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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La Sorcière - -Author: Jules Michelet - -Release Date: November 25, 2012 [EBook #41486] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SORCIÈRE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été -conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - - OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET - - LÉGENDES - DÉMOCRATIQUES - DU NORD - - LA SORCIÈRE - - ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON - - Tous droits réservés. - - - - -LA SORCIÈRE - - - - -Des livres que j'ai publiés, celui-ci me paraît le plus inattaquable. -Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. Il est sorti -généralement des _actes judiciaires_. - -Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi, de la -Cadière, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants -prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc., -et que nous avons reproduits. - -Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribué. Il faut bien les -croire dans tant de choses où ils s'accusent eux-mêmes. - -Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'âge légendaire -de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont réunis Grimm, -Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente. - -Pour ce qui suit, de 1400 à 1600 et au delà, mon livre a ses assises -bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés. - - J. MICHELET. - - 1er décembre 1862. - - - - -INTRODUCTION - - -Sprenger dit (avant 1500): «Il faut dire l'_hérésie des sorcières_, et -non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.»--Et un autre sous Louis -XIII: «Pour un sorcier, dix mille sorcières.» - -«Nature les fait sorcières.»--C'est le génie propre à la Femme et son -tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation, -elle naît Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, -sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière et -fait le sort, du moins endort, trompe les maux. - -Tout peuple primitif a même début; nous le voyons par les _Voyages_. -L'homme chasse et combat. La femme s'ingénie, imagine; elle enfante -des songes et des dieux. Elle est _voyante_ à certain jour; elle a -l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle -observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son coeur. Les yeux -baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle -fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de -guérir ceux qu'elle aime. - -Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus -tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spécial, jongleur, -astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais, au début, -la Femme est tout. - -Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence -par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en -pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard, -déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il -fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre -encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne -et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et -meurent sur son sein. - - -Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante -Circé! sublime Sibylle, hélas! qu'êtes-vous devenues? et quelle -barbare transformation!... Celle qui, du trône d'Orient, enseigna les -vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépied de -Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à -genoux,--c'est elle, mille ans après, qu'on chasse comme une bête -sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillée, lapidée, -assise sur les charbons ardents!... - -Le clergé n'a pas assez de bûchers, le peuple assez d'injures, -l'enfant assez de pierres, contre l'infortunée. Le poète (aussi -enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il -suppose, gratuitement, qu'elle était toujours laide et vieille. Au mot -Sorcière, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs -cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément -parce qu'elles étaient jeunes et belles. - -La Sibylle prédisait le sort. Et la Sorcière le fait. C'est la grande, -la vraie différence. Elle évoque, elle conjure, opère la destinée. Ce -n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le -déplorait, l'attendait. Celle-ci crée cet avenir. Plus que Circé, plus -que Médée, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour -aide et soeur la Nature. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne. -En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui -guérit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait -regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce -couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux -pics des Alpes), une aube anticipée du jour. - -Le prêtre entrevoit bien que le péril, l'ennemie, la rivalité -redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la -prêtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conçu des dieux. -Auprès du Satan du passé, on voit en elle poindre un Satan de -l'avenir. - - -L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. Les -empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient -quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de -tout état, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou -_Sage_-femme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait -sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la -nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom même qu'on -donnait aux Fées. - -Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladone, -à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent -l'antidote des grands fléaux du Moyen-âge. L'enfant, le passant -ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles -l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce -sont pourtant les _Consolantes_ (Solanées), qui, discrètement -administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux. - -Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux -masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont -avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes -sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la -proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du -Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand -médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla -toute la médecine, il déclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des -sorcières. - -Cela valait une récompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures, -en bûchers. On trouva des supplices exprès; on leur inventa des -douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il -n'y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. Sans parler de -l'Espagne, terre classique des bûchers, où le Maure et le Juif ne vont -jamais sans la sorcière, on en brûle sept mille à Trèves, et je ne -sais combien à Toulouse, à Genève cinq cents en trois mois (1513), -huit cents à Wurtzbourg, presque d'une fournée, quinze cents à Bamberg -(deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel -empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut obligé de surveiller ces bons -évêques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste -de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui était à l'école, une -sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies. - -Notez qu'à certaines époques, par ce seul mot _Sorcière_, la haine -tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidités -d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?... -_Sorcière._--Telle est jolie?... _Sorcière._ On verra la Murgui, une -petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour -la mort la grande dame, trop belle, la châtelaine de Lancinena. - -Les accusées, si elles peuvent, préviennent la torture et se tuent. -Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brûla huit cents, triomphe -de cette Terreur. «Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui -furent arrêtées l'autre jour, n'attendirent pas, s'étranglèrent tout -d'abord.» - - -Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai -consacrés, cette horrible littérature de sorcellerie m'a passé, -repassé fréquemment par les mains. J'ai épuisé d'abord et les manuels -de l'Inquisition, les âneries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_, -_Fourmilières_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres -de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui -succèdent à ces moines, les méprisent et ne sont guère moins idiots. -J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de -1300 à 1600, et au delà, la justice est la même. Sauf un entr'acte -dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout même férocité de -sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat -bordelais du règne d'Henri IV, fort avancé en politique, dès qu'il -s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger, -des moines imbéciles du quinzième siècle. - -On est saisi d'étonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de -culture différente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend très -bien que les uns et les autres furent arrêtés, disons plus, aveuglés, -irrémédiablement enivrés et ensauvagés par le poison de leur principe. -Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: «Tous perdus pour -un seul, non seulement punis, mais dignes de l'être, _gâtés d'avance -et pervertis_, morts à Dieu même avant de naître. L'enfant qui tette -est un damné.» - -Qui dit cela? Tous, Bossuet même. Un docteur important de Rome, Spina, -maître du Sacré Palais, formule nettement la chose: «Pourquoi Dieu -permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne -meurent à cause des péchés qu'ils ont faits, ils meurent toujours -coupables pour le péché originel.» (_De Strigibus_, c. 9.) - -De cette énormité deux choses dérivent, et en justice et en logique. -Le juge est toujours sûr de son affaire; celui qu'on lui amène est -coupable certainement, et, s'il se défend, encore plus. La justice n'a -pas à suer fort, à se casser la tête pour distinguer le vrai du faux. -En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que -faire d'analyser l'âme, et de se rendre compte des nuances par où elle -passe, de sa complexité, de ses oppositions intérieures et de ses -combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette -âme, de degré en degré, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces -tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait, -hocherait la tête! et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes -oreilles dont son crâne vide est orné! - -Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du traité effroyable -où, pour un petit gain d'un jour, l'âme se vend aux tortures -éternelles, nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite, -l'épouvantable échelle de malheur et de crimes qui l'auront fait -descendre là. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'âme -et le Diable étaient nés l'un pour l'autre, si bien qu'à la première -tentation, pour un caprice, une _envie_, une idée qui passe, du -premier coup l'âme se jette à cette horrible extrémité. - - -Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de -la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux -rapports du Moyen-âge avec l'Antiquité. Rapports réels, mais faibles, -de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique -et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Les innocentes -Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le -Moyen-âge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzième siècle, le -grand défi solennel à Jésus. Ces conceptions terribles n'arrivèrent -pas par la longue filière de la tradition. Elles jaillirent de -l'horreur du temps. - -D'où date la Sorcière? Je dis sans hésiter: «Des temps du désespoir.» - -Du désespoir profond que fit le monde de l'Église. Je dis sans -hésiter: «La Sorcière est son crime.» - -Je ne m'arrête nullement à ces doucereuses explications qui font -semblant d'atténuer: «Faible, légère, était la créature, molle aux -tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas! -dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait -troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse -et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue -de son fils (vieux sujets de légendes), si elles ont pu être tentées, -invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que -ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les -accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'être mûres pour lui. -Elles n'ont pas la haine de Dieu. - - -Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres exécrables qui -nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente, -de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux -de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne sécheresse, si -effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent -morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est -ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous êtes déjà dans la bière, ou dans -une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux -qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans -cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne, -mot toujours le même: _Emmurés_. - -Épouvantable mécanique d'écrasement, d'aplatissement, cruel pressoir à -briser l'âme. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et -craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu. - -A son apparition, la Sorcière n'a ni père, ni mère, ni fils, ni époux, -ni famille. C'est un monstre, un aérolithe, venu on ne sait d'où. Qui -oserait? grand Dieu! en approcher. - -Où est-elle? Aux lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la -lande, où l'épine, le chardon emmêlés, ne permettent pas le passage. -La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isolée -par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu. - -Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Même cette vie -terrible presse et tend son ressort de femme, l'électricité féminine. -La voilà douée de deux dons: - -L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrés, est -poésie, seconde vue, pénétration perçante, la parole naïve et rusée, -la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignoré du -sorcier mâle. Avec lui, rien n'eût commencé. - -De ce don un autre dérive, la sublime puissance de la _conception -solitaire_, la parthénogénèse que nos physiologistes reconnaissent -maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité -du corps, et qui n'est pas moins sûre pour les conceptions de -l'esprit. - - -Seule, elle conçut et enfanta. Qui? Un autre elle-même qui lui -ressemble à s'y tromper. - -Fils de haine, conçu de l'amour. Car sans l'amour, on ne crée rien. -Celle-ci, tout effrayée qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si -bien, se complaît tellement en cette idole, qu'elle la place à -l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime -et vivante hostie. Elle-même bien souvent le dira à son juge: «Je ne -crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui.» (Lancre.) - -Savez-vous bien le début de l'enfant? C'est un terrible éclat de rire. -N'a-t-il pas sujet d'être gai, sur sa libre prairie, loin des cachots -d'Espagne et des _emmurés_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins -que le monde. Il va, vient, se promène. A lui la forêt sans limite! à -lui la lande des lointains horizons! à lui toute la terre, dans la -rondeur de sa riche ceinture! La sorcière lui dit tendrement: «Mon -Robin», du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit -sous la verte feuillée. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de -_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de -l'espiègle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_école -buissonnière_. - - -Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un -être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu. -Chacun peut le décrire. - -Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu, -contemplent, rêvent; ils _attendent en attendant_, sûrs qu'ils auront -leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le -cercle resserré de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-âge).--Lui, -le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde -d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la -terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le -nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit -toujours: «Plus loin!»--et «En avant!» - -Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le -ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'Église a jeté la Nature, comme -impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en décore. Bien plus, il -l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand -nom dont on veut le flétrir, celui de _Prince du monde_. - -On avait dit imprudemment: «Malheur à ceux qui rient!» C'était donner -d'avance à Satan une trop belle part, le monopole du rire et le -proclamer _amusant_. Disons plus: _nécessaire_. Car le rire est une -fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous -ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs? - -L'Église, qui ne voit dans la vie qu'une épreuve, se garde de la -prolonger. Sa médecine est la résignation, l'attente et l'espoir de la -mort.--Vaste champ pour Satan. Le voilà médecin, guérisseur des -vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer -nos morts, d'évoquer les ombres aimées. - -Autre petite chose rejetée de l'Église, la Logique, la libre Raison. -C'est là la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit. - -L'Église avait bâti à chaux et à ciment un petit _in-pace_, étroit, à -voûte basse, éclairé d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela -s'appelait l'_École_. On y lâchait quelques tondus, et on leur disait: -«Soyez libres.» Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre -cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est -justement celui d'Occam! - -Il est plaisant qu'on aille chercher là l'origine de la Renaissance. -Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui -ont percé la voûte, par l'effort des damnés qui voulaient voir le -ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'École et des -lettrés, dans l'_École buissonnière_, où Satan fit la classe à la -sorcière et au berger. - -Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards même -exaltaient l'amour curieux, le désir effréné de voir et de savoir.--Là -commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des -poisons, et l'exécrable anatomie.--Le berger, espion des étoiles, -avec l'observation du ciel, apportait là ses coupables recettes, ses -essais sur les animaux.--La sorcière apportait du cimetière voisin un -corps volé; et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait -contempler ce miracle de Dieu «qu'on cache sottement, au lieu de le -comprendre» (comme a dit si bien M. Serres). - -Le seul docteur admis là par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui -parfois se glissait dans l'assemblée sinistre, y apportait la -chirurgie.--C'était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau, -l'homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os -et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'à -un certain point. - -L'université criminelle de la sorcière, du berger, du bourreau, dans -ses essais qui furent des sacrilèges, enhardit l'autre, força sa -concurrente d'étudier. Car chacun voulait vivre. Tout eût été à la -sorcière; on aurait pour jamais tourné le dos au médecin.--Il fallut -bien que l'Église subît, permît ces crimes. Elle avoua qu'il est de -_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et forcée, -disséquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissèque -une femme; une en 1315.--Révélation sacrée. Découverte d'un monde -(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent, -hurlèrent. Et les sages tombèrent à genoux. - - -Avec de telles victoires, Satan était bien sûr de vivre. Jamais -l'Église seule n'aurait pu le détruire. Les bûchers n'y firent rien, -mais bien certaine politique. - -On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse, -la Sorcière, on arma son fils, le Médecin. - -L'Église, qui, profondément, de tout son coeur, haïssait celui-ci, ne -lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la -Sorcière.--Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose -guérir _sans avoir étudié_, elle est sorcière et meurt. - -Mais comment étudierait-elle publiquement? Imaginez la scène risible, -horrible qui eût eu lieu, si la pauvre sauvage eût risqué d'entrer aux -Écoles! Quelle fête et quelle gaieté! Aux feux de la Saint-Jean, on -brûlait des chats enchaînés. Mais la sorcière liée à cet enfer -miaulant, la sorcière hurlante et rôtie, quelle joie pour l'aimable -jeunesse des moinillons et des cappets! - -On verra tout au long la décadence de Satan. Lamentable récit. On le -verra pacifié, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au -point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est -pris par Tartufe. - -Son esprit est partout. Mais lui-même, de sa personne, en perdant la -Sorcière, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux. - - -Maintenant qu'on l'a précipité tellement vers son déclin, sait-on bien -ce qu'on a fait là!--N'était-il pas un acteur nécessaire, une pièce -indispensable de la grande machine religieuse, un peu détraquée -aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux -côtés. La vie ne va guère autrement. C'est un certain balancement de -deux forces, opposées, symétriques, mais inégales; l'inférieure fait -contrepoids, répond à l'autre. La supérieure s'impatiente, et veut la -supprimer.--A tort. - -Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant -aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, le tenace Parlement -normand, dans sa bonne logique normande, montra la portée dangereuse -d'une telle décision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient -à tous les autres. Toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au -vainqueur? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes -du second, des miracles qu'il fit précisément pour combattre le -Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme. L'étourdi qui -remue cette base infernale, peut lézarder le paradis. - -Colbert n'écouta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable -peut-être entendit. Et cela le console fort. Dans les petits métiers -où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se résigne, -et croit que du moins il ne meurt pas seul. - - - - -LIVRE PREMIER - - - - -I - -LA MORT DES DIEUX - - -Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du -christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer -Égée, disant: «Le grand Pan est mort.» - -L'antique dieu universel de la Nature était fini. Grande joie. On se -figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation. -Troublée si longtemps de l'orage, l'âme humaine va donc reposer. - -S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa défaite, -de l'éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En -consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ligne -l'espoir que la Nature va disparaître, la vie s'éteindre, qu'enfin on -touche à la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en -ont si longtemps prolongé l'illusion. Tout tombe, s'écroule, s'abîme. -Le Tout devient le néant: «Le grand Pan est mort!» - -Ce n'était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de -cultes anciens sont fondés précisément sur l'idée de la mort des -dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter. -Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu'on ne jouait que pour -les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de -Prométhée, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et -soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature. - -Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l'ensemble -et dans le détail, dans le passé, dans l'avenir, maudissent la Nature -elle-même. Ils la condamnent tout entière, jusqu'à voir le mal -incarné, le démon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tôt que plus -tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu'ils -emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils -délivrent enfin les saints de cette longue tentation. - - [1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293, - 515.--A. Maury, _Magie_, 435. - -L'Évangile dit: «Le jour approche.» Les Pères disent: «Tout à -l'heure.» L'écroulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent -espoir à saint Augustin qu'il ne subsistera de cité bientôt que la -cité de Dieu. - -Qu'il est pourtant dur à mourir, ce monde, et obstiné à vivre! Il -demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, soit, -jusqu'à l'an Mil. Mais après, pas un jour de plus. - -Est-il bien sûr, comme on l'a tant répété, que les anciens dieux -fussent finis, eux-mêmes ennuyés, las de vivre! qu'ils aient, de -découragement, donné presque leur démission? que le christianisme -n'ait eu qu'à souffler sur ces vaines ombres? - -On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils -n'ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant -ce qu'ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant -d'être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est -vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération, les avaient -énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus, dans -leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain. -Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa décadence, n'avait -nullement entraîné la foule des dieux indigènes, la populace des dieux -encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des -monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée. -Ces dieux logés au coeur des chênes, dans les eaux fuyantes et -profondes, ne pouvaient en être expulsés. - -Et qui dit cela? c'est l'Église. Elle se contredit rudement. Quand -elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en -siècle, par la voix menaçante de ses conciles[2], elle leur intime de -mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants? - - [2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de - Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson même, vers 1400. - -«Ils sont des démons...»--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à -bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la -légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins, -sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement -subsistent en leur propre nature païenne. - -Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais -surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des -habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au -lit même. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple), le -foyer. - - -Il n'y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. Nulle -trace dans l'Antiquité d'une telle proscription d'aucun culte. Le -Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les -dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable -aux Juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière, -se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra -pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son -Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l'Étrurie, -mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne -poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale. - -Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa -l'École, par la proscription de la logique et par l'extermination des -philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le -temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être -favorable à la famille, si le père n'y eût été annulé dans saint -Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice, comme ayant -moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut d'abord délaissée par -l'ambition d'une haute pureté stérile. - -Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de -lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il -se précipita sur cette pente par le monachisme. - -Mais l'homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec -toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des -sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines -qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage, -les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se -disaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas. - -Un vide énorme s'était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les -chrétiens le disent: le démon, partout le démon: _Ubique dæmon_[3]. - - [3] Voy. les _Vies_ des Pères du désert, et les auteurs cités par - A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se - croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse, - faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer. - -La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses _énergumènes_, -troublés, possédés des esprits. C'est un rapport tout extérieur, une -ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas -des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abîme, idéal de -perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques -qui se haïssent, ont horreur d'eux-mêmes. Jugez, en effet, ce que -c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hôte cruel -qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux -déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce -corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout -est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent -d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré -de leur caprice, la font pécher, la désespèrent. - -Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient -démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la -forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants -de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphème! L'étoile divine du -matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois éclairé -Socrate, Archimède ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand -diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vénus_, qui m'induit en -tentation dans ses molles et douces clartés. - -Je ne m'étonne pas si cette société devient terrible et furieuse. -Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit -partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis -dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des -réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l'habitude -pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille? -L'Empire est un empire de moines. - -Mais l'individu lui-même, l'homme isolé et muet, regarde le ciel -encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux. -«C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Théodose, et tous les -fléaux de l'Empire.» Parole terrible qui lâche sur le païen -inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l'aveugle -toutes les fureurs contre la loi. - -Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la -lumière, éteignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez -religieuses. Épouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la -maison, restez pour eux de froides soeurs. - -Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour -éteindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative -téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges, -monstrueux... Coupables, tremblez! - -Plusieurs fois, dans le Moyen-âge, reviendra la sombre histoire de la -Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon, -l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la -retrouve au seizième, comme le reproche profond, l'indomptable -réclamation de la Nature. - - -«Un jeune homme d'Athènes va à Corinthe chez celui qui lui promit sa -fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait -entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est -couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l'hospitalité, et le -laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure -entre dans la chambre: c'est une fille, vêtue, voilée de blanc; -elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise, -levant sa blanche main: «Suis-je donc déjà si étrangère dans la -maison?... Hélas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors. -Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Cérès, Bacchus, et, avec -toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si pâle!--Ah! loin de moi, -jeune homme! Je n'appartiens plus à la joie. Par un voeu de ma mère -malade, la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. Les dieux ont -fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce -serait toi? toi, ma chère fiancée, qui me fus donnée dès l'enfance? Le -serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du -ciel. O vierge! sois à moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune -soeur. Si je gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense à -moi, à moi qui me consume et ne pense qu'à toi, et que la terre va -recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen. -Tu viendras avec moi chez mon père. Reste, ma bien-aimée.» Pour don de -noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère -à la coupe une boucle de ses cheveux. - -«C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin -couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l'Amour. -Elle, son pauvre coeur s'en mourait, et elle résistait pourtant. Mais -il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant -près de lui: «Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais, -quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hélas! -telle est ta fiancée.--Je te réchaufferai; viens à moi! quand tu -sortirais du tombeau...» Soupirs, baisers, s'échangent. «Ne sens-tu -pas comme je brûle?»--L'Amour les étreint et les lie. Les larmes se -mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang -figé s'embrase de la rage amoureuse, mais le coeur ne bat pas au sein. - -«Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte -et de volupté.--«Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!» -Puis, adieu, baisers sur baisers! - -«La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait, -l'enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte: «O -mère! mère! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce -lieu tiède. N'était-ce pas assez de m'avoir roulée dans le linceul, et -sitôt portée au tombeau? Mais une force a levé la pierre. Vos prêtres -eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, où -brûle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promîtes; je -viens redemander mon bien... - -«Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu sécherais ici. -J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mère, une dernière -prière! Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et que l'amante ait -le repos des flammes. Jaillisse l'étincelle et rougisse la cendre! -Nous irons à nos anciens dieux.» - - [4] Ici, j'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la - forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gâte la merveilleuse - histoire, souille le grec d'une horrible idée slave. Au moment où - on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce - qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son coeur. Et il - lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: «Lui fini, - _je passerai à d'autres_; la jeune race succombera à ma fureur.» - - Le Moyen-âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire - peur du diable Vénus. Sa statue reçoit d'un jeune homme une bague - qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme - fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits. - Pour le débarrasser de l'infernale épouse, il faut un - exorcisme.--Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée - sottement à la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma - mémoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort - grossièrement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio - la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses - noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait - dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-même qui erre - sur la bruyère... «Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me - conduit?--Non.» Mais il la saisit, l'enlève, la porte chez lui. - Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop - touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. «Le voile - levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d'un - cadavre.»--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous - restitue pourtant l'histoire primitive. - - Après lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire - est inutile. Car notre temps commence, et la Fiancée a vaincu. La - Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de - la maison. - - - - -II - -POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA - - -«Soyez des enfants nouveau-nés (_quasi modo geniti infantes_); soyez -tout petits, tout jeunes par l'innocence du coeur, par la paix, -l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.» - -C'est l'aimable conseil que donne l'Église à ce monde si orageux, le -lendemain de la grande chute. Autrement dit: «Volcans, débris, -cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs.» - -Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les -écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode -infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente -aisée qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur, -la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier -mot, le dernier, fut le même: _Imitation_. - -«_Imitez_, tout ira bien. Répétez et copiez.» Mais est-ce bien là le -chemin de la véritable _enfance_, qui vivifie le coeur de l'homme, qui -lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois -d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des -attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu'est-ce -que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des -Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute -littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un -verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les -livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même -copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de -Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société. -L'évêque roi d'une cité, le barbare roi d'une tribu copient les -magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans -leur monastère que renouveler la _villa_ (dit très bien -Chateaubriand). Ils n'ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni -de féconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient -d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines -laboureurs, un peuple stérile. C'est malgré eux que la famille se -refait, refait le monde. - -Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en -un siècle, l'on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît -d'Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents -de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines: je parle -des _Vies_ des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les -faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs -par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère, -mais elle n'en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le -sol; le peuple l'y sème, et la famille l'y cultive, et tous y mettent -la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire, -inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus -imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient. -Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes. - -Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit -encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne -manquaient pas au désert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci, -une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait. -L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée -grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la -fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle -des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il -se disait: «Après tout, l'histoire est belle, édifiante... Elle fait -honneur à l'Église. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils -trouvée?» On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables, -l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire à -cela? - -Rapportée à l'abbaye, la légende trouvera un moine, _propre à rien_ -qui ne sait qu'écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les -choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate -rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se -lit au réfectoire, bientôt à l'église. Copiée, chargée, surchargée -d'ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu'à -ce que, honorablement, elle prenne rang à la fin dans la _Légende -dorée_. - - -Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend -les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont -mis tout leur jeune coeur, on ne peut y méconnaître un grand souffle, -et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort. - -Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l'Église: «Soyez -des enfants nouveau-nés.» Mais ils en firent l'application à laquelle -on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme -avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l'aimèrent, la crurent -innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende. - -Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine -se défie, craignant d'y trouver des démons, ils entrent dans ces -belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche -qui réchauffe, console Geneviève de Brabant). - -Même hors de la vie légendaire, dans l'existence commune, les humbles -amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime -de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur fêtes. Si, dans -l'immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il -semble avoir pour eux une préférence de pitié, «pourquoi, dit le -peuple des champs, pourquoi mon âne n'aurait-il pas entrée à l'église? -Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude -travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté, -enfin, c'est tout comme moi.» - - [5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du - droit_. - -De là les fêtes admirables, les plus belles du Moyen-âge, des -_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple même d'alors, -qui, dans l'âne, traîne son image, se présente devant l'autel, laid, -risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre -solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour -témoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant -lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le -monde de la Grâce semble s'ouvrir à deux battants pour les moindres, -pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson -sublime où il disait à l'âne, comme il se fût dit à lui-même: - - A genoux, et dis _Amen_! - Assez mangé d'herbe et de foin! - Laisse les vieilles choses, et va! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Le neuf emporte le vieux! - La vérité fait fuir l'ombre! - La lumière chasse la nuit[7]! - . . . . . . . . . . . . . . . - - [6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_; - Carpentier, verbo _Kalendæ_, et Martène, III, 110. La sibylle - était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des - prophètes, de Nabuchodonosor, etc. De très bonne heure, et de - siècle en siècle, du septième au seizième, l'Église essaye de - proscrire les grandes fêtes populaires de l'Ane, des Innocents, - des Enfants, des Fous. Elle n'y réussit pas avant l'avènement de - l'esprit moderne. - - [7] Vetustatem novitas, - Umbram fugat claritas, - Noctem lux eliminat! - -Rude audace! Est-ce bien là ce qu'on vous demandait, enfants emportés, -indociles, quand on vous disait d'être enfants? On offrait le lait. -Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur -l'étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d'avancer. Et tout à -coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d'un seul -bond. - -Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser -l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voilà qu'on le -distingue à peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hérésie antique condamnée -de l'Église, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hérésie -nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indépendance de l'homme_. - - -Écoutez et obéissez: - -Défense d'inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux -saints. On en a assez. Défense d'innover dans le culte par de nouveaux -chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on découvrirait -doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils -soient reconnus de l'Église. Défense au clergé, aux moines, de donner -aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voilà l'esprit -étroit, tremblant de l'Église carlovingienne[8]. Elle se dédit, se -dément, elle dit aux enfants: «Soyez vieux!» - - [8] Voir _passim_ les _Capitulaires_. - - -Quelle chute! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d'être -jeunes.--Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini -commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince, -chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand -Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de -l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, -sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous -dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de -sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes. - -En vérité, l'on a moins le besoin d'aller à l'église. Mais elle ne -nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne écouter ce qu'on -n'entend plus. - -Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a -enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plaît? Dans une -effroyable durée de mille ans! Pendant dix siècles entiers, une -langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen-âge, même -en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et -le sommeil, sous l'empire d'un phénomène désolant, intolérable, la -convulsion d'ennui qu'on appelle: le bâillement. - -Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; -qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout -est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les -mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la -perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, -dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, -l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans -fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, -l'imputant, il est vrai, à la malice du Diable. Il se tient tapi dans -les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les -bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à -mort[9]. - - [9] Un très illustre Breton, dernier homme du Moyen-âge, qui - pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour - convertir Rome, y reçut des offres brillantes. «Que voulez-vous? - disait le Pape.--Une chose: être dispensé du Bréviaire... Je - meurs d'ennui.» - - -_Être vieux_, c'est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans, -nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux? -Charlemagne pleure, l'Église pleure. Elle avoue que les reliques, -contre ces démons barbares ne protègent plus l'autel[10]. Ne -faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait -lier, le bras du jeune géant qu'on voulait paralyser? Mouvement -contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple, -on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui, à la -hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares, -couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises. - - [10] C'est le célèbre aveu d'Hincmar. - -Malgré le Chauve empereur, qui défend que l'on bâtisse, sur la -montagne s'élève une tour. Le fugitif y arrive. «Recevez-moi au nom de -Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes -dans votre enceinte extérieure.» La tour lui rend confiance et il sent -qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la défend, protège son -protecteur. - -Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs. -Mais ici, grande différence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire -brave et vaillant[11]. - - [11] Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui - ont parlé de la _recommandation personnelle_, etc. - -Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. «J'irai plus loin. -La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas -dresser ma tour... Si j'ai défendu le dehors, je saurai me garder -dedans.» - -C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L'homme de la tour -recevait des vassaux, mais en leur disant: «Tu t'en iras quand tu -voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; à ce point que, si tu -t'embourbes, moi je descendrai de cheval.» C'est exactement la formule -antique[12]. - - [12] Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du droit_. - - -Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le -seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes -infranchissables, et même d'invisibles limites. «Qu'est cela?... Je -ne comprends point.»--Cela dit que la seigneurie est fermée. «Le -seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre.» - -Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est-à-dire vaillant) -est-il désormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi -vouloir dire _esclave_. - -De même le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent très -haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le -faible un _serf_, un misérable dont la vie vaut un denier. - -Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas cependant, il y a dans -sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un -_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau, -regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. «Va ton -chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma -borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la -Liberté.» - -Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air -s'épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble -qu'il soit _enchanté_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme -paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté. -Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des -esprits la rasent la nuit. - -Il persiste cependant: «Povre homme en sa maison roy est.» - - [13] Grimm, au mot _Aleu_. - -Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour -impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît -plus. «Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est -seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien? - -«Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui -vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont -attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je -cultivai l'alluvion, j'ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la -tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera? - -«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras, -cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon -bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela), -tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la -maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»--Tu es de mon poulailler. -Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.» - -Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans -cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai -supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même -pointe aiguë traverse le coeur. - -Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle -fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi. -Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux -flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir -toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines -avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front -de ses assassins[14]. - - [14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre - fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du - comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier - de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins - réclamé comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_, - XIII, 334. - - -L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par -laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et -le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son -désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est -_aubain_, _épave_, _gibier sauvage_, serf ou tué. La terre visqueuse -retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue, -c'est-à-dire le fait de _mainmorte_, un mort, un néant, une bête, une -âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre. - -Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du -Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant -l'intérieur, le fond des moeurs, et sondons le dedans. - - - - -III - -LE PETIT DÉMON DU FOYER - - -Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le -caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à -l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on -supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le -temps du bon Dieu. Cependant les _Pénitentiaires_, où l'on indique les -péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares -sous le règne de Satan. - -C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de -l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils -avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les -défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui -regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet -que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant -encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient, -ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un -monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le -toit d'une vaste _villa_. De là des inconvénients analogues à ceux de -l'_ergastulum_ antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de -ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur -s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule -famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants -ensemble»,--«mangeant à un pain et à un pot». - -Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place -n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle -en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses -rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité -d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations, -lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour -cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les -clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit -l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La -femme était née. - - -Moment fort attendrissant. La voilà _chez elle_. Elle peut donc être -pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une -pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu'il est à la forêt. -Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d'hiver, -en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la -femme va loger ses rêves. - -Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose à elle.--La -_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille -chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux... -Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d'une âme. Le feu -l'égaye; le buis bénit protège le lit, et l'on y ajoute parfois un -joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa -porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche -pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, si Dieu bénit la -maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà -la vie. On cultive peu de blé encore, n'ayant nulle sécurité pour une -récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant -pour la femme; elle n'est pas brisée, enlaidie, comme elle le sera aux -temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la -jugez pas du tout par la littérature grossière des _Noëls_ et des -fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera -plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine -vie des noires petites villes fermées, l'espionnage mutuel, le -commérage misérable, dangereux, n'a pas commencé. Point de vieille qui -vienne le soir, quand l'étroite rue devient sombre, tenter la jeune, -lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses -songes, ne cause qu'avec ses bêtes ou l'arbre de la forêt. - - [15] Trois pas du côté du banc, - Et trois pas du côté du lit. - Trois pas du côté du coffre, - Et trois pas. Revenez ici. - - (_Vieille chanson du Maître de danse._) - -Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les -choses que lui disait sa mère, sa grand'mère, choses antiques, qui, -pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C'est l'innocent -souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de -famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut -peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane -solitaire. - -Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de -femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s'arrête et -tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient -partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de -la femme, qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le -fantastique miroir où elle se regarde embellie. - -Que furent les fées? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des -Gaules, fières et fantasques, à l'arrivée du Christ et de ses apôtres, -elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne, -elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur -cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu'au jour du -jugement[16].--Plusieurs sont réduites à la taille du lapin, de la -souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit, -autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses. -Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une -coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de -mauvaise humeur. Mais comment s'en étonner, dans cette triste -destinée?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent être, elles -ont un coeur, elles ont besoin d'être aimées. Elles sont bonnes, elles -sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant, -elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles -aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit: -_Filer comme une fée_. - - [16] Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux - savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fées_, 1843; la - _Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de - Grimm. - - -Les _Contes des fées_, dégagés des ornements ridicules dont les -derniers rédacteurs les ont affublés, sont le coeur du peuple même. -Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la -_villa_ primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante -fit nos cyniques fabliaux. - -Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines -(dans les ogres, etc.). Mais généralement ils planent bien plus haut -que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une éternelle -poésie, disent nos voeux, toujours les mêmes, l'immuable histoire du -coeur. - -Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trésor -qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble -aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d'amour qui -sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante -personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De -là la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet à la -Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bête_. L'amour ne se -rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté -cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je -crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer. - -Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l'amour -malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les -pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne -de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs -étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval -blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l'adorée châtelaine. -C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mélancolique des impossibles -amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence: -l'oiseau et la fleur sont beaux, même égaux dans la beauté. Mais ici -l'être inférieur, si bas placé, se fait l'aveu: «Je suis laid, je suis -un monstre!» Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu'en -Orient, d'une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce -les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aimé, ce monstre, et il -en devient beau. - -Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette âme enchantée ne -pense pas à elle seule. Elle s'occupe aussi à sauver toute la nature -et toute la société. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par -sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée de ses aînées, sont ses -favorites. Elle étend sa compassion sur la dame même du château, la -plaint d'être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). Elle -s'attendrit sur les bêtes, les console d'être encore sous des figures -d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs âmes captives un -jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées.--C'est -l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. Là surtout -on est bien sûr qu'il y a un coeur de femme. Le rude travailleur des -champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n'y voit point de -bêtes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit. -Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et -se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la -nature. - - -Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont -l'imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait -le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et -ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle -n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du -blé. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des -villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci -n'a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous -la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château -d'où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf -ailleurs, près d'elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de -rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très -pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais -chez qui la vie est faible.--Immenses mortalités d'enfants.--Ces -pâles roses n'ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse -épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux -faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne: la nuit, le -somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rêverie et le don des -larmes. - - -Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un -secret qu'elle ne dit jamais à l'Église. Elle enferme dans son coeur -le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombés à -l'état d'Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu'ils soient -exempts de souffrances. Logés aux pierres, au coeur des chênes, ils -sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent -autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des -bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du -lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue -sa part, et, le soir, laisse un peu de crème. - - [17] Rien de plus touchant que cette fidélité. Malgré la - persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en - pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces - grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut - indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au - huitième siècle, on promène les dieux encore. Dans certaines - petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc. - (_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les - _Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzième siècle, - Burchard de Worms, en rappelant les défenses, témoigne qu'elles - sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du - paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle - comme chose actuelle cette superstition obstinée. - -Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le -regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et -timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils -habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la -flamme, égayera les tristes proscrits. - -Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien -peur de l'Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait -rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur -laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non, -de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va -au chêne même, et, par la prière, l'eau bénite, donne la chasse aux -esprits. - -Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais -celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne qu'elle est, elle a pour -eux un coin du coeur. A eux seuls elle peut confier telles petites -choses de nature, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l'Église -pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces -touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la -bûche sacrée. C'est Noël, mais en même temps l'ancienne fête des -esprits du Nord, la _fête de la plus longue nuit_. De même, la _vigile -de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maïa, où l'arbre se plante. De -même au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et -des réveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait -devoir d'aimer ces fêtes et d'y avoir dévotion. Un voeu à la Vierge -peut-être ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie. -Tout bas, elle s'adresse plutôt à un vieux génie, adoré comme dieu -rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un -saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve -une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux. - - [18] A. Maury, _Magie_, 159. - - -Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'éveille, et sans -mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite -et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais -en vain. Il faut que ce soit un esprit. «Quel est-il? et comment -est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on -pas qu'on meurt à voir un esprit?»--Cependant le berceau remue, et il -ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très -douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: «Ma chère et très chère -maîtresse, si j'aime à bercer votre enfant, c'est que je suis moi-même -enfant. Son coeur bat, et cependant elle se rassure un peu. -L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il -doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu. - - -Dès ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent très bien sa présence, -et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle -l'entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement -ne peut la quitter. Va-t-elle à l'étable, il y est. Et elle croit que, -l'autre jour, il était dans le pot à beurre[19]. - - [19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les - Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui - des présents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drôle); - chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Français, _follet_, - _goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin - good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes - dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les - éveiller. - -Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à -l'improviste, ayant touché les tisons, elle l'a cru voir qui se -roulait, l'espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a -failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille, -balaye, approprie, il lui épargne mille soins. - -Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le -tenait, il s'émanciperait peut-être. Il observe, écoute trop. Il redit -parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au -coucher, quand la lumière était éteinte.--Elle le sait fort indiscret, -trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s'en plaint -et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit -seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée -d'un souffle léger ou comme d'une aile d'oiseau. Il était sous une -feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir -qu'il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en -colère.--Mais le drôle: «Non, chérie, mignonne, vous n'en êtes pas -fâchée.» - -Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle -l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit, -elle a cru le sentir au lit qui s'était glissé. Elle a eu peur, a prié -Dieu, s'est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force -de le dire à l'Église. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et -doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espiègle, -parfois trop audacieux...--«Qu'importe, il est si petit!»--Ainsi, -lui-même la rassure. - -Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien -innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de -là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page. -Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible -d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une -rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul -autre, si petit, il glisse partout. - -Il glisse au coeur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes -grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir, -pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la -cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais -on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une -certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un -minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!» - -On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel -qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond -être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait -croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que -la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle -follet fait le bonheur de la maison. - - - - -IV - -TENTATIONS - - -J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent -cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille -rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie -fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château. - -Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer: -d'une part, la _fixité extrême_, l'homme était cloué à la terre et -l'émigration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ très grande -dans la condition. - -Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de -chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on -trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut -prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de -préhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux -champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison, -enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur». - - -Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il -a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le -coeur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle. - -Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux -pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir -trouveras-tu ta maison?»--L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait -voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?» - -On assure qu'à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour -sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent -tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: «Que me -veux-tu?»--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il -pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait. - -Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-même: «Sot que tu -es, tu seras donc à jamais malheureux!» Je le crois volontiers. Mais -je crois aussi qu'une barrière d'horreur insurmontable arrêtait -l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les -moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte -avec Satan fût un léger coup de tête, d'un amoureux, d'un avare. A -consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en -venait là qu'à l'extrémité, en désespoir de toute chose, sous la -pression terrible des outrages et des misères. - - -«Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les -temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les -seigneurs.» Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts, -ou cent ans qui s'écoulent entre cette défense et les guerre des -Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel -d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles à -leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre. - -Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc., font frémir -dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publié récemment). C'est le -rebutant tableau d'un débordement effréné, barbare. Les seigneurs -moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austère -Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une -enquête lui-même sur l'état de la Normandie. Chaque soir il arrive -dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie -féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute -culture; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout -enceintes de leurs oeuvres. - -Voilà l'Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était -l'intérieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant -d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la -_Barbe-Bleue_ et _Grisélidis_, nous en disent quelque chose. -Qu'était-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui -traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l'on ait -fait un procès, et si tard, au quinzième siècle: Gilles de Retz, -l'enleveur d'enfants. - -Le Front-de-Boeuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de -romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le -Templier d'_Ivanhoë_ est aussi une création faible et très -artificielle. L'auteur n'a osé aborder la réalité immonde du célibat -du Temple, et de celui qui régnait dans l'intérieur du château. On y -recevait peu de femmes; c'étaient des bouches inutiles. Les romans de -chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a -remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l'envers des -moeurs (exemple, le fade théâtre d'églogues à la Florian dans les -années de la Terreur). - -Les logements de ces châteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en -disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets, -entassés la nuit sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux, -aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient, -ne vivaient que dans leurs échappées d'en bas; échappées non plus de -guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à -l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles -serves. Le seigneur savait bien lui-même qu'une telle masse d'hommes -sans femmes ne pouvait être paisible qu'en les lâchant par moments. - -La choquante idée d'un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les -plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu'il leur -livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-âge se réalisait à la lettre. -L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de -Satan, faisait croire que c'était à lui qu'il fallait dès lors -s'adresser. - -Là-dessus on rit, on plaisante. «Les serves étaient trop laides.» Il -ne s'agit point de beauté. Le plaisir était dans l'outrage, à battre -et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames -riaient à mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses -gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes -femmes, et les vieilles même. - -Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les -familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les -serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit déjà au douzième siècle -à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les -désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On -ne passait pas à leurs femmes, à leurs filles, d'être honnêtes et -sages; elles n'avaient pas droit d'être respectées. Leur honneur -n'était pas à elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur était sans -cesse jeté. - - -On ne croira pas aisément dans l'avenir que, chez les peuples -chrétiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage -antique, qu'elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant -outrage qui puisse navrer le coeur de l'homme. - -Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit -immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant -seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais -voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa -femme[20]. - - [20] Laurière, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du - droit_. - -On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel. -Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense, -dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par -exemple, on exigeait «plusieurs vaches». Chose énorme et impossible! -Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du -Béarn disent très expressément qu'on levait ce droit en nature. -«L'aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de -ses oeuvres[21].» - - [21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais - connaître cette publication (de 1842). - -Toutes coutumes féodales, même sans faire mention de cela, imposent à -la mariée de monter au château, d'y porter le «mets de mariage». Chose -odieuse de l'obliger à s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut -faire cette meute de célibataires impudents et effrénés. - -On voit d'ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son -épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les -espiègleries des pages autour de ces infortunés.--«La présence de la -châtelaine les retiendra?» Point du tout. La dame, que les romans -veulent faire croire si délicate[22], mais qui commandait aux hommes -dans l'absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des -supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu'elle apportait, -cette dame n'était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être -était jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son -chevalier et son page, elle n'était pas fâchée d'autoriser ses -libertés par les libertés du mari. - - [22] Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames - voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung, leur poète, - l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300). - -Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l'amusement qu'on prend de cet -homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec -lui, on rit des tortures «du paysan avare»; on lui suce la moelle et -le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habillé, -qu'il est honnête, rangé, qu'il marque dans le village. Pourquoi? -c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle -a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce. - -Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est -trop peu. Là, il s'irrite de cette injuste rigueur... «Son voisin n'a -rien payé...» L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute -l'entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle. -On le pousse, on le précipite. On lui dit: «Vilain jaloux, vilaine -face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir, -et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton -aîné sera baron!»--Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure -grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le -suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la -chasse au «cocu[23]!» - - [23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont - peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries: le désespoir du - _cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du - premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté - est au comble; on se tient les côtes. Notez que les trois n'en - font qu'un. C'est toujours l'inférieur, le faible qu'on outrage - en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre. - - -Cet homme-là aurait crevé, s'il n'espérait dans le démon. Il rentre -seul. Est-elle vide cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie. -Au foyer, siège Satan. - -Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas! -hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon. -Alors, le coeur de l'homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il -pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison... - -Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est -pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte -n'est pas mûr encore. - -Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette -mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux -qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que, -traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse -et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualité, la -politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n'en prenait pas -la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût -filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier, -jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page -se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de -coups. - - -Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'être -maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait -tout haut: «O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire -des voeux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un -Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n'importe)! J'en vois bien -qui sont en pierre à la porte de l'église. Que font-ils là? Que ne -vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces -pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner? -Je me donnerais bien en échange... Hélas! qu'est-ce que je donnerais? -Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi -de l'âme, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc, à la place du -follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit! - -«--O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne -peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'étais grand, vous ne m'auriez -pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous -m'auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite... -Je serai fort si vous voulez... - -«Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles. -Si l'on veut, le plus petit va devenir un géant. - -«--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit géant, -il ne faut que lui faire un don. - -«--Quel?--Une jolie âme de femme. - -«--Oh! méchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu là?--Ce qui se -donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de -là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la -donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot.--Je suis -bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de -choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous -fâchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de -vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos -pensées, et jusqu'à celle que vous vous cachez à vous-même... Que -suis-je, moi? Votre petite âme, qui sans façon parle à la grande... -Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis -avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'étais à votre mère, à sa -mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer. - -«--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi -puissante, et l'on te craindra.--Où suis-je? tu es donc le démon des -trésors cachés?...--Pourquoi m'appeler démon, si je fais une oeuvre -juste, de bonté, de piété?... - -«Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours. -Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire -ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux -oublis de sa justice. - -«Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur méritant, qui se -tue, et ne gagne guère... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y -songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hôte. Je le -plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants, -qui sont déjà morts de misère. L'hiver, il a été malade... -Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?» - -Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois -heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son -sein battait encore), il dit: «Je ne demande rien... seulement, je -vous prie, sauvons-le.» - -Elle n'avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure. - - - - -V - -POSSESSION - - -L'âge terrible, c'est l'âge d'or. J'appelle ainsi la dure époque où -l'or eut son avènement. C'est l'an 1300, sous le règne du beau roi -qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi -qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour -brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer -porter le premier soufflet au pape. - -L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le -mouvement a commencé sur l'Europe par la croisade; on n'estime de -richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des -échanges rapides. Le roi, pour frapper ces coups à distance, ne veut -que de l'or. L'armée de l'or, l'armée du fisc, se répand sur tout le -pays. Le seigneur qui a rapporté son rêve de l'Orient, en désire -toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux -précieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son -blé, il le repousse du pied. «Ce n'est pas tout; je veux de l'or!» - -Le monde est changé ce jour-là. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y -avait, pour le tribut, une sécurité innocente. _Bon an, mal an_, la -redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si -le seigneur disait: «C'est peu», on répondait: «Monseigneur, Dieu n'a -pas donné davantage.» - -Mais l'or, hélas! où le trouver?... Nous n'avons pas une armée pour en -prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui -ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l'Esprit des trésors -cachés[24]! - - [24] Les démons troublent le monde pendant tout le Moyen-âge. - Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le - treizième siècle. «Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares - avant cette époque.» Je le crois. Comment contracter avec celui - qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des - contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en - vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l'éternité, - _il faut qu'elle ait désespéré_. Ce n'est guère le _malheureux_ - qui arrive au désespoir; c'est le _misérable_, celui qui a - connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d'autant plus - et n'attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c'est l'homme - du quatorzième siècle, l'homme dont on exige l'impossible (des - redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai - marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le - désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du _pacte_, et, ce - qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible état de - _sorcière_. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n'était - pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la - facilité de l'exposition, j'ai rattaché les détails de cette - délicate analyse à un léger fil fictif. Le cadre importe peu du - reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses - ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) _de la - légèreté humaine, de l'inconstance de la nature déchue, des - tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la - pression fatale d'un âge de fer, celle des nécessités atroces; il - fallut que l'enfer même parût un abri, un asile, contre l'enfer - d'ici-bas. - - -Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur -ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les -autres, au village, sont encore à délibérer. - -Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, même quand les autres arrivent, -tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne -marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en -bonne monnaie sonnante à l'orme féodal. Tous disent: «Chose -surprenante!... Mais elle a le diable au corps!» - -Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau -prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son -sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux, -semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se -lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit: «Je ne -m'appartiens donc plus!» - - -«Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye -d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est -toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous -l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le -monteras au château.» - -Grand changement de situation! Le coeur bat fort à la femme quand, le -samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit -seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu étourdi. Mais -enfin il s'habitue; il prend quelque gravité. Il n'y a pas à -plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est monté au -château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque -tour: «Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas -la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le -mets là, haut et court.» - - -Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d'eux comme une -atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas. -Mais on s'éloigne, on s'écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on -s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce -changement les rend fiers d'abord, bientôt les attriste. Ils vont -seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux -du château, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux -périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou -plutôt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent, -pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose, -pour arracher quelque chose même à qui n'a rien, qu'il faut -d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'était pas fait à -ce métier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: «Soyez rude; -au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors, -nous sommes perdus.» - -Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des -supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va, -vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant -qu'elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de -sécurité, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant -de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe, -discrète et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et -cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'étable, pourquoi -m'a-t-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n'est pas -naturel. - -Elle frissonne et va se mettre à côté de son mari. «Homme heureux! -quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne -dormirai plus jamais!...» Elle s'affaisse pourtant à la longue. Mais, -alors, combien elle souffre! L'hôte importun est près d'elle, -exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne -un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous -une autre forme. «Arrière, démon, qu'oses-tu? Je suis une âme -chrétienne... Non, cela ne t'est pas permis.» - -Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant -en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou, -chauve-souris, d'un bec aigu cueille à sa bouche effrayée d'horribles -baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue, -épuisée, elle cède et lâche un oui. Mais elle résiste encore. Elle -s'obstine à dire non. Elle s'obstine à souffrir les luttes cruelles de -chaque nuit, l'interminable martyre de ce désolant combat. - - -«Jusqu'à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps? -Ses assauts, ses tentatives ont-elles une réalité? Pécherait-elle -charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rôde autour -d'elle? Serait-ce un adultère réel?...» Détour subtil par lequel il -alanguit quelquefois, énerve sa résistance. «Si je ne suis rien qu'un -souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le -disent), que craignez-vous, âme timide, et qu'importe à votre mari?» - -C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de -questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent, -effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats -diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon, -quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit -toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint -Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se -barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres -il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. De -plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens -ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette -pensée qu'il tourmentera les pécheurs, non d'âme à âme seulement, mais -corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices -matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les -charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises -douleurs. - -L'idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des -tortures matérielles, fut pour l'Église une mine d'or. Les vivants, -navrés de douleur, de pitié, se demandaient: «Si l'on pouvait, d'un -monde à l'autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer -l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la -terre?»--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui dès sa naissance -(vers 900), devint tout à coup l'un des ordres les plus riches. - -Tant que Dieu punissait lui-même, _appesantissait sa main_ ou frappait -_par l'épée de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait -moins d'horreur; cette main était sévère, celle d'un juge, d'un père -pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il -n'en est nullement ainsi, quand l'exécution se fait par des démons -immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brûla Sodome, mais -qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible -Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu'on leur -livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances. -C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naïves_ sculptures -étalées aux portes des églises. On y apprenait l'horrible leçon des -voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables -assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants. -Conception immorale et profondément coupable! d'une prétendue justice -qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et -corrompt le démon même! - - -Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur -la tête de l'homme? Les pauvres petits enfants, dès leur premier âge -imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La -vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige -l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques, -résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose -affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie -double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois -d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait -croire qu'on est en mer! Alors, on court éperdu, ayant horreur de -soi-même, voulant s'échapper, mourir... - -Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme -qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie. -Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée -immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et tout autant, des -tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement, -énergiquement sous le portail de Strasbourg. En tête du choeur des -_Vierges folles_, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à -l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui -sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée. - -Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice -et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de -Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa -plénitude, se réjouit d'être un monstre. - -Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est -gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre -ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue, -tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire. - -Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: «Je devrais être -la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l'impudique, la paresseuse, au -milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari?» La rivalité -s'établit. Le village, qui la déteste, en est fier. «Si la châtelaine -est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire -quoi...» Beauté terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de -douleur. Le démon même est dans ses yeux. - - -Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_. -Elle n'est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l'envahir, y -circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas -la volonté. Elle est _possédée, endiablée_, et elle n'appartient pas -au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles sévices, et n'en -tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon -de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: «Non, -bourreau, je resterai moi.» - -«--Gare à toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipère, je te -couperai d'un tel coup, qu'après tu iras pleurant et perçant l'air de -tes cris.» - -La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche), -l'homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a -dit: «Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le -moulin... Tu m'apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais -partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai -pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le -tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, où -les trouver?--Mets tout le village à sac, si tu veux. Je vais te -donner assez d'hommes... Dis à tes rustres qu'ils sont perdus si -l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de -toi. Tu as le coeur d'une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu -périras, tu la payeras ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient -presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici... -C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller à -mes créneaux.» - -Le malheureux redit cela à sa femme, n'espère rien, se prépare à la -mort, recommande son âme à Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se -coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoyé -l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle -tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids -lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend, -pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux -mains d'acier. «Tu m'as désiré... Me voici... Eh bien, indocile, -enfin, enfin, je l'ai donc ton âme?--Mais, messire, est-elle -à moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous -promettiez...--Ton mari! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir -toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté, -mais je l'ai déjà... - -«--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu'en -nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au -sacrement... - -«--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour même, sous -l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton âme, à -chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes -premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J'ai vu tes -découragements quand tu as dit à demi voix: «Nul n'est tenu à -l'impossible.» Puis j'ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu, -et tu as crié pas bien fort... Moi, si j'ai demandé ton âme, c'est que -déjà tu l'as perdue... - -«Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous... -Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et -d'aveu, et de volonté. Autrement il périra.» - -Elle répondit bien bas, en dormant: «Hélas! mon corps et ma misérable -chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon coeur, non. -Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.» - -Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots: «Retiens-les. -C'est ton salut.»--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur -empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace... Elle poussa -un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et -qu'elle inonda de larmes. - - -Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots -si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas -même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais -elle ne fut plus belle. Dans l'oeil noir et le blanc jaune flamboyait -une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan. - -Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était _vert_. Elle vit -pendre à la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du -monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit. -Elle marcha, sans s'informer, droit à la porte d'un juif, et elle y -frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis -par terre, s'était englouti de cendre. «Mon cher, il me faut cent -livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la -ville, pour me faire dire où est mon or, m'a fait arracher les -dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je -viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand -on soufflète le pape, l'évêque ne tiendra guère. Qui dit cela? C'est -_Tolède_[26].» - - [25] C'était une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de - contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours. - - [26] Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers, - innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures, - tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres - alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donné - aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède - une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait - christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la - _Déposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, médecin en - Poitou_. Lancre, _Incrédulité_, p. 781. - -Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une -âme entière, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire -remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. «Madame, -dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je -suis, j'avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres -enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le -_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le -recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en -jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolède_.» - - -Un an s'était écoulé. Elle s'était arrondie. Elle se faisait toute -d'or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient, -obéissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu généreux, au -moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son -crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes -extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus -neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et -d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: «A son âge, -elle grandit!» - -Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui dès -longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle -d'en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée -de tout son monde, arrête et salue son époux. - -Avant toute chose elle dit: «Que je vous ai donc attendu! Comment -laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?... -Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous -ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez, ô belle! dit le chevalier -en riant. Mais faites vite... Car j'ai hâte de vous embrasser, ma -Dame... Que je vous trouve embellie!» - -Elle lui parla à l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de -monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l'église du -village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame -qu'il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D'une fierté -incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des -hommes le sublime _hennin_ de l'époque, le triomphant bonnet du -Diable. On l'appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont -il était décoré. La vraie dame rougit éclipsée, et passa toute petite. -Puis, indignée, à demi voix: La voilà pourtant, votre serve! C'est -fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux.» - -A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard -affilé, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux -reins[27]. Elle faillit s'évanouir... La foule était interdite. Mais -on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui -faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les -coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu -pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure -amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On -rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la -relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et -mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible -cortège, à la porte de sa maison.--Fermée!--Là, des pieds et des -mains, elle frappe, elle crie: «Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!» -Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu'on cloue aux -portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au -dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et -effrayé, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison? - - [27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usité dans ces - temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la - peine de l'impureté. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326; - Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le même - affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux - bourgeoises déjà fières, que la noblesse veut humilier. On sait - le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames - honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en - dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or. - J'ai rapporté aussi dans mes _Origines_ le droit étrange que le - sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes _jolies_ - (honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4 - deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers. - Démarche fort dangereuse, où elles avaient à craindre de trouver - un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on - ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées - d'un aiguillon marqué aux armes du seigneur. - -Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, qu'elle -s'affaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva -assise, à nu, demi-morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des -flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du château dit: «Assez... On -n'exige pas qu'elle meure.» - -On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du -château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant: «J'y ai -regret.» Le chapelain dit doucement: «Si cette femme est _endiablée_, -comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous -devez à tout le pays de la livrer à Sainte-Église. Il est effrayant de -voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le -démon. Contre lui, rien que le feu...»--Sur cela un Dominicain: «Votre -Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c'est l'hérésie au -premier chef. Comme l'hérétique, l'endiablé doit être brûlé. Pourtant -plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent -sagement qu'avant tout l'âme soit longuement purgée, éprouvée, domptée -par les jeûnes; qu'elle ne brûle pas dans son orgueil, qu'elle ne -triomphe pas au bûcher. Si, madame, votre piété est si grande, si -charitable, que vous-même vous preniez la peine de travailler sur -celle-ci, la mettant pour quelques années _in-pace_ dans une bonne -fosse dont vous seule auriez la clé; vous pourriez, par la constance -du châtiment, faire du bien à son âme, honte au Diable, et la livrer, -humble et douce, aux mains de l'Église.» - - - - -VI - -LE PACTE - - -Il ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux -qu'on pût lui faire, c'était de la lui amener. Elle eût tendrement -reconnu l'empressement de celui qui lui eût fait ce don d'amour, livré -ce triste corps sanglant. - -Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle -aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit -d'un haillon qui se trouvait dans l'étable, prit des ailes, en quelque -sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes, -sur une lande abandonnée qui n'était que chardons et ronces. C'était à -la lisière d'un bois où, par une lune douteuse, elle put ramasser -quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bête. Des siècles -avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La belle, la -reine de village, n'était plus; son âme, changée, changeait ses -attitudes mêmes. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou -comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement -humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de -chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c'est -peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses -tours ordinaires. - -L'éclat de rire recommence. D'où vient-il? Elle ne voit rien. On -dirait qu'il sort d'un vieux chêne. - -Mais elle entend distinctement: «Ah! te voilà donc enfin... Tu n'es -pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais -trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t'a fallu, -l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander -grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu -si, le soir, je n'avais eu la charité de te faire voir l'_in-pace_ -qu'on te préparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me -viens, et quand on t'a nommée la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas -bien traité, moi, ton petit lutin d'alors, si empressé à te servir... -A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds. - -«Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme -diabolique. J'étais ton amant, ton mari. Le tien t'a fermé sa porte. -Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes -libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps -je ne t'ai pas à mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possédée, emplie -de ma flamme? J'ai changé, remplacé ton sang. Il n'est veine de ton -corps où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel -point tu es mon épouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les -formalités. J'ai des moeurs, je me fais scrupule... Soyons un pour -l'éternité. - -«--Messire, dans l'état où je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti, -trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous -m'avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me -précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa -dent brûlait... J'ai dit: «C'est lui.» Le soir, quand cette Hérodiade -salit, effraya la table, quelqu'un était entremetteur pour qu'on -promît mon sang... C'est vous. - -«--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauvée et qui t'ai fait venir ici. -J'ai fait tout, tu l'as deviné. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que -je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu -chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou -rien. Voilà pourquoi je t'ai un peu travaillée, disciplinée, mise à -point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends -pas, comme on croit, tant d'âmes sottes qui se donneraient. Je veux -des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir... -Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me -plais; tu t'embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu'il y a -longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi... - -«Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui -comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu'être riche, cela -serait à l'instant même. Si tu ne voulais qu'être reine, remplacer -Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y -perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d'être ma -femme. Mais enfin, dis ce que tu veux. - -«--Messire, rien que de faire du mal. - -«--Charmante, charmante réponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!... -En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes... -Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donné de surplus -tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la -terre. Le monde viendra à toi, et mettra l'or à tes pieds... Plus, -voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la _vengeance_... -Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos -coeurs s'entendent là... C'est bien là que j'aurai de toi la -possession définitive. _Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi_, -demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant -ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_, -et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon -affaire. - -«--Messire, je suis votre servante... J'étais ingrate, c'est vrai. Car -vous m'avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon -dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos délices. Votre -service est très doux.» - -Là, elle tombe à quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord -l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu -de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince des vents, -lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la -fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage. -Dans cette nouvelle Église, exactement l'envers de l'autre, toute -chose doit se faire à l'envers. Soumise, patiente, elle endura la -cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: «Vengeance!» - - [28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions - pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Les ornements - que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur - image. - - -Bien loin que la foudre infernale l'épuisât, la fît languissante, elle -se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui, -chastement, s'était un moment voilée, eut peur en la revoyant. -Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et -(chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorme -par cet excès de plénitude et d'une beauté horrible. Elle regarda tout -autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue, -contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles -plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'étaient maintenant des -personnes qui causaient de médecine. - -Elle s'éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses -ennemis. On l'avait cherchée. On n'avait trouvé que quelques lambeaux -épars de la fatale robe verte. S'était-elle, de désespoir, précipitée -dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne -savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande -consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouvée. - -L'eût-on vue, on l'eût à peine reconnue, tellement elle était changée. -Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d'une très étrange -et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne -les baissait pas. Elle regardait de côté; dans l'obliquité du rayon, -elle en éludait l'effet. Brunie tout à coup, on eût dit qu'elle avait -passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que -cette flamme plutôt était en elle, qu'elle portait un impur et brûlant -foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traversée lui restait, -et, comme à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage, -pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les -sens étaient troublés. - -Elle se vit à l'entrée d'un de ces trous de troglodyte, comme on en -trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest. -C'étaient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le -pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des -vieilles guerres et des éternels ravages, des terreurs, qui -empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des -rares habitants la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque -attrait qu'eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires -sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences -étaient peut-être pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'était pas là -seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre -et du chevrier, c'était une conjuration plus profonde avec la nature, -une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports -mystérieux dont on n'a pas su le lien avec Tolède la savante, -l'université diabolique. - -L'hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait -entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela -tout prêt à l'entrée du triste abri. Par un bois et une lande d'un -quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu'avait -créés un cours d'eau. «Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure. -Mendiante aujourd'hui, demain tu régneras dans la contrée.» - - - - -VII - -LE ROI DES MORTS - - -Elle ne fut pas d'abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage -sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les -souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant -d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la -honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste -plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie, -bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a -d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le -peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.» - -Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du -trou obscur: «Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette -plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d'herbes grasses -et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs -et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon -même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient -de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans. - -«La première fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu -saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi -des morts_... Oh! qu'on m'a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense -me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir...» - - -Pénétrer l'avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui -va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà -deux choses proscrites au Moyen-âge. En vain. Nature ici est -invincible; on n'y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le -serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l'oeil baissé, le -regard borné au pas qu'il fait derrière ses boeufs. Non, nous irons -toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre, -nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons -toujours: «Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels -mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne -nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t'avons -prêtés. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions -mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous!» - -Nous serons bientôt de la _terra incognita_ où déjà ils ont descendu. -Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que -font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me -donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour être entendu d'eux? -Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment, -comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude! -captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l'on cherche un -rayon[29]. - - [29] Le rayon luit dans l'_Immortalité_, la _Foi nouvelle_, de - Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc. - -Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'Antiquité, n'ont été que -mélancoliques, au Moyen-âge, elles sont devenues cruelles, amères, -débilitantes, et les coeurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait -calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure -d'une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est -très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on -a mis là-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une -ombre lumineuse et légère, dans l'auréole Élyséenne; c'est un esclave -torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le -texte même, _Ne tradas bestiis_, etc.) Idée exécrable et impie, que -mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet -de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas -ri. On a amèrement pleuré. Et, aujourd'hui encore, on ne peut écrire -ces blasphèmes sans que le coeur ne soit gonflé, que le papier ne -grince, et la plume, d'indignation! - -C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête -des Morts du printemps, où l'Antiquité la plaçait, pour la mettre en -novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les -fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour, -l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient -ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les -travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on -revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en -face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!... -Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de -la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de -douleur... - -Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu'ils soient par -les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin -brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix -ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au -coeur: «Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme -toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus, -et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais... -Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison qui fut -nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux -qu'au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te -disait à son tour: «Mon papa, porte-moi...» Mais voilà que «tu -pleures... Assez, et au revoir.» - -Hélas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je -m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi -qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent, -sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas -effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se -sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de -sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait -garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop à cette -riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies -si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit! - - -Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent, -pendant que pleuvent les feuilles, ils s'écartent de l'église, disant -tout bas: «Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme -dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a -puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent. -Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire -venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce -monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de -l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je -ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté. -Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à -voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour -chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je -n'irai pas.» - -En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine -encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux -chemin, s'enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse -n'est pas celle d'Endor, qui, pour Saül, évoqua Samuel; elle ne montre -pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les -puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de -douleurs vont à elles! La grand'mère elle-même, vacillante, à -quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême -effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s'y -traîne. L'aspect du lieu sauvage, âpre, d'ifs et de ronces, la rude et -noire beauté de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et -tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie. -Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que -l'enfer a pleuré. - - -Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut. -«Ame dégénérée, se dit-elle, âme faible! Toi qui venais ici dans le -ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh! -qu'il rira! - -«--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les -faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en -faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue -inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de -Mercure, j'ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur -infranchissable qui eût fermé la voie d'un monde à l'autre; j'ai des -ailes aux talons, j'ai volé par-dessus. L'Esprit calomnié, ce monstre -impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui -pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d'elles -contre le nouveau dieu.» - -Le Moyen-âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n'a garde -d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il -est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. La -Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du coeur, -l'Église rien. L'évocation des morts reste expressément défendue. -Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau -des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan -a changé de figure pour ceux qui n'écrivent pas. Il tient du vieux -Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux -morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus -revient à son père ou grand-père, Osiris, le pasteur des âmes. - -Par ce point seul, bien d'autres sont changés. On confesse de bouche -l'enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on -bien? concilierait-on aisément ces complaisances de l'enfer pour les -coeurs affligés avec les traditions horribles d'un enfer tortureur? -Une idée neutralise l'autre, sans l'effacer entièrement, et il s'en -forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer -virgilien. Grand adoucissement pour le coeur! Heureux allègement aux -pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs -morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur -vie n'était qu'un soupir. - - -La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait -entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier). -Sur l'herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante, -approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire -dit assez qu'elle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et -sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive -personne. L'autre d'une voix forte: «Tu n'as que faire de dire, petite -muette. Car tu n'en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Et -bien, tu meurs d'amour!» Remise un peu, joignant les mains et presque -à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait, -priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d'hiver, ces -réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié, -étalent un légitime amour, lui ont remis au coeur le trait brûlant... -Hélas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un -moment: «Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!» - -«--Retourne à ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le -volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits -de noces, son couvert à la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la -chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chantée, mais il ne -viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le -baiseras.--Et tu diras alors: «Tant pis pour toi, si tu ne viens!» Et -sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras -la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra.» - -La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie, -bien bas, à sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. «N'en dis -rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-même que, si j'ai cette -robe, et si je dors sans m'éveiller, tous les dimanches, il -reviendra.» - -Bonheur qui n'est pas sans péril. Que serait-ce de l'imprudente si -l'Église savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscité par l'amour, -l'Esprit revient la consoler? - -Chose rare, le secret est gardé! Toutes s'entendent, cachent un -mystère si doux. Qui n'y a intérêt? Qui n'a perdu? qui n'a pleuré? Qui -ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes? - -«O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!» - - - - -VIII - -LE PRINCE DE LA NATURE - - -Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même, -il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par -moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans -cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde -végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres -cristaux. - -La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de -la bise cuisante, sent au coeur la verge sévère. Elle sent son -isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui -une force qui lui chauffe le coeur, lui illumine l'esprit. Tendue, -vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le -monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme -verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle. - -N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les -corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable, -grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du -temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique. -L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde -bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un -ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pères du -désert. - -Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la -chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent -avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie -des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se -suffit à lui-même. - - -Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue -d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables -cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a -été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute -chose immobile et durcie. - -On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est -vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de -caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les -prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure -cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie. - -Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont -le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups -bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les -fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel? -l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de -pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible -résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus -d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle -de Satan.» - -Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire -éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous, -l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.» - - -La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans -la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la -situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou -par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge -d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les -pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un -juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le -disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide, -il fût mort bientôt de faim. - -On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant -contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec -dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le -contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même, -la _Femme_, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de -mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le -fruit de la science et de la nature. - -Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se -montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a -cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement -porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un -monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui, -maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce -guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en -raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains -pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie -mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous -démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des -mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts -produits de la nature, élixir des forces de Dieu, _le premier des -végétaux_, _le premier des animaux_, le café, le cheval arabe. Que -dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes -toutes-puissantes qui nous relèvent le coeur, consolent, adoucissent -nos maux. - -Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les -barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures -et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les -musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources -jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant, -innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie, -se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste. - - -A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de -jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va -recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre -l'esprit? - -Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint -Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois -magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la -nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance -populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce -qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés -d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop -d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand -jeu où se jouera le Protée universel. - - [30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui - trouve l'eau-de-vie). - -Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et -fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa -lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec -ce coeur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces -voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie, -souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant -plus qu'elle est très faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage. - -Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des -fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous -côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle -de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica. -Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'_aura_, c'est l'air -qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air, -l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.» -Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce -n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé -son sein. - - -Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer, -déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt -tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé -dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance -vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente -pieds, hérissé de tristes fleurs. - -C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au -matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle -se fait la vaste explosion de la vie. - -Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être -dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.» - -Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie -de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à -sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence. -Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums, -remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui -disent: «Cueille-moi.» - -Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été -prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien -l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que -dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore... - -«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «_Celui -qui dit toujours: Non._» Le voilà qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse -et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de -la vie? - -«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape, -impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond... -Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble, -qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?» - - -Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous -la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que -parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à -tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le -chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et -s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne -veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit -son amour. - -Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de -roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie. - -«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus. -Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux -noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des -traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas, -insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus -sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un -aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le -passage de la rage à la volupté.» - - -Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui -la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie -est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la -flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin -d'infini! - -Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand -Tout universel. - -Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune -créature. - -Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait. -A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle -sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de -vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout -comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue, -épanouie,--je n'ose dire, amoureuse. - -Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est -que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était -englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles, -et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature. - - - - -IX - -SATAN MÉDECIN - - -La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à -la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure -encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se -retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même -(horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit -entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux -blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.» - -Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose -choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second, -le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses -épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare -la syphilis, le fléau du quinzième siècle. - - -Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins -précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du -sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le -sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être -universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les -rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au -bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils -demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez -péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les -peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses -prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de -vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie. - -Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces -âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner -si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne -désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge, -qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de -rentrer dans l'activité: _la résurrection du désir_. - - -Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la -peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par -lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de -l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y -aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines -boisons fermentées purent aussi avoir action. - -Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans -l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers -survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante -disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui? -l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel. - -N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet -de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans -lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres -efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir -ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une -atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras -ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang -persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et -plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le -désespoir. - - [31] On imputa la lèpre aux Croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait - en elle-même. La guerre que le Moyen-âge déclara et à la chair, - et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est - vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien - moins le reste! La nudité d'un moment eût été grand péché. Les - mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette - société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble - animée que de la poésie de l'adultère, elle garde sur ce point si - innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification - comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sûr que - pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les - Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là, - un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses - démangeaisons du treizième siècle. - -Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La -mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans -espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand -ton sang se décompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte -au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant -toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation. -Si tu approches, la mort!» - - -La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres -maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les -plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le -péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de -la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta -la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la -sorcière. D'habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours -l'Église; mais la vraie Église dès lors fut chez elle, sur la lande, -dans la forêt, au désert. C'est là qu'on portait ses voeux. - -Voeu de guérir, voeu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui -ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on -allait à la sibylle: «Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je -brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon -intolérable désir.» - -Démarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien -qu'elle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu'il soit bien -cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le -procès du Temple, le procès de Boniface ont dévoilé la Sodome qui se -cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le -Diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l'aide du démon -que le pape _qui n'est plus à Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils -d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et -tous les rois? Tel le pape et tel l'évêque. Guichard, l'évêque de -Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?... -Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, santé, -beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire? -Si nous les avions de la grâce du _Prince du monde_? - - -Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brûlant -les livres savants de toute l'ancienne médecine, les latins, les -juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la médecine -populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_; -ceux-ci étaient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os cassés, -démis) et de bons vétérinaires. - - [32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcières. - -Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les -_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait écrit sur ce grand sujet, -si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de -l'expérience des femmes mêmes, de celles à qui les autres demandaient -secours: j'entends par là les sorcières qui, partout, étaient -sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eût admis un médecin -mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les -sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le -seul et unique médecin. - -Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c'est qu'elles -employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer, -pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort -dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec -raison: les _Consolantes_ (Solanées)[33]. - - [33] L'ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille - autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent - végétaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont - sauvés alors, on a oublié leur bienfait?--Au reste, qui se - souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité - pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la - plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de - l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna à cinq cents millions - d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le - Moyen-âge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas - un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans - deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois, - sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mém. de l'Ac. - des Inscriptions_, XIX, 326. - -Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont -surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement -nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espèces[34]. Rien de -plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la -plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en -préciser les doses, l'audace peut être du génie. - - [34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de - M. Duchartre, d'après Dunal, etc. - -Prenons par en bas l'échelle ascendante de leurs énergies[35]. Les -premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les -aubergines, les tomates, mal appelées pommes d'amour). D'autres de ces -innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon -blanc), si utiles aux fomentations. - - [35] Je n'ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d'autant - plus importante, que les sorcières qui firent ces essais, au - risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement - par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes. - Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet - d'établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je - compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore - et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanées_ et - _Botanique générale_. M. Pouchet, dans son importante - monographie, n'a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs, - Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc. - -Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs -croyaient un poison, la plante miellée d'abord, amère ensuite, qui -semble dire le mot de Jonathas: «J'ai mangé un peu de miel, et voilà -pourquoi je meurs.» Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement -de la douleur. La douce-amère, c'est son nom, dut être le premier -essai de l'homoeopathie hardie, qui peu à peu s'éleva aux plus -dangereux poisons. La légère irritation, les picotements qu'elle donne -purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps, -celles de la peau. - -La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de -boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la -femme, l'altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus -délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment -une fleur incomparable[36], est, par la facilité de s'injecter, de -s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres, -impitoyables, sans repos. Combien de bon coeur elle eût accepté tout -poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre -ses mains la pauvre mamelle alourdie. - - [36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux - demoiselles même, le _Cours_ de M. Auzoux. - -De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, qui -ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme -revenait pleurer: «Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai -quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.» - - -La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqués -extérieurement, ou pris à très faible dose, les poisons sont des -remèdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux -sorcières_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on eût trouvées -dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice -de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa -peur, pouvait, un matin, l'assommer à coups de pierres, lui faire -subir l'épreuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible, -on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d'église, qui en eût -fait une pieuse fête, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher. - -Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au -soir, au matin, quand elle a moins peur d'être rencontrée. Pourtant, -un petit berger était là, le dit au village: «Si vous l'aviez vue -comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder -de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien -peur... Si elle m'avait trouvé, j'étais perdu... Elle eût pu me -transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une -vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune pâle de -malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes -d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige était velue comme un -homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrachée, -en grognant, et tout à coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si -vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme! quel -danger pour tout le pays!» - -Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et -dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui -résout, détend, endort la douleur, guérit souvent. - -Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nommée sans doute par -la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui -parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au -danger, la terreur à la terreur de ce suprême moment. Mais quoi! une -main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mère et -charmait la porte sacrée; l'enfant, tout comme aujourd'hui, où l'on -emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans -la vie. - - [37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvelé - ces pratiques de la vieille médecine populaire. (Pouchet, - _Solanées_, p. 64.) - - -La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse -homoeopathie, qui d'abord dut effrayer; c'était _la médecine à -rebours_, contraire généralement à celle que les chrétiens -connaissaient, estimaient seule, d'après les Arabes et les Juifs. - -Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand -principe satanique _que tout doit se faire à rebours_, exactement à -l'envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l'horreur des -poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L'Église croit -par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les -corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même -sur l'âme; il fait boire l'oubli, l'amour, la rêverie, toute passion. -Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de -douces mains de femmes, qui endorment les douleurs. - - -Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en -substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de -leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire -des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois -fléaux, l'agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en -croire Paracelse) préparaient la syphilis. - -Le premier danger n'était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350, -d'une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette -singularité qu'elle n'était pas individuelle; les malades, comme -emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main, -formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les -regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient -aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible -choeur. - -Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la -lèpre dans sa décadence même? - -C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si -cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une -autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe -couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal -fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de -tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était -infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à -l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont -on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son -grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone, -généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes -réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux -sorcières_, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au -poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse, -une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique. - - [38] Alors tout nouveau. Il commence au douzième siècle. - - -Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas _à -rebours_ contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler -la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles -professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de -la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut -possible. - -Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas -moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est -pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite -par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût. - -Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère, -l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des -castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_, -selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui -sont _nobles_, et d'autres non, roturières apparemment.--De même, le -ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel -est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et -dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.--Même sottise sur le monde, -et le petit monde de l'homme. - -Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre -est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans -cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins -pour lui. - - [39] C'est la découverte qui immortalise Claude Bernard. - - -Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales, -indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans -cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce -qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion -d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son -représentant (maudit depuis Ève), la _Femme_, comme impure. La Vierge, -_exaltée comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever -la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une -scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le -faux. - -La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire -immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de -donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de -l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui -donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la -pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être, -de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la -pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler, -annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le -dieu homme naît, renaît éternellement. - - -La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et -pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel -fait Dieu. - -Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence. -Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais. - -Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire -du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces -romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la -douleur, souvent battue, soignée jamais. - -Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son -confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce -monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour -s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner -malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait, -rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne, -devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son -petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et -d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque -mourir. _La barbare sorcière_ la fit vivre. - - - - -X - -CHARMES.--PHILTRES - - -Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que -j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre -fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire -beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut -trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes, -l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui -retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du -seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait -véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des -armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers, -Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel -sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent -les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je -pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais -purent alors devenir d'immenses fêtes populaires. - -Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit, -prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un -sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor, -et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit -tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée, -parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et -pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté? - -Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement -les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient -chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui -confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les -concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes, -furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué. - -Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui -demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle -y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la -belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier -lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse -accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle -implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le -rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à -tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le coeur d'une haute -dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page. - - -Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux -extrêmes, excessives. - -L'orgueilleuse _héritière des fiefs_, qui apporte un trône ou un grand -domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour -d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes. -Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées -fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui, -par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme -féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes -et autres modes effrontées. - -Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la -femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus -dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de -_Grisélidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très -sérieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire. -L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa -vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la soeur d'un -baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe -pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des -siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme -au-dessous de lui. - -Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grisélidis_, -c'est qu'à travers tant d'épreuves elle ne semble pas avoir l'appui -de la dévotion ni celui d'un autre amour. Elle est évidemment fidèle, -chaste, pure. Il ne lui vient pas à l'esprit de se consoler en aimant -ailleurs. - -Des deux femmes féodales, l'_Héritière_, la _Grisélidis_, c'est -uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux -cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les -encourage, qui rend (comme Éléonore) la fameuse décision, devenue -classique en ces temps: «Nul amour possible entre époux.» - -De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus -d'un jeune coeur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête -baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une -belle porte s'ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on -quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait: -«Oui?» - -Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l'orgueil féodal -mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au -_chevalier_. - -Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une armée -de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les -pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-âge, comme -on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets, -écuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas -bout de la table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que -les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent -vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en -bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu'à leur belle -maîtresse, jusqu'à la fière héritière du fief, siégeant près de sa -mère «sous un chapel de roses blanches.» Tandis qu'il souffrait à -merveille l'amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame, -portant ses couleurs, il eût puni cruellement l'audace d'un de ses -serviteurs qui aurait visé si haut. C'est le sens de la jalousie -furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme -avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques, -le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy[40]. - - [40] Je cite de mémoire. Dans cette histoire, tant de fois - répétée, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, ménestrel - provençal, qui est page, châtelain ou domestique, comme on - disait, du mari. - -Plus l'abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame -du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n'avait que -sa chemise et pas même son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la -tentation d'amour était forte de sauter l'abîme. - -Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il -pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière et lui demandait un -conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascinât? Et si cela -ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprès? Il n'eût point du tout -reculé devant la terrible idée de se donner à Satan.--«On y songera, -jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est -changé.» - - -Ce qui est changé, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son -oeil baissé, plus profond, creusé d'une flamme inquiète, la laisse -échapper malgré lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant -tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot -compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable -sorcière!... - -Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise -sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière -lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obéira. Voulût-elle sa -chaîne d'or, voulût-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mère -mourante), il les donnerait à l'instant. Mais d'elle-même malicieuse, -haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un -coup secret. - -Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni -foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence, -profond silence. Mais la Dame est agitée. Elle soupçonne qu'une -puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un -autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits -renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort? -A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela et plus son -coeur est troublé. - - -La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le -village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son -orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est -l'élan d'un coeur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre -l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre, -profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-être, le -plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de -prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant -d'épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait -son rôle, elle n'ait souvent porté un fond de haine niveleuse, -naturelle au paysan. - -C'était déjà quelque chose de faire descendre la Dame à l'amour d'un -_domestique_. Jehan de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire -illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de -la domesticité. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre -part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout -se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dégradées. Le service, -surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève. -Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations -assez tristes, prosaïques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne -s'en gênait pas. La Dame avait bien besoin d'être fascinée par le -diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aimé en -oeuvre malpropre et servile. - - -C'était le fait du Moyen-âge de mettre toujours en face le très haut -et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l'entrevoir -ailleurs. Dans ses passions éthérées, beaucoup de choses grossières -sont mêlées visiblement. - -Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcières -employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux, -mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que -l'amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu'il -aperçut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet. - -Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d'excitation, -et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant -les Orientaux. D'autres étaient de dangereux (et souvent perfides) -breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté. -Certains enfin furent des épreuves où l'on défiait la passion, où l'on -voulait voir jusqu'où le désir avide pourrait transposer les sens, -leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les -choses les moins agréables qui viendraient de l'objet aimé. - -La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles, -livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se -recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque -tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés, -choisis, l'audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son -coup, modifier la boisson, y mêler le philtre. - -Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c'était -de voler à la Dame telles choses qui lui échappaient, qu'elle -négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d'ongle -imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son -peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière. -Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort -personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-même n'aurait pas -donné, par exemple, quelques fils arrachés d'un vêtement longtemps -porté et sali, dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu, -baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en -recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vêtement, la -fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n'avait -garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet. - - -Il est certain que, si la Dame hésitait, gardait le respect du -sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l'on se voyait sans -cesse, où l'on était si près, si loin, devenait un véritable supplice. -Lors même qu'elle avait été faible, cependant, devant son mari et -d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là -mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l'union, et -plus on l'eût voulue profonde. L'imagination déréglée la cherchait en -choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen -de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le -bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre -à l'autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les -lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres -correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre. - -Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour -se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le coeur -dévoré de Coucy que la Dame «trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de -sa vie», est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de -l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand -c'était l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière, -lui demandait les moyens de le lier, le ramener. - -Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même -au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir -par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours -au gâteau, à la _Confarreatio_, qui, de l'Asie à l'Europe, fut -toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que -l'âme,--lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour -toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie. -«Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» Elle -trouvait l'orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait -docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi. - -Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit -courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue -sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une -planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma -mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce -qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau -cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.» - -C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien -et romain,--assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne -dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis! -ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de -sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un -trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui -remonte au coeur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et -l'inextinguible désir[41]. - - [41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux - philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la - Dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse, - exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-même. - Elle l'oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrange - communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois - même (Voy. S. Simon sur son frère), un outrage de certaines - choses répugnantes que la Dame est forcée par la sorcière de - livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais - d'_elle_, de la grande Dame, tout est reçu à genoux. Voir plus - bas la note tirée de Sprenger. - - - - -XI - -LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS - -LA MESSE NOIRE - - -Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot évidemment a désigné des choses -fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de -descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce -n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de -sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement -abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges -successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé. - - [42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme - d'esprit. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières, - et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mêlé et - surchargé des ornements grotesques de l'époque. Les descriptions - du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces - ridicules de deux pédants crédules et sots. Dans celui de Del - Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines - inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces - d'antiquité dont j'ai pu profiter. - - -On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles, -le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal -nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant -vraiment que de nuit. - -Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses -légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses -nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore, -craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui -sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour _Dianom_ -(Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les -enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant -Hallequin (Arlequin). On fête exactement la _pervigilium Veneris_ (au -1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius, -pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un -innocent carnaval du serf. - -Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la -différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent -inintelligibles. Des _Mystères_ que l'on joue aux portes des églises, -ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le boeuf et l'âne, -etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie -littérature sabbatique). - - -Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle -furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du -_loup_, de l'_advolé_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les -cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans -les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs -(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour -hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce -temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant -sabbatique: - - Nous sommes hommes comme ils sont! - Tout aussi grand coeur nous avons! - Tout autant souffrir nous pouvons! - - [43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes - _Origines_. - -Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le -roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il -alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes -durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un -jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six -lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des -gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des -caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit, -qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux -bourgeois. - - -Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme -étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien -plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond -du désespoir, mais que _tout respect soit perdu_. - -Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et -pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus -l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers -des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les -sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_, -de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il -peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième -siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout -était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On -n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle -de Dante. - - -Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de -génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour -comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que -ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du -miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait -attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était -venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité -suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux -féroces, et lui-même féroce bourreau. - -De là la _Messe noire_ et la _Jacquerie_. - - -Dans ce cadre élastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite -mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je -crois, fait d'une pièce. - -J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai -recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette -époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat -reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du -vieux cadre, si sombre et si terrible. - - -Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge -maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand -caractère du quatorzième siècle. - -C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y -règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs -alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore -plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint -Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de -la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la -légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au choeur, -pendant qu'elle va voir son amant). - -Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Béatrix est au ciel, au milieu -des étoiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prêche -la communauté des femmes.--Pure, souillée, la Femme est partout. On en -peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du -monde?--Le Tout.» - -Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la -féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix -stérile, et qui meurt jeune. - -Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour -prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie. - - -La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait être cette -rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat -remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est -l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le -Dieu même? - - -Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du -peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la -Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_ -(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donné à la Femme la place -dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même. - -Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut -l'oeuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière -l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle -son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans -illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice, -ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par -lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le -massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un -évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser -peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le -danger même. La sorcière peut hasarder tout. - - -Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu -nature,--c'est le sens de la _Messe noire_. - -L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait -tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a -créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces -titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon -une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple. - -Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour -la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour. -La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés, -recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant -crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande -puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du -soir. - - -Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux -dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part, -la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers -le bois, le choeur de cette église dont le dôme est le ciel. -J'appelle choeur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des -feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur -fantastique. - -Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir -et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été -Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape. -Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient -que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où -semblait absorbé l'éternel Exilé[44]. - - [44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement - espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration - primitive. Les facéties viennent plus tard. - - -_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à -l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait -sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu, -le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux -purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit -d'antiquité. - -Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle -peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept -ans, jolie, horriblement cruelle. - -La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente -ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'oeil profond, -tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au -hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux. -Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes, -les violettes de la mort. - -«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence. - -«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et -du violent (du prêtre, du seigneur).» - -Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le -baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans -réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante -au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]». - - [45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage. - Lancre, _Inconstance_, p. 68. - -A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme -autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se -donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied -d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation -simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors -elle est l'autel vivant. - - -L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au -rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici, -dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau. - -Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut -être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut -une femme. - -Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux -ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.) - -Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone, -paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants -y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse. - -Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait -bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos -à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se -touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il -avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan. -Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée. - - -_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se -sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais -quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_. -L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son -corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de -ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse -Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait -le _Credo_, faisait l'offrande[46]. - - [46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et - qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la - Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers - de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du - Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de - Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et - classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu - être abandonné dans les temps intermédiaires. - -Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du -quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant -de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables -des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus -que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si -elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment, -dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle -affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine -le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau -lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors), -brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir -une éternité d'agonie. - -Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée, -humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la -récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait -pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute) -portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le voeu des serfs. Que -demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous -fussions affranchis[47]. - - [47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est - particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan, - 225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des - bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir. - -Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux -temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que -nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur -elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu. -C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair -brûlée. - - -En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de -chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui -du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et -hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de -l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan, -le peuple n'adorait que le peuple. - -C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant -donnée à manger à la foule, avait fini son oeuvre. Elle se relevait, -mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme -constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi -provoquant au Dieu destitué. - -En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie -chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait -en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le -ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah! -_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!» - - [48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien. - Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme - Jésus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle - ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent - années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites - et nous valut la première invasion? Après une longue paix, fort - peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple. - Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit - et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable - malédiction. - -Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le -croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour -étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient -les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très -venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De -grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la -foule et la faire rire des feux d'enfer. - -Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais. -Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces -feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à -l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière. - - - - -XII - -L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT - - -Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi -pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et -les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en -servitude, le ramener sous l'oeil ennemi, sous l'ombre du château, -sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé -par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit: -_Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé, -paraîtra sortir de chez lui. - -Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités -soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!... - -Quel coeur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait -quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?» - -Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit, -modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années -d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses, -tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat. - -Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le -troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un -grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches -parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire -frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de -Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de -douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis -devant tout le monde. - -Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses -qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y -venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux, -que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune -démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent -que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les -belles curieuses. - -On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On -ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni -l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y -avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les -groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était -qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que -commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter. - -Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il -y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses -si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de -tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir -l'_intime ami_. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait -dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout. - -Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes, -même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi -moderne, qui est la charité même, comprend le coeur de l'homme et le -bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la soeur de sa femme, -c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à -l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout -d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée -d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui -d'avance l'adopta de coeur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste. - -Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième -degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se -marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il -fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu, -on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages, -aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans -les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme -au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger. - -Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de -se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur -de sa femme, eût été perdu pour le sien. - -Ainsi le _prêtre défendait la cousine_, le _seigneur l'étrangère_. -Beaucoup ne se mariaient pas. - -Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat -éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là -celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on -l'appelait le _petit mari_. Il la préférait à coup sûr, et se -souvenait peu des empêchements canoniques. - -Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du -tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût -mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe, -serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger. - -Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable, -craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants -qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on -augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les -prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois -des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était -la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir -d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour -pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la -fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait: -«Jamais femme n'en revint enceinte[50].» - - [49] Fort récemment encore, mon spirituel ami, M. Génin, avait - recueilli les plus curieux renseignements là-dessus. - - [50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point. - Rude contradiction de Satan, mais tout à fait selon le voeu du - serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il - rend la femme inféconde. Beaucoup de blé et point d'enfant. - -Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les -lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y -trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification -glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile. -N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur -indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur. - -Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la -famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans -un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de -les augmenter. - -Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout -au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait -rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la -foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se -concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire -des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les -plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout -était misère et révolte. - - -Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais -elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par -cette rigueur insensée des empêchements canoniques. - -L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous -apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul. - -L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les soeurs, travaillaient -sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du -Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient -avec leurs soeurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient -en toute chose. Moeurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages -des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus -pastorales de l'Himalaya. - - [51] Chose très générale dans l'ancienne France, me disait le - savant et exact M. Monteil. - -Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne -mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une -bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le -pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont -l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la -pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira -pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on -l'éloignait du foyer, de la table. - -Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu. - -Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne -valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins -servante du jeune _maître de maison_, qui succédait à tous les droits -du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi -cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle -s'enivrait. - - -Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui -revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce -qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais -deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés, -et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le -plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son -fils, brisée de coeur, dans une situation tellement contre nature, -désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que -ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui -encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où -une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout. -Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée, -elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie, -pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge -augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils -de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore, -qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se -rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse, -inconnue, dure, sans coeur, sans pitié, qui lui prendrait son fils, -son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même. - -A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de -rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai, -on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière -était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre -la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main. - -Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de -l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la -naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux -mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une -famille qui se renouvelait elle-même. - -Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère -agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon, -fait le grain. - -Les unions moins monstrueuses (du frère et de la soeur), communes chez -les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes. -Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu -sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se -jetait follement dans l'extrême opposé. - -Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des moeurs contre -nature. - -O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir! - - -Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment, -l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front, -sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie -peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que -fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux. -Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est -de mourir. - -Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui -pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré? -Oh? non, il est bien sûr de vivre. - -Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la -Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme -un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne -se peut pas. - -Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le -sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!» - -Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il -s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit -dans la flamme et dans l'aube. - - -Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui -favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que -devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte! - -Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la -béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part -du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on -l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée, -de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux -noirs dont elle est inondée. - - [52] Lancre parle de sorcières aimées et adorées. - -Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit -qui se déroba tout à l'heure. - -«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas. -L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!» - -Celle qui la première fit, joua le terrible drame, dut survivre très -peu. Satan obéissant, avait, tout près, sellé un gigantesque cheval -noir, qui, des yeux, des naseaux, lançait le feu. Elle y monta d'un -bond... - -On les suivit des yeux... Les bonnes gens épouvantés disaient: «Oh! -qu'est-ce qu'elle va donc devenir?»--En partant, elle rit, du plus -terrible éclat de rire,--et disparut comme une flèche.--On voudrait -bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est -devenue[53]. - - [53] Voir la fin de la sorcière de Berkeley dans Guillaume de - Malmesbury. - - - - -LIVRE SECOND - - - - -I - -LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ - - -Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe -noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en -malice, en grâce de chat. Celle-ci, toute contraire à l'autre; fine et -oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers -le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de -nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises -friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur -et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des -libertés du rêve. - -Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive -du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose -ni personne en ce monde, n'aura guère de religion. Guère pour Satan -lui-même, car il est encore un esprit, et celle-ci a un goût unique -pour toute chose de matière. - -Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de -malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine -de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les -choses répugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues. -C'est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine -entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre -pour de prétendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu -l'instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle -aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux -sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être. -D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera -volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des -crimes d'amour. - -Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut -l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et, -on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance -intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a -de lui deux choses, elle est impure, et elle aime à manipuler la vie. -C'est son lot; elle y est artiste,--déjà artiste à vendre, et nous -entrons dans le métier. - - -On dit qu'elle se perpétuera par l'inceste dont elle est née. Mais -elle n'en a pas besoin. Sans mâle elle fera d'innombrables petits. En -moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI, -une contagion immense s'étend. Quiconque croit avoir quelques -secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et -voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend -pour elle ce grand nom: Sorcière. - -Nom périlleux, nom lucratif, lancé par la haine du peuple, qui, tour à -tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins -accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes -qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se -retourne, et dit avec orgueil: «C'est vrai! vous l'avez dit!» - -Le métier devient bon, et les hommes s'en mêlent. Nouvelle chute pour -l'art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la -sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers, -tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu'ils -n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fumée noire, de peur et de -bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe. -Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère -d'autre Dieu. C'est lui qui se manque à lui-même. - - -Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions, n'en est -pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d'idées. - -Il commence très dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal -effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour -l'enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d'années. Trois -jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui -n'était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs -sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal -gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là -éclatèrent les modes immondes de l'époque où les dames, grandies du -hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes -enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y -tinrent; cette mode dura quarante années. L'adolescence, d'autre part, -effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan -au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au -pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque -d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le -célèbre enleveur d'enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son -monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées -Jézabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se -déguiser. Elles s'étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur -folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le -roi, pour tous,--pour le sens, la vie, le corps, l'âme,--l'abîme et le -gouffre sans fond. - -Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre génération de -seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à -voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres -amaigris[55]. - - [54] Même au sujet le plus mystique, dans une oeuvre de génie, - l'_Agneau_ de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges - paraissent enceintes. C'est la grotesque mode du quinzième - siècle. - - [55] Cet amaigrissement de gens usés et énervés me gâte toutes - les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de - Berry, etc. Les sujets sont si déplorables, que nulle exécution - n'en peut faire d'heureuses oeuvres d'art. - -Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la -fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera -l'impossible. - -Au château, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou à peu -près, dans un monde d'hommes non mariés. A en croire les romans, la -dame aurait eu plaisir à s'entourer de jolies filles. L'histoire et le -bon sens disent justement le contraire. Éléonore n'est pas si sotte -que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si -licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple, -celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des -soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la -dame, répétons-le, tient à ce qu'elle est seule. Quelle que soit la -figure et l'âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de -lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce -troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait oser tout, les -traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre -pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques, -pourceaux avides à suivre l'outrageuse Circé. - -Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces -bêtes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son -mal un absurde remède. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir -plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la -sorcière. Susciter, avant l'heure, l'étincelle dans l'innocent qui -dort du pur sommeil d'enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan -de Saintré, type des Chérubin et autres poupées misérables des âges -de décadence. - -Sous tant d'ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la -basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la -fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait à la sorcière, «de -manger des enfants». Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme -tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un -vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités, -le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier -parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu'il est bravé, -défié, par le butor de paysan abbé, en qui la Dame, enfin mieux -avisée, voit ce qui lui convient le mieux. - - -Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé, -au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête -elle-même. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle -jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et -elle a la fureur d'une louve qu'on tient à la chaîne.--«Vienne à -l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.»--Et deux minutes -après: «Quoi! n'est-elle pas déjà venue?» - -La voici. «Écoute bien... J'ai une _envie_... (tu le sais, c'est -insurmontable), l'envie de t'étrangler, de te noyer ou de te donner à -l'évêque qui déjà te demande... Tu n'as qu'un moyen d'échapper, c'est -de me satisfaire une autre _envie_,--de me changer en louve. Je -m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir -librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui -m'étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les -fourrés. - ---«Mais, madame, si l'on vous prenait....--Insolente... Oh! tu -périras...--Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont -on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...--C'est mon -affaire... Je ne t'écoute plus. J'ai hâte, et j'ai jappé déjà... Quel -bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche, -l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme -surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas -une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me -répugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du -sang! c'est ce qu'il faut.» - - [56] Cette terrible fantaisie n'était pas rare chez ces grandes - dames, nobles captives des châteaux. Elles avaient faim et soif - de liberté, de libertés cruelles. Boguet raconte que, dans les - montagnes de l'Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur - une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'enfuit en - boitant. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour - demander l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait. Celui-ci, - en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour - répondre à cette question, il voulut tirer de sa gibecière la - patte qu'il venait de couper à la louve; mais quelle ne fut - point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main, - et à l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour - être celui de sa femme! Il se rendit immédiatement auprès - d'elle, et la trouva blessée et cachant son avant-bras. Ce bras - n'avait plus de main; on y rajusta ce que le chasseur avait - rapporté, et force fut à la dame d'avouer que c'était bien elle - qui, sous la forme de louve, avait attaqué le chasseur, et - s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de - bataille. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice, et - elle fut brûlée. - -Il n'y a pas à dire non: «Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf -heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on -vous croit là, vous courrez la forêt.» - -Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle -n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle -a chassé, elle a tué; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient -peut-être des ronces où elle s'est déchirée. - -Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La -Dame qui l'exigea, cependant, la reçoit fort sombre: «O sorcière, que -tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas deviné! Mais -maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu'à bon droit tu es haïe! -Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je -voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je -disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, exécrable vieille!» - - -Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d'étranges -aventures. N'ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende -un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si -le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur -de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des -enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où -parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n'étaient -nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d'Angleterre dès le -douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le -fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procès, fut puni non -d'avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir -immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait -leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et -la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui -aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], eût fort -bien pu la piler au mortier. - - [57] Voir mon _Histoire de France_, et surtout la savante et - exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud: _Notice sur - Gilles de Rais_, Nantes, 1855 (reproduite dans la _Biographie - bretonne_ de M. Levot).--On y voit que les pourvoyeurs de - l'horrible charnier d'enfants étaient généralement des hommes. La - Meffraye, qui s'en mêlait aussi, était-elle sorcière? On ne le - dit pas. M. Guéraud devait publier le _procès_. Il est à désirer - qu'on fasse cette publication, mais sincère, intégrale, non - mutilée. Les manuscrits sont à Nantes, à Paris. Mon savant ami, - M. Dugast-Matifeux, m'apprend qu'il en existe une copie _plus - complète_ que ces originaux aux archives de Thouars (provenant - des La Trémouille et des Serrant). - -De tous côtés, périls et gains. Nulle situation plus horriblement -corruptrice. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes -puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une -poupée percée d'aiguilles elles pouvaient _envoûter_, faire maigrir, -faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la -mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d'un chien, -disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient -pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes -aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la -Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort[58], subir mille -hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir. - - [58] Pouchet, _Solanées et Botanique générale_.--Nysten, - _Dictionnaire de médecine_ (édition Littré et Robin), article - _Datura_. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Ils en - firent prendre un jour au bourreau d'Aix et à sa femme, qu'ils - voulaient dépouiller de leur argent: ces deux personnes entrèrent - dans un si étrange délire que pendant toute une nuit ils - dansèrent tout nus dans un cimetière. - -De là d'immenses haines, mais aussi d'extrêmes terreurs. L'auteur du -_Marteau des Sorcières_, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par -un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable -population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui -couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais, -dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce -ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, -clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer -leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement -de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds[59]! - - [59] Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. De - là ce mot allemand: «La sorcière en son grenier a montré à sa - camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit: «Choisis; - ils sont à toi.»--Son triomphe était de changer les rôles, - d'infliger comme épreuves d'amour les plus choquants outrages aux - nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines, - aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au - dernier siècle, _Collection Maurepas_, XXX, 111), recevaient, - tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir - aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. De - la fantasque idole on adorait, on se disputait tout. Pour peu - qu'elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n'était pas d'épreuve si - basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbé, - l'abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l'idée sotte - qu'un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste - pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse - que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et - peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je - ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât, - dégradât à ce point les plus graves personnages? Des moines d'un - couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques où l'on - n'entrait qu'avec quatre cents ans de noblesse, firent à Sprenger - ce triste aveu: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés - tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: «Je l'ai - fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils - ont mangé, etc.» (_Comederunt meam_..., etc. Sprenger, _Malleus - maleficarum, quæstio_ VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce - qui fait son désespoir, c'est qu'elle est tellement protégée, - sans doute par ces fous, qu'il n'a pu la brûler. «Fateor quia - nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas; - _ideo adhuc superest_.» - - - - -II - -LE MARTEAU DES SORCIÈRES - - -Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en -vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a -recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est -un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et -subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu, -d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et -le Diable où _Dieu permet_ généralement que le Diable ait l'avantage, -ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en mains, brûlant -au plus vite les corps où il élit domicile. - -Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui -couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens -_Pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des -péchés, succédèrent les _Directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie, -qui est le plus grand péché. Mais pour la grande hérésie, qui est la -sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des Marteaux -pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des -dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de -Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission -d'Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des -tribunaux d'inquisition. - - -Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte -qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des -pèlerins, il en vit deux de Bohême: l'un jeune prêtre, l'autre son -père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. -Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est -que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à -Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--A -côté de vous. A cette réponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai -le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d'un air très modeste -et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à -une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. -Sous lequel? la sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger, -toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et -de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris, -contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela -devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, -si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques -jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand -bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il -étudia, compila tous les _Mallei_ et autres manuels manuscrits, et -devint de première force en procédure démoniaque. Son _Malleus_ dut -être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande -mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484. - - -Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission -d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquit la répugnance -des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait -d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit -l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse -seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers -l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de -frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou -réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières -religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec -lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi -touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence. -L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement -de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, -perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination -de terreur. - -Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait -pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté, -semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher -d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est -vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes -ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition -personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais -la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur -donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables. -Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Salzbourg, semblaient -minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de -paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac -de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme. -L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à -merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles, -brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain, -auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le -peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois -sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on -l'avait lancé sur les juifs. - -Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant -les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur -de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait -être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle -balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du -reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu -soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans -raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial -des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme? -D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre -redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles -était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, -ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. -Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot. - - -«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et -_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le -corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais -(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie -grecque, _diabolus_, signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_ -(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.» - -D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _male de fide -sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le -_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un -hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers -tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et -ce qu'on voulait peu à peu établir partout. - -Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais -intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un -autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections. -Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une -les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux -miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs -hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes -contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs. -Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité. - -Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien! -maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de -votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne -s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église -et les canonistes admettent ce motif de séparation! - -Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en -tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_, -le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si -malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il -lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même. - - -C'est partout la même méthode. - -Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la -négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire -que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de -supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il -pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le -bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause -indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, -Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de -l'amour.» - -Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui -pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient -les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris -était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de -Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres -qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et -ignorantins, race si prospère et si féconde. - -Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la -nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses -livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table -de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le -_Directorium_. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est -pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui -donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore -assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est -esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand -assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand -orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu -qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait -faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de -l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que -le Malin. - -J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens -qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes -différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à -l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette -déguenillé à l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu -d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts -déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'oeil terne du -savantasse, au jugement du scolastique. - -Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. -Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour -complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par -ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger, -et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle -jouit visiblement de la terreur de l'assemblée. - -Voilà une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni -l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent -pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le -mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le -bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau -faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y -prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de -gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger -dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de -bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un -inquisiteur? Il n'est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse -voix, il dit à la vieille: «S'il est si puissant, ton maître, comment -ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit -le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de -fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il -enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des -chiens, des singes, etc.» - - -La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au -docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments -embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère -qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la -noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant -que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous -ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous -tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir -qui n'est pas libre?»--Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des -êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte -avec le Malin.»--A quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet -au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible, -etc.» - -«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec -le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au -procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De -pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une -curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la -flamme. - -Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec le -_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas -trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville -médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les -témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné, -vieux d'un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est -perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix -publique_, du cri général[60]. - - [60] Faustin Hélie, dans son savant et lumineux _Traité de - l'instruction criminelle_ (t. I, 398), a parfaitement expliqué - comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de - l'_Accusation_, jusque-là nécessaires (surtout la peine de la - calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les - procédures ténébreuses, la _Dénonciation_, l'_Inquisition_. Voir - dans Soldan la légèreté terrible des dernières procédures. On - versa le sang comme l'eau. - - -Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres -ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de -ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un -coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est -pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée, -naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a -pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du -mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est -sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait -brûler. - -Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais avec ce bon -Sprenger il n'y a rien à espérer. Trop forte est son humanité; on est -brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande -présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois -bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été -frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un -homme de mauvaise mine qui leur a jeté un sort. Mandé devant -l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne -connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut -point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié -pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà -il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme -faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: «J'ai -mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... qui? non des -créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues -pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme pénétrant, vit alors -toute l'affaire; le pauvre homme était innocent, les dames étaient -certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin -s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et -les faire passer pour sorciers. - -Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne -pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que, -toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui -révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi, -les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le -grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du -Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche, -fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit -in-dix-huit. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le -juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation -regarder du coin de l'oeil, et sous la table fouiller son manuel de -sottise. - - -Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier -aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en -perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du -Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que -de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop -heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où, -théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour -conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit -avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!» - -Aux premiers temps du Moyen-âge, il attend encore l'agonie pour -prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit -_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement -les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable -qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur de bon sens disparaît -au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint -tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par -deux cents hommes armés. - -Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de -moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit -furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est -l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son -soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La -légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous -les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous -les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les -germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une -bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face -du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il, -une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable -ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a -que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle -quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son -imitateur, partage avec lui la nature. - -Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la -nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde -partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence -de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit -oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges -tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux -créations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et -envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie. -A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage -pas le monde, il l'a usurpé tout entier. - - -Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des -aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il, -qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser -croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_, -c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne -défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul -pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de -l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'_hostie -dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent -l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche -pas prise. Et pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant, -qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_. - - -Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir -cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le -Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans -l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur. - -Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde. -L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère -effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent -l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on -brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant -trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûler -cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je! il se saisit -parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise, -triomphant dans son juge même. - -Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant l'intercession -de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois -Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre -deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par -lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que -l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier -essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont -ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment. - - -Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre -précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant -populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais -profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance? - -Oui, sous l'aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous -faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit -ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus -nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au -grotesque. On tremble, et cependant on rit[61]. - - [61] Voy. mes _Mémoires de Luther_, pour les Kilcrops, etc. - - - - -III - -CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION - - -L'Église donnait au juge et à l'accusateur la confiscation des -sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de -sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les -tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et -disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550. - -Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle, -et il part de la France. L'examen du procès de Jeanne d'Arc par -le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce -des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux -ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands -docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte, -une sibylle. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de -tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus -Vaudois d'Arras.--En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui -présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François -Ier. - - -Tout au contraire, l'Espagne, sous la pieuse Isabelle (1506), sous le -cardinal Ximénès, commence à brûler les sorcières. Genève, alors sous -son évêque (1515), en brûla cinq cents en trois mois. L'empereur -Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain établir -que «la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est -une affaire _civile_ (non ecclésiastique).» En vain _il supprime la -confiscation_ (sauf le cas de lèse-majesté). Les petits -princes-évêques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus, -continuent de brûler en furieux. L'imperceptible évêché de Bamberg, en -un moment, brûle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf -cents! Le procédé est simple. Employer tout d'abord la torture contre -les témoins, créer des témoins à charge par la douleur, l'effroi. -Tirer de l'accusé, par l'excès des souffrances, un aveu, et croire cet -aveu contre l'évidence des faits. Exemple: Une sorcière avoue avoir -tiré du cimetière le corps d'un enfant mort récemment, pour user de ce -corps dans ses compositions magiques. Son mari dit: «Allez au -cimetière. L'enfant y est.» On le déterre, on le retrouve justement -dans sa bière. Mais le juge décide, contre le témoignage de ses yeux, -que c'est _une apparence_, une illusion du Diable. Il préfère l'aveu -de la femme au fait lui-même. Elle est brûlée[62]. - - [62] Voy. Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde - l'Allemagne. - -Les choses allèrent si loin chez les bons princes-évêques, que plus -tard l'empereur le plus bigot qui fut jamais, l'empereur de la Guerre -de Trente-Ans, Ferdinand II, est obligé d'intervenir, d'établir à -Bamberg un commissaire impérial pour qu'on suive le droit de l'Empire, -et pour que le juge épiscopal ne commence pas ses procès par la -torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bûcher. - - -On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux, et parfois -sans tortures. Beaucoup étaient de demi-folles. Elles avouaient se -transformer en bêtes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et, -glissant sous les portes, suçaient, disaient-elles, le sang des -enfants. Au pays des grandes forêts, en Lorraine et au Jura, les -femmes volontiers devenaient louves, dévoraient les passants, à les en -croire (même quand il ne passait personne). On les brûlait. Des filles -assuraient s'être livrées au Diable, et on les trouvait vierges -encore. On les brûlait. Plusieurs semblaient avoir hâte, besoin d'être -brûlées. Parfois folie, fureur. Et parfois désespoir. Une Anglaise, -menée au bûcher, dit au peuple: «N'accusez mes juges. J'ai voulu me -perdre moi-même. Mes parents s'étaient éloignés avec horreur. Mon mari -m'avait reniée. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée... -J'ai voulu mourir... J'ai menti.» - - -Le premier mot exprès de tolérance, contre le sot Sprenger, son -affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un légiste de -Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu'on ne pouvait -prendre au sérieux les aveux des sorcières, puisqu'en elles, celui qui -parlait, c'était justement le père du mensonge. Il se moqua des -miracles du Diable, soutint qu'ils étaient illusoires. Indirectement -les rieurs, Hutten, Érasme, dans les satires qu'ils firent des idiots -dominicains, portèrent un coup violent à l'Inquisition. Cardan dit -sans détour: «Pour avoir la confiscation, les mêmes accusaient, -condamnaient, et à l'appui inventaient mille histoires.» - -L'apôtre de la tolérance, Chatillon, qui soutint, contre les -catholiques et les protestants à la fois, qu'on ne devait point brûler -les hérétiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une -meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l'illustre -médecin de Clèves, dirent justement que, si ces misérables sorcières -sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'à -elles, les guérir et non les brûler. Quelques médecins de Paris -poussent bientôt l'incrédulité jusqu'à prétendre que les possédées, -les sorcières, ne sont que des fourbes. C'était aller trop loin. La -plupart étaient des malades sous l'empire d'une illusion. - - -Le sombre règne d'Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de -tolérance. On brûle, sous Diane, les hérétiques et les sorciers. -Catherine de Médicis, au contraire, entourée d'astrologues et de -magiciens, eût voulu protéger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le -sorcier Trois-Échelles, jugé sous Charles IX, les compte par cent -mille et dit que la France est sorcière. - -Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie. -Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur -fanatique, en font fort peu de différence. Contre Wyer, contre les -vrais savants, la lumière et la tolérance, une violente réaction de -ténèbres se fait d'où on l'eût attendue le moins. Nos magistrats, qui, -depuis près d'un siècle, s'étaient montrés éclairés, équitables, -maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la -furie ligueuse, se montrent plus prêtres que les prêtres. En -repoussant l'inquisition de France, ils l'égalent, voudraient -l'effacer. A ce point qu'en une fois le seul Parlement de Toulouse met -au bûcher _quatre cents corps humains_. Qu'on juge de l'horreur, de la -noire fumée de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perçants, -les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Exécrable et nauséabond -spectacle qu'on n'avait vu depuis les grillades et les rôtissades -albigeoises! - -Mais cela, c'est trop peu encore pour Bodin, le légiste d'Angers, -l'adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers -sont si nombreux, qu'ils pourraient en Europe refaire une armée de -Xerxès, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (à la Caligula) -le voeu que ces deux millions d'hommes soient réunis pour qu'il -puisse, lui Bodin, les juger, les brûler d'un seul coup. - - -La concurrence s'en mêle. Les gens de loi commencent à dire que le -prêtre, souvent trop lié avec la sorcière, n'est plus un juge sûr. Les -juristes, en effet, paraissent un moment plus sûrs encore. L'avocat -jésuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au -Jura, Leloyer (1605) dans l'Anjou, sont gens incomparables, à faire -mourir d'envie Torquemada. - -En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de -visionnaires. La foule, désespérée par le passage continuel des -troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers -entraînaient le peuple. Maint village, effrayé, entre deux terreurs, -celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là -leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. -Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir -brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne, -dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour -ne pas passer par mes mains.» - - -Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce -laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs -sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, -l'honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres -pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous -adoraient le chat noir. - -Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des -Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de -Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux -même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces -procès; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge -promette grâce à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves -si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. «La -torture, dit-il, est superflue; elles n'y cèdent jamais.» Enfin il a -l'humanité de les faire étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf -toutefois les loups-garous, «qu'il faut avoir bien soin de brûler -vifs». Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants: -«Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce -marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d'âge et de -discrétion.» Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se -contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lèpre qu'en -brûlant tout, jusqu'aux berceaux. Il en fût venu là s'il eût -vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un juge plus -consciencieusement exterminateur. - -Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire -de la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des -démons_ (1612). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement, -raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, -où, en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de -sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en -pitié l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logroño (frontière -de Navarre et de Castille), a traîné deux ans un procès et fini -maigrement par un petit auto-da-fé, en relâchant tout un peuple de -femmes. - - - - -IV - -LES SORCIÈRES BASQUES (1609) - - -Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre -est un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _du -Prince_ (1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du -Roi». - -Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de -l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilèges les -mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le -servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux -mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait -guère; il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre -dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au Sabbat. Cette -maîtresse était sa sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église. -Le curé ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche -le jour, la nuit au Diable la Messe noire, et parfois dans la même -église. (Lancre.) - -Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et -excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux -mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de -veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, -l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant -aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé -davantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs -absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient -jamais leur compte. - -Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le -jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en -attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur -furie. - -Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de -l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. -Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des -rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir. - -Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les -voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les épaules, elles -vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le -soleil y passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et -forme d'ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux, -dangereux en amour autant qu'en sortilège.» - -Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains -qui ont égayé la robe au dix-septième siècle, joue du luth dans les -entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire -brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les -autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle -d'obscurité, inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre -de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent -finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans -sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion -populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur, -et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indécentes. -Ajoutez une affaire de vanité: plus ces femmes habiles montrent le -Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel -adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise, -triomphe de ce fou bavardage. - -La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de -l'auto-da-fé de Logroño (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente. -Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le -charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond -de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, -et sur un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on -lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au Sabbat, on mange -des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers -déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de -leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit -poliment les sorcières en les éclairant avec le bras d'un enfant mort -sans baptême, etc. - -La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. -Il semble que le Sabbat n'y fût alors qu'une grande fête où tous, les -nobles même, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient -des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des -princes. «On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des -Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter -ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du -Sabbat_. C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, -avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse. - -Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le -pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se -croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. -Beaucoup étaient frappées d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. -La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces -malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la -sorcière, si bien qu'une dame appelée comme témoin, aux approches de -la sorcière qu'elle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, -et sans pouvoir s'arrêter. - -Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres. -Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, -l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le Sabbat chez lui. Le -seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son -château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une -sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un -autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui -obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre, -seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission -absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en -quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq -cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent -au procès que comme témoins (mai-août 1609). - - -Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques -soldats d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de -tête fort exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et -sauvages. L'autre danger, c'étaient les prêtres, dont plusieurs -étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger, -malgré la vive opposition du clergé. - -Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux -montagnes. D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les -juges qui seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à -l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au -réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. -Plusieurs dirent: «Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner -que nous brûlons de souffrir pour lui.» - -Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan -obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge. - -Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, -était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil -homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une -mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé -lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et -offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de -même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout, -avec la vivacité, la violence, l'emphase espagnole, avec cent détails -impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les -mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, -enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et -garçons l'endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se -reconnaissait à ce qu'il était insensible, et qu'on pouvait impunément -y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle -les jeunes, qu'on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait -marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille -effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunées, allât -leur enfonçant l'aiguille, et pût à volonté désigner ces corps -sanglants à la mort! - -Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que, -pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses -serviteurs et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa -chambre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été -jusque sous ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé -bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de -Lancinena, à qui Satan a fait l'amour dans la chambre même du juge. -On entrevoit le but probable de ce misérable conte: la mendiante en -veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, -prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire. - - -Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils -firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan -avait tenu le Sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du -bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, -à la queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les -enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa -gravité, qu'un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable. - -M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant -se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la -violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si -elles n'eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop, -bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au -bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi, -dénoncer. Quand on amena les premières au feu, il y eut une scène -horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur -dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces -malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le -poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs -compagnes furieuses. - -La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires -passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils -avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à -jour. Lancre parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout -d'original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux -nuits du Sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou -marguillères. Il répète même des contes: que les prêtres ont envoyé -les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur -livrent les femmes. - -Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. -Ne l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister -au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que -l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, -que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, -brûlèrent les trois qui restaient. - - -Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à -Logroño leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. -Ils avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre -immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils -consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La -reculade fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les -obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient -seraient relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres -dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et -d'une petite pénitence. (Voy. Llorente.) - -L'Inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les -Maures et les Juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, -bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. -Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de -chèvres, inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser. - - -Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la -justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la -justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, -fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur -d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte -orgueilleusement qu'au Sabbat qui suivit la première exécution des -sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il -répondit que leurs mères n'étaient pas brûlées, mais vivantes, -heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre -les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant -Satan avait eu peur. Il s'absenta quatre Sabbats, se substituant un -diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque -les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit: «J'ai -été plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi -Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne -seront pas brûlées.» - -Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à -la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. -Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus -lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à -bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux -pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut -jamais le trouver. - - - - -V - -SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE (1610) - - -Quelle que soit l'apparence de fanatisme satanique que gardent encore -les sorcières, il ressort du récit de Lancre et autres du dix-septième -siècle que le Sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles -lèvent des contributions presque forcées, font payer un droit de -présence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie, -elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amène un membre nouveau à -la confrérie. - -Aux pays basques, nul mystère. Il y a des assemblées de douze mille -âmes, et des personnes de toutes classes, riches et pauvres, prêtres, -gentilshommes. Satan, lui-même gentilhomme, par-dessus ses trois -cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouvé trop dur son -vieux siège, la pierre druidique; il s'est donné un bon fauteuil doré. -Est-ce à dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il -fait l'espiègle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche; il -officie les pieds en l'air, la tête en bas. - -Il veut que tout se passe très honorablement, et fait des frais de -mise en scène. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues, -qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il délecte -l'oreille d'une étrange musique, «surtout de certaines clochettes qui -chatouillent» les nerfs à la manière des vibrations pénétrantes de -l'harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la -vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'à ses crapauds qui n'affectent -des prétentions; ils deviennent élégants, et, comme de petits -seigneurs, vont habillés de velours vert. - -L'aspect, en général, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal -masqué, à déguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde, -ouvre le bal avec l'évêque du Sabbat, ou le roi et la reine. Dignités -constituées pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui -honorent l'assemblée de leur présence. - -Ce n'est plus là la sombre fête de révolte, sinistre orgie des serfs, -des _Jacques_, communiant la nuit dans l'amour, et le jour dans la -mort. La violente ronde du sabbat n'est plus l'unique danse. On y -joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses, -obscènes, où des filles, dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda, -simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses -étaient, dit-on, l'irrésistible attrait qui, chez les Basques, -précipitait au Sabbat tout le monde féminin, femmes, filles, veuves -(celles-ci en grand nombre). - -Sans ces amusements et le repas, on s'expliquerait peu cette fureur -du sabbat. C'est l'amour sans l'amour. La fête était expressément -celle de la stérilité. Boguet l'établit à merveille. - -Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire -craindre d'être enceintes. Mais généralement plus sincère, il est -d'accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu'il fait même du corps -des sorcières dit très bien qu'il les croit stériles, et que l'amour -stérile, passif, est le fond du Sabbat. - -Cela eût dû bien assombrir la fête, si les hommes avaient eu du coeur. - -Les folles qui y venaient danser, manger, elles étaient victimes au -total. Elles se résignaient, ne désirant que de ne pas revenir -enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l'homme, le -poids de la misère. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà, de son -temps, échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Or, en ce -temps-là (1500), on vivait pour deux sous par jour, et en ce temps-ci -(1600), sous Henri IV, on vit à peine avec vingt sous. Dans tout ce -siècle, va croissant le désir, le besoin de la stérilité. - -Cette triste réserve, cette crainte de l'amour partagé, eût rendu le -Sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n'en eussent -augmenté le burlesque, ne l'eussent égayé d'intermèdes risibles. Ainsi -le début du Sabbat, cette scène antique, grossièrement naïve, la -fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape), était -suivi d'un autre jeu, un _lavabo_, une froide purification (pour -glacer et stériliser), qu'elle recevait non sans grimaces de frisson, -d'horripilation. Comédie à la Pourceaugnac[63], où la sorcière se -substituait ordinairement une agréable figure, la reine du Sabbat, -jeune et jolie mariée. - - [63] L'instrument décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. 69, il - est froid, dur, très mince, long d'un peu plus d'un doigt - (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est - mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d'une aulne - et sinueux, une partie est métallique, une autre souple, etc. - C'est déjà le clysoir. - -Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie, la -_rave noire_, dont on faisait mille sales plaisanteries dès -l'Antiquité, de la Grèce, où on l'infligeait à l'homme-femme, au jeune -efféminé qui courait les femmes d'autrui. Satan la découpait en -rondelettes qu'il avalait gravement. - -La finale était, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontées -qui lui font croire tout), une chose bien étonnante dans des -assemblées si nombreuses. On y eût généralisé publiquement, affiché -l'inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcière, à -savoir, que la mère conçût de son fils. Chose fort inutile alors où la -sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes. -Peut-être on en faisait la comédie, celle d'une grotesque Sémiramis, -d'un Ninus imbécile. - -Ce qui peut-être était plus sérieux, une comédie probablement réelle, -et qui indique fortement la présence d'une haute société libertine, -c'était une mystification odieuse, barbare. - -On tâchait d'attirer quelque imprudent mari que l'on grisait du -funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu'_enchanté_ il perdît -le mouvement, la voix, mais non la faculté de voir. Sa femme, -autrement _enchantée_ de breuvages érotiques, tristement absente -d'elle-même, apparaissait dans un déplorable état de nature, se -laissant patiemment caresser sous les yeux indignés de celui qui n'en -pouvait mais. - -Son désespoir visible, ses efforts inutiles pour délier sa langue, -dénouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs, ses roulements -d'yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste, -à celui de telles comédies de Molière. Celle-ci était poignante de -réalité, et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. Hontes -stériles, il est vrai, comme le Sabbat l'était toujours, et le -lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes -dégrisées. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils? - -Ces actes punissables sentent déjà l'aristocratie. Ils ne rappellent -en rien l'antique fraternité des serfs, le primitif Sabbat, impie, -souillé sans doute, mais libre et sans surprise, où tout était voulu -et consenti. - -Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il -devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d'autant plus perfide et -immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au Sabbat, que son accord -avec les prêtres? Qu'est-ce que ce curé qui amène sa _Bénédicte_, sa -sacristine, qui tripote des choses d'église, dit le matin la Messe -blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de -faire l'amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes. -Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un siècle déjà -Satan a compris, exploité les bénéfices de l'Église. Il s'est fait -directeur. Ou, si vous l'aimez mieux, le directeur s'est fait Satan. - -Rappelez-vous donc, mon cher Lancre, les procès qui commencent dès -1491, et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de -Paris. Il ne brûle plus guère Satan, n'y voyant plus qu'un masque. - -Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d'emprunter le visage d'un -confesseur aimé. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du -Quesnoy, mûre, de quarante-cinq ans, mais, hélas! trop sensible. Elle -déclare ses feux à son _pater_, qui n'a garde de l'écouter, et fuit à -Falempin, à quelques lieues de là. Le diable, qui ne dort jamais, -comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) «piquée d'épines -de Vénus, il prit subtilement la forme dudit Père, et, chaque nuit -revenu au couvent, il réussit près d'elle, la trompant tellement -qu'elle déclare y avoir été prise, de compte fait, quatre cent -trente-quatre fois[64]...» On eut grande pitié de son repentir, et -elle fut subitement dispensée de rougir, car on bâtit une bonne fosse -murée près de là, au château de Selles, où elle mourut en quelques -jours, mais d'une très bonne mort catholique... Quoi de plus -touchant?... Mais tout ceci n'est rien en présence de la belle affaire -de Gauffridi, qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à -Bayonne. - - [64] Massée, _Chronique du monde_ (1540), et les chroniqueurs du - Hainaut, Vinchant, etc. - -Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement -de Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un -procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des moeurs -ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des -couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de -circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à -prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard -encore éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle -connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui -meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière -ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul. - -Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant, -l'épée au côté, danser la nuit au Sabbat, où il conduit sa sacristine, -n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que -l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui -ce corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien -chez Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre -chose_. Et les États-généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut -pas que le prêtre juge le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est -précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de -Provence. Le directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de -leur corps et de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au -procès de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de -Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait -connaître. - -La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le -public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un -prêtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le -prêtre, de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire -oublier la fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de -femmes qui lui sont abandonnées. - -Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait -éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce -tout à jour. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille, -mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une -foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de -deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui -entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par -l'éclat qu'ils lui donnèrent, par leur partialité pour telle de ces -religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la -conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de -l'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de -vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler, -en _Prince des magiciens_, non seulement de France, mais d'Espagne, -d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée. - -Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux -montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et -dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il -était prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et -les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, -dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il -aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence, -aveugle et passionnée, qu'il avait déjà corrompue, n'eût poussé -l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être pour son éducation -religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de La Palud, -blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit l'esprit, et ne -respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de son élève. - -Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son -malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi, -pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne -le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il -était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine. -Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques. -La mena-t-il au Sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la -troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est -sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine -d'agitation et de peur, fut dès lors par moments folle, et certains -accès la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée -vivante par le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son -père, et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille. - - - - -VI - -GAUFFRIDI (1610) - - -L'ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins -déraisonnable. Elles n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever -des petites filles. La réaction catholique, qui avait commencé avec -une haute ambition espagnole d'extase, impossible alors, qui avait -follement bâti force couvents de Carmélites, Feuillantines et -Capucines, s'était vue bientôt au bout de ses forces. Les filles qu'on -murait là si durement pour s'en délivrer mouraient tout de suite, et, -par ces morts si promptes, accusaient horriblement l'inhumanité des -familles. Ce qui les tuait, ce n'étaient pas les mortifications, mais -l'ennui et le désespoir. Après le premier moment de ferveur la -terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par -Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des _après-midi_, -l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, les minait -rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop fort les -étouffait. - -Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à -ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne de -cloître). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et -d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper -quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales -fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les -malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la -doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu -appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses -enseignantes, que ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute -inspection des évêques, et peu, très peu monastique; elles n'étaient -pas cloîtrées encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines -recevaient (au moins les parents des élèves). Les unes et les autres -étaient en rapport avec le monde, sous des directeurs estimés. -L'écueil de tout cela, c'était la médiocrité. Quoique les Oratoriens -et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite, l'esprit général de -l'ordre était systématiquement moyen, modéré, attentif à ne pas -prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, était -un homme d'âge, un protestant converti, qui avait tout traversé, et -était revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi -sages, et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres -pâturages d'une religion oratorienne, monotone et raisonnable. C'est -par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa. - -Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble -et de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, -eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans -doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que -ce n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies -de peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les -têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui -hurlent, qui se sentent saisies du démon. - -Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul -directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait -pu arriver, comme au cloître du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui -prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fût constitué, sous -la figure de Gauffridi, amant commun des religieuses. Ou bien, comme -dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé -que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que -le péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, -et à Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les -consacrées». (L'Estoile, édit. Michaud, p. 561.) - -Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il -pas de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une -religieuse qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, -comme s'étant donnée au Diable et à lui. - -Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, -voyait. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, -et d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et -désespéré. Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, -prospérait, s'étendait partout en France! Sa prétention était la -sagesse, le bon sens, le calme. Et tout à coup, il délire! Romillion -eût voulu étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles -par un de ses prêtres. Mais les diables ne tenaient compte -d'exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble, -qui était Belzébuth, démon de l'orgueil, ne daigna desserrer les -dents. - -Il y avait, parmi ces possédées, une fille, particulièrement adoptée -de Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et -nourrie dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant ni -père ni mère, était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant -converti. Son nom de Louise Copeau semble roturier. C'était, comme il -parut trop, une fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. -Ajoutez-y une épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son -orage infernal, une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort -en huit jours. - -Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique, -léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur -et protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. -Mais elle en oublie un, le démon de la jalousie. - -Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée, -l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit -qu'elle avait été au Sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on -l'y avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince...--Quel -prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens. - -Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard, -était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de -la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. -Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit -se répandait partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre, -roi des magiciens, le Prince de la magie pour tous les pays. Tel fut -l'affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui -enfoncèrent au front. - -Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine -de Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des -mains de l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au -couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père -Michaëlis, inquisiteur du pape en terre papale d'Avignon et qui -prétendait l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement -d'exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, -celui-ci allait par là le faire tomber aux mains de l'Inquisition. - -Michaëlis devait prêcher l'Avent à Aix, devant le Parlement. Il sentit -combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec -l'empressement de nos avocats de Cours d'assises quand il leur vient -un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de conversation -criminelle. - -Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant -l'Avent, Noël et le carême et de ne brûler qu'à la Semaine-Sainte, la -veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier -acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il -avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà -exorcisé, était ferré en ces sottises. - -Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne -rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois -fois plus zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une -brûlante éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une -vraie torche infernale. - -La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et -Madeleine, par-devant le peuple. - -Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon -orfèvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne, -étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les -démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s'en -allaient en remerciant Dieu. - -Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde réaction des -procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus -âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la -Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et -presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de -honte, dans les crises de l'épilepsie... - -Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre -cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces -que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle -prêchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine -de l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom -de ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour -reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une -minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en -enfer», dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les -dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête, évanouie. - -Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie -n'eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, -sur chaque endroit où elle peut crever le coeur à la patiente et y -faire entrer l'aiguille, une horrible lucidité. - -C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du -Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la -plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des -Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la -surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, -en est quitte pour dire, au nom de son Diable: «Le Diable est le père -du mensonge.» - -Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: -«Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette -femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de -Paris.--Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable -communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme -est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte -partie, ne dit plus un mot. - -Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je -vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même. - -Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son -exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident -du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres: - -Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se -convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le -garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison -qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de -France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient -contre elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre -supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante... -Je vous rends votre conseil.» - -Verrine, le diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait -des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et -ennemis, l'Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis, -qui se morfondait, à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le -monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis, tu -dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint, -compris le sommaire de la perfection.» - -Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot -y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée!» -(17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle -voulait et la soutint bassement. - -Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur -Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la -peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop -la châtier. - -L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle -était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit, -l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. -Second ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_ -par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le -fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur -d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore. - -Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était -contre Louise. - -Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité -d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser -l'honneur à cette fille. - -Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'Inquisition -d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais. - -L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils -soutenaient qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de -confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prêtres -séculiers. - -Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du -bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin qu'ils étaient près de tout -laisser et de quitter leur maison. - -Les dames étaient indignées, surtout Mme Libertat, la dame du chef des -royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour -Gauffridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de -Dieu. - -Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre -au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint François) ennemis -des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de -leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en -rapports continuels avec les femmes leur faisait souvent des affaires -de moeurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la -vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les -possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils -en eurent un à point nommé. Son diable, sous l'influence du cordon de -Saint-François, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il -dit, et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement -magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.» - -On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut -interdite. Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins -n'avaient pas fait jurer à leur diable de dire vrai. Pauvre réponse -qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine. - -Celle-ci comme un chien battu et qui craint de l'être encore, était -capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en -cette crise Louise horriblement mordit. - -Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu. -Elle cria «contre les sorciers de Marseille», sans nommer personne. -Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme -qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci -comme l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou -se tint cachée. Son mari, son père en larmes, vinrent à la -Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine -n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation. - -Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour -vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de -ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de -jour le cauchemar affreux du bûcher. - -Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû -s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle -n'était pas aimée à Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de -magistrature et de noblesse, a toujours été jalouse de l'opulente -splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire -l'adversaire de Marseille, l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir -l'appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le premier. C'était -un corps très fanatique dont les grosses têtes étaient des nobles -enrichis dans l'autre siècle au massacre des Vaudois. Comme juges -laïques, d'ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape -créer un tel précédent, avouer que, dans l'affaire d'un prêtre, dans -une affaire de sortilège, l'Inquisition ne pouvait procéder que pour -l'instruction préparatoire. C'était comme une démission que donnaient -les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. Un côté -flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme avaient fait ceux de -Bordeaux, c'étaient qu'eux laïques, ils fussent érigés par l'Église -elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs ecclésiastiques. - -Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne -fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout -à coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise -charma les gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait -cru?) fut canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata -en éloges «de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel». - -Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition, -celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau, -une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner -les possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et -dresser des listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans -ménagement, désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça -«qu'ils seraient punis _temporellement_» dans leur corps et dans leur -chair. - -Les pauvres Pères furent brisés. Leur diable ne souffla plus mot. Ils -allèrent trouver l'évêque et lui dirent qu'en effet on ne pouvait -guère refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire -acte d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le -réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice -épiscopale. - -On avait calculé aussi sans doute que la vue de cet homme aimé allait -fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait -ébranlée des réclamations de son coeur. - -Ce coeur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse -semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de -plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé -à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été -offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin... le -tout pour Louis! Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les -extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus -d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande... le tout pour -Louis! _Pater de coelis Deus, misere Ludovici! Fili redemptor mundi -Deus, miserere Ludovici!..._» etc. - -Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que -l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il -était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence. - -Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien. -L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, -irrité contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné -à elle et avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la -tragédie, Michaëlis venait justement pour briser Louise, sauver -Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame -populaire. Ceci n'était pas maladroit et témoigne d'une certaine -entente de la scène. L'hiver et l'Avent avaient été remplis par la -terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une saison plus douce, -dans un printemps de Provence, au Carême, aurait figuré un personnage -plus touchant, un démon tout féminin dans une enfant malade et dans -une blonde timide. La petite demoiselle appartenant à une famille -distinguée, la noblesse s'y intéressait, et le Parlement de Provence. - -Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il -voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui ferma la -porte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: -«Silence, diable maudit!» - -Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait -triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne -pressentait que trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, -dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant -qu'il aimait. Il s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de -Louise, elle apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'Église, -cruels et subtils scolastiques. Elle lui posa les questions de -doctrine, et à tout il répondait _oui_, lui accordant même les choses -les plus contestables, par exemple, «que le Diable peut être cru en -justice sur sa parole et son serment». - -Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de -Marseille le réclama. Ses amis les Capucins dirent avoir visité sa -chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de -Marseille vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui. - -Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien -haut. Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient -honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du -premier pour Madeleine, dépassa les paroles même, et l'on en vint aux -voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que -le Diable avait dictées par la bouche de Louise, le Flamand, qui -l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et -craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son -chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il -n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise. Il les défendit tant -qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siège. Michaëlis, -qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit -qu'au nom du roi et en enfonçant la porte. - -Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le -Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. -Mais la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un -inquisiteur accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui -n'eut plus qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui -restitua les papiers. - -Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et -nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On -lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très -soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle -en vérité, et souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des -questions étranges sur le magicien, sur les places de son corps qui -pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-même fut examinée. -Quoiqu'elle dût l'être à Aix par les médecins et chirurgiens du -Parlement (p. 70), Michaëlis, par excès de zèle, la visita à la -Sainte-Baume, et il spécifie ses observations (p. 69). Point de -matrone appelée. Les juges, laïques et moines, ici réconciliés et -n'ayant pas à craindre leur surveillance mutuelle, se passèrent -apparemment ce mépris des formalités. - -Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces -indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas -tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de -toi!...» - -Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en -effet, le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, -de n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle -maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments -avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la -Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de -voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les -couper, lui ôter cette vanité. - -Elle était obéissante et douce dans ses bons moments, et on aurait -bien voulu en faire une Louise. Mais ses diables étaient vaniteux, -amoureux, non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on -voulut les faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis -fut obligé de jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, -tenant à dépasser de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà -tiré de ce petit corps une armée de six mille six cent soixante -diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le -public, il lui fit rejeter le charme ou sortilège qu'elle avait avalé, -disait-il, et le lui tira de la bouche dans une matière gluante. Qui -eût refusé de se rendre à cela? L'assistance demeura stupéfaite et -convaincue. - -Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même. -Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient -irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle -avouait que tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait -toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit, -disait-elle, j'étais au Sabbat. Les magiciens adoraient ma statue -toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils -tiraient de leurs mains avec des lancettes. _Lui_, il était là, à -genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le -trahir... Je résistais... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui -veuille mourir pour elle?--Moi, dit un jeune homme», et le magicien -l'immola.» - -Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un -seul de ses beaux cheveux blonds. «Et, comme je refusais, il dit: La -moitié au moins d'un cheveu». - -Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la -porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes -jambes pour rejoindre Gauffridi. - -On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait -comment la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le -tira, le coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que -l'obstination de cette personne si douce venait des sorciers -invisibles qui s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme -d'armes, bien solide, avec une épée, qui frappait de tous les côtés, -et taillait les invisibles en pièces. - -Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, ce fut la mort de -Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le Carême à Aix, -vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion, -envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé -de l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru -qu'on n'oserait. - -Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle -était si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était -épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien -hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une -femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire -général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et -étroit charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme -on en voit à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer -d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on -introduisit la fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au -visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle -fut dès lors à discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la -conscience, l'extermination de ce qui restait de sens moral et de -volonté. - -Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait, -flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui -montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi, -et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent -fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse -quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en -faisant blasphémer son diable au nom du magicien. Belzébuth disait -par sa bouche: «Je renonce à Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce à -Dieu», etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du -Juste, de la part de Gauffridi!» - -Horrible communauté. Ce diable à deux damnait l'un par les paroles de -l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à -Gauffridi. Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le -blasphémateur muet dont l'impiété rugissait par la voix de cette -fille. - -Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils -eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, -Belzébuth, parles-tu si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots -affreux: «S'il y a des traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre -les démons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire -tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et -m'en moque.» - -Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon -de la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut -place encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le -moindre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient -d'exorcismes et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept -mille diables, sont obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que -mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage -seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais -n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, -quand on le lui ôta, elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des -aiguilles, enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une -longue épingle par l'oreille. - -Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, -n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est -bien étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des -aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui -devait être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il -apprit avec étonnement et horreur que, par trois fois, on avait -enfoncé l'aiguille sans qu'il la sentît; donc il était trois fois -marqué du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en -Avignon, cet homme serait brûlé demain.» - -Il se sentit perdu, et ne se défendit plus. Il regarda seulement si -quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. Il -dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on -aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était trop froid et -trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avancée -d'ailleurs et désespérée. - -Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux -Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la -honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une -pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus -sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la -juridiction laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur -l'article des moeurs, n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. -Ils enveloppaient Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et -nuit, mais seulement pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie -restant le grand chef d'accusation, on pût laisser au second plan la -séduction d'un directeur, qui compromettait le clergé. - -Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses, -tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais -qui bien certainement livrait son corps au bûcher. - -L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne -devait pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du -clergé et du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on -somma son diable, Belzébuth, de vider les lieux, sinon de donner ses -oppositions. Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement. - -Puis on fit venir Louise, avec son diable Verrine. Mais avant de -chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les -parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce diable, -en lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les -Séraphins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile, -dit Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, -elle fit effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir -des autres, et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, -prosternée et la tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et -si indomptée, s'humilier, baiser le pavé, et, les bras étendus, s'y -appliquer de tout son long. - -Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit -expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée -par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était -là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébuth, le diable -sorti de Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de -Gauffridi.» - -Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet -infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et -l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul -doute la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires -recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient -servir, mais ils les tenaient «sous le secret de la cour». - -L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant -d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son -ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de -Gauffridi, brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611). - -La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort -relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à -Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la -guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout -au diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, -Denise Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand -bruit, la montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de -Beauvais à Notre-Dame de Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce -pèlerinage picard n'eut pas l'effet dramatique, les terreurs de la -Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son latin, n'eut pas la brûlante -éloquence de la Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout -n'aboutit à rien qu'à amuser les huguenots. - -Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première, -du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît -parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que -comme exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes -du bois qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, -l'avaient répudiée et abandonnée. - -Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai -pas... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle -ne mourut pas; elle tua encore. Le diable meurtrier qui était en elle -était plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs -par noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à -la magie, entre autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des -deux yeux», qui fut brûlée vive. - -«Prions Dieu, dit en finissant le Père Michaëlis, que le tout soit à -sa gloire et à celle de son Église.» - - - - -VII - -LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--URBAIN GRANDIER (1632-1634) - - -Dans les _Mémoires d'État_ qu'avait écrits le fameux Père Joseph, -qu'on ne connaît que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment -supprimés comme trop instructifs, ce bon Père expliquait qu'en 1633 il -avait eu le bonheur de découvrir une hérésie, une hérésie immense, où -trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs. - -Les capucins, légion admirable des gardiens de l'Église, bons chiens -du saint troupeau, avaient flairé, surpris non pas dans les déserts, -mais en pleine France, au centre, à Chartres, en Picardie, partout, un -terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illuminés ou -quiétistes), qui, trop persécutés là-bas, s'étaient réfugiés chez -nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents, -glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos. - -La merveille, c'était qu'on n'eût pas su plus tôt la chose. Elle ne -pouvait guère être cachée, étant si étendue. Les capucins juraient -qu'en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang -plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante -mille professeurs. Tout le clergé en était-il? tous les confesseurs, -directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels -nombre de laïques s'adjoignirent, brûlant du même zèle pour le salut -des âmes féminines. Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent, -audace, est l'auteur des _Délices spirituelles_, Desmarets de -Saint-Sorlin. - - -On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les -religieuses, cent fois plus maître alors qu'il ne le fut dans les -temps antérieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles. - -La réforme du Concile de Trente pour la clôture des monastères, fort -peu suivie sous Henri IV, où les religieuses recevaient le beau monde, -donnaient des bals, dansaient, etc., cette réforme commença -sérieusement sous Louis XIII. Le cardinal de La Rochefoucauld, ou -plutôt les Jésuites qui le menaient, exigèrent une grande décence -extérieure. Est-ce à dire que l'on n'entrât plus aux couvents? Un seul -homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais à -volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires, -surtout par David, à Louviers). Cette réforme, cette clôture, ferma la -porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tête-à-tête au -directeur, et l'influence unique. - -Qu'en résulterait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les -hommes pratiques, non les médecins. Dès le seizième siècle, le médecin -Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son -livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et, -dans son livre III, il parle d'un prêtre espagnol estimé qui, à Rome, -entré par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant -qu'épouses de Jésus, elles étaient les siennes, celles du prêtre, -vicaire de Jésus. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât -la grâce d'épouser bientôt ce couvent[65]. - - [65] Wyer, liv. III, ch. VII, d'après Grillandus. - -Si cette visite passagère eut cet effet, on peut comprendre quel dut -être l'état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul -chez elles, et profita de la clôture, put passer le jour avec elles, -recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs, -de leurs faiblesses. - -Les sens ne sont pas tout dans l'état de ces filles. Il faut compter -surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir -d'une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. Que de choses -nouvelles à cette époque! Les voyages, les Indes, la découverte de la -terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au -dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante -uniformité de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans -assaisonnement que de quelque sermon nasillard? - - -Les laïques même, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent -de leurs confesseurs l'absolution de l'inconstance. - -Le prêtre est entraîné, forcé de proche en proche. Une littérature -immense, variée, érudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout -permettre. Littérature très progressive, où l'indulgence de la veille -paraîtrait sévérité le lendemain. - -La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents. - -L'anéantissement de la personne et la mort de la volonté, c'est le -grand principe mystique. Desmarets nous en donne très bien la vraie -portée morale. Les dévoués, dit-il, immolés en eux et anéantis, -n'existent plus qu'en Dieu. _Dès lors ils ne peuvent mal faire._ La -partie supérieure est tellement divine qu'elle ne sait plus ce que -fait l'autre[66]. - - [66] Doctrine très ancienne qui reparaît souvent dans le - Moyen-âge. Au dix-septième siècle, elle est commune dans les - couvents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus - naïve que dans les leçons d'un ange normand à une religieuse - (Affaire de Louviers).--L'ange enseigne à la nonne premièrement - «le mépris du corps et l'indifférence à la chair. Jésus l'a - tellement méprisée, qu'il l'a exposée nue à la flagellation, et - laissé voir à tous...»--Il lui enseigne «l'abandon de l'âme et de - la volonté, la sainte, la docile, la toute passive obéissance. - Exemple: la Sainte Vierge, qui ne se défia pas de Gabriel, mais - obéit, conçut.»--Courait-elle un risque? Non. Car un esprit ne - peut causer aucune impureté. Tout au contraire, il purifie.»--A - Louviers, cette belle doctrine fleurit dès 1623, professée par un - directeur âgé, autorisé, David. Le fonds de son enseignement - était «de faire mourir le péché par le péché», pour mieux rentrer - en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de - Bosroger (capucin). _La Piété affligée_, 1645; p. 167, 171, 173, - 174, 181, 189, 190, 196. - - -On devait croire que le zélé Joseph, qui avait poussé si haut le cri -d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas là, qu'il y -aurait une grande et lumineuse enquête; que ce peuple innombrable, -qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait -connu, examiné de près. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a -pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonnés. Mais nul -procès, un silence profond. Selon toute apparence, Richelieu se soucia -peu d'approfondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne -l'aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui eût mis dans -leurs mains l'inquisition sur tous les confesseurs. - -En général, le moine jalousait, haïssait le clergé séculier. Maître -absolu des femmes espagnoles, il était peu goûté de nos Françaises -pour sa malpropreté; elles allaient plutôt au prêtre, ou au jésuite, -confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait -lâché la meute des capucins, récollets, carmes, dominicains, etc., qui -eût été en sûreté dans le clergé? Personne. Quel directeur, quel -prêtre, même honnête, n'avait usé et abusé du doux langage des -quiétistes près de ses pénitentes? - -Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait -l'assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. Un procès -fut permis aux moines, un seul, contre un curé, mais contre un curé -magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en -l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun -directeur, ne s'y reconnût, et que chacun, en sécurité pleine, pût -toujours dire: «Ce n'est pas moi.» - - -Grâce à ces soins tout prévoyants, une certaine obscurité reste en -effet sur l'affaire de Grandier[67]. Son historien, le capucin -Tranquille, prouve à merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable, -et il est nommé dans le procès (comme on aurait dit d'Astaroth) -_Grandier des Dominations_. Tout au contraire, Ménage est près de le -ranger parmi les grands hommes accusés de magie, dans les martyrs de -la libre pensée. - - [67] L'_Histoire des diables de Loudun_, du protestant Aubin, est - un livre sérieux, solide, et confirmé par les _Procès-verbaux_ - mêmes de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une pièce - grotesque. La _Procédure_ est à notre grande Bibliothèque de - Paris. M. Figuier a donné de toute l'affaire un long et excellent - récit (_Histoire du merveilleux_).--Je suis, comme on va voir, - contre les brûleurs, mais nullement pour le brûlé. Il est - ridicule d'en faire un martyre, en haine de Richelieu. C'était un - fat, vaniteux, libertin, qui méritait non le bûcher, mais la - prison perpétuelle. - -Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part, -mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il -ne fut qu'un second acte, l'éclairer par le premier acte qu'on a vu en -Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume, où périt -Gauffridi, l'éclairer par le troisième acte, par l'affaire de -Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à -son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier. - -Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prêtre -libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on -fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin. - -Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires et qui permet d'y mieux -voir que dans la fange obscure des monastères d'Espagne et d'Italie. -Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient étonnamment -passives, subissaient la vie de sérail, et pis encore[68]. - - [68] Voy. Del Rio, Llorente, Ricci, etc. - -Nos Françaises, au contraire, d'une personnalité forte, vive, -exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais -diables (et sans figure), partant indiscrètes, bruyantes, -accusatrices. Leurs révélations furent très claires, et si claires -vers la fin que tout le monde en eut honte, et qu'en trente ans, en -trois affaires, la chose, commencée par l'horreur, s'éteignit dans la -platitude, sous les sifflets et le dégoût. - -Ce n'était pas à Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous -leurs yeux et leurs railleries, dans la ville même où ils tenaient -leurs grands synodes nationaux, qu'on eût attendu une affaire -scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les -vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une -liberté très grande, pensant non sans raison que des gens souvent -massacrés, tout récemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun -catholique (magistrats, prêtres, moines, un peu de noblesse et -quelques artisans) vivait à part de l'autre, en vraie colonie -conquérante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par -l'opposition du prêtre et du moine. - - -Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait -le haut du pavé contre les protestants, et confessait les dames -catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des -Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il -éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de -naissance et disputeur, mais méridional d'éducation, de facilité -bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut -brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les -hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent -et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes -les carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On -s'étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage -apparaissait dans les rues de Loudun comme un Père de l'Église, tandis -que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes -de derrière. - -Toutes lui furent à discrétion. La femme de l'avocat du roi fut -sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui -en eut un enfant. Ce n'était pas assez. Ce conquérant, maître des -dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses. - -Il y avait partout alors des Ursulines, soeurs vouées à l'éducation, -missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient -les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un -petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent -lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien -collège huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien -apparentée, brûlait d'élever son couvent, de l'amplifier, de -l'enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier -peut-être, l'homme à la mode, si déjà elle n'eût eu pour directeur un -prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche -parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on -l'appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames -supérieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec -fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on -parlait tant. - -Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois -affronts en même famille), unirent leurs jalousies et jurèrent la -perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il -se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire -presque écrouler la ville. - - -Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait -mises, n'étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la -ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant -d'épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux -apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mélange de petites -filles riches que l'on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors. -Si bien qu'elles s'épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en -étaient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions, -se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le -revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu, -senti la nuit près d'elles, audacieux, vainqueur, et s'être réveillées -trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices? -Était-ce Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l'escalade! -On n'a jamais pu l'éclaircir. - -Les trois dès lors crurent le tenir. Ils suscitèrent d'abord dans les -petites gens qu'ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne -pouvoir plus garder pour leur curé un débauché, un sorcier, un démon, -un esprit fort, qui, à l'église, «pliait un genou et non deux»; enfin -qui se moquait des règles, et donnait des dispenses contre les droits -de l'évêque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'évêque de -Poitiers, défenseur naturel du prêtre, et livrait celui-ci à la rage -des moines. - -Tout cela monté avec génie, il faut l'avouer. En le faisant accuser -par deux pauvres, on trouva très utile de le bâtonner par un noble. En -ce temps de duel, l'homme impunément bâtonné perdait dans le public, -il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup. -Comme en tout il aimait l'éclat, il alla au roi même, se jeta à ses -genoux, demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Il l'aurait eue d'un -roi dévot; mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c'était -affaire d'amour et fureur de maris trompés. - -Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à -pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais -le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore -pour lui l'autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers, -l'archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et -brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules -au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps -lui conseilla sagement d'aller vivre partout, excepté à Loudun. - -C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du -triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il -rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient -des fenêtres; il marchait tenant un laurier. - - -Non content de cette folie, il menaçait, voulait réparation. Ses -adversaires, ainsi poussés, à leur tour en péril, se rappelèrent -l'affaire de Gauffridi, où le Diable, le père du mensonge, -honorablement réhabilité, avait été accepté en justice comme un bon -témoin véridique, croyable pour l'Église et croyable pour les gens du -roi. Désespérés, ils invoquèrent un diable et ils l'eurent à -commandement. Il parut chez les Ursulines. - -Chose hasardeuse. Mais que de gens intéressés au succès! La supérieure -voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientôt les yeux de la -cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur -victoire sur leurs rivaux, les prêtres. Ils retrouvaient ces combats -populaires livrés au Diable en l'autre siècle, souvent (comme à -Soissons) devant la porte des églises, la terreur et la joie du peuple -à voir triompher le bon Dieu, l'aveu tiré du Diable «que Dieu est dans -le Sacrement», l'humiliation des huguenots convaincus par le démon -même. - -Dans cette comédie tragique, l'exorciste représentait Dieu, ou tout au -moins c'était l'archange terrassant le dragon. Il descendait des -échafauds épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans les -bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie. - -Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les -procès. On ne s'intéressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours -le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610). -Mais on était du moins dédommagé par une grande, une superbe mise en -scène. L'âpre désert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans -l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succès. Loudun eut -pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armée -d'exorcistes divisés en plusieurs églises. Enfin Louviers, que nous -verrons, pour raviver un peu ce genre usé, imagina des scènes de nuit -où les diables en religieuses, à la lueur des torches, creusaient, -tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachés. - - -L'affaire de Loudun commença par la supérieure et par une soeur -converse à elle. Elles eurent des convulsions, jargonnèrent -diaboliquement. D'autres nonnes les imitèrent, une surtout, hardie, -reprit le rôle de la Louise de Marseille, le même diable Léviathan, -le démon supérieur de chicane et d'accusation. - -Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs -s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par -quatre. Ils se partagent les églises. Les capucins à eux seuls en -occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet -auditoire effrayé, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des -diables. Six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de -ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon. - -On en parla partout, à Paris, à la cour. Notre reine espagnole, -imaginative et dévote, envoie son aumônier; bien plus, lord Montaigu, -l'ancien papiste, son fidèle serviteur, qui vit tout et crut tout, -rapporta tout au pape. Miracle constaté. Il avait vu les plaies d'une -nonne, les stigmates marqués par le Diable sur les mains de la -supérieure. - -Qu'en dit le roi de France? Toute sa dévotion était tournée au Diable, -à l'enfer, à la crainte. On dit que Richelieu fut charmé de l'y -entretenir. J'en doute; les diables étaient essentiellement espagnols -et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'eût été contre -Richelieu. Peut-être en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya -sa nièce pour témoigner intérêt à la chose. - - -La cour croyait. Mais Loudun même ne croyait pas. Ses diables, pauvres -imitateurs des démons de Marseille, répétaient le matin ce qu'on leur -apprenait le soir d'après le manuel connu du Père Michaëlis. Ils -n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, répétition soignée -de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit préparés et stylés à -figurer devant le peuple. - -Un ferme magistrat, le bailli de la ville, éclata, vint lui-même -trouver les fourbes, les menaça, les dénonça. Ce fut aussi le jugement -tacite de l'archevêque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il -envoya un règlement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur -arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les -trouva point possédées, ni folles, ni _malades_. Qu'étaient-elles? -Fourbes à coup sûr. - -Ainsi continue dans le siècle ce beau duel du médecin contre le -Diable, de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge. -Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan -continua bravement à Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire -n'était que ridicule. - -Le Démon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais -les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. Le -flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis -devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut -pris à partie par une riche demoiselle de la ville qu'il disait être -maîtresse du curé. Comme calomniateur, il fut condamné à l'amende -honorable. - -La supérieure était perdue. On eût aisément constaté ce que vit plus -tard un témoin, que ses stigmates étaient une peinture, rafraîchie -tous les jours. Mais elle était parente d'un conseiller du roi, -Laubardemont, qui la sauva. Il était justement chargé de raser les -forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger -Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accusé était curé et ami -de la _Cordonnière de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de -Médicis, qu'il s'était fait le secrétaire de sa paroissienne, et, sous -son nom, avait écrit un ignoble pamphlet. - -Du reste, Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose, -qu'il l'eût pu difficilement. Les capucins, le Père Joseph, -spéculaient là-dessus. Richelieu lui aurait donné une belle prise -contre lui près du roi s'il n'eût montré du zèle. Certain M. Quillet, -qui avait observé sérieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais -celui-ci craignit de l'écouter, et le regarda de si mauvais oeil que -le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie. - - -Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir -illimité. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une -horrible massue, pour écraser une mouche. - -Les magistrats furent indignés, le lieutenant civil avertit Grandier -qu'il l'arrêterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit -arrêter. Enlevé à l'instant, sans forme de procès, mis aux cachots -d'Angers. Puis ramené, jeté où? dans la maison et la chambre d'un de -ses ennemis qui en fait murer les fenêtres, pour qu'il étouffe. -L'exécrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfonçant -des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains -mêmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance -préalable, l'avant-goût du supplice! - -On le traîne aux églises, en face de ces filles, à qui Laubardemont a -rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamné -saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour -Grandier fut près de périr sous leurs ongles. - -Ne pouvant imiter l'éloquence de la possédée de Marseille, elles -suppléaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des -prétendus diables pour lâcher devant le public la bonde à la furie des -sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait ouïr -là, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais. - -Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant, le peu qu'on leur -soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public -trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrième_. Les -capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient -faibles en latin, ils parlaient à merveille l'iroquois, le -topinambour. - - -La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre, -apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et -tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il -fit payer les exorcistes, payer les religieuses. - -Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle. -Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les -exorcistes, sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent -promener hors de la ville, les promenèrent eux-mêmes. Et l'une d'elles -en revint enceinte. L'apparence du moins était telle. Au cinquième ou -sixième mois, tout disparut, et le démon qui était en elle avoua la -malice qu'il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette -illusion de grossesse. C'est l'historien de Louviers qui nous apprend -cette histoire de Loudun[69]. - - [69] Esprit de Bosroger, p. 135. - -On assure que le Père Joseph vint secrètement, mais vit l'affaire -perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jésuites vinrent aussi, -exorcisèrent, firent peu de chose, flairèrent l'opinion, se dérobèrent -aussi. - -Mais les moines, les capucins, étaient si engagés, qu'il ne leur -restait plus qu'à se sauver par la terreur. Ils tendirent des pièges -perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr, -éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la -commission d'expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller. -Les nonnes mêmes leur échappaient. Après cette terrible orgie de -fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang -humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur: -elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu'elles -avaient à attendre, si elles parlaient, malgré la certitude de finir -dans une basse-fosse[70], elles dirent dans l'église qu'elles étaient -damnées, qu'elles avaient joué le Diable, que Grandier était innocent. - - [70] C'était l'usage encore; voir Mabillon. - -Elles se perdirent, mais n'arrêtèrent rien. Une réclamation générale -de la ville au roi n'arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé -(18 août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu'avant le bûcher -ils exigèrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantât partout -l'aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu -qu'on lui arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa. - -On craignait l'échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on -avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres, -ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se -souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée -avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de -Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui -dit que, s'il était sage, on lui sauverait la flamme, qu'on -l'étranglerait préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna -encore ceci à la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien -sur le chemin et rien sur l'échafaud. Quand on le vit bien lié au -poteau, toute chose prête, et le feu disposé pour l'envelopper -brusquement de flamme et de fumée, un moine, son propre confesseur, -sans attendre le bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, engagé, -n'eut que le temps de dire: «Ah! vous m'avez trompé!» Mais les -tourbillons s'élevèrent et la fournaise de douleurs... On n'entendit -plus que des cris. - -Richelieu, dans ses _Mémoires_, parle peu de cette affaire et avec une -honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui -vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant -les exorcistes, en lâchant la bride aux capucins, en les laissant -triompher par la France, encouragé, tenté la fourberie. Gauffridi, -renouvelé par Grandier, va reparaître encore plus sale, dans l'affaire -de Louviers. - -C'est justement en 1634 que les diables, chassés de Poitou, passent en -Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans -invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Léviathan de -Provence, contrefait à Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se -tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues -de Sodome. Hélas! tout à l'heure, à Louviers, il perd son audace même; -il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit. - - - - -VIII - -POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT (1633-1647) - - -Si Richelieu n'eût refusé l'enquête que demandait le Père Joseph -contre les directeurs _illuminés_, on aurait d'étranges lumières sur -l'intérieur des cloîtres, la vie des religieuses. Au défaut, -l'histoire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et -de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il eût dans -l'_illuminisme_ un nouveau moyen de corruption, n'en employait pas -moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'apparitions diaboliques, -angéliques, etc.[71] - - [71] Il était trop facile de tromper celles qui désiraient - l'être. Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen-âge, - les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup - mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore - nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à - leurs soeurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante, - bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un - registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse; - elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, Sainte Vierge, - donnez-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher» (dans Lasteyrie, - _Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur, qui, quel - que fût son âge, était en péril. On sait l'histoire d'un certain - couvent russe: un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez - les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours. - Elles croyaient communément qu'un saint ne peut que sanctifier, - et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les - _sanctifiées_. (L'Estoile.) Cette croyance était fort sérieuse - dans les cloîtres. (Voy. le capucin Esprit de Bosroger, ch. XI, - p. 156.) - -Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans, -le premier, David, est _illuminé_ et molinosiste (avant Molinos); le -second, Picart, agit _par le Diable_ et comme sorcier; le troisième, -Boulé, sous la figure d'ange. - -Voici le livre capital sur cette affaire: - -_Histoire de Magdelaine Bavent_, religieuse de Louviers, avec son -interrogatoire, etc., 1652, in-quarto, Rouen[72].--La date de ce livre -explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la -Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de -Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa -vie. - - [72] Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible, - plus digne d'être réimprimé (_Bibl. imp._, Z, _ancien 1016_). - C'est l'histoire la plus forte en ce genre.--La _Piété affligée_, - du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les - annales de la bêtise humaine. J'en ai tiré, au chapitre - précédent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire brûler; - mais je me suis gardé de copier les libertés amoureuses que - l'ange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de colombe, - etc.--Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin - sont à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. L'_Examen_ et - l'_Apologie_ se trouvent dans un volume relié et mal intitulé: - _Éloges de Richelieu_ (Lettre X, 550). L'_Apologie_ s'y trouve en - double au volume Z, 899. - -Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. A douze, on -la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, -un franciscain, y était le maître absolu; cette lingère, faisant des -vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait -croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres -breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au -diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut -la quatrième. - -Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de -Saint-François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen, -veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait -que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus -un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle -fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce -couvent, pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un -lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent -contre les abus qui salissaient les cloîtres, le _Fouet des -paillards_[73]. Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort -étranges de la pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam -eut dans son innocence. Dociles à ses leçons, les religieuses du -cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre -à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves -revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans -certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine, qui, à -seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière -(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut -et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein -avec la nappe de l'autel. - - [73] Voy. Floquet, _Parl. de Normandie_, t. V, p. 636. - -Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à -la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les -abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la -sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il -ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent, -l'illuminisme: «Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché -qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché», etc. Les -religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre -elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et _passim_). -Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière. - - -Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui -avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, -son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession il ne lui -parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la -chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient -tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits -mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, elle était -presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que -David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin -par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez -lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla -l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y -être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop -vrai. - -Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brava -le scandale et la rendit enceinte. - -Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient. Elles -dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les -aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi -leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par -l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces -maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une -l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait -élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon -coeur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe -église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu -pas?» - -Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur -laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus -tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou -avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents -étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p. -13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que -devinrent les nouveau-nés. - - -Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne -convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses -remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. -Il exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il -mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre -esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la -mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, -son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la -prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une -autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses -par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine, -enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit. - -C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait -par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier -d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait -en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, -battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. -Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, -éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait -demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure, -qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la -richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. -Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille, craignant -sans doute Richelieu, qui essayait alors une réforme des cloîtres. - -Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa -mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la -reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres -surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, -et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en -accuser bien d'autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on -chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une -certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin -furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel -fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne -voyait le Diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle -avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la -mère des novices. Rien de nouveau, du reste. C'était un réchauffé des -deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les -relations imprimées. Nul esprit, nulle invention. - -L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du -pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son -avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son -corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, -condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour -trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la -robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût -voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les -religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui -était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, -vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs -aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent -s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du -Diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le -bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et -des cris. - - -Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son -diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un -éternel _in-pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il -n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de -religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. - -Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un -jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de -Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un -magistrat fort clairvoyant, conseiller des Aides à Rouen. Ils y mirent -une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent -pendant dix-sept jours. - -Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils -avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur -fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur Anne. -Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise -en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches, -les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on -n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des -possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On -creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat -sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la soeur -Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa -main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle -allait jeter dans la terre. - -Les exorcistes, pénitenciers, prêtres et capucins, qui étaient là, -furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, -commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux -religieuses, il y en avait, dit-il, six _possédées_ qui eussent mérité -correction. Dix-sept autres, les _charmées_, étaient des victimes, un -troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec -précision; elles sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à -la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion -nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer. - -Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les -prêtres reconnaissent le caractère surnaturel des possédées. _Elles -prédisent_, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent, -d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut -le départ de la Vierge). _Elles savent le grec_ devant le peuple de -Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles -font des sauts, des tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc -d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de -terrible et vraiment _contre la nature_, c'est de dire des choses -sales, qu'un homme ne dirait jamais. - -Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le -masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes. -Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou -à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, -désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche -gagnait la terreur ecclésiastique. - -C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible Anne -d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus -qu'un mot dans la langue: _La reine est si bonne_.» Cette bonté -donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant -enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner. -L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. -Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des -victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla -pleurer à la cour pour la religion outragée. - -Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant -depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il ne -revînt de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne -d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en -enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé. -Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était -surnaturelle, au-dessus de tout art humain. - -Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen qui étaient -médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce -frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina dans une brochure -qui restera. Il accepte ce grand duel de la science contre le clergé, -déclare (comme Wyer au seizième siècle) «que le vrai juge en ces -choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science». A grand'peine, -il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût -vendre. Alors, ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil -distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de -Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux -passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, -le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans -réplique qui constatait leur infamie. - - -Revenons à la misérable Madeleine. Le pénitencier d'Évreux, son -ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles! -p. 67), l'emportait, comme sa proie, au fond de l'_in-pace_ épiscopal -de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous -la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les -ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait -crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de -linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur -et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était -troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux -prisons, sujets à manger des nez, des oreilles. - -Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui -donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave -au-dessus, parler au trou de l'_in-pace_, menacer, commander, et la -confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres -personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle n'expirât, la -tira un moment de l'_in-pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis, -furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas. - -La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout à coup, cela -combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé, et elle avait plus de -force. Elle fut prise au coeur d'un furieux désir de la mort. Elle -avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle -pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, -elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit -mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures -durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie -même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait -plus forte. La mort du coeur n'y faisait rien. - -Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation -pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur -de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer -d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut, -dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se -défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le -Diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies -honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait -plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens -dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide. -Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du -cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?) -qui la réservait pour le crime. - -Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté, -de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle -n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y -renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit -de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait -témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). - -Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage, -en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois -qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux. -Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. -On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval. -Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel -signe elle reconnaîtrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le -reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! - -Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra -devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la -garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait -les clés. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, -dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son -cachot. - -Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les parlements -restaient l'unique autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus -favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle -il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait -fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au -vicaire Boullé, et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la -plainte des parents de Picart, et condamna l'évêque d'Évreux à le -replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se -chargea du procès, et à cette occasion tira enfin d'Évreux la -misérable Madeleine, et la prit aussi à Rouen. - -On craignait fort qu'il ne fît compromettre et le chirurgien Yvelin et -le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des -religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les -fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du roi, tribunal -indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la -charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose -de justice. - -En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, -consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour -pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de -Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner -contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin -Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chanté ce triomphe -dans sa _Piété affligée_, burlesque monument de sottise où il accuse, -sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. On a vu un peu -plus haut (dans une note) le beau texte du capucin où il donne pour -leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos. - -La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont -vu que la forme, le ridicule; le fond, très grave, fut une réaction -morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa -outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisît la Sodome de -Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents; -2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois -par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour -rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point. - -Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de -Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende -honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux -poissons, où il fut dévoré des flammes (21 août 1647). Madeleine, ou -plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen. - - - - -IX - -SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SIÈCLE - - -La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieux que la -France, mais longtemps contenu, éclate en politique et bientôt en -religion. Le grand roi veut en vain imposer un sérieux solennel. Le -rire continue en dessous. - -Mais n'est-ce donc que rire et risée? Point du tout, c'est l'avènement -de la Raison. Par Keppler, Galilée, par Descartes et Newton, s'établit -triomphalement le dogme raisonnable, la foi à l'_immutabilité des lois -de la Nature_. Le miracle n'ose plus paraître, ou, quand il l'ose, il -est sifflé. - -Pour parler mieux encore, les fantasques miracles du caprice ayant -disparu, apparaît le grand miracle universel et d'autant plus divin -qu'il est plus régulier. - -C'est la grande Révolte qui décidément a vaincu. Vous la reconnaissez -dans les formes hardies de ces premières explosions, dans l'ironie de -Galilée, dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa -construction. Le Moyen-âge eût dit: «C'est l'esprit du _Malin_.» - -Victoire non négative pourtant, mais fort affirmative et de ferme -fondation. L'_esprit de la Nature et les sciences de la Nature_, ces -proscrits du vieux temps, rentrent irrésistibles. C'est la Réalité, la -Substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres. - -On avait follement dit: «Le grand Pan est mort.» Puis, voyant qu'il -vivait, on l'avait fait un Dieu du mal; à travers le chaos, on pouvait -s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la -sublime fixité des lois qui dirigent l'étoile et qui non moins -dirigent le mystère profond de la vie. - - -On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point -contradictoires: l'esprit de Satan a vaincu, mais c'est fait de la -sorcellerie. - -Toute thaumaturgie, diabolique ou sacrée, est bien malade alors. -Sorciers, théologiens, sont également impuissants. Ils sont à l'état -d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du caprice -de la Grâce les merveilles que la science ne demande qu'à la Nature, à -la Raison. - -Les jansénistes, si zélés, n'obtiennent en tout ce siècle qu'un tout -petit miracle ridicule. Moins heureux encore les jésuites, si -puissants et si riches, ne peuvent à aucun prix s'en procurer, et se -contentent des visions d'une fille hystérique, soeur Marie Alacoque, -énormément sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle -impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler. - -Notez qu'en cette décadence de la foi au surnaturel, l'un suit -l'autre. Ils étaient liés dans l'imagination, dans la terreur du -Moyen-âge. Ils sont liés encore dans le rire et dans le dédain. Quand -Molière se moqua du Diable et «des chaudières bouillantes», le clergé -s'émut fort; il sentit que la foi au Paradis baissait d'autant. - -Un gouvernement tout laïque, celui du grand Colbert (qui fut longtemps -le vrai roi), ne cache pas son mépris de ces vieilles questions. Il -vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de -Rouen, _défend aux tribunaux d'admettre l'accusation de sorcellerie_ -(1672). Ce Parlement réclame et fait très bien entendre qu'en niant la -sorcellerie, on compromet bien d'autres choses. En doutant des -mystères d'en bas, on ébranle dans beaucoup d'âmes la croyance aux -mystères d'en haut. - - -Le Sabbat disparaît. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. Il entre -dans les moeurs. Ses pratiques sont la vie commune. - -On disait du Sabbat: «Jamais femme n'en revint enceinte.» On -reprochait au Diable, à la sorcière, d'être l'ennemi de la génération, -de détester la vie, d'aimer la mort et le néant, etc. Et il se trouve -justement qu'au pieux dix-septième siècle, où la sorcière expire[74], -l'amour de la stérilité et la peur d'engendrer sont la maladie -générale. - - [74] Je ne prends pas la Voisin pour sorcière, ni pour sabbat la - contrefaçon qu'elle en faisait pour amuser des grands seigneurs - blasés, Luxembourg et Vendôme, son disciple, et les effrontées - Mazarines. Des prêtres scélérats, associés à la Voisin, leur - disaient secrètement la Messe noire, et plus obscène certainement - qu'elle n'avait pu être jadis devant tout un peuple. Dans une - misérable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une - femme livrée à la risée! horreur!... jouet bien moins des hommes - encore que de la cruauté des femmes, d'une Bouillon, insolente, - effrénée, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en - poisons (1681). - -Si Satan lit, il a sujet de rire en lisant les casuistes ses -continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque différence? Oui. Satan, dans -des temps effroyables, fut prévoyant pour l'affamé; il eut pitié du -pauvre. Mais ceux-ci ont pitié du riche. Le riche, avec ses vices, son -luxe, sa vie de cour, est un nécessiteux, un misérable, un mendiant. -Il vient en confession, humblement, menaçant, extorquer du docteur une -autorisation de pécher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en -a le courage) la surprenante histoire des lâchetés du casuiste qui -veut garder son pénitent, des expédients honteux où il descend. De -Navarro à Escobar, un marchandage étrange se fait aux dépens de -l'épouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le -casuiste est vaincu, lâche tout. De Zoccoli à Liguori (1670-1770), il -ne défend plus la nature. - -Le Diable, au Sabbat, comme on sait, eut deux visages, l'un d'en haut, -menaçant, et l'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que -faire, il donnera ce dernier généreusement au casuiste. - -Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fidèles se trouvent alors chez -les honnêtes gens, les ménages sérieux qui se gouvernent par -l'Église[75]. La mondaine, qui relève sa maison par la grande -ressource du temps, l'adultère lucratif, se rit de la prudence et suit -la nature hardiment. La famille dévote ne suit que son Jésuite. Pour -conserver, concentrer la fortune, pour laisser un fils riche, elle -entre aux voies obliques de la spiritualité nouvelle. Dans l'ombre et -le secret, la plus fière, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente, -suit la leçon de Molinos: «Nous sommes ici bas pour souffrir! Mais la -pieuse indifférence, à la longue, adoucit, endort. On obtient un -néant.--La mort? Pas tout à fait. Sans se mêler, ni répondre des -choses, on en a l'écho, vague et doux. C'est comme un hasard de la -Grâce, suave et pénétrante, nulle part plus qu'aux abaissements où -s'éclipse la volonté.» - - [75] La stérilité va toujours croissant dans le dix-septième - siècle, spécialement dans les familles rangées, réglées à la - stricte mesure du confessionnal. Prenez même les jansénistes. - Suivez les Arnauld; voici leur décroissance: d'abord vingt - enfants, quinze enfants; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Cette - race énergique (et mêlée aux vaillants Colbert) finit-elle par - énervation? Non. Elle s'est resserrée peu à peu pour faire un - aîné riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et - meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorisée. - -Exquises profondeurs... Pauvre Satan! que tu es dépassé! Humilie-toi, -admire, et reconnais tes fils. - - -Les médecins, qui bien plus encore sont ses fils légitimes, qui -naquirent de l'empirisme populaire qu'on appelait sorcellerie, eux ses -héritiers préférés à qui il a laissé son plus haut patrimoine, ne s'en -souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a -préparés. - -Ils font plus. A ce roi déchu, à leur père et auteur, ils infligent -certains coups de fouet... _Tu quoque, fili mi!..._ Ils donnent contre -lui des armes cruelles aux rieurs. - -Déjà ceux du seizième siècle se moquaient de l'Esprit, qui de tout -temps, des sibylles aux sorcières, agita et gonfla la femme. Ils -soutenaient qu'il n'est ni diable, ni Dieu, mais, comme disait le -Moyen-âge: «le Prince de l'air». Satan ne serait qu'une maladie! - -La _possession_ ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, sèche -et tendue, des cloîtres. Les six mille cinq cents diables de la petite -Madeleine de Gauffridi, les légions qui se battaient dans le corps des -nonnes exaspérées de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent -des orages physiques. «Si Éole fait trembler la terre, dit Yvelin, -pourquoi pas le corps d'une fille!» Le chirurgien de la Cadière (qu'on -va voir tout à l'heure) dit froidement: «Rien autre chose qu'une -suffocation de matrice.» - -Étrange déchéance! L'effroi du Moyen-âge vaincu, mis en déroute devant -les plus simples remèdes, les exorcismes à la Molière, fuirait et -s'évanouirait? - -C'est trop réduire la question. Satan est autre chose. Les médecins -n'en voient ni le haut, ni le bas,--ni sa haute Révolte dans la -science,--ni les étranges compromis d'intrigue dévote et d'impureté -qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tartufe. - -On croit connaître le dix-huitième siècle, et l'on n'a jamais vu une -chose essentielle qui le caractérise. - -Plus sa surface, ses couches supérieures, furent civilisées, -éclairées, inondées de lumière, plus hermétiquement se ferma -au-dessous la vaste région du monde ecclésiastique, du couvent, des -femmes crédules, maladives et prêtes à tout croire. En attendant -Cagliostro, Mesmer et les magnétiseurs qui viendront vers la fin du -siècle, nombre de prêtres exploitent la défunte sorcellerie. Ils ne -parlent que d'ensorcellements, en répandent la peur, et se chargent de -chasser les diables par des exorcismes indécents. Plusieurs font les -sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brûlera plus -désormais. Ils se sentent gardés par la douceur du temps, par la -tolérance que prêchent leurs ennemis les philosophes, par la légèreté -des grands rieurs, qui croient tout fini, si l'on rit. Or, c'est -justement parce qu'on rit que ces ténébreux machinistes vont leur -chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Régent, -sceptique et débonnaire. Il éclate aux _Lettres persanes_, il éclate -partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siècle, -Voltaire. Si le sang humain coule, tout son coeur se soulève. Pour -tout le reste, il rit. Peu à peu la maxime du public mondain paraît -être: «Ne rien punir, et rire de tout.» - -La tolérance permet au cardinal Tencin d'être publiquement le mari de -sa soeur. La tolérance assure les maîtres des couvents dans une -possession paisible des religieuses, jusqu'à déclarer les grossesses, -constater légalement les naissances[76]. La tolérance excuse le Père -Apollinaire, pris dans un honteux exorcisme[77]. Cauvrigny, le galant -Jésuite, idole des couvents de province, n'expie ses aventures que par -un rappel à Paris, c'est-à-dire un avancement. - - [76] Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui - avait l'honneur d'être représenté aux états de Provence, ne - tenait pas moins fièrement à la possession publique des - religieuses du pays. Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en - une seule année, reçut des nonnes seize déclarations de - grossesse. (_Histoire manuscrite de Besse_, par M. Renoux, - communiquée par M. Th.). Cette publicité avait cela de bon que le - crime monastique, l'infanticide dut être moins commun. Les - religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une - charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient humaines - et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs enfants. Celles - de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les - adoptaient, s'en servaient, les élevaient avec les leurs. Ainsi - nombre d'agriculteurs sont connus aujourd'hui même pour enfants - de la noblesse ecclésiastique de Provence. - - [77] Garinet, 314. - -Autre ne fut la punition du fameux jésuite Girard: il mérita la corde -et fut comblé d'honneur, mourut en odeur de sainteté. C'est l'affaire -la plus curieuse du siècle. Elle fait toucher au doigt la méthode du -temps, le mélange grossier des machines les plus opposées. Les -suavités dangereuses du _Cantiques des cantiques_ étaient, comme -toujours, la préface. On continuait par Marie Alacoque, par le mariage -des coeurs sanglants, assaisonné des morbides douceurs de Molinos. -Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de -l'ensorcellement. Il fut le diable et il fut l'exorciste. Enfin, chose -terrible, l'infortunée qu'il immola barbarement, loin d'obtenir -justice, fut poursuivie à mort. Elle disparut, probablement; enfermée -par lettre de cachet, et plongée vivante au sépulcre. - - - - -X - -LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730) - - -Les Jésuites avaient du malheur. Étant si bien à Versailles, maîtres à -la cour, ils n'avaient pas le moindre crédit du côté de Dieu. Pas le -plus petit miracle. Les jansénistes abondaient du moins en touchantes -légendes. Nombre infini de créatures malades, d'infirmes, de boiteux, -de paralytiques, trouvaient au tombeau du diacre Pâris un moment de -guérison. Ce malheureux peuple écrasé par une suite effroyable de -fléaux (le grand Roi, premier fléau, puis la Régence, le Système qui -firent tant de mendiants), ce peuple venait demander son salut à un -pauvre homme de bien, un vertueux imbécile, un saint, malgré ses -ridicules. Et pourquoi rire après tout? Sa vie est bien plus touchante -encore que risible. Il ne faut pas s'étonner si ces bonnes gens, émus, -au tombeau de leur bienfaiteur, oubliaient tout à coup leurs maux. La -guérison ne durait guère; n'importe, le miracle avait eu lieu, celui -de la dévotion, du bon coeur, de la reconnaissance. Plus tard, la -friponnerie se mêla à tout cela; mais alors (1728) ces étranges scènes -populaires étaient très pures. - -Les jésuites auraient tout donné pour avoir le moindre de ces miracles -qu'ils niaient. Ils travaillaient depuis près de cinquante ans à orner -de fables et de petits contes leur légende du Sacré-Coeur, l'histoire -de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tâché -de faire croire que leur confrère, Jacques II, non content de guérir -les écrouelles (en qualité de roi de France), après sa mort s'amusait -à faire parler les muets, faire marcher droit les boiteux, redresser -les louches. Les guéris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se -trouva, par malheur, que celle qui jouait ce rôle était une coquine -avérée, prise en flagrant délit de vol. Elle courait les provinces, -et, à toutes les chapelles de saints renommés, elle était guérie par -miracle et recevait les aumônes; puis recommençait ailleurs. - -Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. Il y a des femmes -nerveuses, de facile exaltation, propres à faire des somnambules, des -miraculées, des stigmatisées, etc. - -Les Jésuites avaient à Marseille un évêque à eux, Belzunce, homme de -coeur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais crédule et -fort borné, sous l'abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. Ils -avaient mis près de lui un Jésuite franc-comtois, qui ne manquait pas -d'esprit; qui, avec une apparence austère, n'en prêchait pas moins -agréablement dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'aiment les -dames. Vrai Jésuite qui pouvait réussir de deux manières, ou par -l'intrigue féminine, ou par le _santissimo_. Girard n'avait pour lui -ni l'âge ni la figure; c'était un homme de quarante-sept ans, grand, -sec, qui semblait exténué; il avait l'oreille un peu dure, l'air sale -et crachait partout (pages 50, 69, 254)[78]. Il avait enseigné -longtemps, jusqu'à l'âge de trente-sept ans, et gardait certains goûts -de collège. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis la grande peste, il -était confesseur de religieuses. Il y avait réussi et avait obtenu sur -elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui lui semblait le -plus contraire au tempérament de ces Provençales, les doctrines et les -disciplines de la mort mystique, la passiveté absolue, l'oubli parfait -de soi-même. Le terrible événement avait aplati les courages, énervé -les coeurs, amollis d'une certaine langueur morbide. Les Carmélites de -Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce -mysticisme, à leur tête une certaine soeur Rémusat, qui passait pour -sainte. - - [78] Dans une affaire si discutée, je cite constamment, et - surtout un volume in-folio: _Procédure du Père Girard et de la - Cadière_. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'indique - seulement dans mon texte la page de ce volume. - -Les Jésuites, malgré ce succès, ou peut-être pour ce succès même, -éloignèrent Girard de Marseille; ils voulurent l'employer à relever -leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique -établissement de Colbert, le _séminaire des aumôniers de la marine_, -avait été confié aux jésuites pour décrasser ces jeunes aumôniers de -la direction des Lazaristes, sous laquelle ils étaient presque -partout. Mais les deux Jésuites qu'on y avait mis étaient peu -capables. L'un était un sot, l'autre (le Père Sabatier), un homme -singulièrement emporté, malgré son âge. Il avait l'insolence de notre -ancienne marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui reprochait à -Toulon, non d'avoir une maîtresse, ni même une femme mariée, mais de -l'avoir insolemment, outrageusement, de manière à désespérer le mari. -Il voulait que celui-ci, surtout, connût bien sa honte, sentît toutes -les piqûres. Les choses furent poussées si loin que le pauvre homme en -mourut[79]. - - [79] Bibliothèque de la ville de Toulon, _Pièces et chansons - manuscrites_, un volume in-folio, très curieux. - -Du reste, les rivaux des jésuites offraient encore plus de scandale. -Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Claristes) -d'Ollioules, avaient publiquement des religieuses pour maîtresses, et -cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas même les petites -pensionnaires. Le Père gardien, un Aubany, en avait violé une de -treize ans; poursuivi par les parents, il s'était sauvé à Marseille. - -Girard, nommé directeur du _séminaire des aumôniers_, allait, par son -austérité apparente, par sa dextérité réelle, rendre l'ascendant aux -Jésuites sur des moines tellement compromis, sur des prêtres de -paroisse peu instruits et fort vulgaires. - -En ce pays où l'homme est brusque, souvent âpre d'accent, d'extérieur, -les femmes apprécient fort la douce gravité des hommes du Nord; elles -leur savent gré de parler la langue aristocratique, officielle, le -français. - -Girard, arrivant à Toulon, devait connaître parfaitement le terrain -d'avance. Il avait là déjà à lui une certaine Guiol, qui venait -parfois à Marseille, où elle avait une fille carmélite. Cette Guiol, -femme d'un petit menuisier, se mit entièrement à sa disposition, -autant et plus qu'il ne voulait; elle était fort mûre, de son âge -(quarante-sept ans), extrêmement véhémente, corrompue et bonne à tout, -prête à lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il fît, quoi -qu'il fût, un scélérat ou un saint. - -Cette Guiol, outre sa fille carmélite de Marseille, en avait une qui -était soeur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines, -religieuses enseignantes, étaient partout comme un centre; leur -parloir, fréquenté des mères, était un intermédiaire entre le cloître -et le monde. Chez elles, et par elles, sans doute, Girard vit les -dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non mariée, Mlle -Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi à -l'Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la -Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui était sa seule -héritière, et qui, quoiqu'à peu près du même âge (trente-cinq ans), -prétendait bien hériter. Près d'elles, se formait peu à peu un petit -cénacle d'admiratrices de Girard, qui devinrent ses pénitentes. Des -jeunes filles y étaient parfois introduites, comme Mlle Cadière, fille -d'un marchand, une couturière, la Laugier, la Batarelle, fille d'un -batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits -goûters. Mais rien n'intéressait plus que certaines lettres où l'on -comptait les miracles et les extases de soeur Rémusat, encore vivante -(elle mourut en février 1730). Quelle gloire pour le Père Girard qui -l'avait menée si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait -d'admiration. Si l'on n'avait encore d'extases, on n'était pas loin -d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire à sa parente, se mettait déjà -parfois dans un état singulier par le procédé connu de s'étouffer tout -doucement et de se pincer le nez[80]. - - [80] Voy. le _Procès_, et Svift, _Mécanisme de l'enthousiasme_. - - -De ces femmes et filles, la moins légère certainement était Mlle -Catherine Cadière, délicate et maladive personne de dix-sept ans, tout -occupée de dévotion et de charité, d'un visage mortifié, qui semblait -indiquer que, quoique bien jeune, elle avait plus qu'aucune autre -ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de -Toulon. Cela s'explique assez. Elle était née dans l'affreuse famine -de 1709, et, au moment où une fille devient vraie fille, elle eut le -terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marquée de ces -deux événements, un peu hors de la vie, et déjà de l'autre côté. - -La triste fleur était tout à fait de Toulon, de ce Toulon d'alors. -Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'était -cette ville. - -Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, l'entrée d'un port -immense et d'un gigantesque arsenal. Voilà ce qui saisit le voyageur -et l'empêche de voir Toulon même. Il y a pourtant là une ville, une -vieille cité. Elle contient deux peuples différents, le fonctionnaire -étranger, et le vrai Toulonnais, celui-ci peu ami de l'autre, enviant -l'employé et souvent révolté par les grands airs de la Marine. Tout -cela concentré dans les rues ténébreuses d'une ville étranglée alors -de l'étroite ceinture des fortifications. L'originalité de la petite -ville noire, c'est de se trouver justement entre deux océans de -lumière, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux -amphithéâtre de ses montagnes chauves d'un gris éblouissant et qui -vous aveuglent à midi. D'autant plus sombres paraissent les rues. -Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque -lumière, sont à toute heure profondément obscures. Des allées sales et -de petits marchands, des boutiques mal garnies, invisibles à qui vient -du jour, c'est l'aspect général. L'intérieur forme un labyrinthe de -ruelles, où l'on trouve beaucoup d'églises, de vieux couvents, devenus -casernes. De forts ruisseaux, chargés et salis des eaux ménagères, -courent en torrents. L'air y circule peu, et l'on est étonné, sous un -climat si sec, d'y trouver tant d'humidité. - -En face du nouveau théâtre, une ruelle appelée _la rue de l'Hôpital_ -va de la rue Royale, assez étroite, à l'étroite rue des Canonniers -(Saint-Sébastien). On dirait une impasse. Le soleil cependant y jette -un regard à midi, mais il trouve le lieu si triste qu'à l'instant même -il passe et rend à la ruelle son ombre obscure. - -Entre ces noires maisons, la plus petite était celle du sieur Cadière, -regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y -avait une chambre à chaque étage. Les Cadière étaient gens honnêtes, -dévots, et Mme Cadière un miroir de perfection. Ces bonnes gens -n'étaient pas absolument pauvres. Non seulement la petite maison était -à eux, mais, comme la plupart des bourgeois de Toulon, ils avaient une -_bastide_. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux -qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et -son fils, le prodigieux mouvement du port profitait à la ville. -L'argent de la France arrivait là. Tant de grands seigneurs qui -passaient, traînaient après eux leurs maisons, leurs nombreux -domestiques, un peuple gaspillard, qui derrière lui laissait beaucoup. -Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne -pouvait plus même payer les ouvriers de l'Arsenal; les vaisseaux -délabrés restaient non réparés, et l'on finit par en vendre le -bois[81]. - - [81] Voy. une très bonne dissertation manuscrite de M. Brun. - -Toulon sentit fort bien le contre-coup de tout cela. Au siège de 1707, -il semblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible année de -1709, le 93 de Louis XIV! quand tous les fléaux à la fois, cruel -hiver, famine, épidémie, semblaient vouloir raser la France!--Les -arbres de Provence, eux-mêmes, ne furent pas épargnés. Les -communications cessèrent. Les routes se couvraient de mendiants, -d'affamés! Toulon tremblait, entouré de brigands qui coupaient toutes -les routes. - -Mme Cadière, pour comble, en cette année cruelle, était enceinte. Elle -avait trois garçons. L'aîné restait à la boutique, aidait son père. Le -second était aux Prêcheurs et devait se faire moine dominicain -(jacobin, comme on disait). Le troisième étudiait pour être prêtre au -séminaire des Jésuites. Les époux voulaient une fille; madame -demandait à Dieu une sainte. Elle passa ses neuf mois en prière, -jeûnant ou ne mangeant que du pain de seigle. Elle eut une fille. -Catherine. L'enfant était très délicate, et, comme ses frères, un peu -malsaine. L'humidité de la maison sans air, la faible nourriture d'une -mère si économe et plus que sobre, y contribuaient. Les frères avaient -des glandes qui s'ouvraient quelquefois; et la petite en eut dans les -premières années. Sans être tout à fait malade, elle avait les grâces -souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A -l'âge où les autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle -disait déjà: «J'ai peu à vivre.» - -Elle eut la petite vérole, et en resta un peu marquée. On ne sait si -elle fut belle. Ce qui est sûr, c'est qu'elle était gentille, ayant -tous les charmants contrastes des jeunes Provençales et leur double -nature. Vive et rêveuse, gaie et mélancolique, une bonne petite -dévote, avec d'innocentes échappées. Entre les longs offices, si on la -menait à la bastide avec les filles de son âge, elle ne faisait -difficulté de faire comme elles, de chanter ou danser, en se passant -au cou le tambourin. Mais ces jours étaient rares. Le plus souvent, -son grand plaisir était de monter au plus haut de la maison (p. 24), -de se trouver plus près du ciel, de voir un peu de jour, d'apercevoir -peut-être un petit coin de mer, ou quelque pointe aiguë de la vaste -thébaïde des montagnes. Elles étaient sérieuses dès lors, mais un peu -moins sinistres, moins déboisées, moins chauves, avec une robe -clairsemée d'arbousiers, de mélèzes. - -Cette morte ville de Toulon, au moment de la peste, comptait vingt-six -mille habitants. Énorme masse resserrée sur un point. Et encore, de ce -point, ôtez une ceinture de grands couvents adossés aux remparts, -minimes, oratoriens, jésuites, capucins, récollets, ursulines, -visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pasteur, et, tout au centre, le -couvent énorme des dominicains. Ajoutez les églises paroissiales, -presbytères, évêché, etc. Le clergé occupait tout, le peuple rien pour -ainsi dire[82]. - - [82] Voy. le livre de M. d'Antrechaus et l'excellente brochure de - M. Gustave Lambert. - -On devine combien, sur un foyer si concentré, le fléau âprement -mordit. Le bon coeur de Toulon lui fut fatal aussi. Elle reçut -magnanimement des échappés de Marseille. Ils purent bien amener la -peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue -l'introduction du fléau. Les notables effrayés allaient fuir, se -disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, -coeur héroïque, les retint, leur dit sévèrement: «Et le peuple, que -va-t-il devenir, messieurs, dans cette ville dénuée, si les riches -emportent leurs bourses?» Il les retint et força tout le monde de -rester. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications -entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un système tout contraire. Ce -fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux hôpitaux -immenses furent créés et dans la rade et aux montagnes. Tout ce qui -n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus, -pendant sept grands mois, soutint cette gageure qu'on eût crue -impossible, de garder, de nourrir à domicile, une population de -vingt-six mille âmes. Pour ce temps, Toulon fut un sépulcre. Nul -mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en -porte, puis de l'enlèvement des morts. Les médecins périrent la -plupart, les magistrats périrent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs -périrent. Les déserteurs condamnés les remplaçaient, mais avec une -brutalité précipitée et furieuse. Les corps, du quatrième étage, -étaient, la tête en bas, jetés au tombereau. Une mère venait de perdre -sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps -précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendit. -Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle -survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur -de l'excellente histoire du port. - -La pauvre petite Cadière avait justement l'âge de cette morte qui -survécut, douze ans, l'âge si vulnérable pour ce sexe. La fermeture -générale des églises, la suppression des fêtes (de Noël! si gai à -Toulon), tout cela pour l'enfant était la fin du monde. Il semble -qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva -point. Elle garda l'aspect d'un désert. Tout était ruiné, en deuil, -veuf, orphelin, beaucoup désespérés. Au milieu, une grande ombre, -d'Antrechaus, qui avait vu tout mourir, ses fils, frères et collègues, -et qui s'était glorieusement ruiné, à ce point qu'il lui fallut -manger chez ses voisins; les pauvres se disputaient l'honneur de le -nourrir. - -La petite dit à sa mère qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle -avait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus -que servir les malades; elle entraînait toujours sa mère à l'hôpital -qui était au bout de leur rue. Une petite voisine de quatorze ans, la -Laugier, avait perdu son père, vivait avec sa mère fort misérablement. -Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des -vêtements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda à ses parents qu'on -payât pour la Laugier les frais d'apprentissage chez une couturière, -et tel était son ascendant, qu'ils ne refusèrent pas cette grosse -dépense. Sa piété, son charmant petit coeur la rendaient -toute-puissante. Sa charité était passionnée; elle ne donnait pas -seulement; elle aimait. Elle eût voulu que cette Laugier fût parfaite. -Elle l'avait volontiers près d'elle, la couchait souvent avec elle. -Toutes deux avaient été reçues dans les _filles de Sainte-Thérèse_, un -tiers-ordre que les carmes avaient organisé. Mlle Cadière en était -l'exemple, et, à treize ans, elle semblait une carmélite accomplie. -Elle avait emprunté d'une visitandine des livres de mysticité qu'elle -dévorait. La Laugier, à quinze ans, faisait un grand contraste; elle -ne voulait rien faire, rien que manger et être belle. Elle l'était, et -pour cela on l'avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thérèse. -Occasion de grandes privautés avec les prêtres; aussi, quand sa -conduite lui mérita d'être chassée de la congrégation, une autre -autorité, un vicaire général, s'emporta jusqu'à dire que, si elle -l'était, on interdirait la chapelle (p. 36-37). - -Toutes deux elles avaient le tempérament du pays, l'extrême agitation -nerveuse, et dès l'enfance, ce qu'on appelait des _vapeurs de mère_ -(de matrice). Mais le résultat était opposé; fort charnel chez la -Laugier, gourmande, fainéante, violente; tout cérébral chez la pure et -douce Catherine, qui, par suite de ses maladies ou de sa vive -imagination qui absorbait tout en elle, n'avait aucune idée du sexe. -«A vingt ans, elle en avait sept.» Elle ne songeait à rien qu'à prier -et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle -pleurait, comme si on lui eût proposé de quitter Dieu. - -On lui avait prêté la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gênes, -et elle avait acheté le _Château de l'âme_ de sainte Thérèse. Peu de -confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient -gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le -confesseur de sa mère, prêtre de la cathédrale, ni un carme, ni le -vieux jésuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prêtre de -Saint-Louis, de haute spiritualité. Elle passait des jours à l'église, -tellement que sa mère, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute -dévote qu'elle était, la punissait à son retour. Ce n'était pas sa -faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son âge la -tenaient tellement pour sainte, que parfois, à la messe, elles crurent -voir l'hostie, attirée par la force d'amour qu'elle exerçait, voler à -elle et d'elle-même se placer dans sa bouche. - -Ses deux jeunes frères étaient disposés fort diversement pour Girard. -L'aîné, chez les Prêcheurs, avait pour le Jésuite l'antipathie -naturelle de l'ordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour être -prêtre, étudiait chez les Jésuites, regardait Girard comme un saint, -un grand homme; il en avait fait son héros. Elle aimait ce jeune -frère, comme elle, maladif. Ce qu'il disait sans cesse de Girard dut -agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit si grave, -mais si bon et si doux qu'une voix intérieure lui dit _Ecce homo_ (le -voici, l'homme qui doit te conduire). Le samedi, elle alla se -confesser à lui, et il lui dit: «Mademoiselle, je vous attendais.» -Elle fut surprise et émue, ne songea nullement que son frère eût pu -l'avertir, mais pensa que la voix mystérieuse lui avait parlé aussi, -et que tous deux partageaient cette communion céleste des -avertissements d'en haut (p. 81, 383). - -Six mois d'été se passèrent sans que Girard, qui la confessait le -samedi, fît un pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier -l'avertissait assez. Il eût été de sa prudence de s'en tenir au plus -obscur attachement, à la Guiol, il est vrai, bien mûre, mais ardente -et diable incarné. - -C'est la Cadière qui s'avança vers lui innocemment. Son frère, -l'étourdi Jacobin, s'était avisé de prêter à une dame et de faire -courir dans la ville une satire intitulée: _La Morale des Jésuites_. -Ils en furent bientôt avertis. Sabatier jure qu'il va écrire en cour, -obtenir une lettre de cachet pour enfermer le Jacobin. Sa soeur se -trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le Père -Girard, le prier d'intervenir. Peu après, quand elle y retourne, il -lui dit: «Rassurez-vous; votre frère n'a rien à craindre, j'ai -arrangé son affaire.» Elle fut tout attendrie. Girard sentit son -avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait -de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune coeur? Il -s'aventura, et lui dit (toutefois dans sa langue équivoque): -«Remettez-vous à moi, abandonnez-vous tout entière.» Elle ne rougit -point, et avec sa pureté d'ange elle dit: «Oui», n'entendant rien, -sinon l'avoir pour directeur unique. - -Quelles étaient ses idées sur elle? En ferait-il une maîtresse ou un -instrument de charlatanisme? Girard flotta sans doute, mais je crois -qu'il penchait vers la dernière idée. Il avait à choisir, pouvait -trouver des plaisirs sans périls. Mais Mlle Cadière était sous une -mère pieuse. Elle vivait avec sa famille, un frère marié et les deux -qui étaient d'Église, dans une maison très étroite, dont la boutique -de l'aîné était la seule entrée. Elle n'allait guère qu'à l'église. -Quelle que fût sa simplicité, elle sentait d'instinct les choses -impures, les maisons dangereuses. Les pénitentes des Jésuites se -réunissaient volontiers au haut d'une maison, faisaient des mangeries, -des folies, criaient en provençal: «Vivent les _jésuitons_!» Une -voisine que ce bruit dérangeait, vint, les vit couchées sur le ventre -(5b), chantant et mangeant des beignets (le tout, dit-on, payé par -l'argent des aumônes). La Cadière y fut invitée, mais elle en eut -dégoût et n'y retourna point. - -On ne pouvait l'attaquer que par l'âme. Girard semblait n'en vouloir -qu'à l'âme seule. Qu'elle obéît, acceptât les doctrines de passiveté -qu'il avait enseignées à Marseille, c'était, ce semble, son seul but. -Il crut que les exemples y feraient plus que les préceptes. La Guiol, -son âme damnée, fut chargée de conduire la jeune sainte dans cette -ville, où la Cadière avait une amie d'enfance, une carmélite, fille de -la Guiol. La rusée, pour lui inspirer confiance, prétendait, elle -aussi, avoir des extases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle -lui disait, par exemple, qu'ayant trouvé à sa cave qu'un tonneau de -vin s'était gâté, elle se mit en prière et qu'à l'instant le vin -redevint bon. Une autre fois, elle s'était sentie entrer une couronne -d'épines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dîner, -qu'elle mangeait avec le Père Girard. - -La Cadière obtint de sa mère qu'elle pût aller à Marseille avec cette -bonne Guiol, et Mme Cadière paya la dépense. C'était au mois le plus -brûlant de la brûlante contrée, en août (1729), quand toute la -campagne tarie n'offre à l'oeil qu'un âpre miroir de rocs et de -cailloux. Le faible cerveau desséché de la jeune malade, sous la -fatigue du voyage, reçut d'autant mieux la funeste impression de ces -mortes de couvent. Le vrai type du genre était cette soeur Rémusat, -déjà à l'état de cadavre (et qui réellement mourut). La Cadière admira -une si haute perfection. Sa compagne perfide la tenta de l'idée -orgueilleuse d'en faire autant, et de lui succéder. - -Pendant ce court voyage, Girard, resté dans le brûlant étouffement de -Toulon, avait fort tristement baissé. Il allait fréquemment chez cette -petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases, la _consolait_ -(si bien que tout à l'heure elle est enceinte!). Lorsque Mlle Cadière -lui revint ailée, exaltée, lui, au contraire, charnel, tout livré au -plaisir, lui «jeta un souffle d'amour» (p. 6, 383). Elle en fut -embrasée, mais (on le voit) à sa manière, pure, sainte et généreuse, -voulant l'empêcher de tomber, s'y dévouant jusqu'à mourir pour lui -(septembre 1729). - -Un des dons de sa sainteté, c'est qu'elle voyait au fond des coeurs. -Il lui était arrivé parfois de connaître la vie secrète, les moeurs de -ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs, -étonnés, atterrés, avaient pris humblement. Un jour de cet été, voyant -entrer chez elle La Guiol, elle lui dit tout à coup: «Ah! méchante, -qu'avez-vous fait?»--«Et elle avait raison, dit plus tard La Guiol -elle-même. Je venais de faire une mauvaise action.»--Laquelle? -Probablement de livrer la Laugier. On est tenté de le croire, quand on -la voit l'année suivante vouloir livrer la Batarelle. - -La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadière, pouvait fort bien -lui avoir confié son bonheur et l'amour du saint, ses paternelles -caresses. Dure épreuve pour la Cadière et grande agitation d'esprit. -D'une part, elle savait à fond la maxime de Girard: Qu'en un saint -tout acte est saint. Mais d'autre part, son honnêteté naturelle, toute -son éducation antérieure, l'obligeaient à croire qu'une tendresse -excessive pour la créature était toujours un péché mortel. Cette -perplexité douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille, -lui donna d'horribles tempêtes, et elle se crut _obsédée_ du démon. - -Là parut encore son bon coeur. Sans humilier Girard, elle lui dit -qu'elle avait la vision d'une âme tourmentée d'impureté et de péché -mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette âme, d'offrir au -Diable victime pour victime, d'accepter l'_obsession_ et de se livrer -à sa place. Il ne le lui défendit pas, lui permit d'être _obsédée_, -mais pour un an seulement (novembre 1729). - -Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux -Père Sabatier, insolent, furieux, nullement prudent comme Girard. Elle -voyait le mépris où les jésuites (qu'elle croyait le soutien de -l'Église) ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour à Girard: -«J'ai eu une vision: une mer sombre, un vaisseau plein d'âmes, battu -de l'orage des pensées impures, et sur le vaisseau deux Jésuites. J'ai -dit au Rédempteur que je voyais au ciel: «Seigneur! sauvez-les, -noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage.» Et le bon Dieu me -l'accorda.» - -Jamais, dans le cours du procès et lorsque Girard, devenu son cruel -ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint là-dessus. Jamais elle -n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette -noblesse de n'en pas dire un mot. Elle s'était dévouée. A quoi? sans -doute à la damnation. Voudra-t-on dire que, par orgueil, se croyant -impassible et morte, elle défiait l'impureté que le démon infligeait à -l'homme de Dieu. Mais il est très certain qu'elle ne savait rien -précisément des choses sensuelles; qu'en ce mystère elle ne prévoyait -rien que douleurs, tortures du démon. Girard était bien froid, et bien -indigne de tout cela. Au lieu d'être attendri, il se joua de sa -crédulité par une ignoble fraude. Il lui glissa dans sa cassette un -papier où Dieu lui disait que, pour elle, effectivement il sauverait -le vaisseau. Mais il se garda d'y laisser cette pièce ridicule; en la -lisant et relisant, elle aurait pu s'apercevoir qu'elle était -fabriquée. L'ange qui apporta le papier, un jour après le remporta. - -Avec la même indélicatesse, Girard, la voyant agitée et incapable de -prier, lui permit légèrement de communier tant qu'elle voudrait, tous -les jours, dans différentes églises. Elle n'en fut que plus mal. Déjà -pleine du démon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force -égale, ils se battaient en elle. Elle croyait éclater et crever. Elle -tombait, s'évanouissait, et restait ainsi plusieurs heures. En -décembre, elle ne sortit plus guère, même de son lit. - -Girard eut un trop bon prétexte pour la voir. Il fut prudent, s'y -faisant toujours conduire par le petit frère, du moins jusqu'à la -porte. La chambre de la malade était au haut de la maison. La mère -restait à la boutique discrètement. Il était seul, tant qu'il voulait, -et, s'il voulait, tournait la clé. Elle était alors très malade. Il la -traitait comme un enfant; il l'avançait un peu sur le devant du lit, -lui tenait la tête, la baisait paternellement. Tout cela reçu avec -respect, tendresse, reconnaissance. - -Très pure, elle était très sensible. A tel contact léger qu'une autre -n'eût pas remarqué, elle perdait connaissance; un frôlement près du -sein suffisait. Girard en fit l'expérience, et cela lui donna de -mauvaises pensées. Il la jetait à volonté dans ce sommeil, et elle ne -songeait nullement à s'en défendre, ayant toute confiance en lui, -inquiète seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant -de liberté et de lui faire perdre un temps si précieux. Il y restait -longtemps. On pouvait prévoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille, -toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins à la tête de Girard un -invincible enivrement. Une fois, en s'éveillant, elle se trouva dans -une posture très ridiculement indécente; une autre, elle le surprit -qui la caressait. Elle rougit, gémit, se plaignit. Mais il lui dit -impudemment: «Je suis votre maître, votre Dieu... Vous devez tout -souffrir au nom de l'obéissance.» Vers Noël, à la grande fête, il -perdit la dernière réserve. Au réveil, elle s'écria: «Mon Dieu! que -j'ai souffert!--Je le crois, pauvre enfant!» dit-il d'un ton -compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas -ce qu'elle éprouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.). - -Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avait fait. -En janvier, février, un signe trop certain l'avertit de la grossesse. -Pour comble d'embarras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces -parties de dévotes, ces mangeries, arrosées indiscrètement du petit -vin du pays, avaient eu pour premier effet l'exaltation naturelle chez -une race inflammable, l'extase contagieuse. Chez les rusées, tout -était contrefait. Mais chez cette jeune Laugier, sanguine et -véhémente, l'extase fut réelle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais -délires, des défaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut -grosse un peu plus tard que la Cadière, sans doute aux fêtes des Rois -(p. 37, 114). - -Péril très grand. Elles n'étaient pas dans un désert, ni au fond d'un -couvent, intéressé à étouffer la chose, mais, pour ainsi dire, en -pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadière -dans sa famille. Son frère, le Jacobin, commençait à trouver mauvais -que Girard lui fît de si longues visites. Un jour, il osa rester près -d'elle, quand Girard y vint, comme pour la garder. Girard, hardiment, -le mit hors de la chambre, et la mère, indignée, chassa son fils de la -maison. - -Cela tournait vers un éclat. Nul doute que ce jeune homme, si durement -traité, chassé de chez lui, gonflé de colère, n'allât crier aux -Prêcheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne -courussent répéter la chose, et en dessous n'ameutassent toute la -ville contre le Jésuite. Il prit un étrange parti, de faire face par -un coup hardi et de se sauver par le crime. Le libertin devint un -scélérat. - -Il connaissait bien sa victime. Il avait vu la trace des scrofules -qu'elle avait eues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une -blessure. La peau y reste rosée, mince et faible. Elle en avait eu aux -pieds. Et elle en avait aussi dans un endroit délicat, dangereux, sous -le sein. Il eut l'idée diabolique de lui renouveler ces plaies, de les -donner pour des stigmates, tels qu'en ont obtenus du ciel saint -François et d'autres saints, qui, cherchant l'_imitation_ et la -_conformité_ complète avec le Crucifié, portaient et la marque des -clous et le coup de lance au côté. Les Jésuites étaient désolés de -n'avoir rien à opposer aux miracles des jansénistes. Girard était sûr -de les charmer par un miracle inattendu. Il ne pouvait manquer d'être -soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux -Sabatier, était prêt à croire tout; il avait été jadis le confesseur -de la Cadière, et la chose lui eût fait honneur. Un autre, le Père -Grignet, était un béat imbécile, qui verrait tout ce qu'on voudrait. -Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doutes, on les -ferait avertir de si haut, qu'ils croiraient prudent de se taire. Même -le jacobin Cadière, jusque-là ennemi et jaloux, trouverait son compte -à revenir, à croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et -lui le frère d'une sainte. - -«Mais, dira-t-on, la chose n'était-elle pas naturelle? On a des -exemples innombrables, bien constatés, de vraies stigmatisées[83].» - - [83] Voy. surtout A. Maury, _Magie_. - -Le contraire est probable. Quand elle s'aperçut de la chose, elle fut -honteuse et désolée, craignant de déplaire à Girard par ce retour de -petits maux d'enfance. Elle alla vite chez une voisine, une Mme Truc, -une femme qui se mêlait de médecine, et lui acheta (comme pour un -jeune frère) un onguent qui lui brûlait les plaies. - -Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit il? Enfonça-t-il les -ongles? usa-t-il d'un petit couteau, que toujours il portait sur lui? -Ou bien attira-t-il le sang la première fois, comme il le fit plus -tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais -bien sa sensibilité; nul doute qu'à travers le sommeil elle n'ait -senti la douleur. - -Elle eût cru faire un grand péché, si elle n'eût tout dit à Girard. -Quelque crainte qu'elle eût de déplaire et de dégoûter, elle dit la -chose. Il vit, et il joua sa comédie, lui reprocha de vouloir guérir -et de s'opposer à Dieu. Ce sont les célestes stigmates. Il se met à -genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle -fait difficulté de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait -découvrir le côté, admire la plaie. «Et moi aussi je l'ai, dit-il, -mais intérieure.» - -La voilà obligée de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui -aidait à lui faire accepter une chose si étonnante, c'est qu'à ce -moment la soeur Rémusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la -gloire, et son coeur porté par les anges. Qui lui succéderait sur la -terre? Qui hériterait des dons sublimes qu'elle avait eus, des faveurs -célestes dont elle était comblée? Girard lui offrit la succession et -la corrompit par l'orgueil. - -Dès lors, elle changea. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu'elle -sentait des mouvements de nature. Les dégoûts, les tressaillements de -la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur -le compte des violences intérieures de l'Esprit. Au premier jour de -carême, étant à table avec ses parents, elle voit tout à coup le -Seigneur. «Je veux te conduire au Désert, dit-il, t'associer aux excès -d'amour de la sainte Quarantaine, t'associer à mes douleurs...» Elle -frémit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle -peut se donner pour tout un monde de pécheurs. Elle a des visions -sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle aperçoit Jésus comme un -crible de sang. Elle-même crachait le sang, et elle en perdait encore -d'autre façon. Mais en même temps sa nature semblait changée. A mesure -qu'elle souffrait, elle devenait amoureuse. Le vingtième jour du -carême, elle voit son nom uni à celui de Girard. L'orgueil alors -exalté, stimulé du sens nouveau qui lui venait, l'orgueil lui fait -comprendre le _domaine spécial_ que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle -sent _combien l'ange est inférieur_ au saint, à la moindre -sainte.--Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec -l'Agneau!... Pour l'omble d'illusion, elle se sent soulevée de terre, -monter en l'air à plusieurs pieds. Elle peut à peine le croire, mais -une personne respectée, Mlle Gravier, le lui assure. Chacun vient, -admire, adore. Girard amène son collègue Grignet, qui s'agenouille et -pleure de joie. - -N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait venir souvent à -l'église des Jésuites. Elle s'y traînait à une heure, après les -offices, pendant le dîner. Personne alors dans l'église. Il s'y -livrait devant l'autel, devant la croix, à des transports que le -sacrilège rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule? -pouvait-elle bien s'y tromper? Il semble que sa conscience, au milieu -d'une exaltation sincère encore et non jouée, s'étourdissait pourtant -déjà, s'obscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces faveurs -cruelles de l'Époux céleste, elle commençait à sentir d'étranges -dédommagements. Heureuse de ses défaillances, elle y trouvait, -disait-elle, des peines d'infinie douceur et je ne sais quel flot de -la Grâce «jusqu'au consentement parfait». (P. 425, in-douze.) - -Elle fut d'abord étonnée et inquiète de ces choses nouvelles. Elle en -parla à la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle était bien sotte, que ce -n'était rien, et cyniquement elle ajouta qu'elle en éprouvait tout -autant. - -Ainsi ces perfides commères aidaient de leur mieux à corrompre une -fille très honnête, et chez qui les sens retardés ne s'éveillaient -qu'à grand'peine sous l'obsession odieuse d'une autorité sacrée. - -Deux choses attendrissent dans ces rêveries: l'une, c'est le pur idéal -qu'elle se faisait de l'union fidèle, croyant voir le nom de Girard et -le sien unis à jamais au _Livre de vie_. L'autre chose touchante, -c'est sa bonté qui éclate parmi les folies, son charmant coeur -d'enfant. Au jour des Rameaux, en voyant la joyeuse table de famille, -elle pleura trois heures de suite de songer «qu'au même jour personne -n'invita Jésus à dîner». - -Pendant presque tout le carême, elle ne put presque pas manger; elle -rejetait le peu qu'elle prenait. Aux quinze derniers jours, elle jeûna -entièrement, et arriva au dernier degré de faiblesse. Qui pourrait -croire que Girard, sur cette mourante qui n'avait plus que le souffle, -exerça de nouveaux sévices? Il avait empêché ses plaies de se fermer. -Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfin au -Vendredi-Saint, pour l'achèvement de sa cruelle comédie, il lui fit -porter une couronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui -faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop -de mystère. Il lui coupa d'abord ses longs cheveux, les emporta. Il -commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui -faisait des cages. Elle n'apparaissait pas aux visiteurs avec cette -couronne; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face -sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des -_Véroniques_, que Girard emportait pour les donner sans doute à des -personnes de piété. - -La mère se trouva malgré elle complice de la jonglerie. Mais elle -redoutait Girard. Elle commençait à voir qu'il était capable de tout, -et quelqu'un, de bien confident (très probablement la Guiol) lui avait -dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre -heures. - -Pour la Cadière, elle ne mentit jamais là-dessus. Dans le récit -qu'elle a dicté de ce carême, elle dit expressément que c'est une -couronne à pointes qui, enfoncée dans sa tête, la faisait saigner. - -Elle ne cacha pas non plus l'origine des petites croix qu'elle donnait -à ses visiteurs. Sur un modèle fourni par Girard, elle les commanda à -un de ses parents, charpentier de l'Arsenal. - -Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une défaillance -qu'on appelait une extase, livrée aux soins de Girard, soins -énervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait -déjà la sainte, la martyre, la miraculée, la transfigurée, qui -commençait à s'arrondir. Il désirait et redoutait la solution violente -d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de -dangereux breuvages, des poudres rougeâtres. - -Il l'aurait mieux aimée morte; cela l'aurait tiré d'affaire. Du moins, -il aurait voulu l'éloigner de chez sa mère, la cacher dans un couvent. -Il connaissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus haut -l'_Affaire de Louviers_) avec quelle adresse, quelle discrétion, on y -couvre ces sortes de choses. Il voulait l'envoyer ou aux chartreuses -de Prémole, ou à Sainte-Claire d'Ollioules. Il en parla même le -Vendredi-Saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer -de son lit. Enfin, quatre jours après Pâques, Girard étant dans sa -chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte -masse qui semblait du sang coagulé. Il prit le vase, regarda -attentivement à la fenêtre. Mais elle, qui ne soupçonnait nul mal à -cela, elle appela la servante, lui donna le vase à vider. «Quelle -imprudence!» Ce cri échappa à Girard, et sottement il le répéta (p. -54, 388, etc.). - -On n'a pas autant de détails sur l'avortement de la Laugier. Elle -s'était aperçue de sa grossesse dans le même carême. Elle y avait eu -d'étranges convulsions, des commencements de stigmates assez -ridicules; l'un était un coup de ciseau qu'elle s'était donné dans son -travail de couturière, l'autre une dartre vive au côté (p. 38). Ses -extases tout à coup tournèrent en désespoir impie. Elle crachait sur -le crucifix. Elle criait contre Girard: «Où est-il, ce diable de Père -qui m'a mise dans cet état? Il n'était pas difficile d'abuser une -fille de vingt-deux ans!... Où est-il? Il me laisse là. Qu'il vienne!» -Les femmes qui l'entouraient étaient elles-mêmes des maîtresses de -Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter -les emportements de la fille enceinte. - -Ces commères, intéressées à diminuer le bruit, purent, sans lui, -trouver un moyen de tout finir sans éclat. - -Girard était-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien -pu le croire en voyant combien aisément, sans être ni jeune ni beau, -il avait fasciné tant de femmes. Mais le plus étrange, ce fut, après -s'être tellement compromis, de maîtriser l'opinion. Il parut un moment -avoir ensorcelé la ville elle-même. - -En réalité, on savait les Jésuites puissants; personne ne voulait -entrer en lutte avec eux. Même on ne croyait pas sûr d'en parler mal à -voix basse. La masse ecclésiastique était surtout de petits moines -d'ordres mendiants sans relations puissantes ni hautes protections. -Les carmes même, fort jaloux et blessés d'avoir perdu la Cadière, les -carmes se turent. Son frère, le jeune Jacobin, prêché par une mère -tremblante, revint aux ménagements politiques, se rapprocha de Girard, -enfin se donna à lui autant que le dernier frère, au point de lui -prêter son aide dans une étrange manoeuvre qui pouvait faire croire -que Girard avait le don de prophétie. - - -S'il avait à craindre quelque faible opposition, c'était de la -personne même qu'il semblait avoir le plus subjuguée. La Cadière, -encore soumise, donnait pourtant de légers signes d'une indépendance -prochaine qui devait se révéler. Le 30 avril, dans une partie de -campagne que Girard organisa galamment, et où il envoya, avec la -Guiol, son troupeau de jeunes dévotes, la Cadière tomba en grande -rêverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, éleva -son coeur à Dieu. Elle dit, avec un sentiment de véritable piété: -«Vous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous seul!... Vos anges ne me -suffisent pas.» Puis une d'elles, fille fort gaie, ayant, à la -provençale, pendu à son cou un petit tambourin, la Cadière fit comme -les autres, sauta, dansa, se mit un tapis en écharpe, fit la -bohémienne, s'étourdit par cent folies. - -Elle était fort agitée. En mai, elle obtint de sa mère de faire un -voyage à la Sainte-Baume, à l'église de la Madeleine, la grande sainte -des filles pénitentes. Girard ne la laissa aller que sous l'escorte de -deux surveillantes fidèles, la Guiol et la Reboul. Mais en route, -quoique par moments elle eût encore des extases, elle se montra lasse -d'être l'instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui -la troublait. Le terme annuel de l'_obsession_ n'était pas éloigné. -N'avait-elle pas gagné sa liberté? Une fois sortie de la sombre et -fascinante Toulon, replacée dans le grand air, dans la nature, sous le -soleil, la captive reprit son âme, résista à l'âme étrangère, osa être -elle-même, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal -édifiées. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai), elles -l'avertirent du changement. Il s'en convainquit par lui-même. Elle -résista à l'extase, ne voulant plus, ce semblait, obéir qu'à la -raison. - -Il avait cru la tenir, et par la fascination, et par l'autorité -sacrée, enfin par la possession et l'habitude charnelle. Il ne tenait -rien. La jeune âme qui, après tout avait été moins conquise que -surprise (traîtreusement), revenait à sa nature. Il fut blessé. De son -métier de pédant, de la tyrannie des enfants, châtiés à volonté, de -celle des religieuses, non moins dépendantes, il lui restait un fonds -dur de domination jalouse. Il résolut de ressaisir la Cadière en -punissant cette première petite révolte, si l'on peut nommer ainsi le -timide essor de l'âme comprimée qui se relève. - -Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se confessa à lui, il refusa -de l'absoudre, disant qu'elle était si coupable qu'il devait lui -infliger le lendemain une grande, très grande pénitence. - -Quelle serait-elle? Le jeûne? Mais elle était déjà affaiblie et -exténuée. Les longues prières, autre pénitence, n'étaient pas dans les -habitudes du directeur quiétiste; il les défendait. Restait le -châtiment corporel, la discipline. C'était la punition d'usage -universel, prodiguée dans les couvents autant que dans les collèges. -Moyen simple et abrégé de rapide exécution qui, aux temps simples et -rudes, s'appliquait dans l'église même. On voit, dans les fabliaux, -naïves peintures des moeurs, que le prêtre, ayant confessé le mari et -la femme, sans façon, sur la place même, derrière le confessionnal, -leur donnait la discipline. Les écoliers, les moines, les religieuses, -n'étaient pas punis autrement[84]. - - [84] Le grand dauphin était fouetté cruellement. Le jeune - Boufflers (_de quinze ans_) mourut de douleur de l'avoir été - (Saint-Simon). La prieure de l'Abbaye-aux-Bois, menacée par son - supérieur «_de châtiment afflictif_», réclama auprès du roi; elle - fut, pour l'honneur du couvent, dispensée de la honte publique, - mais remise au supérieur, et sans doute la punition fut reçue à - petit bruit.--De plus en plus, on sentait ce qu'elle avait de - dangereux, d'immoral. L'effroi, la honte, amenaient de tristes - supplications et d'indignes traités. On ne l'avait que trop vu - dans le grand procès qui, sous l'empereur Joseph, dévoila - l'intérieur des collèges des Jésuites, qui plus tard fut - réimprimé sous Joseph II et de nos jours. - -Girard savait que celle-ci, nullement habituée à la honte, très -pudique (n'ayant rien subi qu'à son insu dans le sommeil) souffrirait -extrêmement d'un châtiment indécent, en serait brisée, perdrait tout -ce qu'elle avait de ressort. Elle devait être mortifiée plus encore -peut-être qu'une autre, pâtir (s'il faut l'avouer) en sa vanité de -femme. Elle avait tant souffert, tant jeûné! Puis était venu -l'avortement. Son corps, délicat de lui-même, semblait n'être plus -qu'une ombre. D'autant plus certainement elle craignait de rien -laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, détruite, endolorie. Elle -avait les jambes enflées, et telle petite infirmité qui ne pouvait que -l'humilier extrêmement. - -Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire -dans ses trois dépositions si naïves, si manifestement sincères, où, -déposant sans serment, elle se fait un devoir de déclarer même les -choses que son intérêt lui commandait de cacher, même celles dont on -put abuser contre elle le plus cruellement. - -_La première déposition faite à l'improviste devant le juge -ecclésiastique_ qu'on envoya pour la surprendre. Ce sont, on le sent -partout, les mots sortis d'un jeune coeur qui parle comme devant Dieu. - -_La seconde devant le roi_, je veux dire devant le magistrat qui le -représentait, le lieutenant civil et criminel de Toulon. - -_La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix._ (P. -5, 12, 384 du _Procès_, in-folio.) - -Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimées -à Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume où l'on veut (je -l'établirai plus tard) atténuer les torts de Girard, fixer l'attention -du lecteur sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. Et -cependant l'éditeur n'a pas pu se dispenser de donner ces dépositions -accablantes pour celui qu'il favorise. - -Inconséquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis -brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85]. - - [85] On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux fois, à la page - 6 et à la page 389, afin de diminuer le crime de Girard. La - version la plus exacte ici est celle de sa déposition devant le - lieutenant criminel de Toulon (p. 12), etc. - -L'amour n'est point du tout ici la circonstance atténuante. Loin de -là. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu -ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait -de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir -tenté (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait -pas de garder une âme. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait -avec espoir le mot qu'elle disait souvent: «Je le sens, je ne vivrai -pas.» Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre -corps brisé qu'il eût voulu voir mourir! - -Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et -de cruauté? Les donna-t-il pour des preuves de patience et -d'obéissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos: -«Que c'est à force de péchés qu'on fait mourir le péché?» Prit-elle -cela au sérieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice, -d'expiation, de pénitence, n'étaient que libertinage? - -Elle ne voulait pas le savoir, dans l'étrange débâcle morale qu'elle -eut après ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude -saison. Elle subissait son maître, ayant peur un peu de lui, et d'un -étrange amour d'esclave, continuant cette comédie de recevoir chaque -jour de petites pénitences. Girard la ménageait si peu qu'il ne lui -cachait pas même ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la -mettre au couvent. Elle était, en attendant, son jouet; elle le -voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes -énervantes, de plus en plus mélancolique, elle tenait peu à la vie, et -répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard): «Je le sens, je -mourrai bientôt.» - - - - -XI - -LA CADIÈRE AU COUVENT (1730) - - -L'abbesse du couvent d'Ollioules était jeune pour une abbesse; elle -n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle était -vive, soudaine à aimer ou à haïr, emportée du coeur ou des sens, ayant -fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle -maison. - -Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de -Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui, -apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles -vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent. -D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre répandu à Marseille -et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui -payaient; contact fâcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par -l'affaire d'Aubany. - -Point de clôture sérieuse. Peu d'ordre intérieur. Dans les brûlantes -nuits d'été de ce climat africain (plus pesant) plus exigeant aux -gorges étouffées d'Ollioules, religieuses et novices allaient, -venaient fort librement. Ce qu'on a vu à Loudun en 1630 existait à -Ollioules, tout de même, en 1730. La masse des religieuses (douze à -peu près sur les quinze que comptait la maison), un peu délaissée des -moines qui préféraient les hautes dames, étaient de pauvres créatures -ennuyées, déshéritées; elles n'avaient de consolations que les -causeries, les enfantillages, certaines intimités entre elles et avec -les novices. - -L'abbesse craignait que la Cadière ne vît trop bien tout cela. Elle -fit difficulté pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son -parti en sens tout contraire. Dans une lettre charmante, plus -flatteuse que ne pouvait l'attendre une petite fille d'une telle dame, -elle exprima l'espoir qu'elle quitterait la direction de Girard. Ce -n'était pas pour la transmettre à ses observantins qui en étaient peu -capables. Elle avait l'idée piquante, hardie, de la prendre elle-même -et de diriger la Cadière. - -Elle était fort vaniteuse. Elle comptait s'approprier cette merveille, -la conquérir aisément, se sentant plus agréable qu'un vieux directeur -Jésuite. Elle eût exploité la jeune sainte au profit de sa maison. - -Elle lui fit l'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte -de la rue. Elle la baisa, s'en empara, la mena chez elle dans sa belle -chambre d'abbesse et lui dit qu'elle la partagerait avec elle. Elle -fut enchantée de sa modestie, de sa grâce maladive, d'une certaine -étrangeté, mystérieuse, attendrissante. Elle avait souffert -extrêmement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la -mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle l'aimait, tant -qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme soeurs. - -Pour son plan, c'était peut-être plus qu'il ne fallait, c'était trop. -Il eût suffit que la sainte logeât chez elle. Par cette faiblesse -singulière de la coucher avec elle, elle lui donnait trop l'air d'une -petite favorite. Une telle privauté, fort à la mode entre les dames, -était chose défendue dans les couvents, furtive, et dont une -supérieure ne devait pas donner l'exemple. - -La dame fut pourtant étonnée de l'hésitation de la jeune fille. Elle -ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilité. -Encore moins certainement de la personne de la dame, relativement plus -jeune que la pauvre Cadière, dans une fleur de vie, de santé, qu'elle -eût voulu communiquer à sa petite malade. Elle insista tendrement. - -Pour faire oublier Girard, elle comptait beaucoup sur l'effet de cet -enveloppement de toutes les heures. C'était la manie des abbesses, -leur plus chère prétention, de confesser leurs religieuses (ce que -permet sainte Thérèse). Cela se fut fait de soi-même dans ce doux -arrangement. La jeune fille n'aurait dit aux confesseurs que le menu, -eût gardé le fond de son coeur pour la personne unique. Le soir, la -nuit, sur l'oreiller, caressée par la curieuse, elle aurait laissé -échapper maint secret, les siens, ceux des autres. - -Elle ne put se dégager d'abord d'un si vif enlacement. Elle coucha -avec l'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des -moyens contraires, et comme sainte et comme femme, j'entends comme -fille nerveuse, sensible, et, par faiblesse, peut-être sensuelle. Elle -faisait écrire sa légende, ses paroles, tout ce qui lui échappait. -D'autre part elle recueillait les plus humbles détails de sa vie -physique, en envoyait le bulletin à Toulon. Elle en aurait fait son -idole, sa mignonne poupée. Sur une pente si glissante, l'entraînement, -sans doute, alla vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle -fit un grand effort, dont sa langueur l'eût fait croire incapable. -Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux -lit, cette délicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou -pensionnaires. - -Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut dédaignée, se dépita -contre l'ingrate et ne lui pardonna jamais. - - -La Cadière trouva dans les autres un excellent accueil. La maîtresse -des novices, Mme de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne, -valait mieux que l'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle -était, une pauvre victime du sort, un jeune coeur plein de Dieu, mais -cruellement marqué de fatalités excentriques qui devaient la -précipiter à la honte, à quelque fin sinistre. Elle ne fut occupée que -de la garder, de la préserver de ses imprudences; d'interpréter, -d'excuser ce qui pouvait être en elle de moins excusable. - -Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et -goûtaient peu les hautes mysticités, toutes l'aimèrent et la prirent -pour un ange du ciel. Leur sensibilité, peu occupée, se concentra sur -elle et n'eut plus d'autre objet. Elles la trouvaient non seulement -pieuse et surnaturellement dévote, mais bonne enfant, bon coeur, -gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les -édifiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sincères, -toujours mêlés de pure tendresse. Elle disait: «Je vais la nuit -partout, jusqu'en Amérique. Je laisse partout des lettres pour dire -qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand même vous -vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacré-Coeur.» - -Miracle. Toutes, à minuit, recevaient, disaient-elles, la charmante -visite. Elles croyaient sentir la Cadière qui les embrassait, les -faisait entrer dans le Coeur de Jésus (p. 81, 89, 93). Elles avaient -bien peur et étaient heureuses. La plus tendre et la plus crédule -était une Marseillaise, la soeur Raimbaud, qui eut ce bonheur, quinze -fois en trois mois, c'est-à-dire à peu près tous les six jours. - -Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au même moment la -Cadière était chez toutes à la fois. L'abbesse cependant fut blessée, -d'abord étant jalouse et se croyant seule exceptée, ensuite sentant -bien que, toute perdue qu'elle fût dans ses rêves, elle n'apprendrait -que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison. - -Ils n'étaient guère cachés. Mais, comme rien ne pouvait venir à la -Cadière que par la voie illuminative, elle crut les savoir par -révélation. Sa bonté éclata. Elle eut grande compassion de Dieu qu'on -outrageait ainsi. Et, cette fois encore, elle se figura qu'elle devait -payer pour les autres, épargner aux pécheurs les châtiments mérités en -épuisant elle-même ce que la fureur des démons peut infliger de plus -cruel. - -Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle -était le soir avec les soeurs au noviciat. Elle tomba à la renverse, -se tordit, cria, perdit connaissance. Au réveil, les novices -l'entouraient, attendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais -la maîtresse, Mme Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle -allait se perdre. Elle l'enleva, la mena tout droit à sa chambre, où -elle se trouva toute écorchée et sa chemise sanglante. - -Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intérieurs et -extérieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avait besoin de -soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et -pour un moment. - -Elle lui écrit le 28 juin (par ses frères, car elle lisait, mais elle -savait à peine écrire). Elle l'appelle de la manière la plus vive, la -plus pressante. Et il répond par un ajournement. Il doit prêcher à -Hyères, il a mal à la gorge, etc. - -Chose inattendue, ce fut l'abbesse même qui le fit venir. Sans doute -elle était inquiète de ce que la Cadière avait découvert de -l'intérieur du couvent. Sûre qu'elle en parlerait à Girard, elle -voulut la prévenir. Elle écrivit au Jésuite un billet le plus flatteur -et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il -viendrait, il la visitât d'abord, voulant être, en grand secret, son -élève, son disciple, comme le fut de Jésus l'humble Nicodème. «Je -pourrai à peu de bruit faire de grands progrès à la vertu, sous votre -direction, à la faveur de la _sainte liberté que me procure mon -poste_. _Le prétexte de notre prétendante_ me servira de couvert et de -moyen (p. 327).» - -Démarche étonnante et légère, qui montre dans l'abbesse une tête peu -saine. N'ayant pas réussi à supplanter Girard auprès de la Cadière, -elle entreprenait de supplanter la Cadière auprès de Girard. Elle -s'avançait, sans préface et brusquement. Elle tranchait, en grande -dame, agréable encore, et bien sûre d'être prise au mot, allant -jusqu'à parler de la _liberté_ qu'elle avait! - -Elle était partie, dans cette fausse démarche, de l'idée juste que -Girard ne se souciait plus guère de la Cadière. Mais elle aurait pu -deviner qu'il avait à Toulon d'autres embarras. Il était inquiet d'une -affaire où il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame -mûre, aisée, bien posée, la plus sage de ses pénitentes, Mlle Gravier. -Ses quarante ans ne la défendirent pas. Il ne voulut pas au bercail -une brebis indépendante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifiée, -de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395). - -Girard, préoccupé de cette nouvelle aventure, vit froidement les -avances si inattendues de l'abbesse. Il craignit qu'elles ne fussent -un piège des observantins. Il résolut d'être prudent, vit l'abbesse, -déjà embarrassée de sa démarche imprudente, vit ensuite la Cadière, -mais seulement à la chapelle, où il la confessa. - -Celle-ci fut blessée sans doute de ce peu d'empressement. Et en effet -cette conduite était étrange, d'extrême inconséquence. Il la troublait -par des lettres légères, galantes, de petites menaces badines qu'on -aurait pu dire amoureuses. (_Dépos. Lescot_, et page 335). Et puis il -ne daignait la voir autrement qu'en public. - -Dans un billet du soir même, elle s'en venge assez finement, en lui -disant qu'au moment où il lui a donné l'absolution, elle s'est sentie -merveilleusement détachée et d'elle-même _et de toute créature_. - -C'est ce qu'aurait voulu Girard. Ses trames étaient fort embrouillées, -et la Cadière était de trop. Il fut ravi de sa lettre, bien loin d'en -être piqué, lui prêcha le _détachement_. Il insinuait en même temps -combien il avait besoin de prudence. Il avait reçu, disait-il, une -lettre où on l'avertissait sévèrement de ses fautes. Cependant, comme -il partait le jeudi 6 pour Marseille, il la verrait en passant (p. -329, 4 juillet 1730). - -Elle attendit. Point de Girard. Son agitation fut extrême. Le flux -monta; ce fut comme une mer, une tempête. Elle le dit à sa chère -Raimbaud, qui ne voulut pas la quitter, coucha avec elle (p. 73) -contre les règlements, sauf à dire qu'elle y était venue le matin. -C'était la nuit du 6 juillet, de chaleur concentrée, pesante, en ce -four étroit d'Ollioules. A quatre ou cinq heures, la voyant se -débattre dans de vives souffrances, elle «crut qu'elle avait des -coliques, chercha du feu à la cuisine». Pendant son absence, la -Cadière avait pris un moyen extrême qui sans doute ne pouvait manquer -de faire arriver Girard à l'instant. Soit qu'elle ait rouvert de ses -ongles les plaies de la tête, soit qu'elle ait pu s'enfoncer la -couronne à pointes de fer, elle se mit tout en sang. Il lui coulait -sur le visage en grosses gouttes. Sous cette douleur, elle était -transfigurée et ses yeux étincelaient. - -Cela ne dura pas moins de deux heures. Les religieuses accoururent -pour la voir dans cet état, admirèrent. Elles voulaient faire entrer -leurs observantins; la Cadière les en empêcha. - -L'abbesse se serait bien gardée d'avertir Girard pour la voir dans cet -état pathétique, où elle était trop touchante. La bonne Mme Lescot lui -donna cette consolation et fit avertir le Père. Il vint, mais au lieu -de monter, en vrai jongleur, il eut lui-même une extase à la chapelle, -y resta une heure prosterné à deux genoux devant le Saint-Sacrement -(p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la -Cadière. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle était -à la messe, qu'elle semblait remuer les lèvres pour recevoir l'hostie. -«Qui peut le savoir mieux que moi! dit le fourbe. Un ange m'avait -averti. J'ai dit la messe, et je l'ai communiée de Toulon.» Elles -furent renversées du miracle, à ce point que l'une d'elles en resta -deux jours malade. Girard s'adressant alors à la Cadière avec une -indigne légèreté: «Ah! ah! petite gourmande, vous me volez donc moitié -de ma part?» - -On se retire avec respect; on les laisse. Le voici en face de la -victime sanglante, pâle, affaiblie, d'autant plus agitée. Tout homme -aurait été ému. Quel aveu plus naïf, plus violent de sa dépendance, du -besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, exprimé par le sang, -les blessures, plus qu'aucune parole, devait aller au coeur. C'était -un abaissement. Mais qui n'en aurait eu pitié? Elle avait donc un -moment de nature, cette innocente personne? Dans sa vie courte et -malheureuse, la pauvre jeune sainte, si étrangère aux sens, avait donc -une heure de faiblesse? Ce qu'il avait eu d'elle à son insu, -qu'était-ce? Peu ou rien. Avec l'âme, la volonté, il allait avoir -tout. - -La Cadière est fort brève, comme on peut croire, sur tout cela. Dans -sa déposition, elle dit pudiquement qu'elle perdit connaissance et ne -sut trop ce qui se passa. Dans un aveu à son amie la dame Allemand (p. -178), sans se plaindre de rien, elle fait tout comprendre. - -En retour d'un si grand élan de coeur, d'une si charmante impatience, -que fit Girard? Il la gronda. Cette flamme qui eût gagné tout autre, -l'eût embrasé, le refroidit. Son âme de tyran ne voulait que des -mortes, purs jouets de sa volonté. Et celle-ci, par cette forte -initiative, l'avait forcé de venir. L'écolière entraînait le maître. -L'irritable pédant traita cela comme il eût fait d'une révolte de -collège. Ses sévérités libertines, sa froideur égoïste dans un plaisir -cruel, flétrirent l'infortunée, qui n'en eut rien que le remords. - -Chose non moins choquante. Le sang versé pour lui n'eut d'autre effet -que de lui sembler bon à exploiter pour son intérêt propre. Dans -cette entrevue, la dernière peut-être, il voulut s'assurer la pauvre -créature au moins pour la discrétion, de sorte qu'abandonnée de lui -elle se crût encore à lui. Il demanda s'il serait moins favorisé que -le couvent qui avait vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui. -L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire[86], et il -crut avoir lié son âme par cette odieuse communion. - - [86] C'était l'usage des reîtres, des soldats du Nord, de se - faire frères par la communion du sang. (Voy. mes _Origines du - droit_.) - -Cela dura deux ou trois heures, et il était près de midi. L'abbesse -était scandalisée. Elle prit le parti de venir elle-même avec le -dîner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du thé; comme c'était -vendredi, il faisait croire qu'il jeûnait, s'étant sans doute bien -muni à Toulon. La Cadière demanda du café. La soeur converse, qui -était à la cuisine, s'en étonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans -ce fortifiant, elle aurait défailli. Il la remit un peu, et elle -retint Girard encore. Il resta avec elle (il est vrai, non plus -enfermé), jusqu'à quatre heures, voulant effacer la triste impression -de sa conduite du matin. A force de mensonges d'amitié, de paternité, -il raffermit un peu la mobile créature, lui rendit la sérénité. Elle -le conduisit au départ, et, marchant derrière, elle fit, en véritable -enfant, deux ou trois petits sauts de joie. Il dit sèchement: «Petite -folle!» (P. 89). - - -Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir même, à neuf heures, elle -eut une vision terrible, et on l'entendit crier: «O mon Dieu, -éloignez-vous... Retirez-vous de moi!» Le 8 au matin, à la messe, elle -n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se -sauva dans sa chambre. Grand scandale. Mais elle était si aimée, -qu'une religieuse qui courut après elle, par un compatissant mensonge, -jura qu'elle avait vu Jésus qui la communiait de sa main. - -Mme Lescot, finement, habilement, écrivit en légende, comme -éjaculations mystiques, pieux soupirs, dévotes larmes, tout ce qui -s'arrachait de ce coeur déchiré. Il y eut, chose bien rare, une -conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme. -Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadière et de ses dons -charmants. En un mois, elle était déjà comme l'enfant de toutes. Quoi -qu'elle fît, on la défendait. Innocente _quand même_, on n'y voyait -qu'une victime des assauts du démon. Une bonne forte femme du peuple, -fille du serrurier d'Ollioules et tourière du couvent, la Matherone, -ayant vu certaines libertés indécentes de Girard, n'en disait pas -moins: «Ça ne fait rien; c'est une sainte.» Dans un moment où il -parlait de la retirer du couvent, elle s'écria: «Nous ôter -mademoiselle Cadière!... Mais je ferai faire une porte de fer pour -l'empêcher de sortir!» (P. 47, 48, 50.) - -Ses frères, qui venaient chaque jour, effrayés de la situation et du -parti que l'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, osèrent aller -au-devant, et dans une lettre ostensible, écrite à Girard au nom de la -Cadière, rappelèrent la révélation qu'elle avait eue le 25 juin sur -les moeurs des observantins, lui disant «qu'il était temps -d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu» (p. 330),--sans -doute de demander qu'on fît une enquête, d'accuser les accusateurs. - -Audace excessive, imprudente. La Cadière presque mourante était bien -loin de ces idées. Ses amies imaginèrent que celui qui avait fait le -trouble, ferait le calme peut-être. Elles prièrent Girard de venir la -confesser. Ce fut une scène terrible. Elle fit au confessionnal des -cris, des lamentations, qu'on entendait à trente pas. Les curieuses -avaient beau jeu d'écouter, et n'y manquaient pas. Girard était au -supplice. Il disait, répétait en vain: «Calmez-vous, mademoiselle!» -(P. 95.)--Il avait beau l'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12, -elle eut sous le coeur une douleur si aiguë qu'elle crut que ses côtes -éclataient. Le 14, elle semblait à la mort, et on appela sa mère. Elle -reçut le viatique. Le lendemain, «elle fit une amende honorable, la -plus touchante, la plus expressive qui se soit jamais entendue. Nous -fondions en larmes.» (P. 330-331.) Le 20, elle eut une sorte d'agonie, -qui perçait le coeur. Puis, tout à coup, par un revirement heureux et -qui la sauva, elle eut une vision très douce. Elle vit la pécheresse -Madeleine pardonnée, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la -place que Lucifer avait perdue. (P. 332.) - -Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrétion qu'en la corrompant -davantage, étouffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir), -l'embrassait fort imprudemment. Mais plus souvent encore, il lui -envoyait ses dévotes. La Guiol et autres venaient l'accabler de -caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles -souriaient, disaient que tout cela c'étaient les libertés divines, -qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles étaient de même. Elles -lui vantaient les douceurs d'une telle union entre femmes. Girard ne -désapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en -commun les plus honteux secrets. Il était si habitué à cette -dépravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla à la Cadière de -la grossesse de Mlle Gravier. Il voulait qu'elle l'invitât à venir à -Ollioules, calmât son irritation, lui persuadât que cette grossesse -pouvait être une illusion du Diable qu'on saurait dissiper (p. 395). - -Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadière. Ils -devaient indigner ses frères qui ne les ignoraient pas. Les lettres -qu'ils écrivent en son nom sont bien singulières. Enragés au fond, -ulcérés, regardant Girard comme un scélérat, mais obligés de faire -parler leur soeur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant -des échappées où on entrevoit leur fureur. - -Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travaillés, écrits -visiblement pour le procès qui peut venir. Nous parlerons de la seule -qu'il n'ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet. -Elle est aigre-douce, galante, d'un homme imprudent, léger. En voici -le sens: - -«L'évêque est arrivé ce matin à Toulon et ira voir la Cadière... On -concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le -_Père Sabatier_ vont la voir et demandent à voir (ses plaies), elle -dira qu'on lui a défendu d'agir, de parler. - -«J'ai une grande faim de vous revoir et de _tout voir_. Vous savez que -je ne demande que _mon bien_. Et il y a longtemps que je n'ai rien -_vu qu'à demi_ (il veut dire, à la grille du parloir). Je vous -fatiguerai? Eh bien! ne me fatiguez-vous pas aussi?» etc. - -Lettre étrange en tous les sens. Il se défie à la fois et de l'évêque, -et du Jésuite même, de son collègue, le vieux Sabatier. C'est au fond -la lettre d'un coupable inquiet. Il sait bien qu'elle a en mains ses -lettres, ses papiers, enfin de quoi le perdre. - -Les deux jeunes gens répondent au nom de leur soeur par une lettre -vive, la seule qui ait un accent vrai. Ils répondent ligne par ligne, -sans outrage, mais avec une âpreté souvent ironique où l'on sent -l'indignation contenue. Leur soeur y promet de lui obéir, _de ne rien -dire à l'évêque ni au Jésuite_. Elle le félicite d'avoir «tant de -courage, pour exhorter les autres à souffrir». Elle relève, lui -renvoie sa choquante galanterie, mais d'une manière choquante (on sent -là une main d'homme, la main des deux étourdis). - -Le surlendemain ils allèrent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ -sortir du couvent. Il en fut très effrayé. Il pensa que les papiers -allaient échapper avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui -ôtait l'esprit. Il faiblit jusqu'à aller pleurer au parloir -d'Ollioules, se mit à genoux devant elle, demanda si elle aurait le -courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit -_non_, s'avança et se laissa embrasser. Et le Judas ne voulait rien -que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer -d'en haut. - -Le 29, tout est changé. La Cadière reste à Ollioules, lui demande -excuse, lui promet soumission (p. 339). Il est trop visible que -celui-ci a fait agir de puissantes influences, que dès le 29 on a -reçu des menaces (peut-être d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros -bonnets des Jésuites ont écrit, et de Versailles les protecteurs de -cour. - -Que feraient les frères dans cette lutte? Ils consultèrent sans doute -leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans -Girard _le confesseur_ libertin; c'eût été déplaire à tout le clergé -dont la confession est le cher trésor. Il fallait, au contraire, -l'isoler du clergé en constatant sa doctrine singulière, montrer en -lui _le quiétiste_. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698, -on avait brûlé pour quiétisme un curé des environs de Dijon. Ils -imaginèrent de faire (en apparence sous la dictée de leur soeur, -étrangère à ce projet), un mémoire où le quiétisme de Girard, exalté -et glorifié, serait constaté, réellement dénoncé. Ce fut le récit des -visions qu'elle avait eues dans le carême. Le nom de Girard y est déjà -au ciel. Elle le voit, uni à son nom, au _Livre de vie_. - -Ils n'osèrent porter ce mémoire à l'évêque. Mais ils se le firent -voler par leur ami, son jeune aumônier, le petit Camerle. L'évêque -lut, et dans la ville il en courut des copies. Le 21 août, Girard se -trouvant à l'évêché, le prélat lui dit en riant: «Eh! bien, mon Père, -voilà donc votre nom au _Livre de vie_.» - -Il fut accablé, se crut perdu, écrivit à la Cadière des reproches -amers. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. La Cadière fut -bien étonnée, lui jura que ce mémoire n'était jamais sorti des mains -de ses frères. Mais, dès qu'elle sut que c'était faux, son désespoir -n'eut plus de bornes (p. 163.) Les plus cruelles douleurs de l'âme et -du corps l'assaillirent. Elle crut un moment se dissoudre. Elle devint -quasi folle. «J'eus un tel désir de souffrance! Je saisis la -discipline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang -abondamment.» (P. 362.) Dans ce terrible égarement qui montre et sa -faible tête et la sensibilité infinie de sa conscience, la Guiol -l'acheva en lui dépeignant Girard comme un homme à peu près mort. Elle -porta au dernier degré sa compassion. (P. 361.) - -Elle allait lâcher les papiers. Il était pourtant trop visible que -seuls ils la défendaient, la gardaient, prouvaient son innocence et -les artifices dont elle avait été victime. Les rendre, c'était risquer -que l'on changeât les rôles, qu'on ne lui imputât d'avoir séduit un -saint, qu'enfin tout l'odieux ne fût de son côté. - -Mais, s'il fallait périr ou perdre Girard, elle aimait mieux de -beaucoup le premier parti. Un démon (la Guiol sans doute), la tenta -justement par là, par l'étrange sublimité de ce sacrifice. Elle lui -écrivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice sanglant (p. 28). Elle -put lui citer les saints qui, accusés, ne se justifiaient pas, -s'accusaient eux-mêmes, mouraient comme des agneaux. La Cadière suivit -cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait, -disant: «Il dit vrai, et j'ai menti.» (P. 32.) - -Elle eût pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette -grande échappée de coeur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore -les minutes des siennes. Il eut à la fois et ces minutes écrites par -le Jacobin et les copies que l'autre frère faisait et lui envoyait. -Dès lors il ne craignait rien. Nul contrôle possible. Il put en ôter, -en remettre, détruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire -était parfaitement libre, et il a bien travaillé. De quatre-vingts -lettres il en reste seize, et encore elles semblent des pièces -laborieuses, fabriquées après coup. - -Girard, ayant tout en mains, pouvait rire de ses ennemis. A eux -désormais de craindre. L'évêque, homme du grand monde, savait trop -bien son Versailles et le crédit des Jésuites pour ne pas les ménager. -Il crut même politique de lui faire une petite réparation pour son -malicieux reproche relatif au _Livre de vie_, et lui dit gracieusement -qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptême. - -Les évêques de Toulon avaient toujours été des grands seigneurs. Leur -liste offre tous les premiers noms de Provence, Baux, Glandèves, -Nicolaï, Forbin, Forbin d'Oppède, et de fameux noms d'Italie, Fiesque, -Trivulce, La Rovère. De 1712 à 1737, sous la Régence et Fleury, -l'évêque était un La Tour du Pin. Il était fort riche, ayant aussi en -Languedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Désert. Il -s'était bien conduit, dit-on, dans la peste de 1721. Du reste, il ne -résidait guère, menait une vie toute mondaine, ne disait jamais la -messe, passait pour plus que galant. - -Il vint à Toulon en juillet, et, quoique Girard l'eût détourné d'aller -à Ollioules et de visiter la Cadière, il en eut pourtant la curiosité. -Il la vit dans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla une -bonne petite sainte, et il lui crut si bien des lumières supérieures, -qu'il eut la légèreté de lui parler de ses affaires, d'intérêts, -d'avenir, la consultant comme il eût fait d'une diseuse de bonne -aventure. - -Il hésitait cependant, malgré les prières des frères, pour la faire -sortir d'Ollioules et pour l'ôter à Girard. On trouva moyen de le -décider. On fit courir à Toulon le bruit que la jeune fille avait -manifesté le désir de fuir au désert, comme son modèle sainte Thérèse -l'avait entrepris à douze ans. C'était Girard, disait-on, qui lui -mettait cela en tête pour l'enlever un matin, la mettre hors du -diocèse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trésor à -quelque couvent éloigné où les jésuites, en ayant le monopole -exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de -jeune sainte populaire. L'évêque se sentit fort blessé. Il signifia à -l'abbesse de ne remettre Mlle Cadière qu'à sa mère elle-même, qui -devait bientôt la faire sortir du couvent, la mener dans une bastide -qui était à la famille. - -Pour ne pas choquer Girard, on fit écrire par la Cadière que, si ce -changement le gênait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second -confesseur. Il comprit et aima mieux désarmer la jalousie en -abandonnant la Cadière. Il se désista (15 septembre) par un billet -fort prudent, humble, piteux, où il tâchait de la laisser amie et -douce pour lui. «Si j'ai fait des fautes à votre égard, vous vous -souviendrez pourtant toujours que j'avais bonne volonté de vous -aider... Je suis et serai toujours tout à vous dans le Sacré-Coeur de -Jésus.» - -L'évêque cependant n'était pas rassuré. Il pensait que les trois -Jésuites Girard, Sabatier et Grignet voulaient l'endormir, et un -matin, avec quelque ordre de Paris, lui voler la petite fille. Il prit -le parti décisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture -légère et mondaine, qu'on appelait _phaéton_), et de la faire mener -tout près, à la bastide de sa mère. - -Pour la calmer, la garder, la mettre en bon chemin, il lui chercha un -confesseur, et s'adressa d'abord à un carme qui l'avait confessée -avant Girard. Mais celui-ci, homme âgé, n'accepta pas. D'autres aussi -probablement reculèrent. L'évêque dut prendre un étranger, arrivé -depuis trois mois du Comtat, le Père Nicolas, prieur des carmes -déchaussés. C'était un homme de quarante ans, homme de tête et de -courage, très ferme et même obstiné. Il se montra fort digne de cette -confiance en la refusant. Ce n'était pas les Jésuites qu'il craignait, -mais la fille même. Il n'en augurait rien de bon, pensait que l'ange -pouvait être un ange de ténèbres, et craignait que le Malin, sous une -douce figure de fille, ne fît ses coups plus malignement. - -Il ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute -simple, heureuse d'avoir enfin un homme sûr, solide et qui pût -l'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'être tenue par Girard dans -une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle -n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses -dévotions, ses visions. La nuit même ne l'arrêta pas, chaude nuit du -milieu de septembre. Tout était ouvert dans la chambre, les trois -portes, outre les fenêtres. Elle continua presque jusqu'à l'aube, -près de ses frères qui dormaient. Elle reprit le lendemain sous la -tonnelle de vigne, parlant à ravir de Dieu, des plus hauts mystères. -Le carme était stupéfait, se demandait si le Diable pouvait si bien -louer Dieu. - -Son innocence était visible. Elle semblait bonne fille, obéissante, -douce comme un agneau, folâtre comme un jeune chien. Elle voulut jouer -aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de -jouer aussi. - -Si un esprit était en elle, on ne pouvait dire du moins que ce fût un -esprit de mensonge. En l'observant de près, longtemps, on n'en pouvait -douter, ses plaies réellement saignaient par moments. Il se garda bien -d'en faire, comme Girard, d'impudiques vérifications. Il se contenta -de voir celle du pied. Il ne vit que trop ses extases. Une vive -chaleur lui prenait tout à coup au coeur, circulait partout. Elle ne -se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses -insensées. - -Le carme comprit très bien qu'en elle il y avait deux personnes, la -jeune fille et le démon. La première était honnête, et même très neuve -de coeur, ignorante, quoi qu'on lui eût fait, comprenant peu les -choses même qui l'avaient si fort troublée. Avant sa confession, quand -elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement: «Ce sont -de très grands péchés.--O mon Dieu! dit-elle en pleurant, je suis donc -perdue, car il m'a fait bien d'autres choses.» - -L'évêque venait la voir. La bastide était pour lui un but de -promenade. A ses interrogations, elle répondit naïvement, dit au -moins le commencement. L'évêque fut bien en colère, mortifié, indigné. -Sans doute il devina le reste. Il ne tint à rien qu'il ne fît un grand -éclat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les -Jésuites, il entra tout à fait dans les idées du carme, admit qu'elle -était ensorcelée, donc _que Girard était sorcier_. Il voulait à -l'instant même l'interdire solennellement, le perdre, le déshonorer. -La Cadière pria pour celui qui lui avait fait tant de tort, ne voulut -pas être vengée. Elle se mit à genoux devant l'évêque, le conjura de -l'épargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une -touchante humilité, elle dit: «Il me suffit d'être éclairée -maintenant, de savoir que j'étais dans le péché.» (P. 127.) Son frère -le jacobin se joignit à elle, prévoyant tous les dangers d'une telle -guerre et doutant que l'évêque y fût bien ferme. - -Elle avait moins d'agitation. La saison avait changé. L'été brûlant -était fini. La nature enfin faisait grâce. C'était l'aimable mois -d'octobre. L'évêque eut la vive jouissance qu'elle fût délivrée par -lui. La jeune fille, n'étant plus dans l'étouffement d'Ollioules, sans -rapports avec Girard, bien gardée par sa famille, par l'honnête et -brave moine, enfin sous la protection de l'évêque, qui plaignait peu -ses démarches et la couvrait de sa constante protection, elle devint -tout à fait calme. Comme l'herbe qui en octobre revient par de petites -pluies, elle se releva, refleurit. - -Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'évêque en -fut si ravi qu'il eût voulu que le carme, aidé de la Cadière, agît -auprès des autres pénitentes de Girard, les ramenât à la raison. Elles -durent venir à la bastide; on peut juger combien à contre-coeur et de -mauvaise grâce. En réalité, il y avait une étrange inconvenance à -faire comparaître ces femmes devant la protégée de l'évêque, si jeune -et à peine remise de son délire extatique. - -La situation se trouva aigrie, ridicule. Il y eut deux partis en -présence, les femmes de Girard, celles de l'évêque. Du côté de -celui-ci, la dame Allemand et sa fille, attachées à la Cadière. De -l'autre côté, les rebelles, la Guiol en tête. L'évêque négocia avec -celle-ci pour obtenir qu'elle entrât en rapport avec le carme et lui -menât ses amies. Il lui envoya son greffier, puis un procureur, ancien -amant de la Guiol. Tout cela n'opérant pas, l'évêque prit le dernier -parti, ce fut de les convoquer toutes à l'évêché. Là, elles nièrent -généralement ces extases, ces stigmates, dont elles s'étaient vantées. -L'une sans doute, la Guiol, effrontée et malicieuse, l'étonna bien -plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu'elles n'avaient -rien sur tout le corps. On l'avait cru assez léger pour tomber dans ce -piège. Mais il le démêla fort bien, refusa, remercia celles qui, aux -dépens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire -toute la ville. - -L'évêque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se -moquaient de lui. Et d'autre part, son succès près de la Cadière -s'était démenti. A peine rentrée dans le sombre Toulon, dans son -étroite ruelle de l'Hôpital, elle était retombée. Elle était -précisément dans les milieux dangereux et sinistres où commença sa -maladie, au champ même de la bataille que se livraient les deux -partis. Les Jésuites, à qui chacun voyait la cour pour arrière-garde, -avaient pour eux les politiques, les prudents, les _sages_. Le carme -n'avait que l'évêque, n'était pas même soutenu de ses confrères, ni -des curés. Il se ménagea une arme. Le 8 novembre il tira de la Cadière -une autorisation écrite de révéler au besoin sa confession. - -Acte audacieux, intrépide, qui fit frémir Girard. Il n'avait pas grand -courage, et il eût été perdu, si sa cause n'eût été celle des -Jésuites. Il se blottit au fond de leur maison. Mais son collègue -Sabatier, vieillard sanguin, colérique, alla droit à l'évêché. Il -entra chez le prélat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou -la guerre. Il le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un procès -avec les Jésuites, c'était pour le perdre à jamais lui-même, qu'il -resterait évêque de Toulon à perpétuité, ne serait jamais archevêque. -Bien plus, avec la liberté d'un apôtre fort à Versailles, il lui dit -que si cette affaire révélait les moeurs d'un Jésuite, elle -n'éclairerait pas moins les moeurs d'un évêque. Une lettre, -visiblement combinée par Girard (p. 334), ferait croire que les -Jésuites se tenaient prêts en dessous à lancer contre le prélat de -terribles récriminations, déclarant sa vie, «non seulement indigne de -l'épiscopat, mais _abominable_». Le perfide et sournois Girard, le -Sabatier apoplectique, gonflé de rage et de venin, auraient poussé la -calomnie. Ils n'auraient pas manqué de dire que tout cela se faisait -pour une fille, que si Girard l'avait soignée malade, l'évêque l'avait -eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien -arrangée de ce grand seigneur mondain! C'eût été une chevalerie trop -comique de faire la guerre pour venger la virginité d'une petite -folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honnêtes -gens! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin à Toulouse, mais au moins -pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici l'évêque -risquait de se perdre, d'être écrasé sous la honte et le ridicule, -pour cette fille d'un revendeur de la rue de l'Hôpital! - -Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que déjà -l'évêque de lui-même tenait moins à la Cadière. Il ne lui savait pas -bon gré d'être redevenue malade, d'avoir démenti son succès, de lui -donner tort par sa rechute. Il lui en voulait de n'être pas guérie. Il -se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se -compromettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la -Grâce. Il vit tout à coup la lumière, comme saint Paul au chemin de -Damas, et se convertit aux Jésuites. - -Sabatier ne le lâcha pas. Il lui présenta du papier, et lui fit -écrire, signer l'interdiction du carme, son agent près de la Cadière; -plus, celle de son frère le jacobin (10 novembre 1730). - - - - -XII - -LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731) - - -On peut juger ce que fut ce coup épouvantable pour la famille Cadière. -Les attaques de la malade devinrent fréquentes et terribles. Chose -cruelle, ce fut comme une épidémie chez ses intimes amies. Sa voisine, -la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-là les -croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l'Enfer. Cette bonne dame -de (cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avait eu souvent des -pensées impures; elle se crut livrée au Diable, ne vit que diables -chez elle, et quoique gardée par sa fille, elle se sauva du logis, -demanda asile aux Cadière. La maison devint dès lors inhabitable, le -commerce impossible; l'aîné Cadière furieux invectivait contre Girard, -criait: «Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brûlé!» Et le jacobin -ajoutait: «Nous y mangerions plutôt tout le bien de la famille.» - -Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadière hurla, étouffa. On crut -qu'elle allait mourir. L'aîné Cadière, le marchand, qui perdait la -tête, appela par les fenêtres, criant aux voisins: «Au secours! Le -Diable étrangle ma soeur!» Ils accouraient presque en chemise. Les -médecins et chirurgiens qualifiant son état _une suffocation de la -matrice_, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait -chercher, ils parvinrent à lui desserrer les dents et lui firent -avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela à elle-même. -Cependant les médecins de l'âme arrivaient aussi à la file, un vieux -prêtre, confesseur de la mère Cadière, puis des curés de Toulon. Tant -de bruit, de cris, l'arrivée de ces prêtres en grand costume, -l'appareil de l'exorcisme, avait rempli la rue de monde; les arrivants -demandaient: «Qu'y a-t-il?--C'est la Cadière, ensorcelée par Girard.» -On peut juger de la pitié, de l'indignation du peuple. - -Les Jésuites, très effrayés, mais voulant renvoyer l'effroi, firent -alors une chose barbare. Ils retournèrent chez l'évêque, ordonnèrent -et exigèrent qu'on poursuivît la Cadière, qu'on l'attaquât le jour -même,--que cette pauvre fille, sur le lit où elle râlait tout à -l'heure, après cette horrible crise, reçût à l'improviste une descente -de justice... - -Sabatier ne lâcha pas l'évêque que celui-ci n'eût fait appeler son -juge, son official, le vicaire général Larmedieu, et son promoteur (ou -procureur épiscopal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur eût dit de -procéder sur l'heure. - -C'était impossible, illégal, en Droit canonique. _Il fallait un -informé préalable_ sur les faits, avant d'aller interroger.--Autre -difficulté: le juge ecclésiastique n'avait droit de faire une telle -descente _que pour un refus de sacrement_. Les deux légistes d'Église -durent faire cette objection. Sabatier n'écouta rien. Si les choses -traînaient ainsi dans la froide légalité, il manquait son coup de -terreur. - -Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom touchant, était un juge -complaisant, ami du clergé. Ce n'était pas un de ces rudes magistrats -qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le -grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait -eu de grands égards dans l'affaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules. -Il avait poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sauvât. Puis, -quand il le sut à Marseille, comme si Marseille eût été loin de -France, _ultima Thule_ ou la _Terra incognita_ des anciens géographes, -il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose: ce juge paralytique -pour l'affaire d'Aubany eut des ailes pour la Cadière, et les ailes de -la foudre. Il était neuf heures du matin lorsque les habitants de la -ruelle virent avec curiosité arriver chez les Cadière une fort belle -procession, messire Larmedieu en tête, et le promoteur de la cour -épiscopale, honorablement escortés de deux vicaires de la paroisse, -docteurs en théologie. On envahit la maison. On interpella la malade. -On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-même, serment de se -diffamer en disant à la justice ce qui était de conscience et de -confession. - -Elle pouvait se dispenser de répondre, nulle formalité n'ayant été -observée. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui était se -désarmer, se livrer. Car, étant liée une fois par le serment, elle dit -tout, même les choses honteuses et ridicules dont l'aveu est si cruel -pour une fille. - -Le procès-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent -un plan bien arrêté entre lui et les Jésuites. C'était de montrer -Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadière. Un -homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses, -qui cependant est resté si innocent et si crédule, qu'il a suffi pour -l'attraper d'une petite fille, d'un enfant! La rusée, la dévergondée, -l'a trompé sur ses visions, mais non entraîné dans ses égarements. -Furieuse, elle s'en est vengée en lui prêtant toute infamie que -pouvait lui suggérer une imagination de Messaline. - -Bien loin que l'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a -de très touchant, c'est la douceur de la victime. Visiblement elle -n'accuse que contrainte et forcée par le serment qu'elle a prêté. Elle -est douce pour ses ennemis, même pour la perfide Guiol, qui (dit son -frère) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui en dernier lieu -la perdit, en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa -sauvegarde. - -Les Cadière furent épouvantés de la naïveté de leur soeur. Dans son -respect pour le serment, elle s'était livrée sans réserve, hélas! -avilie pour toujours, chansonnée des lors et moquée des ennemis mêmes -des Jésuites, et des sots rieurs libertins. - -Puisque la chose était faite, ils voulurent du moins qu'elle fût -exacte, que le procès-verbal des prêtres pût être contrôlé par un acte -plus sérieux. D'accusée qu'elle semblait être, ils la firent -accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat -royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il vînt -recevoir sa déposition. Dans cet acte, net et court, se trouve -clairement établi le fait de _séduction_; plus, les _reproches_ -qu'elle faisait à Girard pour ses caresses lascives, dont il ne -faisait que rire; plus, le conseil qu'il lui donne de _se laisser -obséder du démon_; plus, la _succion_ par laquelle le fourbe -entretenait ses plaies, etc. - -L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir l'affaire à son -tribunal. Car le juge ecclésiastique, dans sa précipitation, n'ayant -pas rempli les formalités du droit ecclésiastique, avait fait un acte -nul. Mais le magistrat laïque n'eut pas ce courage. Il se laissa -atteler à l'information cléricale, subit Larmedieu pour associé, et -même alla siéger, écouter les témoins au tribunal de l'évêché. Le -greffier de l'évêché écrivait (et non le greffier du lieutenant du -roi). Écrivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on -voit que ce greffier ecclésiastique menaçait les témoins, et chaque -soir allait montrer leurs dépositions aux Jésuites[87]. - - [87] Page 80 de l'in-folio, et tome Ier de l'in-douze, page 33. - -Les deux vicaires de la paroisse de la Cadière, que l'on entendit -d'abord, déposèrent sèchement, sans faveur pour elle, mais nullement -contre elle, nullement pour les Jésuites (24 novembre). Ceux-ci virent -que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque -d'indigner le peuple, résolurent de briser tout. Ils tirèrent ordre de -l'évêque pour emprisonner la Cadière et les principaux témoins qu'elle -voulait faire entendre. C'étaient les dames Allemand et la Batarelle. -Celle-ci fut mise au _Refuge_, couvent-prison, ces dames dans une -maison de force, le _Bon-Pasteur_, où l'on jetait les folles et les -sales coureuses en correction. La Cadière (26 novembre), tirée de son -lit, fut donnée aux ursulines, pénitentes de Girard, qui la couchèrent -proprement sur de la paille pourrie. - -Alors, la terreur établie, on put entendre les témoins, deux d'abord -(28 novembre), deux respectables et choisis. L'un était cette Guiol, -connue pour fournir des femmes à Girard; langue adroite et acérée, qui -fut chargée de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la -calomnie. L'autre était la Laugier, la petite couturière que la -Cadière nourrissait et dont elle avait payé l'apprentissage. Étant -enceinte de Girard, cette Laugier avait crié contre lui; elle lava ici -cette faute en se moquant de la Cadière, salissant sa bienfaitrice, -mais cela maladroitement, en dévergondée qu'elle était, lui prêtant -des mots effrontés, très contraires à ses habitudes. Puis vinrent Mlle -Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les _girardines_, comme -on les appelait dans Toulon. - -Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumière -n'éclatât. La femme d'un procureur, dans la maison de laquelle -s'assemblaient les _girardines_, dit brutalement qu'on ne pouvait y -tenir, qu'elles troublaient toute la maison; elle conta leurs rires -bruyants, leurs mangeries payées des collectes que l'on faisait pour -les pauvres, etc. (p. 55). - -On craignait extrêmement que les religieuses ne se déclarassent pour -la Cadière. Le greffier de l'évêché alla leur dire (comme de la part -de l'évêque) qu'on châtierait celles qui parleraient mal. Pour agir -plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant Père -Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol -de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne -ferait rien. On estima l'honneur de l'enfant à huit cents livres, -qu'on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zèle, tout Jésuite, -dans son troupeau d'Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce -bon Père Aubany se dit chargé de les avertir que, si elles n'étaient -pas sages, «_elles auraient la question_». (_Procès_, in-douze, t. II, -p. 191). - -Avec tout cela, on ne tira pas ce qu'on voulait des quinze -religieuses. Deux ou trois à peine étaient pour Girard, et toutes -articulèrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement -l'accablaient. - -Les Jésuites désespérés prirent un parti héroïque pour s'assurer des -témoins. Ils s'établirent à poste fixe dans une salle de passage qui -menait au tribunal. Là ils les arrêtaient, les pratiquaient, les -menaçaient, et, s'ils étaient contre Girard, ils les empêchaient -d'entrer, et par force impudemment les mettaient à la porte (in-douze, -t. I, p. 44). - -Ainsi le juge d'Église et le lieutenant du roi n'étaient plus que des -mannequins entre les mains des Jésuites. Toute la ville le voyait, -frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière -formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de -témoins. Les Jésuites eux-mêmes sentirent que la place n'était plus -tenable. Ils appelèrent le secours _d'en haut_. Le meilleur -paraissait être un simple arrêt du Grand-Conseil qui eût tout appelé à -lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers). -Mais le chancelier était d'Aguesseau; les Jésuites ne désiraient pas -que l'affaire allât à Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent -décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où -ils avaient beaucoup d'amis, jugeât sur l'information que deux de ses -conseillers feraient à Toulon. - -Un laïque, M. Faucon, et un conseiller d'Église, M. de Charleval, -vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jésuites (p. -407). Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et -cruelle partialité qu'ils lancèrent à la Cadière un ajournement -personnel, comme on faisait à l'accusé, tandis que Girard fut poliment -appelé, laissé libre; il continuait de dire la messe et de confesser. -Et la plaignante était sous les verroux dans les mains de ses ennemis, -chez les dévotes de Girard, à la merci de toute cruauté. - -La réception des bonnes ursulines avait été celle qu'elles eussent -faite si elles avaient été chargées de la faire mourir. Elles lui -avaient donné pour chambre la loge d'une religieuse folle qui -salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette -odeur épouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils -introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et -garde-malade l'âme damnée de Girard, une converse, qui était fille de -cette même Guiol qui l'avait livrée, fille très digne de sa mère, -capable de choses sinistres, dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa -vie même. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle, celle -de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade dès -qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jésuite, -vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la -gagner, de la _tenter par l'hostie_! On marchanda. Donnant donnant: -pour communier, il fallait qu'elle s'avouât calomniatrice, indigne de -la communion. Elle l'aurait peut-être fait par excès d'humilité. Mais, -en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères. - -Réduit aux arts pharisaïques, on interprétait ses paroles. Ce qu'elle -disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la réalité -matérielle. - -Elle montrait, pour se démêler de tous ces pièges, ce qu'on eût le -moins attendu, une grande présence d'esprit (voir surtout p. 391). - -Le plus perfide, combiné pour lui ôter l'intérêt du public, mettre -contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prétendit -qu'elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle, de courir -le monde. - -Les grands seigneurs d'alors qui aimaient à se faire servir par des -enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des -fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'évêque du petit garçon d'un -de ses fermiers. Il le débarbouilla. Puis, quand ce favori grandit, -pour qu'il eût meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure -d'abbé, titre d'aumônier, à vingt ans. Ce fut M. l'abbé Camerle. Élevé -dans la valetaille et fait à tout faire, il fut, comme sont souvent -les petits campagnards, décrassés à demi, un rustre niais et finaud. -Il vit bien que le prélat, dès son arrivée à Toulon, était curieux de -la Cadière, peu favorable à Girard. Il pensa plaire et amuser, en se -faisant à Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, dès que -l'évêque changea, eut peur des Jésuites, Camerle, avec le même zèle, -servit activement Girard et l'aida contre la Cadière. - -Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadière (comme la femme -de Putiphar) l'avait tenté, essayé d'ébranler sa vertu. Si cela avait -été vrai, si elle lui eût fait tant d'honneur que de faiblir un peu -pour lui, il n'en eût été que plus lâche de l'en punir d'abuser d'un -mot étourdi. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne -donne ni honneur ni l'amour des femmes. - -Elle se démêla vivement et très bien, le couvrit de honte. Les deux -indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d'une manière -si victorieuse, qu'ils abrégèrent les confrontations, lui -retranchèrent ses témoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en -firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni -les délais ni les formes de justice, ils précipitèrent la -confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26 -février encore, sans varier, elle répéta ses dépositions accablantes. - -Ils étaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas à Toulon le -bourreau et la question «pour la faire un peu chanter». C'était -l'_ultima ratio_. Les parlements, dans tout ce siècle, en usèrent. -J'ai sous les yeux un véhément éloge de la torture[88], écrit en 1780 -par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, dédié au -Roi (Louis XVI), et couronné d'une flatteuse approbation de Sa -Sainteté, Pie VI. - - [88] Muyart de Vouglans, à la suite de ses _Loix criminelles_, - in-folio, 1780. - -Mais, au défaut de la torture qui l'eût fait chanter, on la fit parler -par un moyen meilleur encore. Le 27 février, de bonne heure, la soeur -converse qui lui servait de geôlière, la fille de la Guiol, lui -apporte un verre de vin. Elle s'étonne; elle n'a pas soif; elle ne -boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse, -rude et forte domestique, comme on en a dans les couvents pour dompter -les indociles, les folles, ou punir les enfants, enveloppe de son -insistance menaçante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle -boit. Et on la force de tout boire, le fond même, qu'elle trouve -désagréable et salé (p. 243-247). - -Quel était ce choquant breuvage? On a vu, à l'époque de l'avortement, -combien l'ancien directeur de religieuses était expert aux remèdes. -Ici le vin pur eût suffi sur une malade débile. Il eût suffi pour -l'enivrer, pour en tirer le même jour quelques paroles bégayées, que -le greffier eût rédigées en forme de démenti complet. Mais une drogue -fut surajoutée (peut-être l'herbe aux sorcières, qui trouble plusieurs -jours) pour prolonger cet état et pouvoir disposer d'elle par des -actes qui l'empêcheraient de rétracter le démenti. - -Nous avons la déposition qu'elle fit, le 27 février. Changement subit -et complet! apologie de Girard! Les commissaires (chose étrange) ne -remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier, -honteux, d'une jeune fille ivre, ne les étonne pas, ne les met pas en -garde. On lui fait dire que Girard ne l'a jamais touchée, qu'elle n'a -jamais eu ni plaisir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient à -une infirmité. C'est le carme, ce sont ses frères qui lui ont fait -raconter comme actes réels ce qui n'a été que songe. Non contente de -blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la -corde au cou. - -Ce qui est merveilleux, c'est la clarté, la netteté de cette -déposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose étonne -pourtant, c'est qu'étant en si beau chemin, on n'ait pas continué. On -l'interroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du 1er au 6 mars. - -Le 27 probablement, sous l'influence du vin, elle put parler encore, -dire quelques mots qu'on arrangea. Mais le 28, le poison ayant eu tout -son effet, elle dut être en stupeur complète ou dans un indécent -délire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer. -Une fois d'ailleurs que sa tête fut absolument troublée, on put -aisément lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en eût ni -conscience ni souvenir. - -C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 février -au 5 ou 6 mars, que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu -lieu ni avant ni après. Fait tellement répugnant, si triste pour la -pauvre Cadière qu'il est indiqué en trois lignes, sans que ni elle ni -son frère aient le coeur d'en dire davantage (p. 247 de l'in-folio, -lignes 10-13). Ils n'en auraient parlé jamais si les frères poursuivis -eux-mêmes n'avaient vu qu'on en voulait à leur propre vie. - -Girard alla voir la Cadière! prit sur elle encore d'insolentes, -d'impudiques libertés! - -Cela eut lieu, disent le frère et la soeur, _depuis que l'affaire est -en justice_. Mais, du 26 novembre au 26 février, Girard fut intimidé, -humilié, toujours battu dans la guerre de témoins qu'il faisait à la -Cadière. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour où -elle revint à elle, et sortit du couvent où il la tenait. Il ne la vit -qu'en ces cinq jours où il était encore maître d'elle, et où -l'infortunée, sous l'influence du poison, n'était plus elle-même. - -Si la mère Guiol avait jadis livré la Cadière, la fille Guiol put la -livrer encore. Girard, qui avait alors gagné la partie par le démenti -qu'elle se donnait à elle-même, osa venir dans sa prison, la voir dans -l'état où il l'avait mise, hébétée ou désespérée, abandonnée du ciel -et de la terre, et s'il lui restait quelque lucidité, livrée à -l'horrible douleur d'avoir, par sa déposition, assassiné les siens. -Elle était perdue, et c'était fini. Mais l'autre procès commençait -contre ses frères et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter -de fléchir Girard, d'obtenir qu'il ne les poursuivît pas, et surtout -qu'on ne la mît pas à la question. - -L'état de la prisonnière était déplorable et demandait grâce. De -petites infirmités attachées à une vie toujours assise, la faisaient -souffrir beaucoup. Par suite de ses convulsions, elle avait une -descente, par moments fort douloureuse (p. 343). Ce qui prouve que -Girard n'était pas fortuitement criminel, mais un pervers, un -scélérat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilité d'assurer -son avantage. Il crut que, s'il en usait, avilie à ses propres yeux, -elle ne se relèverait jamais, ne reprendrait pas le coeur et le -courage pour démentir son démenti. Il la haïssait alors, et pourtant, -avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descente, et il -eut l'indignité, voyant la pauvre personne sans défense, d'y porter la -main (p. 249). Son frère l'assure et l'affirme, mais brièvement, avec -honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-même attestée sur ce -fait, elle dit en trois lettres: «Oui.» - -Hélas! son âme était absente, et lui revenait lentement. C'est le 6 -mars qu'elle devait être confrontée, confirmer tout, perdre ses frères -sans retour. Elle ne pouvait parler, étouffait. Les charitables -commissaires lui dirent que la torture était là à côté, lui -expliquèrent les coins qui lui serreraient les os, les chevalets, les -pointes de fer. Elle était si faible de corps que le courage lui -manqua. Elle endura d'être en face de son cruel maître, qui put rire -et triompher, l'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la -conscience! la faisant meurtrière des siens! - -On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. A l'instant, -on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les -deux frères seraient désormais inculpés, qu'ils auraient leur procès à -part, de sorte qu'après que la Cadière serait condamnée, punie, on en -viendrait à eux, et on les pousserait à outrance. - -Le 10 mars, on la traîna des ursulines de Toulon à Sainte-Claire -d'Ollioules. Girard n'était pas sûr d'elle. Il obtint qu'elle serait -menée, comme on eût fait d'un redoutable brigand de cette route mal -famée, entre les soldats de la maréchaussée. Il demanda qu'à -Sainte-Claire elle fût bien enfermée à clé. Les dames furent touchées -jusqu'aux larmes de voir arriver entre les épées leur pauvre malade -qui ne pouvait se traîner. Tout le monde en avait pitié. Il se trouva -deux vaillants hommes, M. Aubin, procureur, et M. Claret, notaire, qui -firent pour elle les actes où elle rétractait sa rétractation, pièces -terribles où elle dit les menaces des commissaires et de la supérieure -des ursulines, surtout le fait du vin empoisonné qu'on la força de -prendre (10-16 mars 1731, p. 243-248). - -En même temps, ces hommes intrépides rédigèrent et adressèrent à -Paris, à la chancellerie, ce qu'on nommait l'appel comme d'abus, -dévoilant l'informe et coupable procédure, les violations obstinées de -la loi, qu'avaient commises effrontément: 1º l'official et le -lieutenant; 2º les commissaires. Le chancelier d'Aguesseau se montra -très mou, très faible. Il laissa subsister cette immonde procédure, -laissa aller l'affaire au Parlement d'Aix, tellement suspect! après le -déshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir. - -Donc, ils ressaisirent la victime, et, d'Ollioules, la firent traîner -à Aix, toujours par la maréchaussée. On couchait alors à moitié chemin -dans un cabaret. Et là, le brigadier expliqua qu'en vertu de ses -ordres, il coucherait dans la chambre de la jeune fille. On avait -fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher, fuirait, -sauterait par la fenêtre. Infâme combinaison. La remettre à la -chasteté de nos soldats des dragonnades! Quelle joie eût-ce été, -quelle risée, si elle fût arrivée enceinte? Heureusement, sa mère -s'était présentée au départ, avait suivi, bon gré, mal gré, et on -n'avait pas osé l'éloigner à coups de crosse. Elle resta dans la -chambre, veilla (toutes deux debout), et elle protégea son enfant -(in-douze, t. I, p. 52). - -Elle était adressée aux ursulines d'Aix, qui devaient la garder et en -avaient ordre du roi. La supérieure prétendit n'avoir pas encore reçu -l'ordre. On vit là combien sont féroces les femmes, une fois -passionnées, n'ayant plus nature de femmes. Elle la tint quatre heures -à la porte, dans la rue, en exhibition (t. IV de l'in-douze, p. 404). -On eut le temps d'aller chercher _le peuple_, les gens des Jésuites, -_les bons ouvriers_ du clergé, pour huer, siffler, les enfants au -besoin pour lapider. C'étaient quatre heures de pilori. Cependant, -tout ce qu'il y avait de passants désintéressés demandaient si les -ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. On peut juger si -ces bonnes soeurs furent de tendres geôlières pour la prisonnière -malade. - -Le terrain avait été admirablement préparé. Un vigoureux concert de -magistrats jésuites et de dames intrigantes avait organisé -l'intimidation. Nul avocat ne voulut se perdre en défendant une fille -si diffamée. Nul ne voulut avaler les couleuvres que réservaient ses -geôlières à celui qui chaque jour affronterait leur parloir, pour -s'entendre avec la Cadière. La défense revenait, dans ce cas, au -syndic du bureau d'Aix, M. Chaudon. Il ne déclina pas ce dur devoir. -Cependant, assez inquiet, il eût voulu un arrangement. Les Jésuites -refusèrent. Alors il se montra ce qu'il était, un homme d'immuable -honnêteté, d'admirable courage. Il exposa, en savant légiste, la -monstruosité des procédures. C'était se brouiller pour jamais avec le -Parlement, tout autant qu'avec les Jésuites. Il posa nettement -l'inceste spirituel du confesseur, mais, par pudeur, ne spécifia pas -jusqu'où avait été le libertinage. Il s'interdit aussi de parler des -_girardines_, des dévotes enceintes, chose connue parfaitement, mais -dont personne n'eût voulu témoigner. Enfin, il fit à Girard la -meilleure cause possible, en l'attaquant _comme sorcier_. On rit. On -se moqua de l'avocat. Il entreprit de prouver l'existence du démon par -une suite de textes sacrés, à partir des Évangiles. Et l'on rit encore -plus fort. - -On avait fort adroitement défiguré l'affaire en faisant de l'honnête -carme un amant de la Cadière, et le fabricateur d'un grand complot de -calomnies contre Girard et les Jésuites. Dès lors, la foule des -oisifs, les mondains étourdis, rieurs ou philosophes, s'amusaient des -uns et des autres, parfaitement impartiaux entre les carmes et les -Jésuites, ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. Ceux -que bientôt on dira _voltairiens_ sont même plus favorables aux -Jésuites, polis et gens du monde, qu'aux anciens ordres mendiants. - -Ainsi l'affaire va s'embrouillant. Les plaisanteries pleuvent, mais -encore plus sur la victime. Affaire de galanterie, dit-on. On n'y voit -qu'un amusement. Pas un étudiant, un clerc, qui ne fasse sa chanson -sur Girard et son écolière, qui ne réchauffe les vieilles -plaisanteries provençales sur Madeleine (de l'affaire Gauffridi), ses -six mille diablotins, la peur qu'ils ont du fouet, les miracles de la -discipline qui fit fuir ceux de la Cadière. (_Ms. de la Bibl. de -Toulon._) - -Sur ce point spécial, les amis de Girard le blanchissaient fort -aisément. Il avait agi dans son droit de directeur et selon l'usage -ordinaire. La verge est l'attribut de la paternité. Il avait agi pour -sa pénitente, «pour le remède de son âme». On battait les démoniaques, -on battait les aliénés, d'autres malades encore. C'était le grand -moyen de chasser l'ennemi, quel qu'il fût, démon ou maladie. Point de -vue fort populaire. Un brave ouvrier de Toulon, témoin du triste état -de la Cadière, avait dit que le seul remède, pour la pauvre malade, -était le nerf de boeuf. - -Girard, si bien soutenu, n'avait que faire d'avoir raison. Il n'en -prend pas la peine. Sa défense est charmante de légèreté. Il ne daigne -pas même s'accorder avec ses dépositions. Il dément ses propres -témoins. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d'un grand seigneur -de la Régence, que, s'il s'est enfermé avec elle, comme on l'en -accuse, «ce n'est arrivé que neuf fois». - -«Et pourquoi l'a-t-il fait, le bon Père, disaient ses amis, sinon pour -observer, juger, approfondir ce qu'il en fallait croire? C'est le -devoir d'un directeur en pareil cas. Lisez la _Vie_ de la grande -sainte Catherine de Gênes. Le soir, son confesseur se cachait, -restait dans sa chambre, pour voir les prodiges qu'elle faisait et la -surprendre en miracle flagrant: - -«Mais le malheur était ici que l'Enfer, qui ne dort jamais, avait -tendu un piège à cet agneau de Dieu, avait vomi, lancé, ce drac -femelle, ce monstre dévorant, maniaque et démoniaque, pour -l'engloutir, le perdre au torrent de la calomnie.» - -C'est un usage antique et excellent d'étouffer au berceau les -monstres. Mais pourquoi pas plus tard aussi? Le charitable avis des -dames de Girard, c'était d'y employer au plus vite le fer et le feu. -«Qu'elle périsse!» disaient les dévotes. Beaucoup de grandes dames -voulaient aussi qu'elle fût châtiée, trouvant exorbitant que la -créature eût osé porter plainte, mettre en cause un tel homme qui lui -avait fait trop d'honneur. - -Il y avait au Parlement quelques obstinés jansénistes, mais ennemis -des Jésuites plus que favorables à la fille. Et qu'ils devaient être -abattus, découragés, voyant contre eux tout à la fois et la redoutable -Société, et Versailles, la cour, le cardinal-ministre, enfin les -salons d'Aix. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice, -le chancelier d'Aguesseau qui avait tellement molli? Le procureur -général n'hésita pas; lui, chargé d'accuser Girard, il se déclara son -ami, lui donna ses conseils pour répondre à l'accusation. - -Il ne s'agissait que d'une chose, de savoir par quelle réparation, -quelle expiation solennelle, quel châtiment exemplaire la plaignante, -devenue accusée, satisferait à Girard, à la Compagnie de Jésus. Les -Jésuites, quelle que fût leur débonnaireté, avouaient que, dans -l'intérêt de la religion, un _exemple_ serait utile pour avertir un -peu et les convulsionnaires jansénistes et les écrivailleurs -philosophes qui commençaient à pulluler. - -Par deux points, on pouvait accrocher la Cadière, lui jeter le harpon: - -1º _Elle avait calomnié._--Mais nulle loi ne punit la calomnie de -mort. Pour aller jusque-là, il fallait chercher un peu loin, dire: «Le -vieux texte romain _De famosis libellis_ prononce la mort contre ceux -qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou _à la religion_ -de l'Empire. Les Jésuites sont la religion. Donc un mémoire contre un -Jésuite mérite le dernier supplice. - -2º _On avait une prise meilleure encore._--Au début du procès, le juge -épiscopal, le prudent Larmedieu, lui avait demandé si elle n'avait pas -_deviné_ les secrets de plusieurs personnes, et elle avait dit oui. -Donc on pouvait lui imputer la qualité mentionnée au formulaire des -procès de sorcellerie, _Devineresse et abuseresse_. Cela seul méritait -le feu, en tout droit ecclésiastique. On pouvait même très bien la -qualifier _sorcière_, d'après l'aveu des dames d'Ollioules; que la -nuit, à la même heure, elle était dans plusieurs cellules à la fois, -qu'elle pesait doucement sur elles, etc. Leur engouement, leur -tendresse subite si surprenante, avaient bien l'air d'un -ensorcellement. - -Qui empêchait de la brûler? On brûle encore partout au dix-huitième -siècle. L'Espagne, sous un seul règne, celui de Philippe V, brûle -seize cents personnes, et elle brûle encore une sorcière en 1782. -L'Allemagne, une, en 1751; la Suisse, une aussi, en 1781. Rome brûle -toujours, il est vrai sournoisement, dans les fours et dans les caves -de l'Inquisition[89]. - - [89] Ce détail nous est transmis par un consulteur du - Saint-Office encore vivant. - -«Mais la France, du moins, sans doute, est plus humaine?»--Elle est -inconséquente. En 1718, on brûle un sorcier à Bordeaux[90]. En 1724 et -1726, on allume le bûcher en Grève, pour les délits qui, à Versailles, -passaient pour des jeux d'écoliers. Les gardiens de l'enfant royal, -Monsieur le Duc, Fleury, indulgents à la cour, sont terribles à la -ville. Un ânier et un noble, un M. des Chauffours, sont brûlés vifs. -L'avènement du cardinal-ministre ne peut être mieux célébré que par -une réforme des moeurs, par l'exemple sévère qu'on fait des -corrupteurs publics.--Rien de plus à propos que d'en faire un terrible -et solennel sur cette fille infernale, qui a tellement attenté à -l'innocence de Girard. - - [90] Je ne parle pas des exécutions que le peuple faisait - lui-même. Il y a un siècle, dans un village de Provence, une - vieille à qui un propriétaire refusait l'aumône, s'emporta et - dit: «Tu mourras demain!» Il fut frappé, mourut. Tout le village - (non pas les pauvres seuls, mais les plus _honnêtes_ gens), la - foule saisit la vieille, la mit sur un tas de sarments. Elle y - fut brûlée vive. Le Parlement fit semblant d'informer, mais ne - punit pas. Aujourd'hui encore les gens de ce village sont appelés - _brûle-femme_ (brulo-fenno). - -Voilà ce qu'il fallait pour bien laver ce Père. Il fallait établir que -(même eût-il méfait, imité des Chauffours) _il avait été le jouet d'un -enchantement_. Les actes n'étaient que trop clairs. Aux termes du -droit canonique, et d'après ces arrêtés récents, quelqu'un devait -être brûlé. Des cinq magistrats du parquet, deux seulement auraient -brûlé Girard. Trois étaient contre la Cadière. On composa. Les trois -qui avaient la majorité n'exigèrent pas la flamme, épargnèrent le -spectacle long et terrible du bûcher, se contentèrent de la mort -simple. - -Au nom des cinq, il fut conclu et proposé au Parlement: «Que la -Cadière, préalablement mise à la question ordinaire et extraordinaire, -fût ensuite ramenée à Toulon, et, sur la place des Prêcheurs, _pendue -et étranglée_.» - - -Ce fut un coup terrible. Il y eut un prodigieux revirement d'opinion. -Les mondains, les rieurs, ne rirent plus; ils frémirent. Leur légèreté -n'allait pas jusqu'à glisser sur une chose si épouvantable. Ils -trouvaient fort bon qu'une fille eût été séduite, abusée, déshonorée, -et qu'elle eût été un jouet, et qu'elle mourût de douleur, de délire; -à la bonne heure, ils ne s'en mêlaient pas. Mais, quand il s'agit d'un -supplice, quand l'image leur vint de la triste victime, la corde au -cou, étranglée au poteau! les coeurs se soulevèrent. De tous côtés -monta ce cri: «On ne l'avait pas vu depuis l'origine du monde, ce -renversement scélérat: la loi du rapt appliquée à l'envers, la fille -condamnée pour avoir été subornée, le séducteur étranglant la -victime!» - -Chose imprévue en cette ville d'Aix (toute de juges, de prêtres, de -beau monde), tout à coup il se trouve un peuple, un violent mouvement -populaire. En masse, en corps serré, une foule d'hommes de toute -classe, d'un élan, marche aux ursulines. On fait paraître la Cadière -et sa mère. On crie: «Rassurez-vous, mademoiselle. Nous sommes là... -Ne craignez rien.» - -Le grand dix-huitième siècle, que justement Hegel a nommé le _règne de -l'esprit_, est bien plus grand encore comme _règne de l'humanité_. Des -dames distinguées, comme la petite-fille de Mme de Sévigné, la -charmante Mme de Simiane, s'emparèrent de la jeune fille et la -réfugièrent dans leur sein. Chose plus belle encore (et si touchante), -les dames jansénistes, de pureté sauvage, si difficiles entre elles, -et d'excessive autorité, immolèrent la Loi à la Grâce dans cette -grande circonstance, jetèrent les bras au cou de la pauvre enfant -menacée, la purifièrent de leur baiser au front, la rebaptisèrent de -leurs larmes. - -Si la Provence est violente, elle est d'autant plus admirable en ces -moments, violente de générosité et d'une véritable grandeur. On en vit -quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau, quand il eut à -Marseille autour de lui un million d'hommes. Ici, déjà, ce fut une -grande scène révolutionnaire, un soulèvement immense contre le sot -gouvernement d'alors, et les Jésuites, protégés de Fleury. Soulèvement -unanime pour l'humanité, la pitié, pour la défense d'une femme, d'une -enfant, si barbarement immolée. Les Jésuites imaginèrent bien -d'organiser dans la canaille à eux, dans leurs clients, leurs -mendiants, un je ne sais quel peuple qu'ils armaient de _clochettes_ -et de bâtons pour faire reculer les _cadières_. On surnomma ainsi les -deux partis. Le dernier, c'était tout le monde. Marseille se leva tout -entière pour porter en triomphe le fils de l'avocat Chaudon. Toulon -alla si loin pour sa pauvre compatriote, qu'on y voulait brûler la -maison des Jésuites. - -Le plus touchant de tous les témoignages vint à la Cadière -d'Ollioules. Une simple pensionnaire, Mlle Agnès, toute jeune et -timide qu'elle fût, suivit l'élan de son coeur, se jeta dans cette -mêlée de pamphlets, écrivit, imprima l'apologie de la Cadière. - -Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement même. Les ennemis -des Jésuites en furent tout à coup relevés, raffermis, jusqu'à braver -les menaces d'en haut, le crédit des Jésuites, la foudre de Versailles -que pouvait leur lancer Fleury[91]. - - [91] Une anecdote grotesque symbolise, exprime à merveille l'état - du Parlement. Le rapporteur lisait son travail, ses appréciations - du procès de sorcellerie, de la part que le diable pouvait avoir - en cette affaire. Il se fait un grand bruit. Un homme noir tombe - par la cheminée... Tous se sauvent, effrayés, moins le seul - rapporteur, qui, embarrassé dans sa robe, ne peut bouger... - L'homme s'excuse. C'est tout bonnement un ramoneur qui s'est - trompé de cheminée. (Papon, IV, 430.)--On peut dire qu'en effet - une terreur, celle du peuple, du démon populaire, fixa le - Parlement, comme ce juge engagé par sa robe. - -Les amis même de Girard, voyant leur nombre diminuer, leur phalange -s'éclaircir, désiraient le jugement. Il eut lieu le 11 octobre 1731. - -Personne n'osa reprendre, en présence du peuple, les conclusions -féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. Douze conseillers -immolèrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres, -quelques jansénistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois -ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient à mort, comme scélérat. -Douze étant contre douze, le président Lebret allait départager la -cour. Il jugea pour Girard. Acquitté de l'accusation de sorcellerie -et de ce qui eût entraîné la mort, ou le renvoya, comme prêtre et -confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à -son intime ami, Larmedieu. - -Le grand monde, les indifférents, furent satisfaits. Et l'on a fait si -peu d'attention à cet arrêt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M. -Méry répète, «que tous les deux furent _acquittés_». Chose extrêmement -inexacte. La Cadière fut traitée comme calomniatrice, condamnée à voir -ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau. - -Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadière étant -marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les Jésuites devaient pousser, -continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury, -appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. La ville d'Aix -le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas, -mais la _livrait_ plutôt. De là une terrible fureur contre le -président Lebret, tellement menacé qu'il demanda qu'on fît venir le -régiment de Flandre. - -Girard fuyait dans une chaise fermée. On le découvrit, et il eût été -tué s'il ne se fût sauvé dans l'église des Jésuites, où le coquin se -mit à dire la messe. Il échappa et retourna à Dôle, honoré, glorifié -de la Société. Il y mourut en 1733, _en odeur de sainteté_. Le -courtisan Lebret mourut en 1735. - -Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jésuites. A Aix, à Toulon, -à Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout était -coupable d'avoir porté l'effigie de Girard aux portes de ses -_girardines_ et d'avoir promené le sacro-saint tricorne des Jésuites. - -La Cadière aurait dû, aux termes de l'arrêt, pouvoir y retourner, être -remise à sa mère. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle -revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale, si hautement -déclarée pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir. - -Si le seul crime de s'être intéressé à elle méritait la prison, on ne -peut douter qu'elle n'ait été bientôt emprisonnée elle-même; que les -Jésuites n'aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour -enfermer la pauvre fille, pour étouffer, ensevelir avec elle une -affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public -fût distrait, pensât à autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie, -plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un -_in-pace_. - -Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrêt, et elle avait -toujours espéré de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grâce[92]! - - [92] La persécution a continué, et par la publication altérée des - documents, et jusque dans les historiens d'aujourd'hui. Même le - _Procès_ (in-folio, 1733), notre principale source, est suivi - d'une table habilement combinée contre la Cadière. A son article, - on trouve indiqué de suite et au complet (comme faits prouvés) - tout ce qui a été dit contre elle; mais on n'indique pas sa - rétractation de ce que le poison lui a fait dire. Au mot - _Girard_, presque rien; on vous renvoie, pour ses actes, à une - foule d'articles qu'on n'aura pas la patience de chercher.--Dans - la reliure de certains exemplaires, on a eu soin de placer devant - le _Procès_, pour servir de contre-poison, des apologies de - Girard, etc.--Voltaire est bien léger sur cette affaire; il se - moque des uns et des autres, surtout des jansénistes.--Les - historiens de nos jours, qui certainement n'ont pas lu le - _Procès_, MM. Cabasse, Fabre, Méry, se croient _impartiaux_, et - ils accablent la victime. - - - - -ÉPILOGUE - - -Une femme de génie, dans un fort bel élan de coeur, croit voir les -deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-âge, qui se reconnaissent -enfin, se rapprochent, se réunissent. En se regardant de plus près, -ils découvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parenté. Que -serait-ce si c'étaient des frères, et si ce vieux combat n'était rien -qu'un malentendu? Le coeur parle et ils s'attendrissent. Le fier -proscrit, le doux persécuteur, oublient tout, ils s'élancent, se -jettent dans les bras l'un de l'autre. (Consuelo.) - -Aimable idée de femme. D'autres aussi ont eu le même rêve. Mon suave -Montanelli en fit un beau poème. Eh! qui n'accueillerait la charmante -espérance de voir le combat d'ici-bas s'apaiser et finir dans ce -touchant embrassement? - -Qu'en pense le sage Merlin? Au miroir de son lac dont lui seul sait la -profondeur, qu'a-t-il vu? Que dit-il dans la colossale épopée qu'il a -donnée en 1860? Que Satan, s'il désarme, ne le fera qu'au jour du -Jugement. Alors, pacifiés, côte à côte, tous deux dormiront dans la -mort commune. - -Il n'est pas difficile sans doute, en les faussant, d'arriver à un -compromis. L'énervation des longues luttes, en affaiblissant tout, -permet certains mélanges. On a vu au dernier chapitre deux ombres -pactiser de bon accord dans le mensonge: l'ombre de Satan, l'ombre de -Jésus, se rendant de petits services, le Diable ami de Loyola, -l'obsession dévote et la possession diabolique allant de front, -l'Enfer attendri dans le Sacré-Coeur. - -Ce temps est doux, et l'on se hait bien moins. On ne hait guère que -ses amis. J'ai vu des méthodistes admirer les Jésuites. J'ai vu ceux -que l'Église dans tout le Moyen-âge appelle les fils de Satan, -légistes ou médecins, pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu. - -Mais laissons ces semblants. Ceux qui sérieusement proposent à Satan -de s'arranger, de faire la paix, ont-ils bien réfléchi? - -L'obstacle n'est pas la rancune. Les morts sont morts. Ces millions de -victimes, Albigeois, Vaudois, Protestants, Maures, Juifs, Indiens de -l'Amérique, dorment en paix. L'universel martyr du Moyen-âge, la -Sorcière ne dit rien. Sa cendre est au vent. - -Mais savez-vous ce qui proteste, ce qui solidement sépare les deux -esprits, les empêche de se rapprocher? C'est une réalité énorme qui -s'est faite depuis cinq cents ans. C'est l'oeuvre gigantesque que -l'Église a maudite, le prodigieux édifice des sciences et des -institutions modernes, qu'elle excommunia pierre par pierre, mais que -chaque anathème grandit, augmenta d'un étage. Nommez-moi une science -qui n'ait été révolte. - -Il n'est qu'un seul moyen de concilier les deux esprits et de mêler -les deux Églises. C'est de démolir la nouvelle, celle qui, dès son -principe, fut déclarée coupable, condamnée. Détruisons, si nous le -pouvons, toutes les sciences de la nature, l'Observatoire, le Muséum -et le Jardin des Plantes, l'École de Médecine, toute bibliothèque -moderne. Brûlons nos lois, nos codes. Revenons au Droit canonique. - -Ces nouveautés, toutes, ont été Satan. Nul progrès qui ne fût son -crime. - -C'est ce coupable logicien qui, sans respect pour le droit clérical, -conserva et refit celui des philosophes et des juristes, fondée sur la -croyance impie du Libre arbitre. - -C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des -anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux réalités, créait -la chimie, la physique, les mathématiques. Oui, les mathématiques. Il -fallut les reprendre; ce fut une révolte. Car on était brûlé pour dire -que trois font trois. - -La médecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une révolte contre la -maladie, le fléau mérité de Dieu. Manifeste péché d'arrêter l'âme en -chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie! - -Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet -entassement de révoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne? -Pour reprendre le chemin des anges, Satan détruira-t-il cette oeuvre? -Elle pose sur trois pierres éternelles: la Raison, le Droit, la -Nature. - -L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats, -daigne à peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire. - -Il n'était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers -commencements, les formes humbles et grossières, barbares, cruellement -comiques, qu'il eut sous la persécution, quand une femme, l'infortunée -Sorcière, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus -hardie que l'hérétique, le raisonneur demi-chrétien, le savant qui -gardait un pied dans le cercle sacré, elle en échappa vivement, et sur -le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel. - -Elle a péri, devait périr. Comment? Surtout par le progrès des -sciences même qu'elle a commencées, par le médecin, par le -naturaliste, pour qui elle avait travaillé. - -La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Elle reparaîtra -sous cette forme qui est immortelle. - -La femme, aux derniers siècles occupée d'affaires d'hommes, a perdu en -revanche son vrai rôle: celui de la _médication_, de la _consolation_, -celui de la Fée qui guérit. - -C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit -l'Église. - -Avec ses délicats organes, son amour du plus fin détail, un sens si -tendre de la vie, elle est appelée à en devenir la pénétrante -confidente en toute science d'observation. Avec son coeur et sa pitié, -sa divination de bonté, elle va d'elle-même à la médication. Entre les -malades et l'enfant il est fort peu de différence. A tous les deux il -faut la femme. - -Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et -l'humanité, comme un sourire de la nature. - -L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse -fera pour le monde une aurore. - -Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et -plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque -fois revient plus lumineux. - -C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les -journaux même. On commence à sentir que toutes les questions tiennent -à la question fondamentale et souveraine (l'éducation, l'état, -l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde. - -Cela dit que les temps sont mûrs. - -Elle est si près, cette aube religieuse, qu'à chaque instant je -croyais la voir poindre dans le désert où j'ai fini ce livre. - -Qu'il était lumineux, âpre et beau mon désert! J'avais mon lit posé -sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre -les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce -bassin immense de mer étincelante; derrière, le chauve amphithéâtre où -s'assoiraient à l'aise les États-généraux du monde. - -Ce lieu, tout africain, a des éclairs d'acier, qui, le jour, -éblouissent. Mais aux matins d'hiver, en décembre surtout, c'était -plein d'un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le -coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six à sept, -j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire -acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l'aube. -Avant qu'elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la -transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre à -des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieues. Les -moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison, -pli de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J'avais -des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé, -affranchi. Moment limpide, austère, si pur!... Je me disais: «Mais -quoi! Est-ce que je serais homme encore?» - -Un bleuâtre indéfinissable (que l'aube rosée respectait, n'osait -teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit. - -On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une -grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la -laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine, -les ravissements espérés de la lumière, n'ôtaient rien au charme -profond d'être encore dans la _nuit divine_, d'être à demi caché, sans -se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On -t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de -rêve... - -Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement. - - - - -ÉCLAIRCISSEMENTS - -I - - -_Classification géographique de la Sorcellerie._--Mon ténébreux sujet -est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le -besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes -(_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est -créé un oeil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui -descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour -moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très -diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les -différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde -et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque, -Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il -est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable -augure et le voeu de la liberté.--Sortons de la France; entre les -peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien -autrement forts. - -Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi? -L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout. -_On s'amusait_ à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi, -je l'ai pris à coeur. J'ai laissé les mirages, les fumées -fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai -sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et -les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus -des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants, -ils diffèrent, ils se classent. - -La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons -d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les -Lapons.--Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu -l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du -moins ce qu'on croyait tel). - -1º En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont. -Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les -échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par -exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche _Unholda_ -(J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège -d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est -constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc. - -2º En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et -dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes -domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des -vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où -_goddam_ est le jurement national (au quinzième siècle, _Procès de -Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien être -damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde -tant qu'elle peut. Il n y a guère de _pacte_ exprès, solennel. Point -de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits», -souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les -paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule, -attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms -baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend -quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui -suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu -affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal. - -Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est -qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on -l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible -poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles, -lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche -littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui -faut la culture ecclésiastique. - -3º C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement, -que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde -avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France _et -en Italie_.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole, -1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat -dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à -Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays -basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y -avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de -lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin -dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le -peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit -bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage -singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc, -etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des _altérées_, -qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des -petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres -du Harz et de la Forêt Noire. - -Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières, -comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes -persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe -à _l'état nocturne_, à la vie dangereuse de société secrète, gravite -vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal -(qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard, -_Cartul. de Chartres_), commence contre les hérétiques d'Orléans -l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le -reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en -plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux -assemblées de nuit. Même _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), après -leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent -en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des -Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît -Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au -quinzième _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie. - -En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le -fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable, -et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos -cruelles révolutions religieuses. - -L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de -nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends -impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a -retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la -tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé -l'_in-pace_ où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un -homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de -caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres -aux Pyrénées.» - - -II - -Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de -l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un à la Bibliothèque -impériale. Le no 5954 (_lat._) est intitulé en effet _Inquisitio_. -Mais ce n'est qu'une _enquête_ faite par ordre de saint Louis en 1261, -lorsqu'il vit que l'horrible régime établi par sa mère et le légat -dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit: -«_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_, -etc.» Nul adoucissement pour les hérétiques, mais seulement pour les -veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publié -que deux des vrais registres de l'Inquisition (à la suite de -Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326. -Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto, -t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de -l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces -registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout) -enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des -deux côtés, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans découdre tout. -Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les -inquisitions de l'Europe. Car la procédure était partout exactement la -même (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces -registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des suppliciés, -c'est celui des _emmurés_, qu'on mettait dans une petite loge de -pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et à -l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la -croix rouge devant et derrière. C'étaient les mieux traités; on les -laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le -dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés -(Règlement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III, -191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit -peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient, -sans cause nouvelle, être repris et _emmurés_. Leurs fils et -petits-fils étaient suspects et très facilement _emmurés_. - -Tout est hérésie au treizième siècle; tout est magie au quatorzième. -Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l'hérésie -diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise, -comme tout péché, est un démon qu'on chasse par la torture ou le -fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On -prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hérésie de fuir tout sortilège -(D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hérésie à la magie est un -progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux -procès d'hérésie (procès d'hommes pour la plupart), il a des -assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours -procès de femmes, il a le droit d'être seul, tête à tête avec -l'accusée. - -Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu -toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des -champs, le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente? -La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à -la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la -bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à -la sainte un bouquet. - -Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l'homme noir. Il -lui pose les questions (_les mêmes, toujours les mêmes_, celles qu'on -fit à toute société secrète, aux Albigeois, aux templiers, n'importe). -Qu'elle y songe, le bourreau est là; tout prêts, sous la voûte à côté, -l'estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle -s'évanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: «Ce n'est pas moi... -Je ne le ferai plus... C'est ma mère, ma soeur, ma cousine qui m'a -forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j'allais malgré moi et -tremblante» (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu -faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.) - -Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de -dénoncer son père (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais -avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois -filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la -seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout, -trahit sa mère, ses soeurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la -fois sont brûlées! - -Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de -l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce -petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à -chien dans la cour des _Filles repenties_, où l'on tenait la dame -d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et -couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à -l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze -ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la -mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En -Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'être un lieu de paix, -avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe -travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un -moine condamné à l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutôt la -mort. (Llorente.) - -Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins -occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito. -(_Inquisition de Goa_, 1688.) - -Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande, -qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang, -fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit -la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour -sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle -échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et -resta dégradé. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc., -in-quarto. London, 1843.) - -Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de -saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse. -Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du _Pacte_ -diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas -hérétique, ou _demi_-chrétien. On devient satanique, _anti_-chrétien. -La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (_Procès de Toulouse_, -dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie. - - -III - -Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge, -expliquent _par l'état général de la Société_ pourquoi l'humanité -désespéra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'état moral -de l'âme_ pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se -donner au Diable, et à devenir la Sorcière. - -C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de -damner les _esprits_ ou _démons_ (mots synonymes en grec), sans -retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence -africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs, -d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, _Hist. des dogmes_, I, -80-83.)--Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie -des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en -fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est -parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _Énergie des -esprits ou démons_). Ce byzantin en donne exactement la même idée que -celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la -_Mythologie_ de Grimm, les _Fées_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est -qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont -des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes -analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment -tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant. - -Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé -de retrouver _comment la femme put devenir Sorcière_.--Recherche -délicate.--Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne -s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette -chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la -terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait -le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux -qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont -difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les -dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du -quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà -pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées -de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne -m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans -la _Coutume_ qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du -temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à -leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre -gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement -récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un -monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie -historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non -d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus -anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge. -Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont -parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la -chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais -dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé -que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses -effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place -éternelle dans la fatalité du temps. - -Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse -historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300, -plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris -souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même -femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept -chapitres seulement.--Dans cette partie même, si courte, on sentira -aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai -donné le mot _Tolède_ comme le nom sacré de la capitale des magiciens, -j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non -seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens. -Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon -César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent -aussi la nécromancie à _Tolède_. C'est un maître de _Tolède_ qui -propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg. - -Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient -(comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire, -ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de -fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose. -Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des -vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance -morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel, -spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf, -sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les _bons paysans_, -notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus déjà au -douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle, -responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs -du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là -ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le -diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore -peut-être font la Fiancée de Satan. - -Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la -Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise. -Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du -monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent -leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande -épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie... -On est si furieux qu'on danse. - - -IV - -Chapitres IX et X.--_Satan médecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les -très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des -sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été -trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant -étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes -d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de -ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait -invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de -leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les -solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède -spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième -siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dével. des -corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets -de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la -pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes -recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux -de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p. -24, éd. Lugduni, in-octavo). - -Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas -remarqué combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes -entre amis_ et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts -Alterthümer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini, -Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même -caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou -l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église, -ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage. -Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle -excrétion. - -Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la -souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le -partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt -par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le -contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour -éveiller l'amour, on sert le _pâté de l'épousée_ (Thiers, -_Superstitions_, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a -_noué_, elle lui fait manger certaine _pâte_ qu'elle a préparée, etc. - - -V - -_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux -envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos -paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout -cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin, -la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double -titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur -répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils -l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de -sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le -mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une -belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la -magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée -attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces -gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval -noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à -minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye, -en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma -demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans -une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun -un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse: -«Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne -étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard, -tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui, -saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux -hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent; -tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de -peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix -terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche -qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»--Grand avis national, -et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui -faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir, -avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut porté par une trombe -hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a -jamais retrouvé l'entrée. - - -VI - -_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce -prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement -la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme, -unique dans l'histoire du monde: c'est que 1º _l'adultère y est à -l'état d'institution_ régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée -dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous -les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2º d'autre part l'_inceste_ -est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le -Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se -montrent ce qu'ils sont. - -J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit -Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même. - -Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on -tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, étaient considérées -comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance -d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On -ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se -mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre -eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce -triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas. - -L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe, -consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de -Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés, -suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il -affirme les deux grandes choses: 1º l'inceste, même celui de la mère -et du fils; 2º le plaisir stérile et douloureux, la fécondité -impossible. - -Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce -sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses -assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre; -six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina). - -Grande et terrible révélation du peu d'influence morale qu'avait -l'Église. On a cru qu'avec son latin, sa métaphysique byzantine, à -peine comprise d'elle-même, elle christianisait le peuple. Et, dans le -seul moment où il soit libre, où il puisse montrer ce qu'il est, il -apparaît plus que païen. L'intérêt, le calcul, la concentration de -famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du -père et de la fille eût peu fait pour cela, et l'on en parle moins. -Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan. -Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au -premier éveil des sens, eût échappé à la famille, eût été perdu pour -elle, au moment où il lui devenait précieux. On croyait l'y tenir, l'y -fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: «Que sa mère se -damnait pour lui.» - -Mais comment consentait-elle à cela? Jugeons-en par les cas rares -heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve guère que -dans l'extrême misère. Chose dure à dire: l'excès du malheur déprave. -L'âme brisée se défend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages, -dans leur vie si dénuée, gâtent extrêmement leurs enfants. Chez la -veuve indigente, la femme abandonnée, l'enfant est maître de tout, et -elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer à lui. - -Combien plus dans le Moyen-âge! La femme y est écrasée de trois côtés. -L'Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). A la -maison, elle est battue; au sabbat, immolée; on sait comment. Au fond, -elle n'est ni de Satan, ni de Jésus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle -mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une -créature si malheureuse; car, sous cette grêle de douleurs, ce qui -n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche -tourner en frénésie. Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout -spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y -seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de -l'âme. - -Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de -la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le -veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte -guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins -terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer -ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. Le -fils, si l'on a réussi, voit dans son père un ennemi. Un souffle -parricide plane sur cette maison. On est épouvanté de ce que pouvait -être une telle société, où la famille, tellement impure et déchirée, -marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge -d'une autorité imbécile qui se croyait maîtresse. Quel troupeau! -Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un -monstre de malheur, de douleur, de péché. Spectacle inouï avant et -après. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, répétaient -des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au -total _une langue_. Verbe et verbalité, c'est tout. Un nom leur -restera: _Parole_. - - -VII - -_Littérature de sorcellerie._--C'est vers 1400 qu'elle commence. Ses -livres sont de deux classes et de deux époques: 1º ceux des moines -inquisiteurs du quinzième siècle; 2º ceux des juges laïques du temps -d'Henri IV et de Louis XIII. - -La grosse compilation de Lyon qu'on a faite et dédiée à l'inquisiteur -Nitard, reproduit une foule de ces traités de moines. Je les ai -comparés entre eux, et parfois aux anciennes éditions. Au fond, il y a -très peu de chose. Ils se répètent fastidieusement. Le premier en date -(d'environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le -dominicain Nider. Dans son _Formicarius_, chaque chapitre commence par -poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou -sorciers, les péchés capitaux, etc. Cela touche à l'idiotisme. Il -explique parfaitement qu'on devait brûler Jeanne d'Arc.--Ce livre -parut si joli que la plupart le copièrent; Sprenger surtout, le grand -Sprenger, dont j'ai fait valoir les mérites. Mais qui pourrait tout -dire? Quelle fécondité d'âneries! «_Femina_ vient de _fe_ et de -_minus_. La femme a moins de foi que l'homme.» Et à deux pas de là: -«Elle est en effet légère et crédule; elle incline toujours à -croire.»--Salomon eut raison de dire: «La femme belle et folle est un -anneau d'or au grouin d'un porc. Sa langue est douce comme l'huile, -mais par en bas ce n'est qu'absinthe.» Au reste, comment s'étonner de -tout cela? N'a-t-elle pas été faite d'une côte recourbée, c'est-à-dire -«d'une côte qui est tortue, dirigée contre l'homme?» - -Le _Marteau_ de Sprenger est l'ouvrage capital, le type, que suivent -généralement les autres manuels, les _Marteaux_, _Fouets_, -_Fustigations_, que donnent ensuite les Spina, les Jacquier, les -Castro, les Grillandus, etc. Celui-ci, Florentin, inquisiteur à Arezzo -(1520), a des choses curieuses, sur les philtres, quelques histoires -intéressantes. On y voit parfaitement qu'il y avait, outre le Sabbat -réel, un Sabbat imaginaire où beaucoup de personnes effrayées -croyaient assister, surtout des femmes somnambules qui se levaient la -nuit, couraient les champs. Un jeune homme traversant la campagne à la -première lueur de l'aube, et suivant un ruisseau, s'entend appeler -d'une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un -objet de pitié, une blanche figure de femme à peu près nue, sauf un -petit caleçon. Honteuse, frissonnante, elle était blottie dans les -ronces. Il reconnaît une voisine; elle le prie de la tirer de là. -«Qu'y faisiez-vous?--Je cherchais mon âne.»--Il n'en croit rien, et -alors elle fond en larmes. La pauvre femme, qui bien probablement dans -son somnambulisme sortait du lit de son mari, se met à s'accuser. Le -diable l'a menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et -l'a laissée tomber. Elle tâcha d'assurer sa discrétion en lui donnant -un bonnet, des bottes et trois fromages. Malheureusement le sot ne put -tenir sa langue; il se vanta de ce qu'il avait vu. Elle fut saisie. -Grillandus, alors absent, ne put faire son procès, mais elle n'en fut -pas moins brûlée. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel -boucher): «Elle était belle et assez grasse» (_pulchra et satis -pinguis_). - -De moine en moine, la boule de neige va toujours grossissant. Vers -1600, les compilateurs étant eux-mêmes compilés, augmentés par les -derniers venus, on arrive à un livre énorme, les _Disquisitiones -magicæ_, de l'Espagnol Del Rio. Dans son _Auto-da-fé de Logroño_ -(réimprimé par Lancre), il donne un Sabbat détaillé, curieux, mais -l'un des plus fous que l'on puisse lire. Au banquet pour premier -service, on mange des enfants en hachis. Au second, de la chair d'un -sorcier déterré. Satan, qui sait son monde, reconduit les convives, -tenant en guise de flambeau le bras d'un enfant mort sans baptême, -etc. - -Est-ce assez de sottises? Non. Le prix et la couronne appartient au -dominicain Michaëlis (affaire Gauffridi, 1610). Son Sabbat est -certainement de tous le plus invraisemblable. D'abord on se rassemble -«au son du cor». (Un bon moyen de se faire prendre.) Le Sabbat a lieu -«tous les jours». Chaque jour a son crime spécial, et aussi chaque -classe de la hiérarchie. Ceux de la dernière classe, novices et -pauvres diables, se font la main pour commencer, en tuant des petits -enfants. Ceux de la haute classe, les gentilshommes magiciens, ont -pour fonction de blasphémer, défier et injurier Dieu. Ils ne prennent -pas la fatigue des maléfices et ensorcellements; ils les font par -leurs valets et femmes de chambre, qui forment la classe intermédiaire -entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants, etc. - -Dans d'autres descriptions du même temps, Satan observe les us des -Universités et fait subir aux aspirants des examens sévères, s'assure -de leur capacité, les inscrit sur ses registres, donne diplôme et -patente. Parfois il exige une longue initiation préalable, un -noviciat quasi monastique. Ou bien encore, conformément aux -règles du compagnonnage et des corporations de métier, il impose -l'apprentissage, la présentation du _chef-d'oeuvre_. - - -VIII - -_Décadence_, etc.--Une chose bien digne d'attention, c'est que -l'Église, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux -fois sa victoire. Après l'extermination des Albigeois au treizième -siècle, _a-t-elle triomphé_? _Au contraire._ Satan règne au -quatorzième.--Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la -Guerre de Trente-Ans, l'Église _triomphe-t-elle_? _Au contraire._ -Satan règne sous Louis XIII. - -Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la -sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la -sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même -et l'excès des détails. Ma force est de partir, _non du Diable, d'une -creuse entité, mais d'une réalité vivante_, la Sorcière, réalité -chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait -pas à Satan. C'est le rêve de la Sorcière. - -J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges -successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1º _comment elle se fait_ par -l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit -familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est -obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore, -enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2º _comment la sorcière_ règne, -mais _se défait_, se détruit elle-même. La sorcière furieuse -d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et -maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle, -factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3º elle disparaît de -la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière -par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais -l'_ensorcelée_ (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.). - -Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand -j'essayai, dans mon _Histoire_, de restituer le Sabbat, en ses actes. -Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un -être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille. -Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent -le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles -n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des -prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se -laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris -de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les -sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus, -qui est de devenir enceintes.--La sorcière ne conçoit guère que malgré -elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le -point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son -mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des -générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants, -sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène -horrible de ce genre. - -Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui -employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les -tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres, -en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.) - -Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont -elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait -traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.--Pour ses rapports avec le -magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de -riches détails dans la curieuse _Histoire du merveilleux_, par M. -Figuier. - - -IX - -J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce -fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de -la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent -accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre -grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le _Genius loci_. - -Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une -pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. -Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre -original, _l'Agonie et la Mort_. Lui-même y est mort récemment. Tête -ardente et coeur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là -ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos, -assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler -doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à -l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les -plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de -caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès -de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et -redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En -hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums -amers. - -Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus -grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. -Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par -deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur -varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus, -landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une -sévérité singulières. - -Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras -immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon -fantastique de Gien, des _Iles d'or_, où le grand Rabelais aurait -voulu mourir. - -Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat -du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce -mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants, -les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les -officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi, -allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où -l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer, -la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un -qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!» - -Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empressés! Les -établissements publics, les trois bibliothèques, les cours qu'on fait -sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne -point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi, -établi pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'était d'un -intérêt constant c'était de comparer l'ancien et le nouveau Toulon. -Heureux progrès des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La -triste affaire de la Cadière, dont le savant bibliothécaire de la -ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en -vive saillie. - -Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards: _l'Hôpital de -la marine_, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les -aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa -de façon si odieuse l'attention publique. - -On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition -des deux âges. Ce temps-là, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie. -Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de -science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers -le soulagement, la consolation de la vie humaine! - -Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu -changée. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont du -Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a changé de moyens. - -Son grimoire aujourd'hui est, au premier étage, une belle et -respectable bibliothèque médicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur -argent et aux dépens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins -de bals et moins de maîtresses. Plus de science, de fraternité. - -Destructeur autrefois, créateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie, -le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain, guérir le -pauvre matelot. Si le fer devient nécessaire, l'insensibilité que -cherchaient les sorcières, et dont leurs narcotiques furent le premier -essai, est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847). - -Ces temps rêvèrent, voulurent. Celui-ci réalise. Son démon est un -Prométhée. Au grand arsenal satanique, je veux dire au riche cabinet -de physique qu'offre cet hôpital, je trouve effectués les songes, les -voeux du Moyen-âge, ses délires les plus chimériques.--Pour traverser -l'espace, il dit: «Je veux la force...» Et voici la vapeur, qui -tantôt est une aile, et tantôt le bras des Titans.--«Je veux la -foudre...» On la met dans ta main, et docile, maniable. On la met en -bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des -étincelles; on l'appelle, on la renvoie.--On ne chevauche plus, il est -vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le démon Montgolfier a créé -le ballon.--Enfin, le voeu sublime, le souverain désir de communiquer -à distance, d'unir d'un pôle à l'autre les pensées et les coeurs, ce -miracle se fait. Et plus encore, l'unité de la terre par un grand -réseau électrique. L'humanité entière a, pour la première fois, de -minute en minute, la conscience d'elle-même, une communion d'âme!... O -divine magie!... Si Satan fait cela, il faut lui rendre hommage, dire -qu'il pourrait bien être un des aspects de Dieu. - - - - -SOURCES PRINCIPALES - - - Græsse, _Bibliotheca Magiæ_, 1843. - _Magie antique_ (textes réunis par Soldan, A. Maury, etc.). - Calcagnini, _Miscell._, _Magia amatoria antiqua_, 1544. - J. Grimm, _Mythologie allemande_. - _Acta Sanctorum._--_Acta SS. Ordinis S. Benedicti._ - Michel Psellus, _Énergie des démons_ (1050). - César d'Heisterbach, _Illustria miracula_ (1220). - _Registres de l'Inquisition_ (1307-1326), dans Limburch, et les - extraits de Magi, Llorente, Lamothe-Langon, etc. - _Directorium_ Eymerici, 1358. - Llorente, _Inquisition d'Espagne_. - Lamothe-Langon, _Inquisition de France_. - Manuels des moines inquisiteurs du quinzième et du seizième - siècle: Nider, _Formicarius_; Sprenger, _Malleus_; - C. Bernardus, _Lucerna_; Spina, Grillandus, etc. - II. Corn. Agrippæ _Opera_, in-octavo, deux volumes. Lugduni. - Paracelsi, _Opera_. - Wyer, _De Prestigiis dæmonum_, 1569. - Bodin, _Démonomanie_, 1580. - Remigius, _Demonolatria_, 1596. - Del Rio, _Disquisitiones magicæ_, 1599. - Boguet, _Discours des sorciers_, 1605, Lyon. - Leloyer, _Histoire des spectres_, 1605, Paris. - Lancre, _Inconstance_, 1612; _Incrédulité_, 1622. - Michaëlis, _Histoire d'une pénitente_, etc., 1613. - Tranquille, _Relation de Loudun_, 1634. - _Histoire des diables de Loudun_ (par Aubin), 1716. - _Histoire de Madeleine Bavent_, de Louviers, 1652. - _Examen de Louviers. Apologie de l'examen_ (par Yvelin), 1643. - _Procès du Père Girard et de la Cadière._ Aix, in-folio, 1833. - _Pièces relatives à ce procès_, cinq volumes in-douze. Aix, 1833. - _Factum_, _chansons_, _relatifs_, etc. _Ms._ de la Bibl. de Toulon. - Eug. Salverte, _Sciences occultes_, avec introduction de Littré. - A. Maury, _Les Fées_, 1843; _Magie_, 1860. - Soldan, _Histoire des procès de sorcellerie_, 1843. - Th. Wright, _Narratives of Sorcery_, 1851. - L. Figuier, _Histoire du merveilleux_, quatre volumes. - Ferdinand Denis, _Sciences occultes_; _Monde enchanté_. - _Histoire des sciences au Moyen-âge_, par Sprenger, Pouchet, - Cuvier, Hoefer, etc. - - -FIN DE LA SORCIÈRE. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -LA SORCIÈRE - - - Pages - AVIS 319 - INTRODUCTION 321 - Pour un Sorcier, dix mille Sorcières _Ib._ - La Sorcière fut l'unique médecin du peuple 323 - Terrorisme du Moyen-âge 324 - La Sorcière fut une création du désespoir 328 - Elle créa Satan à son tour 331 - Satan prince du Monde, médecin, novateur 332 - Son école (sorcière, berger, bourreau) 333 - Sa décadence 334 - - - LIVRE PREMIER. - - I. LA MORT DES DIEUX 337 - - Le Christianisme crut que le monde allait mourir 338 - Le monde des démons 341 - La fiancée de Corinthe 343 - - II. POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA 347 - - Le peuple fait ses légendes 348 - Mais on lui défend d'inventer 352 - Le peuple défend le territoire 357 - Mais on le fait serf 358 - - III. LE PETIT DÉMON DU FOYER 359 - - Communisme primitif de la _villa_ 360 - Le foyer indépendant _id._ - La femme du serf 365 - Sa fidélité aux anciens dieux 366 - Le follet 368 - - IV. TENTATIONS 371 - - Le serf invoque l'Esprit des trésors cachés 372 - Les razzias féodales 375 - La femme fait du follet un démon 379 - - V. POSSESSION 382 - - L'avènement de l'or en 1300 _ibid._ - La femme s'entend avec le démon de l'or 384 - Immondes terreurs du Moyen-âge 387 - La dame serve du village 393 - Haine de la dame du château 395 - - VI. LE PACTE 398 - - La serve se donne au Diable 399 - La lande et la Sorcière 402 - - VII. LE ROI DES MORTS 405 - - Elle fait _revenir_ les morts aimés 410 - L'idée de Satan adoucie 411 - - VIII. LE PRINCE DE LA NATURE 414 - - Le dégel du Moyen-âge 419 - La sorcière évoque l'Orient _ibid._ - Elle conçoit la Nature 421 - - IX. SATAN MÉDECIN 423 - - Les maladies du Moyen-âge _ib._ - La sorcière les guérit par des poisons 429 - Les Consolantes, (ou Solanées) _ibid._ - Elle commence à soigner les femmes 435 - - X. CHARMES.--PHILTRES. 437 - - Barbe-Bleue et Grisélidis 439 - Le château implore la sorcière 442 - Sa malice _ibid._ - - XI. LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS.--LA MESSE - NOIRE. 448 - - Les antiques Sabasies demi-païennes 449 - La Messe noire, ses quatre actes 451 - Acte Ier. L'introït, l'osclage, le banquet 455 - Acte II. L'offrande, la femme autel et hostie 457 - - XII. L'AMOUR.--LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT. 461 - - Acte III. L'amour des proches parents 462 - Acte IV. La mort de Satan et de la Sorcière 469 - - - LIVRE SECOND. - - I. LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ 471 - - Les sorcières et sorciers employés par les grands 475 - La dame louve 476 - Le dernier des philtres 479 - - II. LE MARTEAU DES SORCIÈRES 481 - - Satan maître du monde 492 - - III. CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION 497 - - L'Espagne commence quand la France fait halte 498 - Réaction. Nos légistes brûlent autant que les prêtres 502 - - IV. LES SORCIÈRES BASQUES 504 - - Elles dirigent leur propre juge 505 - - V. SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE 514 - - Facéties du sabbat moderne 516 - - VI. GAUFFRIDI (1610) 523 - - Prêtres sorciers poursuivis par les moines _ib._ - Jalousies des religieuses 526 - - VII. LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--GRANDIER (1632-1634) 546 - - Le curé beau diseur, sorcier 553 - Furie maladive des nonnes 561 - - VIII. POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT - (1633-1647) 565 - - L'illuminisme. Le Diable quiétiste _ibid._ - Duel du Diable et du médecin 572 - - IX. SATAN TRIOMPHE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 580 - - X. LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730) 588 - - XI. LA CADIÈRE AU COUVENT (1730) 621 - - XII. LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731) 646 - - ÉPILOGUE 673 - - Peut-on réconcilier Satan et Jésus? 674 - La Sorcière a péri, mais la Fée renaîtra 676 - Imminence de la rénovation religieuse 677 - - -ÉCLAIRCISSEMENTS. - - Pages - - I. Classification géographique de la sorcellerie 679 - II. De l'Inquisition 682 - III. Méthode et critique 685 - IV. Satan médecin 687 - V. Des rapports de Satan avec la Jacquerie 688 - VI. Du dernier acte du Sabbat 689 - VII. Littérature de sorcellerie 692 - VIII. Décadence, etc 694 - IX. Du lieu où ce livre fut achevé 695 - - SOURCES PRINCIPALES 699 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - -PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Sorcière, by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SORCIÈRE *** - -***** This file should be named 41486-8.txt or 41486-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/8/41486/ - -Produced by Laurent Vogel, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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