette licence est heureuse dans cette occasion, parce qu'elle +caractérise très-bien l'espèce de _bruissement_ dont il s'agit. + +BRUYÈRE. Il est probable que le nom de cette plante, dont les tiges +souples, grêles et ligneuses, _bruissent_ au moindre vent, est tiré du +même son radical que les mots précédens. L'étymologie que je donne de ce +mot n'est d'ailleurs qu'une conjecture, aussi plausible toutefois que +celle qui le tire du latin _uro_, parce qu'on brûle les _bruyères_ pour +les défricher, et rendre l'emplacement où elles croissaient susceptible +de culture: c'est l'opinion de Borel. + + +C + +CAHOT, CAHOTER. De la secousse qu'on éprouve dans une voiture mal +suspendue qui roule sur un chemin âpre et raboteux, et de l'effort qu'on +fait pour reprendre la respiration durement interrompue. + +Les Latins ont dit _succussus_, qu'ils prononçaient _soucoussous_, et +qui rendait la même idée. + +CAILLE. «Le mâle et la femelle, dit Buffon, ont chacun deux cris, l'un +plus éclatant et plus fort, l'autre plus faible. Le mâle fait _ouan, +ouan, ouan, ouan_; il ne donne sa voix sonore que lorsqu'il est éloigné +des femelles, et il ne la fait jamais entendre en cage, pour peu qu'il +ait une compagne avec lui: la femelle a un cri que tout le monde +connaît, qui ne lui sert que pour rappeler son mâle; et quoique ce cri +soit faible, et que nous ne puissions l'entendre que d'une petite +distance, les mâles y accourent de près d'une demi-lieue; elle a aussi +un petit son tremblotant _cri cri_. Le mâle est plus ardent que la +femelle, car celle-ci ne court point à la voix du mâle, comme le mâle +accourt à la voix de la femelle dans le temps de l'amour, et souvent +avec une telle précipitation, un tel abandon de lui-même, qu'il vient la +chercher jusques dans la main de l'oiseleur». + +C'est de ce cri, que Buffon dit connu de tout le monde, et qu'un autre +Ornithologiste a exprimé par les mots factices _caille caillette_, +qu'est venu le nom de la _caille_ dans notre Langue et dans la plupart +des autres. En effet, on a dit _kakkaba_ en grec, _qualea_ dans la basse +latinité, _cuaderviz_ en espagnol, excellente Onomatopée dont les deux +dernières syllabes doivent se prononcer très-brèves, _quaglia_, en +italien, _quaïl_, en anglais, _wachtel_, eu allemand; et ce son imitatif +se retrouve jusque dans l'hébreu _saly_ ou _xaly_. De ce nom l'on a fait + +CAILLETAGE, babillage insupportable et continuel comme celui de la +_caille_, + +CAILLETTE, femme frivole et babillarde, + +CAILLETER, l'action de parler sans cesse, et à propos de toute chose, +expressions que la Langue française a repoussées jusqu'ici, et qui ne +sont d'usage que dans le style familier. + +Rousseau a dit cependant, en parlant de madame de Warens: «La vie +uniforme et simple des Religieuses, leur petit _cailletage_ de parloir, +tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui +formant chaque jour de nouveaux systêmes, avait besoin de liberté pour +s'y livrer». + +CANARD. Du son _can can_, souvent répété, qui est le cri de cet animal, +plutôt que d'_anas_, probablement _à natando_, qui est son nom latin. +Mon opinion est du moins conforme en ce point à celles de quelques +Auteurs, et entr'autres à celle de l'ornithologiste Martinet, qui +remarque fort judicieusement qu'il est du génie de notre Langue de +terminer par cette syllabe ouverte et éclatante, _ard_, les mots qui +désignent un parleur impitoyable et fatigant, comme _bavard_ et +_babillard_. + +Les Allemands ont représenté par une autre Onomatopée le cri rauque, +âpre, et enroué du _canard_. Ils l'ont appelé _racha_ et _rachtscha_. + +CAN CAN, mot factice tiré du cri du _canard_, a été appliqué par +extension aux bruits tumultueux qui s'élèvent dans une assemblée +nombreuse où l'on ne s'accorde pas, et où l'on traite des affaires de +peu d'importance. Ce n'est pas le sentiment de l'Académie qui l'écrit +_quanquan_, et qui pense qu'on l'a appliqué aux discussions orageuses +sur des choses futiles, par allusion aux horribles disputes que causa au +seizième siècle la prononciation du mot _quamquam_, et qui coûtèrent +peut-être la vie à Ramus. Quelqu'égard qu'on doive cependant aux +décisions de ce corps savant, j'ai cru pouvoir persister dans mon +opinion qui me semble mieux fondée, et que je partage d'ailleurs avec le +plus grand nombre des Etymologistes. + +CAQUET, CAQUETER. Ces mots se disent au propre, du bruit que font les +poules quand elles sont prêtes à pondre, et au figuré, du babillage des +personnes qui _caquettent_ comme les poules. Cette Onomatopée se +retrouve très-fidèlement dans la Langue grecque. + +On disait autrefois dans notre Langue _cluper_ ou _gluper_, pour +exprimer une espèce de _caquet_ de la poule. Ce terme mériterait d'être +renouvelé. + +Linguet s'est servi du mot _caquetage_ en parlant du chancelier de +l'Hôpital. «Aucun, ministre, dit-il, ne fit jamais convoquer autant de +grandes assemblées; mais satisfait d'y étaler une éloquence prolixe et +toujours mal-adroite, il les laissait toutes dégénérer en cohues +tumultueuses ou en _caquetages_ scandaleux dont l'unique résultat était +de constater la frivolité et l'impuissance du Gouvernement». + +CASCADE. Ménage pense que ce mot est fait de l'italien _cascata_, ce qui +est incontestable. Il fait remonter celui-ci au latin _cado_, ce qui est +plus douteux; mais ce verbe aurait été employé comme désinent dans +l'expression dont il s'agit, qu'on n'en devrait pas moins reconnaître +cette expression pour une Onomatopée. La première syllabe est un son +factice qui fait rebondir la seconde, et cet effet représente d'une +manière vive le bruit redondant de la _cascade_. + +Il y a beaucoup d'Onomatopées du même genre, c'est-à-dire, composées +d'un son naturel et d'un son abstrait. C'est ce que les Etymologistes +n'ont pas remarqué; et satisfaits dès qu'ils ont trouvé dans un mot +l'origine d'un de ses membres, on croirait qu'ils ont regardé le reste +comme le produit du hasard ou du caprice. Il est cependant démontré que +quelque fortuite qu'ait été la composition des Langues, il ne peut y +avoir eu qu'un très-petit nombre de mots formés sans motifs. + +CATACOMBES. Du grec _kata_ qui est consacré à l'action de descendre ou +de tomber, et qui a peut-être fourni le latin _cado_ dont je parlais +tout-à-l'heure; et du vieux français _combe_, vallée, gorge, endroit +creux ou souterrain. La réunion de ces deux mots heureusement mariés +produit un des beaux effets d'imitation de la Langue. Il est impossible +de trouver une suite de sons plus pittoresques, pour rendre le +retentissement du cercueil, roulant de degrés en degrés, sur les angles +aigus des pierres, et s'arrêtant tout-à-coup au milieu des tombes. + +CATARACTE. En Grec, _Kataraktès_. Chûte d'eau impétueuse et bruyante qui +tombe et se brise de roc en roc avec un grand fracas. + +Herbinius, dans son Traité _de admirandis mundi cataractis supra et +subterraneis_, a étendu le sens de cette expression à tous les violens +chocs élémentaires, de quelque espèce qu'ils fussent. + +CHAT-HUANT. «_Chahuant_, dit un de nos anciens glossateurs, est une +espèce d'oiseau qui va voletant et huant de nuict, duquel chant huant il +est ainsi nommé, car son chant n'est que hu et cry piteux: pour laquelle +cause les Latins l'ont appellé _ulula_, et aussi _noctua_, parce qu'il +ne chante et ne erre que la nuict. Ils l'ont aussi nommé _bubo_ par +Onomatopoée, représentant le chant d'iceluy par ce nom, et dient que +cest oiseau est féral et funébre, pour estre ténébreux et nocturne et +effrayant: et à ceste occasion tenoit on anciennement son chant pour +présage de calamité future, mesme par mort de maladie. Il est hay à +merveilles des autres oyseaux, lesquels pour estre diurnes, +c'est-à-dire, errans et voletans par jour, et ne avoir la rencontre +ordinaire de ce dit _chahuant_, et pour l'aspect hydeux de luy, le +hayent et poursuyvent à coups de bec et de griffes, quand ils le +trouvent, faisans tous un esquadron combattant contre luy, ausquels, +comme Pline dit au livre X, chap. 17, il résiste par se coucher à +l'envers et se reserrant en arc, si qu'il demeure presque couvert de son +bec et de ses griffes ou serres, laquelle inimitié estant aperçüe par +les oyseleurs, se servent dudit _chahuant_, pour attraper ceux qui +viennent à la meslée contre iceluy. De ce que dessus se voit que de +l'appeler _chathuant_, et pour la difficulté de la prolation françoise +en l'aspiration _h_ après la consonne, dire que _chahuant_ est fait de +_chat huant_, il n'y a pas raison grande, veu que ceste particule _cha_ +est ailleurs commune au François, comme en ces mots chatouille, +chatfourré, chafouyn, esquels le mot de chat n'a que veoir». + +CHEVÊCHE. En Latin, _Strix_. Ce mot a désigné génériquement les oiseaux +de nuit de l'espèce de la chouette. Maintenant on n'appelle du nom de +_chevêche_ que des oiseaux à qui ce nom ne convient plus, puisqu'il +avait été formé par Onomatopée, et qu'il ne désigne point leur cri, mais +celui de l'_efraye_ ou fresaye. «Les cris acres et lugubres de l'efraye, +et sa voix entrecoupée qu'elle fait souvent entendre pendant le silence +de la nuit, semblent articuler _grei_, _gré_, _crei_; et ses soufflemens +_ché_, _chei_, _cheu_, _cheue_, _chiou_, qu'elle réitère sans cesse, +ressemblent à ceux d'un homme qui dort la bouche ouverte: elle pousse +encore en volant différens sons aussi désagréables.» Ces expressions, +tirées d'un de nos Naturalistes, donnent l'incontestable étymologie des +mots _chevêche_ et _chouette_, et font regretter que l'impéritie des +Méthodistes ait consacré de nouvelles _appellations_ insignifiantes et +capricieuses, puis transporté les anciennes à des espèces qu'elles ne +désignent point, et bouleversé ainsi la nomenclature naturelle, sans +qu'il en résulte aucun avantage pour la science. + +Oserai-je souhaiter que les Naturalistes à venir, moins jaloux d'étaler +une vaine érudition, en appliquant aux animaux des noms difficilement +composés, voulussent bien s'en tenir aux désignations imitatives qui +sont naturelles à tous les peuples, et qui universaliseraient, en +quelque sorte, leurs nomenclatures. Cette idée n'a pas été étrangère à +Linné et aux autres Méthodistes philosophes. + +CHOC, CHOQUER. Du bruit de deux corps qui se heurtent. + +Du même son naturel les Espagnols, pour joûte, ont dit _choca_. + +Nous représentions cette dernière idée par le vieux verbe _toster_, dont +les Anglais ont fait _toast_. + +CHOUCAS. En Grec, _ankos_, _koloïos_; en Latin, _graccus_, _gracculus_; +en Espagnol, _graio_, _graia_; en Italien, _ciagula_; en Savoyard, +_chüe_, _caüe_, _cavette_, _cauvette_; en Turc, _tschaucka_; en Saxon, +_aelcke_, _kaeyke_, _gache_; en Suisse, _graake_; en Hollandais, _kaw_, +_chaw_; en Illirien, _kauka_, _kawa_, _zegzolka_; en Flamand, _gaey_; en +Suédois, _kaja_; en Anglais, _kae_, _chog_, _jak-daw_; en quelques +provinces de France, _chicas_, _chocotte_ et _chocas_. + +J'ai rapporté ces différentes synonymies comme autant d'Onomatopées. Le +_choucas_, indépendamment du cri qui lui a fait donner son nom, en +pousse un autre encore qu'on a exprimé par le son _tian_, _tian_, +souvent répété; mais il lui est beaucoup moins familier, et n'a jamais +été converti en Onomatopée. + +CHUCHOTTER, CHUCHOTTERIE, CHUCHOTTEUR. Du mot factice _st_ qu'on a +employé pour imposer silence, ou pour indiquer qu'il faut baisser la +voix, et parler de manière à n'être pas entendu, on a fait _chut_, +suivant l'usage de notre Langue qui mouille ordinairement les sons +sifflans, et de là le verbe _chuchotter_, qui présente une nouvelle +Onomatopée par le concours des syllabes sourdes qui le composent. On +disait autrefois _chuchetter_. + +On ne supposerait guères que les Étymologistes eussent vu, dans le son +radical _st_ qui est si simple et si général, une contraction du +_silentium tene_ des Latins. Cela est cependant vrai, car il n'y a point +d'idée si bizarre que ce genre d'érudition n'en puisse offrir un +exemple. + +CIGALE. Du son radical _cic_, _cic_, qui est le chant de cet insecte, +les Grecs ont fait probablement _kik aïodos_, l'insecte _chanteur_ qui +dit _kik_; et de ce nom, les Latins _cicada_, les Espagnols _cigarra_, +les Italiens _cigala_, et nous le mot _cigale_, qui est une Onomatopée +alongée d'une terminaison oiseuse et étrangère à notre Langue. + +* CLAPPEMENT. Un homme d'esprit qui se pique d'originalité sur toutes +les matières, et qui a dit beaucoup de mal de Racine et de Newton, a cru +devoir, en raison du même principe, attaquer l'ancienne réputation du +rossignol, si prôné parmi les chantres des bois. + +«Qu'une oreille impartiale, dit-il, écoute avec attention le rossignol; +qu'elle entende ses sons souvent aigres, toujours fortement prononcés, +mais sans variété, si ce n'est quatre tons, sans modulations; sans +nuances, elle éprouvera une sensation pénible, désagréable. Transportez +l'oiseau, suspendez sa prison à une fenêtre, le chant sera le même, et +le passant l'entendra avec indifférence; s'il s'arrête, ce n'est pas par +l'attrait du plaisir, c'est de surprise et d'étonnement. Il croyait que +l'oiseau ne chantait que dans les bois et pendant la nuit; mais la lune +ne brille pas au travers des branchages touffus; le silence solennel de +la nature ne l'environne pas; le murmure vague d'un ruisseau ne s'unit +pas aux légers frémissemens du feuillage sous lequel il est assis: il +est dans la ville. + +«Que peut-on comparer au _clappement_ dur et déchirant que l'oiseau tant +vanté fait entendre au milieu ou à la fin de son chant imphrasé? Je +souffre quand je réfléchis aux efforts redoublés des muscles de son +gosier.» + +On ne verra peut-être ici que le caprice d'une imagination d'ailleurs +ingénieuse qui se complaît à colorer agréablement des paradoxes; mais je +rapporte ce passage pour soumettre aux arbitres de la Langue le mot +pittoresque, mais un peu hasardé, qui est l'objet de cet article, et qui +me paraît une innovation plus heureuse que le reste. + +CLAQUE, CLAQUEMENT, CLAQUER. Du son que produisent les deux mains +vivement appliquées l'une contre l'autre, ou contre un corps +retentissant. + +_Claquer_ se dit aussi fort bien du bruit d'un fouet qui coupe l'air +avec force. Il est passé au sens proverbial dans cette acception. + +_Claquement_ s'applique sur-tout au heurt convulsif et spontanée des +dents. + +Court de Gébelin prétend que le son radical _claq_ était un mot celtique +qui signifiait _grand bruit_. _Schlagen_ signifie encore en langue +allemande frapper, et du même type, nous avons fait + +CLAQUET, petite latte tremblotante qui est d'usage dans les moulins, et +qui frappe la meule avec éclat. + +CLIGNOTER. M. de Brosse prétend avec raison, ce me semble, que beaucoup +d'Onomatopées ont été formées, sinon d'après le bruit que produisait le +mouvement qu'elles représentent, au moins d'après un bruit déterminé sur +celui que ce mouvement paraît devoir produire à le considérer dans son +analogie avec tel autre mouvement du même genre, et ses effets +ordinaires; par exemple, l'action de _clignoter_, sur laquelle il forme +ces conjectures, ne produit aucun bruit réel, mais les actions de la +même espèce rappellent très-bien par le bruit dont elles sont +accompagnées, le son qui a servi de racine à ce mot. + +CLIN-D'OEIL, c'est le petit mouvement d'un oeil _clignotant_. + +CLINQUANT. _Clinquant_ s'est dit, au sens propre, d'une feuille de métal +si fine et si légère, qu'elle se froisse sous les doigts avec un petit +cliquetis aigre dont son nom est formé; et parce que ces feuilles, à +cause de leur ténuité ont ordinairement plus d'éclat que de valeur, on +les prend figurément pour les choses d'un prix médiocre qui ont une +apparence brillante, comme dans ces vers de Boileau: + + Tous les jours à la Cour un sot de qualité + Peut juger de travers avec impunité; + A Malherbe, à Racan préférer Théophile, + Et le _clinquant_ du Tasse à tout l'or de Virgile. + +CLIQUETIS. Onomatopée tirée du son des armes qui se choquent. + +Ce mot se dit aussi du bruit des verres, et en général des bruits +argentins et mordans. + +_Cliket_ est dans le dictionnaire breton de dom Lepelletier, pour loquet +de porte ou de fenêtre. Dans Davies on lit _cliccied_, et +analogiquement, _cleccian_, pour _stridere_. + +CLOSSEMENT, CLOSSER. Du cri ordinaire de la poule. + +Ces mots ont peut-être quelque chose de plus aigre et de plus bruyant, +et représentent mieux la clameur de la poule inquiète qui rappelle ses +petits, ou de la poule irritée qui les défend, que leurs synonymes +_gloussement_ et _glousser_ dont ils sont une nuance légère, et qui ne +s'en sont pas moins conservés dans la Langue. + +GLOUSSEMENT, GLOUSSER, ont obtenu jusqu'ici la préférence dans le +langage poétique, et il me serait facile d'en offrir plus d'un exemple. +Je m'en tiendrai à ces vers élégans d'un de nos meilleurs Poètes +descriptifs: + + La Poule cependant du Coq victorieux + A reçu dans son sein ce germe précieux + Qu'elle mûrit, féconde, et reproduit sans cesse; + Et bienfaitrice exacte à payer sa largesse + Qu'une coque fragile enveloppe et blanchit, + Du tribut coutumier, chaque jour t'enrichit. + + La vois-tu, promenant sa vague inquiétude, + Rêver, fuir le plaisir, chercher la solitude; + Et trahir sa langueur par de longs _gloussemens_? + Hâte-toi, l'heure presse, et saisis les momens. + Son coeur est tourmenté du besoin d'être mère. + +La poule glossante s'est autrefois appelée _cloucque_, _à clocqua_, dit +Borel, _id est tintinnabulo, ob sonum similem_. + +COASSEMENT, COASSER. Du son radical _koax_, si ridiculement employé par +Rousseau, et qui est l'Onomatopée du cri de la grenouille. + +On a dit _coaxare_ dans la basse latinité, et quelques Ecrivains +français en ont fait _coaxer_, qui n'est pas admis par l'usage. + +COQ. Oiseau dont le chant est exprimé par un mot factice, de la première +syllabe duquel on a fait son nom. Il est à remarquer que c'est son +incantation la plus familière; aussi a-t-elle fourni aux Langues un +grand nombre d'Onomatopées. Les Grecs ont dit souvent _kottos_ et +_kikkos_. Les Polonais ont _kogut_, les Anglais _cok_, les Savoyards +_coq_ et _gau_. Nous avons dit autrefois _gal_ de _gallus_, et _gog_ du +son radical imitatif. C'est cette dernière dénomination qui nous est +restée avec une modification bien légère. + +Ménage ne devait pas dire que _coq_ venait de _clocitare_, d'où est fait +_closser_, mais plutôt que ces mots venaient d'un type commun qui est le +chant du _coq_. + +COQUE, mot créé pour représenter l'enveloppe de l'oeuf, pourrait bien +dériver du nom de l'animal, de l'Onomatopée de son chant. La poule +entonne son chant favori à l'instant où elle vient de pondre. _Coq-coq_, +suivant Leroux, exprime le bruit que fait la poule quand elle pond. +Cette étymologie me paraît plus naturelle que celle qu'on attribue à ce +terme quand on le fait venir _à concha_. _Coquille_ se dit aussi chez +nous pour _coque_, mais c'est une terminaison diminutive, familière à +notre Langue. + +COQUETTERIE, et les mots qui se rapportent à cette idée, sont employés +figurément par allusion aux moeurs du _coq_, à son inconstance et à ses +amours. En effet, soit que nous l'ayons appelé _gal_ comme dans le vieux +langage, soit que nous l'ayons appelé _coq_ comme aujourd'hui, on peut +suivre facilement cette double dérivation, dont les rapports, tout +curieux et tout piquans qu'ils sont, ont cependant, je crois, échappé à +tous les Etymologistes. _Galendé_ signifiait orné, enrichi, embelli, +comme dans ces vers du roman de la Rose: + + Belle fut et bien ajustée; + D'un fil d'or étoit _galendée_. + +_Gallois_ se prenait pour agréable et léger. Une belle, une franche +_Galloise_, selon Rabelais et les Auteurs du même temps, c'était une +femme éveillée et _coquette_. + + Et puis s'en vont pour faire les _galloises_, + Lorsque devroyent vacquer en oraison. + +_Galeur_ ou _Galeure_ a un sens analogue dans Coquillard: + + _Galeures_ portent escrevices + Et velours pour être mignons. + +Villon se sert du mot _galer_, pour, se réjouir, et passer agréablement +la vie. + + Je plains le temps de ma jeunesse + Auquel ay plus qu'en autre temps _galé_. + +_Gaillard_ et _Galant_ nous restent encore. + +Les dérivés du mot nouveau sont plus aisés à retrouver, et frapperont +tout le monde. Remarquons seulement qu'ils remontent au premier emploi +du mot _coq_, et qu'on les croirait inventés simultanément, tant +l'extension en fut naturelle. Il y a plusieurs siècles que le mot +_coquardeau_, désignant un jeune homme étourdi et _coquet_ qui débute +dans le monde, se lisait déjà dans _le blason des fausses amours_. + + Se ung _coquardeau_ + Qui soit nouviau + Tombe en leurs mains; + C'est un oiseau + Pris au glueau + Ne plus ne moins. + +Villon s'est servi de _quoquart_ dans la même acception. + +COUCOU. Voici les Onomatopées équivalentes que d'autres Langues me +fournissent. + +En hébreu _kaath_, _kik_, _kakik_, _kakata_, _schaschaph_; en grec +_kokkus_, et par corruption _karkolix_, et _kakakoz_; en latin _cuccus_, +_cuculus_; en italien _cuculo_, _cucco_, _cucho_; en espagnol +_cuclillo_; en allemand _gucker_, _kuckuch_, _guggauch_, _guckuser_; en +flamand _kockock_, _kockuut_; en anglais _kuckow_, _cucoo_; en turc +_koukou_; en syriaque _coco_; en polonais _kukulka_, _kukawka_; en +danois _kuk_, _gioeg kukert_; en catalan _cocut_, _cugul_; en vieux +français _coqu_; en Provence _coux_, _cocou_; en Sologne _coucouat_, +pour indiquer le petit du _coucou_. + +Il n'y a point d'oiseau dont le nom ait été formé aussi généralement +d'après son cri, et cela, peut-être, parce qu'il n'y en a aucun dont le +cri soit plus analogue aux modulations de la voix humaine; au reste, il +est bon de dire, une fois pour toutes, que si la lettre _C_ prononcée +comme _K_, est l'initiale du nom d'un grand nombre d'oiseaux crieurs, et +même de certains que nous n'avons point nommés, parce que cette +circonstance nous a paru trop faible pour constituer l'Onomatopée; que +si elle est la caractéristique de leur _cri_; comme dans _cailletage_, +_caquet_, _clappement_, _clossement_, _cluppement_, _croassement_; et +que si cette observation peut s'étendre indistinctement à toutes les +Langues connues, c'est que le chant, ou plutôt la clameur de ces +animaux, est engendrée par le claquement de la langue contre le palais, +qui est la plus éclatante de toutes les touches vocales, et que ce +claquement produit la consonne dont il s'agit. + +COURLIS. C'est un oiseau que nous avons aussi nommé _curly_ et _turly_ +par imitation de son cri. + +Ce son naturel a produit beaucoup d'Onomatopées, l'_Elorios_ des Grecs, +le _clorius_ des Latins, le _tarlino_ de la Pouille, le _caroli_ du +Milanais, le _curlew_ des Anglais, le _greny_ des environs de Constance, +le _turlu_ de Poitou, le _turluy_ et le _corleru_ des Picards, le +_corlui_ des Normands, le _corlu_ des Bourguignons, le _corly_ et le +_corlieu_ de nos anciens Naturalistes. + +M. de Buffon, à qui je dois cette nomenclature, y joint des observations +qui viennent très-bien à ce sujet. «Les noms composés des sons imitatifs +de la voix, du chant, des cris des animaux, sont, dit-il, pour ainsi +dire, les noms de la Nature; ce sont aussi ceux que l'homme a imposés +les premiers; les Langues sauvages nous offrent mille exemples de ces +noms donnés par instinct; et le goût, qui n'est qu'un instinct plus +exquis, les a conservés plus ou moins dans les idiomes des peuples +policés, et surtout dans la Langue grecque, plus pittoresque qu'aucune +autre, puisqu'elle peint même en dénommant. La courte description +qu'Aristote fait du _courlis_, n'aurait pas suffi sans son nom +_Elorios_, pour le reconnaître et le distinguer des autres oiseaux. Les +noms français _courlis_, _curlis_, _turlis_, sont des mots imitatifs de +la voix; et dans d'autres Langues, ceux de _curlew_, _caroli_, +_tarlino_, s'y rapportent de même; mais les dénominations d'_arquata_ et +de _falcinellus_ sont prises de la courbure de son bec, arqué en forme +de faulx. Il en est de même y du nom _Numénius_ dont l'origine est dans +le mot _Néoménie_, temps du croissant de la lune; ce nom a été appliqué +au _courlis_, parce que son bec est à-peu-près en forme de croissant; et +les Grecs modernes l'ont appelé _macritimi_, ou long nez, parce qu'il a +le bec très-long, relativement à la grandeur de son corps». + +On pourrait conclure de ces remarques qu'il y a deux espèces +d'Onomatopées ou de fictions de nom; les premières qui sont les +Onomatopées naturelles, communes à tous les peuples, parce qu'elles sont +formées sur un son qui ne varie pas; les secondes, qui sont les +Onomatopées locales, propres à un seul idiome, parce qu'elles sont +déterminées sur une figure ou un aspect des corps dont le signe est de +convention. Ces deux riches familles de mots pittoresques sont la plus +belle partie des Langues. + +CRACHAT, CRACHEMENT, CRACHER. Du bruit que fait la salive jetée avec +force hors de la bouche. + +Cette idée a été exprimée dans les Langues par deux sons également +imitatifs, quoique fort distincts, l'un de l'autre. Du premier qui a +servi de racine aux mots dont on s'occupe dans cet article, les +Bas-Bretons ont fait _cranch_ qui signifie salive, et suivant Court de +Gébelin, _craing_ qui signifie la même chose, _craincher_, _cracheur_, +et _crancha_, _cracher_, mais je suis porté à croire qu'il doit ces +dernières expressions à un autre vocabulaire. Les mots _excreare_ et +_screare_ des Latins ont le même type. + +Du second, les Latins ont fait _spuere_, _despuere_, _expuere_, les +Italiens _sputare_, les Allemands _speien_, et les Anglais _spit_. Le +son radical _puth_ a été souvent converti en interjection, pour marquer +un mépris extrême, comme en ces mots tirés d'une mauvaise pièce de +Boursaut, intitulée _le Portrait du Peintre_. «C'est mal répondre, +_puth_, misérable critique!» + +Il est presqu'inutile de dire que nos mots _conspuer_ et _pituite_ sont +formés d'après cette dernière espèce de son. + +_Cracher_, s'exprime en arabe par le mot _ghak_, et en hébreu par les +mots _racac_ et _iarac_, qui sont encore des Onomatopées. + +CRAN. Incision ou entaille faite sur un corps dur. En celtique, _cran_, +en latin, _crena_. + +ECRAN, meuble qui glisse sur des _crans_. + +CRAQUEMENT, CRAQUER. Du bruit que font des corps secs et durs qui se +brisent. + +Letourneur dit dans sa traduction du _Jugement dernier_ d'Young: +«Avez-vous entendu ce _craquement_ effroyable dont tout le globe a +retenti dans sa profondeur? C'est le fracas de l'Olympe et de l'Atlas +tombans». Ce passage est d'une belle harmonie. + +* CRAQUETER s'est dit quelquefois au sujet d'une matière pétillante et +très-sèche qui éclate au feu, comme le sel ordinaire et les feuilles des +arbres résineux. Il n'est point à dédaigner dans ce sens. Le poète +Théophile en a fait un mauvais usage, quand il a dit qu'on entendait +_craqueter_ le tonnerre. Le signe est trop petit pour l'idée. + +On ne se sert plus de _criquer_ et de _criqueter_ qui se prenaient +autrefois dans un sens analogue. Les herbes sèches _criquent_, dit +Nicod. _Herbae aridae rixantur_. _Criqueter_, _digitis concrepare._ + +CRESSELLE, CRECELLE, ou CRÉCERELLE. C'est un instrument de bois en usage +dans quelques solennités, qui _bruit_ aigrement en tournant sur des +crans durs et serrés. On a cherché par-tout l'étymologie de son nom, +excepté dans le bruit qu'il produit, et dont elle est certainement +tirée. + +Ce mot n'est point étranger à la poésie, et Boileau s'en est +agréablement servi dans ces vers imitatifs du Lutrin: + + Ils prennent la _cresselle_, et par d'heureux efforts + Du lugubre instrument font crier les ressorts. + +CREX. Cri sinistre et fréquent d'un oiseau qui en a pris son nom. + +CRI, CRIER. Je ne prends point ces mots comme imitatifs de la voix +humaine ou de celle des animaux, mais comme des Onomatopées d'un bruit +purement mécanique qui résulte du frottement ou du brisement des corps. +On se rappelle le superbe hémistiche du récit de Théramène: + + L'essieu _crie_ et se rompt. + +M. Lalanne a fait un heureux emploi du même mot dans ces vers du poème +intitulé _Les Oiseaux de la Ferme_: + + Qu'elle est lente à leur gré, qu'ils la trouvent tardive, + La main qui se refuse à leur ardeur captive! + Le doux bruit du loquet, long-temps importuné, + Vient enfin réjouir l'essaim emprisonné. + Un verrou reste encor, qui, trois fois indocile, + Trois fois tourne, en _criant_, sur la porte immobile. + +CRIAILLER, CRIAILLERIE, CRIAILLEUR, sont faits du même son radical que +les précédens, et alongés d'une syllabe très-ouverte, pour peindre la +continuité fatigante d'un babil disputeur et hargneux. + + Délivrez-moi, Monsieur, de la _criaillerie_, + Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. + +Notre bon Montaigne est, je crois, un des premiers qui aient fait usage +de ce mot. «La _criaillerie_, quand elle nous est ordinaire, passe en +usage, et fait que chascun la méprise. Celle que vous employez contre un +serviteur pour un larcin ne se sent point, d'autant que c'est celle +mesme qu'il vous a vu employer cent fois contre luy, pour un verre mal +rincé, ou pour avoir mal assis une escabelle». + +CRIOCÈRE, est le nom que les Entomologistes français ont donné à une +famille d'insectes dont on trouve des espèces sur le lys et sur +l'asperge, et qui est remarquable par la propriété qu'ont les petits +animaux qui la composent de produire un _cri_ assez aigu, au moyen du +frottement de leur corselet contre l'origine des étuis. + +CRIC. C'est une machine composée d'une roue dentée ou pignon qui se meut +avec une manivelle, et qui roule en criant. + +* CRINCRIN. C'était un instrument chargé de grelots, dont il n'est parlé +que dans les _Fâcheux_ de Molière: + + Monsieur, ce sont des masques + Qui portent des _crincrins_ et des tambours de basques. + +Ménage, qui rapporte ce terme et cette autorité, n'hésite pas à le +regarder comme formé par Onomatopée. + +M. de Roujoux pense que le peuple donne au violon le nom de _crincrin_ +par allusion aux _crins_ qui forment l'archet; il croit qu'il pourrait +bien en être de même de cet instrument qu'il présume être celui dont se +servent encore les enfans pour imiter la grenouille, et qui est formé +d'un petit cylindre de carton fermé à une de ses extrémités, et attaché +par un crin à un bâton autour duquel on le fait tourner pour produire du +bruit. Le mot alors, selon M. de Roujoux, ne serait pas une Onomatopée, +puisque l'instrument aurait pris son nom de sa principale partie. + +* CRISSEMENT, CRISSER. Expressions hors d'usage. C'est l'action de +grincer fortement les dents, et de tirer de leur frottement un son aigre +et _strident_ qui offense l'oreille. + +_Crisser_, selon Borel et Monnet, c'est faire un bruit aigu et âpre, +comme les roues mal ointes. + +CROASSEMENT, CROASSER. Du cri lugubre et discord des corbeaux. + +Le nom même du corbeau dérive de loin du même son primitif. Du _korax_ +des Grecs qui est une Onomatopée, les Latins ont fait _corvus_, et +d'après eux les Espagnols _cuervo_, et les Italiens _corvo_. La +dénomination que nous avons adoptée est encore moins naturelle, +quoiqu'on puisse remonter sans effort à son étymologie; mais il n'y en a +point de plus singulièrement corrompue que celles que la Langue +allemande et la Langue anglaise ont substituées au _corvus_ des Latins, +en retranchant bizarrement de ce mot la consonne initiale, et en faisant +du reste par une métamorphose capricieuse les noms insignifians de +_rabe_ et de _raven_. + +Boileau écrit quelque part: + + Sitôt que d'Apollon un génie inspiré + Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, + En cent lieux contre lui les cabales s'amassent; + Ses rivaux obscurcis autour de lui _croassent_. + +Ce mot rauque tombe à la fin du vers d'une manière singulière et +inusitée qui rend son effet plus énergique. + +CROC. Ce mot ne fut probablement d'abord que le signe factice du +déchirement d'un corps saisi par un instrument aigu; et puis il devint +par une extension très-naturelle le nom de cet instrument, du _croc_ et +du _crochet_. + +ACCROCHER, c'est saisir avec un _croc_, ou fixer avec un _crochet_. + +CROQUER. Du bruit que fait un aliment sec et difficile à broyer, en se +rompant sous la dent. + + Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce! + Est-ce un péché? Non, non, vous leur fîtes, Seigneur, + En les _croquant_, beaucoup d'honneur. + +Le même La Fontaine a employé le mot de _croqueur_ que notre Langue a +rebuté: + + Un vieux renard, mais des plus fins, + Grand _croqueur_ de poulets, un jour fut pris au piége. + +CROQUET, nom que l'on donne à une espèce de pâtisserie très-cassante, a +la même origine que les mots précédens. Ils sont les uns et les autres +du style familier. + +CROULEMENT, CROULER. Du retentissement sourd et profond des murailles +qui s'affaissent, qui s'ébranlent, et qui tombent. + +ÉCROULEMENT et S'ÉCROULER qui ont un sens moins vif, sont cependant plus +en usage. + +Le mot _croulement_ a été transporté très-énergiquement par Montaigne +dans le style figuré. + +«Nos moeurs sont, dit-il, extrêmement corrompües, et penchent d'une +merveilleuse inclination vers l'empirement de nos loix et usages; il y +en a plusieurs barbares et monstrueuses; toutes fois pour la difficulté +de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce _croulement_, si je +pouvois planter une cheville à nostre roüe, et l'arrêter en ce poinct, +je le ferois de bon coeur». + + +D + +DANDIN, DANDINER. Pasquier dérive ces mots du terme factice _dindan_ qui +exprime le bruit des cloches, parce que la marche d'un _dandin_, d'un +homme hébêté, d'un badaud qui chemine lentement et au hasard, en ne +s'occupant que de choses vaines et communes, représente assez bien le +mouvement des cloches ébranlées. + +Cette dénomination s'est retrouvée souvent dans le style satirique, +témoins Thenot _Dandin_, Perrin _Dandin_, Georges _Dandin_. + +DÉGRINGOLER. Terme bas qui est pris du bruit d'un corps qui roule d'une +certaine hauteur. + +Voltaire a dit: «Si deux ou trois personnes ne soutenaient pas le bon +goût dans Paris, nous _dégringolerions_ dans la barbarie». + +DRILLE. J'oserais conjecturer que ce mot a été fait du bruit que +produisaient les pièces d'une vieilles armure, qui, mal unies et agitées +au moindre mouvement, se choquaient les unes contre les autres. Par une +de ces extensions qui sont familières à toutes les Langues, et sur-tout +à la nôtre, ce mot a signifié depuis un habit militaire en lambeaux, +puis le soldat qui le portait, et finalement de mauvais haillons. Les +traces de cette génération existent encore, puisqu'il est conservé sous +toutes ses acceptions. + +* DRONOS. Donner _dronos_ sur les doigts est une expression fort +triviale que je trouve dans Rabelais. Le Duchat la regarde comme une +Onomatopée du bruit que rend un coup dur et retentissant; mais dans le +cas où l'imagination des Lecteurs ne voudrait pas se prêter à +l'explication qu'il plaît au savant commentateur d'en donner, ils sont +libres de la ranger parmi les mots sans nombre que cet Auteur a formés +sans autre règle que son caprice, véritables termes macaroniques, dans +la construction desquels il n'a cherché qu'à être original et bizarre, +et auxquels il s'est peu soucié d'attacher un sens. Voilà pourquoi un +commentaire dans le genre de celui de M. Le Duchat, où l'on prétend tout +expliquer, est une des entreprises les plus ridicules qu'on ait pu faire +sur Rabelais. + +* DROUÏNE. Ce mot, tout aussi dédaigné, signifie le havresac dans lequel +les chaudronniers mettent leurs outils, dont le choc sonore semble +articuler _dron_, _drin_, ou _drouin_. + +CHAUDRON, CHAUDRONNIER, seraient donc des Onomatopées tirées de cette +racine. + +En anglais, un _drouïneur_ ou _chaudronnier_ qui porte la _drouïne_, +s'appelle _tinker_, autre Onomatopée aussi tirée du tintement des métaux +dont il est chargé. + + +E + +EBROUER. Onomatopée assez précieuse, qui représente l'action d'un cheval +ardent, soufflant avec force pour chasser l'humeur qui l'incommode, et +pour reprendre facilement haleine. + + _Tum si qua sonum procul arma dedêre, + Stare loco nescit, micat auribus, et tremit artus, + Collectumque premens, volvit sub naribus ignem._ + +Il n'y aurait peut-être rien de comparable à cet admirable passage des +_Géorgiques_, si on ne lisait pas dans Job: + +«Est-ce vous qui avez donné au cheval sa force et sa beauté? Le +ferez-vous bondir comme la sauterelle, lui, qui du souffle si fier de +ses narines, inspire la terreur? Il se rit de la peur; il s'agite, il +frémit, il frappe du pied la terre, et l'enfonce. Dès qu'il entend le +son de la trompette, il dit: courage! Il sent l'approche de l'armée, et +joint ses hennissemens aux cris confus des soldats.» + +On reconnaîtra facilement dans les deux Poètes les images dont le mot +_ébrouer_ est l'expression elliptique. + +ÉCLAT, ÉCLATER. Du bruit d'un corps dur qui se divise avec violence +quand on le crève, quand on le fend, quand on le brise. + +Il y a long-temps que les Glossateurs et les Étymologistes ont reconnu +que ces mots étaient faits du son que rend le bois, par exemple, quand +on le met en pièces, comme cela se remarquait au brisement des lances +dans les tournois. On lit au deuxième livre d'Amadis: «Adonc baissèrent +leurs lances, et donnans des esperons à leurs chevaux, coururent l'un +contre l'autre de si grande roideur, que leur bois vola en _esclats_». + +Les Grecs ont dit _klao_ pour _frango_, et de là, chez les Latins, un +éclat de bois s'est quelquefois appelé _clasma_. _Clao_ signifiait en +celtique une espèce de ferrement, et le bruit qu'il rendait sous le +marteau. + +Cette racine passant au figuré par catachrèse ou extension, a enrichi +nos vocabulaires de beaucoup de termes. Elle a fourni aux Langues +gothiques le mot _cla_ ou _cala_, _crier_, dont il est facile de suivre +les nombreuses dérivations. + +_Clabaud_, qui est composé de ce mot et du latin _boare_ ou _baubare_, a +été pour, chien, et figurément pour, un parleur insupportable. + +_Clabauder_, est encore pris quelquefois en ce sens dans un style +très-bas. + + Que deviendrai-je, entendant les Libraires + Me _clabauder_ et crier de concert, + Deçà, Monsieur, achetez Boisrobert! + +_Clamer_, qui signifiait nommer à haute voix, appeler avec _éclat_, est +totalement rejeté par notre Langue, qui a cependant conservé tous ses +composés. Il était toutefois difficile à remplacer en certaines +occasions. + + C'est elle qui a tant de pris + Et tant est digne d'estre amée + Qu'el' doit estre rose _clamée_. + +GUILLAUME DE LORRIS. + +_Clameur_, _Acclamation_, et les autres expressions de cette famille +n'ont rien perdu dans l'usage. On disait autrefois _clamours_, comme +dans ces vers de Marot: + + Tous pélerins doivent faire requêtes, + Offrandes, voeux, prières et _clamours_. + +Le mot _éclisser_, pour, faire jaillir des _éclats_ de boue, a cessé +d'être français. + +ÉCLABOUSSER, Onomatopée mixte, composée d'_éclat_ et de _boue_, lui a +été substitué. + +ÉCLOPPÉ. Je crois que c'est le seul mot qui nous reste de cette racine, +qu'on peut croire formée par imitation du bruit inégal et lourd de la +marche d'un boiteux. + +Rabelais a dit _cloper_; et, _clopiner_ se trouve dans des Auteurs d'un +style assez pur. J'ai lu _clanpin_ dans des mémoires de la fin du +dix-septième siècle, où l'on désignait ainsi le duc du Maine. + +_Claudicare_, qui signifiait boiter chez les Latins, n'aurait-il pas la +même origine; et de là n'aurait-on pas fait le nom de la _cloche_, parce +que son mouvement ressemble à la marche des boiteux? Ce qu'il y a de +certain, c'est qu'on dit encore _clocher_ pour _boiter_, et qu'on +appelle vulgairement _cloche_, une espèce d'ampoule qui survient aux +pieds d'un homme fatigué, et qui le fait _clocher_. + +* CLOPIN, CLOPANT, est un mot factice, construit par Onomatopée du pas +des boiteux. La Fontaine s'en est servi dans la fable du _Pot de terre +et du Pot de fer_. + + Mes gens s'en vont à trois pieds + _Clopin clopant_ comme ils peuvent, + L'un contre l'autre jetés + Au moindre hoquet qu'ils treuvent. + +ÉCRASER. Ce mot est engendré par un son analogue à celui qui a produit +le mot _éclater_, mais qui représente un brisement moins simultanée, et +c'est pour cela qu'il est alongé par la consonne roulante. + +Le cri de la craie qui se rompt et qui se pulvérise sous le pied, +reproduit fort distinctement cette racine. + +Les Chaldéens ont dit _kéras_, et les Grecs plus vivement encore +_katatripsis_ pour _obtritus_, _écrasement_. Ce dernier mot n'est pas +français. + +Si l'on veut s'assurer de la vérité de cette étymologie, qu'on ouvre au +mot _écraser_ le dictionnaire de l'Académie; on y verra entr'autres +usages de ce mot: _écraser des groseilles, du verjus_. On _écrase_ donc +des bayes sèches, tendues, récalcitrantes. On n'_écraserait_ pas des +fruits tendres et pulpeux. D'où vient cette différence? Elle est l'effet +du son produit par l'action d'_écraser_, qui est âpre, aigu dans le +premier cas, mousse et presque muet dans le second. + +ÉCROU. L'_écrou_ est une pièce de bois ou de fer qui a un trou +correspondant à la grosseur d'une vis qui s'y introduit, et y tourne +avec un bruit désagréable. + +L'_écrou_, qui est un acte d'emprisonnement, est une figure de celui-ci. + +La consonne roulante marque les efforts et le cri de la vis dans les +crans pressés où elle s'emboîte; et dans _clou_, qui est une Onomatopée +assez douteuse, le son est bref et net, parce qu'on le _fiche_ +brusquement, et qu'il produit un bruit indécomposable et immodulé. + +ÉGRISER. Oter les parties brutes d'un diamant en le frottant contre un +autre. + +Le bruit agaçant de ce frottement, semblable à celui d'un verre que le +diamant du vitrier divise, ou qu'on fait grincer en le grattant de +l'ongle, a servi de racine à cette Onomatopée. + +ENFLER, ENFLURE. Onomatopées composées de la préposition, et du bruit de +l'haleine chassée avec effort. + +_Enfler_, s'est dit d'abord pour, l'action de emplir d'air un corps vide +et flasque, jusqu'à ce qu'il ait acquis un certain degré de tension; +puis, _enflé_, s'est dit en général de tous les corps qui ont une +grosseur inusitée ou accidentelle. + +Les Latins disaient _inflare_ qui a la même racine et la même valeur. + +GONFLER, que nous avons de plus qu'eux, est peut-être plus imitatif, +parce qu'il est plus emphatique, et qu'on ne peut le prononcer sans une +assez forte émission du souffle. + +ESCOPETTE, ESCOPETTERIE. Du bruit éclatant des mousquets. + +Ce mot a donné lieu au plus ridicule des vers factices: + + _Schiopettus tuf taf: bom bom colubrina sboronat._ + +«L'escopette perce l'air avec ses _tuf taf_, et la coulevrine avec ses +bom bom». + +Perse avait dit _sclopus_, pour, le son que rend la bouche, quand on +frappe sur les joues gonflées d'air: + + _Nec sclopo tumidas intendis rumpere buccas._ + +De là le diminutif macaronique _schiopettus_ et le français _escopette_, +qui sont des Onomatopées formées sur un son de la même espèce. C'est +l'opinion de Paradin et de Polydore Virgile. + +ÉTERNUEMENT, ÉTERNUER. «L'_esternuement_, qui vient de la tête; étant +sans blâme, dit Montaigne, nous lui faisons un honneste accueil. Ne vous +mocquez pas de cette subtilité; elle est d'Aristote». + +Nous disions beaucoup mieux _esternüer_, parce que ce mot ainsi prononcé +conservait le son radical dans toute sa valeur, et s'écartait moins des +analogues qu'on lui connaît dans d'autres Langues. + + +F + +FANFARE. La plupart des instrumens à vent sont caractérisés par la +lettre F, parce que cette consonne produite par l'émission de l'air +chassé entre les dents, est l'expression du soufflement ou du +sifflement. De là, _fanfare_, qui est un chant de trompette. + +Rabelais en avait fait le verbe _fanfarer_, que je ne me souviens pas +d'avoir vu ailleurs. + +FIFRE. La voyelle resserrée entre deux lettres très sifflantes, donne +une idée très-juste du bruit aigu de cet instrument, et la désinence +roulante marque son éclat un peu rauque. + +Les Allemands l'ont nommé _pfeifer_ par analogie à l'Onomatopée +_pfeifen_ qui signifie _siffler_. Cette dénomination a été exactement +transportée dans notre Langue et dans la plupart des autres. Nous avons +même dit _pifre_, comme en ce passage de la traduction d'_Amadis_ par +Gabriel Chapuis. «Plusieurs sont des _pifres_ et autres instrumens». Et +en cet autre de Rabelais: «Puis soubdain retourne, et nous asseure avoir +à gausche descouvert une embuscade d'andouilles farfeluës, et du cousté +droict à demi-lieue loing de là, ung gros bataillon d'aultres puissantes +et gigantales andouilles, le long d'une petite colline furieusement en +bataille, marchantes vers nous au son des vézes et piboles, des guogues +et des vessies, des joyeulx _pifres_ et tabours, des trompettes et +clairons». + +FLACON. Du bruit de la liqueur versée hors du _flacon_, et qui tombe de +quelque hauteur dans un vase sonore. Il est du moins certain qu'on n'a +découvert aucune autre étymologie raisonnable de ce mot, et que +l'unanimité avec laquelle tant d'idiomes l'ont admis, donne lieu de +penser qu'il n'a pas été formé au hasard. Les Espagnols ont dit +_flascon_, les Italiens _fiascone_, les Allemands _flasche_, les +Flamands _flesche_, les Polonais _flasha_, les Bohémiens _flasse_, les +Hongrois _palassk_, et les Anglais _flagon_. + +Une observation qui donne du poids à cette conjecture, c'est que +_flacquer_ s'est dit autrefois pour, vuider son verre, en jetant les +liqueurs qu'il contient. La Bruyère en fournit un exemple dans ce +passage. «S'il trouve qu'on lui a donné trop de vin, il en _flacque_ +plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le +reste tranquillement». De là, + +FLACQUÉE D'EAU, l'eau que l'on _flacque_, ou que l'on jette contre +quelque chose, + +FLAQUE D'EAU, mare croupissante et de si peu d'étendue, qu'il semble +qu'on l'ait _flacquée_ à l'endroit où elle est, + +FLASQUE, adjectif qui s'est dit d'abord d'une chose amollie par +l'humidité, et particulièrement d'un linge mouillé qui produit, quand on +le soulève et qu'on le laisse retomber sur lui-même, le bruit de l'eau +qu'on _flacque_ à terre. Cette dernière expression dérive secondairement +du _flaccidus_ des Latins qui a été immédiatement fait du bruit naturel. + +FLANQUER. Du bruit d'un coup violent, le peuple a fait le mot factice +_flan_ pour le représenter, et le verbe _flanquer_ pour, donner un coup +dont le son est exprimé par _flan_. + +Ces termes sont de la plus basse trivialité. + +FLÈCHE. Mot factice formé sur le son de la _flèche_ chassée de sa corde, +et qui fuit en sifflant. C'est l'opinion de Nicod, du temps duquel on +disait encore indifféremment _flèche_, _flic_, ou _flis_. + +En espagnol, c'est _flecha_, en allemand _pfeil_, en anglo-saxon _fla_. + +Les Italiens ont aussi _freccia_, mais plus communément _saëtta_, du +_sagitta_ des Latins[1], qui nous a fourni _sagette_, et qui a du +rapport avec la _zagaye_ des Maures et de quelques nomades. + +Le mot _psi_ est une autre Onomatopée du bruit de la _flèche_, dont il +reste peu de composés dans les Langues; mais il est à remarquer que les +Grecs en ont fait une de leurs lettres qu'ils ont représentée +hyéroglyphiquement sous la figure d'une _flèche_ empennée, ou d'un trait +appuyé sur son arc. + +FLEUR. Du bruit que fait l'air aspiré par l'organe qui recueille les +parfums de la _fleur_. + +FLAIRER, en est formé par métonimie. Cette étymologie laisse d'autant +moins de doutes, qu'on a dit autrefois _fleurer_. Molière s'en est servi +dans ce vers d'Amphitrion: + + Impudent _fleureur_ de cuisine, + +pour désigner un parasite. Le nom de M. _Fleurant_ qu'il a employé dans +le _Malade imaginaire_, est tiré du même verbe, dans la même +construction. + +Cette racine est propre à caractériser en général tous les termes qui +figurent des émanations douces, des formes ondoyantes, des mouvemens +caressans, comme _flamme_, qui est un corps impalpable et tenu, que le +vent agite et balance; _flatter_, qui est une action gracieuse au propre +et au figuré; _fléchir_, qui se dit en parlant de l'inclinaison molle et +légère d'un corps souple, comme les jeunes plantes et les roseaux; et +beaucoup d'autres expressions de la même espèce, sur lesquelles je ne +m'arrêterai pas davantage, et que je ne classerai point à leur rang +alphabétique, parce qu'elles me paraissent trop éloignées de leur type. + +FLOT. + +FLEUVE, FLUX, FLUIDES, choses qui _fluent_. + +Du bruit des liquides qui s'écoulent. Cette racine se retrouve dans +presque toutes les Langues. + +AFFLUENCE, a signifié originairement le concours des _flots_, le _flux_ +des grandes eaux, la réunion de plusieurs _fleuves_ qui _fluent_ +ensemble vers un même but, et figurément l'action de survenir en grand +nombre, et d'aborder dans le même lieu; mais on ne le prend plus que +dans sa dernière acception. + +_Fléon_, se disait dans le vieux langage pour un petit _fleuve_, ou +ruisseau. + + Glorieux _fléon_, glorieuse êve, + Qui lavaz ce qu'Adam et Eve + Ont pour leur pechié ordoyé. + +Sur quoi je ferai remarquer en passant qu'il résulte de cette citation +qu'on a dit autrefois _êve_ pour eau en français, et que ce mot _ev_ +signifiait, boire ou avaler, en celtique. Voyez au mot _biberon_. +_Afon_, _avon_, dont _amnis_ paraît dérivé, représentait dans la même +Langue l'idée que nous attachons à ce mot latin, un fleuve, une rivière +rapide. + +* FLOFLOTTER, qui est tout-à-fait perdu, est cependant une assez +heureuse Onomatopée du choc des flots en rumeur. + +Dubartas a écrit _le floflottant Nérée_, et c'est, je crois, ce qui a +fait dire à Pasquier au huitième livre de ses recherches: «_Floflotter_ +est mis en usage par les poètes de notre temps pour représenter le heurt +tumultuaire des _flots_ d'une mer, ou grande rivière courroucée». + +Je ne sais personne, au reste, qui ait employé ce terme depuis Pasquier, +si ce n'est l'extravagant poète Desmarets dans sa comédie des +_Visionnaires_, où il le donne pour épithète au _fleuve_ Nérée, comme +avait fait Dubartas. + + Déjà de toutes parts j'entrevois les brigades + De ces Dieux chèvre-pieds et des folles Ménades + Qui s'en vont célébrer le mystère orgien + En l'honneur immortel du père Bromien. + Je vois ce cuisse-né suivi du bon Silène + Qui du gosier exhale une vineuse haleine, + Et son âne fuyant parmi les Mimallons + Qui les bras entirsés courent par les vallons. + Mais où va cette troupe?... Elle s'est égarée + Aux solitaires bords du _floflottant_ Nérée. + +FLOU. Ce mot se dit en Peinture, et surtout dans la mauvaise école, d'un +tableau dont le coloris est doux, tendre, et comme soyeux et velouté. Il +est donc dérivé du son moëlleux d'une étoffe précieuse, faiblement +froissée avec la main. Dans le _Charles Ier._ de Wandick, on croit +entendre le _flou_ du satin. + +Au reste, on se sert ordinairement pour fondre les couleurs, pour les +noyer, les dépouiller de leur sécheresse, et amollir leurs nuances, +d'une petite brosse de soies légères, qu'on passe délicatement sur ce +que le pinceau a touché, et dont on effleure la toile avec tant de +précaution, qu'il semble qu'on la caresse. Cette opération est +accompagnée d'un petit bruit qui est peut-être devenu par analogie le +nom de cette manière de peindre. + +FLÛTE. Du _flare_ des Latins qui est une Onomatopée du souffle. La douce +émission du son qui flue en quelque sorte par les trous de la _flûte_, a +déterminé le nom de cet instrument. + +Les Italiens ont dit _flauto_, les Espagnols _flauta_, les Allemands +_floete_, les Anglais _flute_, et les Celtes _flehut_. Cette conformité +de dénominations, qui n'est fondée sur aucune autre étymologie +apparente, vaut une démonstration. + +J'ajouterai que les Orientaux appellent une _flûte_, _avuv_, et les +Taïtiens, _evuvo_. C'est l'aspiration de la Langue celtique _av_ ou +_ev_. Remarquez aussi que le _v_ se prononce sur la même touche que +l'_f_ qui n'est qu'un _v_ fort. Les Hébreux prononçaient _vau_ pour _f_; +les Allemands prononcent, au contraire, _faou_ pour _v_. Il résulte de +là que le mot _avuv_ des Orientaux, et le mot _evuvo_ des Taïtiens, ont +la même construction que le mot _fifre_, et présentent comme lui un son +vocal aigu resserré entre deux dentales. Ils en diffèrent par +l'intonation qui est moins brusque, par la désinence qui est plus pleine +et plus harmonieuse, et par l'adoucissement des consonnes +caractéristiques. _Avuv_ ou _evuvo_ représentent donc très-bien une +_flûte_, un fifre doux. + +Le _syrinx_ des Grecs est aussi une Onomatopée, mais qui tient à la +mélopée primitive, et au son plus aigre des simples roseaux. + +FRACAS, FRACASSER. D'un bruit éclatant et prolongé qui est occasionné +par une destruction violente ou par un phénomène naturel, comme le +_fracas_ de la foudre qui tombe, le _fracas_ des cataractes, et le +_fracas_ des volcans. + +Quinaut a supérieurement dit dans ces vers d'une belle harmonie +imitative: + + Que le bruit, que le choc, que le _fracas_ des armes + Retentisse de toutes parts! + +FREDON, FREDONNER. En chassant l'air de la bouche, avec un roulement +pressé de la langue, et un petit frémissement des lèvres, on produit le +bruit sourd ou le chant confus que ces mots expriment. Guichard a +rencontré assez heureusement, quand il les a dérivés du _fritinnire_ des +Latins, excellente Onomatopée qui a la même racine, et qui avait été +faite pour représenter le murmure des hirondelles. + +FRELON. Du bourdonnement des ailes de cet insecte, on a fait son nom +français. Les Latins ont dit _crabro_, et les Espagnols _tabarro_, qui +sont d'autres Onomatopées. + +FRÉMIR, FRÉMISSEMENT. On ne peut se tromper sur le son radical de ces +mots, qui se reproduit dans tant d'occasions, soit qu'il se forme de +l'agitation rapide des lèvres dans le _frémissement_ de la fièvre et +dans celui de la peur, soit qu'il paraisse émaner des feuillages émus, +des herbes fouettées par le vent, des eaux qui murmurent sur les +cailloux. + +FRISSON, FRISSONNEMENT, qui sont des _frémissemens_ d'une espèce +particulière, + +FRAYEUR, EFFROI, sentiment qui excite le _frisson_, + +FROID, sensation physique dont l'effet est le même, sont autant +d'expressions qui se rapportent à cette racine, et sur lesquelles je ne +reviendrai pas ailleurs. + +FRETILLER. Pour exprimer un mouvement très-vif et très-rapide, comme +celui d'un petit poisson suspendu à la ligne, et pour représenter le +bruit dont il est accompagné. + +FRETIN, c'est le nom qu'on donne au petit poisson qui _fretille_. + + Un carpeau qui n'était encore que _fretin_, + Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière. + +Et ailleurs: + + Un rieur était à la table + D'un financier, et n'avait en son coin + Que de petits poissons; tous les gros étaient loin. + Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille; + Et puis il feint à la pareille + D'écouter leur réponse; on demeura surpris, + Cela suspendit les esprits. + Le rieur alors d'un ton sage + Dit qu'il craignait qu'un sien ami + Pour les grandes Indes parti + N'eût depuis un an fait naufrage. + Il s'en informait donc à ce menu _fretin_; + Mais tous lui répondaient qu'ils n'étaient point d'un âge + A savoir, au vrai, son destin; + Les gros en sauraient davantage. + +FRIRE. Du pétillement de l'huile bouillante quand on y plonge un corps +froid pour le faire _frire_. + +Cette Onomatopée se retrouve dans toutes les Langues. + +Observez que le grec _frugo, frughios_ (_torreo, torridus_), dont le son +a tant d'analogie avec celui sur lequel ce mot est formé, a fourni le +nom de l'_Afrique_ et de la _Phrygie_, pays de feu. Je dois cette +remarque à M. de Cambry, dont l'immense érudition a enrichi la science +des Langues de tant d'heureuses découvertes. + +FRISER. Pour rouler les cheveux, on les presse avec un fer chaud qui les +dessèche et qui les crispe. C'est du petit bruit avec lequel ils se +retournent sur eux-mêmes, qu'on a fait le mot _friser_. + +_Friser_ se prend aussi pour, effleurer un objet, pour, en passer si +près que le bruit du frottement se fait légèrement entendre. + +FROISSEMENT, FROISSER. Belles expressions qui représentent ordinairement +le cri d'une étoffe ferme que l'on presse avec quelque force; mais qu'on +a étendues à d'autres significations, et qui peuvent s'appliquer plus ou +moins à toutes sortes de ruptures et de brisemens. + +Il est certain qu'elles ont été formées d'après le son naturel, et je +n'en atteste que les Auteurs même qui ont cherché ailleurs leur +étymologie. Ils remarquent qu'on dit _froisser_ du damas et du satin. On +ne le dirait pas d'une étoffe douce et légère qui cède sans bruit sous +la main. On la chiffonne, on ne la _froisse_ pas. _Froisser_ est donc un +mot imitatif, une véritable Onomatopée. + +On dit vulgairement le _froufrou_ d'une robe de satin, d'un vêtement de +taffetas, et ce mot factice est la racine de ceux-ci. + +FRÔLER, pour, friser, effleurer un corps. + +_Frôler_ une robe de taffetas, c'est la faire crier en passant. +_Frôlement_, pour représenter ce bruit, est un mot pittoresque et vrai, +mais hasardé. + +_Freler_, qui est de cette famille, s'emploie dans la Langue du peuple, +en parlant d'une matière de peu de consistance, comme les cheveux et la +barbe, ou le poil, la laine et les plumes des animaux, qui, à peine +_frôlés_ ou effleurés par le feu, se retirent en rendant un son faible +et rapide dont ce verbe paraît formé. + +FRONDE. Une corde qui sert à lancer les pierres avec violence, à les +faire déchirer l'air avec bruit et de manière à ce qu'elles en tirent un +frémissement long, retentissant et sonore, dont on peut exprimer l'effet +par le mot qui fait le sujet de cet article. + +Les Grecs ont dit _sphendoné_, les Latins _funda_, les Italiens +_fromba_, _fronda_ et _frondola_. L'_e_ muet qui termine sourdement +cette Onomatopée dans notre Langue, et qui figure la désinence d'un +bruit mourant, la rend préférable à toutes les autres. J'en excepte +cependant l'énergique _sling_ des Anglais, qui est le terme le plus +pittoresque que l'on ait attaché à cette idée. + +Dans le pays de Léon, _fromm_ exprime le bruit que fait une pierre jetée +avec une _fronde_. _Fromm a-ra ar-maen_, la pierre bruit. C'est le +_rombo_ des Italiens, et le _bromos_ des Grecs. + +FROTTEMENT, FROTTER. Le son radical de ces mots est propre, comme on +peut le voir, à tous les froissemens, à tous les frémissemens de la +nature; il convient également pour exprimer l'action que ces termes +figurent, et il rappelle très-bien le bruit dont elle est ordinairement +accompagnée. + +FROUER. Un soufflement tremblotant de la chouette a servi de type à +cette Onomatopée, qui est d'usage parmi les chasseurs pour indiquer +l'action de siffler à la pipée, ce qui se fait communément en plaçant +entre les lèvres une feuille ployée qui étouffe le son, et qui le +module. + + +G + +GALOP, GALOPER. Nicod conjecture très-plausiblement que ces mots sont +faits par Onomatopée du bruit des chevaux qui _galopent_; mais je ne +saurais convenir avec lui et avec certains Etymologistes qui ont partagé +son opinion, que le mot _haquenée_ ait été immédiatement formé sur une +racine naturelle de la même espèce. Le _haca_ des Castillans, et le +_faca_ des Aragonais dont on le fait dériver, descendent probablement +comme lui du latin _equus_, qui a produit _equina_, et en vieux français +_haquet_ et _haquenée_. Coquillard a dit: + + Sus, sus, allez vous en, jaquet, + Et pansez le petit _haquet_, + Et lui faites bien sa litière. + +C'est aussi l'opinion de Ménage. + +GARGARISER, GARGARISME. Cette Onomatopée est purement grecque, +_gargarizo_, _gargarismos_. Elle est formée du bruit d'un remède liquide +dont on se lave la bouche et l'entrée du gosier. Les Grecs disaient +aussi, dans un sens assez analogue, _gargalisein_, et _gargalismos_, +_titillare_, _titillatio_. + +Elle est d'ailleurs commune à la plupart des Langues. En hebreu, +_garghera_ signifiait le _gosier_; il se dit _gargareon_ en grec, et +_gorzaillen_ en celto-breton: la même initiale caractérise encore assez +universellement, et avec peu de modifications, les noms qu'on a donnés à +cette partie, soit chez les Latins qui l'appellent _jugulum_, soit chez +les Italiens qui l'appellent _golla_, soit chez les Allemands qui +l'appellent _khéle_ ou _ghéle_, soit chez les Espagnols qui l'ont +appelée _garganta_. Rabelais n'a fait que transporter en espagnol le nom +de son _grandgousier_, pour en faire celui de _Gargantua_, qu'il s'amuse +à expliquer autrement par un quolibet. Le nom même de _gargamelle_ se +prend pour la gorge ou le gosier, dans la Langue du peuple, et +Hauteroche l'a employé à cet usage. + +On disait autrefois _esgargaté_ de crier, d'un homme qui avait une +extinction de voix. + +* GARGOUILLE. «_Gargouille_, dit Nicod, est ce petit canal de pierre ou +d'autre chose, issant en forme de couleuure ou d'autre beste, hors +d'oeuvre, au dessous des couuertures des églises, et tels autres +bastimens pour jetter au loing l'eaüe pluviale qui en descend. Le nom +est par Onomatopée du _gargouillis_, et bruit que l'eaüe fait courant +par telles _gargouilles_». + +Marot a pris ce mot pour grosses bouteilles desquelles le vin s'écoule +avec abondance, à la manière de l'eau qui tombe des gargouilles, et avec +un bruit pareil: + + Semblablement le gentil Dieu Bacchus + M'y amena, accompagné d'andouilles, + De gros jambons, de verres, de _gargouilles_. + +GAZOUILLEMENT, GAZOUILLER. Ces mots sont tirés du chant des oiseaux, +dont ils expriment assez bien l'harmonieux babillage, qui est le +_susurrus_, le _garritus_, le _lene murmur_ des Latins. Mais employés +jusqu'à satiété par nos Poètes pastoraux, et cousus depuis deux siècles, +aux plus misérables bouts-rimés de la Langue, ils ont perdu toute leur +grace et toute leur fraîcheur, et sont tombés dans la classe des lieux +communs les plus fastidieux. Il y a certaines de ces expressions et de +ces tournures qui, inventées d'abord par une riche imagination, et +prostituées depuis à tous les usages, sont devenues aussi fades et aussi +importantes qu'elles étaient autrefois vives et ingénieuses[2]. Avançons +une idée vraie qui n'a que l'apparence d'un paradoxe. Un méchant +écrivain porte plus de dommage à la Langue dans laquelle il écrit que le +plus beau génie ne lui fait d'honneur. C'est la harpie qui souille tout +ce qu'elle touche, et dans ses mains tout se fane et se décolore. + +GEAI. En grec, _karakaxa_, en Latin ancien _garrulus_, et de là +_garrire_, en latin barbare _gaius_, en espagnol _gayo_, _cayo_, en +catalan _gaitg_, _gralla_, en italien _ghiandaja_, en allemand _jack_, +en polonais _soika_, en suédois _not-skrika_, en anglais _jay, ia, ia_, +en français dans différens lieux et dans différens temps _jay_, _gay_, +_jayon_, _gayon_, _jaques_, _jaquot_, _jacuta_, _girard_, _richard_, +_gautereau_. + +«Leur cri ordinaire est très-désagréable, dit M. de Buffon, et ils le +font entendre souvent. Ils ont aussi de la disposition à contrefaire +celui de plusieurs oiseaux qui ne chantent pas mieux, tels que la +cresserelle et le chat-huant. S'ils aperçoivent dans le bois un renard +ou quelqu'autre animal de rapine, ils jettent un certain cri +très-perçant, comme pour s'appeler les uns les autres, et on les voit en +peu de temps rassemblés en force, et se croyant en état d'en imposer par +le nombre, ou du moins par le bruit. Cet instinct qu'ont les _geais_ de +se rappeler, de se réunir à la voix de l'un d'eux, et leur violente +antipathie contre la chouette, offrent plus d'un moyen pour les attirer +dans les piéges, et il ne se passe guères de pipée sans qu'on en prenne +plusieurs; car étant plus pétulans que la pie, il s'en faut bien qu'ils +soient aussi défians et aussi rusés. Ils n'ont pas non plus le cri +naturel si varié, quoiqu'ils paraissent n'avoir pas moins de flexibilité +dans le gosier, ni moins de disposition à imiter tous les sons, tous les +bruits, tous les cris d'animaux qu'ils entendent habituellement, et même +la parole humaine. Le mot _richard_ est celui, dit-on, qu'ils articulent +le plus facilement». + +Ce mot se retrouve parmi les nombreuses Onomatopées dont le cri du +_geai_ fournit la racine, et de la variété desquelles l'instinct +imitatif de cet animal nous donne le motif. + +GLAPIR, GLAPISSEMENT. Mots formés d'un bruit aigu, perçant, comme les +aigres éclats de la voix d'un animal qui n'est pas adulte, ou le fausset +d'une voix discordante et d'un mauvais instrument. En grec _klaggé_, et +de là _clangor_. + +_Glatir_ et _Glatissement_, ont signifié la même chose. En Picardie, +_glay_ se dit pour un grand bruit ou pour un grand concours de voix. + +GLAS ou GLAIS, c'est le tintement _glapissant_ d'une cloche qu'on sonne +pour un Ecclésiastique qui vient de mourir. + +GLISSER. Du bruit d'un corps qui parcourt rapidement la surface d'un +corps _glissant_. + +GLACE, est un mot formé du même son naturel, parce que la glace offre +une surface unie, lisse et _glissante_. En breton _clezr_, la _glace_, +et _clezra_, _glacer_, dont _glisser_ peut bien être fait. + +* GLOUGLOTTER. On a inventé ce mot pour exprimer le chant du coq d'Inde, +et cette innovation paraît d'autant plus naturelle, que les Langues +anciennes ne pouvaient fournir de terme qui présentât la même idée. Je +ne vois pas cependant qu'il ait été mis en usage par aucun Ecrivain +considéré. + +GLOUGLOU. Mot factice qui se tolère aisément dans une chanson bachique, +et qui imite à merveille le bruit d'une liqueur qui s'écoule par un +canal étroit. + +Madame Deshoulières a dit en parlant du vin: + + C'est un secours contre plus d'un tourment, + Il n'en est point qui ne cède aisément + Au doux _glouglou_ que fait une bouteille. + +On se rappelle le couplet de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_: + + Qu'ils sont doux, + Bouteille jolie, + Qu'ils sont doux + Vos petits _glougloux_. + Mais mon sort ferait bien des jaloux, + Si vous étiez toujours remplie! + Ah bouteille ma mie, + Pourquoi, vous videz-vous? + +_Bilbit amphora_, dit Dumarsais; c'est la petite bouteille qui fait +_glouglou_. + +GLOUTON, GLOUTONNERIE. Un signe presque certain que tel mot est tiré +d'un son naturel, c'est sa reproduction dans un grand nombre de Langues. +Ainsi, _glouton_ qui s'est dit _glous_ en vieux français, s'est dit +_glwth_ en celtique, _glout_ et _gloiet_ en breton, _gluto_ dans la +basse latinité, _ghiottone_ en italien, et _gluttonous_ en anglais. + +Ces Onomatopées sont formées d'après le bruit que font les alimens, +avidement _engloutis_ par un homme affamé, et de là + +ENGLOUTIR, qui est d'une acception plus noble et plus étendue. + +GORET. C'est un nom du cochon, fait de son grognement. _Gronder_, se dit +_gorren_ en Langue flamande. + +Le cochon s'est d'ailleurs appelé en grec _khoïros_, en georgien +_gorri_, en latin _gorretus_, en italien _verro_. Sur ce dernier mot et +sur notre mot _veyrat_, on se rappellera que l'initiale _g_ s'est +souvent confondue avec le _v_ dans les Langues, et que cette différence +ne peut constater deux espèces d'étymologie. + +En vieux français, la truie se nommait _gorrière_. + +L'auteur du Monde primitif prétend que du cri du cochon, animal +naturellement bruyant, les Celtes avaient fait _gawri_, qui se prenait +pour _clamare_. Je ne sais comment il a pu tomber dans cette erreur, à +moins qu'il n'y ait été induit par une faute d'impression ou une +mauvaise écriture, et qu'il n'ait cru lire _gawri_ dans le mot _garmi_ +ou _sgarmi_, dont c'est en effet le sens, et dont _garrire_ paraît +dériver. Les _gawris_ ou _gawrics_ étaient dans la religion des Celtes +des esprits follets, des espèces de _Dusii_ qui dansaient autour des +monumens. Ce mot est formé de _gawr_, géant, et du diminutif _ic_[3]. +Cela est fort étranger à l'idée que nous attachons au mot _goret_. + +Le terme celtique qui signifie _cochon_, est une Onomatopée prise de son +grognement, _oc'h_, ou bien _ouc'h_, en observant que le _c'h_ est +aspiré, et se prononce d'une manière gutturale. Et de là, _coc'h_, +_stercus_, dont le mot français _cochon_ est incontestablement tiré. + +GOULOT. Du _glouglou_ de la bouteille, c'est-à-dire, du bruit que fait +le vin en traversant son _goulot_, on a fait ce dernier mot qui est fort +peu en usage. + +Regnier a dit _goulet_ dans sa plaisante description des meubles d'une +courtisane; + + Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, + Un balet, pour brusler en allant au sabat, + Une vieille lanterne, un tabouret de paille + Qui s'étoit sur trois pieds sauvé de la bataille, + Un barril défoncé, deux bouteilles sur cu + Qui disoyent sans _goulet_: nous avons trop vescu. + +La bouteille s'appelle en hébreu _bacbuc_, qui est une autre Onomatopée +du bruit qu'elle fait quand on la vide. C'est de là que la prêtresse de +la dive bouteille a pris son nom dans Rabelais. + +GOUTTE. Ce mot est formé du son naturel, du bruit que produit un liquide +qui tombe _goutte_ à _goutte_. + + L'eau qui tombe _goutte_ à _goutte_ + Perce le plus dur rocher. + +GRAILLEMENT, GRAILLER. _Graillement_ se dit du son d'un cor usé, rompu, +enroué, dont on se sert pour rappeler les chiens. C'est une nuance de +_râlement_, ou plutôt, c'est _râlement_ dont on a mouillé l'_l_, et +qu'on a précédé d'un son guttural et _criard_, pour exprimer l'aigreur +de l'airain fêlé. + +GRATTER. Du bruit des griffes ou des ongles contre les corps dont ils +attaquent la superficie. _Egratigner_ en est le diminutif. + +GRÊLE, GRÊLER. Un bruit sec, un peu aigre, un peu retentissant qui +accompagne la chute de la _grêle_, a déterminé son nom. Il faudrait pour +en douter n'avoir jamais entendu la _grêle_ frapper le verre en +glissant, ou rouler sur l'ardoise qui résonne, en la faisant rebondir. + +En latin, c'est _grando_, _grandine_ en italien, _granizo_ en espagnol, +_grizill_ en celtique, où de la racine _grill_ se forment, en général, +les noms des choses bruyantes. + +GRESIL, qui se dit d'une petite _grêle_, fort menue et fort dure, est +immédiatement tiré de ce dernier mot. + +GRELOT. Petite boule creuse en métal où l'on enferme quelques corps +durs, et qui fait l'office de sonnette quand on l'agite. + +C'est le _crotalum_ des Latins, mais ce n'en est point une contraction, +comme on l'a dit. _Grelot_ est un mot factice de la même construction et +de la même racine que le _Drelin_ du _Malade imaginaire_. + +GRELOTTER, qui est l'action de heurter les dents quand on éprouve un +grand froid, en a été trivialement formé, parce que ce choc imite celui +des petits corps que contient le _grelot_. + +GRENOUILLE. Du râlement désagréable et prolongé de cet ovipare, les +Latins ont fait _rana_, _ranula_, et même _ranunculus_, qui est employé +par Cicéron. Ces mots sont devenus le type de la plupart de ses noms +modernes, et entr'autres de celui que nous avons adopté, quoiqu'il en +paraisse d'abord plus éloigné qu'aucun autre. Le _batracos_ des Grecs a +eu moins de dérivés. + +Il ne faut pas omettre que dans quelques-unes de nos provinces les mots +_rane_, _raine_ et _rainette_ se prennent populairement pour +_grenouille_. Or, si l'on pouvait douter que _rana_ fût formé par le +procédé imitatif, j'ajouterais une remarque qui me paraît démonstrative; +c'est que dans ces mêmes provinces où _rainette_ signifie _grenouille_, +ce mot a un homonyme aussi étranger que lui à notre Langue, et qui se +dit de l'instrument qu'on appelle plus régulièrement _cresselle_. Entre +l'une et l'autre de ces expressions, et les bruits dont elles sont +tirées, la conformité est si frappante, que je ne crois pas qu'il y ait +une identité d'étymologie plus claire et plus authentique. + +GRESILLEMENT, GRESILLER. On entend par _gresillement_ le pétillement +d'un reste de parties grasses, qui se trouvent dans la peau, le vélin, +le parchemin que l'on brûle, et le froncement, le racornissement un peu +bruyans qui l'accompagnent. Ces mots me paraissent trop bas pour devoir +être employés sans nécessité. + +GRIFFE. De _griffe_, qui est pris de l'éraillement d'un corps plus ou +moins solide, et particulièrement d'une étoffe sous les ongles pointus +et recourbés d'un animal, on a composé, + +AGRIFFER saisir quelque chose avec les _griffes_, + +GRIFFER, déchirer d'un coup de _griffe_, + +GRIFFADE, blessure que les oiseaux onglés font avec leurs serres, + +GRIFFON, oiseau de proie fabuleux, + +GRIFFONNER, écrire mal, dessiner grossièrement, + +GRIFFONNAGE, écriture incorrecte et illisible, + +* GRIFFONNEMENT, terme qui n'est point français, mais qui est d'usage +parmi les Artistes, pour signifier une esquisse à la plume, ou même un +genre de gravure mis en réputation par Rembrandt et Romain Dehooge, et +dont les traits confus et bizarres, mais chauds et hardis, ont l'air +d'être formés à coups de _griffes_, + +GRIFFE, outil de serrurier ou de tourneur, qui a la forme d'une +_griffe_, ou plutôt qui en a l'usage. + +Cette Onomatopée est commune à beaucoup de Langues. On lit ce portrait +de Cerbère au sixième chant de l'Enfer du Dante: + + _Cerbero, fiera, crudele e diversa, + Con tre gole caninamente latra + Sovra la gente, che quivi è sommersa. + Gli occhi a vermigli, e la barba unta, e atra, + El ventre largo, e unghiate le mani. + _Graffia_ gli spirti, gli scuoja, ed isquatra._ + +GRIGNOTER. Ce mot se dit bassement de l'action de ronger lentement et +avec quelque effort un aliment dur. De là, + +GRIGNON, morceau de pain sec et très-cuit, qui crie sous la dent. + +Il est rare de voir employer _grignoter_ à propos de mets doux et +pulpeux, comme dans cet exemple qui est tiré de M. de Parny: + + Une source dans ton verger + Jaillit avec un doux murmure, + Et son eau bienfaisante et pure + Te désaltère sans danger. + La faim te presse et te fatigue? + De ton figuier mange le fruit, + Et ne va pas durant la nuit + Du voisin _grignoter_ la figue. + +Cet exemple pourrait prouver aussi que le talent a le privilége de tout +ennoblir, mais je ne crois pas que personne se hasarde à en renouveler +l'essai sur cette expression, assez justement dédaignée. + +GRUGER, qui se prend dans le même sens, en est un augmentatif. + +GRILLON. Du petit tintement argentin qui caractérise cet insecte, et que +les Entomologistes croient provenir de deux membranes, tendues en forme +de tymbales, qu'il frappe vivement et presque sans relâche. + +Le _grillon_ s'est nommé _grillos_ en grec, _grillus_ en latin, en +espagnol et en italien _grillo_, en allemand _grille_, et en anglais +_criket_. + +Les Méthodistes français ont transporté ce dernier nom imitatif à une +autre espèce de coléoptères qui a beaucoup de rapports avec la +sauterelle, mais qui ne se fait remarquer par aucun bruit naturel que +cette Onomatopée puisse désigner. + +GRINCEMENT, GRINCER. Du frottement convulsif et bruyant des dents, qui +se fait entendre dans la douleur, la colère, la rage et le désespoir. + +Les Allemands ont _greinen_, et les Italiens _digrignare_. + +Le _trismos_ des Grecs, qui a tant d'analogie avec notre mot +_crissement_, est une belle Onomatopée. Ils disaient aussi _grusein_, +pour, _pousser des cris de douleur_, des cris accompagnés de +_grincemens_. + +Dans la belle description du Jugement dernier, qui se lit dans une des +tragédies de Schiller, les réprouvés sont peints _grinçant_ leurs dents, +et les faisant bruire comme des dents de fer. + +L'Evangile désigne en ces mots l'enfer et les tourmens des damnés. _Ibi +erit fletus et stridor dentium._ Là seront les pleurs et les +_grincemens_ de dents. + +GRIVE. M. de Buffon, en peignant le plumage de cet oiseau, dit que ce +mot _grivelé_ qu'on emploie ordinairement pour donner une idée de la +variété de ses nuances, est visiblement formé du mot _grive_, qui l'est +lui-même du cri de la plupart des oiseaux de ce genre. + +Ménage aperçoit l'Onomatopée dans le mot _grive_, et cependant il aime +mieux la faire venir de son dérivé _grivelé_. L'opinion de M. de Buffon +n'en est pas moins incontestable. + +GROGNEMENT, GROGNER, GROGNEUR. Ces expressions sont faites du cri du +pourceau, et ont des équivalents de même construction dans la plupart +des idiomes connus. + +En grec _grullé_, _grullismos_; et le porc, _grullos_; en latin +_grunnitus_, _grunnire_. + +* GROGNARD, GROGNON, ne se disent point, quoique usités familièrement +par des Écrivains recommandables. Jean-Jacques Rousseau, en racontant +une espiéglerie qu'il fit dans son enfance à une nommée madame Clot, +ajoute que ce souvenir le fait encore rire, parce que cette voisine, +bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus _grognon_ qu'il +eût connue de sa vie. + +GROMMELER. Ce mot a rapport à l'action de gronder sourdement et entre +les dents. Il est fait d'un certain grognement des chiens hargneux. + +_Grumeler_, s'est pris dans le même sens en vieux langage, comme dans +ces vers de la farce de Gringore: + + Je me dis mère sainte église, + Je veux bien qu'un chacun le note + Je mauldis, anathématise; + Mais sous l'habit pour ma devise + Porte l'habit de mere sote, + Bien scay qu'on dit que je radote, + Et que suis folle en ma vieillesse; + Mais _grumeler_ vueil à ma porte + Mon fils le prince en telle sorte + Qu'il diminue sa foiblesse. + +GRONDEMENT, GRONDER, GRONDERIE, GRONDEUR. La racine de ces mots est +prise dans un murmure plus noble que celle des précédens, et on les +admet dans un style plus élevé. + +Le substantif _gronderie_ ayant été créé pour un usage figuré, j'ai cru +pouvoir hasarder _grondement_ qui me paraît indispensable pour +représenter le bruit de la foudre, et celui d'une mer lointaine. + +GROIN. Du cri ordinaire du porc. + +Voltaire regrette qu'on ait perdu le vieux verbe _grouiner_, qui +exprimait le même bruit. + +GRUAU. Du bruit d'un grain que le moulin rompt et concasse. + +GRUE. Cet oiseau, dont le nom est formé d'après son cri, est le +_ghéranos_ des Grecs, et le _grus_ des Latins. Les Italiens l'appellent +_gru_ et _grua_, les Espagnols _grulla_ et _gruz_, les Allemands _krane_ +et _kranich_, les Anglais _crane_, les Anglo-Saxons _crane_ ou _croene_, +les Suisses _krie_, les Suédois _trana_, les Danois _trane_, les +Illyriens _gerzab_; en Gallois, c'est _garan_, et en Celtique, _gru_. +Bochart pense que c'est l'_agur_ de Jérémie; et la ressemblance de ce +nom avec presque tous les noms de la _grue_, semble confirmer cette +idée, quoiqu'il soit exprimé autrement dans la Vulgate. + +L'excellent traducteur Legros a partagé l'opinion de Bochart. «La +cicogne, dit-il, connaît dans le ciel quand son temps est venu. La +tourterelle, l'hirondelle et la _grue_ savent discerner la saison de +leur passage, mais mon peuple n'a point connu le temps du jugement du +Seigneur». + +Une observation pleine d'intérêt, et qui prouve que les articulations de +la voix de la _grue_ ont toujours passé pour avoir quelques rapports +avec celle de la voix humaine, c'est que les Commentateurs pensent que +si certains Poètes ont appelé cet oiseau l'oiseau de Palamède, cela +vient de ce qu'outre l'ordre de bataille et le mot du guet, Palamède en +avait appris quatre lettres grecques. + +* GRULLER. M. Court de Gébelin prend cette mauvaise expression dans deux +sens sous lesquels il la trouve également imitative. Dans le premier, +elle signifie _trembler de froid_; dans le second, _ébranler un arbre_ +pour en faire tomber les fruits. Il est vrai que le peuple l'emploie +ainsi, mais elle n'était pas digne d'être _francisée_. Sous le premier +de ces rapports, elle n'est que l'augmentatif ou la contraction du verbe +_grelotter_; sous le second, elle n'est que le verbe _crouler_, +corrompu. + +_Crolement_ ou _Grolement_, se dit aussi très bassement d'un tremblement +spasmodique de la tête, qui a lieu chez les vieillards et chez ceux qui +sont sujets aux affections nerveuses. Ce terme me semble fait du même +verbe _gruller_ sous sa seconde acception, parce que ce tremblement +ressemble à celui d'un arbre agité, dont la tige _vibre_ long-temps. + +GUÊPE. Du latin _vespa_, écrit, selon ses premières racines, avec la +voyelle _ou_ initiale, remplacée successivement, comme cela se remarque +dans les Langues, par la dento-labiale _v_, et la gutturale _g_, si +sujettes à se confondre. Le son typique était l'Onomatopée du vol +bruyant de la _guêpe_. + +* GUIORER. Terme inusité qui est fait du cri naturel de la souris. + +Davies rapporte _gwichio_, _strepere_. Selon quelques Savans, _gwicha_ +s'est dit en Langue celtique pour, se plaindre à la manière des petits +oiseaux. _Gwigoura_, c'est faire un petit bruit comme une porte qui +roule sur des gonds rouillés. Ces bruits ont rapport à celui que ce mot +représente, et sont exprimés d'une manière assez semblable. + + +H + +HACHE. On a cherché fort loin l'étymologie de ce mot. Elle est dans le +son naturel, dans l'aspiration forte et profonde, dans l'ahan pénible +qui marque les efforts d'un bucheron. + +L'initiale _h_, si nulle dans la plupart des mots, est singulièrement +caractéristique lorsqu'elle est aspirée, et les Onomatopées qui +expriment les divers accidens de la respiration de l'homme, lui sont, +presque toutes, redevables de leur énergie. + +* HAHALIS. De _hahé_, cri de chasse, dont on se sert pour arrêter les +chiens qui prennent le change ou qui s'emportent trop, ou bien de +l'éclat tumultueux de la voix des chasseurs, et des retentissemens de +l'écho, on a composé cette expression, d'ailleurs peu connue et +restreinte dans son usage, à l'acception pour laquelle elle a été +inventée. + +HALETER. Je ne m'attacherai point à démontrer que le mot _haleine_ et +certains autres qui en dépendent, sont faits par Onomatopée de +l'émission de l'air dans l'acte de la respiration. Cela me paraît bien +établi, et je n'aurais point rejeté ces expressions, s'il n'avait pas +été de mon projet de réunir seulement celles qui conservent un caractère +d'imitation évident, sans m'occuper de celles qui l'ont perdu, et dans +lesquelles le son radical se cache parmi des sons étrangers. + +Le mot qui fait le sujet de cet article, est sensiblement formé du bruit +d'une respiration pressée, entre-coupée et violente. L'_anhelare_, et +mieux encore le diminutif _anhelitare_ des Latins, ont le même type. + +HAPPER. Saisir quelque chose avidement, et avec une forte aspiration qui +marque l'impatience ou le desir. + +Il y a de certaines terres et de certains métaux qui _happent_ la langue +dès qu'on l'applique sur leur surface, et, par exemple, l'argille et +toutes les agrégations alumineuses. Cet effet est produit par une +absorption rapide de la salive qui met en contact plus parfait la peau +de la langue et la terre qu'elle essaye. Ce mot semble spécialement fait +pour représenter la sensation tenace et subite dont je parle, quoique la +rapidité monosyllabique de sa racine le rende d'ailleurs +très-pittoresque dans grand nombre d'occasions. + +HARPE. Je conjecture que ce mot est fait par Onomatopée du son des +cordes de la _harpe_, rassemblées en grand nombre sous les doigts, et +ébranlées simultanément. + +Quoi qu'il en soit, le nom de la _harpe_ a très-peu varié dans les +Langues modernes. Les Anglo-Saxons l'ont appelée _hearpa_, les Allemands +_herp_ et _harf_, les Anglais _arp_, et les Italiens _arpa_. + +HARPER, est un vieux terme encore employé par Molière et par Sarrazin, +pour, _prendre_, _saisir_, _dérober_. Il semble que le peuple, dont +toutes les expressions présentent d'ordinaire des images vives et +singulières, s'est emparé de cette racine pour l'appliquer aux actions +qui exigent un grand développement de la main, comme dans les exemples +auxquels je renvoie. L'_arpax_ des Grecs dont le _rapax_ des Latins est +le parfait équivalent, à une petite transposition près, et tous les mots +qui en dérivent, n'ont pas dû être autrement construits, quel que soit +l'instrument ou l'objet qui en a fourni le son radical. + +On disait _harpaille_ en vieux langage, d'une troupe de brigands et de +maraudeurs, comme dans ces vers tirés des _Vigiles_ de Charles VII. + + Illecques et à saincte Ermine + Appartenant à feu Tremouille, + Avoit grande _harpaille_ et vermine, + Ne n'y demeuroit coq ne poule. + +On a vu à ce sujet, dans la préface de cet ouvrage, ce que j'ai dit de +la lettre _h_, considérée comme signe figuré d'une rapacité avide et +impatiente[4]. Ces applications particulières sont à l'appui de mon +opinion. + +_Raper_, _Rapt_, sont faits de _harper_ par métathèse. + +HENNIR, HENNISSEMENT. Mots formés du cri des chevaux, et qu'on ne peut +prononcer sans se rappeler ces beaux vers de M. Delille: + + Plus loin, fier de sa race, et sûr de sa beauté, + S'il entend ou le cor, ou le cri des cavales, + De son sérail nombreux _hennissantes_ rivales, + Du rempart épineux qui borde le vallon, + Indocile, inquiet, le fougueux étalon + S'échappe, et libre enfin, bondissant et superbe, + Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe, + Tantôt demande aux vents les objets de ses feux, + Tantôt vers la fraîcheur d'un bain voluptueux, + Fier, relevant ses crins que le zéphir déploie, + Vole, et frémit d'orgueil, de jeunesse et de joie. + +Les Latins avaient cette Onomatopée. On lit dans Virgile au troisième +livre des Géorgiques: + + _Talis et ipse jubam cervice effudit equinâ + Conjugis adventu pernix Saturnus, et altum + Pelion _hinnitu_ fugiens implevit acuto._ + + Tel, Saturne surpris dans un tendre larcin + En superbe coursier se transforma soudain, + Et secouant dans l'air sa crinière flottante, + De ses _hennissemens_ effraya son amante. + +C'est le _c'hwirina_ des Bretons. Davies écrit _chwyrnu_. Il traduit le +mot _Rhinge_ qui y a rapport, par _stridulus_, ou _sonus stridens_. + +L'ingénieux auteur du roman de _Gulliver_ a tiré du même son radical le +nom factice de _houyhinms_, pour désigner un peuple de chevaux. + +HEURT, HEURTER. Du choc rude et brusque de deux corps durs. + +HISSER. Hausser une vergue, la faire monter au haut du mât, au +commandement de _hisse_, _hisse_. + +Ces mots sont pris du bruit de la vergue quand on la relève, et du +frémissement de la voile quand on la froisse. + +HOQUET. Du bruit d'une _inspiration_ subite, courte et convulsive. + +Les Latins ont dit _singultus_, les Anglais _hicket_ et _hiccough_, les +Flamands _hick_, les Celtes _hak_, et _hic_ ou _ig_, rapportés par +Lepelletier et Davies. + +Un Etymologiste cherche l'origine de ce mot dans l'hébreu _enka_, qui +veut dire _sanglot_. Il est probable que ces différentes expressions +sont de la même racine. + +HORREUR. _Horror_. Ce mot est une Onomatopée qui représente l'impression +que produisent sur nous les objets épouvantables. De là, + +HORRIBLE, ce qui fait _horreur_, + +ABHORRER, avoir en _horreur_. + +HUÉE, HUER. _Huée_ se dit d'une clameur de désapprobation qui s'élève +dans les assemblées nombreuses, et dont ce mot est formé +très-imitativement. + +On employait autrefois _hus_, _hüe_, et _huyer_ dans le même sens. + +HULOTTE. En latin et en italien _ulula_, en allemand _huhu_, en anglais +_howlet_. + +Ces noms de la _hulotte_ lui viennent de son cri sinistre. Le _bubo_ des +Latins, dont nous avons fait peu imitativement le mot _hibou_, procède +de la même analogie. + +* HULULER, est un verbe que des Ecrivains en petit nombre ont cru +pouvoir tirer du gémissement de la _hulotte_, pour une foule +d'acceptions auxquelles le verbe _hurler_ paraît moins propre. Cette +Onomatopée singulièrement précieuse n'a pas été dédaignée dans la Langue +latine, et enrichirait la nôtre. + +HUMER. Avaler quelque chose avec une aspiration forte et tout d'une +haleine. + +Le vieux mot _super_, qui a la même valeur, ne se dit plus qu'en +quelques provinces. On peut conjecturer que le mot _soupe_ était fait de +la même racine, et cela d'autant plus probablement, que, suivant Ménage, +_super_ signifie _humer du bouillon_. + +HUPPE, ou PUPU. Les deux noms de cet oiseau sont l'effet d'une +controverse assez oiseuse parmi les Etymologistes. On se demande si le +premier lui a été donné en raison de la huppe élégante dont sa tête est +ornée, ou s'il est une simple traduction un peu contractée de l'_upupa_ +des Latins, qui était dérivé du cri ordinaire de l'animal. On est aussi +embarrassé sur le second, que les uns regardent comme l'expression de ce +cri, et les autres comme une dénomination odieuse par laquelle nos aïeux +désignaient la _huppe_, à cause de la saleté qu'on lui reproche. Quant à +moi, je suis porté à croire que Belon s'est trompé en faisant venir le +nom de la _huppe_ de cette touffe de plumes qui la caractérise, et je +partage l'opinion de Ménage qui regarde au contraire le mot _huppe_ dans +cette dernière signification, comme dérivé du nom de l'oiseau qui l'est +lui-même de son cri. + +Aristophane s'est amusé à imiter la voix de la _huppe_ dans ces mots +factices: _epopoë_, _popopo_, _popoè_, _jo_, _io_, _ito_, _ito_, _ito_, +_ito_. + +Cette Onomotapée se retrouve chez tous les peuples; c'est l'_epops_ des +Grecs, le _bubbola_ des Italiens, le _popa_ des Portugais, le _hoppe_ +des Flamands, le _hoop_ et le _hoopof_ des Anglais, le _popp_ des +Suédois, etc. Nous avons dit _pupeput_, _pepu_ et _pipu_. + +HURLEMENT, HURLER. Heureuses Onomatopées du cri des loups et des chiens +effrayés. + + Tel un loup furieux, de butin affamé, + Qu'on chasse, encore à jeun, d'un bercail alarmé, + _Hurle_ les longs regrets de sa rage impuissante, + Se retourne en grondant, et mord la proie absente. + +Cette nuance a échappé à la Langue latine, puisque les mots _ululatus_ +et _ululare_ sont plus propres à exprimer des bruits coulans et modulés +que le roulement rauque et effroyable que ceux-ci représentent. C'est +pourquoi le verbe _hululer_ serait une innovation avantageuse à notre +Langue. Les Italiens qui usent d'_urlare_ et d'_ululare_, suivant les +occasions, ont bien senti le prix de cette modification, toute légère +qu'elle paraisse. _Voyez_ le Dante, parlant de la pluie de feu qui +dévore les damnés dans le troisième cercle: + + __Urlar_ gli fa la pioggia, come cani: + Dell'un de' lati fanno all'altro schermo, + Volgonsi spesso i miseri profani_. + +Et concluons de là que nous avons traduit l'_urlare_ des Italiens, et +non pas l'_ululare_ des Latins, qui est cependant susceptible d'un aussi +grand nombre d'applications, et qui est au moins aussi noble et aussi +harmonieux. + +Rabelais a dit _ullement_ dans ce passage de Pantagruel: «Le grand +effroi et vacarme principal provient du deuil et _ullement_ des diables, +qui là guettans péle mélle les paovres ames des blessez, reçoipvent +coups d'épées à l'improviste, et pastissent solution en la continuité de +leurs substance aerée et invisible,... puis crient et _ullent_ comme +diables». + + +J + +JAPPEMENT, JAPPER. Ces mots se disent pour _aboiement_ et _aboyer_, en +parlant des petits chiens et des renards. + +Les Celtes ont dit _chilpa_, _japper_, _chilpaden_, _jappement_. + + +K + +KAKATOÈS. Le nom de cette belle espèce de perroquet est formé de son +cri. + +Klein et Seba en ont fait _kakatocha_, Edwards et Albin, _cokcatoo_, +Brisson, _catacua_, et on l'appelle en certains endroits, _cacatou_. + + +L + +LAPPER. Saisir avec la langue, boire à la manière des renards et des +chiens. On croirait que c'est le mot _happer_ privé de la forte +aspiration qui le caractérise, et augmenté d'une lettre linguale qui en +détermine la nouvelle acception. + + Compère le renard se mit un jour en frais, + Et retint à dîner commère la cigogne; + Le repas fut petit, et sans beaucoup d'apprêts. + Le galant pour toute besogne + Avait un brouet clair (il vivait chichement). + Ce brouet fut par lui servi sur une assiette; + La cigogne au long bec n'en put attraper miette, + Et le drôle eut _lappé_ le tout en un moment. + +Cette expression n'est pas tout-à-fait particulière à notre Langue; le +mot _lap_ se retrouve dans la Langue celtique, et on pourrait en faire +descendre assez naturellement les mots _lepus_ et _lapin_. + +LÉCHER. Du bruit de la langue traînée sur la superficie d'un corps +qu'elle suce ou qu'elle nettoie. + +C'est le _leichein_ des Grecs, le _lingere_ des Latins, le _lecken_ des +Allemands, le _leccare_ des Italiens. + +Ajouterai-je, à propos de ce dernier terme, que les Italiens en ont fait +_il lecchino_, le gourmand, le _lécheur_ de plats; et d'_il lecchino_, +_al lecchino_, qui est devenu l'_arlequin_ de nos théâtres; plaisante +méprise d'un érudit qui, sur la foi d'un jeu de mots d'_arlequin_, fait +dériver son nom de l'illustre famille de Harlay! + +LORIOT. De vieux Lexicographes prétendent que cet oiseau, est ainsi +nommé, parce qu'il semble articuler ce mot dans son chant. Ce qu'il y a +de certain, c'est que les Grecs, et, d'après eux, les Latins, l'ont +appelé _chlorion_, dont le nom français du loriot dérive d'autant plus +incontestablement, qu'on a dit autrefois _lorion_. Or, le mot _chlorion_ +a dû être tiré de _chloros_, _viridis_, _herbidus_, _luteus_, _flavus_; +et comme ces termes désignent une des deux couleurs du _loriot_, on +pourrait penser avec Schrevelius que le nom de cet animal est fait _ex +colore_. C'est donc une Onomatopée un peu douteuse. + +LOUP. En grec _lukos_, en latin _lupus_, en italien _lupo_, en espagnol +_lobo_, en allemand et en anglais _wolf_, en suédois _ulf_. + +Il paraît évident que ces noms ont été construits imitativement d'après +le hurlement du _loup_. Le nom latin du renard, et quelques-uns de ses +noms modernes, ont le même type. + +Il paraît qu'on a écrit autrefois _lou_, comme en ces vers de +Saint-Amand parlant des anciennes épées sur lesquelles était gravé un +_loup_, et qui étaient recherchées pour leur bonté: + + Sa vieille rapière au vieux _lou_, + Terreur de maint et maint filou. + +Je suis cependant porté à croire que c'est une simple licence que +Saint-Amand a pratiquée pour l'exactitude de la rime; car je ne trouve +aucun exemple de cette espèce d'ortographe, qui se rapproche beaucoup +plus de la construction naturelle, et qui offrirait sous ce rapport une +tradition assez précieuse. + + +M + +MIAULEMENT, MIAULER. Du cri ordinaire des chats, de ces éclats +désagréables de leur voix, dont Boileau se plaint dans sa satire des +_Embarras de Paris_: + + Qui frappe l'air, bon Dieu! de ces lugubres cris? + Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris? + Et quel fâcheux démon durant les nuits entières + Rassemble ici les chats de toutes les gouttières? + J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, + Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi. + L'un _miaule_ en grondant comme un tigre en furie, + L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. + +Quoique Nicod ait écrit _miauler_, il semble qu'on disait autrefois +_miaouler_, et certains Grammairiens regrettent cette manière de +prononcer qui leur paraît plus imitative. Elle l'est peut-être trop, et +j'ai déjà dit que cette recherche excessive d'imitation était fort +ridicule quand elle choquait l'harmonie, et qu'elle ne se fondait que +sur un cliquetis de sons bizarres et forcés. + +MOUE. Il est impossible de prononcer ce mot, sans que la bouche figure +ce qu'il signifie, c'est-à-dire, cette espèce de grimace qui est +familière aux gens tristes et colères. Le _moerens_, le _moestus_ des +Latins, le _mesto_ des Italiens, et sur-tout le _mustio_ des Espagnols, +doivent appartenir à cette espèce d'Onomatopée. Il résulte d'ailleurs de +l'émission du souffle par les narines, quand les lèvres sont closes, +comme cela se remarque dans les gens qui font la moue, un petit bruit +que les Grecs ont appelé imitativement _mugmos_, et les Latins +_mussatio_. + +MUFFLE, qui est le nom de la bouche de certains animaux à lèvres +alongées et proéminentes, + +BOUDER, faire la _moue_ par mécontentement, + +BOUDERIE, habitude de mauvaise humeur, + +BOUDEUR, homme fâcheux, esprit contrariant et chagrin, sont de la même +famille et du même effet d'imitation, les initiales de ces trois +derniers mois se prononçant sur la même touche. + +La Langue Celtique employait _moüa_, pour, _se fâcher_, et _bouda_, +pour, _chuchoter_, _bourdonner entre les dents_. Je n'ai pas besoin +d'insister sur ces analogies. + +MUGIR, MUGISSEMENT. Belles Onomatopées tirées des cris sourds et +prolongés de quelques animaux, ou du bruit des vagues émues par la +tempête, ou enfin du cours tumultueux d'un grand fleuve, comme dans ce +magnifique tableau de M. Delille: + + Sous le ciel éclatant de cette ardente zone, + Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone, + Qui, fiers enfans des monts, nobles rivaux des mers, + Et baignant la moitié de ce vaste univers, + Epuisent, pour former les trésors de leur onde, + Les plus vastes sommets qui dominent le monde, + Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim, + De masses de verdure enrichissent leur sein, + Tantôt se déployant avec magnificence, + Voyagent lentement et marchent en silence, + Tantôt avec fracas précipitant leurs flots, + De leurs _mugissemens_ fatiguent les échos, + Et semblent à leur poids, à leur bruyant tonnerre + Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre. + +MURMURE, MURMURER. Cette Onomatopée ne varie point dans le grec, dans le +latin, dans l'italien, dans l'espagnol, etc. Ce sont de ces mots que la +nature semble avoir enseignés à tous les peuples. + +Leur son peint parfaitement à l'oreille le bruit confus et doux d'un +ruisseau qui roule à petits flots sur les cailloux, ou du feuillage +qu'un vent léger balance, et qui cède en frémissant. Le mouvement vague +et presqu'imperceptible des eaux et des bois, élève dans la solitude une +rumeur qui interrompt à peine le silence, tant elle est délicate et +flatteuse, et c'est de là que les Langues ont tiré ces expressions si +harmonieuses et si vraies, que, tous les jours répétées, elles +paraissent toujours nouvelles. + + Tout est changé, tout me rassure, + Je n'entends plus qu'un bruit + Semblable au doux _murmure_ + D'une onde claire, pure, + Qui tombe, coule et fuit. + +Dans ces vers charmans de Bonneville, toutes les syllabes coulent et +_murmurent_. + +J'ose croire que nous n'avons point à envier, dans cette circonstance, +la prononciation des Latins, si elle était telle que Dumarsais et +beaucoup d'autres Grammairiens le présument. En effet, le mot _murmure_, +prononcé à la française, est composé de sons plus liquides, et en +quelque sorte plus fugitifs que n'étaient ceux de leur _mourmour_ et du +_mormorio_ des Italiens; et l'harmonie un peu emphatique de ces derniers +mots, leur fait perdre, selon moi, beaucoup de leur grâce et de leur +fluidité. + +MUSC. Je ne hasarde ce mot au nombre des Onomatopées que sur la foi de +M. Court de Gébelin qui le croit formé du bruit que fait le nez en +flairant, en aspirant les parfums. Il s'appuie de deux analogies +différentes, l'une tirée du Celtique ou d'une Langue analogue dans +laquelle il prétend que _mussa_ signifie _flairer_, et _musse_, _odeur_; +l'autre tirée de l'Ethiopien où ce dernier mot se dit _mez_; mais cette +opinion peut paraître un peu hasardée. + +Il est du moins certain que les Grecs qui ont appelé le _musc_, +_moschos_, ont dit _muzo_ dans le même sens que les Latins _musso_, +_clausis labris sonum è naribus emitto_; ils ont appelé _muron_ +certaines odeurs, et l'odeur en général, _murodia_. _Muxoter_, c'est la +narine. Le nom du rat, qui est le _mus_ des Grecs et des Latins, et à +qui l'odeur du _musc_ est assez communément propre, pourrait procéder +aussi de la même analogie. + +Les mots _odeur_ et _flairer_ se rendent, d'ailleurs, en Celtique par +des expressions qui présentent l'Onomatopée très-juste du bruit que fait +l'aspiration des parfums: _c'houés_ et _c'houesâd_. + + +O + +OIE. «Le cri naturel de l'_oie_, dit M. de Buffon, est une voix +très-bruyante. C'est un son de trompette ou de clairon, _clangor_, +qu'elle fait entendre très-fréquemment et de très-loin; mais elle a de +plus d'autres accens brefs qu'elle répète souvent; et lorsqu'on +l'attaque ou l'effraie, le cou tendu, le bec béant, elle rend un +sifflement que l'on peut comparer à celui de la couleuvre. Les Latins +ont cherché à exprimer ce son par des mots imitatifs, _strepit_, +_gratitat_, _stridet_. + +»Soit crainte, soit vigilance, l'_oie_ répète à tout moment ses grands +cris d'avertissement ou de réclame; souvent toute la troupe répond par +une acclamation générale, et de tous les habitans de la basse-cour, +aucun n'est aussi vociférant, ni plus bruyant». + +C'est ce cri naturel de l'_oie_ qui est devenu son nom dans notre Langue +et dans quelques autres. Je crois, du moins, qu'on peut regarder comme +des Onomatopées le _chen_ des Grecs, dont ils semblent avoir fait +_chaino_, _hio_, _dehisco_, parce que le ronflement rauque d'un homme +qui dort la bouche ouverte est assez pareil au bruit que fait l'_oie_ +irritée; le _kaki_ de certains Orientaux, le _wazon_ des Arabes, le +_gwasi_ des Celtes, le _goas_ des Suédois, le _gaas_ des Danois, et +l'_apatta_ des Nègres de la Côte d'Or; mais rien n'est d'un effet +d'imitation plus vrai qu'un de ces noms qui est particulier aux +Mexicains, et par lequel ils ont voulu exprimer le cri bref et fréquent +dont M. de Buffon parle à propos de cet animal. Ils l'ont appelé +_tlalacatl_, et cette dénomination factice a été conservée par +Fernandez. + +L'_oie_ mâle s'appelle un _jars_, et ce mot a produit une expression +fort usitée. De _jars_ et du Celtique _comps_, langage, en construction, +_gomps_ ou _gon_, l'on a fait _jargon_, _jargonner_, parler comme des +_oies_. + +On disait _oüe_ en vieux français, comme le prouvent ces vers de la +farce de _Patelin_: + + Vous l'en avez pris par la moüe, + Il doit venir manger de l'_oüe_. + +Il me semble donc que M. Decaseneuve a mal rencontré quand il a fait de +ce mot un augmentatif d'_oiseau_, et qu'il est d'ailleurs difficile de +remonter à son étymologie autrement que par l'Onomatopée. + +OISEAU. La construction de ce mot est extrêmement imitative; il est +composé des cinq voyelles liées par une lettre doucement sifflante, et +il résulte de cette combinaison une espèce de gazouillement très-propre +à donner une idée de celui des _oiseaux_. Il est à remarquer comme une +singularité très-rare dans notre Langue, que ce mot _gazouiller_ est +formé, comme le mot _oiseau_, des mêmes sons vocaux, liés par la même +consonne. Il n'en est distingué que par son intonation qui est prise +dans une lettre gutturale, par conséquent très-bien appropriée à l'idée +qu'il exprime. + +OUATE. C'est la première soie que l'on recueille sur le cocon du ver à +soie, ou un duvet léger que fournit une espèce d'_anas_. On s'en sert +pour doubler des vêtemens d'hiver; et le bruit moëlleux que produisent +ces vêtemens quand on les froisse, a pu donner l'idée de cette +dénomination, qui serait assez imitative; mais c'est une étymologie +douteuse que je n'alléguerais point, si les Lexicographes en +reconnaissaient une autre, pour peu vraisemblable qu'elle fût. + + +P + +PÂMER, PÂMOISON. Du _spasma_ des Grecs, qui lui-même est construit +imitativement d'après le bruit propre à la figuration particulière de la +bouche d'une personne qui se _pâme_. + +PEPIER. C'est du cri naturel des moineaux, ou plutôt de tous les jeunes +oiseaux, que ce cri a été formé. On a dit autrefois _pipier_, qui n'est +plus d'usage. + +_Piauler_, _piuler_, sont dans le même cas, quoiqu'également imitatifs. + +PIAILLER, PIAILLERIE, PIAILLEUR, dérivent du même son naturel; on les a +faits pour exprimer une criaillerie fatigante et perpétuelle, comme les +cris des petits oiseaux. Les Latins employaient _pipulum_ pour, injure, +huée et rumeur publique, par la même analogie. + +PÉPIE, est le nom d'une maladie dont une grande altération est la cause +ou le symptôme. Ne semble-t-il pas que ce mot soit créé du bruit que +font de petits oiseaux tourmentés par la soif? Le _peperi_ des Grecs, +dont les Latins ont fait _piper_, ne remonterait-il pas encore à la même +racine par une extension peu forcée, parce que c'est une substance qui +altère et qui donne la _pépie_? Les Grecs appelaient _pippos_ un petit +oiseau; et ce qui vient singulièrement à l'appui de mes conjectures, +_pipizo_ se prenait indifféremment chez eux pour _pipio_, _sugo cum +sonitu_, ou _potum proebeo_. _Pio_ même signifiait _bibo_, et de là le +_piot_ de Rabelais et de nos anciens Auteurs. _Pino_, qui avait le même +sens, est devenu le nom français d'un raisin. _Pepier_ emportait +d'ailleurs en vieux langage l'idée de gémissement et de plaintes comme +dans ces vers de Villon: + + Je sens mon coeur qui s'affaiblit, + Et puis je ne peux _pepyer_. + +Les Espagnols ont _piar_, et les Italiens _pipire_, comme les Latins. +Ces derniers appelaient les pigeonneaux _pipiones_, et nous en avions +fait autrefois _pipions_. + +PIPÉE, dit Nicod «est un mot fait et imité de la voix des oiselets, +comme aussi _pippe_, _pipper_, et _pippeur_, et signifie le siffler que +l'oiseleur fait avec une fueille de _fou_, ou d'autre arbre, ou de +roseau, ou avec une pippe de bois, contrefaisant la voix d'iceux +oiselets. Selon ce on dit, prendre des oiseaux à la _pipée_, qui est +quand un homme caché dedans un buisson et bien entouré de rameaux +couverts de gluons, ayant un chathuant ou hibou branché et attaché près +de luy, contrefait le _pippis_ des oiseaux, ou bien pressant les ailes +ou les pieds d'un oiseau vif, le fait crier, car les oiseaux advolent à +ce _pippis_, ou à ce cry, pour garantir leurs semblables du chathuant +qu'ils cuident les tenir, et se perchent sur ces rameaux et s'engluent. +_Pipée_, par métaphore, se prend pour mine ou contenance contrefaite». + +_Piper_, _pipeur_, qui ne se prennent plus que pour l'action de _piper_ +les dés, ont peut-être été rejetés trop dédaigneusement de la Langue; +leur emploi était fondé sur une allusion très-naturelle, et leur sens +était vif et frappant. Montaigne a dit avec son énergie, avec sa +précision ordinaire, que _la Rhétorique étoit une art mensongère et +piperesse_: il y a dans les Langues des expressions si heureusement +caractéristiques, qu'une fois perdues, on ne peut plus les remplacer. + +PIC. Instrument de fer courbé et pointu vers le bout, qui a un manche de +bois, et dont on se sert à ouvrir la terre et à rompre le roc; +Onomatopée du bruit que rend la pierre sous l'instrument qui la brise. + +PIQUER, c'est donc primitivement frapper avec un _pic_. On dit encore +qu'on _pique_ la pierre, quand on blanchit une maison en dépouillant la +pierre de sa surface. + +PIOCHE, nom d'un outil de labourage, a été alongé d'un son plus mousse, +parce la _pioche_ creuse et ne brise point. + +BÊCHE, est un mot de la même construction, prononcé sur une touche moins +dure, parce que la _bêche_ n'attaque pas la terre avec force, et ne sert +qu'à la diviser. + +En anglais, le verbe _piocher_ se rend par le verbe _dig_. Dans ce +dernier mot, l'imitation du son est frappante. On remarque la même +vérité dans la formation du mot _tuf_, qui est le nom d'une terre +compacte et prête à se pétrifier, qui rend sous la _pioche_ et sous la +_bêche_ un son net et sec dont ce terme est l'expression; mais comme +cette étymologie n'est pas incontestable, je me contente de la rapporter +ici à cause de l'analogie du sujet. + +* POUPE. Suivant Nicod, que j'aime à citer souvent, «c'est la tette ou +mammelle, soit d'une femme comme la nomment en aucunes contrées de +France, soit de bestes mordans comme la nomment les veneurs, disans les +_poupes_ d'une ourse, et semblables, le mot vient du prétérit grec +_pépoka_, tout ainsi que pot, et est dit _poupe_, parce que le faon +tette et boit le laict par là, ou bien est fait par Onomatopée du son +que l'enfançon fait de ses lèvres en suçant à force le laict de la +mammelle». + +Si toutefois le prétérit grec _pépoka_ pouvait être rapporté à cette +racine, c'était plutôt comme dérivé que comme type, et il paraît que +Nicod s'en est aperçu. Il aurait fait remonter le mot _poupe_ avec plus +de vraisemblance au mot _popanon_, qui est le _popanum_ des Latins, et +qui est incontestablement de la même famille. Remarquez d'ailleurs que +les Latins ont dit _puppus_ et _puppa_, d'où viennent _puer_ et +_puella_. + +POUPÉE, c'est l'image d'une petite fille, d'un enfant qui tette encore. +Quelqu'évidente que soit l'étymologie de ce mot, on s'est avisé, je ne +sais où, de le dériver de _Poppée_, parce qu'on prétend que cette femme +fut la première qui mit le masque en usage pour conserver la beauté de +son teint et le préserver du hâle et des injures de l'air. + +POUPON, c'est, dans le langage vulgaire et enfantin, un petit garçon à +la mammelle. + +PUER. Du bruit que fait la bouche en repoussant, avec une forte émission +du souffle, les odeurs désagréables. + +_Pouah_, interjection qui marque le mépris et le dégoût, doit en être le +son radical. + + +R + +RACLER. Du frottement de l'ongle ou d'un instrument aigu sur les corps +qu'ils nettoient ou qu'ils déchirent. _Rakos_ signifiait en grec un +haillon, un vêtement déchiré, une cicatrice, une ride. _Rakterios_, +c'était le corps brisé ou _raclé_, qui rendait du bruit. Aristophane +appelle Euripide _rakiosurraptadès_, raccommodeur de vieux haillons. +_Ragas_ se disait sur une autre touche pour rupture, déchirement, et de +là, _raga_, pour force et violence. + +On pourrait croire que _raccommoder_ en est fait par antiphrase ou +contre vérité, à moins qu'on ne fasse voir que les syllabes complétives +en déterminent la nouvelle acception. + +La famille des mots qui se rapportent à l'idée d'_effraction_, est +évidemment tirée de la racine autour de laquelle je range ces curieuses +analogies, quoiqu'elles lui soient devenues plus ou moins étrangères +dans leur extension. + +RAIRE ou RÉER. Terme de Vénerie emprunté du cerf en amour. + +«Il a, dit M. de Buffon, la voix d'autant plus forte, plus grosse et +plus tremblante, qu'il est plus âgé: la biche a la voix plus faible et +plus courte; elle ne _rait_ pas d'amour, mais de crainte. Le cerf _rait_ +d'une manière effroyable dans le temps du _rut_. Il est alors si +transporté, qu'il ne s'inquiète, ni ne s'effraie de rien». + +RUT, le temps où le cerf _rait_. + +RÂLE, RÂLEMENT, RÂLER. Du son enroué d'une respiration qui s'épuise, et +dont les derniers efforts annoncent une mort prochaine. + +RÂLE, est aussi le nom d'un oiseau que Ménage croit désigné d'après son +cri. + +RAUQUE. Du bruit âpre et fatigant des voix enrouées. + +ROQUET, est le nom de mépris qu'on donne à un petit chien importun, et +qui aboie sans cesse. Je le crois formé du son _rauque_ de son +jappement. + +REDONDANCE. C'est une dérivation figurée du son que rend un corps dur +qui rebondit dans sa chute. + +Ainsi l'on a dit _redondance_ d'une vicieuse superfluité de paroles, qui +ne fait que nuire à la netteté du discours, parce que c'est une espèce +de bondissement de la pensée, qui, après avoir frappé l'esprit, +rejaillit et retombe avec moins de force. + +Ce mot n'est point une Onomatopée propre, mais une Onomatopée abstraite +construite par analogie. + +RETENTIR, RETENTISSEMENT. Belles Onomatopées dont le son radical est le +type d'une nombreuse famille de mots, consacrés à exprimer des idées de +même ordre. _Voyez_ TINTEMENT, TINTER. + +_Retentir_ et ses dérivés s'emploient en général en parlant des échos +des montagnes et des voûtes, et ne conviennent point quand il s'agit +d'un bruit net et sans répercussion. Racine a dit: + + De nos cris douloureux la plaine _retentit_. + +Et ailleurs: + + Mes seuls gémissemens font _retentir_ les bois. + +Boileau a dit aussi: + + Ils faisaient de leurs cris _retentir_ les rivages. + +La vérité d'imitation est moins sensible dans ces exemples que dans +beaucoup d'autres, parce que la plaine, les bois et les rivages sont des +lieux peu _retentissans_. Je sais combien de telles observations sont +minutieuses; mais j'ai rapporté ces vers de deux de nos grands Poètes, +pour faire voir de quelle importance est la justesse d'expression pour +l'effet poétique, et de combien de nuances la Langue la plus riche peut +encore s'orner. + +RINCER. Du bruit des doigts contre l'intérieur d'un verre que l'on +_rince_. + + Un si galant exploit réveillant tout le monde, + On a porté par-tout des verres à la ronde, + Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés, + Témoignaient par écrit qu'on les avait _rincés_. + +Les Irlandais disent _rincsail_, et les Bretons _rinca_. + +RONFLEMENT, RONFLER. Du bruit que fait dans la gorge et les narines d'un +homme endormi, l'air fortement aspiré. + +On a employé ces mots par extension, pour exprimer le bruit grave des +gros tuyaux d'un orgue, ou celui des canons, et figurément, les éclats +de voix présomptueux d'un Comédien qui cherche le _brouhaha_. + +«Il n'y a, dit le Mascarille des Précieuses, que les Comédiens de +l'hôtel de Bourgogne qui soient capables de faire valoir les choses. Les +autres sont des ignorans qui récitent comme on parle; ils ne savent pas +faire _ronfler_ les vers, et s'arrêter au bel endroit». + +Du _ronchus_ des Latins, nous avions fait _froncher_ dans le vieux +langage, et dom Lepelletier rapporte _fronsal_, mot de l'usage de +Cornouaille, qui a le même sens. + +ROSSIGNOL. En latin _luscinia_, ou _lucinia_, en italien _usignuolo_, +_lusignolo_, _rusignuolo_, en espagnol _ruysenor_. + +Le Castelvetro a pensé que le nom italien de cet oiseau était fait par +Onomatopée. Belon et Ménage rapportent des étymologies plus +vraisemblables, et M. de Brosse tranche, suivant moi, la difficulté. De +_luco canens_, _lucinia_, _luciniola_, _lusignuolo_, _rusignuolo_, +_rossignol_; il reste à déterminer si l'imitation du son n'est pas +entrée pour quelque chose dans la construction de ces différens dérivés, +et c'est ce qui me paraît incontestable. + +* ROUCOULEMENT, ROUCOULER. Onomatopées du chant des tourterelles, qui +est aussi très-bien exprimé par le _to coo_ des Anglais. + +On a dit autrefois _rocouler_, mais _roucouler_ a été justement préféré. + +_Roucoulement_ est un mot harmonieux et utile qui serait bon à admettre +dans la Langue. M. de Châteaubriand, d'ailleurs si sévère dans l'emploi +des mots nouveaux, en a fait souvent usage. + +ROUE[5]. Ce mot est dérivé du bruit de la _roue_, et en général du bruit +d'un corps rond qui roule avec rapidité sur une surface retentissante. + +C'est le _trochos_ des Grecs, le _rota_ des Latins et des Italiens, le +_rüeda_ des Espagnols, le _rot_ ou _rod_ des Celtes, et le _rad_ de +l'ancien Teuton. + +_Rodellec_ signifiait en celtique une voiture à plusieurs roues, un +vestige, une ligne, comme celle qui est décrite par la roue. + +ROUTE, mot français d'une acception très-voisine, en est probablement +dérivé. Cette opinion n'est pas étrangère à M. Court de Gébelin, qui +appuie mal-à-propos sa conjecture de quelques fausses étymologies. + +RUGIR, RUGISSEMENT. «Le _rugissement_ du lion est si fort, dit M. de +Buffon, que quand il se fait entendre par échos la nuit dans les +déserts, il ressemble au bruit du tonnerre: ce _rugissement_ est sa voix +ordinaire; car quand il est en colère, il a un autre cri qui est court +et réitéré subitement, au lieu que le _rugissement_ est un cri prolongé, +une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d'un frémissement plus +aigu. Il _rugit_ cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il +doit tomber de la pluie». + +Ce passage de M. de Buffon m'en rappelle un autre qui a rapport au +_rugissement_ du tigre, et où ce grand Ecrivain hasarde, pour exprimer +ce cri, une Onomatopée que l'usage n'a pas consacrée depuis. «Le tigre, +dit-il, fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit, +_rugit_ comme fait le lion, mais son _rugissement_ est différent. +Quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains oiseaux. _Tigrides +indomitae rancant, rugiuntque leones._ (_Autor Philomelae._) Ce mot +_rancant_ n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui +en donner un, et dire, les tigres _rauquent_, et les lions _rugissent_; +car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque». + +Je suis bien aise de faire remarquer ici que ce verbe factice, à qui M. +de Buffon ne connaît point d'équivalent en français, en a un +très-exactement construit sur la même racine, dans le patois de +Franche-Comté. _Rancôt_, c'est le dernier soupir, le dernier râle du +moribond; _rancoïer_, c'est expirer, rendre l'âme, pousser le sanglot +convulsif qui annonce la mort. + +On a dit autrefois _ruiment_ pour _rugissement_, comme dans ce passage +des grandes Chroniques de France, dédiées à Charles VIII. «Sembloit que +ce fussent urlemens de loups et _ruimens_ de lions». Cela donne quelque +probabilité à l'opinion de M. de Caseneuve, qui fait dériver _rut_, +anciennement _ruit_, du _rugitus_ des Latins, et qui regarde _raire_ ou +_réer_ comme une contraction de _rugire_. Il aurait pu citer ce passage +de Job, qui dit, en parlant des biches, à qui l'action de _réer_ est +particulière: _incurvantur ad faetum, et pariunt, et _rugitus_ +emittunt_. Marot dit dans sa traduction des Pseaumes: + + Ainsi qu'on oit le cerf _bruire_, + Pourchassant le froid des eaux, + Ainsi mon ame soupire, + Seigneur, après tes ruisseaux. + +_Voyez_ RAIRE ou RÉER. + +RUISSEAU, RUISSELER. Nicod dérive ces mots du grec _reo_, _fluo_. Le +grec attique _reos_ signifiait _ruisseau_. Les Latins ont dit _rivus_, +_rivulus_, les Italiens _rivo_, _ruscello_, les Espagnols _rio_, les +Anglais _rivulet_. _Dour red_, en celtique, signifie une eau courante et +rapide. Dom Lepelletier nomme _rigol_, et Davies _rhigol_, un _ruisseau_ +tracé dans un champ; cette expression s'est conservée dans le français. +Lebrigand a employé quelque part, comme celtique, le mot _ruzelen_; mais +il paraît que ce n'est que le français _ruisselet_ qui s'est glissé, +comme beaucoup d'autres, dans le celto-breton, par le contact des +français avec les peuples de l'Armorique. _Ru_ se dit en Géorgien d'un +grand écoulement d'eaux. _Arou_ exprime la même idée en Arménien et en +Malabare, et _rud_ en Arabe et en Persan. Plusieurs Etymologistes +assurent que _rit_ indiquait dans les Langues gothiques un passage ou un +gué. Les mots par lesquels nous désignions un _ruisseau_ en vieux +langage, se rapprochaient assez du son typique. _Reu_ et _ru_ se +trouvent dans Nicod. _Ru_ s'emploie encore pour désigner le lit ou canal +d'un petit ruisseau. _Ruel_ et _rui_ sont communs dans nos vieux +romanciers. _Ruit_ est employé pour rive dans un passage de Perceval. En +remontant la vallée de la Romanche par la nouvelle route de Grenoble en +Italie, on voit avant le hameau des Roberts, un torrent que le peuple +appelle _riou-peirou_, c'est-à-dire, _ruisseau_ périlleux. + +Notre mot _ruisseau_ peint parfaitement à l'esprit le petit murmure doux +et modulé d'une eau vive qui roule entre les cailloux. + +S'il est vrai, ainsi que le prétend M. Court de Gébelin, que _rat_ soit +un terme de marine qui sert à désigner un endroit de mer où il y a +quelque courant rapide et dangereux, on peut faire remonter ce mot à la +même racine, soit comme lui par le gallois _rhydd_, qui signifie gué ou +bas-fond, soit, mieux encore, par l'allemand _ritha_, qui signifiait +autrefois torrent, ou par le _dour red_ des Celtes, et par le +celto-breton _rodo_, qui se dit d'un passage de rivière; mais cette +assertion est contestée. + +«_Rat_ n'est point un terme de marine pour designer un courant rapide et +dangereux dans la mer, m'écrit M. de Roujoux, c'est un nom de lieu; le +_Raz_ est un vaste écueil situé en face de l'île de Sein, et qui a donné +son nom au passage compris entre cette île et lui. Le passage du _Raz_ +ou _Ratz_ est célèbre, parce qu'un grand nombre des vaisseaux qui +entrent à Brest ou qui en sortent, sont forcés d'y donner. Il est +fertile en naufrages, et la baie dont il forme une des pointes, +s'appelle la baie des Trépassés. Je ne crois point que ce mot ait de +signification connue; il ressemble à une foule de termes auxquels on +veut trouver des étymologies, quoiqu'ils n'en aient pas». + +ROUIR, est très-judicieusement dérivé du vieux français _ru_, par +Ménage. Nicod même écrit _ruir_, et rend en latin _chanvre roui_, par +_cannabis fluviata_. + + +S + +SANGLE, SANGLER. De _cingula_, _cingulare_, et originairement du bruit +de l'air froissé par une courroie déployée avec force. + +_Sangle_ s'exprimait en celtique par _cengl_ et _cenclen_, et suivant la +même analogie, _lancer_ et _darder_, par _cingla_. + +En vieux français, on disait _changle_ et _changler_, comme c'est +l'usage dans notre Langue, qui a souvent modifié ainsi les sons +sifflans. + +CINGLER, se dit pour, naviguer à pleines voiles, parce que la mer, +ouverte vivement par le navire, rend un petit bruit de la même nature +que le précédent. Mais le son radical est ici moins emphatique, parce +que le froissement qu'il représente est moins éclatant, et a lieu dans +un milieu moins sonore. Cependant on a employé ce dernier verbe au même +usage que l'autre en nombre d'occasions, et on le dit fort bien, du vent +du Nord et de la pluie chassée par un ouragan impétueux. + +SAPER. Abattre par le pied, travailler avec le pic et la pioche à +détruire les fondemens d'un mur. + +SAPE, se dit en terme de guerre d'un travail qu'on fait sous terre pour +la surprise d'une place. En latin, c'est _sappa_, en italien _zappa_. + +L'oriental _saph_ ou _sap_ désigne l'action de briser ou de limer, de +réduire en poussière. + +Ces différens mots sont formés du bruit de l'instrument contre les +constructions qu'il attaque, ou sur la terre qu'il entr'ouvre. + +SCIE, SCIER. _Scie_ se dit en latin _serra_, en italien _sega_, +_rasega_, en espagnol _sierra_, en anglais _saw_, en allemand _saege_, +autant de dénominations tirées du bruit sifflant que produit la _scie_ +en divisant le bois. + +Le _secare_ et le _scindere_ des Latins sont construits d'après ce son +naturel qui a fourni d'innombrables Onomatopées à toutes les Langues. + +SCION. C'est le nom qu'on donne à des branches grêles et menues, tendres +et pliantes que poussent les arbres. L'osier, par exemple, s'élève en +touffes de _scions_, et je n'hésite pas à penser que ce mot ne soit +formé du frémissement de ces branches débiles, quand le vent les courbe +devant lui, et qu'elles se relèvent en sifflant. + +On appelle encore _scions_ les impressions qui restent sur la peau d'une +personne fouettée de verges. C'est le nom de la cause pour celui de +l'effet, employé par métonimie. + +_Cion_, s'est dit en vieux langage, de la pluie fouettée par les vents. +Il est facile de saisir l'analogie de ces différentes acceptions. + +SIFFLER. Verbe dont on connaît les nombreux dérivés, et qui dérive +lui-même du bruit de l'air comprimé et chassé par une ouverture étroite. +Les Latins ont dit d'abord _sifilare_, qui se lit dans +Nonnius-Marcellus, et ensuite _sibilare_. Les Italiens ont _sibilare_, +_subbiare_, _zuffulare_, _fischiare_, autant d'Onomatopées qui +caractérisent différens modes de _sifflement_; les Espagnols, _silvar_; +les Allemands, _pfeifen_, et les Anglais plus heureusement encore +_whistle_. + +En vieux français, nous avons dit _subler_ et _sibler_: Marot a dit +_sublet_ pour _sifflet_. Les Angevins ont gardé cette expression, et +Ondin la rapporte dans ses dictionnaires. Le patois bourguignon y a +substitué _sublô_, qu'on lit dans les noels de la Monnoye. + + Çat ein anfan? me dis-tu vrai? + Tan meu, velai tô note fai. + Tu sai bé, quant ein anfan crie + Que por an époizé le cri, + Ai ne fau qu'éne chaiterié, + Vou qu'un _sublô_ vou qu'un trebi. + +Il est à remarquer que ce _sublô_ du peuple de Bourgogne ressemble +beaucoup au _subulo_ de Varron, que celui-ci a employé pour _tibicen_. + +Cirano, acte II, scène III de son _Pédant joué_, fait dire à Mathieu +Gareau: «Ce biau marle qui _sublet_ si finement haut». + +Le peuple mouille l'_S_, et dit communément _chiffler_. + +Il paraît que les Celtes faisaient usage du mot _si_, pour bruit; +_sifflement_, murmure. + +Les Grammairiens appellent consonnes _sifflantes_ ces trois lettres _s_, +_x_, _z_, parce qu'on ne les prononce qu'avec une espèce de +_sifflement_. Elles doivent donc être d'un grand usage pour exprimer les +bruits de cette espèce. La Langue anglaise est une Langue _sifflante_, +parce qu'elle a beaucoup de mots sur la touche _sifflante_ et sur la +touche dentale. + +L'emploi fréquent de la lettre _S_ rend la prononciation _sifflante_. +Euripide en faisait un usage vicieux qui passa même en proverbe. On +appelait ce défaut le sygmatisme d'Euripide. + +Racine a prodigué les _S_ dans ce vers d'Andromaque: + + Pour qui sont ces serpens qui _sifflent_ sur vos têtes? + +et l'effet d'imitation qui en résulte est frappant. On l'a trouvé, +peut-être avec justice, un peu trop minutieux. + +Il y a de l'harmonie dans ces vers d'un de nos Poètes lyriques: + + Ixion et les Aloïdes + Ont cessé leurs mugissemens. + De Tantale et des Danaïdes + Je n'entends plus les longs gémissemens, + Et des fatales Euménides + Les couleuvres avides + Ne brisent plus les airs par d'aigres _sifflemens_. + L'Érèbe n'a plus de tourmens. + +La forme et le son de la lettre _S_ la rendent propre à désigner +doublement le serpent, et à peindre en même temps ses mouvemens tortueux +et ses _sifflemens_ aigus. L'_ophis_ des Grecs, qui est originairement +égyptien, a le singulier mérite d'offrir dans ses caractères une espèce +de noeuds de couleuvres, et dans sa terminaison, un bruit semblable à +celui qui annonce ordinairement ces animaux. C'est tout-à-la-fois un +hiéroglyphe et une Onomatopée. La lettre [Phi] ressemble à un caducée. + +Les Latins ont _anguis_, qui a la même désinence _sifflante_, et de plus +_seps_ et _serpens_; les Italiens _serpente_, _biscia_; les Espagnols +_sierpe_; les Anglais _serpent_ et _snake_. + +On appelle _bysse_ en science héraldique, des serpens et des couleuvres. +C'est l'ancien nom français de ces reptiles. Celui par lequel nous +désignons actuellement le _serpent_, est une Onomatopée sans vivacité et +sans harmonie, dont je n'ai pas cru devoir faire un article à part, mais +dont les analogues curieux me paraissent assez bien placés dans +celui-ci. + +SILLON, SILLONNER. Du bruit d'un corps qui en effleure légèrement un +autre sur un long espace. De là, + +SILLAGE, qui est la trace d'un vaisseau sur la mer, quand il ne fait +qu'y glisser doucement. + +SIPHON. «Ce sont, dit un vieux commentateur de Rabelais, ces canaux et +tuyaux ès-fontaines qui jettent l'eau, et par le moyen et force de l'air +qui les presse, rendent un son et sifflement d'où ils ont pris leur +nom». + +SOUFFLER. Nous avons vu tout-à-l'heure au mot _siffler_ une Onomatopée +construite d'après le bruit de l'air chassé à travers un canal étroit. +Celle-ci est formée sur l'émission libre de l'air poussé hors d'un canal +de grandeur suffisante, avec un bruit mousse et sans éclat. + +Les dérivés nombreux de cette expression ne peuvent échapper à personne. + +SOURDRE. Sortir, jaillir, s'écouler par une fente de la terre ou du +creux d'un rocher. + +L'étymologie de ce mot a été rapportée avec raison au _surgere_ des +Latins, qui avait le même sens. + + _Medio de fonte leporum + _Surgit_, amari aliquid, quod in ipsis floribus angit._ + +LUCRET. + +On a même dit en français _surgeons_, tantôt pour ces rejetons qui +naissent au pied des arbres, tantôt pour un petit ruisseau qui vient de +_sourdre_ de la terre; et _surgir_, qui est pris pour _sourdre_, avec un +peu d'extension dans ce passage des hymnes de Ronsard: + + Après vous _surgirez_ dedans l'île déserte + D'hommes et de troupeaux, mais aussi bien couverte + D'oiseaux qui ont la plume à pointe comme espics, + Et la dardent des flancs ainsi que porcs espics. + +Mais s'il est vrai que cette origine soit à-peu-près incontestable, il +n'en est pas moins certain que l'imitation du son naturel a modifié +jusqu'à un certain point l'expression qu'on y rapporte. Il est peut-être +malheureux qu'elle vieillisse négligée, car elle est significative et +utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de _Daphnis et Chloé_, et +cet exemple en déterminera le sens: + +«Il y avoit, dit-il, en ce quartier-là une caverne que l'on appelait _la +Caverne des Nymphes_, qui estoit une grande et grosse roche, au fond de +laquelle _sourdoit_ une fontaine qui faisoit un ruisseau dont estoit +arrouzé le beau pré verdoyant». + +M. Mercier a cru mal-à-propos que ce mot faisait _sourdir_ à +l'infinitif, ou que cette nouvelle construction pouvait avoir +quelqu'avantage sur l'autre. C'est au bruit de deux consonnes roulantes, +durement séparées par une autre, et qui semblent en rompre l'effort, que +le mot _sourdre_ doit son harmonie pittoresque. + +* STRIDENT. C'est ainsi qu'on qualifie un bruit dur, un peu aigre, un +peu frémissant, qui est produit par un corps très-réfractaire, attaqué +avec la lime ou avec la scie. + +Ce mot expressif et vrai, heureusement formé du _stridere_ des Latins, +n'a point encore été admis dans l'usage de notre Langue, qu'il ne +pourrait qu'enrichir. + +STRIE. C'est une espèce de sillon profond, gravé difficilement dans un +corps dur, ce qui est marqué par sa construction rude et _stridente_. +Cette expression est propre à l'Histoire naturelle descriptive. + +SUCER. Onomatopée préférable au _sugere_ des Latins dont elle a été +formée, avec un changement pris dans le son radical. + +C'est le _saugen_ des Allemands, le _sycan_, le _sugan_, le _succan_, le +_sucian_ des Anglo-Saxons et de la Langue franque; le _zuigen_ des +Flamands, le _suck_ des Anglais, le _suga_ des Suédois, le _succhiare_ +des Italiens. + +Skinner rapporte toutes ces étymologies au vieux Sarmate _cic_, qui +signifiait mammelle, et dont le type naturel est le même. + +SUC, c'est la substance qu'on extrait des corps par la _succion_. + +SUCRE, est le nom d'une production végétale qu'on tire des fruits par le +même procédé. Les Italiens qui ont aussi reconnu cette analogie, +appellent le sucre _zucchero_, et les Arabes _sucar_. + +* SUSURRATION, SUSURRE, SUSURREMENT, SUSURRER. Je hasarde ici ces trois +substantifs et ce verbe qui sont peut-être des latinismes assez heureux, +pour exprimer le frémissement des feuillages et le murmure des roseaux +émus par le vent. Nous n'avons pour rendre ces idées que des mots trop +généraux et des images trop vagues. + +Un de nos Lexicographes dit _susurre_, qui est construit sur le mot +_murmure_ avec lequel il a tant de rapports. _Susurration_ est plus +conforme au type latin, et _susurrement_ à l'esprit de notre Langue; +mais il n'est donné qu'à nos bons Ecrivains de consacrer ces expressions +agréables, et d'en fixer l'emploi. + + +T + +TACT. Le mot factice _tac_ fut inventé pour exprimer le bruit des corps +durs et secs qui frappent les uns sur les autres. + +TIC TAC, eut une signification analogue, et marqua un battement, un +mouvement réitéré, comme celui d'un marteau qui frappe, d'un balancier +d'horloge, des pulsations du sang et des palpitations du coeur. Regnier +l'emploie pour représenter les coups que se donnent dans leur lutte +grossière les personnages de son souper ridicule: + + Ainsi ces gens à se piquer ardens + S'en vinrent du parler à _tic tac_, torche lorgne; + Qui casse le museau, qui son rival éborgne; + Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau, + Qui pour une rondache, empoigne un escabeau. + +TIC, maladie de cheval, est une Onomatopée, selon Ménage, parce que le +cheval qui a le _tic_, reproduit ce bruit en frappant de sa tête contre +sa mangeoire; et je crois que _tic_, dans le sens de caprice ou de +manie, en est une acception figurée. + +TIQUETÉ, s'est dit d'un corps taché de petits points, imprimés comme au +hasard, et semblables aux meurtrissures qui résulteraient de petits +coups dont ce mot rappelle le bruit. + +_Taquer_ ou _Toquer_, qui sont des mots populaires, ont été formés +d'après cette racine, et le mot _tact_ en est pris avec une grande +extension, pour désigner tout ce qui a rapport à l'action du toucher. + +TÂTER, TÂTONNER, À TÂTONS, et autres termes de la même famille, n'ont +pas une autre origine, et ont été construits, soit dans notre Langue, +soit dans celles qui en offrent les équivalens, d'après le son naturel. + +TAFFETAS. Il n'y a point de doute sur l'étymologie de ce mot, qui est +prise dans le bruit de l'étoffe qu'il désigne. _Dixose assi_, dit +Covarruvias, _del ruido que haze el que va vestido della seda, sonando +el _tiftaf_, par la figura onomatopeia_. On a même écrit autrefois +_taffetaf_, comme dans ce passage de _la grande nef des Fous du monde_: +Les bourses comme pannetières, les ceintures de _taffetaf_, etc. + +En italien, c'est _taffeta_, en espagnol _taffatan_, en grec moderne, +_taphata_. Ménage prétend que _taffata_ se retrouve dans la basse +latinité, et Ducange y a vu _taffetas_ et _taffetin_. + +TAMBOUR. Chez les Latins _tympanum_, et dans la basse latinité _tabur_, +_taburcium_ et _tamburlum_; en arabe _tabal_ et _tambor_, en italien et +en espagnol _tamburro_; en allemand _trommel_, et l'homme qui bat la +caisse _tambour_; en vieux français _tabur_, _thabur_, _tabor_ et +_tabour_, d'où _taborer_ et _tabourner_. Rabelais et Regnier disent +_tabouriner_, et le peuple _tambouriner_. + +Ces mots sont faits du bruit éclatant de la caisse, et en général des +bruits très-retentissans. + +De la même racine, on avait tiré dans le vieux langage les mots _tabut_ +et _tambusteis_ qui signifiaient grand tumulte et bruit assourdissant +comme celui de la caisse. + +TARABUSTER, en est une dérivation figurée. + +TAMPON. On appelle _tampon_ ce qui sert à boucher un vaisseau, parce +qu'en enfonçant le _tampon_, on excite un bruit dont ce nom paraît +formé. + +Les Latins ont dit _tappus_ dans la même signification, les Italiens +_zaffo_, les Anglais et les Allemands _tap_. + +TAPE, TAPER, qui s'emploient bassement dans notre Langue, viennent du +même son naturel. + +SE TAPIR dans une place étroite, y demeurer en _tapinois_, c'est s'y +tenir caché, serré, et en quelque sorte adhérent comme un _tampon_. + +TAPON, est un mot très-bas qui se dit d'un paquet pressé, contenu, ou +_tapi_ dans un petit lieu. C'est aussi un terme de Marine qui signifie +un certain bouchon dont on ferme l'ame du canon pour empêcher l'eau d'y +pénétrer. + +TAUPIN, est le nom français d'un insecte dont le thorax est armé d'un +ressort au moyen duquel il saute sur lui-même avec bruit. + +ÉTOUPE, fait du latin _stuppa_ ou du celtique _stoup_, qui est le _topp_ +de Davies, pourrait se rapporter à cette Onomatopée, parce que les +_tampons_ sont ordinairement d'_étoupes_. + +TAN. Ce mot désigne une poudre menue d'écorce de chêne, battue dans de +gros mortiers, par la force des roues d'un moulin, et avec un bruit +qu'il exprime. + +TAON. Le vol bruyant du _taon_ était assez bien représenté par ce nom +que la nouvelle prononciation a dénaturée. L'Onomatopée s'est conservée +dans le langage du peuple qui dit _tavon_ ou _tavan_. Je ne doute pas +que la même aphérèse ne nous ait fait perdre l'effet imitatif du mot +_paon_, formé du _pavo_ des Latins, qui l'était du cri naturel de cet +oiseau. + +Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a dit autrefois _tahon_, qui se lit +dans ces vers de Christian de Troyes: + + Toujours doit li fumier puir, + Et _tahons_ poindre, et maloz bruire, + Envious, envier et nuire. + +Ménage fait _hanneton_ de _tabanus_, qui est le nom latin du _taon_, par +un procédé bien bizarre. De _tabanus_, _tavanus_, _tavanettus_, +_vanettus_, _vanetto_, _vanetonne_, _nanettone_, _hanneton_. Je crois +qu'on peut établir, sans insulter à la mémoire de ce savant laborieux, +qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces étymologies arbitraires dont +la filiation ne repose que sur des intermédiaires factices. Si hanneton +n'est pas fait d'_alis tonans_, c'est peut-être une Onomatopée. + +TARABAT. Instrument bruyant qui servait à appeler les Religieux aux +Offices nocturnes. + +Les Grecs ont dit _thorubein_, pour, faire du bruit, et _thorubos_, +pour, tumulte ou fracas. Cette curieuse analogie n'a jamais été aperçue. + +TARIN. Les Naturalistes pensent que le nom de cet oiseau a été fait +d'après son chant; mais la variété de ses modulations a dû déterminer un +grand nombre d'Onomatopées. En effet, les Grecs l'ont nommé _thraupis_, +les Allemands _zinsle_, _zeizel_, _zyséle_, _zyschen_, _zeisich_, les +Polonais _csiseck_, les Illyriens _csisz_, et les Anglais _siskin_. Nous +l'appelons vulgairement _scenicle_, _cinit_, _cerizin_. + +Tous ces mots, quoiqu'étrangers les uns aux autres, ont une racine +naturelle. + +TETER. C'est tirer avec la bouche le lait de la mamelle, et cette action +produit un bruit dont le mot qui la désigne est emprunté. + +TETTE, qui n'est plus d'usage, mais dont les équivalens ont la même +racine, et qui signifie l'endroit par où les animaux nourrissent leurs +petits, s'est dit en grec _titthos_ et _titthion_; en latin _tetta_; en +allemand _titte_; en anglo-saxon _tit_, _titt_ ou _tytt_; en Langue +franque _tuito_; en anglais _teat_, et en espagnol _teta_. On m'assure +que le syrien et le chaldéen _thad_ expriment la même idée; et dans la +partie de ma préface où j'ai démontré que les premiers rapports de +l'enfant et de la mère, c'est-à-dire, l'action de _teter_, ont eu dans +le langage une racine commune avec les premiers rapports de parenté, +j'ai fait sur la forme hiéroglyphique, et sur le son imitatif du _thêta_ +des Grecs, une observation assez nouvelle que je recommande à +l'attention du Lecteur. + +TIMBALES. _Tabala_ était, suivant Plutarque dans la vie de Crassus, et +suivant Hésichius, un tambour dont se servaient les Parthes. C'est +_tablon_ en arabe, _tympanon_ en grec, et _tympanum_ en latin. + +Il paraît que cet instrument s'est d'abord appelé _timbre_, et qu'il en +est question sous ce nom dans _Perceval_ et dans ces vers du _roman de +la Rose_: + + Cil fleues court si joliement, + Et maine si grand dissonent, + Qu'il résonne, tabourne et _timbre_ + Plus souef que tabour ne _timbre_. + +TIMBRE, qui signifie, dans son acception actuelle un instrument d'un +métal sonore qui retentit sous le marteau, est incontestablement tiré de +la même racine. + +TIMPAN, est le nom qu'on a donné à cette partie de l'oreille qui reçoit +les impressions de l'air agité, et qui cause le sentiment de l'ouïe, +parce qu'elle est comme une espèce de tambour sur lequel les bruits +extérieurs viennent agir. + +TIMPANON, sorte d'instrument de Musique, monté avec des cordes de laiton +qui vibrent sous de petites baguettes, présente le type grec sans aucun +changement. + +On appliquera facilement aux autres expressions de la même famille les +observations que je fais sur celles-ci, soit que les objets qu'elles +représentent aient été dénommés d'après le bruit qu'ils rendent, soit +que leurs qualifications aient été déterminées par de simples analogies, +comme cela a lieu dans le verbe _timpaniser_, qui se dit pour, blâmer +hautement, parce que ces sortes de diffamations sont, en quelque +manière, divulguées au son du tambour. + +TINTEMENT, TINTER. Onomatopées du son de la cloche, qui avaient +d'heureux équivalens dans le _tinnitus_ et le _tintinnire_ des Latins. +Ils avaient aussi appelé _tintinnabulum_ la petite clochette qui rend un +bruit clair et argentin. Catulle a dit, avec peu de goût, ce me semble: +_auris tintinnat tintinnabulum_. + +TINTEMENT, ou TINTOUIN, se disent indistinctement d'un battement +importun qui fatigue l'oreille, et qui ressemble au _tintement_ de la +cloche. Nicod en explique assez bien l'extension métaphorique. +«_Tintouin_, dit-il, est un nom imité du chifflement qui se fait aux +ventricules du cerveau, et cornissant par les oreilles, et vient de +_tinter_; et parce que tel _tintouin_ empêche le repos de la personne, +on l'usurpe aussi par métaphore, pour souci rongeant, travail d'esprit +et fatigation de l'entendement». + +TINTAMARRE, vient, selon Pasquier, du bruit que font les paysans quand +ils frappent sur leur _marre_, qui est un instrument de labour, pour +avertir ceux qui sont éloignés, de quitter leur besogne, et que midi est +sonné. Quoi qu'il en soit de cette désinence parasite, il ne peut y +avoir de doute sur l'effet imitatif de cette expression et sur le +caractère de sa racine, qui est bien évidemment prise dans le son +naturel. + +TOCSIN. Ce mot vient de _toquer_, _frapper_, et de _sing_, qui +signifiait autrefois une cloche. Il en est fait mention en ce sens dans +le Pontifical. + +En quelques lieux, on appelle encore petit _sing_ les petites cloches. +Il y a aussi un vieux proverbe qui dit: on en fait bien les _sings_ +sonner, pour dire, on en fait beaucoup de bruit. + +_Tocsin_, est donc composé d'un son naturel et d'un son abstrait, à +supposer que _sing_ lui-même ne soit pas une Onomatopée ancienne. +Rabelais a écrit _toquesing_ au chapitre 66 du livre IV de _Pantagruel_. + +TONNER, TONNERRE. Ce météore terrible a fourni des Onomatopées à tous +les peuples. C'est une des premières catastrophes naturelles qui aient +dû frapper l'imagination de l'homme, et il n'est pas étonnant qu'il ait +cherché à le représenter par un concours de sons éclatans. Dans notre +Langue même où cette imitation est plus imparfaite que dans beaucoup +d'autres, on peut remarquer cependant que le nom du _tonnerre_ est formé +d'une syllabe très-sonore, alongée d'une terminaison roulante. + +Les Celtes ont dit _tonitru_, les Latins _tonitruum_, et leur +prononciation donnait à ce mot une harmonie sourde et retentissante +comme les _grondemens_ de la foudre dans les échos; les Italiens +_tuono_, les Espagnols _tronido_, les Anglais _thunder_, et les +Allemands _donner_. + +Ajoutons, sans pousser plus loin cette recherche, que les idiomes +humains n'ont pu exprimer un bruit de la nature de celui-ci que par des +approximations encore bien imparfaites, quoique le son radical des +différens noms par lesquels ils l'ont caractérisé, soit le plus grave de +tous ceux que peut former la voix. Aussi est-il devenu dans les mots +_son_ et _ton_, le signe général de tous les bruits, de toutes leurs +modifications et de tous leurs effets. + +TORRENT. Du bruit d'un courant d'eau très-impétueux, effet que l'auteur +d'un roman moderne a cherché à rendre dans ce passage, qui ne me paraît +pas tout-à-fait dépourvu d'harmonie. + +«Après des pluies abondantes, un torrent large et rapide, grossi de tous +les ruisseaux et de toutes les ravines, descend du haut de nos montagnes +avec le bruit de la foudre, s'élance furieux dans la plaine, la remplit +d'épouvante et de désastres, brise, envahit, dévore tout ce qui +contrarie son passage; et, chargé d'arbres déracinés, de rocs et de +décombres, il roule et se précipite en grondant dans la Salza». + +_Torrent_ se dit _strumor_ en Langue gallique, et se trouve ainsi +exprimé dans des fragmens d'anciennes poésies, attribuées à Ossian. + +* TOURDE. En vieux français _tourd_. C'est un nom qu'on donne à la grive +dans quelques provinces, et que les Étymologistes disent fait par +Onomatopée. + +Le mot _twrdd_ a désigné en celtique, suivant M. Court de Gébelin, le +chant bruyant de certains oiseaux, et, en général, les bruits tumultueux +et fatigans. + +ÉTOURDIR, rompre la tête à quelqu'un à force de criailleries, est +construit sur cette racine. + +TOURTEREAU, TOURTERELLE. En hébreu _thor_; dans presque toutes les +Langues orientales _tur_; en latin _turtur_, prononcé _tourtour_; en +italien _tortora_, _tortorello_, _tortorella_; en espagnol _tortola_; en +anglais _turtledove_; en allemand _turteltaube_; en celtique _turzunel_; +en vieux français _tourte_ et _tourtre_. + +Il n'est personne qui ne reconnaisse dans ces expressions des +Onomatopées très-heureuses du roucoulement des _tourterelles_. + +TOUSSER, TOUX. Du bruit que l'on fait en _toussant_. + +Le _husten_ des Allemands, et le _cough_ des Anglais, pour être d'une +construction différente, n'en sont pas moins des Onomatopées +incontestables. + +TRACAS, TRACASSER. Ces mots expriment dans leur sens propre un bruit +violent et incommode, comme celui des corps qui se fracassent; mais ils +diffèrent de cette dernière espèce d'expression et quant au sens et +quant à la racine, en ce que l'idée de fracas emporte celle de rupture +et de brisement, qui n'est point inhérente à celle-ci. + +Nicod prétend fort mal-à-propos, selon moi, que _tracas_ vient de _trac_ +ou _trace_, _comme qui dirait aller çà et là, errer par les voies_. + +Quoique ce terme et ses dérivés ne soient guère d'usage que dans des +acceptions figurées, ils sont sensiblement tirés d'un son naturel, et on +appelle encore très-bassement dans la Langue du peuple, du nom de +_tracas_, une chaussure lourde et grossière, qui cause un bruit +désagréable quand on marche. + +On peut remarquer ici un singulier rapprochement; c'est que la +dénomination triviale dont je parle a le même rapport avec le mot +_tracasser_ que _savate_ son synonyme avec le mot _sabat_, qui se prend +dans notre Langue pour un bruit haut et tumultueux. _Sabata_ se dit en +celtique, pour, faire du bruit ou crier à pleine voix. _Sabot_ +dériverait de la même racine, et on aurait fait de ce dernier mot, par +extension, le nom de l'ongle de certains animaux. + +TRANSIR. La racine de ce mot que je choisis au hasard dans sa famille, +caractérise un grand nombre de mots analogues, et dont le sens est +marqué par le bruit naturel dont ils dérivent. + +Les dents serrées convulsivement dans le frémissement du froid, de la +fièvre et de la peur, laissent échapper un son dur et roulant dont on a +fait _transir_, engourdir, pénétrer de froid, + +TERREUR, sentiment de crainte causé par la présence d'un objet +épouvantable, + +TREMBLEMENT, frissonnement véhément et universel, + +TREMBLER, frissonner avec force par tout le corps, + +TREMBLOTER, qui en est le diminutif, + +TREMBLE, arbre ainsi nommé, parce que ses feuilles _tremblent_ et +s'agitent au moindre vent, + +TRÉMOUSSEMENT, SE TRÉMOUSSER, + +TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR, qui expriment de petites émotions, de +faibles mouvemens d'effroi, de surprise ou de joie. + +TRANTRAN. Mot factice et populaire qui n'est plus d'usage que dans son +acception figurée, c'est-à-dire, pour signifier l'intelligence d'un +état, d'un métier, le secret d'un négoce, le cours des affaires de +commerce et d'industrie. + +Quelques-uns prétendent que ce mot s'est dit proprement du son du cor +des chasseurs, sens auquel il est employé dans la _vénerie_ de +Dufouilloux, de sorte que ce serait une métaphore tirée de la conduite +de la chasse. + +D'autres avancent que cette façon de parler vient du bruit des violons +qui s'accordent, bruit qu'on peut rendre par _trantran_; et alors ce +serait une métaphore tirée de l'accord et de l'harmonie de la musique. + +TRAQUET. Petite soupape qui ouvre et ferme l'ouverture de la trémie, +pour laisser tomber ce qu'il faut de grain sous la meule. + +TRICTRAC. Jeu dont le nom vient du bruit que font les dames et les dés +dont on se sert en jouant. C'est ce bruit que M. Delille exprime +admirablement dans ces vers: + + J'entends ce jeu bruyant où le cornet en main, + L'adroit joueur calcule un hasard incertain. + Chacun sur le damier fixe[6] d'un oeil avide + Les cases, les couleurs, et le plein et le vide. + Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir; + Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l'espoir, + Battu, chassé, repris, de sa prison sonore + Le déz avec fracas part, rentre, part encore. + Il court, roule, s'abat. + +Dumarsais croit que ce jeu s'est appelé autrefois _tictac_, et il est +encore désigné de cette manière par les Allemands et les Anglais. + +* TRINQUER. Heurter les verres en buvant, ce qui se fait avec un bruit +dont le mot _trinquer_ est formé par Onomatopée. + +Les Allemands s'en sont emparés, en lui donnant quelque extension, pour +représenter l'action de boire elle-même. Ils disent _trincken_, les +Flamands _drincken_, et les Italiens _trincare_. + +TROMPE, TROMPETTE. Dans la basse latinité _trumpa_; en italien _tromba_ +et _trombetta_; en anglais _trumpet_; en allemand _trompete_. + +Il était inutile de chercher l'étymologie du mot _trompette_ dans ces +différentes Langues, comme l'a fait Ménage, ou il fallait remonter du +moins jusqu'au bruit naturel qui l'a produit, ainsi que ses analogues. + +«_Trompe_, dit le père Labbe, _tromper_, _trompette_, _trompetter_, +viennent du son qui se fait ordinairement dans le cor de chasse _trom, +trom, trom_, et non pas de _tuba_, ni du _taratantara_ du bon Ennius +qu'il avait formé sur le son clair et gaillard des clairons et de la +doucine». + +TROMBONNE, est le nom italien actuellement francisé d'un instrument que +nous avons d'abord nommé _trombon_. + +TROT, TROTTER. Le mot _trot_ représente à l'oreille comme à la pensée +l'allure naturelle des chevaux dont on presse le pas. C'est donc avec +raison que Pasquier le dérive, par Onomatopée, du bruit que font les +animaux en _trottant_. + +De la même racine vinrent le celtique _troad_ qui signifie _pied_, et le +celtique _trotta_ qui signifie _trotter_. + +Je ne sais où M. Court de Gébelin a lu _trul_, qui se disait pour, +_aller_ ou _courir çà et là_, et dont viendrait le mot populaire +_trauler_. + +TURLUT. C'est un oiseau du genre de l'alouette, qu'on a nommé _turlut_ +en raison de son chant dont ce mot est l'expression. + +TIRELIRE, est une autre Onomatopée construite pour représenter le même +bruit naturel, comme _turelure_ et _turelurelu_ pour imiter le son de la +flûte. «Ces termes factices, qui ont bonne grace dans une poésie telle +que celle-ci, dit la Monnoye dans son curieux glossaire sur les Noels, +seraient insupportables dans un poème sérieux. Virgile n'a eu garde +d'employer le _taratantara_ d'Ennius. Un Merlin Coccaïe, un Arena, un +Belleau ont eu droit d'exprimer, comme bon leur a semblé, toutes sortes +de voix dans leurs macaronées, mais on ne saurait pardonner à Dubartas +sa ridicule description du chant de l'alouette, en ces quatre vers du +cinquième livre de sa Semaine»: + + La gentille alouette avec son _tire lire_ + Tire l'ire à l'iré, et _tirelirant_ tire + Vers la voûte du Ciel, puis son vol vers ce lieu + Vire et desire dire, adieu dieu, adieu dieu. + +Il faut dire à l'honneur du siècle de Dubartas que ces vers parurent +déjà très-misérables de son temps, car je les lis ainsi corrigés, mais +non pas beaucoup meilleurs dans l'édition que je consulte. + + La gentille alouette avec son _tire lire_ + Tire l'ire aux faschez, et d'une tire, tire + Vers le pole brillant, plus d'un plumage las + Changeant un peu de son se laisse cheoir en bas. + +C'est cette version qu'Edouard Dumonin a suivie dans sa traduction +latine, intitulée _Beresithias_: + + _Dulcis alauda suo _tire liro_ consonna tollit + Iratis iras, saevamque extrudit Erymnin + Flammicomum tractuque polum levis involat uno + Hinc leviter flexo cantu, dum membra fathiscunt + Corpora demittit terrae._ + +Baptiste Mantouan a cherché à exprimer la même chose dans ce passage de +ses poésies, et y a sans doute mieux réussi que ses rivaux, sans +recourir au même procédé: + + _Prole novâ exultans, galcâque insignis alauda + Cantat; et ascendit ductoque per aera gyro + Se levat in nubes: et carmine sydera mulcet._ + +Ronsard a fait usage aussi du mot _tire lire_ dans une piece de ses +_Gaîtés_, intitulée l'_Alouette_, et c'est peut-être la seule tache +qu'il y ait dans ce morceau charmant: + + Hé Ciel que je porte d'envie + Aux plaisirs de ta douce vie. + Alouette qui de l'amour + Dégoises dès le point du jour, + Secouant en l'air la rosée + Dont ta plume est toute arrousée! + Devant que Phébus soit levé + Tu enlèves ton corps lavé + Pour l'essuyer près de la nue. + Trémoussant d'une aile menue, + Et te sourdant à petits bonds, + Tu dis en l'air de si doux sons + Composés de ta _tirelire_, + Qu'il n'est amant qui ne desire, + T'oyant chanter au renouveau + Comme toi devenir oiseau. + Quand ton chant t'a bien amusée, + De l'air tu tombes en fusée + Qu'une jeune pucelle au soir + De sa quenouille laisse cheoir, + Quand au fouyer elle sommeille + Frappant son sein de son oreille: + Ou bien quand en filant le jour + Void celuy qui luy fait l'amour + Venir près d'elle à l'impourveüe, + De honte elle abaisse la veue, + Et son tors fuseau délié + Loin de sa main roule à son pié. + +Cet épisode de la fileuse est d'un goût absolument antique, et un des +plus gracieux que l'on puisse imaginer. Si Ronsard n'avait jamais fait +que de pareils vers, la postérité lui aurait peut-être confirmé jusqu'à +un certain point ces titres pompeux de _Prince des Poètes_, et +d'_Apollon de la source des Muses_, qu'on lui a donnés de son temps. + + +V + +* VAGIR, VAGISSEMENT. Ces mots expriment le cri des enfans qui viennent +de naître, et notre Langue a récemment admis le substantif _vagissement_ +sur les réclamations de Voltaire. «C'est une disette insupportable, +écrivait-il, d'appeler des choses si différentes du même nom. Le mot +_vagissement_, dérivé du latin _vagitus_, aurait très-bien exprimé le +cri des enfans au berceau. + +»Dumarsais, observe un autre Littérateur, a fait tout ce qu'il a pu pour +faire prendre ce mot, et n'a point réussi. C'est le cas de le +reproduire, et de faire voir qu'il est aussi naturel et aussi utile que +_mugissement_. Le cri d'un enfant au berceau est, à coup sûr, une bien +longue périphrase». + +Le verbe _vagir_, qui est fait du substantif, comme de _mugissement_ et +_rugissement_ sont faits _mugir_ et _rugir_, et dont la construction +est, par conséquent, très-conforme à l'esprit de notre Langue, n'est +sans doute pas à dédaigner. Un étranger qui a donné quelques volumes à +la Littérature française, a dit quelque part: «Si Dieu m'offrait le +privilége de la rétrogradation jusqu'à mon enfance, et de _vagir_ une +seconde fois dans le berceau, je refuserais ses offres». + +VAGUES, est le nom qu'on donne aux eaux agitées et mugissantes, parce +que le bruit qui s'en élève ressemble à un long _vagissement_. En +allemand _wage_, _woge_; en gothique _wego_; en anglo-saxon _waeg_; en +islandais _vag_. + +VIOLON. Je crois devoir rapporter à propos de ce mot les raisons +ingénieuses qu'emploie M. Court de Gébelin pour en faire remonter +l'origine au son naturel. «Le mot _violon_, dit-il, désigne un +instrument à cordes qu'on fait résonner avec un archet. Mais quelle est +l'origine de ce nom? Elle se perd dans la nuit des temps pour tous les +Étymologistes; car, dire avec eux qu'il vient de l'espagnol _biolone_, +ce serait tout au plus supposer que cet instrument nous vînt par +l'Espagne, ce qui serait, peut-être, difficile à prouver. + +»Ce nom tient à ceux de quelques autres instrumens appelés _viole_, +basse _de viole_, _violoncelle_, etc. + +»Si jamais nom dut être formé par Onomatopée, n'est-ce pas celui d'un +instrument de musique? Ils ont un son à eux, un son déterminé et +constant, un son propre à les distinguer de tout autre. Ce son dut +devenir leur nom dès l'origine; et, quoique naturelle, on dut perdre à +jamais cette origine de vue, dès qu'on eut perdu de vue les origines de +la Langue qu'on parlait, et les révolutions de la nation dont on faisait +partie. + +»Les instrumens bruyans, tels que le tambour, le tympanon, et la +tymbale, portent des noms parfaitement imitatifs: en les nommant, on +peint le coup qui les fait retentir. + +»Dans les instrumens à cordes, on avait à peindre des sons d'une toute +autre espèce, des sons aigus et sifflans, grêles en quelque sorte; on +eut donc recours, pour les peindre, à la voyelle _i_, dont le son grêle, +aigu et sifflant se met si bien à l'unisson de ces instrumens, et qui, +associée au son _o_, sert également à peindre cette joie et cette gaîté +qu'accompagne et qu'inspire dans les fêtes le son des instrumens. On dit +donc _viole_, _violon_ par le même sentiment qu'on disait ioh! ioh! et +qu'on fit en _iol_ et en _jol_ les mots celtes, theutons, basques, etc. +qui peignent la joie et le plaisir. + +»C'est de ce mot que les Latins firent également celui de _fides_, qui +désigna les instrumens à cordes, et qui forma le diminutif _fidicula_, +petit instrument à cordes; tandis qu'en le prononçant en _v_, ils en +firent _vitula_, 1º. la déesse de la joie; 2º. en latin barbare, cet +instrument dont nous avons altéré le nom en celui de _vielle_. + +»Ils en firent encore + +»_Vitulari_, se réjouir, folâtrer, + +»_Vitellianae_, tablettes sur lesquelles on écrivait des choses gaies». + +VÎTE, VÎTESSE. Le mot _vîte_ est peut-être l'imitation du souffle, +accéléré par la promptitude de la marche. + +Les Latins n'en auraient-ils pas fait _festinare_, se hâter? En +anglo-saxon, _hwato_ signifie alerte, prompt, et _hwetan_, exciter, +animer. + + +Z + +ZESTE. C'est une zône très-mince qu'on enlève de la peau d'une orange, +en glissant vivement contre sa superficie le tranchant d'un couteau. Le +petit bruit qui en résulte a motivé cette dénomination qu'on a étendue +depuis à d'autres acceptions, tant propres que figurées. + +ZIGZAG. Ce sont, suivant Ménage, des tringlettes croisées en losange les +unes sur les autres, qui se resserrent et s'alongent, et dont on se sert +pour faire tenir des lettres ou autre chose dans des lieux élevés. + +Poisson a composé une petite comédie intitulée le _Zigzag_, où Octave +donne une lettre à Isabelle, qui était à la fenêtre d'un logis. + + Mon _zigzag_ fera son office; + Ce mot de lettre mis au bout + Instruit Isabelle de tout. + +Ménage reconnaît que ce mot a été fait par Onomatopée. + + +FIN. + + + + +NOTES + + +[1] Comme il était de mon intention de donner dans le cours de cet +ouvrage quelques exemples de l'extension des sons radicaux et des +racines imitatives dans la désignation des êtres qui, comme je l'ai dit, +n'ont point de formes propres et de bruits particuliers, et de prouver +qu'aucune expression n'a été formée sans motif, et que les termes qui +ont caractérisé les sensations premières, ont dû devenir allusivement le +signe des sensations analogues; comme le son radical _sag_ qui est une +des anciennes Onomatopées du bruit de la _flèche_, est d'ailleurs un des +plus curieux que je connaisse dans les modes qu'il a subis, je vais +suivre ses différentes dérivations dans la Langue latine seulement, pour +ne pas charger cette note d'un appareil inutile d'érudition. + + +RACINE, SAG. Sens propre, une _flèche_. + +Les Latins en ont fait _SAG-itta_, et immédiatement, par le procédé +comparatif, ce nom est devenu commun à une plante dont il est question +dans Pline, et qui ressemble à une _flèche_, au bout d'un rejeton de +vigne qui a la forme d'une _flèche_ barbelée, et à une constellation +composée de cinq étoiles qui représente une _flèche_. + + +SENS DÉRIVÉ. + +_SAG-ittarius_ a signifié un homme qui lance des _flèches_, et ensuite +un signe du Zodiaque. Puis par une extension commune dans les Langues, +on a nommé _SAG-ittarius_, une monnaie de Perse qui avait un +_SAG-ittaire_ pour empreinte. + +_SAG-ittifer_ a été le nom du porc épic, parce que les pointes dont il +est couvert ont quelque ressemblance avec des _flèches_. + +Jusqu'ici l'opération de l'esprit est simple et sans complication. + + +SENS RELATIF. + +L'imagination commence à saisir des rapports plus éloignés, mais elle +n'a point encore perdu de vue le sens propre. + +_SAG-aris_ signifie d'abord un faisceau de _flèches_, un carquois; il se +dit bientôt d'une hache d'armes. + +_SAG-ma_ exprime en premier lieu ce qui sert à cacher la pointe de la +_flèche_, à la garantir en temps de paix. Ensuite, il se dit +généralement d'un fourreau, et finalement de la selle d'un homme d'armes +où les _flèches_ sont fixées. + +_SAG-men_ est pris dans un sens plus hardiment figuré, quoiqu'il +appartienne encore au sens primitif. On appelle ainsi la verveine par +opposition ou contre vérité, parce que les Ambassadeurs proposant la +paix ou la guerre, portaient dans leurs mains une verveine et une +_flèche_. + +_SAG-a_ signifie premièrement les armes d'un soldat. _Ire ad SAG-a_, +c'est s'emparer de ses javelots et de ses _flèches_. On en fait _SAG-um_ +ou _SAG-ulum_ qui est l'habit d'un soldat en guerre. + +Une fois que ce pas est fait, on va beaucoup plus loin. On appelle +_SAC-itza_ le pillage d'une ville, l'extermination de ses habitans, +parce que les vainqueurs les renversent à coups de _flèches_, et notre +Langue en emprunte les mots SAC et _SAC-cager_ qui conservent encore +toute la racine, avec une simple modification de la gutturale _g_, +prononcée sur une touche plus éclatante. + +Enfin, il suffit de nazaler cette racine SAG, pour en former _SANG-uis_, +qui s'emploie par une extension du même genre, parce que le sang coule +sous les _flèches_. + +_N. B._ En vieux français, _sache_ a signifié un fourreau, _sacher_, +tirer du fourreau, et ensuite, poursuivre le gibier et le renverser sous +les _flèches_, d'où il semble que _chasser_ a été fait par métathèse. + + +SENS FIGURÉ OU MÉTAPHORIQUE. + +Ici l'esprit de l'homme s'élance hardiment à des objets très-éloignés, +pour peu qu'il y puisse saisir quelque affinité avec le sens originaire +du mot inventé. + +Une erreur populaire lui persuade qu'une espèce de pierre précieuse +attire le bois comme l'aimant attire le fer, et que le bois y vole avec +la rapidité de la _flèche_. Il nomme cette pierre _SAG-da_. + +Il a observé que la _flèche_, en s'enfonçant dans un corps dur, y frémit +long-temps encore. Il appelle _SAG-acio_, id est, _SAG-ittae actio_, +tous les genres de palpitation et de tremblement. + +Il essaye de trouver un objet de comparaison à l'action de regarder. Le +regard parcourt l'espace avec la vîtesse de la _flèche_, et le son +radical SAG devient le nom du regard dans presque toutes les Langues de +l'Orient. Les Latins cependant ne se servent point de cette racine à ce +dernier usage; mais ils le méconnaissent si peu, qu'ils s'enrichissent +de ses dérivations au sens abstrait. + + +SENS ABSTRAIT. + +_SAG-ire_, c'est avoir de la pénétration, du discernement, saisir des +yeux de l'esprit. + +_SAG-ax_, c'est un homme pénétrant, un homme dont le regard sûr discerne +la vérité. + + +SENS HYPERBOLIQUE. + +Le dernier terme de cette gradation est si étranger à son type, qu'il +serait impossible d'en reconnaître l'origine, si on n'y pouvait +remonter, comme nous le faisons, par une succession très-naturelle de +sensations et de jugemens. Le sens abstrait s'étendant à des +significations nouvelles, ce n'est plus au _SAG-e_, à l'esprit délicat +et subtil qui saisit les choses dès le premier abord, avec une extrême +justesse, que doit s'arrêter cette série d'idées que nous venons +d'exposer; son regard plus prompt, plus sûr, plus pénétrant encore, +perce tous les obstacles. Son esprit s'élève au-dessus de toutes les +conceptions ordinaires; il domine, il explique l'avenir, + +C'est le devin que les Latins ont appelé _SAG-us_, la magicienne, +l'enchanteresse dont ils ont fait _SAG-a_, _SAG-ana_. + +_Prae-SAG-ire_, c'est voir hors du présent, c'est anticiper par la +pensée sur les événemens futurs. + +_Prae-SAG-ium_, c'est le pressentiment, le pronostic. + +_Prae-SAG-us_, c'est le sorcier, l'augure, l'homme inspiré, termes dont +on a complété le sens par la petite préposition _prae_, au-devant, +au-delà. + +Il reste à s'assurer que les autres mots de la Langue naturelle +donneront une pareille filiation, et c'est ce que chacun peut +reconnaître dans ses études particulières, soit qu'il se contente, ainsi +qu'on l'a fait ici, de pousser ses recherches dans une Langue seulement, +soit qu'il veuille les étendre à toutes, ce qui n'est pas plus +difficile. + + +[2] Une figure nouvelle est pleine de charme, parce qu'elle donne à +l'idée un point de vue nouveau. Une figure rebattue, devenue lieu +commun, n'est plus que le froid équivalent du sens propre. On doit donc +éviter de prodiguer les figures dans une Langue usée. Elles ne +présentent plus qu'un faste insipide de paroles et de tours. Le style +purement descriptif sera dès-lors préférable au style figuré, parce que +le sens figuré avait fait oublier quelque temps le sens propre, et que +celui-ci paraît nouveau. L'aurore aux doigts de roses, qui ouvre les +barrières du matin, et dont les pleurs roulent en perles humides sur +toutes les fleurs, offre sans doute une image heureuse et brillante; +mais on produira beaucoup plus d'effet aujourd'hui en peignant le soleil +à son lever, rougissant d'une lueur encore incertaine le sommet des +hautes montagnes, les vapeurs de la plaine qui se dissipent, les +contours de l'horizon qui se dessinent sur le ciel éclairci, et les +fleurs qui se penchent sous le poids de la rosée. + + +[3] C'est l'opinion de M. de Roujoux. Dom Lepelletier écrit _coric_ qui +signifie _petit nain_. On pourrait penser que _gawric_ est fait de +_gawr_ dans son sens le plus ordinaire, _élevé_, _supérieur_, et désigne +très-bien alors les intelligences secondaires, les génies et les fées, +_Gawric_, petite puissance, ou bien il est tiré de _gour_ ou _gwr_ qui +s'est dit pour, homme, et signifie alors avec le diminutif un petit +homme, un nain, comme on représentait les êtres surnaturels dont il +s'agit. + + +[4] Il y en a beaucoup d'exemples dans le latin. + + _Halosis_, pillage, dilapidation. + _Hama_, un croc. + _Hamare_, harponner. + _Hamus_, un hameçon. + _Harpa_, un vautour, et puis, la _harpe_, l'instrument de musique + dont les cordes sont saisies avec toute la main. + _Harpaga_, un hérisson, un grappin, un avare. + _Harpagare_, prendre de force. + _Harpastum_, un ballon qu'on cherchait à s'arracher en jouant, et + dont il est question dans Martial. + _Harpax_, l'ambre qui attire la paille. + _Harpe_, un oiseau de proie. + _Harpia_, la harpie aux mains crochues. + _Haurire_, avaler, engloutir. + _Haustrum_, instrument à puiser de l'eau. + _Helluo_, un glouton. + _Helluari_, absorber, avaler, dévorer. + _Helveus_, qui a la bouche ouverte et prête à saisir sa proie. + _Hera_, la fortune qu'il faut saisir au passage. + _Heres_, le hérisson, l'animal hérissé de pointes qui saisissent et + déchirent. + _Hiare_, ouvrir la bouche. + _Hiera_, l'épilepsie, mal qui envahit, qui saisit, qui absorbe. + _Hippae_, les cancres, les écrevisses aux pattes armées de crochets. + _Hirudo_, la sangsue. _Non missura cutem nisi plena cruoris._ + _Hiulcus_, avide, intéressé. + _Humare_, enterrer, cacher sous la terre. + _Humus_, la terre dévorante, qui consume tous les corps privés de vie. + _Hyphaear_, la glu, matière qui happe, qui attache, etc. + +Il serait sans doute ridicule d'avancer que la construction de ces mots +compliqués n'a eu d'autre base que l'initiale. Rien n'est plus facile +que de remonter à leurs racines naturelles, desquelles disparaîtrait +cette lettre, qu'on peut regarder comme très-moderne relativement aux +temps et au langage primitifs. Mais il serait plus absurde de dire +qu'elle a été attachée à ces expressions sans motif, et je pose en +principe que le motif qui en a déterminé l'emploi, c'est son caractère, +son esprit, l'idée d'avidité qu'elle réveille toutes les fois qu'on +l'aspire. Les caprices de la prononciation et de l'écriture ont pu la +transporter dans d'autres mots auxquels elle n'a point donné ce sens; +mais ces mots seront en très-petite quantité, et les exceptions ne +prouvent pas plus ici qu'ailleurs. + + +[5] Comme le son caractéristique de cette expression est un des plus +communs et des plus intéressans de la nature, puisqu'il sert à exprimer +le bruit des corps dans leur mode de déplacement le plus ordinaire, je +le prendrai pour exemple de ces grandes générations de mots que je n'ai +fait qu'indiquer à d'autres articles, et qui auraient surchargé cet +ouvrage de trop de détails inutiles. C'est M. Court de Gébelin qui me +fournira le tableau des termes dont celui-ci est le type. + +ROUAGE, ROUER. + +ROUET, instrument à _roue_. + +ROUELLE, tranche coupée en rond. + +ROTULE, en latin _rotula_, os cartilagineux, large et rond qui forme le +mouvement du genou. + +ROTATEUR, muscle circulaire qui sert à mouvoir l'oeil. + +ROTE, en latin _rota_, tribunal de la cour de Rome, dont la salle est +pavée de carreaux qui représentent des _roues_. + +RODER, aller çà et là en faisant des tours et des détours. + +RODEUR. + +ROULER, 1º. se mouvoir en rond; 2º. plier en rond: au figuré, +considérer, méditer. + +ROULANT. + +ROULEAU, chose faite ou tournée en rond. + +ROULEMENT, bruit d'une chose qui roule, mouvement en rond. + +ROULADE, roulement de la voix. + +ROULAGE, action de rouler, facilité de rouler. + +ROULIER, voiturier de marchandises. + +ROULETTE, petite _roue_. + +ROULIS, agitation d'un vaisseau que le vent fait rouler sur les flots. + +ROULON, pièce de bois travaillée en rond. + +RÔLE, autrefois ROOLE, du latin barbare _rotulum_, 1º. registre qu'on +roule en long, comme les anciens manuscrits; 2º. ce que chaque acteur +doit faire ou réciter dans la représentation d'une pièce de théâtre: +chaque acteur a son rouleau, son rôle à part pour l'apprendre et pour le +jouer; 3º. manière dont chaque homme représente dans le monde; 4º. +feuille d'écriture en termes de pratique. + +RÔLER, écrire des rôles. + +ENRÔLER, en Anjou, ENROTULER, coucher sur les registres, enregistrer +dans le catalogue de ceux qui forment le corps où l'on se réunit. + +ENRÔLEMENT, ENRÔLEUR. + +ROTONDE, bâtiment en rond. + +ROTONDITÉ, qualité d'un corps rond. + +ROND, en latin _rotundus_, tout ce qui est en cercle; au figuré, qui va +rondement. + +RONDEUR, figure ronde. + +RONDELET, un peu rond. + +RONDIN, bâton rond. + +RONDINER, en vieux français, donner des coups de rondin, de bâton. + +RONDACHE, RONDELLE, en vieux français, boucliers ronds. + +RONDEAU, petit poème composé de couplets finissant par les mêmes mots +qui commencent le poème. + +RONDE, inspection qu'on fait en parcourant une enceinte. + +A LA RONDE, tout autour. + +RONDEMENT, en rond; au figuré, franchement. + +ARRONDIR, donner une forme ronde. + +ARRONDISSEMENT. + +ROUTE, chemin. + +ROUTIER, 1º. qui connaît les routes, expérimenté; 2º. livre de routes. + +ROUTINE, habitude, connaissance acquise par la pratique seule; chemin +battu. + +ROUTINIER, qui n'a que la routine. + +DÉROUTER, faire perdre à quelqu'un la route, etc. + + * * * * * + +Cette racine me suggère d'ailleurs une réflexion qui vient à l'appui de +ma théorie de l'extension des sons naturels, dans la qualification des +êtres insonores. Nous avons vu se composer d'un son radical qui est le +signe du mouvement, et qui s'opère lui-même par le roulement de la +langue sur le palais, deux familles de mots distincts, dont l'une +appartient à une idée de mouvement, et l'autre à une idée de forme. Il +n'était pas difficile de reconnaître le point de contact de ces deux +familles, et nous avons compris que le signe des bruits qui résultent +d'un mouvement circulaire, avait dû devenir dans le langage, +l'indicateur des formes rondes. Mais si le rapport des mouvemens et des +formes semble d'abord assez naturel pour expliquer la ressemblance des +expressions qui les caractérisent, il est également vrai que la nature a +établi de frappantes harmonies entre ces deux premières sortes de +sensations et celles des couleurs. Le langage figuré nous en offre assez +de preuves. Nous avons dit, entr'autres exemples, de _sombres_ +gémissemens, et des lueurs _éclatantes_. La première de ces tournures +présente une idée de bruit, spécifiée par une circonstance tirée de +l'ordre des couleurs, et la seconde, une idée de couleur déterminée par +une épithète qui appartient à l'idée du bruit. Le fameux aveugle-né +Saunderson, après avoir cherché long-temps à se faire un sentiment juste +des couleurs, finit par comparer la couleur rouge au son de la +trompette; et il y a peu d'années que l'intéressant sourd-muet Massieu, +interrogé sur l'opinion qu'il se formait des bruits, et celui de la +trompette en particulier, le compara sans hésiter à la couleur rouge. + +S'il y a de l'harmonie entre ces effets, pourquoi ces effets +n'auraient-ils pas été exprimés par des sons de la même espèce? + +Le mot _rouge_ et ses dérivés sont donc, selon moi, des Onomatopées +construites par extension du son radical du roulement. En vieux +français, _ro_ s'est dit pour _rouge_, et _roe_ pour _roue_. Toutes les +Langues fourniraient de pareils rapports. + +M. Bernardin de Saint-Pierre a reconnu l'harmonie du mouvement +circulaire, de la forme ronde, et de la couleur rouge. Il se plaît même +à étayer ce rapprochement ingénieux des observations les plus agréables; +et s'il a négligé de prouver que les mots qui désignent chez la plupart +des peuples ce mouvement, cette forme et cette couleur, ont une racine +commune, c'est sans doute parce que cette espèce de démonstration +empruntée des froides études de la Grammaire, lui a paru trop sèche pour +une matière si élégante et si poétique. + + +[6] Le mot _fixer_ n'est point français dans le sens de regarder +fixement, d'attacher un regard _fixe_ sur une personne ou sur une chose; +mais c'est une de ces expressions que l'usage devrait avoir consacrées. +Ce verbe offre une des figures les plus énergiques, une des hyperboles +les plus éloquentes de la Langue; c'est non-seulement saisir l'objet sur +lequel nous portons la vue, c'est encore l'arrêter, le rendre immobile, +nous l'approprier, nous l'identifier par le seul effet de nos regards, +_habere in oculis_, disaient tout aussi hardiment les Latins. + +Jean-Jacques Rousseau, Duclos, Rivarol, madame de Genlis l'ont +fréquemment employé. M. de Châteaubriand, tout en le condamnant dans un +autre, l'avait laissé échapper deux fois dans la première édition du +_Génie du Christianisme_; et les termes qu'il y a substitués depuis, +sont bien loin de racheter le sacrifice que cet Ecrivain a cru devoir en +faire à la correction. Il lui appartenait, il appartient à quelques +hommes qui doivent à leurs talens le privilége de donner aux mots le +droit de cité, d'accueillir celui-ci dont rien ne nous offre +l'équivalent: je le recommande aux Lexicographes. + +Il n'est guères possible, au reste, de parler de la formation des mots +dans les Langues premières, sans être obligé de s'arrêter un moment à ce +qu'on appelle la néologie ou création des mots nouveaux. Cette néologie +est une des choses dont on a parlé le plus diversement, et dont on peut +effectivement porter les jugemens les plus opposés. Elle est à la fois +le génie protecteur et le fléau des Langues; elle les enrichit et les +dénature. Par elle, tout se dégrade, tout se confond; et sans elle, +l'imagination asservie se traîne impatiemment dans ses lisières. + +Il est certain que tous les mots ayant été formés pour exprimer la +pensée prise sous certain aspect, ou l'être pris dans certaine qualité, +et que rien n'étant plus mobile que les aspects de la pensée et plus +varié que les qualités de l'être, il n'y a pas un seul homme qui n'ait +souvent besoin, pour rendre sa sensation avec justesse, d'improviser une +expression qui la peigne. Otez cette ressource à l'esprit, et vous +détruisez tout ce qui reste de poésie dans vos Langues. Vous condamnez +Racine à parler le patois de Jodelle, et à quelqu'époque même que la +Langue soit prise, vous donnez d'injustes entraves à la pensée, car les +idées se succèdent sans cesse en variant leur ordre et leurs rapports. +Si j'ai vu ce qui n'a point été aperçu jusqu'à moi, si j'ai découvert +entre des choses connues un rapport frappant et cependant nouveau, ce +qui est le propre d'une organisation poétique, le tour et le mot dont +j'ai besoin n'ont pas pu être prévus. Il faut donc que j'imite l'homme +primitif dans ses essais, et que je crée un signe pour ma perception; ou +bien si vous me forcez à n'employer que des signes déjà convenus, il +faut que je délaye une idée forte et ingénieuse dans une périphrase +languissante. + +D'un autre côté, la néologie sera d'un plus grand secours à ces +Ecrivains sans talens, qui, incapables de saisir des effets nouveaux, +parviennent cependant à faire croire au vulgaire qu'ils y ont réussi, en +revêtant d'un tour audacieux et d'une expression inusitée des idées +communes et souvent triviales et populaires. De là ces locutions +barbares, ces mots bizarrement composés, ces néologismes intolérables +qui frappent l'esprit sans l'instruire, et que la manie des nouveautés +perpétue quelquefois dans le langage qu'ils finissent par corrompre. + +Il y a donc beaucoup de choses à observer dans l'admission des mots +nouveaux: qu'ils soient indispensables, que leur construction ne soit +point étrangère à l'esprit de la Langue, qu'elle rappelle distinctement +leur racine, que des Ecrivains estimés en aient fait usage. + +Au reste, je regarderais un dictionnaire des mots à admettre dans la +Langue comme une entreprise peu philosophique et mal mesurée. Les mots, +interprètes de la pensée, doivent s'élancer avec elle, et c'est dans la +chaleur d'une conception rapide qu'un néologisme heureux se fait +pardonner. L'invention ne procède point par ordre alphabétique; mais ce +serait peut-être un livre assez curieux que celui qui réunirait les +expressions vives, caractéristiques et originales qui sont propres à un +seul Ecrivain, qui n'ont point été mises en oeuvre depuis lui, ou qui +l'ont été rarement, et qui ne se sont point conservées dans les +vocabulaires. On en tirerait beaucoup de ce genre des écrits de Cicéron, +de Sénèque, de Rabelais, de Montaigne, de Sterne, de Milton, de +Schiller, du Dante et d'Alfieri. + + + + +TABLE DES ONOMATOPÉES + + +A + + * AARBRER. + ABOI, ABOIEMENT, ABOYER. + ACHOPPEMENT. + CHOPPER. + AFFRES. + AFFREUX. + AGACEMENT, AGACER. + AGOUTI. + AGRAFFE, AGRAFFER. + RAFFLER. + AGRIPPER. + GRAPPILLER. + GRAPPE. + GRAPPILLEUR. + GRAPPILLON. + GRAPPE, instrument de menuiserie. + GRAPPIN. + GRAVIR. + GRAVIER. + GRIMPER. + * AHALER. + * AHAN, AHANER. + AÏ. + AME. + ANCHE. + ASTHME. + +B + + BABIL, BABILLARD, BABILLER. + BABIOLE. + BABOUIN, BAMBIN. + BAMBOCHE. + BAMBOCHADE. + BÂILLEMENT, BÂILLER. + BEER ou BAYER. + BAH! + BADAUD. + S'ÉBAHIR, être ÉBAHI. + BARBOTER. + * BARET. + BEFFROI. + BÊLEMENT, BÊLER. + BÉGAYEMENT, BÉGAYER. + BÉLIER. + * BELIN. + BEUGLEMENT, BEUGLER. + BOEUF. + BOA. + MEUGLEMENT, MEUGLER. + BIBERON. + BIFFER. + BOMBE. + BOND, BONDIR, BONDISSEMENT. + BORBORIGME. + BOUC. + BOUFFÉE, BOUFFI. + OUF. + BOUFFON. + BOUILLIR, BOUILLONNEMENT, BOUILLONNER. + BOUILLIE, BOUILLON. + BULLE. + BOULE. + BOUTON. + BOURDON, BOURDONNEMENT, BOURDONNER. + BOURDON, cloche. + BRAIRE. + BRAMER. + BRAILLER. + BREDOUILLER. + BROUHAHA. + BROUTER. + BROIEMENT, BROYER. + BRUIRE, BRUISSEMENT, BRUIT. + BRUYÈRE. + +C + + CAHOT, CAHOTER. + CAILLE. + * CAILLETAGE. + * CAILLETTE. + * CAILLETER. + CANARD. + CANCAN. + CAQUET, CAQUETER. + CASCADE. + CATACOMBE. + CATARACTE. + CHAT-HUANT. + CHEVÊCHE. + CHOC, CHOQUER. + CHOUCAS. + CHUCHOTTER, CHUCHOTTERIE, CHUCHOTTEUR. + CIGALE. + * CLAPPEMENT. + CLAQUE, CLAQUEMENT, CLAQUER. + CLAQUET. + CLIGNOTER. + CLIN-D'OEIL. + CLINQUANT. + CLIQUETIS. + CLOSSEMENT, CLOSSER. + GLOUSSEMENT, GLOUSSER. + COASSEMENT, COASSER. + COQ. + COQUE. + COQUETTERIE. + COUCOU. + COURLIS. + CRACHAT, CRACHEMENT, CRACHER. + CRAN. + ÉCRAN. + CRAQUEMENT, CRAQUER. + * CRAQUETER. + CRESSELLE, CRECELLE, ou CRESSERELLE. + CREX. + CRI, CRIER. + CRIAILLER, CRIAILLERIE, CRIAILLEUR. + CRIOCÈRE. + CRIC. + * CRINCRIN. + * CRISSEMENT, CRISSER. + CROASSEMENT, CROASSER. + CROC. + ACCROCHER. + CROQUER. + CROQUET. + CROULEMENT, CROULER. + ÉCROULEMENT, s'ÉCROULER. + +D + + DANDIN, DANDINER. + DÉGRINGOLER. + DRILLE. + * DRONOS. + * DROUINE. + CHAUDRON, CHAUDRONNER. + +E + + * ÉBROUER. + ÉCLAT, ÉCLATER. + ECLABOUSSER. + ÉCLOPPÉ. + * CLOPIN, CLOPANT. + ÉCRASER. + ÉCROU. + ÉGRISER. + ENFLER, ENFLURE. + GONFLER. + ESCOPETTE, ESCOPETTERIE. + ÉTERNUEMENT, ÉTERNUER. + +F + + FANFARE. + FIFRE. + FLACON. + FLACQUÉE D'EAU. + FLASQUE. + FLANQUER. + FLÈCHE. + FLEUR. + FLAIRER. + FLOT. + FLEUVE, FLUX, FLUIDE. + AFFLUENCE. + * FLOFLOTTER. + FLOU. + FLÛTE. + FRACAS, FRACASSER. + FREDON, FREDONNER. + FRELON. + FRÉMIR, FRÉMISSEMENT. + FRISSON, FRISSONNEMENT. + FRAYEUR, EFFROI. + FROID. + FRÉTILLER. + FRETIN. + FRIRE. + FRISER. + FROISSEMENT, FROISSER. + FRÔLER. + FRONDE. + FROTTEMENT, FROTTER. + FROUER. + +G + + GALOP, GALOPER. + GARGARISER, GARGARISME. + * GARGOUILLE. + GAZOUILLEMENT, GAZOUILLER. + GEAI. + GLAPIR, GLAPISSEMENT. + GLAS, ou GLAIS. + GLISSER. + GLACE. + * GLOUGLOTTER. + GLOUGLOU. + GLOUTON, GLOUTONNERIE. + ENGLOUTIR. + GORET. + GOULOT. + GOUTTE. + GRAILLEMENT, GRAILLER. + GRATTER. + GRÊLE, GRÊLER. + GRÉSIL. + GRELOT. + GRELOTTER. + GRENOUILLE. + GRESILLEMENT, GRESILLER. + GRIFFE. + AGRIFFER. + GRIFFER. + GRIFFADE. + GRIFFON. + GRIFFONNER. + GRIFFONNAGE. + * GRIFFONNEMENT. + GRIFFE, outil de serrurier ou de tourneur. + GRIGNOTER. + GRIGNON. + GRUGER. + GRILLON. + GRINCEMENT, GRINCER. + GRIVE. + GROGNEMENT, GROGNER, GROGNEUR. + * GROGNARD. + * GROGNON. + GROMMELER. + GRONDEMENT, GRONDER, GRONDERIE, GRONDEUR. + GROIN. + GRUAU. + GRUE. + * GRULLER. + GUÊPE. + * GUIORER. + +H + + HACHE. + * HAHALIS. + HALETER. + HAPPER. + HARPE. + * HARPER. + HENNIR, HENNISSEMENT. + HEURT, HEURTER. + HISSER. + HOQUET. + HORREUR. + HORRIBLE. + ABHORRER. + HUÉE, HUER. + HULOTTE. + * HULULER, ou ULULER. + HUMER. + HUPPE ou PUPPU. + HURLEMENT, HURLER. + +J + + JAPPEMENT, JAPPER. + +K + + KAKATOES. + +L + + LAPPER. + LÉCHER. + LORIOT. + LOUP. + +M + + MIAULEMENT, MIAULER. + MOUE. + MUFFLE. + BOUDER. + BOUDERIE. + BOUDEUR. + MUGIR, MUGISSEMENT. + MURMURE, MURMURER. + MUSC. + +O + + OIE. + OISEAU. + OUATE. + +P + + PÂMER, PÂMOISON. + PEPIER. + PIAILLER, PIAILLERIE, PIAILLEUR. + PEPIE. + PIPÉE. + PIC. + PIQUER. + PIOCHE. + BÊCHE. + * POUPE. + POUPÉE. + POUPON. + PUER. + +R + + RACLER. + RAIRE ou RÉER. + RUT. + RÂLE, RÂLEMENT, RÂLER. + RÂLE, oiseau. + RAUQUE. + ROQUET. + REDONDANCE. + RETENTIR, RETENTISSEMENT. + RINCER. + RONFLEMENT, RONFLER. + ROSSIGNOL. + * ROUCOULEMENT, ROUCOULER. + ROUE. + ROUTE. + _A la note._ + ROUAGE, ROUER. + ROUET. + ROUELLE. + ROTULE. + ROTATEUR. + ROTE. + RODER. + RODEUR. + ROULER. + ROULANT. + ROULEAU. + ROULEMENT. + ROULADE. + ROULAGE. + ROULIER. + ROULETTE. + ROULIS. + ROULON. + RÔLE. + RÔLER. + ENRÔLER, ENROTULER. + ENRÔLEMENT, ENRÔLEUR. + ROTONDE. + ROTONDITÉ. + ROND. + RONDEUR. + RONDELET. + RONDIN. + RONDINER. + RONDACHE, RONDELLE. + RONDEAU. + RONDE. + A LA RONDE. + RONDEMENT + ARRONDIR. + ARRONDISSEMENT. + ROUTE. + ROUTIER. + ROUTINE. + ROUTINIER. + DÉROUTER. + RUGIR, RUGISSEMENT. + RUISSEAU, RUISSELER. + ROUIR. + +S + + SANGLE, SANGLER. + CINGLER. + SAPER. + SAPE. + SCIE, SCIER. + SCION. + SIFFLER. + SILLON, SILLONNER. + SILLAGE. + SIPHON. + SOUFFLER. + SOURDRE. + * STRIDENT. + STRIE. + SUCER. + SUC. + SUCRE. + * SUSURRATION, SUSURRE, SUSURREMENT, SUSURRER. + +T + + TACT. + TIC TAC. + TIC. + TIQUETÉ. + TÂTER, TÂTONNER, À TÂTONS. + TAFFETAS. + TAMBOUR. + TARABUSTER. + TAMPON. + TAPE, TAPER. + SE TAPIR. + TAPON. + TAUPIN. + ÉTOUPE. + TAN. + TAON. + TARABAT. + TARIN. + TETER. + TETTE. + TIMBALES. + TIMBRE. + TIMPAN. + TIMPANON. + TINTEMENT, TINTER. + TINTEMENT ou TINTOUIN. + TINTAMARRE. + TOCSIN. + TONNER, TONNERRE. + TORRENT. + * TOURDE. + ÉTOURDIR. + TOURTEREAU, TOURTERELLE. + TOUSSER, TOUX. + TRACAS, TRACASSER. + TRANSIR. + TERREUR. + TREMBLEMENT. + TREMBLER. + TREMBLOTTER. + TREMBLE, arbre. + TRÉMOUSSEMENT, SE TRÉMOUSSER. + TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR. + TRANTRAN. + TRAQUET. + TRICTRAC. + * TRINQUER. + TROMPE, TROMPETTE. + TROMBONE. + TROT, TROTTER. + TURLUT. + TIRELIRE. + +V + + VAGIR, VAGISSEMENT. + VAGUES. + VIOLON. + VÎTE, VÎTESSE. + +Z + + ZESTE. + ZIGZAG. + + + + +TABLE ALPHABÉTIQUE + +_Des Auteurs cités dans cet Ouvrage, ou qui ont été consultés pour sa +Composition._ + + +A + + Albin. + Alfieri + Amyot. + Aristophane. + +B + + Baptiste Mantouan. + Belon. + M. Bernardin de S. Pierre. + Bochart. + Boileau. + Boisrobert. + M. de Bonneville. + Borel. + Boursault. + Brisson. + Buffon. + Bullet. + +C + + M. de Cambry. + Caseneuve. + Castelvetro. + Catulle. + M. de Châteaubriand. + Chapuis (Gabriel). + Chevalier. + Cholieres. + Christian de Troyes. + Cicéron. + Clotilde de Surville. + Clusius. + Coquillard. + Costar. + Covarruvias. + Court de Gébelin. + Cyrano de Bergerac. + +D + + Dante. + M. David de Saint-Georges. + Davies. + Debrosse. + M. Delille. + Mad. Deshoulières. + Desmarets. + Dubartas. + Dubellay. + Ducange. + Duclos. + Dufouilloux. + Dumarsais. + Dumonin (Edouard). + Duverdier. + +E + + Edwards. + Ennius. + Euripide. + +F + + Fernandez. + +G + + Mad. de Genlis. + Gringore. + Guichard. + +H + + Hauteroche. + Herbinius. + Hesichius. + +J + + Jérémie. + Saint-Jérôme. + +K + + Klein. + +L + + Le père Labbe. + La Bruyère. + La Fontaine. + M. Lalanne. + La Monnoye. + Latour d'Auvergne. + Le Brigand. + Le Duchat. + Legros. + Dom Lepelletier. + Leroux. + Letourneur. + Linguet. + Linné. + Lorris (Guillaum. de). + Lucrèce. + +M + + Malherbe. + Marcgrave. + Marot. + Martinet. + Ménage. + M. Mercier. + Milton. + Molière. + Monnet. + Montaigne. + +N + + Nicod. + Nicole Gilles. + +O + + Ossian. + +P + + Paradin. + M. de Parny. + Pasquier. + Perse. + Pison. + Plutarque. + Poisson. + Polidore Virgile. + +Q + + Quinault. + +R + + Rabelais. + Racine. + Ramus. + Regnier. + Rivarol. + Ronsard. + M. de Roujoux. + Rousseau (Jean-Bapt.) + Rousseau (Jean-Jacq.) + +S + + Saint-Amand. + Saumaise. + Saunderson. + Scaliger. + Schiller. + Schrevelius. + Seba. + Servius. + Skinner. + Souchu de Rennefort. + Sterne. + Swift. + +T + + Théophile. + Trenck (le baron de). + +V + + Varron. + Villon. + Virgile. + Voltaire. + +Y + + Young. + + + + +NOTE SUR LA TRANSCRIPTION + + +On a conservé à l'identique l'orthographe de l'original, y compris ses +variantes (par exemple ame/âme, poète/poëte, etc.), à l'exception des +coquilles manifestes (ex. qni au lieu de qui) qui ont été corrigées. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonné des onomatopées +françaises, by Charles Nodier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41577 *** |
