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-The Project Gutenberg EBook of La Sorcière, by Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: La Sorcière
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: November 25, 2012 [EBook #41486]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SORCIÈRE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
-conservée et n'a pas été harmonisée.
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- OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
-
- LÉGENDES
- DÉMOCRATIQUES
- DU NORD
-
- LA SORCIÈRE
-
- ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-LA SORCIÈRE
-
-
-
-
-Des livres que j'ai publiés, celui-ci me paraît le plus inattaquable.
-Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. Il est sorti
-généralement des _actes judiciaires_.
-
-Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi, de la
-Cadière, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants
-prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc.,
-et que nous avons reproduits.
-
-Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribué. Il faut bien les
-croire dans tant de choses où ils s'accusent eux-mêmes.
-
-Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'âge légendaire
-de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont réunis Grimm,
-Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente.
-
-Pour ce qui suit, de 1400 à 1600 et au delà, mon livre a ses assises
-bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés.
-
- J. MICHELET.
-
- 1er décembre 1862.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Sprenger dit (avant 1500): «Il faut dire l'_hérésie des sorcières_, et
-non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.»--Et un autre sous Louis
-XIII: «Pour un sorcier, dix mille sorcières.»
-
-«Nature les fait sorcières.»--C'est le génie propre à la Femme et son
-tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation,
-elle naît Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse,
-sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière et
-fait le sort, du moins endort, trompe les maux.
-
-Tout peuple primitif a même début; nous le voyons par les _Voyages_.
-L'homme chasse et combat. La femme s'ingénie, imagine; elle enfante
-des songes et des dieux. Elle est _voyante_ à certain jour; elle a
-l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle
-observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son coeur. Les yeux
-baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle
-fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de
-guérir ceux qu'elle aime.
-
-Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus
-tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spécial, jongleur,
-astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais, au début,
-la Femme est tout.
-
-Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence
-par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en
-pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard,
-déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il
-fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre
-encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne
-et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et
-meurent sur son sein.
-
-
-Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante
-Circé! sublime Sibylle, hélas! qu'êtes-vous devenues? et quelle
-barbare transformation!... Celle qui, du trône d'Orient, enseigna les
-vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépied de
-Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à
-genoux,--c'est elle, mille ans après, qu'on chasse comme une bête
-sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillée, lapidée,
-assise sur les charbons ardents!...
-
-Le clergé n'a pas assez de bûchers, le peuple assez d'injures,
-l'enfant assez de pierres, contre l'infortunée. Le poète (aussi
-enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il
-suppose, gratuitement, qu'elle était toujours laide et vieille. Au mot
-Sorcière, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs
-cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément
-parce qu'elles étaient jeunes et belles.
-
-La Sibylle prédisait le sort. Et la Sorcière le fait. C'est la grande,
-la vraie différence. Elle évoque, elle conjure, opère la destinée. Ce
-n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le
-déplorait, l'attendait. Celle-ci crée cet avenir. Plus que Circé, plus
-que Médée, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour
-aide et soeur la Nature. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne.
-En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui
-guérit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait
-regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce
-couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux
-pics des Alpes), une aube anticipée du jour.
-
-Le prêtre entrevoit bien que le péril, l'ennemie, la rivalité
-redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la
-prêtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conçu des dieux.
-Auprès du Satan du passé, on voit en elle poindre un Satan de
-l'avenir.
-
-
-L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. Les
-empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient
-quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de
-tout état, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou
-_Sage_-femme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait
-sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la
-nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom même qu'on
-donnait aux Fées.
-
-Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladone,
-à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent
-l'antidote des grands fléaux du Moyen-âge. L'enfant, le passant
-ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles
-l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce
-sont pourtant les _Consolantes_ (Solanées), qui, discrètement
-administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux.
-
-Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux
-masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont
-avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes
-sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la
-proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du
-Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand
-médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla
-toute la médecine, il déclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des
-sorcières.
-
-Cela valait une récompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures,
-en bûchers. On trouva des supplices exprès; on leur inventa des
-douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il
-n'y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. Sans parler de
-l'Espagne, terre classique des bûchers, où le Maure et le Juif ne vont
-jamais sans la sorcière, on en brûle sept mille à Trèves, et je ne
-sais combien à Toulouse, à Genève cinq cents en trois mois (1513),
-huit cents à Wurtzbourg, presque d'une fournée, quinze cents à Bamberg
-(deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel
-empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut obligé de surveiller ces bons
-évêques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste
-de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui était à l'école, une
-sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.
-
-Notez qu'à certaines époques, par ce seul mot _Sorcière_, la haine
-tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidités
-d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?...
-_Sorcière._--Telle est jolie?... _Sorcière._ On verra la Murgui, une
-petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour
-la mort la grande dame, trop belle, la châtelaine de Lancinena.
-
-Les accusées, si elles peuvent, préviennent la torture et se tuent.
-Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brûla huit cents, triomphe
-de cette Terreur. «Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui
-furent arrêtées l'autre jour, n'attendirent pas, s'étranglèrent tout
-d'abord.»
-
-
-Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai
-consacrés, cette horrible littérature de sorcellerie m'a passé,
-repassé fréquemment par les mains. J'ai épuisé d'abord et les manuels
-de l'Inquisition, les âneries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_,
-_Fourmilières_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres
-de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui
-succèdent à ces moines, les méprisent et ne sont guère moins idiots.
-J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de
-1300 à 1600, et au delà, la justice est la même. Sauf un entr'acte
-dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout même férocité de
-sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat
-bordelais du règne d'Henri IV, fort avancé en politique, dès qu'il
-s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger,
-des moines imbéciles du quinzième siècle.
-
-On est saisi d'étonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de
-culture différente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend très
-bien que les uns et les autres furent arrêtés, disons plus, aveuglés,
-irrémédiablement enivrés et ensauvagés par le poison de leur principe.
-Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: «Tous perdus pour
-un seul, non seulement punis, mais dignes de l'être, _gâtés d'avance
-et pervertis_, morts à Dieu même avant de naître. L'enfant qui tette
-est un damné.»
-
-Qui dit cela? Tous, Bossuet même. Un docteur important de Rome, Spina,
-maître du Sacré Palais, formule nettement la chose: «Pourquoi Dieu
-permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne
-meurent à cause des péchés qu'ils ont faits, ils meurent toujours
-coupables pour le péché originel.» (_De Strigibus_, c. 9.)
-
-De cette énormité deux choses dérivent, et en justice et en logique.
-Le juge est toujours sûr de son affaire; celui qu'on lui amène est
-coupable certainement, et, s'il se défend, encore plus. La justice n'a
-pas à suer fort, à se casser la tête pour distinguer le vrai du faux.
-En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que
-faire d'analyser l'âme, et de se rendre compte des nuances par où elle
-passe, de sa complexité, de ses oppositions intérieures et de ses
-combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette
-âme, de degré en degré, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces
-tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait,
-hocherait la tête! et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes
-oreilles dont son crâne vide est orné!
-
-Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du traité effroyable
-où, pour un petit gain d'un jour, l'âme se vend aux tortures
-éternelles, nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite,
-l'épouvantable échelle de malheur et de crimes qui l'auront fait
-descendre là. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'âme
-et le Diable étaient nés l'un pour l'autre, si bien qu'à la première
-tentation, pour un caprice, une _envie_, une idée qui passe, du
-premier coup l'âme se jette à cette horrible extrémité.
-
-
-Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de
-la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux
-rapports du Moyen-âge avec l'Antiquité. Rapports réels, mais faibles,
-de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique
-et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Les innocentes
-Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le
-Moyen-âge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzième siècle, le
-grand défi solennel à Jésus. Ces conceptions terribles n'arrivèrent
-pas par la longue filière de la tradition. Elles jaillirent de
-l'horreur du temps.
-
-D'où date la Sorcière? Je dis sans hésiter: «Des temps du désespoir.»
-
-Du désespoir profond que fit le monde de l'Église. Je dis sans
-hésiter: «La Sorcière est son crime.»
-
-Je ne m'arrête nullement à ces doucereuses explications qui font
-semblant d'atténuer: «Faible, légère, était la créature, molle aux
-tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas!
-dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait
-troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse
-et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue
-de son fils (vieux sujets de légendes), si elles ont pu être tentées,
-invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que
-ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les
-accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'être mûres pour lui.
-Elles n'ont pas la haine de Dieu.
-
-
-Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres exécrables qui
-nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente,
-de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux
-de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne sécheresse, si
-effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent
-morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est
-ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous êtes déjà dans la bière, ou dans
-une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux
-qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans
-cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne,
-mot toujours le même: _Emmurés_.
-
-Épouvantable mécanique d'écrasement, d'aplatissement, cruel pressoir à
-briser l'âme. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et
-craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu.
-
-A son apparition, la Sorcière n'a ni père, ni mère, ni fils, ni époux,
-ni famille. C'est un monstre, un aérolithe, venu on ne sait d'où. Qui
-oserait? grand Dieu! en approcher.
-
-Où est-elle? Aux lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la
-lande, où l'épine, le chardon emmêlés, ne permettent pas le passage.
-La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isolée
-par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu.
-
-Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Même cette vie
-terrible presse et tend son ressort de femme, l'électricité féminine.
-La voilà douée de deux dons:
-
-L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrés, est
-poésie, seconde vue, pénétration perçante, la parole naïve et rusée,
-la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignoré du
-sorcier mâle. Avec lui, rien n'eût commencé.
-
-De ce don un autre dérive, la sublime puissance de la _conception
-solitaire_, la parthénogénèse que nos physiologistes reconnaissent
-maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité
-du corps, et qui n'est pas moins sûre pour les conceptions de
-l'esprit.
-
-
-Seule, elle conçut et enfanta. Qui? Un autre elle-même qui lui
-ressemble à s'y tromper.
-
-Fils de haine, conçu de l'amour. Car sans l'amour, on ne crée rien.
-Celle-ci, tout effrayée qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si
-bien, se complaît tellement en cette idole, qu'elle la place à
-l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime
-et vivante hostie. Elle-même bien souvent le dira à son juge: «Je ne
-crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui.» (Lancre.)
-
-Savez-vous bien le début de l'enfant? C'est un terrible éclat de rire.
-N'a-t-il pas sujet d'être gai, sur sa libre prairie, loin des cachots
-d'Espagne et des _emmurés_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins
-que le monde. Il va, vient, se promène. A lui la forêt sans limite! à
-lui la lande des lointains horizons! à lui toute la terre, dans la
-rondeur de sa riche ceinture! La sorcière lui dit tendrement: «Mon
-Robin», du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit
-sous la verte feuillée. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de
-_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de
-l'espiègle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_école
-buissonnière_.
-
-
-Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un
-être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu.
-Chacun peut le décrire.
-
-Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu,
-contemplent, rêvent; ils _attendent en attendant_, sûrs qu'ils auront
-leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le
-cercle resserré de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-âge).--Lui,
-le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde
-d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la
-terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le
-nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit
-toujours: «Plus loin!»--et «En avant!»
-
-Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le
-ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'Église a jeté la Nature, comme
-impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en décore. Bien plus, il
-l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand
-nom dont on veut le flétrir, celui de _Prince du monde_.
-
-On avait dit imprudemment: «Malheur à ceux qui rient!» C'était donner
-d'avance à Satan une trop belle part, le monopole du rire et le
-proclamer _amusant_. Disons plus: _nécessaire_. Car le rire est une
-fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous
-ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs?
-
-L'Église, qui ne voit dans la vie qu'une épreuve, se garde de la
-prolonger. Sa médecine est la résignation, l'attente et l'espoir de la
-mort.--Vaste champ pour Satan. Le voilà médecin, guérisseur des
-vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer
-nos morts, d'évoquer les ombres aimées.
-
-Autre petite chose rejetée de l'Église, la Logique, la libre Raison.
-C'est là la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit.
-
-L'Église avait bâti à chaux et à ciment un petit _in-pace_, étroit, à
-voûte basse, éclairé d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela
-s'appelait l'_École_. On y lâchait quelques tondus, et on leur disait:
-«Soyez libres.» Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre
-cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est
-justement celui d'Occam!
-
-Il est plaisant qu'on aille chercher là l'origine de la Renaissance.
-Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui
-ont percé la voûte, par l'effort des damnés qui voulaient voir le
-ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'École et des
-lettrés, dans l'_École buissonnière_, où Satan fit la classe à la
-sorcière et au berger.
-
-Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards même
-exaltaient l'amour curieux, le désir effréné de voir et de savoir.--Là
-commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des
-poisons, et l'exécrable anatomie.--Le berger, espion des étoiles,
-avec l'observation du ciel, apportait là ses coupables recettes, ses
-essais sur les animaux.--La sorcière apportait du cimetière voisin un
-corps volé; et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait
-contempler ce miracle de Dieu «qu'on cache sottement, au lieu de le
-comprendre» (comme a dit si bien M. Serres).
-
-Le seul docteur admis là par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui
-parfois se glissait dans l'assemblée sinistre, y apportait la
-chirurgie.--C'était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau,
-l'homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os
-et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'à
-un certain point.
-
-L'université criminelle de la sorcière, du berger, du bourreau, dans
-ses essais qui furent des sacrilèges, enhardit l'autre, força sa
-concurrente d'étudier. Car chacun voulait vivre. Tout eût été à la
-sorcière; on aurait pour jamais tourné le dos au médecin.--Il fallut
-bien que l'Église subît, permît ces crimes. Elle avoua qu'il est de
-_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et forcée,
-disséquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissèque
-une femme; une en 1315.--Révélation sacrée. Découverte d'un monde
-(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent,
-hurlèrent. Et les sages tombèrent à genoux.
-
-
-Avec de telles victoires, Satan était bien sûr de vivre. Jamais
-l'Église seule n'aurait pu le détruire. Les bûchers n'y firent rien,
-mais bien certaine politique.
-
-On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse,
-la Sorcière, on arma son fils, le Médecin.
-
-L'Église, qui, profondément, de tout son coeur, haïssait celui-ci, ne
-lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la
-Sorcière.--Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose
-guérir _sans avoir étudié_, elle est sorcière et meurt.
-
-Mais comment étudierait-elle publiquement? Imaginez la scène risible,
-horrible qui eût eu lieu, si la pauvre sauvage eût risqué d'entrer aux
-Écoles! Quelle fête et quelle gaieté! Aux feux de la Saint-Jean, on
-brûlait des chats enchaînés. Mais la sorcière liée à cet enfer
-miaulant, la sorcière hurlante et rôtie, quelle joie pour l'aimable
-jeunesse des moinillons et des cappets!
-
-On verra tout au long la décadence de Satan. Lamentable récit. On le
-verra pacifié, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au
-point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est
-pris par Tartufe.
-
-Son esprit est partout. Mais lui-même, de sa personne, en perdant la
-Sorcière, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux.
-
-
-Maintenant qu'on l'a précipité tellement vers son déclin, sait-on bien
-ce qu'on a fait là!--N'était-il pas un acteur nécessaire, une pièce
-indispensable de la grande machine religieuse, un peu détraquée
-aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux
-côtés. La vie ne va guère autrement. C'est un certain balancement de
-deux forces, opposées, symétriques, mais inégales; l'inférieure fait
-contrepoids, répond à l'autre. La supérieure s'impatiente, et veut la
-supprimer.--A tort.
-
-Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant
-aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, le tenace Parlement
-normand, dans sa bonne logique normande, montra la portée dangereuse
-d'une telle décision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient
-à tous les autres. Toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au
-vainqueur? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes
-du second, des miracles qu'il fit précisément pour combattre le
-Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme. L'étourdi qui
-remue cette base infernale, peut lézarder le paradis.
-
-Colbert n'écouta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable
-peut-être entendit. Et cela le console fort. Dans les petits métiers
-où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se résigne,
-et croit que du moins il ne meurt pas seul.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-
-
-I
-
-LA MORT DES DIEUX
-
-
-Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du
-christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer
-Égée, disant: «Le grand Pan est mort.»
-
-L'antique dieu universel de la Nature était fini. Grande joie. On se
-figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation.
-Troublée si longtemps de l'orage, l'âme humaine va donc reposer.
-
-S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa défaite,
-de l'éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En
-consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ligne
-l'espoir que la Nature va disparaître, la vie s'éteindre, qu'enfin on
-touche à la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en
-ont si longtemps prolongé l'illusion. Tout tombe, s'écroule, s'abîme.
-Le Tout devient le néant: «Le grand Pan est mort!»
-
-Ce n'était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de
-cultes anciens sont fondés précisément sur l'idée de la mort des
-dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter.
-Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu'on ne jouait que pour
-les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de
-Prométhée, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et
-soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.
-
-Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l'ensemble
-et dans le détail, dans le passé, dans l'avenir, maudissent la Nature
-elle-même. Ils la condamnent tout entière, jusqu'à voir le mal
-incarné, le démon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tôt que plus
-tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu'ils
-emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils
-délivrent enfin les saints de cette longue tentation.
-
- [1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293,
- 515.--A. Maury, _Magie_, 435.
-
-L'Évangile dit: «Le jour approche.» Les Pères disent: «Tout à
-l'heure.» L'écroulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent
-espoir à saint Augustin qu'il ne subsistera de cité bientôt que la
-cité de Dieu.
-
-Qu'il est pourtant dur à mourir, ce monde, et obstiné à vivre! Il
-demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, soit,
-jusqu'à l'an Mil. Mais après, pas un jour de plus.
-
-Est-il bien sûr, comme on l'a tant répété, que les anciens dieux
-fussent finis, eux-mêmes ennuyés, las de vivre! qu'ils aient, de
-découragement, donné presque leur démission? que le christianisme
-n'ait eu qu'à souffler sur ces vaines ombres?
-
-On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils
-n'ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant
-ce qu'ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant
-d'être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est
-vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération, les avaient
-énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus, dans
-leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain.
-Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa décadence, n'avait
-nullement entraîné la foule des dieux indigènes, la populace des dieux
-encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des
-monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée.
-Ces dieux logés au coeur des chênes, dans les eaux fuyantes et
-profondes, ne pouvaient en être expulsés.
-
-Et qui dit cela? c'est l'Église. Elle se contredit rudement. Quand
-elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en
-siècle, par la voix menaçante de ses conciles[2], elle leur intime de
-mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?
-
- [2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de
- Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson même, vers 1400.
-
-«Ils sont des démons...»--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à
-bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la
-légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins,
-sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement
-subsistent en leur propre nature païenne.
-
-Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais
-surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des
-habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au
-lit même. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple), le
-foyer.
-
-
-Il n'y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. Nulle
-trace dans l'Antiquité d'une telle proscription d'aucun culte. Le
-Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les
-dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable
-aux Juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière,
-se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra
-pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son
-Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l'Étrurie,
-mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne
-poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale.
-
-Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa
-l'École, par la proscription de la logique et par l'extermination des
-philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le
-temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être
-favorable à la famille, si le père n'y eût été annulé dans saint
-Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice, comme ayant
-moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut d'abord délaissée par
-l'ambition d'une haute pureté stérile.
-
-Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de
-lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il
-se précipita sur cette pente par le monachisme.
-
-Mais l'homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec
-toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des
-sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines
-qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage,
-les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se
-disaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas.
-
-Un vide énorme s'était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les
-chrétiens le disent: le démon, partout le démon: _Ubique dæmon_[3].
-
- [3] Voy. les _Vies_ des Pères du désert, et les auteurs cités par
- A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se
- croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse,
- faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer.
-
-La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses _énergumènes_,
-troublés, possédés des esprits. C'est un rapport tout extérieur, une
-ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas
-des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abîme, idéal de
-perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques
-qui se haïssent, ont horreur d'eux-mêmes. Jugez, en effet, ce que
-c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hôte cruel
-qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux
-déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce
-corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout
-est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent
-d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré
-de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.
-
-Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient
-démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la
-forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants
-de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphème! L'étoile divine du
-matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois éclairé
-Socrate, Archimède ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand
-diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vénus_, qui m'induit en
-tentation dans ses molles et douces clartés.
-
-Je ne m'étonne pas si cette société devient terrible et furieuse.
-Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit
-partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis
-dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des
-réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l'habitude
-pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille?
-L'Empire est un empire de moines.
-
-Mais l'individu lui-même, l'homme isolé et muet, regarde le ciel
-encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.
-«C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Théodose, et tous les
-fléaux de l'Empire.» Parole terrible qui lâche sur le païen
-inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l'aveugle
-toutes les fureurs contre la loi.
-
-Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la
-lumière, éteignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez
-religieuses. Épouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la
-maison, restez pour eux de froides soeurs.
-
-Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour
-éteindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative
-téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges,
-monstrueux... Coupables, tremblez!
-
-Plusieurs fois, dans le Moyen-âge, reviendra la sombre histoire de la
-Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon,
-l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la
-retrouve au seizième, comme le reproche profond, l'indomptable
-réclamation de la Nature.
-
-
-«Un jeune homme d'Athènes va à Corinthe chez celui qui lui promit sa
-fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait
-entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est
-couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l'hospitalité, et le
-laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure
-entre dans la chambre: c'est une fille, vêtue, voilée de blanc;
-elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise,
-levant sa blanche main: «Suis-je donc déjà si étrangère dans la
-maison?... Hélas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors.
-Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Cérès, Bacchus, et, avec
-toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si pâle!--Ah! loin de moi,
-jeune homme! Je n'appartiens plus à la joie. Par un voeu de ma mère
-malade, la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. Les dieux ont
-fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce
-serait toi? toi, ma chère fiancée, qui me fus donnée dès l'enfance? Le
-serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du
-ciel. O vierge! sois à moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune
-soeur. Si je gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense à
-moi, à moi qui me consume et ne pense qu'à toi, et que la terre va
-recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen.
-Tu viendras avec moi chez mon père. Reste, ma bien-aimée.» Pour don de
-noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère
-à la coupe une boucle de ses cheveux.
-
-«C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin
-couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l'Amour.
-Elle, son pauvre coeur s'en mourait, et elle résistait pourtant. Mais
-il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant
-près de lui: «Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais,
-quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hélas!
-telle est ta fiancée.--Je te réchaufferai; viens à moi! quand tu
-sortirais du tombeau...» Soupirs, baisers, s'échangent. «Ne sens-tu
-pas comme je brûle?»--L'Amour les étreint et les lie. Les larmes se
-mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang
-figé s'embrase de la rage amoureuse, mais le coeur ne bat pas au sein.
-
-«Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte
-et de volupté.--«Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!»
-Puis, adieu, baisers sur baisers!
-
-«La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait,
-l'enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte: «O
-mère! mère! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce
-lieu tiède. N'était-ce pas assez de m'avoir roulée dans le linceul, et
-sitôt portée au tombeau? Mais une force a levé la pierre. Vos prêtres
-eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, où
-brûle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promîtes; je
-viens redemander mon bien...
-
-«Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu sécherais ici.
-J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mère, une dernière
-prière! Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et que l'amante ait
-le repos des flammes. Jaillisse l'étincelle et rougisse la cendre!
-Nous irons à nos anciens dieux.»
-
- [4] Ici, j'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la
- forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gâte la merveilleuse
- histoire, souille le grec d'une horrible idée slave. Au moment où
- on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce
- qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son coeur. Et il
- lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: «Lui fini,
- _je passerai à d'autres_; la jeune race succombera à ma fureur.»
-
- Le Moyen-âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire
- peur du diable Vénus. Sa statue reçoit d'un jeune homme une bague
- qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme
- fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits.
- Pour le débarrasser de l'infernale épouse, il faut un
- exorcisme.--Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée
- sottement à la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma
- mémoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort
- grossièrement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio
- la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses
- noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait
- dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-même qui erre
- sur la bruyère... «Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me
- conduit?--Non.» Mais il la saisit, l'enlève, la porte chez lui.
- Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop
- touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. «Le voile
- levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d'un
- cadavre.»--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous
- restitue pourtant l'histoire primitive.
-
- Après lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire
- est inutile. Car notre temps commence, et la Fiancée a vaincu. La
- Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de
- la maison.
-
-
-
-
-II
-
-POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA
-
-
-«Soyez des enfants nouveau-nés (_quasi modo geniti infantes_); soyez
-tout petits, tout jeunes par l'innocence du coeur, par la paix,
-l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.»
-
-C'est l'aimable conseil que donne l'Église à ce monde si orageux, le
-lendemain de la grande chute. Autrement dit: «Volcans, débris,
-cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs.»
-
-Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les
-écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode
-infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente
-aisée qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur,
-la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier
-mot, le dernier, fut le même: _Imitation_.
-
-«_Imitez_, tout ira bien. Répétez et copiez.» Mais est-ce bien là le
-chemin de la véritable _enfance_, qui vivifie le coeur de l'homme, qui
-lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois
-d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des
-attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu'est-ce
-que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des
-Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute
-littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un
-verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les
-livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même
-copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de
-Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société.
-L'évêque roi d'une cité, le barbare roi d'une tribu copient les
-magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans
-leur monastère que renouveler la _villa_ (dit très bien
-Chateaubriand). Ils n'ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni
-de féconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient
-d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines
-laboureurs, un peuple stérile. C'est malgré eux que la famille se
-refait, refait le monde.
-
-Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en
-un siècle, l'on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît
-d'Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents
-de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines: je parle
-des _Vies_ des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les
-faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs
-par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère,
-mais elle n'en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le
-sol; le peuple l'y sème, et la famille l'y cultive, et tous y mettent
-la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire,
-inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus
-imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient.
-Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.
-
-Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit
-encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne
-manquaient pas au désert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci,
-une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait.
-L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée
-grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la
-fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle
-des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il
-se disait: «Après tout, l'histoire est belle, édifiante... Elle fait
-honneur à l'Église. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils
-trouvée?» On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables,
-l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire à
-cela?
-
-Rapportée à l'abbaye, la légende trouvera un moine, _propre à rien_
-qui ne sait qu'écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les
-choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate
-rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se
-lit au réfectoire, bientôt à l'église. Copiée, chargée, surchargée
-d'ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu'à
-ce que, honorablement, elle prenne rang à la fin dans la _Légende
-dorée_.
-
-
-Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend
-les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont
-mis tout leur jeune coeur, on ne peut y méconnaître un grand souffle,
-et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort.
-
-Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l'Église: «Soyez
-des enfants nouveau-nés.» Mais ils en firent l'application à laquelle
-on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme
-avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l'aimèrent, la crurent
-innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.
-
-Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine
-se défie, craignant d'y trouver des démons, ils entrent dans ces
-belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche
-qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).
-
-Même hors de la vie légendaire, dans l'existence commune, les humbles
-amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime
-de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur fêtes. Si, dans
-l'immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il
-semble avoir pour eux une préférence de pitié, «pourquoi, dit le
-peuple des champs, pourquoi mon âne n'aurait-il pas entrée à l'église?
-Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude
-travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté,
-enfin, c'est tout comme moi.»
-
- [5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du
- droit_.
-
-De là les fêtes admirables, les plus belles du Moyen-âge, des
-_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple même d'alors,
-qui, dans l'âne, traîne son image, se présente devant l'autel, laid,
-risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre
-solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour
-témoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant
-lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le
-monde de la Grâce semble s'ouvrir à deux battants pour les moindres,
-pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson
-sublime où il disait à l'âne, comme il se fût dit à lui-même:
-
- A genoux, et dis _Amen_!
- Assez mangé d'herbe et de foin!
- Laisse les vieilles choses, et va!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Le neuf emporte le vieux!
- La vérité fait fuir l'ombre!
- La lumière chasse la nuit[7]!
- . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_;
- Carpentier, verbo _Kalendæ_, et Martène, III, 110. La sibylle
- était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des
- prophètes, de Nabuchodonosor, etc. De très bonne heure, et de
- siècle en siècle, du septième au seizième, l'Église essaye de
- proscrire les grandes fêtes populaires de l'Ane, des Innocents,
- des Enfants, des Fous. Elle n'y réussit pas avant l'avènement de
- l'esprit moderne.
-
- [7] Vetustatem novitas,
- Umbram fugat claritas,
- Noctem lux eliminat!
-
-Rude audace! Est-ce bien là ce qu'on vous demandait, enfants emportés,
-indociles, quand on vous disait d'être enfants? On offrait le lait.
-Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur
-l'étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d'avancer. Et tout à
-coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d'un seul
-bond.
-
-Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser
-l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voilà qu'on le
-distingue à peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hérésie antique condamnée
-de l'Église, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hérésie
-nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indépendance de l'homme_.
-
-
-Écoutez et obéissez:
-
-Défense d'inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux
-saints. On en a assez. Défense d'innover dans le culte par de nouveaux
-chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on découvrirait
-doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils
-soient reconnus de l'Église. Défense au clergé, aux moines, de donner
-aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voilà l'esprit
-étroit, tremblant de l'Église carlovingienne[8]. Elle se dédit, se
-dément, elle dit aux enfants: «Soyez vieux!»
-
- [8] Voir _passim_ les _Capitulaires_.
-
-
-Quelle chute! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d'être
-jeunes.--Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini
-commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince,
-chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand
-Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de
-l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il,
-sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous
-dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de
-sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.
-
-En vérité, l'on a moins le besoin d'aller à l'église. Mais elle ne
-nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne écouter ce qu'on
-n'entend plus.
-
-Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a
-enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plaît? Dans une
-effroyable durée de mille ans! Pendant dix siècles entiers, une
-langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen-âge, même
-en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et
-le sommeil, sous l'empire d'un phénomène désolant, intolérable, la
-convulsion d'ennui qu'on appelle: le bâillement.
-
-Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille;
-qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout
-est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les
-mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la
-perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance,
-dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche,
-l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans
-fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue,
-l'imputant, il est vrai, à la malice du Diable. Il se tient tapi dans
-les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les
-bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à
-mort[9].
-
- [9] Un très illustre Breton, dernier homme du Moyen-âge, qui
- pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour
- convertir Rome, y reçut des offres brillantes. «Que voulez-vous?
- disait le Pape.--Une chose: être dispensé du Bréviaire... Je
- meurs d'ennui.»
-
-
-_Être vieux_, c'est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans,
-nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux?
-Charlemagne pleure, l'Église pleure. Elle avoue que les reliques,
-contre ces démons barbares ne protègent plus l'autel[10]. Ne
-faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait
-lier, le bras du jeune géant qu'on voulait paralyser? Mouvement
-contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple,
-on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui, à la
-hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares,
-couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.
-
- [10] C'est le célèbre aveu d'Hincmar.
-
-Malgré le Chauve empereur, qui défend que l'on bâtisse, sur la
-montagne s'élève une tour. Le fugitif y arrive. «Recevez-moi au nom de
-Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes
-dans votre enceinte extérieure.» La tour lui rend confiance et il sent
-qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la défend, protège son
-protecteur.
-
-Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs.
-Mais ici, grande différence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire
-brave et vaillant[11].
-
- [11] Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui
- ont parlé de la _recommandation personnelle_, etc.
-
-Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. «J'irai plus loin.
-La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas
-dresser ma tour... Si j'ai défendu le dehors, je saurai me garder
-dedans.»
-
-C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L'homme de la tour
-recevait des vassaux, mais en leur disant: «Tu t'en iras quand tu
-voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; à ce point que, si tu
-t'embourbes, moi je descendrai de cheval.» C'est exactement la formule
-antique[12].
-
- [12] Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du droit_.
-
-
-Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le
-seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes
-infranchissables, et même d'invisibles limites. «Qu'est cela?... Je
-ne comprends point.»--Cela dit que la seigneurie est fermée. «Le
-seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre.»
-
-Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est-à-dire vaillant)
-est-il désormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi
-vouloir dire _esclave_.
-
-De même le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent très
-haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le
-faible un _serf_, un misérable dont la vie vaut un denier.
-
-Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas cependant, il y a dans
-sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un
-_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau,
-regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. «Va ton
-chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma
-borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la
-Liberté.»
-
-Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air
-s'épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble
-qu'il soit _enchanté_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme
-paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté.
-Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des
-esprits la rasent la nuit.
-
-Il persiste cependant: «Povre homme en sa maison roy est.»
-
- [13] Grimm, au mot _Aleu_.
-
-Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour
-impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît
-plus. «Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est
-seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien?
-
-«Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui
-vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont
-attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je
-cultivai l'alluvion, j'ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la
-tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera?
-
-«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras,
-cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon
-bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela),
-tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la
-maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»--Tu es de mon poulailler.
-Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.»
-
-Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans
-cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai
-supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même
-pointe aiguë traverse le coeur.
-
-Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle
-fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi.
-Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux
-flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir
-toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines
-avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front
-de ses assassins[14].
-
- [14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre
- fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du
- comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier
- de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins
- réclamé comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_,
- XIII, 334.
-
-
-L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par
-laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et
-le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son
-désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est
-_aubain_, _épave_, _gibier sauvage_, serf ou tué. La terre visqueuse
-retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue,
-c'est-à-dire le fait de _mainmorte_, un mort, un néant, une bête, une
-âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.
-
-Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du
-Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant
-l'intérieur, le fond des moeurs, et sondons le dedans.
-
-
-
-
-III
-
-LE PETIT DÉMON DU FOYER
-
-
-Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le
-caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à
-l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on
-supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le
-temps du bon Dieu. Cependant les _Pénitentiaires_, où l'on indique les
-péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares
-sous le règne de Satan.
-
-C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de
-l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils
-avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les
-défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui
-regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet
-que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant
-encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient,
-ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un
-monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le
-toit d'une vaste _villa_. De là des inconvénients analogues à ceux de
-l'_ergastulum_ antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de
-ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur
-s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule
-famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants
-ensemble»,--«mangeant à un pain et à un pot».
-
-Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place
-n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle
-en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses
-rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité
-d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations,
-lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour
-cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les
-clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit
-l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La
-femme était née.
-
-
-Moment fort attendrissant. La voilà _chez elle_. Elle peut donc être
-pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une
-pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu'il est à la forêt.
-Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d'hiver,
-en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la
-femme va loger ses rêves.
-
-Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose à elle.--La
-_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille
-chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux...
-Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d'une âme. Le feu
-l'égaye; le buis bénit protège le lit, et l'on y ajoute parfois un
-joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa
-porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche
-pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, si Dieu bénit la
-maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà
-la vie. On cultive peu de blé encore, n'ayant nulle sécurité pour une
-récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant
-pour la femme; elle n'est pas brisée, enlaidie, comme elle le sera aux
-temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la
-jugez pas du tout par la littérature grossière des _Noëls_ et des
-fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera
-plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine
-vie des noires petites villes fermées, l'espionnage mutuel, le
-commérage misérable, dangereux, n'a pas commencé. Point de vieille qui
-vienne le soir, quand l'étroite rue devient sombre, tenter la jeune,
-lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses
-songes, ne cause qu'avec ses bêtes ou l'arbre de la forêt.
-
- [15] Trois pas du côté du banc,
- Et trois pas du côté du lit.
- Trois pas du côté du coffre,
- Et trois pas. Revenez ici.
-
- (_Vieille chanson du Maître de danse._)
-
-Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les
-choses que lui disait sa mère, sa grand'mère, choses antiques, qui,
-pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C'est l'innocent
-souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de
-famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut
-peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane
-solitaire.
-
-Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de
-femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s'arrête et
-tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient
-partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de
-la femme, qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le
-fantastique miroir où elle se regarde embellie.
-
-Que furent les fées? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des
-Gaules, fières et fantasques, à l'arrivée du Christ et de ses apôtres,
-elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne,
-elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur
-cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu'au jour du
-jugement[16].--Plusieurs sont réduites à la taille du lapin, de la
-souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit,
-autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses.
-Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une
-coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de
-mauvaise humeur. Mais comment s'en étonner, dans cette triste
-destinée?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent être, elles
-ont un coeur, elles ont besoin d'être aimées. Elles sont bonnes, elles
-sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant,
-elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles
-aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit:
-_Filer comme une fée_.
-
- [16] Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux
- savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fées_, 1843; la
- _Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de
- Grimm.
-
-
-Les _Contes des fées_, dégagés des ornements ridicules dont les
-derniers rédacteurs les ont affublés, sont le coeur du peuple même.
-Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la
-_villa_ primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante
-fit nos cyniques fabliaux.
-
-Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines
-(dans les ogres, etc.). Mais généralement ils planent bien plus haut
-que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une éternelle
-poésie, disent nos voeux, toujours les mêmes, l'immuable histoire du
-coeur.
-
-Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trésor
-qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble
-aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d'amour qui
-sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante
-personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De
-là la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet à la
-Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bête_. L'amour ne se
-rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté
-cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je
-crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer.
-
-Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l'amour
-malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les
-pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne
-de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs
-étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval
-blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l'adorée châtelaine.
-C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mélancolique des impossibles
-amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence:
-l'oiseau et la fleur sont beaux, même égaux dans la beauté. Mais ici
-l'être inférieur, si bas placé, se fait l'aveu: «Je suis laid, je suis
-un monstre!» Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu'en
-Orient, d'une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce
-les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aimé, ce monstre, et il
-en devient beau.
-
-Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette âme enchantée ne
-pense pas à elle seule. Elle s'occupe aussi à sauver toute la nature
-et toute la société. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par
-sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée de ses aînées, sont ses
-favorites. Elle étend sa compassion sur la dame même du château, la
-plaint d'être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). Elle
-s'attendrit sur les bêtes, les console d'être encore sous des figures
-d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs âmes captives un
-jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées.--C'est
-l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. Là surtout
-on est bien sûr qu'il y a un coeur de femme. Le rude travailleur des
-champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n'y voit point de
-bêtes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit.
-Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et
-se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la
-nature.
-
-
-Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont
-l'imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait
-le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et
-ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle
-n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du
-blé. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des
-villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci
-n'a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous
-la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château
-d'où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf
-ailleurs, près d'elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de
-rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très
-pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais
-chez qui la vie est faible.--Immenses mortalités d'enfants.--Ces
-pâles roses n'ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse
-épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux
-faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne: la nuit, le
-somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rêverie et le don des
-larmes.
-
-
-Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un
-secret qu'elle ne dit jamais à l'Église. Elle enferme dans son coeur
-le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombés à
-l'état d'Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu'ils soient
-exempts de souffrances. Logés aux pierres, au coeur des chênes, ils
-sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent
-autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des
-bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du
-lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue
-sa part, et, le soir, laisse un peu de crème.
-
- [17] Rien de plus touchant que cette fidélité. Malgré la
- persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en
- pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces
- grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut
- indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au
- huitième siècle, on promène les dieux encore. Dans certaines
- petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc.
- (_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les
- _Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzième siècle,
- Burchard de Worms, en rappelant les défenses, témoigne qu'elles
- sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du
- paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle
- comme chose actuelle cette superstition obstinée.
-
-Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le
-regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et
-timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils
-habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la
-flamme, égayera les tristes proscrits.
-
-Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien
-peur de l'Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait
-rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur
-laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non,
-de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va
-au chêne même, et, par la prière, l'eau bénite, donne la chasse aux
-esprits.
-
-Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais
-celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne qu'elle est, elle a pour
-eux un coin du coeur. A eux seuls elle peut confier telles petites
-choses de nature, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l'Église
-pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces
-touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la
-bûche sacrée. C'est Noël, mais en même temps l'ancienne fête des
-esprits du Nord, la _fête de la plus longue nuit_. De même, la _vigile
-de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maïa, où l'arbre se plante. De
-même au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et
-des réveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait
-devoir d'aimer ces fêtes et d'y avoir dévotion. Un voeu à la Vierge
-peut-être ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie.
-Tout bas, elle s'adresse plutôt à un vieux génie, adoré comme dieu
-rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un
-saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve
-une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.
-
- [18] A. Maury, _Magie_, 159.
-
-
-Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'éveille, et sans
-mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite
-et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais
-en vain. Il faut que ce soit un esprit. «Quel est-il? et comment
-est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on
-pas qu'on meurt à voir un esprit?»--Cependant le berceau remue, et il
-ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très
-douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: «Ma chère et très chère
-maîtresse, si j'aime à bercer votre enfant, c'est que je suis moi-même
-enfant. Son coeur bat, et cependant elle se rassure un peu.
-L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il
-doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu.
-
-
-Dès ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent très bien sa présence,
-et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle
-l'entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement
-ne peut la quitter. Va-t-elle à l'étable, il y est. Et elle croit que,
-l'autre jour, il était dans le pot à beurre[19].
-
- [19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les
- Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui
- des présents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drôle);
- chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Français, _follet_,
- _goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin
- good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes
- dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les
- éveiller.
-
-Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à
-l'improviste, ayant touché les tisons, elle l'a cru voir qui se
-roulait, l'espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a
-failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille,
-balaye, approprie, il lui épargne mille soins.
-
-Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le
-tenait, il s'émanciperait peut-être. Il observe, écoute trop. Il redit
-parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au
-coucher, quand la lumière était éteinte.--Elle le sait fort indiscret,
-trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s'en plaint
-et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit
-seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée
-d'un souffle léger ou comme d'une aile d'oiseau. Il était sous une
-feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir
-qu'il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en
-colère.--Mais le drôle: «Non, chérie, mignonne, vous n'en êtes pas
-fâchée.»
-
-Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle
-l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit,
-elle a cru le sentir au lit qui s'était glissé. Elle a eu peur, a prié
-Dieu, s'est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force
-de le dire à l'Église. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et
-doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espiègle,
-parfois trop audacieux...--«Qu'importe, il est si petit!»--Ainsi,
-lui-même la rassure.
-
-Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien
-innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de
-là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page.
-Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible
-d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une
-rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul
-autre, si petit, il glisse partout.
-
-Il glisse au coeur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes
-grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir,
-pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la
-cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais
-on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une
-certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un
-minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!»
-
-On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel
-qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond
-être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait
-croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que
-la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle
-follet fait le bonheur de la maison.
-
-
-
-
-IV
-
-TENTATIONS
-
-
-J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent
-cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille
-rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie
-fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château.
-
-Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer:
-d'une part, la _fixité extrême_, l'homme était cloué à la terre et
-l'émigration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ très grande
-dans la condition.
-
-Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de
-chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on
-trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut
-prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de
-préhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux
-champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison,
-enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur».
-
-
-Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il
-a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le
-coeur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.
-
-Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux
-pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir
-trouveras-tu ta maison?»--L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait
-voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?»
-
-On assure qu'à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour
-sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent
-tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: «Que me
-veux-tu?»--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il
-pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait.
-
-Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-même: «Sot que tu
-es, tu seras donc à jamais malheureux!» Je le crois volontiers. Mais
-je crois aussi qu'une barrière d'horreur insurmontable arrêtait
-l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les
-moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte
-avec Satan fût un léger coup de tête, d'un amoureux, d'un avare. A
-consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en
-venait là qu'à l'extrémité, en désespoir de toute chose, sous la
-pression terrible des outrages et des misères.
-
-
-«Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les
-temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les
-seigneurs.» Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts,
-ou cent ans qui s'écoulent entre cette défense et les guerre des
-Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel
-d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles à
-leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.
-
-Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc., font frémir
-dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publié récemment). C'est le
-rebutant tableau d'un débordement effréné, barbare. Les seigneurs
-moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austère
-Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une
-enquête lui-même sur l'état de la Normandie. Chaque soir il arrive
-dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie
-féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute
-culture; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout
-enceintes de leurs oeuvres.
-
-Voilà l'Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était
-l'intérieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant
-d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la
-_Barbe-Bleue_ et _Grisélidis_, nous en disent quelque chose.
-Qu'était-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui
-traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l'on ait
-fait un procès, et si tard, au quinzième siècle: Gilles de Retz,
-l'enleveur d'enfants.
-
-Le Front-de-Boeuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de
-romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le
-Templier d'_Ivanhoë_ est aussi une création faible et très
-artificielle. L'auteur n'a osé aborder la réalité immonde du célibat
-du Temple, et de celui qui régnait dans l'intérieur du château. On y
-recevait peu de femmes; c'étaient des bouches inutiles. Les romans de
-chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a
-remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l'envers des
-moeurs (exemple, le fade théâtre d'églogues à la Florian dans les
-années de la Terreur).
-
-Les logements de ces châteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en
-disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets,
-entassés la nuit sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux,
-aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient,
-ne vivaient que dans leurs échappées d'en bas; échappées non plus de
-guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à
-l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles
-serves. Le seigneur savait bien lui-même qu'une telle masse d'hommes
-sans femmes ne pouvait être paisible qu'en les lâchant par moments.
-
-La choquante idée d'un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les
-plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu'il leur
-livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-âge se réalisait à la lettre.
-L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de
-Satan, faisait croire que c'était à lui qu'il fallait dès lors
-s'adresser.
-
-Là-dessus on rit, on plaisante. «Les serves étaient trop laides.» Il
-ne s'agit point de beauté. Le plaisir était dans l'outrage, à battre
-et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames
-riaient à mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses
-gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes
-femmes, et les vieilles même.
-
-Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les
-familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les
-serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit déjà au douzième siècle
-à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les
-désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On
-ne passait pas à leurs femmes, à leurs filles, d'être honnêtes et
-sages; elles n'avaient pas droit d'être respectées. Leur honneur
-n'était pas à elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur était sans
-cesse jeté.
-
-
-On ne croira pas aisément dans l'avenir que, chez les peuples
-chrétiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage
-antique, qu'elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant
-outrage qui puisse navrer le coeur de l'homme.
-
-Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit
-immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant
-seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais
-voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa
-femme[20].
-
- [20] Laurière, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du
- droit_.
-
-On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel.
-Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense,
-dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par
-exemple, on exigeait «plusieurs vaches». Chose énorme et impossible!
-Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du
-Béarn disent très expressément qu'on levait ce droit en nature.
-«L'aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de
-ses oeuvres[21].»
-
- [21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais
- connaître cette publication (de 1842).
-
-Toutes coutumes féodales, même sans faire mention de cela, imposent à
-la mariée de monter au château, d'y porter le «mets de mariage». Chose
-odieuse de l'obliger à s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut
-faire cette meute de célibataires impudents et effrénés.
-
-On voit d'ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son
-épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les
-espiègleries des pages autour de ces infortunés.--«La présence de la
-châtelaine les retiendra?» Point du tout. La dame, que les romans
-veulent faire croire si délicate[22], mais qui commandait aux hommes
-dans l'absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des
-supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu'elle apportait,
-cette dame n'était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être
-était jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son
-chevalier et son page, elle n'était pas fâchée d'autoriser ses
-libertés par les libertés du mari.
-
- [22] Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames
- voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung, leur poète,
- l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300).
-
-Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l'amusement qu'on prend de cet
-homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec
-lui, on rit des tortures «du paysan avare»; on lui suce la moelle et
-le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habillé,
-qu'il est honnête, rangé, qu'il marque dans le village. Pourquoi?
-c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle
-a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce.
-
-Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est
-trop peu. Là, il s'irrite de cette injuste rigueur... «Son voisin n'a
-rien payé...» L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute
-l'entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle.
-On le pousse, on le précipite. On lui dit: «Vilain jaloux, vilaine
-face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir,
-et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton
-aîné sera baron!»--Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure
-grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le
-suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la
-chasse au «cocu[23]!»
-
- [23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont
- peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries: le désespoir du
- _cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du
- premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté
- est au comble; on se tient les côtes. Notez que les trois n'en
- font qu'un. C'est toujours l'inférieur, le faible qu'on outrage
- en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre.
-
-
-Cet homme-là aurait crevé, s'il n'espérait dans le démon. Il rentre
-seul. Est-elle vide cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie.
-Au foyer, siège Satan.
-
-Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas!
-hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon.
-Alors, le coeur de l'homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il
-pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison...
-
-Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est
-pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte
-n'est pas mûr encore.
-
-Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette
-mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux
-qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que,
-traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse
-et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualité, la
-politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n'en prenait pas
-la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût
-filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier,
-jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page
-se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de
-coups.
-
-
-Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'être
-maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait
-tout haut: «O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire
-des voeux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un
-Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n'importe)! J'en vois bien
-qui sont en pierre à la porte de l'église. Que font-ils là? Que ne
-vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces
-pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner?
-Je me donnerais bien en échange... Hélas! qu'est-ce que je donnerais?
-Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi
-de l'âme, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc, à la place du
-follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit!
-
-«--O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne
-peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'étais grand, vous ne m'auriez
-pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous
-m'auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite...
-Je serai fort si vous voulez...
-
-«Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles.
-Si l'on veut, le plus petit va devenir un géant.
-
-«--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit géant,
-il ne faut que lui faire un don.
-
-«--Quel?--Une jolie âme de femme.
-
-«--Oh! méchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu là?--Ce qui se
-donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de
-là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la
-donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot.--Je suis
-bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de
-choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous
-fâchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de
-vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos
-pensées, et jusqu'à celle que vous vous cachez à vous-même... Que
-suis-je, moi? Votre petite âme, qui sans façon parle à la grande...
-Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis
-avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'étais à votre mère, à sa
-mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer.
-
-«--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi
-puissante, et l'on te craindra.--Où suis-je? tu es donc le démon des
-trésors cachés?...--Pourquoi m'appeler démon, si je fais une oeuvre
-juste, de bonté, de piété?...
-
-«Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours.
-Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire
-ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux
-oublis de sa justice.
-
-«Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur méritant, qui se
-tue, et ne gagne guère... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y
-songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hôte. Je le
-plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants,
-qui sont déjà morts de misère. L'hiver, il a été malade...
-Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?»
-
-Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois
-heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son
-sein battait encore), il dit: «Je ne demande rien... seulement, je
-vous prie, sauvons-le.»
-
-Elle n'avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure.
-
-
-
-
-V
-
-POSSESSION
-
-
-L'âge terrible, c'est l'âge d'or. J'appelle ainsi la dure époque où
-l'or eut son avènement. C'est l'an 1300, sous le règne du beau roi
-qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi
-qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour
-brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer
-porter le premier soufflet au pape.
-
-L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le
-mouvement a commencé sur l'Europe par la croisade; on n'estime de
-richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des
-échanges rapides. Le roi, pour frapper ces coups à distance, ne veut
-que de l'or. L'armée de l'or, l'armée du fisc, se répand sur tout le
-pays. Le seigneur qui a rapporté son rêve de l'Orient, en désire
-toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux
-précieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son
-blé, il le repousse du pied. «Ce n'est pas tout; je veux de l'or!»
-
-Le monde est changé ce jour-là. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y
-avait, pour le tribut, une sécurité innocente. _Bon an, mal an_, la
-redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si
-le seigneur disait: «C'est peu», on répondait: «Monseigneur, Dieu n'a
-pas donné davantage.»
-
-Mais l'or, hélas! où le trouver?... Nous n'avons pas une armée pour en
-prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui
-ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l'Esprit des trésors
-cachés[24]!
-
- [24] Les démons troublent le monde pendant tout le Moyen-âge.
- Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le
- treizième siècle. «Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares
- avant cette époque.» Je le crois. Comment contracter avec celui
- qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des
- contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en
- vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l'éternité,
- _il faut qu'elle ait désespéré_. Ce n'est guère le _malheureux_
- qui arrive au désespoir; c'est le _misérable_, celui qui a
- connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d'autant plus
- et n'attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c'est l'homme
- du quatorzième siècle, l'homme dont on exige l'impossible (des
- redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai
- marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le
- désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du _pacte_, et, ce
- qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible état de
- _sorcière_. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n'était
- pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la
- facilité de l'exposition, j'ai rattaché les détails de cette
- délicate analyse à un léger fil fictif. Le cadre importe peu du
- reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses
- ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) _de la
- légèreté humaine, de l'inconstance de la nature déchue, des
- tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la
- pression fatale d'un âge de fer, celle des nécessités atroces; il
- fallut que l'enfer même parût un abri, un asile, contre l'enfer
- d'ici-bas.
-
-
-Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur
-ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les
-autres, au village, sont encore à délibérer.
-
-Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, même quand les autres arrivent,
-tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne
-marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en
-bonne monnaie sonnante à l'orme féodal. Tous disent: «Chose
-surprenante!... Mais elle a le diable au corps!»
-
-Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau
-prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son
-sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux,
-semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se
-lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit: «Je ne
-m'appartiens donc plus!»
-
-
-«Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye
-d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est
-toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous
-l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le
-monteras au château.»
-
-Grand changement de situation! Le coeur bat fort à la femme quand, le
-samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit
-seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu étourdi. Mais
-enfin il s'habitue; il prend quelque gravité. Il n'y a pas à
-plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est monté au
-château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque
-tour: «Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas
-la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le
-mets là, haut et court.»
-
-
-Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d'eux comme une
-atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas.
-Mais on s'éloigne, on s'écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on
-s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce
-changement les rend fiers d'abord, bientôt les attriste. Ils vont
-seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux
-du château, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux
-périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou
-plutôt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent,
-pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose,
-pour arracher quelque chose même à qui n'a rien, qu'il faut
-d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'était pas fait à
-ce métier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: «Soyez rude;
-au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors,
-nous sommes perdus.»
-
-Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des
-supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va,
-vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant
-qu'elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de
-sécurité, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant
-de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe,
-discrète et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et
-cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'étable, pourquoi
-m'a-t-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n'est pas
-naturel.
-
-Elle frissonne et va se mettre à côté de son mari. «Homme heureux!
-quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne
-dormirai plus jamais!...» Elle s'affaisse pourtant à la longue. Mais,
-alors, combien elle souffre! L'hôte importun est près d'elle,
-exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne
-un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous
-une autre forme. «Arrière, démon, qu'oses-tu? Je suis une âme
-chrétienne... Non, cela ne t'est pas permis.»
-
-Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant
-en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou,
-chauve-souris, d'un bec aigu cueille à sa bouche effrayée d'horribles
-baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue,
-épuisée, elle cède et lâche un oui. Mais elle résiste encore. Elle
-s'obstine à dire non. Elle s'obstine à souffrir les luttes cruelles de
-chaque nuit, l'interminable martyre de ce désolant combat.
-
-
-«Jusqu'à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps?
-Ses assauts, ses tentatives ont-elles une réalité? Pécherait-elle
-charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rôde autour
-d'elle? Serait-ce un adultère réel?...» Détour subtil par lequel il
-alanguit quelquefois, énerve sa résistance. «Si je ne suis rien qu'un
-souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le
-disent), que craignez-vous, âme timide, et qu'importe à votre mari?»
-
-C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de
-questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent,
-effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats
-diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon,
-quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit
-toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint
-Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se
-barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres
-il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. De
-plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens
-ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette
-pensée qu'il tourmentera les pécheurs, non d'âme à âme seulement, mais
-corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices
-matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les
-charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises
-douleurs.
-
-L'idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des
-tortures matérielles, fut pour l'Église une mine d'or. Les vivants,
-navrés de douleur, de pitié, se demandaient: «Si l'on pouvait, d'un
-monde à l'autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer
-l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la
-terre?»--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui dès sa naissance
-(vers 900), devint tout à coup l'un des ordres les plus riches.
-
-Tant que Dieu punissait lui-même, _appesantissait sa main_ ou frappait
-_par l'épée de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait
-moins d'horreur; cette main était sévère, celle d'un juge, d'un père
-pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il
-n'en est nullement ainsi, quand l'exécution se fait par des démons
-immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brûla Sodome, mais
-qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible
-Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu'on leur
-livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances.
-C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naïves_ sculptures
-étalées aux portes des églises. On y apprenait l'horrible leçon des
-voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables
-assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants.
-Conception immorale et profondément coupable! d'une prétendue justice
-qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et
-corrompt le démon même!
-
-
-Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur
-la tête de l'homme? Les pauvres petits enfants, dès leur premier âge
-imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La
-vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige
-l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques,
-résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose
-affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie
-double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois
-d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait
-croire qu'on est en mer! Alors, on court éperdu, ayant horreur de
-soi-même, voulant s'échapper, mourir...
-
-Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme
-qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie.
-Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée
-immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et tout autant, des
-tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement,
-énergiquement sous le portail de Strasbourg. En tête du choeur des
-_Vierges folles_, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à
-l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui
-sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée.
-
-Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice
-et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de
-Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa
-plénitude, se réjouit d'être un monstre.
-
-Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est
-gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre
-ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue,
-tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire.
-
-Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: «Je devrais être
-la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l'impudique, la paresseuse, au
-milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari?» La rivalité
-s'établit. Le village, qui la déteste, en est fier. «Si la châtelaine
-est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire
-quoi...» Beauté terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de
-douleur. Le démon même est dans ses yeux.
-
-
-Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_.
-Elle n'est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l'envahir, y
-circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas
-la volonté. Elle est _possédée, endiablée_, et elle n'appartient pas
-au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles sévices, et n'en
-tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon
-de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: «Non,
-bourreau, je resterai moi.»
-
-«--Gare à toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipère, je te
-couperai d'un tel coup, qu'après tu iras pleurant et perçant l'air de
-tes cris.»
-
-La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche),
-l'homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a
-dit: «Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le
-moulin... Tu m'apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais
-partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai
-pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le
-tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, où
-les trouver?--Mets tout le village à sac, si tu veux. Je vais te
-donner assez d'hommes... Dis à tes rustres qu'ils sont perdus si
-l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de
-toi. Tu as le coeur d'une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu
-périras, tu la payeras ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient
-presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici...
-C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller à
-mes créneaux.»
-
-Le malheureux redit cela à sa femme, n'espère rien, se prépare à la
-mort, recommande son âme à Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se
-coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoyé
-l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle
-tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids
-lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend,
-pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux
-mains d'acier. «Tu m'as désiré... Me voici... Eh bien, indocile,
-enfin, enfin, je l'ai donc ton âme?--Mais, messire, est-elle
-à moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous
-promettiez...--Ton mari! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir
-toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté,
-mais je l'ai déjà...
-
-«--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu'en
-nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au
-sacrement...
-
-«--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour même, sous
-l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton âme, à
-chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes
-premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J'ai vu tes
-découragements quand tu as dit à demi voix: «Nul n'est tenu à
-l'impossible.» Puis j'ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu,
-et tu as crié pas bien fort... Moi, si j'ai demandé ton âme, c'est que
-déjà tu l'as perdue...
-
-«Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous...
-Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et
-d'aveu, et de volonté. Autrement il périra.»
-
-Elle répondit bien bas, en dormant: «Hélas! mon corps et ma misérable
-chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon coeur, non.
-Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.»
-
-Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots: «Retiens-les.
-C'est ton salut.»--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur
-empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace... Elle poussa
-un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et
-qu'elle inonda de larmes.
-
-
-Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots
-si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas
-même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais
-elle ne fut plus belle. Dans l'oeil noir et le blanc jaune flamboyait
-une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan.
-
-Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était _vert_. Elle vit
-pendre à la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du
-monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit.
-Elle marcha, sans s'informer, droit à la porte d'un juif, et elle y
-frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis
-par terre, s'était englouti de cendre. «Mon cher, il me faut cent
-livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la
-ville, pour me faire dire où est mon or, m'a fait arracher les
-dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je
-viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand
-on soufflète le pape, l'évêque ne tiendra guère. Qui dit cela? C'est
-_Tolède_[26].»
-
- [25] C'était une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de
- contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours.
-
- [26] Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers,
- innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures,
- tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres
- alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donné
- aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède
- une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait
- christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la
- _Déposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, médecin en
- Poitou_. Lancre, _Incrédulité_, p. 781.
-
-Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une
-âme entière, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire
-remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. «Madame,
-dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je
-suis, j'avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres
-enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le
-_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le
-recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en
-jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolède_.»
-
-
-Un an s'était écoulé. Elle s'était arrondie. Elle se faisait toute
-d'or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient,
-obéissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu généreux, au
-moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son
-crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes
-extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus
-neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et
-d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: «A son âge,
-elle grandit!»
-
-Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui dès
-longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle
-d'en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée
-de tout son monde, arrête et salue son époux.
-
-Avant toute chose elle dit: «Que je vous ai donc attendu! Comment
-laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?...
-Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous
-ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez, ô belle! dit le chevalier
-en riant. Mais faites vite... Car j'ai hâte de vous embrasser, ma
-Dame... Que je vous trouve embellie!»
-
-Elle lui parla à l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de
-monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l'église du
-village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame
-qu'il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D'une fierté
-incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des
-hommes le sublime _hennin_ de l'époque, le triomphant bonnet du
-Diable. On l'appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont
-il était décoré. La vraie dame rougit éclipsée, et passa toute petite.
-Puis, indignée, à demi voix: La voilà pourtant, votre serve! C'est
-fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux.»
-
-A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard
-affilé, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux
-reins[27]. Elle faillit s'évanouir... La foule était interdite. Mais
-on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui
-faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les
-coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu
-pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure
-amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On
-rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la
-relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et
-mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible
-cortège, à la porte de sa maison.--Fermée!--Là, des pieds et des
-mains, elle frappe, elle crie: «Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!»
-Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu'on cloue aux
-portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au
-dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et
-effrayé, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?
-
- [27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usité dans ces
- temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la
- peine de l'impureté. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326;
- Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le même
- affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux
- bourgeoises déjà fières, que la noblesse veut humilier. On sait
- le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames
- honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en
- dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or.
- J'ai rapporté aussi dans mes _Origines_ le droit étrange que le
- sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes _jolies_
- (honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4
- deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers.
- Démarche fort dangereuse, où elles avaient à craindre de trouver
- un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on
- ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées
- d'un aiguillon marqué aux armes du seigneur.
-
-Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, qu'elle
-s'affaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva
-assise, à nu, demi-morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des
-flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du château dit: «Assez... On
-n'exige pas qu'elle meure.»
-
-On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du
-château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant: «J'y ai
-regret.» Le chapelain dit doucement: «Si cette femme est _endiablée_,
-comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous
-devez à tout le pays de la livrer à Sainte-Église. Il est effrayant de
-voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le
-démon. Contre lui, rien que le feu...»--Sur cela un Dominicain: «Votre
-Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c'est l'hérésie au
-premier chef. Comme l'hérétique, l'endiablé doit être brûlé. Pourtant
-plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent
-sagement qu'avant tout l'âme soit longuement purgée, éprouvée, domptée
-par les jeûnes; qu'elle ne brûle pas dans son orgueil, qu'elle ne
-triomphe pas au bûcher. Si, madame, votre piété est si grande, si
-charitable, que vous-même vous preniez la peine de travailler sur
-celle-ci, la mettant pour quelques années _in-pace_ dans une bonne
-fosse dont vous seule auriez la clé; vous pourriez, par la constance
-du châtiment, faire du bien à son âme, honte au Diable, et la livrer,
-humble et douce, aux mains de l'Église.»
-
-
-
-
-VI
-
-LE PACTE
-
-
-Il ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux
-qu'on pût lui faire, c'était de la lui amener. Elle eût tendrement
-reconnu l'empressement de celui qui lui eût fait ce don d'amour, livré
-ce triste corps sanglant.
-
-Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle
-aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit
-d'un haillon qui se trouvait dans l'étable, prit des ailes, en quelque
-sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes,
-sur une lande abandonnée qui n'était que chardons et ronces. C'était à
-la lisière d'un bois où, par une lune douteuse, elle put ramasser
-quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bête. Des siècles
-avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La belle, la
-reine de village, n'était plus; son âme, changée, changeait ses
-attitudes mêmes. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou
-comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement
-humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de
-chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c'est
-peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses
-tours ordinaires.
-
-L'éclat de rire recommence. D'où vient-il? Elle ne voit rien. On
-dirait qu'il sort d'un vieux chêne.
-
-Mais elle entend distinctement: «Ah! te voilà donc enfin... Tu n'es
-pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais
-trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t'a fallu,
-l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander
-grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu
-si, le soir, je n'avais eu la charité de te faire voir l'_in-pace_
-qu'on te préparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me
-viens, et quand on t'a nommée la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas
-bien traité, moi, ton petit lutin d'alors, si empressé à te servir...
-A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.
-
-«Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme
-diabolique. J'étais ton amant, ton mari. Le tien t'a fermé sa porte.
-Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes
-libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps
-je ne t'ai pas à mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possédée, emplie
-de ma flamme? J'ai changé, remplacé ton sang. Il n'est veine de ton
-corps où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel
-point tu es mon épouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les
-formalités. J'ai des moeurs, je me fais scrupule... Soyons un pour
-l'éternité.
-
-«--Messire, dans l'état où je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti,
-trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous
-m'avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me
-précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa
-dent brûlait... J'ai dit: «C'est lui.» Le soir, quand cette Hérodiade
-salit, effraya la table, quelqu'un était entremetteur pour qu'on
-promît mon sang... C'est vous.
-
-«--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauvée et qui t'ai fait venir ici.
-J'ai fait tout, tu l'as deviné. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que
-je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu
-chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou
-rien. Voilà pourquoi je t'ai un peu travaillée, disciplinée, mise à
-point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends
-pas, comme on croit, tant d'âmes sottes qui se donneraient. Je veux
-des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir...
-Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me
-plais; tu t'embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu'il y a
-longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi...
-
-«Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui
-comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu'être riche, cela
-serait à l'instant même. Si tu ne voulais qu'être reine, remplacer
-Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y
-perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d'être ma
-femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.
-
-«--Messire, rien que de faire du mal.
-
-«--Charmante, charmante réponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!...
-En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes...
-Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donné de surplus
-tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la
-terre. Le monde viendra à toi, et mettra l'or à tes pieds... Plus,
-voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la _vengeance_...
-Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos
-coeurs s'entendent là... C'est bien là que j'aurai de toi la
-possession définitive. _Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi_,
-demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant
-ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_,
-et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon
-affaire.
-
-«--Messire, je suis votre servante... J'étais ingrate, c'est vrai. Car
-vous m'avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon
-dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos délices. Votre
-service est très doux.»
-
-Là, elle tombe à quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord
-l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu
-de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince des vents,
-lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la
-fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage.
-Dans cette nouvelle Église, exactement l'envers de l'autre, toute
-chose doit se faire à l'envers. Soumise, patiente, elle endura la
-cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: «Vengeance!»
-
- [28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions
- pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Les ornements
- que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur
- image.
-
-
-Bien loin que la foudre infernale l'épuisât, la fît languissante, elle
-se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui,
-chastement, s'était un moment voilée, eut peur en la revoyant.
-Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et
-(chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorme
-par cet excès de plénitude et d'une beauté horrible. Elle regarda tout
-autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue,
-contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles
-plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'étaient maintenant des
-personnes qui causaient de médecine.
-
-Elle s'éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses
-ennemis. On l'avait cherchée. On n'avait trouvé que quelques lambeaux
-épars de la fatale robe verte. S'était-elle, de désespoir, précipitée
-dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne
-savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande
-consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouvée.
-
-L'eût-on vue, on l'eût à peine reconnue, tellement elle était changée.
-Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d'une très étrange
-et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne
-les baissait pas. Elle regardait de côté; dans l'obliquité du rayon,
-elle en éludait l'effet. Brunie tout à coup, on eût dit qu'elle avait
-passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que
-cette flamme plutôt était en elle, qu'elle portait un impur et brûlant
-foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traversée lui restait,
-et, comme à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage,
-pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les
-sens étaient troublés.
-
-Elle se vit à l'entrée d'un de ces trous de troglodyte, comme on en
-trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest.
-C'étaient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le
-pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des
-vieilles guerres et des éternels ravages, des terreurs, qui
-empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des
-rares habitants la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque
-attrait qu'eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires
-sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences
-étaient peut-être pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'était pas là
-seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre
-et du chevrier, c'était une conjuration plus profonde avec la nature,
-une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports
-mystérieux dont on n'a pas su le lien avec Tolède la savante,
-l'université diabolique.
-
-L'hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait
-entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela
-tout prêt à l'entrée du triste abri. Par un bois et une lande d'un
-quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu'avait
-créés un cours d'eau. «Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure.
-Mendiante aujourd'hui, demain tu régneras dans la contrée.»
-
-
-
-
-VII
-
-LE ROI DES MORTS
-
-
-Elle ne fut pas d'abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage
-sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les
-souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant
-d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la
-honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste
-plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie,
-bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a
-d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le
-peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.»
-
-Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du
-trou obscur: «Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette
-plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d'herbes grasses
-et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs
-et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon
-même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient
-de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans.
-
-«La première fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu
-saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi
-des morts_... Oh! qu'on m'a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense
-me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir...»
-
-
-Pénétrer l'avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui
-va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà
-deux choses proscrites au Moyen-âge. En vain. Nature ici est
-invincible; on n'y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le
-serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l'oeil baissé, le
-regard borné au pas qu'il fait derrière ses boeufs. Non, nous irons
-toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre,
-nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons
-toujours: «Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels
-mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne
-nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t'avons
-prêtés. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions
-mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous!»
-
-Nous serons bientôt de la _terra incognita_ où déjà ils ont descendu.
-Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que
-font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me
-donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour être entendu d'eux?
-Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment,
-comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude!
-captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l'on cherche un
-rayon[29].
-
- [29] Le rayon luit dans l'_Immortalité_, la _Foi nouvelle_, de
- Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc.
-
-Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'Antiquité, n'ont été que
-mélancoliques, au Moyen-âge, elles sont devenues cruelles, amères,
-débilitantes, et les coeurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait
-calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure
-d'une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est
-très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on
-a mis là-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une
-ombre lumineuse et légère, dans l'auréole Élyséenne; c'est un esclave
-torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le
-texte même, _Ne tradas bestiis_, etc.) Idée exécrable et impie, que
-mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet
-de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas
-ri. On a amèrement pleuré. Et, aujourd'hui encore, on ne peut écrire
-ces blasphèmes sans que le coeur ne soit gonflé, que le papier ne
-grince, et la plume, d'indignation!
-
-C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête
-des Morts du printemps, où l'Antiquité la plaçait, pour la mettre en
-novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les
-fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour,
-l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient
-ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les
-travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on
-revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en
-face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!...
-Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de
-la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de
-douleur...
-
-Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu'ils soient par
-les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin
-brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix
-ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au
-coeur: «Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme
-toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus,
-et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais...
-Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison qui fut
-nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux
-qu'au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te
-disait à son tour: «Mon papa, porte-moi...» Mais voilà que «tu
-pleures... Assez, et au revoir.»
-
-Hélas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je
-m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi
-qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent,
-sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas
-effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se
-sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de
-sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait
-garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop à cette
-riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies
-si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit!
-
-
-Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent,
-pendant que pleuvent les feuilles, ils s'écartent de l'église, disant
-tout bas: «Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme
-dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a
-puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent.
-Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire
-venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce
-monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de
-l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je
-ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté.
-Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à
-voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour
-chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je
-n'irai pas.»
-
-En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine
-encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux
-chemin, s'enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse
-n'est pas celle d'Endor, qui, pour Saül, évoqua Samuel; elle ne montre
-pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les
-puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de
-douleurs vont à elles! La grand'mère elle-même, vacillante, à
-quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême
-effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s'y
-traîne. L'aspect du lieu sauvage, âpre, d'ifs et de ronces, la rude et
-noire beauté de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et
-tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie.
-Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que
-l'enfer a pleuré.
-
-
-Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut.
-«Ame dégénérée, se dit-elle, âme faible! Toi qui venais ici dans le
-ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh!
-qu'il rira!
-
-«--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les
-faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en
-faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue
-inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de
-Mercure, j'ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur
-infranchissable qui eût fermé la voie d'un monde à l'autre; j'ai des
-ailes aux talons, j'ai volé par-dessus. L'Esprit calomnié, ce monstre
-impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui
-pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d'elles
-contre le nouveau dieu.»
-
-Le Moyen-âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n'a garde
-d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il
-est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. La
-Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du coeur,
-l'Église rien. L'évocation des morts reste expressément défendue.
-Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau
-des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan
-a changé de figure pour ceux qui n'écrivent pas. Il tient du vieux
-Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux
-morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus
-revient à son père ou grand-père, Osiris, le pasteur des âmes.
-
-Par ce point seul, bien d'autres sont changés. On confesse de bouche
-l'enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on
-bien? concilierait-on aisément ces complaisances de l'enfer pour les
-coeurs affligés avec les traditions horribles d'un enfer tortureur?
-Une idée neutralise l'autre, sans l'effacer entièrement, et il s'en
-forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer
-virgilien. Grand adoucissement pour le coeur! Heureux allègement aux
-pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs
-morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur
-vie n'était qu'un soupir.
-
-
-La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait
-entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier).
-Sur l'herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante,
-approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire
-dit assez qu'elle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et
-sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive
-personne. L'autre d'une voix forte: «Tu n'as que faire de dire, petite
-muette. Car tu n'en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Et
-bien, tu meurs d'amour!» Remise un peu, joignant les mains et presque
-à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait,
-priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d'hiver, ces
-réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié,
-étalent un légitime amour, lui ont remis au coeur le trait brûlant...
-Hélas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un
-moment: «Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!»
-
-«--Retourne à ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le
-volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits
-de noces, son couvert à la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la
-chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chantée, mais il ne
-viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le
-baiseras.--Et tu diras alors: «Tant pis pour toi, si tu ne viens!» Et
-sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras
-la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra.»
-
-La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie,
-bien bas, à sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. «N'en dis
-rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-même que, si j'ai cette
-robe, et si je dors sans m'éveiller, tous les dimanches, il
-reviendra.»
-
-Bonheur qui n'est pas sans péril. Que serait-ce de l'imprudente si
-l'Église savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscité par l'amour,
-l'Esprit revient la consoler?
-
-Chose rare, le secret est gardé! Toutes s'entendent, cachent un
-mystère si doux. Qui n'y a intérêt? Qui n'a perdu? qui n'a pleuré? Qui
-ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes?
-
-«O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!»
-
-
-
-
-VIII
-
-LE PRINCE DE LA NATURE
-
-
-Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même,
-il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par
-moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans
-cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde
-végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres
-cristaux.
-
-La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de
-la bise cuisante, sent au coeur la verge sévère. Elle sent son
-isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui
-une force qui lui chauffe le coeur, lui illumine l'esprit. Tendue,
-vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le
-monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme
-verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle.
-
-N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les
-corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable,
-grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du
-temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique.
-L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde
-bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un
-ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pères du
-désert.
-
-Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la
-chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent
-avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie
-des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se
-suffit à lui-même.
-
-
-Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue
-d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables
-cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a
-été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute
-chose immobile et durcie.
-
-On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est
-vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de
-caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les
-prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure
-cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.
-
-Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont
-le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups
-bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les
-fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel?
-l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de
-pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible
-résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus
-d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle
-de Satan.»
-
-Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire
-éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous,
-l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.»
-
-
-La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans
-la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la
-situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou
-par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge
-d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les
-pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un
-juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le
-disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide,
-il fût mort bientôt de faim.
-
-On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant
-contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec
-dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le
-contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même,
-la _Femme_, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de
-mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le
-fruit de la science et de la nature.
-
-Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se
-montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a
-cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement
-porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un
-monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui,
-maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce
-guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en
-raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains
-pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie
-mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous
-démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des
-mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts
-produits de la nature, élixir des forces de Dieu, _le premier des
-végétaux_, _le premier des animaux_, le café, le cheval arabe. Que
-dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes
-toutes-puissantes qui nous relèvent le coeur, consolent, adoucissent
-nos maux.
-
-Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les
-barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures
-et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les
-musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources
-jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant,
-innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie,
-se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.
-
-
-A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de
-jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va
-recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre
-l'esprit?
-
-Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint
-Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois
-magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la
-nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance
-populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce
-qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés
-d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop
-d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand
-jeu où se jouera le Protée universel.
-
- [30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui
- trouve l'eau-de-vie).
-
-Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et
-fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa
-lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec
-ce coeur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces
-voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie,
-souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant
-plus qu'elle est très faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage.
-
-Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des
-fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous
-côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle
-de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica.
-Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'_aura_, c'est l'air
-qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air,
-l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.»
-Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce
-n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé
-son sein.
-
-
-Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer,
-déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt
-tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé
-dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance
-vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente
-pieds, hérissé de tristes fleurs.
-
-C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au
-matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle
-se fait la vaste explosion de la vie.
-
-Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être
-dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.»
-
-Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie
-de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à
-sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence.
-Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums,
-remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui
-disent: «Cueille-moi.»
-
-Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été
-prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien
-l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que
-dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...
-
-«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «_Celui
-qui dit toujours: Non._» Le voilà qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse
-et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de
-la vie?
-
-«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape,
-impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond...
-Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble,
-qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?»
-
-
-Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous
-la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que
-parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à
-tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le
-chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et
-s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne
-veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit
-son amour.
-
-Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de
-roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie.
-
-«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus.
-Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux
-noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des
-traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas,
-insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus
-sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un
-aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le
-passage de la rage à la volupté.»
-
-
-Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui
-la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie
-est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la
-flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin
-d'infini!
-
-Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand
-Tout universel.
-
-Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune
-créature.
-
-Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait.
-A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle
-sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de
-vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout
-comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue,
-épanouie,--je n'ose dire, amoureuse.
-
-Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est
-que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était
-englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles,
-et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.
-
-
-
-
-IX
-
-SATAN MÉDECIN
-
-
-La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à
-la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure
-encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se
-retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même
-(horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit
-entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux
-blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.»
-
-Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose
-choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second,
-le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses
-épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare
-la syphilis, le fléau du quinzième siècle.
-
-
-Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins
-précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du
-sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le
-sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être
-universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les
-rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au
-bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils
-demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez
-péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les
-peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses
-prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de
-vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.
-
-Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces
-âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner
-si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne
-désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge,
-qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de
-rentrer dans l'activité: _la résurrection du désir_.
-
-
-Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la
-peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par
-lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de
-l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y
-aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines
-boisons fermentées purent aussi avoir action.
-
-Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans
-l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers
-survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante
-disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui?
-l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.
-
-N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet
-de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans
-lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres
-efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir
-ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une
-atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras
-ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang
-persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et
-plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le
-désespoir.
-
- [31] On imputa la lèpre aux Croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait
- en elle-même. La guerre que le Moyen-âge déclara et à la chair,
- et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est
- vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien
- moins le reste! La nudité d'un moment eût été grand péché. Les
- mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette
- société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble
- animée que de la poésie de l'adultère, elle garde sur ce point si
- innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification
- comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sûr que
- pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les
- Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là,
- un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses
- démangeaisons du treizième siècle.
-
-Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La
-mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans
-espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand
-ton sang se décompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte
-au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant
-toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation.
-Si tu approches, la mort!»
-
-
-La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres
-maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les
-plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le
-péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de
-la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta
-la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la
-sorcière. D'habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours
-l'Église; mais la vraie Église dès lors fut chez elle, sur la lande,
-dans la forêt, au désert. C'est là qu'on portait ses voeux.
-
-Voeu de guérir, voeu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui
-ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on
-allait à la sibylle: «Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je
-brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon
-intolérable désir.»
-
-Démarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien
-qu'elle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu'il soit bien
-cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le
-procès du Temple, le procès de Boniface ont dévoilé la Sodome qui se
-cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le
-Diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l'aide du démon
-que le pape _qui n'est plus à Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils
-d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et
-tous les rois? Tel le pape et tel l'évêque. Guichard, l'évêque de
-Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?...
-Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, santé,
-beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire?
-Si nous les avions de la grâce du _Prince du monde_?
-
-
-Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brûlant
-les livres savants de toute l'ancienne médecine, les latins, les
-juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la médecine
-populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_;
-ceux-ci étaient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os cassés,
-démis) et de bons vétérinaires.
-
- [32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcières.
-
-Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les
-_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait écrit sur ce grand sujet,
-si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de
-l'expérience des femmes mêmes, de celles à qui les autres demandaient
-secours: j'entends par là les sorcières qui, partout, étaient
-sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eût admis un médecin
-mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les
-sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le
-seul et unique médecin.
-
-Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c'est qu'elles
-employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer,
-pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort
-dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec
-raison: les _Consolantes_ (Solanées)[33].
-
- [33] L'ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille
- autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent
- végétaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont
- sauvés alors, on a oublié leur bienfait?--Au reste, qui se
- souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité
- pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la
- plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de
- l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna à cinq cents millions
- d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le
- Moyen-âge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas
- un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans
- deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois,
- sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mém. de l'Ac.
- des Inscriptions_, XIX, 326.
-
-Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont
-surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement
-nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espèces[34]. Rien de
-plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la
-plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en
-préciser les doses, l'audace peut être du génie.
-
- [34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de
- M. Duchartre, d'après Dunal, etc.
-
-Prenons par en bas l'échelle ascendante de leurs énergies[35]. Les
-premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les
-aubergines, les tomates, mal appelées pommes d'amour). D'autres de ces
-innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon
-blanc), si utiles aux fomentations.
-
- [35] Je n'ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d'autant
- plus importante, que les sorcières qui firent ces essais, au
- risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement
- par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes.
- Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet
- d'établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je
- compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore
- et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanées_ et
- _Botanique générale_. M. Pouchet, dans son importante
- monographie, n'a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs,
- Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.
-
-Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs
-croyaient un poison, la plante miellée d'abord, amère ensuite, qui
-semble dire le mot de Jonathas: «J'ai mangé un peu de miel, et voilà
-pourquoi je meurs.» Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement
-de la douleur. La douce-amère, c'est son nom, dut être le premier
-essai de l'homoeopathie hardie, qui peu à peu s'éleva aux plus
-dangereux poisons. La légère irritation, les picotements qu'elle donne
-purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps,
-celles de la peau.
-
-La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de
-boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la
-femme, l'altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus
-délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment
-une fleur incomparable[36], est, par la facilité de s'injecter, de
-s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres,
-impitoyables, sans repos. Combien de bon coeur elle eût accepté tout
-poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre
-ses mains la pauvre mamelle alourdie.
-
- [36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux
- demoiselles même, le _Cours_ de M. Auzoux.
-
-De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, qui
-ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme
-revenait pleurer: «Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai
-quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.»
-
-
-La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqués
-extérieurement, ou pris à très faible dose, les poisons sont des
-remèdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux
-sorcières_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on eût trouvées
-dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice
-de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa
-peur, pouvait, un matin, l'assommer à coups de pierres, lui faire
-subir l'épreuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible,
-on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d'église, qui en eût
-fait une pieuse fête, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.
-
-Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au
-soir, au matin, quand elle a moins peur d'être rencontrée. Pourtant,
-un petit berger était là, le dit au village: «Si vous l'aviez vue
-comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder
-de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien
-peur... Si elle m'avait trouvé, j'étais perdu... Elle eût pu me
-transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une
-vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune pâle de
-malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes
-d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige était velue comme un
-homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrachée,
-en grognant, et tout à coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si
-vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme! quel
-danger pour tout le pays!»
-
-Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et
-dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui
-résout, détend, endort la douleur, guérit souvent.
-
-Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nommée sans doute par
-la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui
-parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au
-danger, la terreur à la terreur de ce suprême moment. Mais quoi! une
-main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mère et
-charmait la porte sacrée; l'enfant, tout comme aujourd'hui, où l'on
-emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans
-la vie.
-
- [37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvelé
- ces pratiques de la vieille médecine populaire. (Pouchet,
- _Solanées_, p. 64.)
-
-
-La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse
-homoeopathie, qui d'abord dut effrayer; c'était _la médecine à
-rebours_, contraire généralement à celle que les chrétiens
-connaissaient, estimaient seule, d'après les Arabes et les Juifs.
-
-Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand
-principe satanique _que tout doit se faire à rebours_, exactement à
-l'envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l'horreur des
-poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L'Église croit
-par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les
-corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même
-sur l'âme; il fait boire l'oubli, l'amour, la rêverie, toute passion.
-Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de
-douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.
-
-
-Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en
-substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de
-leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire
-des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois
-fléaux, l'agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en
-croire Paracelse) préparaient la syphilis.
-
-Le premier danger n'était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350,
-d'une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette
-singularité qu'elle n'était pas individuelle; les malades, comme
-emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main,
-formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les
-regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient
-aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible
-choeur.
-
-Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la
-lèpre dans sa décadence même?
-
-C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si
-cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une
-autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe
-couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal
-fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de
-tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était
-infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à
-l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont
-on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son
-grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone,
-généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes
-réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux
-sorcières_, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au
-poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse,
-une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique.
-
- [38] Alors tout nouveau. Il commence au douzième siècle.
-
-
-Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas _à
-rebours_ contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler
-la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles
-professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de
-la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut
-possible.
-
-Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas
-moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est
-pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite
-par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût.
-
-Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère,
-l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des
-castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_,
-selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui
-sont _nobles_, et d'autres non, roturières apparemment.--De même, le
-ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel
-est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et
-dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.--Même sottise sur le monde,
-et le petit monde de l'homme.
-
-Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre
-est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans
-cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins
-pour lui.
-
- [39] C'est la découverte qui immortalise Claude Bernard.
-
-
-Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales,
-indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans
-cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce
-qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion
-d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son
-représentant (maudit depuis Ève), la _Femme_, comme impure. La Vierge,
-_exaltée comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever
-la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une
-scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le
-faux.
-
-La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire
-immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de
-donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de
-l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui
-donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la
-pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être,
-de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la
-pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler,
-annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le
-dieu homme naît, renaît éternellement.
-
-
-La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et
-pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel
-fait Dieu.
-
-Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence.
-Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais.
-
-Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire
-du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces
-romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la
-douleur, souvent battue, soignée jamais.
-
-Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son
-confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce
-monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour
-s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner
-malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait,
-rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne,
-devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son
-petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et
-d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque
-mourir. _La barbare sorcière_ la fit vivre.
-
-
-
-
-X
-
-CHARMES.--PHILTRES
-
-
-Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que
-j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre
-fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire
-beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut
-trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes,
-l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui
-retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du
-seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait
-véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des
-armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers,
-Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel
-sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent
-les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je
-pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais
-purent alors devenir d'immenses fêtes populaires.
-
-Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit,
-prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un
-sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor,
-et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit
-tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée,
-parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et
-pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté?
-
-Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement
-les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient
-chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui
-confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les
-concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes,
-furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.
-
-Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui
-demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle
-y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la
-belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier
-lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse
-accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle
-implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le
-rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à
-tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le coeur d'une haute
-dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.
-
-
-Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux
-extrêmes, excessives.
-
-L'orgueilleuse _héritière des fiefs_, qui apporte un trône ou un grand
-domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour
-d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes.
-Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées
-fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui,
-par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme
-féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes
-et autres modes effrontées.
-
-Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la
-femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus
-dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de
-_Grisélidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très
-sérieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire.
-L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa
-vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la soeur d'un
-baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe
-pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des
-siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme
-au-dessous de lui.
-
-Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grisélidis_,
-c'est qu'à travers tant d'épreuves elle ne semble pas avoir l'appui
-de la dévotion ni celui d'un autre amour. Elle est évidemment fidèle,
-chaste, pure. Il ne lui vient pas à l'esprit de se consoler en aimant
-ailleurs.
-
-Des deux femmes féodales, l'_Héritière_, la _Grisélidis_, c'est
-uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux
-cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les
-encourage, qui rend (comme Éléonore) la fameuse décision, devenue
-classique en ces temps: «Nul amour possible entre époux.»
-
-De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus
-d'un jeune coeur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête
-baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une
-belle porte s'ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on
-quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait:
-«Oui?»
-
-Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l'orgueil féodal
-mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au
-_chevalier_.
-
-Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une armée
-de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les
-pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-âge, comme
-on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets,
-écuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas
-bout de la table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que
-les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent
-vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en
-bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu'à leur belle
-maîtresse, jusqu'à la fière héritière du fief, siégeant près de sa
-mère «sous un chapel de roses blanches.» Tandis qu'il souffrait à
-merveille l'amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame,
-portant ses couleurs, il eût puni cruellement l'audace d'un de ses
-serviteurs qui aurait visé si haut. C'est le sens de la jalousie
-furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme
-avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques,
-le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy[40].
-
- [40] Je cite de mémoire. Dans cette histoire, tant de fois
- répétée, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, ménestrel
- provençal, qui est page, châtelain ou domestique, comme on
- disait, du mari.
-
-Plus l'abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame
-du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n'avait que
-sa chemise et pas même son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la
-tentation d'amour était forte de sauter l'abîme.
-
-Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il
-pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière et lui demandait un
-conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascinât? Et si cela
-ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprès? Il n'eût point du tout
-reculé devant la terrible idée de se donner à Satan.--«On y songera,
-jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est
-changé.»
-
-
-Ce qui est changé, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son
-oeil baissé, plus profond, creusé d'une flamme inquiète, la laisse
-échapper malgré lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant
-tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot
-compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable
-sorcière!...
-
-Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise
-sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière
-lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obéira. Voulût-elle sa
-chaîne d'or, voulût-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mère
-mourante), il les donnerait à l'instant. Mais d'elle-même malicieuse,
-haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un
-coup secret.
-
-Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni
-foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence,
-profond silence. Mais la Dame est agitée. Elle soupçonne qu'une
-puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un
-autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits
-renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort?
-A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela et plus son
-coeur est troublé.
-
-
-La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le
-village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son
-orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est
-l'élan d'un coeur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre
-l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre,
-profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-être, le
-plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de
-prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant
-d'épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait
-son rôle, elle n'ait souvent porté un fond de haine niveleuse,
-naturelle au paysan.
-
-C'était déjà quelque chose de faire descendre la Dame à l'amour d'un
-_domestique_. Jehan de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire
-illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de
-la domesticité. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre
-part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout
-se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dégradées. Le service,
-surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève.
-Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations
-assez tristes, prosaïques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne
-s'en gênait pas. La Dame avait bien besoin d'être fascinée par le
-diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aimé en
-oeuvre malpropre et servile.
-
-
-C'était le fait du Moyen-âge de mettre toujours en face le très haut
-et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l'entrevoir
-ailleurs. Dans ses passions éthérées, beaucoup de choses grossières
-sont mêlées visiblement.
-
-Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcières
-employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux,
-mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que
-l'amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu'il
-aperçut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet.
-
-Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d'excitation,
-et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant
-les Orientaux. D'autres étaient de dangereux (et souvent perfides)
-breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté.
-Certains enfin furent des épreuves où l'on défiait la passion, où l'on
-voulait voir jusqu'où le désir avide pourrait transposer les sens,
-leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les
-choses les moins agréables qui viendraient de l'objet aimé.
-
-La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles,
-livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se
-recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque
-tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés,
-choisis, l'audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son
-coup, modifier la boisson, y mêler le philtre.
-
-Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c'était
-de voler à la Dame telles choses qui lui échappaient, qu'elle
-négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d'ongle
-imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son
-peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière.
-Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort
-personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-même n'aurait pas
-donné, par exemple, quelques fils arrachés d'un vêtement longtemps
-porté et sali, dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu,
-baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en
-recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vêtement, la
-fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n'avait
-garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.
-
-
-Il est certain que, si la Dame hésitait, gardait le respect du
-sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l'on se voyait sans
-cesse, où l'on était si près, si loin, devenait un véritable supplice.
-Lors même qu'elle avait été faible, cependant, devant son mari et
-d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là
-mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l'union, et
-plus on l'eût voulue profonde. L'imagination déréglée la cherchait en
-choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen
-de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le
-bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre
-à l'autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les
-lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres
-correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre.
-
-Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour
-se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le coeur
-dévoré de Coucy que la Dame «trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de
-sa vie», est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de
-l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand
-c'était l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière,
-lui demandait les moyens de le lier, le ramener.
-
-Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même
-au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir
-par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours
-au gâteau, à la _Confarreatio_, qui, de l'Asie à l'Europe, fut
-toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que
-l'âme,--lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour
-toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie.
-«Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» Elle
-trouvait l'orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait
-docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.
-
-Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit
-courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue
-sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une
-planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma
-mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce
-qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau
-cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.»
-
-C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien
-et romain,--assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne
-dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis!
-ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de
-sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un
-trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui
-remonte au coeur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et
-l'inextinguible désir[41].
-
- [41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux
- philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la
- Dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse,
- exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-même.
- Elle l'oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrange
- communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois
- même (Voy. S. Simon sur son frère), un outrage de certaines
- choses répugnantes que la Dame est forcée par la sorcière de
- livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais
- d'_elle_, de la grande Dame, tout est reçu à genoux. Voir plus
- bas la note tirée de Sprenger.
-
-
-
-
-XI
-
-LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS
-
-LA MESSE NOIRE
-
-
-Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot évidemment a désigné des choses
-fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de
-descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce
-n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de
-sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement
-abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges
-successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.
-
- [42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme
- d'esprit. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières,
- et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mêlé et
- surchargé des ornements grotesques de l'époque. Les descriptions
- du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces
- ridicules de deux pédants crédules et sots. Dans celui de Del
- Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines
- inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces
- d'antiquité dont j'ai pu profiter.
-
-
-On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles,
-le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal
-nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant
-vraiment que de nuit.
-
-Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses
-légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses
-nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore,
-craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui
-sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour _Dianom_
-(Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les
-enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant
-Hallequin (Arlequin). On fête exactement la _pervigilium Veneris_ (au
-1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius,
-pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un
-innocent carnaval du serf.
-
-Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la
-différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent
-inintelligibles. Des _Mystères_ que l'on joue aux portes des églises,
-ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le boeuf et l'âne,
-etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie
-littérature sabbatique).
-
-
-Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle
-furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du
-_loup_, de l'_advolé_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les
-cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans
-les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs
-(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour
-hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce
-temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant
-sabbatique:
-
- Nous sommes hommes comme ils sont!
- Tout aussi grand coeur nous avons!
- Tout autant souffrir nous pouvons!
-
- [43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes
- _Origines_.
-
-Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le
-roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il
-alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes
-durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un
-jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six
-lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des
-gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des
-caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit,
-qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux
-bourgeois.
-
-
-Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme
-étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien
-plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond
-du désespoir, mais que _tout respect soit perdu_.
-
-Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et
-pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus
-l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers
-des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les
-sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_,
-de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il
-peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième
-siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout
-était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On
-n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle
-de Dante.
-
-
-Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de
-génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour
-comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que
-ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du
-miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait
-attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était
-venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité
-suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux
-féroces, et lui-même féroce bourreau.
-
-De là la _Messe noire_ et la _Jacquerie_.
-
-
-Dans ce cadre élastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite
-mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je
-crois, fait d'une pièce.
-
-J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai
-recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette
-époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat
-reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du
-vieux cadre, si sombre et si terrible.
-
-
-Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge
-maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand
-caractère du quatorzième siècle.
-
-C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y
-règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs
-alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore
-plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint
-Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de
-la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la
-légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au choeur,
-pendant qu'elle va voir son amant).
-
-Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Béatrix est au ciel, au milieu
-des étoiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prêche
-la communauté des femmes.--Pure, souillée, la Femme est partout. On en
-peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du
-monde?--Le Tout.»
-
-Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la
-féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix
-stérile, et qui meurt jeune.
-
-Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour
-prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.
-
-
-La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait être cette
-rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat
-remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est
-l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le
-Dieu même?
-
-
-Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du
-peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la
-Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_
-(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donné à la Femme la place
-dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.
-
-Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut
-l'oeuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière
-l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle
-son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans
-illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice,
-ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par
-lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le
-massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un
-évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser
-peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le
-danger même. La sorcière peut hasarder tout.
-
-
-Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu
-nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.
-
-L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait
-tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a
-créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces
-titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon
-une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.
-
-Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour
-la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour.
-La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés,
-recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant
-crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande
-puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du
-soir.
-
-
-Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux
-dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part,
-la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers
-le bois, le choeur de cette église dont le dôme est le ciel.
-J'appelle choeur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des
-feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur
-fantastique.
-
-Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir
-et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été
-Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape.
-Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient
-que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où
-semblait absorbé l'éternel Exilé[44].
-
- [44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement
- espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration
- primitive. Les facéties viennent plus tard.
-
-
-_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à
-l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait
-sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu,
-le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux
-purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit
-d'antiquité.
-
-Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle
-peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept
-ans, jolie, horriblement cruelle.
-
-La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente
-ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'oeil profond,
-tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au
-hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux.
-Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes,
-les violettes de la mort.
-
-«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.
-
-«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et
-du violent (du prêtre, du seigneur).»
-
-Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le
-baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans
-réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante
-au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».
-
- [45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage.
- Lancre, _Inconstance_, p. 68.
-
-A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme
-autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se
-donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied
-d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation
-simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors
-elle est l'autel vivant.
-
-
-L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au
-rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici,
-dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.
-
-Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut
-être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut
-une femme.
-
-Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux
-ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)
-
-Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone,
-paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants
-y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.
-
-Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait
-bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos
-à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se
-touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il
-avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan.
-Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.
-
-
-_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se
-sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais
-quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_.
-L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son
-corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de
-ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse
-Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait
-le _Credo_, faisait l'offrande[46].
-
- [46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et
- qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la
- Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers
- de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du
- Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de
- Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et
- classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu
- être abandonné dans les temps intermédiaires.
-
-Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du
-quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant
-de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables
-des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus
-que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si
-elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment,
-dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle
-affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine
-le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau
-lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors),
-brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir
-une éternité d'agonie.
-
-Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée,
-humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la
-récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait
-pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute)
-portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le voeu des serfs. Que
-demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous
-fussions affranchis[47].
-
- [47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est
- particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan,
- 225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des
- bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.
-
-Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux
-temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que
-nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur
-elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu.
-C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair
-brûlée.
-
-
-En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de
-chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui
-du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et
-hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de
-l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan,
-le peuple n'adorait que le peuple.
-
-C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant
-donnée à manger à la foule, avait fini son oeuvre. Elle se relevait,
-mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme
-constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi
-provoquant au Dieu destitué.
-
-En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie
-chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait
-en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le
-ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah!
-_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»
-
- [48] Lancre, 136. Pourquoi ce nom _Philippe_, je n'en sais rien.
- Il reste d'autant plus obscur qu'ailleurs, lorsque Satan nomme
- Jésus, il l'appelle le petit Jean ou _Janicot_. Le nommerait-elle
- ici _Philippe_ du nom odieux du roi qui nous donna les cent
- années des guerres anglaises, qui, à Crécy, commença nos défaites
- et nous valut la première invasion? Après une longue paix, fort
- peu interrompue, la guerre fut d'autant plus horrible au peuple.
- Philippe de Valois, auteur de cette guerre sans fin, fut maudit
- et laissa peut-être dans ce rituel populaire une durable
- malédiction.
-
-Jésus ne disant rien à ce défi, ne lançant pas la foudre, on le
-croyait vaincu. La troupe agile des démons choisissait ce moment pour
-étonner le peuple par de petits miracles qui saisissaient, effrayaient
-les crédules. Les crapauds, bête inoffensive, mais qu'on croyait très
-venimeuse, étaient mordus par eux, et déchirés à belles dents. De
-grands feux, des brasiers, étaient sautés impunément pour amuser la
-foule et la faire rire des feux d'enfer.
-
-Le peuple riait-il après un acte si tragique, si hardi? je ne sais.
-Elle ne riait pas, à coup sûr, celle qui, la première, osa cela. Ces
-feux durent lui paraître ceux du prochain bûcher. A elle de pourvoir à
-l'avenir de la monarchie diabolique, de créer la future sorcière.
-
-
-
-
-XII
-
-L'AMOUR, LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT
-
-
-Voilà la foule affranchie, rassurée. Le serf, un moment libre, est roi
-pour quelques heures. Il a bien peu de temps. Déjà change le ciel, et
-les étoiles inclinent. Dans un moment, l'aube sévère va le remettre en
-servitude, le ramener sous l'oeil ennemi, sous l'ombre du château,
-sous l'ombre de l'église, au travail monotone, à l'éternel ennui réglé
-par les deux cloches, dont l'une dit: _Toujours_, et l'autre dit:
-_Jamais_. Chacun d'eux, humble et morne, d'un maintien composé,
-paraîtra sortir de chez lui.
-
-Qu'ils l'aient du moins, ce court moment! Que chacun des déshérités
-soit comblé une fois, et trouve ici son rêve!...
-
-Quel coeur si malheureux, si flétri, qui parfois ne songe, n'ait
-quelque folle envie, ne dise: «Si cela m'arrivait?»
-
-Les seules descriptions détaillées que l'on ait sont, je l'ai dit,
-modernes, d'un temps de paix et de bonheur, des dernières années
-d'Henri IV, où la France refleurissait. Années prospères, luxurieuses,
-tout à fait différentes de l'âge noir, où s'organisa le Sabbat.
-
-Il ne tient pas à M. de Lancre et autres que nous ne nous figurions le
-troisième acte comme la kermesse de Rubens, une orgie très confuse, un
-grand bal travesti qui permettrait toute union, surtout entre proches
-parents. Selon ces auteurs qui ne veulent qu'inspirer l'horreur, faire
-frémir, le but principal du sabbat, la leçon, la doctrine expresse de
-Satan, c'est l'inceste, et, dans ces grandes assemblées (parfois de
-douze mille âmes), les actes les plus monstrueux eussent été commis
-devant tout le monde.
-
-Cela est difficile à croire. Les mêmes auteurs disent d'autres choses
-qui semblent fort contraires à un tel cynisme. Ils disent qu'on n'y
-venait que par couples, qu'on ne siégeait au banquet que deux à deux,
-que même, s'il arrivait une personne isolée, on lui déléguait un jeune
-démon pour la conduire, lui faire les honneurs de la fête. Ils disent
-que des amants jaloux ne craignaient pas d'y venir, d'y amener les
-belles curieuses.
-
-On voit aussi que la masse venait par familles, avec les enfants. On
-ne les renvoyait que pour le premier acte, non pour le banquet ni
-l'office, et non même pour ce troisième acte. Cela prouve qu'il y
-avait une certaine décence. Au reste, la scène était double. Les
-groupes de familles restaient sur la lande bien éclairés. Ce n'était
-qu'au delà du rideau fantastique des fumées résineuses que
-commençaient des espaces plus sombres où l'on pouvait s'écarter.
-
-Les juges, les inquisiteurs, si hostiles, sont obligés d'avouer qu'il
-y avait un grand esprit de douceur et de paix. Nulle des trois choses
-si choquantes aux fêtes des nobles. Point d'épée, de duels, point de
-tables ensanglantées. Point de galantes perfidies pour avilir
-l'_intime ami_. L'immonde fraternité des Templiers, quoi qu'on ait
-dit, était inconnue, inutile; au Sabbat, la femme était tout.
-
-Quant à l'inceste, il faut s'entendre. Tout rapport avec les parentes,
-même les plus permis aujourd'hui, était compté comme crime. La loi
-moderne, qui est la charité même, comprend le coeur de l'homme et le
-bien des familles. Elle permet au veuf d'épouser la soeur de sa femme,
-c'est-à-dire de donner à ses enfants la meilleure mère. Elle permet à
-l'oncle de protéger sa nièce en l'épousant. Elle permet surtout
-d'épouser la cousine, une épouse sûre et bien connue, souvent aimée
-d'enfance, compagne des premiers jeux, agréable à la mère, qui
-d'avance l'adopta de coeur. Au Moyen-âge, tout cela c'est l'inceste.
-
-Le paysan, qui n'aime que sa famille, était désespéré. Même au sixième
-degré, c'eût été chose énorme d'épouser sa cousine. Nul moyen de se
-marier dans son village, où la parenté mettait tant d'empêchements. Il
-fallait chercher ailleurs, au loin. Mais, alors, on communiquait peu,
-on ne se connaissait pas, et on détestait ses voisins. Les villages,
-aux fêtes, se battaient sans savoir pourquoi (cela se voit encore dans
-les pays tant soit peu écartés); on n'osait guère aller chercher femme
-au lieu même où l'on s'était battu, où l'ont eût été en danger.
-
-Autre difficulté. Le seigneur du jeune serf ne lui permettait pas de
-se marier dans la seigneurie d'à côté. Il fût devenu serf du seigneur
-de sa femme, eût été perdu pour le sien.
-
-Ainsi le _prêtre défendait la cousine_, le _seigneur l'étrangère_.
-Beaucoup ne se mariaient pas.
-
-Cela produisait justement ce qu'on prétendait éviter. Au Sabbat
-éclataient les attractions naturelles. Le jeune homme retrouvait là
-celle qu'il connaissait, aimait d'avance, celle dont à dix ans on
-l'appelait le _petit mari_. Il la préférait à coup sûr, et se
-souvenait peu des empêchements canoniques.
-
-Quand on connaît bien la famille du Moyen-âge, on ne croit point du
-tout à ces imputations déclamatoires d'une vaste promiscuité qui eût
-mêlé une foule. Tout au contraire, on sent que chaque petit groupe,
-serré et concentré, est infiniment loin d'admettre l'étranger.
-
-Le serf, peu jaloux (pour ses proches), mais si pauvre, si misérable,
-craint excessivement d'empirer son sort en multipliant des enfants
-qu'il ne pourra nourrir. Le prêtre, le seigneur, voudraient qu'on
-augmentât leurs serfs, que la femme fût toujours enceinte, et les
-prédications les plus étranges se faisaient à ce sujet[49]; parfois
-des reproches sanglants et des menaces. D'autant plus obstinée était
-la prudence de l'homme. La femme, pauvre créature qui ne pouvait avoir
-d'enfants viables dans de telles conditions, qui n'enfantait que pour
-pleurer, avait la terreur des grossesses. Elle ne se hasardait à la
-fête nocturne que sur cette expresse assurance qu'on disait, répétait:
-«Jamais femme n'en revint enceinte[50].»
-
- [49] Fort récemment encore, mon spirituel ami, M. Génin, avait
- recueilli les plus curieux renseignements là-dessus.
-
- [50] Boguet, Lancre, tous les auteurs sont d'accord sur ce point.
- Rude contradiction de Satan, mais tout à fait selon le voeu du
- serf, du paysan, du pauvre. Satan fait germer la moisson, mais il
- rend la femme inféconde. Beaucoup de blé et point d'enfant.
-
-Elles venaient, attirées à la fête par le banquet, la danse, les
-lumières, l'amusement, nullement par le plaisir charnel. Les unes n'y
-trouvaient que souffrance. Les autres détestaient la purification
-glacée qui suivait brusquement l'amour pour le rendre stérile.
-N'importe. Elles acceptaient tout, plutôt que d'aggraver leur
-indigence, de faire un malheureux, de donner un serf au seigneur.
-
-Forte conjuration, entente très fidèle, qui resserrait l'amour dans la
-famille, excluait l'étranger. On ne se fiait qu'aux parents unis dans
-un même servage, qui, partageant les mêmes charges, n'avaient garde de
-les augmenter.
-
-Ainsi, nul entraînement général, point de chaos confus du peuple. Tout
-au contraire, des groupes serrés et exclusifs. C'est ce qui devait
-rendre le Sabbat impuissant comme révolte. Il ne mêlait nullement la
-foule. La famille, attentive à la stérilité, l'assurait en se
-concentrant en elle-même dans l'amour des très proches, c'est-à-dire
-des intéressés. Arrangement triste, froid, impur. Les moments les
-plus doux en étaient assombris, souillés. Hélas! jusqu'à l'amour, tout
-était misère et révolte.
-
-
-Cette société était cruelle. L'autorité disait: «Mariez-vous.» Mais
-elle rendait cela très difficile, et par l'excès de la misère, et par
-cette rigueur insensée des empêchements canoniques.
-
-L'effet était exactement contraire à la pureté que l'on prêchait. Sous
-apparence chrétienne, le patriarchat de l'Asie existait seul.
-
-L'aîné seul se mariait. Les frères cadets, les soeurs, travaillaient
-sous lui et pour lui[51]. Dans les fermes isolées des montagnes du
-Midi, loin de tout voisinage et de toute femme, les frères vivaient
-avec leurs soeurs, qui étaient leurs servantes et leur appartenaient
-en toute chose. Moeurs analogues à celles de la Genèse, aux mariages
-des Parsis, aux usages toujours subsistants de certaines tribus
-pastorales de l'Himalaya.
-
- [51] Chose très générale dans l'ancienne France, me disait le
- savant et exact M. Monteil.
-
-Ce qui était plus choquant encore, c'était le sort de la mère. Elle ne
-mariait pas son fils, ne pouvait l'unir à une parente, s'assurer d'une
-bru qui eût eu des égards pour elle. Son fils se mariait (s'il le
-pouvait) à une fille d'un village éloigné, souvent hostile, dont
-l'invasion était terrible, soit aux enfants du premier lit, soit à la
-pauvre mère, que l'étrangère faisait souvent chasser. On ne le croira
-pas, mais la chose est certaine. Tout au moins, on la maltraitait: on
-l'éloignait du foyer, de la table.
-
-Une loi suisse défend d'ôter à la mère sa place au coin du feu.
-
-Elle craignait extrêmement que le fils ne se mariât. Mais son sort ne
-valait guère mieux s'il ne le faisait point. Elle n'en était pas moins
-servante du jeune _maître de maison_, qui succédait à tous les droits
-du père, et même à celui de la battre. J'ai vu encore dans le Midi
-cette impiété: le fils de vingt-cinq ans châtiait sa mère quand elle
-s'enivrait.
-
-
-Combien plus dans ces temps sauvages!... C'était lui bien plutôt qui
-revenait des fêtes dans l'état de demi-ivresse, sachant très peu ce
-qu'il faisait. Même chambre, même lit (car il n'y en avait jamais
-deux). Elle n'était pas sans avoir peur. Il avait vu ses amis mariés,
-et cela l'aigrissait. De là, des pleurs, une extrême faiblesse, le
-plus déplorable abandon. L'infortunée, menacée de son seul dieu, son
-fils, brisée de coeur, dans une situation tellement contre nature,
-désespérait. Elle tâchait de dormir, d'ignorer. Il arrivait, sans que
-ni l'un ni l'autre s'en rendît compte, ce qui arrive aujourd'hui
-encore si fréquemment aux quartiers indigents des grandes villes, où
-une pauvre personne, forcée ou effrayée, battue peut-être, subit tout.
-Domptée dès lors, et, malgré ses scrupules, beaucoup trop résignée,
-elle endurait une misérable servitude. Honteuse et douloureuse vie,
-pleine d'angoisse, car, d'année en année, la distance d'âge
-augmentait, les séparait. La femme de trente-six ans gardait un fils
-de vingt. Mais à cinquante ans, hélas! plus tard encore,
-qu'advenait-il? Du grand Sabbat, où les lointains villages se
-rencontraient, il pouvait ramener l'étrangère, la jeune maîtresse,
-inconnue, dure, sans coeur, sans pitié, qui lui prendrait son fils,
-son feu, son lit, cette maison qu'elle avait faite elle-même.
-
-A en croire Lancre et autres, Satan faisait au fils un grand mérite de
-rester fidèle à la mère, tenait ce crime pour vertu. Si cela est vrai,
-on peut supposer que la femme défendait la femme, que la sorcière
-était dans les intérêts de la mère pour la maintenir au foyer contre
-la belle-fille, qui l'eût envoyée mendier, le bâton à la main.
-
-Lancre prétend encore «qu'il n'y avait bonne sorcière qui ne naquît de
-l'amour de la mère et du fils». Il en fut ainsi dans la Perse pour la
-naissance du mage, qui, disait-on, devait provenir de cet odieux
-mystère. Ainsi les secrets de magie restaient fort concentrés dans une
-famille qui se renouvelait elle-même.
-
-Par une erreur impie, ils croyaient imiter l'innocent mystère
-agricole, l'éternel cercle végétal, où le grain, ressemé au sillon,
-fait le grain.
-
-Les unions moins monstrueuses (du frère et de la soeur), communes chez
-les Orientaux et les Grecs, étaient froides et très peu fécondes.
-Elles furent très sagement abandonnées, et l'on n'y fût guère revenu
-sans l'esprit de révolte, qui, suscité par d'absurdes rigueurs, se
-jetait follement dans l'extrême opposé.
-
-Des lois contre nature firent ainsi, par la haine, des moeurs contre
-nature.
-
-O temps dur! temps maudit! et gros de désespoir!
-
-
-Nous avons disserté. Mais voici presque l'aube. Dans un moment,
-l'heure sonne qui met en fuite les esprits. La sorcière, à son front,
-sent sécher les lugubres fleurs. Adieu sa royauté! sa vie
-peut-être!... Que serait-ce si le jour la trouvait encore? Que
-fera-t-elle de Satan? une flamme? une cendre? Il ne demande pas mieux.
-Il sait bien, le rusé, que, pour vivre, renaître, le seul moyen, c'est
-de mourir.
-
-Mourra-t-il, le puissant évocateur des morts qui donna à celles qui
-pleurent la seule joie d'ici-bas, l'amour évanoui et le rêve adoré?
-Oh? non, il est bien sûr de vivre.
-
-Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la
-Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme
-un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne
-se peut pas.
-
-Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le
-sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»
-
-Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il
-s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit
-dans la flamme et dans l'aube.
-
-
-Mais, _elle_, elle qui fit Satan, qui fit tout, le bien et le mal, qui
-favorisa tant de choses, d'amour, de dévouements, de crimes!... que
-devient-elle? La voilà seule sur la lande déserte!
-
-Elle n'est pas, comme on dit, l'horreur de tous. Beaucoup la
-béniront[52]. Plus d'un l'a trouvée belle, plus d'un vendrait sa part
-du Paradis pour oser approcher... Mais, autour, il est un abîme, on
-l'admire trop, et on en a tant peur! de cette toute-puissante Médée,
-de ses beaux yeux profonds, des voluptueuses couleuvres de cheveux
-noirs dont elle est inondée.
-
- [52] Lancre parle de sorcières aimées et adorées.
-
-Seule à jamais. A jamais, sans amour! Qui lui reste? Rien que l'Esprit
-qui se déroba tout à l'heure.
-
-«Eh bien, mon bon Satan, partons... Car j'ai bien hâte d'être là-bas.
-L'enfer vaut mieux. Adieu le monde!»
-
-Celle qui la première fit, joua le terrible drame, dut survivre très
-peu. Satan obéissant, avait, tout près, sellé un gigantesque cheval
-noir, qui, des yeux, des naseaux, lançait le feu. Elle y monta d'un
-bond...
-
-On les suivit des yeux... Les bonnes gens épouvantés disaient: «Oh!
-qu'est-ce qu'elle va donc devenir?»--En partant, elle rit, du plus
-terrible éclat de rire,--et disparut comme une flèche.--On voudrait
-bien savoir, mais on ne saura pas ce que la pauvre femme est
-devenue[53].
-
- [53] Voir la fin de la sorcière de Berkeley dans Guillaume de
- Malmesbury.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND
-
-
-
-
-I
-
-LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ
-
-
-Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe
-noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en
-malice, en grâce de chat. Celle-ci, toute contraire à l'autre; fine et
-oblique d'allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers
-le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de
-nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises
-friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur
-et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des
-libertés du rêve.
-
-Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive
-du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose
-ni personne en ce monde, n'aura guère de religion. Guère pour Satan
-lui-même, car il est encore un esprit, et celle-ci a un goût unique
-pour toute chose de matière.
-
-Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de
-malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine
-de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les
-choses répugnantes, les drogues aujourd'hui, demain les intrigues.
-C'est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine
-entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre
-pour de prétendus meurtres, pour l'emploi des poisons. Elle a peu
-l'instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle
-aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux
-sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être.
-D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera
-volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des
-crimes d'amour.
-
-Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut
-l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et,
-on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance
-intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a
-de lui deux choses, elle est impure, et elle aime à manipuler la vie.
-C'est son lot; elle y est artiste,--déjà artiste à vendre, et nous
-entrons dans le métier.
-
-
-On dit qu'elle se perpétuera par l'inceste dont elle est née. Mais
-elle n'en a pas besoin. Sans mâle elle fera d'innombrables petits. En
-moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI,
-une contagion immense s'étend. Quiconque croit avoir quelques
-secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et
-voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend
-pour elle ce grand nom: Sorcière.
-
-Nom périlleux, nom lucratif, lancé par la haine du peuple, qui, tour à
-tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n'en est pas moins
-accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes
-qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se
-retourne, et dit avec orgueil: «C'est vrai! vous l'avez dit!»
-
-Le métier devient bon, et les hommes s'en mêlent. Nouvelle chute pour
-l'art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la
-sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers,
-tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu'ils
-n'ont pas, empuantissant ce temps de sombre fumée noire, de peur et de
-bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe.
-Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère
-d'autre Dieu. C'est lui qui se manque à lui-même.
-
-
-Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions, n'en est
-pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d'idées.
-
-Il commence très dignement par le Sabbat royal de Saint-Denis, le bal
-effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour
-l'enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d'années. Trois
-jours, trois nuits. Sodome se roula sur les tombes. Le fou, qui
-n'était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs
-sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal
-gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là
-éclatèrent les modes immondes de l'époque où les dames, grandies du
-hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes
-enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses)[54]. Elles y
-tinrent; cette mode dura quarante années. L'adolescence, d'autre part,
-effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan
-au front dans le bonnet cornu; le bachelier, le page, l'avaient au
-pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque
-d'animaux, ils s'offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le
-célèbre enleveur d'enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son
-monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées
-Jézabels, moins pudibondes encore que l'homme, ne daignaient se
-déguiser. Elles s'étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur
-folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le
-roi, pour tous,--pour le sens, la vie, le corps, l'âme,--l'abîme et le
-gouffre sans fond.
-
-Ce qui en sort, ce sont les vaincus d'Azincourt, pauvre génération de
-seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à
-voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres
-amaigris[55].
-
- [54] Même au sujet le plus mystique, dans une oeuvre de génie,
- l'_Agneau_ de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges
- paraissent enceintes. C'est la grotesque mode du quinzième
- siècle.
-
- [55] Cet amaigrissement de gens usés et énervés me gâte toutes
- les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de
- Berry, etc. Les sujets sont si déplorables, que nulle exécution
- n'en peut faire d'heureuses oeuvres d'art.
-
-Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la
-fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera
-l'impossible.
-
-Au château, il est vrai, elle est seule, l'unique femme, ou à peu
-près, dans un monde d'hommes non mariés. A en croire les romans, la
-dame aurait eu plaisir à s'entourer de jolies filles. L'histoire et le
-bon sens disent justement le contraire. Éléonore n'est pas si sotte
-que de s'opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si
-licencieuses, n'en sont pas moins horriblement jalouses (exemple,
-celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des
-soldats une fille qu'admirait son mari). La puissance d'amour de la
-dame, répétons-le, tient à ce qu'elle est seule. Quelle que soit la
-figure et l'âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de
-lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce
-troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait oser tout, les
-traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre
-pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques,
-pourceaux avides à suivre l'outrageuse Circé.
-
-Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces
-bêtes rampantes. C'est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son
-mal un absurde remède. C'est (lorsque ceux-ci sont si nuls) d'avoir
-plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la
-sorcière. Susciter, avant l'heure, l'étincelle dans l'innocent qui
-dort du pur sommeil d'enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan
-de Saintré, type des Chérubin et autres poupées misérables des âges
-de décadence.
-
-Sous tant d'ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la
-basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la
-fleur. C'est, en un sens, la chose qu'on reprochait à la sorcière, «de
-manger des enfants». Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme
-tendre et maternelle, la belle dame caressante n'est-elle pas un
-vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités,
-le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier
-parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu'il est bravé,
-défié, par le butor de paysan abbé, en qui la Dame, enfin mieux
-avisée, voit ce qui lui convient le mieux.
-
-
-Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé,
-au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête
-elle-même. Elle se sent sauvage, elle s'enferme. De la tourelle elle
-jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et
-elle a la fureur d'une louve qu'on tient à la chaîne.--«Vienne à
-l'instant la vieille!... Je la veux. Courez-y.»--Et deux minutes
-après: «Quoi! n'est-elle pas déjà venue?»
-
-La voici. «Écoute bien... J'ai une _envie_... (tu le sais, c'est
-insurmontable), l'envie de t'étrangler, de te noyer ou de te donner à
-l'évêque qui déjà te demande... Tu n'as qu'un moyen d'échapper, c'est
-de me satisfaire une autre _envie_,--de me changer en louve. Je
-m'ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir
-librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui
-m'étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les
-fourrés.
-
---«Mais, madame, si l'on vous prenait....--Insolente... Oh! tu
-périras...--Du moins, vous savez bien l'histoire de la dame louve dont
-on coupa la patte[56]... Que de regrets j'aurais!...--C'est mon
-affaire... Je ne t'écoute plus. J'ai hâte, et j'ai jappé déjà... Quel
-bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche,
-l'homme aussi, s'il en vient; mordre l'enfant si tendre, et la femme
-surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas
-une autant que toi... Mais ne recule pas, je ne te mordrai pas; tu me
-répugnes trop, et, d'ailleurs, tu n'as pas de sang... Du sang, du
-sang! c'est ce qu'il faut.»
-
- [56] Cette terrible fantaisie n'était pas rare chez ces grandes
- dames, nobles captives des châteaux. Elles avaient faim et soif
- de liberté, de libertés cruelles. Boguet raconte que, dans les
- montagnes de l'Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur
- une louve, la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s'enfuit en
- boitant. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour
- demander l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait. Celui-ci,
- en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour
- répondre à cette question, il voulut tirer de sa gibecière la
- patte qu'il venait de couper à la louve; mais quelle ne fut
- point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte, une main,
- et à l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour
- être celui de sa femme! Il se rendit immédiatement auprès
- d'elle, et la trouva blessée et cachant son avant-bras. Ce bras
- n'avait plus de main; on y rajusta ce que le chasseur avait
- rapporté, et force fut à la dame d'avouer que c'était bien elle
- qui, sous la forme de louve, avait attaqué le chasseur, et
- s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de
- bataille. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice, et
- elle fut brûlée.
-
-Il n'y a pas à dire non: «Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf
-heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformez-vous, pendant qu'on
-vous croit là, vous courrez la forêt.»
-
-Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle
-n'en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle
-a chassé, elle a tué; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient
-peut-être des ronces où elle s'est déchirée.
-
-Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La
-Dame qui l'exigea, cependant, la reçoit fort sombre: «O sorcière, que
-tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l'aurais pas deviné! Mais
-maintenant j'ai peur et j'ai horreur... Oh! qu'à bon droit tu es haïe!
-Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je
-voudrai. Mes paysans, ce soir repasseraient sur toi leurs faux, si je
-disais un mot de cette nuit... Va-t'en, noire, exécrable vieille!»
-
-
-Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d'étranges
-aventures. N'ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende
-un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si
-le baron, revenu des Croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur
-de la vie turque, la fait venir, la charge de voler pour lui des
-enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où
-parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n'étaient
-nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d'Angleterre dès le
-douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le
-fameux Gilles de Retz, le seul dont on fit le procès, fut puni non
-d'avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir
-immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait
-leur destin, se trouvait entre deux dangers. D'une part, la fourche et
-la faux du paysan, de l'autre, les tortures de la tour qu'un refus lui
-aurait values. L'homme de Retz, son terrible Italien[57], eût fort
-bien pu la piler au mortier.
-
- [57] Voir mon _Histoire de France_, et surtout la savante et
- exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud: _Notice sur
- Gilles de Rais_, Nantes, 1855 (reproduite dans la _Biographie
- bretonne_ de M. Levot).--On y voit que les pourvoyeurs de
- l'horrible charnier d'enfants étaient généralement des hommes. La
- Meffraye, qui s'en mêlait aussi, était-elle sorcière? On ne le
- dit pas. M. Guéraud devait publier le _procès_. Il est à désirer
- qu'on fasse cette publication, mais sincère, intégrale, non
- mutilée. Les manuscrits sont à Nantes, à Paris. Mon savant ami,
- M. Dugast-Matifeux, m'apprend qu'il en existe une copie _plus
- complète_ que ces originaux aux archives de Thouars (provenant
- des La Trémouille et des Serrant).
-
-De tous côtés, périls et gains. Nulle situation plus horriblement
-corruptrice. Les sorcières elles-mêmes ne niaient pas les absurdes
-puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu'avec une
-poupée percée d'aiguilles elles pouvaient _envoûter_, faire maigrir,
-faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu'avec la
-mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d'un chien,
-disaient-elles, qui ne manquait pas d'en mourir), elles pouvaient
-pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes
-aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la
-Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort[58], subir mille
-hontes, dont on n'a ni conscience ni souvenir.
-
- [58] Pouchet, _Solanées et Botanique générale_.--Nysten,
- _Dictionnaire de médecine_ (édition Littré et Robin), article
- _Datura_. Les voleurs n'emploient que trop ces breuvages. Ils en
- firent prendre un jour au bourreau d'Aix et à sa femme, qu'ils
- voulaient dépouiller de leur argent: ces deux personnes entrèrent
- dans un si étrange délire que pendant toute une nuit ils
- dansèrent tout nus dans un cimetière.
-
-De là d'immenses haines, mais aussi d'extrêmes terreurs. L'auteur du
-_Marteau des Sorcières_, Sprenger, raconte avec effroi qu'il vit, par
-un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable
-population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui
-couvrait tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais,
-dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce
-ou Notre-Dame des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières,
-clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer
-leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement
-de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds[59]!
-
- [59] Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. De
- là ce mot allemand: «La sorcière en son grenier a montré à sa
- camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit: «Choisis;
- ils sont à toi.»--Son triomphe était de changer les rôles,
- d'infliger comme épreuves d'amour les plus choquants outrages aux
- nobles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines,
- aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au
- dernier siècle, _Collection Maurepas_, XXX, 111), recevaient,
- tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir
- aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. De
- la fantasque idole on adorait, on se disputait tout. Pour peu
- qu'elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n'était pas d'épreuve si
- basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbé,
- l'abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l'idée sotte
- qu'un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste
- pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse
- que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et
- peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je
- ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât,
- dégradât à ce point les plus graves personnages? Des moines d'un
- couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques où l'on
- n'entrait qu'avec quatre cents ans de noblesse, firent à Sprenger
- ce triste aveu: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés
- tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: «Je l'ai
- fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils
- ont mangé, etc.» (_Comederunt meam_..., etc. Sprenger, _Malleus
- maleficarum, quæstio_ VII, p. 84.) Le pis pour Sprenger, et ce
- qui fait son désespoir, c'est qu'elle est tellement protégée,
- sans doute par ces fous, qu'il n'a pu la brûler. «Fateor quia
- nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas;
- _ideo adhuc superest_.»
-
-
-
-
-II
-
-LE MARTEAU DES SORCIÈRES
-
-
-Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en
-vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a
-recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est
-un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et
-subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu,
-d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et
-le Diable où _Dieu permet_ généralement que le Diable ait l'avantage,
-ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en mains, brûlant
-au plus vite les corps où il élit domicile.
-
-Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui
-couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens
-_Pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
-péchés, succédèrent les _Directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie,
-qui est le plus grand péché. Mais pour la grande hérésie, qui est la
-sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des Marteaux
-pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des
-dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
-Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission
-d'Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des
-tribunaux d'inquisition.
-
-
-Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte
-qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des
-pèlerins, il en vit deux de Bohême: l'un jeune prêtre, l'autre son
-père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage.
-Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est
-que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à
-Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--A
-côté de vous. A cette réponse, j'eus peur, et me reculai. J'envisageai
-le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d'un air très modeste
-et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à
-une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre.
-Sous lequel? la sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger,
-toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et
-de relique en relique. A chaque station, exorcisme, fureur, cris,
-contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela
-devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables,
-si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques
-jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand
-bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il
-étudia, compila tous les _Mallei_ et autres manuels manuscrits, et
-devint de première force en procédure démoniaque. Son _Malleus_ dut
-être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande
-mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
-
-
-Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
-d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquit la répugnance
-des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait
-d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit
-l'Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
-seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
-l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
-frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou
-réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières
-religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec
-lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi
-touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence.
-L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement
-de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
-perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
-de terreur.
-
-Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
-pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté,
-semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher
-d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
-vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
-ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
-personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais
-la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur
-donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
-Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Salzbourg, semblaient
-minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de
-paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
-de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme.
-L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à
-merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
-brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain,
-auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le
-peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois
-sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
-l'avait lancé sur les juifs.
-
-Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant
-les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
-de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
-être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle
-balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du
-reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu
-soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
-raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial
-des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme?
-D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
-redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles
-était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme,
-ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
-Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.
-
-
-«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
-_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le
-corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais
-(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie
-grecque, _diabolus_, signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
-(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»
-
-D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _male de fide
-sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le
-_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
-hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers
-tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et
-ce qu'on voulait peu à peu établir partout.
-
-Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais
-intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un
-autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections.
-Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une
-les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux
-miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
-hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes
-contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs.
-Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.
-
-Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
-maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de
-votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
-s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église
-et les canonistes admettent ce motif de séparation!
-
-Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
-tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_,
-le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si
-malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il
-lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
-
-
-C'est partout la même méthode.
-
-Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la
-négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire
-que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de
-supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il
-pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le
-bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause
-indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite,
-Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de
-l'amour.»
-
-Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui
-pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient
-les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris
-était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
-Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres
-qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
-ignorantins, race si prospère et si féconde.
-
-Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la
-nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses
-livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table
-de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le
-_Directorium_. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est
-pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
-donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
-assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est
-esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand
-assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
-orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu
-qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait
-faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
-l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que
-le Malin.
-
-J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
-qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes
-différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à
-l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette
-déguenillé à l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
-d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts
-déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'oeil terne du
-savantasse, au jugement du scolastique.
-
-Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
-Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour
-complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par
-ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger,
-et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
-jouit visiblement de la terreur de l'assemblée.
-
-Voilà une vieille bien folle; le berger ne l'est pas moins. Sots? Ni
-l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent
-pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le
-mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le
-bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
-faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y
-prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de
-gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger
-dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de
-bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un
-inquisiteur? Il n'est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse
-voix, il dit à la vieille: «S'il est si puissant, ton maître, comment
-ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit
-le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de
-fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il
-enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des
-chiens, des singes, etc.»
-
-
-La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
-docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
-embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère
-qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
-noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant
-que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous
-ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
-tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
-qui n'est pas libre?»--Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des
-êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte
-avec le Malin.»--A quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet
-au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible,
-etc.»
-
-«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec
-le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
-procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De
-pendus on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une
-curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la
-flamme.
-
-Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec le
-_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas
-trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville
-médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
-témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné,
-vieux d'un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est
-perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix
-publique_, du cri général[60].
-
- [60] Faustin Hélie, dans son savant et lumineux _Traité de
- l'instruction criminelle_ (t. I, 398), a parfaitement expliqué
- comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de
- l'_Accusation_, jusque-là nécessaires (surtout la peine de la
- calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les
- procédures ténébreuses, la _Dénonciation_, l'_Inquisition_. Voir
- dans Soldan la légèreté terrible des dernières procédures. On
- versa le sang comme l'eau.
-
-
-Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
-ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de
-ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un
-coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
-pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée,
-naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a
-pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du
-mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
-sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait
-brûler.
-
-Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais avec ce bon
-Sprenger il n'y a rien à espérer. Trop forte est son humanité; on est
-brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
-présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
-bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été
-frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
-homme de mauvaise mine qui leur a jeté un sort. Mandé devant
-l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
-connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
-point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié
-pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà
-il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme
-faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit: «J'ai
-mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... qui? non des
-créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues
-pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme pénétrant, vit alors
-toute l'affaire; le pauvre homme était innocent, les dames étaient
-certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin
-s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et
-les faire passer pour sorciers.
-
-Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne
-pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que,
-toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui
-révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi,
-les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le
-grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
-Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
-fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit
-in-dix-huit. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le
-juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait sans affectation
-regarder du coin de l'oeil, et sous la table fouiller son manuel de
-sottise.
-
-
-Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
-aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en
-perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du
-Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que
-de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop
-heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où,
-théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et pour
-conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit
-avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»
-
-Aux premiers temps du Moyen-âge, il attend encore l'agonie pour
-prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
-_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
-les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable
-qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur de bon sens disparaît
-au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint
-tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par
-deux cents hommes armés.
-
-Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de
-moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit
-furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est
-l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
-soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La
-légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous
-les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous
-les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les
-germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une
-bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face
-du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il,
-une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable
-ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a
-que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle
-quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son
-imitateur, partage avec lui la nature.
-
-Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la
-nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde
-partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
-de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
-oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges
-tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux
-créations, la bonne, comme l'autre en suspicion, est obscurcie et
-envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie.
-A juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
-pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
-
-
-Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des
-aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
-qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser
-croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
-c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne
-défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul
-pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de
-l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'_hostie
-dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent
-l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche
-pas prise. Et pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant,
-qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.
-
-
-Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir
-cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le
-Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans
-l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
-
-Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde.
-L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère
-effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent
-l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on
-brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant
-trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûler
-cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je! il se saisit
-parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise,
-triomphant dans son juge même.
-
-Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant l'intercession
-de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave Maria_. Toutefois
-Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre
-deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des _Ave_ par
-lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que
-l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier
-essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont
-ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.
-
-
-Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre
-précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant
-populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais
-profite-t-il de la victoire? Gagne-t-il en substance?
-
-Oui, sous l'aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous
-faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit
-ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus
-nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au
-grotesque. On tremble, et cependant on rit[61].
-
- [61] Voy. mes _Mémoires de Luther_, pour les Kilcrops, etc.
-
-
-
-
-III
-
-CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION
-
-
-L'Église donnait au juge et à l'accusateur la confiscation des
-sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de
-sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les
-tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et
-disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550.
-
-Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle,
-et il part de la France. L'examen du procès de Jeanne d'Arc par
-le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce
-des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux
-ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands
-docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte,
-une sibylle. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de
-tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus
-Vaudois d'Arras.--En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu'on lui
-présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François
-Ier.
-
-
-Tout au contraire, l'Espagne, sous la pieuse Isabelle (1506), sous le
-cardinal Ximénès, commence à brûler les sorcières. Genève, alors sous
-son évêque (1515), en brûla cinq cents en trois mois. L'empereur
-Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes, veut en vain établir
-que «la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est
-une affaire _civile_ (non ecclésiastique).» En vain _il supprime la
-confiscation_ (sauf le cas de lèse-majesté). Les petits
-princes-évêques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus,
-continuent de brûler en furieux. L'imperceptible évêché de Bamberg, en
-un moment, brûle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf
-cents! Le procédé est simple. Employer tout d'abord la torture contre
-les témoins, créer des témoins à charge par la douleur, l'effroi.
-Tirer de l'accusé, par l'excès des souffrances, un aveu, et croire cet
-aveu contre l'évidence des faits. Exemple: Une sorcière avoue avoir
-tiré du cimetière le corps d'un enfant mort récemment, pour user de ce
-corps dans ses compositions magiques. Son mari dit: «Allez au
-cimetière. L'enfant y est.» On le déterre, on le retrouve justement
-dans sa bière. Mais le juge décide, contre le témoignage de ses yeux,
-que c'est _une apparence_, une illusion du Diable. Il préfère l'aveu
-de la femme au fait lui-même. Elle est brûlée[62].
-
- [62] Voy. Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde
- l'Allemagne.
-
-Les choses allèrent si loin chez les bons princes-évêques, que plus
-tard l'empereur le plus bigot qui fut jamais, l'empereur de la Guerre
-de Trente-Ans, Ferdinand II, est obligé d'intervenir, d'établir à
-Bamberg un commissaire impérial pour qu'on suive le droit de l'Empire,
-et pour que le juge épiscopal ne commence pas ses procès par la
-torture qui les tranchait d'avance, menait droit au bûcher.
-
-
-On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux, et parfois
-sans tortures. Beaucoup étaient de demi-folles. Elles avouaient se
-transformer en bêtes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et,
-glissant sous les portes, suçaient, disaient-elles, le sang des
-enfants. Au pays des grandes forêts, en Lorraine et au Jura, les
-femmes volontiers devenaient louves, dévoraient les passants, à les en
-croire (même quand il ne passait personne). On les brûlait. Des filles
-assuraient s'être livrées au Diable, et on les trouvait vierges
-encore. On les brûlait. Plusieurs semblaient avoir hâte, besoin d'être
-brûlées. Parfois folie, fureur. Et parfois désespoir. Une Anglaise,
-menée au bûcher, dit au peuple: «N'accusez mes juges. J'ai voulu me
-perdre moi-même. Mes parents s'étaient éloignés avec horreur. Mon mari
-m'avait reniée. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée...
-J'ai voulu mourir... J'ai menti.»
-
-
-Le premier mot exprès de tolérance, contre le sot Sprenger, son
-affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un légiste de
-Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu'on ne pouvait
-prendre au sérieux les aveux des sorcières, puisqu'en elles, celui qui
-parlait, c'était justement le père du mensonge. Il se moqua des
-miracles du Diable, soutint qu'ils étaient illusoires. Indirectement
-les rieurs, Hutten, Érasme, dans les satires qu'ils firent des idiots
-dominicains, portèrent un coup violent à l'Inquisition. Cardan dit
-sans détour: «Pour avoir la confiscation, les mêmes accusaient,
-condamnaient, et à l'appui inventaient mille histoires.»
-
-L'apôtre de la tolérance, Chatillon, qui soutint, contre les
-catholiques et les protestants à la fois, qu'on ne devait point brûler
-les hérétiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une
-meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l'illustre
-médecin de Clèves, dirent justement que, si ces misérables sorcières
-sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre au Diable plus qu'à
-elles, les guérir et non les brûler. Quelques médecins de Paris
-poussent bientôt l'incrédulité jusqu'à prétendre que les possédées,
-les sorcières, ne sont que des fourbes. C'était aller trop loin. La
-plupart étaient des malades sous l'empire d'une illusion.
-
-
-Le sombre règne d'Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de
-tolérance. On brûle, sous Diane, les hérétiques et les sorciers.
-Catherine de Médicis, au contraire, entourée d'astrologues et de
-magiciens, eût voulu protéger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le
-sorcier Trois-Échelles, jugé sous Charles IX, les compte par cent
-mille et dit que la France est sorcière.
-
-Agrippa et d'autres soutiennent que toute science est dans la Magie.
-Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur
-fanatique, en font fort peu de différence. Contre Wyer, contre les
-vrais savants, la lumière et la tolérance, une violente réaction de
-ténèbres se fait d'où on l'eût attendue le moins. Nos magistrats, qui,
-depuis près d'un siècle, s'étaient montrés éclairés, équitables,
-maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d'Espagne et la
-furie ligueuse, se montrent plus prêtres que les prêtres. En
-repoussant l'inquisition de France, ils l'égalent, voudraient
-l'effacer. A ce point qu'en une fois le seul Parlement de Toulouse met
-au bûcher _quatre cents corps humains_. Qu'on juge de l'horreur, de la
-noire fumée de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perçants,
-les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Exécrable et nauséabond
-spectacle qu'on n'avait vu depuis les grillades et les rôtissades
-albigeoises!
-
-Mais cela, c'est trop peu encore pour Bodin, le légiste d'Angers,
-l'adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers
-sont si nombreux, qu'ils pourraient en Europe refaire une armée de
-Xerxès, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (à la Caligula)
-le voeu que ces deux millions d'hommes soient réunis pour qu'il
-puisse, lui Bodin, les juger, les brûler d'un seul coup.
-
-
-La concurrence s'en mêle. Les gens de loi commencent à dire que le
-prêtre, souvent trop lié avec la sorcière, n'est plus un juge sûr. Les
-juristes, en effet, paraissent un moment plus sûrs encore. L'avocat
-jésuite Del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1602) au
-Jura, Leloyer (1605) dans l'Anjou, sont gens incomparables, à faire
-mourir d'envie Torquemada.
-
-En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de
-visionnaires. La foule, désespérée par le passage continuel des
-troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers
-entraînaient le peuple. Maint village, effrayé, entre deux terreurs,
-celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là
-leurs terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy.
-Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir
-brûlé en seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne,
-dit-il, que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour
-ne pas passer par mes mains.»
-
-
-Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce
-laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs
-sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque,
-l'honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres
-pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous
-adoraient le chat noir.
-
-Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
-Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
-Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux
-même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces
-procès; il ne veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge
-promette grâce à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves
-si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. «La
-torture, dit-il, est superflue; elles n'y cèdent jamais.» Enfin il a
-l'humanité de les faire étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf
-toutefois les loups-garous, «qu'il faut avoir bien soin de brûler
-vifs». Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants:
-«Satan est fin; il sait trop bien qu'au-dessous de quatorze ans ce
-marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d'âge et de
-discrétion.» Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se
-contredit; ailleurs, il croit qu'on ne purgera cette lèpre qu'en
-brûlant tout, jusqu'aux berceaux. Il en fût venu là s'il eût
-vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un juge plus
-consciencieusement exterminateur.
-
-Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire
-de la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des
-démons_ (1612). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
-raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque,
-où, en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de
-sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en
-pitié l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logroño (frontière
-de Navarre et de Castille), a traîné deux ans un procès et fini
-maigrement par un petit auto-da-fé, en relâchant tout un peuple de
-femmes.
-
-
-
-
-IV
-
-LES SORCIÈRES BASQUES (1609)
-
-
-Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre
-est un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _du
-Prince_ (1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du
-Roi».
-
-Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
-l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilèges les
-mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
-servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
-mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait
-guère; il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre
-dansait, portait l'épée, menait sa maîtresse au Sabbat. Cette
-maîtresse était sa sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église.
-Le curé ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche
-le jour, la nuit au Diable la Messe noire, et parfois dans la même
-église. (Lancre.)
-
-Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et
-excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
-mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de
-veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV,
-l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant
-aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé
-davantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs
-absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient
-jamais leur compte.
-
-Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le
-jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en
-attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur
-furie.
-
-Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
-l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots.
-Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des
-rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir.
-
-Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les
-voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les épaules, elles
-vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le
-soleil y passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et
-forme d'ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux,
-dangereux en amour autant qu'en sortilège.»
-
-Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
-qui ont égayé la robe au dix-septième siècle, joue du luth dans les
-entr'actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire
-brûler. Il écrit bien; il est beaucoup plus clair que tous les
-autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle
-d'obscurité, inhérente à l'époque. C'est que, dans un si grand nombre
-de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent
-finement qu'il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans
-sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D'abord, une passion
-populaire, l'amour du merveilleux horrible, le plaisir d'avoir peur,
-et aussi, s'il faut le dire, l'amusement des choses indécentes.
-Ajoutez une affaire de vanité: plus ces femmes habiles montrent le
-Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel
-adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise,
-triomphe de ce fou bavardage.
-
-La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
-l'auto-da-fé de Logroño (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
-Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
-charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond
-de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre,
-et sur un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on
-lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au Sabbat, on mange
-des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers
-déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
-leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
-poliment les sorcières en les éclairant avec le bras d'un enfant mort
-sans baptême, etc.
-
-La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique.
-Il semble que le Sabbat n'y fût alors qu'une grande fête où tous, les
-nobles même, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient
-des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des
-princes. «On n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des
-Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter
-ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du
-Sabbat_. C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena,
-avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.
-
-Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le
-pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se
-croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades.
-Beaucoup étaient frappées d'épilepsie et aboyaient comme des chiens.
-La seule petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces
-malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la
-sorcière, si bien qu'une dame appelée comme témoin, aux approches de
-la sorcière qu'elle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement,
-et sans pouvoir s'arrêter.
-
-Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
-Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même,
-l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le Sabbat chez lui. Le
-seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son
-château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une
-sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un
-autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui
-obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre,
-seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission
-absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en
-quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq
-cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent
-au procès que comme témoins (mai-août 1609).
-
-
-Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques
-soldats d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de
-tête fort exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et
-sauvages. L'autre danger, c'étaient les prêtres, dont plusieurs
-étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger,
-malgré la vive opposition du clergé.
-
-Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux
-montagnes. D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les
-juges qui seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à
-l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au
-réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan.
-Plusieurs dirent: «Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner
-que nous brûlons de souffrir pour lui.»
-
-Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
-obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.
-
-Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire,
-était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil
-homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une
-mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé
-lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et
-offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de
-même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout,
-avec la vivacité, la violence, l'emphase espagnole, avec cent détails
-impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les
-mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère,
-enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et
-garçons l'endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se
-reconnaissait à ce qu'il était insensible, et qu'on pouvait impunément
-y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle
-les jeunes, qu'on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait
-marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille
-effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunées, allât
-leur enfonçant l'aiguille, et pût à volonté désigner ces corps
-sanglants à la mort!
-
-Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
-pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses
-serviteurs et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa
-chambre, qu'il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été
-jusque sous ses rideaux pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé
-bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de
-Lancinena, à qui Satan a fait l'amour dans la chambre même du juge.
-On entrevoit le but probable de ce misérable conte: la mendiante en
-veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie,
-prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.
-
-
-Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
-firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan
-avait tenu le Sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du
-bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes,
-à la queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les
-enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa
-gravité, qu'un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.
-
-M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant
-se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la
-violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si
-elles n'eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop,
-bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au
-bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi,
-dénoncer. Quand on amena les premières au feu, il y eut une scène
-horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
-dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
-malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
-poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs
-compagnes furieuses.
-
-La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
-passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils
-avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à
-jour. Lancre parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout
-d'original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux
-nuits du Sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou
-marguillères. Il répète même des contes: que les prêtres ont envoyé
-les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur
-livrent les femmes.
-
-Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister.
-Ne l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister
-au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
-l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin,
-que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
-brûlèrent les trois qui restaient.
-
-
-Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à
-Logroño leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610.
-Ils avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre
-immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
-consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La
-reculade fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les
-obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient
-seraient relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres
-dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et
-d'une petite pénitence. (Voy. Llorente.)
-
-L'Inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
-Maures et les Juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
-bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église.
-Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de
-chèvres, inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.
-
-
-Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
-justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la
-justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume,
-fort gai. On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur
-d'un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte
-orgueilleusement qu'au Sabbat qui suivit la première exécution des
-sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il
-répondit que leurs mères n'étaient pas brûlées, mais vivantes,
-heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre
-les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant
-Satan avait eu peur. Il s'absenta quatre Sabbats, se substituant un
-diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu'au 22 juillet. Lorsque
-les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit: «J'ai
-été plaider votre cause contre Janicot (Petit-Jean, il nomme ainsi
-Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne
-seront pas brûlées.»
-
-Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à
-la dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête.
-Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
-lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à
-bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
-pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
-jamais le trouver.
-
-
-
-
-V
-
-SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE (1610)
-
-
-Quelle que soit l'apparence de fanatisme satanique que gardent encore
-les sorcières, il ressort du récit de Lancre et autres du dix-septième
-siècle que le Sabbat alors est surtout une affaire d'argent. Elles
-lèvent des contributions presque forcées, font payer un droit de
-présence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie,
-elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amène un membre nouveau à
-la confrérie.
-
-Aux pays basques, nul mystère. Il y a des assemblées de douze mille
-âmes, et des personnes de toutes classes, riches et pauvres, prêtres,
-gentilshommes. Satan, lui-même gentilhomme, par-dessus ses trois
-cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouvé trop dur son
-vieux siège, la pierre druidique; il s'est donné un bon fauteuil doré.
-Est-ce à dire qu'il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il
-fait l'espiègle, cabriole, saute du fond d'une grande cruche; il
-officie les pieds en l'air, la tête en bas.
-
-Il veut que tout se passe très honorablement, et fait des frais de
-mise en scène. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues,
-qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il délecte
-l'oreille d'une étrange musique, «surtout de certaines clochettes qui
-chatouillent» les nerfs à la manière des vibrations pénétrantes de
-l'harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la
-vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'à ses crapauds qui n'affectent
-des prétentions; ils deviennent élégants, et, comme de petits
-seigneurs, vont habillés de velours vert.
-
-L'aspect, en général, est d'un grand champ de foire, d'un vaste bal
-masqué, à déguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde,
-ouvre le bal avec l'évêque du Sabbat, ou le roi et la reine. Dignités
-constituées pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui
-honorent l'assemblée de leur présence.
-
-Ce n'est plus là la sombre fête de révolte, sinistre orgie des serfs,
-des _Jacques_, communiant la nuit dans l'amour, et le jour dans la
-mort. La violente ronde du sabbat n'est plus l'unique danse. On y
-joint les danses moresques, vives ou languissantes, amoureuses,
-obscènes, où des filles, dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda,
-simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses
-étaient, dit-on, l'irrésistible attrait qui, chez les Basques,
-précipitait au Sabbat tout le monde féminin, femmes, filles, veuves
-(celles-ci en grand nombre).
-
-Sans ces amusements et le repas, on s'expliquerait peu cette fureur
-du sabbat. C'est l'amour sans l'amour. La fête était expressément
-celle de la stérilité. Boguet l'établit à merveille.
-
-Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire
-craindre d'être enceintes. Mais généralement plus sincère, il est
-d'accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu'il fait même du corps
-des sorcières dit très bien qu'il les croit stériles, et que l'amour
-stérile, passif, est le fond du Sabbat.
-
-Cela eût dû bien assombrir la fête, si les hommes avaient eu du coeur.
-
-Les folles qui y venaient danser, manger, elles étaient victimes au
-total. Elles se résignaient, ne désirant que de ne pas revenir
-enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l'homme, le
-poids de la misère. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà, de son
-temps, échappait dans l'amour: «Le fruit en soit au Diable!» Or, en ce
-temps-là (1500), on vivait pour deux sous par jour, et en ce temps-ci
-(1600), sous Henri IV, on vit à peine avec vingt sous. Dans tout ce
-siècle, va croissant le désir, le besoin de la stérilité.
-
-Cette triste réserve, cette crainte de l'amour partagé, eût rendu le
-Sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n'en eussent
-augmenté le burlesque, ne l'eussent égayé d'intermèdes risibles. Ainsi
-le début du Sabbat, cette scène antique, grossièrement naïve, la
-fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape), était
-suivi d'un autre jeu, un _lavabo_, une froide purification (pour
-glacer et stériliser), qu'elle recevait non sans grimaces de frisson,
-d'horripilation. Comédie à la Pourceaugnac[63], où la sorcière se
-substituait ordinairement une agréable figure, la reine du Sabbat,
-jeune et jolie mariée.
-
- [63] L'instrument décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. 69, il
- est froid, dur, très mince, long d'un peu plus d'un doigt
- (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est
- mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d'une aulne
- et sinueux, une partie est métallique, une autre souple, etc.
- C'est déjà le clysoir.
-
-Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie, la
-_rave noire_, dont on faisait mille sales plaisanteries dès
-l'Antiquité, de la Grèce, où on l'infligeait à l'homme-femme, au jeune
-efféminé qui courait les femmes d'autrui. Satan la découpait en
-rondelettes qu'il avalait gravement.
-
-La finale était, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontées
-qui lui font croire tout), une chose bien étonnante dans des
-assemblées si nombreuses. On y eût généralisé publiquement, affiché
-l'inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcière, à
-savoir, que la mère conçût de son fils. Chose fort inutile alors où la
-sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes.
-Peut-être on en faisait la comédie, celle d'une grotesque Sémiramis,
-d'un Ninus imbécile.
-
-Ce qui peut-être était plus sérieux, une comédie probablement réelle,
-et qui indique fortement la présence d'une haute société libertine,
-c'était une mystification odieuse, barbare.
-
-On tâchait d'attirer quelque imprudent mari que l'on grisait du
-funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu'_enchanté_ il perdît
-le mouvement, la voix, mais non la faculté de voir. Sa femme,
-autrement _enchantée_ de breuvages érotiques, tristement absente
-d'elle-même, apparaissait dans un déplorable état de nature, se
-laissant patiemment caresser sous les yeux indignés de celui qui n'en
-pouvait mais.
-
-Son désespoir visible, ses efforts inutiles pour délier sa langue,
-dénouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs, ses roulements
-d'yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste,
-à celui de telles comédies de Molière. Celle-ci était poignante de
-réalité, et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. Hontes
-stériles, il est vrai, comme le Sabbat l'était toujours, et le
-lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes
-dégrisées. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils?
-
-Ces actes punissables sentent déjà l'aristocratie. Ils ne rappellent
-en rien l'antique fraternité des serfs, le primitif Sabbat, impie,
-souillé sans doute, mais libre et sans surprise, où tout était voulu
-et consenti.
-
-Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il
-devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d'autant plus perfide et
-immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au Sabbat, que son accord
-avec les prêtres? Qu'est-ce que ce curé qui amène sa _Bénédicte_, sa
-sacristine, qui tripote des choses d'église, dit le matin la Messe
-blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de
-faire l'amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes.
-Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un siècle déjà
-Satan a compris, exploité les bénéfices de l'Église. Il s'est fait
-directeur. Ou, si vous l'aimez mieux, le directeur s'est fait Satan.
-
-Rappelez-vous donc, mon cher Lancre, les procès qui commencent dès
-1491, et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de
-Paris. Il ne brûle plus guère Satan, n'y voyant plus qu'un masque.
-
-Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d'emprunter le visage d'un
-confesseur aimé. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du
-Quesnoy, mûre, de quarante-cinq ans, mais, hélas! trop sensible. Elle
-déclare ses feux à son _pater_, qui n'a garde de l'écouter, et fuit à
-Falempin, à quelques lieues de là. Le diable, qui ne dort jamais,
-comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) «piquée d'épines
-de Vénus, il prit subtilement la forme dudit Père, et, chaque nuit
-revenu au couvent, il réussit près d'elle, la trompant tellement
-qu'elle déclare y avoir été prise, de compte fait, quatre cent
-trente-quatre fois[64]...» On eut grande pitié de son repentir, et
-elle fut subitement dispensée de rougir, car on bâtit une bonne fosse
-murée près de là, au château de Selles, où elle mourut en quelques
-jours, mais d'une très bonne mort catholique... Quoi de plus
-touchant?... Mais tout ceci n'est rien en présence de la belle affaire
-de Gauffridi, qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à
-Bayonne.
-
- [64] Massée, _Chronique du monde_ (1540), et les chroniqueurs du
- Hainaut, Vinchant, etc.
-
-Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement
-de Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un
-procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des moeurs
-ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des
-couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de
-circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à
-prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard
-encore éclater de moments en moments, nous n'aurions nulle
-connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui
-meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière
-ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.
-
-Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant,
-l'épée au côté, danser la nuit au Sabbat, où il conduit sa sacristine,
-n'était pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que
-l'Inquisition d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui
-ce corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien
-chez Lancre, au milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre
-chose_. Et les États-généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut
-pas que le prêtre juge le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est
-précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de
-Provence. Le directeur de religieuses, maître d'elles, et disposant de
-leur corps et de leur âme, les ensorcelant: voilà ce qui apparut au
-procès de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de
-Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait
-connaître.
-
-La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
-public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un
-prêtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le
-prêtre, de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire
-oublier la fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de
-femmes qui lui sont abandonnées.
-
-Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
-éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
-tout à jour. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille,
-mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
-foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
-deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui
-entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
-l'éclat qu'ils lui donnèrent, par leur partialité pour telle de ces
-religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la
-conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
-l'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de
-vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler,
-en _Prince des magiciens_, non seulement de France, mais d'Espagne,
-d'Allemagne, d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.
-
-Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux
-montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
-dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il
-était prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et
-les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait,
-dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il
-aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence,
-aveugle et passionnée, qu'il avait déjà corrompue, n'eût poussé
-l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être pour son éducation
-religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de La Palud,
-blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit l'esprit, et ne
-respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de son élève.
-
-Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
-malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
-pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
-le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
-était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine.
-Il lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques.
-La mena-t-il au Sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la
-troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est
-sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
-d'agitation et de peur, fut dès lors par moments folle, et certains
-accès la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée
-vivante par le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son
-père, et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.
-
-
-
-
-VI
-
-GAUFFRIDI (1610)
-
-
-L'ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins
-déraisonnable. Elles n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever
-des petites filles. La réaction catholique, qui avait commencé avec
-une haute ambition espagnole d'extase, impossible alors, qui avait
-follement bâti force couvents de Carmélites, Feuillantines et
-Capucines, s'était vue bientôt au bout de ses forces. Les filles qu'on
-murait là si durement pour s'en délivrer mouraient tout de suite, et,
-par ces morts si promptes, accusaient horriblement l'inhumanité des
-familles. Ce qui les tuait, ce n'étaient pas les mortifications, mais
-l'ennui et le désespoir. Après le premier moment de ferveur la
-terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par
-Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des _après-midi_,
-l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs, les minait
-rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop fort les
-étouffait.
-
-Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à
-ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne de
-cloître). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et
-d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
-quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales
-fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les
-malades. César de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la
-doctrine (en rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu
-appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses
-enseignantes, que ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute
-inspection des évêques, et peu, très peu monastique; elles n'étaient
-pas cloîtrées encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines
-recevaient (au moins les parents des élèves). Les unes et les autres
-étaient en rapport avec le monde, sous des directeurs estimés.
-L'écueil de tout cela, c'était la médiocrité. Quoique les Oratoriens
-et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite, l'esprit général de
-l'ordre était systématiquement moyen, modéré, attentif à ne pas
-prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, était
-un homme d'âge, un protestant converti, qui avait tout traversé, et
-était revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi
-sages, et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres
-pâturages d'une religion oratorienne, monotone et raisonnable. C'est
-par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.
-
-Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble
-et de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine,
-eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans
-doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que
-ce n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies
-de peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
-têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
-hurlent, qui se sentent saisies du démon.
-
-Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
-directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
-pu arriver, comme au cloître du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui
-prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fût constitué, sous
-la figure de Gauffridi, amant commun des religieuses. Ou bien, comme
-dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
-que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que
-le péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France,
-et à Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les
-consacrées». (L'Estoile, édit. Michaud, p. 561.)
-
-Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il
-pas de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une
-religieuse qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin,
-comme s'étant donnée au Diable et à lui.
-
-Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait,
-voyait. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes,
-et d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et
-désespéré. Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même,
-prospérait, s'étendait partout en France! Sa prétention était la
-sagesse, le bon sens, le calme. Et tout à coup, il délire! Romillion
-eût voulu étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles
-par un de ses prêtres. Mais les diables ne tenaient compte
-d'exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble,
-qui était Belzébuth, démon de l'orgueil, ne daigna desserrer les
-dents.
-
-Il y avait, parmi ces possédées, une fille, particulièrement adoptée
-de Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et
-nourrie dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant ni
-père ni mère, était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant
-converti. Son nom de Louise Copeau semble roturier. C'était, comme il
-parut trop, une fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée.
-Ajoutez-y une épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son
-orage infernal, une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort
-en huit jours.
-
-Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
-léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur
-et protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté.
-Mais elle en oublie un, le démon de la jalousie.
-
-Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
-l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
-qu'elle avait été au Sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on
-l'y avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince...--Quel
-prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.
-
-Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
-était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
-la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses.
-Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit
-se répandait partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre,
-roi des magiciens, le Prince de la magie pour tous les pays. Tel fut
-l'affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui
-enfoncèrent au front.
-
-Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine
-de Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des
-mains de l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au
-couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père
-Michaëlis, inquisiteur du pape en terre papale d'Avignon et qui
-prétendait l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement
-d'exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi,
-celui-ci allait par là le faire tomber aux mains de l'Inquisition.
-
-Michaëlis devait prêcher l'Avent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
-combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
-l'empressement de nos avocats de Cours d'assises quand il leur vient
-un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de conversation
-criminelle.
-
-Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
-l'Avent, Noël et le carême et de ne brûler qu'à la Semaine-Sainte, la
-veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
-acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
-avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà
-exorcisé, était ferré en ces sottises.
-
-Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne
-rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois
-fois plus zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une
-brûlante éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une
-vraie torche infernale.
-
-La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
-Madeleine, par-devant le peuple.
-
-Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon
-orfèvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne,
-étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les
-démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s'en
-allaient en remerciant Dieu.
-
-Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde réaction des
-procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
-âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
-Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
-presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de
-honte, dans les crises de l'épilepsie...
-
-Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre
-cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces
-que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle
-prêchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine
-de l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom
-de ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour
-reprenait l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une
-minute l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en
-enfer», dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les
-dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête, évanouie.
-
-Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie
-n'eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne,
-sur chaque endroit où elle peut crever le coeur à la patiente et y
-faire entrer l'aiguille, une horrible lucidité.
-
-C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du
-Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la
-plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
-Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
-surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente,
-en est quitte pour dire, au nom de son Diable: «Le Diable est le père
-du mensonge.»
-
-Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit:
-«Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette
-femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de
-Paris.--Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable
-communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme
-est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte
-partie, ne dit plus un mot.
-
-Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
-vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même.
-
-Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son
-exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident
-du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:
-
-Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
-convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
-garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
-qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de
-France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient
-contre elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
-supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante...
-Je vous rends votre conseil.»
-
-Verrine, le diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
-des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
-ennemis, l'Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis,
-qui se morfondait, à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
-monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis, tu
-dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint,
-compris le sommaire de la perfection.»
-
-Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot
-y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée!»
-(17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
-voulait et la soutint bassement.
-
-Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
-Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
-peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop
-la châtier.
-
-L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
-était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
-l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme.
-Second ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_
-par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le
-fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur
-d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore.
-
-Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
-contre Louise.
-
-Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
-d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser
-l'honneur à cette fille.
-
-Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'Inquisition
-d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.
-
-L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils
-soutenaient qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de
-confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prêtres
-séculiers.
-
-Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
-bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin qu'ils étaient près de tout
-laisser et de quitter leur maison.
-
-Les dames étaient indignées, surtout Mme Libertat, la dame du chef des
-royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour
-Gauffridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de
-Dieu.
-
-Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre
-au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint François) ennemis
-des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de
-leur possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en
-rapports continuels avec les femmes leur faisait souvent des affaires
-de moeurs. Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la
-vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les
-possédés n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils
-en eurent un à point nommé. Son diable, sous l'influence du cordon de
-Saint-François, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il
-dit, et ils écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement
-magicien, qu'on ne pouvait l'arrêter.»
-
-On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut
-interdite. Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins
-n'avaient pas fait jurer à leur diable de dire vrai. Pauvre réponse
-qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine.
-
-Celle-ci comme un chien battu et qui craint de l'être encore, était
-capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
-cette crise Louise horriblement mordit.
-
-Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
-Elle cria «contre les sorciers de Marseille», sans nommer personne.
-Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme
-qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci
-comme l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou
-se tint cachée. Son mari, son père en larmes, vinrent à la
-Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine
-n'eût jamais osé se dédire; elle répéta l'accusation.
-
-Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
-vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
-ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de
-jour le cauchemar affreux du bûcher.
-
-Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
-s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement elle savait qu'elle
-n'était pas aimée à Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de
-magistrature et de noblesse, a toujours été jalouse de l'opulente
-splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire
-l'adversaire de Marseille, l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir
-l'appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le premier. C'était
-un corps très fanatique dont les grosses têtes étaient des nobles
-enrichis dans l'autre siècle au massacre des Vaudois. Comme juges
-laïques, d'ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape
-créer un tel précédent, avouer que, dans l'affaire d'un prêtre, dans
-une affaire de sortilège, l'Inquisition ne pouvait procéder que pour
-l'instruction préparatoire. C'était comme une démission que donnaient
-les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. Un côté
-flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme avaient fait ceux de
-Bordeaux, c'étaient qu'eux laïques, ils fussent érigés par l'Église
-elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs ecclésiastiques.
-
-Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne
-fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout
-à coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise
-charma les gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait
-cru?) fut canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata
-en éloges «de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel».
-
-Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
-celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
-une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner
-les possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et
-dresser des listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans
-ménagement, désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça
-«qu'ils seraient punis _temporellement_» dans leur corps et dans leur
-chair.
-
-Les pauvres Pères furent brisés. Leur diable ne souffla plus mot. Ils
-allèrent trouver l'évêque et lui dirent qu'en effet on ne pouvait
-guère refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire
-acte d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
-réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
-épiscopale.
-
-On avait calculé aussi sans doute que la vue de cet homme aimé allait
-fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
-ébranlée des réclamations de son coeur.
-
-Ce coeur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse
-semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de
-plus brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé
-à la mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été
-offerts depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin... le
-tout pour Louis! Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les
-extases des anges... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus
-d'âmes encore pour que l'oblation fût plus grande... le tout pour
-Louis! _Pater de coelis Deus, misere Ludovici! Fili redemptor mundi
-Deus, miserere Ludovici!..._» etc.
-
-Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
-l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
-était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.
-
-Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
-L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle,
-irrité contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné
-à elle et avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la
-tragédie, Michaëlis venait justement pour briser Louise, sauver
-Madeleine et la lui substituer, s'il se pouvait, dans ce drame
-populaire. Ceci n'était pas maladroit et témoigne d'une certaine
-entente de la scène. L'hiver et l'Avent avaient été remplis par la
-terrible sibylle, la bacchante furieuse. Dans une saison plus douce,
-dans un printemps de Provence, au Carême, aurait figuré un personnage
-plus touchant, un démon tout féminin dans une enfant malade et dans
-une blonde timide. La petite demoiselle appartenant à une famille
-distinguée, la noblesse s'y intéressait, et le Parlement de Provence.
-
-Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
-voulut entrer au petit conseil des parlementaires, lui ferma la
-porte. Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria:
-«Silence, diable maudit!»
-
-Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait
-triste figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne
-pressentait que trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et,
-dans sa cruelle catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant
-qu'il aimait. Il s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de
-Louise, elle apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'Église,
-cruels et subtils scolastiques. Elle lui posa les questions de
-doctrine, et à tout il répondait _oui_, lui accordant même les choses
-les plus contestables, par exemple, «que le Diable peut être cru en
-justice sur sa parole et son serment».
-
-Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de
-Marseille le réclama. Ses amis les Capucins dirent avoir visité sa
-chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de
-Marseille vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.
-
-Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien
-haut. Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
-honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
-premier pour Madeleine, dépassa les paroles même, et l'on en vint aux
-voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que
-le Diable avait dictées par la bouche de Louise, le Flamand, qui
-l'avait écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et
-craignait qu'on n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son
-chef Michaëlis, craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il
-n'altérât ces papiers de manière à perdre Louise. Il les défendit tant
-qu'il put, s'enferma dans sa chambre, et soutint un siège. Michaëlis,
-qui avait les parlementaires pour lui, ne put prendre le manuscrit
-qu'au nom du roi et en enfonçant la porte.
-
-Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
-Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat.
-Mais la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un
-inquisiteur accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui
-n'eut plus qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui
-restitua les papiers.
-
-Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et
-nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On
-lui fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très
-soigneusement si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle
-en vérité, et souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des
-questions étranges sur le magicien, sur les places de son corps qui
-pouvaient avoir la marque du Diable. Elle-même fut examinée.
-Quoiqu'elle dût l'être à Aix par les médecins et chirurgiens du
-Parlement (p. 70), Michaëlis, par excès de zèle, la visita à la
-Sainte-Baume, et il spécifie ses observations (p. 69). Point de
-matrone appelée. Les juges, laïques et moines, ici réconciliés et
-n'ayant pas à craindre leur surveillance mutuelle, se passèrent
-apparemment ce mépris des formalités.
-
-Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
-indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas
-tant fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
-toi!...»
-
-Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en
-effet, le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre,
-de n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
-maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
-avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
-Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
-voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
-couper, lui ôter cette vanité.
-
-Elle était obéissante et douce dans ses bons moments, et on aurait
-bien voulu en faire une Louise. Mais ses diables étaient vaniteux,
-amoureux, non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on
-voulut les faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis
-fut obligé de jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef,
-tenant à dépasser de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà
-tiré de ce petit corps une armée de six mille six cent soixante
-diables; il n'en restait qu'une centaine. Pour mieux convaincre le
-public, il lui fit rejeter le charme ou sortilège qu'elle avait avalé,
-disait-il, et le lui tira de la bouche dans une matière gluante. Qui
-eût refusé de se rendre à cela? L'assistance demeura stupéfaite et
-convaincue.
-
-Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même.
-Elle disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient
-irriter la jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle
-avouait que tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait
-toujours. Elle ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit,
-disait-elle, j'étais au Sabbat. Les magiciens adoraient ma statue
-toute dorée. Chacun d'eux, pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils
-tiraient de leurs mains avec des lancettes. _Lui_, il était là, à
-genoux, la corde au cou, me priant de revenir à lui et de ne pas le
-trahir... Je résistais... Alors il dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui
-veuille mourir pour elle?--Moi, dit un jeune homme», et le magicien
-l'immola.»
-
-Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un
-seul de ses beaux cheveux blonds. «Et, comme je refusais, il dit: La
-moitié au moins d'un cheveu».
-
-Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
-porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
-jambes pour rejoindre Gauffridi.
-
-On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait
-comment la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le
-tira, le coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que
-l'obstination de cette personne si douce venait des sorciers
-invisibles qui s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme
-d'armes, bien solide, avec une épée, qui frappait de tous les côtés,
-et taillait les invisibles en pièces.
-
-Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, ce fut la mort de
-Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le Carême à Aix,
-vit les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion,
-envoya prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé
-de l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru
-qu'on n'oserait.
-
-Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle
-était si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
-épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
-hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
-femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
-général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et
-étroit charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme
-on en voit à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer
-d'anciens ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on
-introduisit la fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au
-visage ces froids ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle
-fut dès lors à discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la
-conscience, l'extermination de ce qui restait de sens moral et de
-volonté.
-
-Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
-flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
-montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
-et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
-fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
-quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
-faisant blasphémer son diable au nom du magicien. Belzébuth disait
-par sa bouche: «Je renonce à Dieu, au nom de Gauffridi, je renonce à
-Dieu», etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du
-Juste, de la part de Gauffridi!»
-
-Horrible communauté. Ce diable à deux damnait l'un par les paroles de
-l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à
-Gauffridi. Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le
-blasphémateur muet dont l'impiété rugissait par la voix de cette
-fille.
-
-Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils
-eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi,
-Belzébuth, parles-tu si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots
-affreux: «S'il y a des traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre
-les démons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire
-tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et
-m'en moque.»
-
-Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon
-de la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut
-place encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le
-moindre aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient
-d'exorcismes et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept
-mille diables, sont obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que
-mourir et cherchait avidement tous les moyens de suicide. Le courage
-seul lui manquait. Une fois, elle se piqua avec une lancette, mais
-n'eut pas la force d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et,
-quand on le lui ôta, elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des
-aiguilles, enfin essaya follement de se faire entrer dans la tête une
-longue épingle par l'oreille.
-
-Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles,
-n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est
-bien étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
-aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui
-devait être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il
-apprit avec étonnement et horreur que, par trois fois, on avait
-enfoncé l'aiguille sans qu'il la sentît; donc il était trois fois
-marqué du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en
-Avignon, cet homme serait brûlé demain.»
-
-Il se sentit perdu, et ne se défendit plus. Il regarda seulement si
-quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver la vie. Il
-dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel ordre, qu'on
-aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était trop froid et
-trop sage pour prendre en main une telle affaire, si avancée
-d'ailleurs et désespérée.
-
-Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
-Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
-honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une
-pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
-sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la
-juridiction laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur
-l'article des moeurs, n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux.
-Ils enveloppaient Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et
-nuit, mais seulement pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie
-restant le grand chef d'accusation, on pût laisser au second plan la
-séduction d'un directeur, qui compromettait le clergé.
-
-Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
-tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
-qui bien certainement livrait son corps au bûcher.
-
-L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne
-devait pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du
-clergé et du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on
-somma son diable, Belzébuth, de vider les lieux, sinon de donner ses
-oppositions. Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.
-
-Puis on fit venir Louise, avec son diable Verrine. Mais avant de
-chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
-parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce diable,
-en lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
-Séraphins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile,
-dit Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre,
-elle fit effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir
-des autres, et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges,
-prosternée et la tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et
-si indomptée, s'humilier, baiser le pavé, et, les bras étendus, s'y
-appliquer de tout son long.
-
-Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
-expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée
-par un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était
-là garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébuth, le diable
-sorti de Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de
-Gauffridi.»
-
-Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
-infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
-l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul
-doute la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
-recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient
-servir, mais ils les tenaient «sous le secret de la cour».
-
-L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
-d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
-ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de
-Gauffridi, brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).
-
-La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
-relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à
-Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
-guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
-au diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée,
-Denise Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand
-bruit, la montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de
-Beauvais à Notre-Dame de Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce
-pèlerinage picard n'eut pas l'effet dramatique, les terreurs de la
-Sainte-Baume. Cette Lacaille, avec son latin, n'eut pas la brûlante
-éloquence de la Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout
-n'aboutit à rien qu'à amuser les huguenots.
-
-Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
-du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
-parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que
-comme exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes
-du bois qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle,
-l'avaient répudiée et abandonnée.
-
-Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
-pas... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle
-ne mourut pas; elle tua encore. Le diable meurtrier qui était en elle
-était plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs
-par noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à
-la magie, entre autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des
-deux yeux», qui fut brûlée vive.
-
-«Prions Dieu, dit en finissant le Père Michaëlis, que le tout soit à
-sa gloire et à celle de son Église.»
-
-
-
-
-VII
-
-LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--URBAIN GRANDIER (1632-1634)
-
-
-Dans les _Mémoires d'État_ qu'avait écrits le fameux Père Joseph,
-qu'on ne connaît que par extraits, et que l'on a sans doute prudemment
-supprimés comme trop instructifs, ce bon Père expliquait qu'en 1633 il
-avait eu le bonheur de découvrir une hérésie, une hérésie immense, où
-trempaient un nombre infini de confesseurs et de directeurs.
-
-Les capucins, légion admirable des gardiens de l'Église, bons chiens
-du saint troupeau, avaient flairé, surpris non pas dans les déserts,
-mais en pleine France, au centre, à Chartres, en Picardie, partout, un
-terrible gibier, les _alumbrados_ de l'Espagne (illuminés ou
-quiétistes), qui, trop persécutés là-bas, s'étaient réfugiés chez
-nous, et qui, dans le monde des femmes, surtout dans les couvents,
-glissaient le doux poison qu'on appela plus tard du nom de Molinos.
-
-La merveille, c'était qu'on n'eût pas su plus tôt la chose. Elle ne
-pouvait guère être cachée, étant si étendue. Les capucins juraient
-qu'en la Picardie seule (pays où les filles sont faibles et le sang
-plus chaud qu'au Midi) cette folie de l'amour mystique avait soixante
-mille professeurs. Tout le clergé en était-il? tous les confesseurs,
-directeurs? Il faut sans doute entendre qu'aux directeurs officiels
-nombre de laïques s'adjoignirent, brûlant du même zèle pour le salut
-des âmes féminines. Un de ceux-ci qui éclata plus tard avec talent,
-audace, est l'auteur des _Délices spirituelles_, Desmarets de
-Saint-Sorlin.
-
-
-On ne peut comprendre la toute-puissance du directeur sur les
-religieuses, cent fois plus maître alors qu'il ne le fut dans les
-temps antérieurs, si l'on ne se rappelle les circonstances nouvelles.
-
-La réforme du Concile de Trente pour la clôture des monastères, fort
-peu suivie sous Henri IV, où les religieuses recevaient le beau monde,
-donnaient des bals, dansaient, etc., cette réforme commença
-sérieusement sous Louis XIII. Le cardinal de La Rochefoucauld, ou
-plutôt les Jésuites qui le menaient, exigèrent une grande décence
-extérieure. Est-ce à dire que l'on n'entrât plus aux couvents? Un seul
-homme y entrait chaque jour, et non seulement dans la maison, mais à
-volonté dans chaque cellule (on le voit dans plusieurs affaires,
-surtout par David, à Louviers). Cette réforme, cette clôture, ferma la
-porte au monde, aux rivaux incommodes, donna le tête-à-tête au
-directeur, et l'influence unique.
-
-Qu'en résulterait-il? Les spéculatifs en feront un problème, non les
-hommes pratiques, non les médecins. Dès le seizième siècle, le médecin
-Wyer nous l'explique par des histoires fort claires. Il cite dans son
-livre IV nombre de religieuses qui devinrent furieuses d'amour. Et,
-dans son livre III, il parle d'un prêtre espagnol estimé qui, à Rome,
-entré par hasard dans un couvent de nonnes, en sortit fou, disant
-qu'épouses de Jésus, elles étaient les siennes, celles du prêtre,
-vicaire de Jésus. Il faisait dire des messes pour que Dieu lui donnât
-la grâce d'épouser bientôt ce couvent[65].
-
- [65] Wyer, liv. III, ch. VII, d'après Grillandus.
-
-Si cette visite passagère eut cet effet, on peut comprendre quel dut
-être l'état du directeur des monastères de femmes quand il fut seul
-chez elles, et profita de la clôture, put passer le jour avec elles,
-recevoir à chaque heure la dangereuse confidence de leurs langueurs,
-de leurs faiblesses.
-
-Les sens ne sont pas tout dans l'état de ces filles. Il faut compter
-surtout l'ennui, le besoin absolu de varier l'existence, de sortir
-d'une vie monotone par quelque écart ou quelque rêve. Que de choses
-nouvelles à cette époque! Les voyages, les Indes, la découverte de la
-terre! l'imprimerie! les romans surtout!... Quand tout cela roule au
-dehors, agite les esprits, comment croire qu'on supportera la pesante
-uniformité de la vie monastique, l'ennui des longs offices, sans
-assaisonnement que de quelque sermon nasillard?
-
-
-Les laïques même, au milieu de tant de distractions, veulent, exigent
-de leurs confesseurs l'absolution de l'inconstance.
-
-Le prêtre est entraîné, forcé de proche en proche. Une littérature
-immense, variée, érudite, se fait de la casuistique, de l'art de tout
-permettre. Littérature très progressive, où l'indulgence de la veille
-paraîtrait sévérité le lendemain.
-
-La casuistique fut pour le monde, la mystique pour les couvents.
-
-L'anéantissement de la personne et la mort de la volonté, c'est le
-grand principe mystique. Desmarets nous en donne très bien la vraie
-portée morale. Les dévoués, dit-il, immolés en eux et anéantis,
-n'existent plus qu'en Dieu. _Dès lors ils ne peuvent mal faire._ La
-partie supérieure est tellement divine qu'elle ne sait plus ce que
-fait l'autre[66].
-
- [66] Doctrine très ancienne qui reparaît souvent dans le
- Moyen-âge. Au dix-septième siècle, elle est commune dans les
- couvents de France et d'Espagne, nulle part plus claire et plus
- naïve que dans les leçons d'un ange normand à une religieuse
- (Affaire de Louviers).--L'ange enseigne à la nonne premièrement
- «le mépris du corps et l'indifférence à la chair. Jésus l'a
- tellement méprisée, qu'il l'a exposée nue à la flagellation, et
- laissé voir à tous...»--Il lui enseigne «l'abandon de l'âme et de
- la volonté, la sainte, la docile, la toute passive obéissance.
- Exemple: la Sainte Vierge, qui ne se défia pas de Gabriel, mais
- obéit, conçut.»--Courait-elle un risque? Non. Car un esprit ne
- peut causer aucune impureté. Tout au contraire, il purifie.»--A
- Louviers, cette belle doctrine fleurit dès 1623, professée par un
- directeur âgé, autorisé, David. Le fonds de son enseignement
- était «de faire mourir le péché par le péché», pour mieux rentrer
- en innocence. Ainsi firent nos premiers parents. Esprit de
- Bosroger (capucin). _La Piété affligée_, 1645; p. 167, 171, 173,
- 174, 181, 189, 190, 196.
-
-
-On devait croire que le zélé Joseph, qui avait poussé si haut le cri
-d'alarme contre ces corrupteurs, ne s'en tiendrait pas là, qu'il y
-aurait une grande et lumineuse enquête; que ce peuple innombrable,
-qui, dans une seule province, comptait soixante mille docteurs, serait
-connu, examiné de près. Mais non, ils disparaissent, et l'on n'en a
-pas de nouvelles. Quelques-uns, dit-on, furent emprisonnés. Mais nul
-procès, un silence profond. Selon toute apparence, Richelieu se soucia
-peu d'approfondir la chose. Sa tendresse pour les capucins ne
-l'aveugla pas au point de les suivre dans une affaire qui eût mis dans
-leurs mains l'inquisition sur tous les confesseurs.
-
-En général, le moine jalousait, haïssait le clergé séculier. Maître
-absolu des femmes espagnoles, il était peu goûté de nos Françaises
-pour sa malpropreté; elles allaient plutôt au prêtre, ou au jésuite,
-confesseur amphibie, demi-moine et demi-mondain. Si Richelieu avait
-lâché la meute des capucins, récollets, carmes, dominicains, etc., qui
-eût été en sûreté dans le clergé? Personne. Quel directeur, quel
-prêtre, même honnête, n'avait usé et abusé du doux langage des
-quiétistes près de ses pénitentes?
-
-Richelieu se garda de troubler le clergé lorsque déjà il préparait
-l'assemblée générale où il demanda un don pour la guerre. Un procès
-fut permis aux moines, un seul, contre un curé, mais contre un curé
-magicien, ce qui permettait d'embrouiller les choses (comme en
-l'affaire de Gauffridi), de sorte qu'aucun confesseur, aucun
-directeur, ne s'y reconnût, et que chacun, en sécurité pleine, pût
-toujours dire: «Ce n'est pas moi.»
-
-
-Grâce à ces soins tout prévoyants, une certaine obscurité reste en
-effet sur l'affaire de Grandier[67]. Son historien, le capucin
-Tranquille, prouve à merveille qu'il fut sorcier, bien plus un diable,
-et il est nommé dans le procès (comme on aurait dit d'Astaroth)
-_Grandier des Dominations_. Tout au contraire, Ménage est près de le
-ranger parmi les grands hommes accusés de magie, dans les martyrs de
-la libre pensée.
-
- [67] L'_Histoire des diables de Loudun_, du protestant Aubin, est
- un livre sérieux, solide, et confirmé par les _Procès-verbaux_
- mêmes de Laubardemont. Celui du capucin Tranquille est une pièce
- grotesque. La _Procédure_ est à notre grande Bibliothèque de
- Paris. M. Figuier a donné de toute l'affaire un long et excellent
- récit (_Histoire du merveilleux_).--Je suis, comme on va voir,
- contre les brûleurs, mais nullement pour le brûlé. Il est
- ridicule d'en faire un martyre, en haine de Richelieu. C'était un
- fat, vaniteux, libertin, qui méritait non le bûcher, mais la
- prison perpétuelle.
-
-Pour voir un peu plus clair, il ne faut pas prendre Grandier à part,
-mais lui garder sa place dans la trilogie diabolique du temps, dont il
-ne fut qu'un second acte, l'éclairer par le premier acte qu'on a vu en
-Provence dans l'affaire terrible de la Sainte-Baume, où périt
-Gauffridi, l'éclairer par le troisième acte, par l'affaire de
-Louviers, qui copia Loudun (comme Loudun avait copié), et qui eut à
-son tour un Gauffridi et un Urbain Grandier.
-
-Les trois affaires sont unes et identiques. Toujours le prêtre
-libertin, toujours le moine jaloux et la nonne furieuse par qui on
-fait parler le Diable, et le prêtre brûlé à la fin.
-
-Voilà ce qui fait la lumière dans ces affaires et qui permet d'y mieux
-voir que dans la fange obscure des monastères d'Espagne et d'Italie.
-Les religieuses de ces pays de paresse méridionale étaient étonnamment
-passives, subissaient la vie de sérail, et pis encore[68].
-
- [68] Voy. Del Rio, Llorente, Ricci, etc.
-
-Nos Françaises, au contraire, d'une personnalité forte, vive,
-exigeante, furent terribles de jalousie et terribles de haine, vrais
-diables (et sans figure), partant indiscrètes, bruyantes,
-accusatrices. Leurs révélations furent très claires, et si claires
-vers la fin que tout le monde en eut honte, et qu'en trente ans, en
-trois affaires, la chose, commencée par l'horreur, s'éteignit dans la
-platitude, sous les sifflets et le dégoût.
-
-Ce n'était pas à Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous
-leurs yeux et leurs railleries, dans la ville même où ils tenaient
-leurs grands synodes nationaux, qu'on eût attendu une affaire
-scandaleuse pour les catholiques. Mais justement ceux-ci, dans les
-vieilles villes protestantes, vivaient comme en pays conquis, avec une
-liberté très grande, pensant non sans raison que des gens souvent
-massacrés, tout récemment vaincus, ne diraient mot. La Loudun
-catholique (magistrats, prêtres, moines, un peu de noblesse et
-quelques artisans) vivait à part de l'autre, en vraie colonie
-conquérante. La colonie se divisa, comme on pouvait le deviner, par
-l'opposition du prêtre et du moine.
-
-
-Le moine, nombreux et altier, comme missionnaire convertisseur, tenait
-le haut du pavé contre les protestants, et confessait les dames
-catholiques, lorsque, de Bordeaux, arriva un jeune curé, élève des
-Jésuites, lettré et agréable, écrivant bien et parlant mieux. Il
-éclata en chaire, et bientôt dans le monde. Il était Manceau de
-naissance et disputeur, mais méridional d'éducation, de facilité
-bordelaise, hâbleur, léger comme un Gascon. En peu de temps, il sut
-brouiller à fond toute la petite ville, ayant les femmes pour lui, les
-hommes contre (du moins presque tous). Il devint magnifique, insolent
-et insupportable, ne respectant plus rien. Il criblait de sarcasmes
-les carmes, déblatérait en chaire contre les moines en général. On
-s'étouffait à ses sermons. Majestueux et fastueux, ce personnage
-apparaissait dans les rues de Loudun comme un Père de l'Église, tandis
-que la nuit, moins bruyant, il glissait aux allées ou par les portes
-de derrière.
-
-Toutes lui furent à discrétion. La femme de l'avocat du roi fut
-sensible pour lui, mais plus encore la fille du procureur royal, qui
-en eut un enfant. Ce n'était pas assez. Ce conquérant, maître des
-dames, poussant toujours son avantage, en venait aux religieuses.
-
-Il y avait partout alors des Ursulines, soeurs vouées à l'éducation,
-missionnaires femelles en pays protestant, qui caressaient, charmaient
-les mères, attiraient les petites filles. Celles de Loudun étaient un
-petit couvent de demoiselles nobles et pauvres. Pauvre couvent
-lui-même; en les fondant, on ne leur donna guère que la maison, ancien
-collège huguenot. La supérieure, dame de bonne noblesse et bien
-apparentée, brûlait d'élever son couvent, de l'amplifier, de
-l'enrichir et de le faire connaître. Elle aurait pris Grandier
-peut-être, l'homme à la mode, si déjà elle n'eût eu pour directeur un
-prêtre qui avait de bien autres racines dans le pays, étant proche
-parent des deux principaux magistrats. Le chanoine Mignon, comme on
-l'appelait, tenait la supérieure. Elle et lui en confession (les dames
-supérieures confessaient les religieuses), tous deux apprirent avec
-fureur que les jeunes nonnes ne rêvaient que de ce Grandier dont on
-parlait tant.
-
-Donc, le directeur menacé, le mari trompé, le père outragé (trois
-affronts en même famille), unirent leurs jalousies et jurèrent la
-perte de Grandier. Pour réussir, il suffisait de le laisser aller. Il
-se perdait assez lui-même. Une affaire éclata qui fit un bruit à faire
-presque écrouler la ville.
-
-
-Les religieuses, en cette vieille maison huguenote où on les avait
-mises, n'étaient pas rassurées. Leurs pensionnaires, enfants de la
-ville, et peut-être aussi de jeunes nonnes, avaient trouvé plaisant
-d'épouvanter les autres en jouant aux revenants, aux fantômes, aux
-apparitions. Il n'y avait pas trop d'ordre en ce mélange de petites
-filles riches que l'on gâtait. Elles couraient la nuit les corridors.
-Si bien qu'elles s'épouvantèrent elles-mêmes. Quelques-unes en
-étaient malades, ou malades d'esprit. Mais ces peurs, ces illusions,
-se mêlant aux scandales de ville dont on leur parlait trop le jour, le
-revenant des nuits, ce fut Grandier. Plusieurs dirent l'avoir vu,
-senti la nuit près d'elles, audacieux, vainqueur, et s'être réveillées
-trop tard. Était-ce illusion? Étaient-ce plaisanteries de novices?
-Était-ce Grandier qui avait acheté la portière ou risqué l'escalade!
-On n'a jamais pu l'éclaircir.
-
-Les trois dès lors crurent le tenir. Ils suscitèrent d'abord dans les
-petites gens qu'ils protégeaient deux bonnes âmes qui déclarèrent ne
-pouvoir plus garder pour leur curé un débauché, un sorcier, un démon,
-un esprit fort, qui, à l'église, «pliait un genou et non deux»; enfin
-qui se moquait des règles, et donnait des dispenses contre les droits
-de l'évêque.--Accusation habile qui mettait contre lui l'évêque de
-Poitiers, défenseur naturel du prêtre, et livrait celui-ci à la rage
-des moines.
-
-Tout cela monté avec génie, il faut l'avouer. En le faisant accuser
-par deux pauvres, on trouva très utile de le bâtonner par un noble. En
-ce temps de duel, l'homme impunément bâtonné perdait dans le public,
-il baissait chez les femmes. Grandier sentit la profondeur du coup.
-Comme en tout il aimait l'éclat, il alla au roi même, se jeta à ses
-genoux, demanda vengeance pour sa robe de prêtre. Il l'aurait eue d'un
-roi dévot; mais il se trouva là des gens qui dirent au roi que c'était
-affaire d'amour et fureur de maris trompés.
-
-Au tribunal ecclésiastique de Poitiers, Grandier fut condamné à
-pénitence et à être banni de Loudun, donc déshonoré comme prêtre. Mais
-le tribunal civil reprit la chose et le trouva innocent. Il eut encore
-pour lui l'autorité ecclésiastique dont relevait Poitiers,
-l'archevêque de Bordeaux, Sourdis. Ce prélat belliqueux, amiral et
-brave marin, autant et plus que prêtre, ne fit que hausser les épaules
-au récit de ces peccadilles. Il innocenta le curé, mais en même temps
-lui conseilla sagement d'aller vivre partout, excepté à Loudun.
-
-C'est ce que l'orgueilleux n'eut garde de faire. Il voulut jouir du
-triomphe sur le terrain de la bataille et parader devant les dames. Il
-rentra dans Loudun au grand jour, à grand bruit; toutes le regardaient
-des fenêtres; il marchait tenant un laurier.
-
-
-Non content de cette folie, il menaçait, voulait réparation. Ses
-adversaires, ainsi poussés, à leur tour en péril, se rappelèrent
-l'affaire de Gauffridi, où le Diable, le père du mensonge,
-honorablement réhabilité, avait été accepté en justice comme un bon
-témoin véridique, croyable pour l'Église et croyable pour les gens du
-roi. Désespérés, ils invoquèrent un diable et ils l'eurent à
-commandement. Il parut chez les Ursulines.
-
-Chose hasardeuse. Mais que de gens intéressés au succès! La supérieure
-voyait son couvent, pauvre, obscur, attirer bientôt les yeux de la
-cour, des provinces, de toute la terre. Les moines y voyaient leur
-victoire sur leurs rivaux, les prêtres. Ils retrouvaient ces combats
-populaires livrés au Diable en l'autre siècle, souvent (comme à
-Soissons) devant la porte des églises, la terreur et la joie du peuple
-à voir triompher le bon Dieu, l'aveu tiré du Diable «que Dieu est dans
-le Sacrement», l'humiliation des huguenots convaincus par le démon
-même.
-
-Dans cette comédie tragique, l'exorciste représentait Dieu, ou tout au
-moins c'était l'archange terrassant le dragon. Il descendait des
-échafauds épuisé, ruisselant de sueur, mais triomphant, porté dans les
-bras de la foule, béni des bonnes femmes qui en pleuraient de joie.
-
-Voilà pourquoi il fallait toujours un peu de sorcellerie dans les
-procès. On ne s'intéressait qu'au Diable. On ne pouvait pas toujours
-le voir sortir du corps en crapaud noir (comme à Bordeaux en 1610).
-Mais on était du moins dédommagé par une grande, une superbe mise en
-scène. L'âpre désert de Madeleine, l'horreur de la Sainte-Baume, dans
-l'affaire de Provence, firent une bonne partie du succès. Loudun eut
-pour lui le tapage et la bacchanale furieuse d'une grande armée
-d'exorcistes divisés en plusieurs églises. Enfin Louviers, que nous
-verrons, pour raviver un peu ce genre usé, imagina des scènes de nuit
-où les diables en religieuses, à la lueur des torches, creusaient,
-tiraient des fosses les charmes qu'on y avait cachés.
-
-
-L'affaire de Loudun commença par la supérieure et par une soeur
-converse à elle. Elles eurent des convulsions, jargonnèrent
-diaboliquement. D'autres nonnes les imitèrent, une surtout, hardie,
-reprit le rôle de la Louise de Marseille, le même diable Léviathan,
-le démon supérieur de chicane et d'accusation.
-
-Toute la petite ville entre en branle. Les moines de toutes couleurs
-s'emparent des nonnes, les divisent, les exorcisent par trois, par
-quatre. Ils se partagent les églises. Les capucins à eux seuls en
-occupent deux. La foule y court, toutes les femmes, et, dans cet
-auditoire effrayé, palpitant, plus d'une crie qu'elle sent aussi des
-diables. Six filles de la ville sont possédées. Et le simple récit de
-ces choses effroyables fait deux possédées à Chinon.
-
-On en parla partout, à Paris, à la cour. Notre reine espagnole,
-imaginative et dévote, envoie son aumônier; bien plus, lord Montaigu,
-l'ancien papiste, son fidèle serviteur, qui vit tout et crut tout,
-rapporta tout au pape. Miracle constaté. Il avait vu les plaies d'une
-nonne, les stigmates marqués par le Diable sur les mains de la
-supérieure.
-
-Qu'en dit le roi de France? Toute sa dévotion était tournée au Diable,
-à l'enfer, à la crainte. On dit que Richelieu fut charmé de l'y
-entretenir. J'en doute; les diables étaient essentiellement espagnols
-et du parti d'Espagne; s'ils parlaient politique, c'eût été contre
-Richelieu. Peut-être en eut-il peur. Il leur rendit hommage, et envoya
-sa nièce pour témoigner intérêt à la chose.
-
-
-La cour croyait. Mais Loudun même ne croyait pas. Ses diables, pauvres
-imitateurs des démons de Marseille, répétaient le matin ce qu'on leur
-apprenait le soir d'après le manuel connu du Père Michaëlis. Ils
-n'auraient su que dire si des exorcismes secrets, répétition soignée
-de la farce du jour, ne les eussent chaque nuit préparés et stylés à
-figurer devant le peuple.
-
-Un ferme magistrat, le bailli de la ville, éclata, vint lui-même
-trouver les fourbes, les menaça, les dénonça. Ce fut aussi le jugement
-tacite de l'archevêque de Bordeaux, auquel Grandier en appelait. Il
-envoya un règlement pour diriger du moins les exorcistes, finir leur
-arbitraire; de plus, son chirurgien, qui visita les filles, ne les
-trouva point possédées, ni folles, ni _malades_. Qu'étaient-elles?
-Fourbes à coup sûr.
-
-Ainsi continue dans le siècle ce beau duel du médecin contre le
-Diable, de la science et de la lumière contre le ténébreux mensonge.
-Nous l'avons vu commencer par Agrippa, Wyer. Certain docteur Duncan
-continua bravement à Loudun, et sans crainte imprima que cette affaire
-n'était que ridicule.
-
-Le Démon, qu'on dit si rebelle, eut peur, se tut, perdit la voix. Mais
-les passions étaient trop animées pour que la chose en restât là. Le
-flot remonta pour Grandier avec une telle force, que les assaillis
-devinrent assaillants. Un parent des accusateurs, un apothicaire, fut
-pris à partie par une riche demoiselle de la ville qu'il disait être
-maîtresse du curé. Comme calomniateur, il fut condamné à l'amende
-honorable.
-
-La supérieure était perdue. On eût aisément constaté ce que vit plus
-tard un témoin, que ses stigmates étaient une peinture, rafraîchie
-tous les jours. Mais elle était parente d'un conseiller du roi,
-Laubardemont, qui la sauva. Il était justement chargé de raser les
-forts de Loudun. Il se fit donner une commission pour faire juger
-Grandier. On fit entendre au cardinal que l'accusé était curé et ami
-de la _Cordonnière de Loudun_, un des nombreux agents de Marie de
-Médicis, qu'il s'était fait le secrétaire de sa paroissienne, et, sous
-son nom, avait écrit un ignoble pamphlet.
-
-Du reste, Richelieu eût voulu être magnanime et mépriser la chose,
-qu'il l'eût pu difficilement. Les capucins, le Père Joseph,
-spéculaient là-dessus. Richelieu lui aurait donné une belle prise
-contre lui près du roi s'il n'eût montré du zèle. Certain M. Quillet,
-qui avait observé sérieusement, alla voir Richelieu et l'avertit. Mais
-celui-ci craignit de l'écouter, et le regarda de si mauvais oeil que
-le donneur d'avis jugea prudent de se sauver en Italie.
-
-
-Laubardemont arrive le 6 décembre 1633. Avec lui la terreur. Pouvoir
-illimité. C'est le roi en personne. Toute la force du royaume, une
-horrible massue, pour écraser une mouche.
-
-Les magistrats furent indignés, le lieutenant civil avertit Grandier
-qu'il l'arrêterait le lendemain. Il n'en tint compte et se fit
-arrêter. Enlevé à l'instant, sans forme de procès, mis aux cachots
-d'Angers. Puis ramené, jeté où? dans la maison et la chambre d'un de
-ses ennemis qui en fait murer les fenêtres, pour qu'il étouffe.
-L'exécrable examen qu'on fait sur le corps du sorcier en lui enfonçant
-des aiguilles pour trouver la marque du Diable est fait par les mains
-mêmes de ses accusateurs, qui prennent sur lui d'avance leur vengeance
-préalable, l'avant-goût du supplice!
-
-On le traîne aux églises, en face de ces filles, à qui Laubardemont a
-rendu la parole. Il trouve des bacchantes que l'apothicaire condamné
-saoulait de ses breuvages, les jetant en de telles furies, qu'un jour
-Grandier fut près de périr sous leurs ongles.
-
-Ne pouvant imiter l'éloquence de la possédée de Marseille, elles
-suppléaient par le cynisme. Spectacle hideux! des filles, abusant des
-prétendus diables pour lâcher devant le public la bonde à la furie des
-sens! C'est justement ce qui grossissait l'auditoire. On venait ouïr
-là, de la bouche des femmes, ce qu'aucune n'osa dire jamais.
-
-Le ridicule, ainsi que l'odieux, allaient croissant, le peu qu'on leur
-soufflait de latin, elles le disaient tout de travers. Le public
-trouvait que les diables n'avaient pas fait leur _quatrième_. Les
-capucins, sans se déconcerter, dirent que, si ces démons étaient
-faibles en latin, ils parlaient à merveille l'iroquois, le
-topinambour.
-
-
-La farce ignoble, vue de soixante lieues, de Saint-Germain, du Louvre,
-apparaissait miraculeuse, effrayante et terrible. La cour admirait et
-tremblait. Richelieu (sans doute pour plaire) fit une chose lâche. Il
-fit payer les exorcistes, payer les religieuses.
-
-Une si haute faveur exalta la cabale et la rendit tout à fait folle.
-Après les paroles insensées vinrent les actes honteux. Les
-exorcistes, sous prétexte de la fatigue des nonnes, les firent
-promener hors de la ville, les promenèrent eux-mêmes. Et l'une d'elles
-en revint enceinte. L'apparence du moins était telle. Au cinquième ou
-sixième mois, tout disparut, et le démon qui était en elle avoua la
-malice qu'il avait eue de calomnier la pauvre religieuse par cette
-illusion de grossesse. C'est l'historien de Louviers qui nous apprend
-cette histoire de Loudun[69].
-
- [69] Esprit de Bosroger, p. 135.
-
-On assure que le Père Joseph vint secrètement, mais vit l'affaire
-perdue, et s'en tira sans bruit. Les Jésuites vinrent aussi,
-exorcisèrent, firent peu de chose, flairèrent l'opinion, se dérobèrent
-aussi.
-
-Mais les moines, les capucins, étaient si engagés, qu'il ne leur
-restait plus qu'à se sauver par la terreur. Ils tendirent des pièges
-perfides au courageux bailli, à la baillive, voulant les faire périr,
-éteindre la future réaction de la justice. Enfin ils pressèrent la
-commission d'expédier Grandier. Les choses ne pouvaient plus aller.
-Les nonnes mêmes leur échappaient. Après cette terrible orgie de
-fureurs sensuelles et des cris impudiques pour faire couler le sang
-humain, deux ou trois défaillirent, se prirent en dégoût, en horreur:
-elles se vomissaient elles-mêmes. Malgré le sort affreux qu'elles
-avaient à attendre, si elles parlaient, malgré la certitude de finir
-dans une basse-fosse[70], elles dirent dans l'église qu'elles étaient
-damnées, qu'elles avaient joué le Diable, que Grandier était innocent.
-
- [70] C'était l'usage encore; voir Mabillon.
-
-Elles se perdirent, mais n'arrêtèrent rien. Une réclamation générale
-de la ville au roi n'arrêta rien. On condamna Grandier à être brûlé
-(18 août 1634). Telle était la rage de ses ennemis, qu'avant le bûcher
-ils exigèrent, pour la seconde fois, qu'on lui plantât partout
-l'aiguille pour chercher la marque du Diable. Un des juges eût voulu
-qu'on lui arrachât même les ongles, mais le chirurgien refusa.
-
-On craignait l'échafaud, les dernières paroles du patient. Comme on
-avait trouvé dans ses papiers un écrit contre le célibat des prêtres,
-ceux qui le disaient sorcier le croyaient eux-mêmes esprit fort. On se
-souvenait des paroles hardies que les martyrs de la libre pensée
-avaient lancées contre leurs juges, on se rappelait le mot suprême de
-Jordano Bruno, la bravade de Vanini. On composa avec Grandier. On lui
-dit que, s'il était sage, on lui sauverait la flamme, qu'on
-l'étranglerait préalablement. Le faible prêtre, homme de chair, donna
-encore ceci à la chair, et promit de ne point parler. Il ne dit rien
-sur le chemin et rien sur l'échafaud. Quand on le vit bien lié au
-poteau, toute chose prête, et le feu disposé pour l'envelopper
-brusquement de flamme et de fumée, un moine, son propre confesseur,
-sans attendre le bourreau, mit le feu au bûcher. Le patient, engagé,
-n'eut que le temps de dire: «Ah! vous m'avez trompé!» Mais les
-tourbillons s'élevèrent et la fournaise de douleurs... On n'entendit
-plus que des cris.
-
-Richelieu, dans ses _Mémoires_, parle peu de cette affaire et avec une
-honte visible. Il fait entendre qu'il suivit les rapports qui lui
-vinrent, la voix de l'opinion. Il n'en avait pas moins, en soudoyant
-les exorcistes, en lâchant la bride aux capucins, en les laissant
-triompher par la France, encouragé, tenté la fourberie. Gauffridi,
-renouvelé par Grandier, va reparaître encore plus sale, dans l'affaire
-de Louviers.
-
-C'est justement en 1634 que les diables, chassés de Poitou, passent en
-Normandie, copiant, recopiant leurs sottises de la Sainte-Baume, sans
-invention et sans talent, sans imagination. Le furieux Léviathan de
-Provence, contrefait à Loudun, perd son aiguillon du Midi, et ne se
-tire d'affaire qu'en faisant parler couramment aux vierges les langues
-de Sodome. Hélas! tout à l'heure, à Louviers, il perd son audace même;
-il prend la pesanteur du Nord, et devient un pauvre d'esprit.
-
-
-
-
-VIII
-
-POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT (1633-1647)
-
-
-Si Richelieu n'eût refusé l'enquête que demandait le Père Joseph
-contre les directeurs _illuminés_, on aurait d'étranges lumières sur
-l'intérieur des cloîtres, la vie des religieuses. Au défaut,
-l'histoire de Louviers, beaucoup plus instructive que celles d'Aix et
-de Loudun, nous montre que le directeur, quoiqu'il eût dans
-l'_illuminisme_ un nouveau moyen de corruption, n'en employait pas
-moins les vieilles fraudes de sorcellerie, d'apparitions diaboliques,
-angéliques, etc.[71]
-
- [71] Il était trop facile de tromper celles qui désiraient
- l'être. Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen-âge,
- les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup
- mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore
- nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à
- leurs soeurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante,
- bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un
- registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse;
- elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, Sainte Vierge,
- donnez-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher» (dans Lasteyrie,
- _Confession_, p. 205). Embarras réel pour le directeur, qui, quel
- que fût son âge, était en péril. On sait l'histoire d'un certain
- couvent russe: un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez
- les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours.
- Elles croyaient communément qu'un saint ne peut que sanctifier,
- et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les
- _sanctifiées_. (L'Estoile.) Cette croyance était fort sérieuse
- dans les cloîtres. (Voy. le capucin Esprit de Bosroger, ch. XI,
- p. 156.)
-
-Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans,
-le premier, David, est _illuminé_ et molinosiste (avant Molinos); le
-second, Picart, agit _par le Diable_ et comme sorcier; le troisième,
-Boulé, sous la figure d'ange.
-
-Voici le livre capital sur cette affaire:
-
-_Histoire de Magdelaine Bavent_, religieuse de Louviers, avec son
-interrogatoire, etc., 1652, in-quarto, Rouen[72].--La date de ce livre
-explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la
-Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de
-Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa
-vie.
-
- [72] Je ne connais aucun livre plus important, plus terrible,
- plus digne d'être réimprimé (_Bibl. imp._, Z, _ancien 1016_).
- C'est l'histoire la plus forte en ce genre.--La _Piété affligée_,
- du capucin Esprit de Bosroger, est un livre immortel dans les
- annales de la bêtise humaine. J'en ai tiré, au chapitre
- précédent, des choses surprenantes qui pouvaient le faire brûler;
- mais je me suis gardé de copier les libertés amoureuses que
- l'ange Gabriel y prend avec la Vierge, ses baisers de colombe,
- etc.--Les deux admirables pamphlets du vaillant chirurgien Yvelin
- sont à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. L'_Examen_ et
- l'_Apologie_ se trouvent dans un volume relié et mal intitulé:
- _Éloges de Richelieu_ (Lettre X, 550). L'_Apologie_ s'y trouve en
- double au volume Z, 899.
-
-Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. A douze, on
-la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison,
-un franciscain, y était le maître absolu; cette lingère, faisant des
-vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait
-croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres
-breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au
-diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut
-la quatrième.
-
-Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de
-Saint-François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen,
-veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait
-que cette oeuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus
-un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle
-fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce
-couvent, pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un
-lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent
-contre les abus qui salissaient les cloîtres, le _Fouet des
-paillards_[73]. Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort
-étranges de la pureté. Il était _adamite_, prêchait la nudité qu'Adam
-eut dans son innocence. Dociles à ses leçons, les religieuses du
-cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre
-à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves
-revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans
-certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine, qui, à
-seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière
-(trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut
-et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein
-avec la nappe de l'autel.
-
- [73] Voy. Floquet, _Parl. de Normandie_, t. V, p. 636.
-
-Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à
-la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents et que les
-abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la
-sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il
-ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent,
-l'illuminisme: «Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché
-qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché», etc. Les
-religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre
-elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et _passim_).
-Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.
-
-
-Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui
-avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart,
-son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession il ne lui
-parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la
-chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient
-tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits
-mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, elle était
-presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que
-David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin
-par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez
-lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla
-l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y
-être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop
-vrai.
-
-Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brava
-le scandale et la rendit enceinte.
-
-Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient. Elles
-dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les
-aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi
-leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par
-l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces
-maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une
-l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait
-élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon
-coeur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe
-église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu
-pas?»
-
-Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de soeur
-laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus
-tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou
-avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
-étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (_Interrog._, p.
-13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
-devinrent les nouveau-nés.
-
-
-Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne
-convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses
-remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour.
-Il exigea d'elle un testament où elle promettait _de mourir quand il
-mourrait, et d'être où il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
-esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la
-mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété,
-son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
-prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une
-autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
-par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine,
-enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.
-
-C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait
-par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier
-d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait
-en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée,
-battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
-Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
-éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
-demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure,
-qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
-richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun.
-Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille, craignant
-sans doute Richelieu, qui essayait alors une réforme des cloîtres.
-
-Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa
-mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la
-reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux oeuvres
-surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort,
-et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en
-accuser bien d'autres. Pour combattre les visions de Madeleine, on
-chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
-certaine soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin
-furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel
-fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
-voyait le Diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
-avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la
-mère des novices. Rien de nouveau, du reste. C'était un réchauffé des
-deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
-relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.
-
-L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du
-pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
-avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son
-corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine,
-condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour
-trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
-robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût
-voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les
-religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui
-était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
-vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs
-aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent
-s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du
-Diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le
-bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et
-des cris.
-
-
-Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son
-diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un
-éternel _in-pace_. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il
-n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de
-religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient.
-
-Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un
-jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de
-Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un
-magistrat fort clairvoyant, conseiller des Aides à Rouen. Ils y mirent
-une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent
-pendant dix-sept jours.
-
-Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils
-avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur
-fut redite (comme chose révélée) par le diable de la soeur Anne.
-Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise
-en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches,
-les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on
-n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des
-possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On
-creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat
-sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la soeur
-Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa
-main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle
-allait jeter dans la terre.
-
-Les exorcistes, pénitenciers, prêtres et capucins, qui étaient là,
-furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité,
-commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux
-religieuses, il y en avait, dit-il, six _possédées_ qui eussent mérité
-correction. Dix-sept autres, les _charmées_, étaient des victimes, un
-troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec
-précision; elles sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à
-la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion
-nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer.
-
-Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les
-prêtres reconnaissent le caractère surnaturel des possédées. _Elles
-prédisent_, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elles traduisent,
-d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut
-le départ de la Vierge). _Elles savent le grec_ devant le peuple de
-Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles
-font des sauts, des tours_, les plus faciles, montent à un gros tronc
-d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de
-terrible et vraiment _contre la nature_, c'est de dire des choses
-sales, qu'un homme ne dirait jamais.
-
-Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le
-masque. Car on poussait la chose; on allait faire d'autres victimes.
-Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou
-à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière,
-désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche
-gagnait la terreur ecclésiastique.
-
-C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible Anne
-d'Autriche. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus
-qu'un mot dans la langue: _La reine est si bonne_.» Cette bonté
-donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant
-enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner.
-L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir.
-Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des
-victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla
-pleurer à la cour pour la religion outragée.
-
-Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant
-depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il ne
-revînt de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne
-d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en
-enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé.
-Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était
-surnaturelle, au-dessus de tout art humain.
-
-Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen qui étaient
-médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce
-frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina dans une brochure
-qui restera. Il accepte ce grand duel de la science contre le clergé,
-déclare (comme Wyer au seizième siècle) «que le vrai juge en ces
-choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science». A grand'peine,
-il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût
-vendre. Alors, ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil
-distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
-Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
-passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude,
-le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans
-réplique qui constatait leur infamie.
-
-
-Revenons à la misérable Madeleine. Le pénitencier d'Évreux, son
-ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
-p. 67), l'emportait, comme sa proie, au fond de l'_in-pace_ épiscopal
-de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous
-la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les
-ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait
-crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de
-linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
-et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était
-troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux
-prisons, sujets à manger des nez, des oreilles.
-
-Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui
-donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave
-au-dessus, parler au trou de l'_in-pace_, menacer, commander, et la
-confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres
-personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle n'expirât, la
-tira un moment de l'_in-pace_, la mit dans la cave supérieure. Puis,
-furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.
-
-La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout à coup, cela
-combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé, et elle avait plus de
-force. Elle fut prise au coeur d'un furieux désir de la mort. Elle
-avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle
-pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant,
-elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit
-mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures
-durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie
-même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait
-plus forte. La mort du coeur n'y faisait rien.
-
-Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation
-pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur
-de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer
-d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut,
-dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se
-défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le
-Diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies
-honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait
-plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens
-dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide.
-Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du
-cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?)
-qui la réservait pour le crime.
-
-Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté,
-de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle
-n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y
-renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit
-de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait
-témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).
-
-Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
-en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
-qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux.
-Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
-On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval.
-Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel
-signe elle reconnaîtrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
-reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé!
-
-Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra
-devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la
-garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
-les clés. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde,
-dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son
-cachot.
-
-Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les parlements
-restaient l'unique autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus
-favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
-il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait
-fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au
-vicaire Boullé, et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la
-plainte des parents de Picart, et condamna l'évêque d'Évreux à le
-replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se
-chargea du procès, et à cette occasion tira enfin d'Évreux la
-misérable Madeleine, et la prit aussi à Rouen.
-
-On craignait fort qu'il ne fît compromettre et le chirurgien Yvelin et
-le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des
-religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les
-fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du roi, tribunal
-indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la
-charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose
-de justice.
-
-En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen,
-consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour
-pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de
-Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner
-contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin
-Esprit de Bosroger, un des fourbes exorcistes, a chanté ce triomphe
-dans sa _Piété affligée_, burlesque monument de sottise où il accuse,
-sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. On a vu un peu
-plus haut (dans une note) le beau texte du capucin où il donne pour
-leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.
-
-La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont
-vu que la forme, le ridicule; le fond, très grave, fut une réaction
-morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
-outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1º qu'on détruisît la Sodome de
-Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents;
-2º que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois
-par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses pour
-rechercher si ces abus immondes ne se renouvelaient point.
-
-Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de
-Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende
-honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux
-poissons, où il fut dévoré des flammes (21 août 1647). Madeleine, ou
-plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.
-
-
-
-
-IX
-
-SATAN TRIOMPHE AU XVIIe SIÈCLE
-
-
-La Fronde est un Voltaire. L'esprit voltairien, aussi vieux que la
-France, mais longtemps contenu, éclate en politique et bientôt en
-religion. Le grand roi veut en vain imposer un sérieux solennel. Le
-rire continue en dessous.
-
-Mais n'est-ce donc que rire et risée? Point du tout, c'est l'avènement
-de la Raison. Par Keppler, Galilée, par Descartes et Newton, s'établit
-triomphalement le dogme raisonnable, la foi à l'_immutabilité des lois
-de la Nature_. Le miracle n'ose plus paraître, ou, quand il l'ose, il
-est sifflé.
-
-Pour parler mieux encore, les fantasques miracles du caprice ayant
-disparu, apparaît le grand miracle universel et d'autant plus divin
-qu'il est plus régulier.
-
-C'est la grande Révolte qui décidément a vaincu. Vous la reconnaissez
-dans les formes hardies de ces premières explosions, dans l'ironie de
-Galilée, dans le doute absolu dont part Descartes pour commencer sa
-construction. Le Moyen-âge eût dit: «C'est l'esprit du _Malin_.»
-
-Victoire non négative pourtant, mais fort affirmative et de ferme
-fondation. L'_esprit de la Nature et les sciences de la Nature_, ces
-proscrits du vieux temps, rentrent irrésistibles. C'est la Réalité, la
-Substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres.
-
-On avait follement dit: «Le grand Pan est mort.» Puis, voyant qu'il
-vivait, on l'avait fait un Dieu du mal; à travers le chaos, on pouvait
-s'y tromper. Mais le voici qui vit, et qui vit harmonique dans la
-sublime fixité des lois qui dirigent l'étoile et qui non moins
-dirigent le mystère profond de la vie.
-
-
-On peut dire de ce temps deux choses qui ne sont point
-contradictoires: l'esprit de Satan a vaincu, mais c'est fait de la
-sorcellerie.
-
-Toute thaumaturgie, diabolique ou sacrée, est bien malade alors.
-Sorciers, théologiens, sont également impuissants. Ils sont à l'état
-d'empiriques, implorant en vain d'un hasard surnaturel et du caprice
-de la Grâce les merveilles que la science ne demande qu'à la Nature, à
-la Raison.
-
-Les jansénistes, si zélés, n'obtiennent en tout ce siècle qu'un tout
-petit miracle ridicule. Moins heureux encore les jésuites, si
-puissants et si riches, ne peuvent à aucun prix s'en procurer, et se
-contentent des visions d'une fille hystérique, soeur Marie Alacoque,
-énormément sanguine, qui ne voyait que sang. Devant une telle
-impuissance, la magie, la sorcellerie pourront se consoler.
-
-Notez qu'en cette décadence de la foi au surnaturel, l'un suit
-l'autre. Ils étaient liés dans l'imagination, dans la terreur du
-Moyen-âge. Ils sont liés encore dans le rire et dans le dédain. Quand
-Molière se moqua du Diable et «des chaudières bouillantes», le clergé
-s'émut fort; il sentit que la foi au Paradis baissait d'autant.
-
-Un gouvernement tout laïque, celui du grand Colbert (qui fut longtemps
-le vrai roi), ne cache pas son mépris de ces vieilles questions. Il
-vide les prisons des sorciers qu'y entassait encore le Parlement de
-Rouen, _défend aux tribunaux d'admettre l'accusation de sorcellerie_
-(1672). Ce Parlement réclame et fait très bien entendre qu'en niant la
-sorcellerie, on compromet bien d'autres choses. En doutant des
-mystères d'en bas, on ébranle dans beaucoup d'âmes la croyance aux
-mystères d'en haut.
-
-
-Le Sabbat disparaît. Et pourquoi? C'est qu'il est partout. Il entre
-dans les moeurs. Ses pratiques sont la vie commune.
-
-On disait du Sabbat: «Jamais femme n'en revint enceinte.» On
-reprochait au Diable, à la sorcière, d'être l'ennemi de la génération,
-de détester la vie, d'aimer la mort et le néant, etc. Et il se trouve
-justement qu'au pieux dix-septième siècle, où la sorcière expire[74],
-l'amour de la stérilité et la peur d'engendrer sont la maladie
-générale.
-
- [74] Je ne prends pas la Voisin pour sorcière, ni pour sabbat la
- contrefaçon qu'elle en faisait pour amuser des grands seigneurs
- blasés, Luxembourg et Vendôme, son disciple, et les effrontées
- Mazarines. Des prêtres scélérats, associés à la Voisin, leur
- disaient secrètement la Messe noire, et plus obscène certainement
- qu'elle n'avait pu être jadis devant tout un peuple. Dans une
- misérable victime, autel vivant, on piloriait la nature. Une
- femme livrée à la risée! horreur!... jouet bien moins des hommes
- encore que de la cruauté des femmes, d'une Bouillon, insolente,
- effrénée, ou de la noire Olympe, profonde en crimes et docteur en
- poisons (1681).
-
-Si Satan lit, il a sujet de rire en lisant les casuistes ses
-continuateurs. Y a-t-il pourtant quelque différence? Oui. Satan, dans
-des temps effroyables, fut prévoyant pour l'affamé; il eut pitié du
-pauvre. Mais ceux-ci ont pitié du riche. Le riche, avec ses vices, son
-luxe, sa vie de cour, est un nécessiteux, un misérable, un mendiant.
-Il vient en confession, humblement, menaçant, extorquer du docteur une
-autorisation de pécher en conscience. Un jour quelqu'un fera (si on en
-a le courage) la surprenante histoire des lâchetés du casuiste qui
-veut garder son pénitent, des expédients honteux où il descend. De
-Navarro à Escobar, un marchandage étrange se fait aux dépens de
-l'épouse, et on dispute encore un peu. Mais ce n'est pas assez. Le
-casuiste est vaincu, lâche tout. De Zoccoli à Liguori (1670-1770), il
-ne défend plus la nature.
-
-Le Diable, au Sabbat, comme on sait, eut deux visages, l'un d'en haut,
-menaçant, et l'autre au dos, burlesque. Aujourd'hui qu'il n'en a que
-faire, il donnera ce dernier généreusement au casuiste.
-
-Ce qui doit amuser Satan, c'est que ses fidèles se trouvent alors chez
-les honnêtes gens, les ménages sérieux qui se gouvernent par
-l'Église[75]. La mondaine, qui relève sa maison par la grande
-ressource du temps, l'adultère lucratif, se rit de la prudence et suit
-la nature hardiment. La famille dévote ne suit que son Jésuite. Pour
-conserver, concentrer la fortune, pour laisser un fils riche, elle
-entre aux voies obliques de la spiritualité nouvelle. Dans l'ombre et
-le secret, la plus fière, au prie-Dieu, s'ignore, s'oublie, s'absente,
-suit la leçon de Molinos: «Nous sommes ici bas pour souffrir! Mais la
-pieuse indifférence, à la longue, adoucit, endort. On obtient un
-néant.--La mort? Pas tout à fait. Sans se mêler, ni répondre des
-choses, on en a l'écho, vague et doux. C'est comme un hasard de la
-Grâce, suave et pénétrante, nulle part plus qu'aux abaissements où
-s'éclipse la volonté.»
-
- [75] La stérilité va toujours croissant dans le dix-septième
- siècle, spécialement dans les familles rangées, réglées à la
- stricte mesure du confessionnal. Prenez même les jansénistes.
- Suivez les Arnauld; voici leur décroissance: d'abord vingt
- enfants, quinze enfants; puis cinq! et enfin plus d'enfant. Cette
- race énergique (et mêlée aux vaillants Colbert) finit-elle par
- énervation? Non. Elle s'est resserrée peu à peu pour faire un
- aîné riche, un grand seigneur et un ministre. Elle y arrive et
- meurt de son ambitieuse prudence, certainement autorisée.
-
-Exquises profondeurs... Pauvre Satan! que tu es dépassé! Humilie-toi,
-admire, et reconnais tes fils.
-
-
-Les médecins, qui bien plus encore sont ses fils légitimes, qui
-naquirent de l'empirisme populaire qu'on appelait sorcellerie, eux ses
-héritiers préférés à qui il a laissé son plus haut patrimoine, ne s'en
-souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a
-préparés.
-
-Ils font plus. A ce roi déchu, à leur père et auteur, ils infligent
-certains coups de fouet... _Tu quoque, fili mi!..._ Ils donnent contre
-lui des armes cruelles aux rieurs.
-
-Déjà ceux du seizième siècle se moquaient de l'Esprit, qui de tout
-temps, des sibylles aux sorcières, agita et gonfla la femme. Ils
-soutenaient qu'il n'est ni diable, ni Dieu, mais, comme disait le
-Moyen-âge: «le Prince de l'air». Satan ne serait qu'une maladie!
-
-La _possession_ ne serait qu'un effet de la vie captive, assise, sèche
-et tendue, des cloîtres. Les six mille cinq cents diables de la petite
-Madeleine de Gauffridi, les légions qui se battaient dans le corps des
-nonnes exaspérées de Loudun, de Louviers, ces docteurs les appellent
-des orages physiques. «Si Éole fait trembler la terre, dit Yvelin,
-pourquoi pas le corps d'une fille!» Le chirurgien de la Cadière (qu'on
-va voir tout à l'heure) dit froidement: «Rien autre chose qu'une
-suffocation de matrice.»
-
-Étrange déchéance! L'effroi du Moyen-âge vaincu, mis en déroute devant
-les plus simples remèdes, les exorcismes à la Molière, fuirait et
-s'évanouirait?
-
-C'est trop réduire la question. Satan est autre chose. Les médecins
-n'en voient ni le haut, ni le bas,--ni sa haute Révolte dans la
-science,--ni les étranges compromis d'intrigue dévote et d'impureté
-qu'il fait vers 1700, unissant Priape et Tartufe.
-
-On croit connaître le dix-huitième siècle, et l'on n'a jamais vu une
-chose essentielle qui le caractérise.
-
-Plus sa surface, ses couches supérieures, furent civilisées,
-éclairées, inondées de lumière, plus hermétiquement se ferma
-au-dessous la vaste région du monde ecclésiastique, du couvent, des
-femmes crédules, maladives et prêtes à tout croire. En attendant
-Cagliostro, Mesmer et les magnétiseurs qui viendront vers la fin du
-siècle, nombre de prêtres exploitent la défunte sorcellerie. Ils ne
-parlent que d'ensorcellements, en répandent la peur, et se chargent de
-chasser les diables par des exorcismes indécents. Plusieurs font les
-sorciers, sachant bien qu'ils y risquent peu, qu'on ne brûlera plus
-désormais. Ils se sentent gardés par la douceur du temps, par la
-tolérance que prêchent leurs ennemis les philosophes, par la légèreté
-des grands rieurs, qui croient tout fini, si l'on rit. Or, c'est
-justement parce qu'on rit que ces ténébreux machinistes vont leur
-chemin et craignent peu. L'esprit nouveau, c'est celui du Régent,
-sceptique et débonnaire. Il éclate aux _Lettres persanes_, il éclate
-partout dans le tout-puissant journaliste qui remplit le siècle,
-Voltaire. Si le sang humain coule, tout son coeur se soulève. Pour
-tout le reste, il rit. Peu à peu la maxime du public mondain paraît
-être: «Ne rien punir, et rire de tout.»
-
-La tolérance permet au cardinal Tencin d'être publiquement le mari de
-sa soeur. La tolérance assure les maîtres des couvents dans une
-possession paisible des religieuses, jusqu'à déclarer les grossesses,
-constater légalement les naissances[76]. La tolérance excuse le Père
-Apollinaire, pris dans un honteux exorcisme[77]. Cauvrigny, le galant
-Jésuite, idole des couvents de province, n'expie ses aventures que par
-un rappel à Paris, c'est-à-dire un avancement.
-
- [76] Exemple. Le noble chapitre des chanoines de Pignan, qui
- avait l'honneur d'être représenté aux états de Provence, ne
- tenait pas moins fièrement à la possession publique des
- religieuses du pays. Ils étaient seize chanoines. La prévôté, en
- une seule année, reçut des nonnes seize déclarations de
- grossesse. (_Histoire manuscrite de Besse_, par M. Renoux,
- communiquée par M. Th.). Cette publicité avait cela de bon que le
- crime monastique, l'infanticide dut être moins commun. Les
- religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient comme une
- charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient humaines
- et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs enfants. Celles
- de Pignan les mettaient en nourrice chez les paysans, qui les
- adoptaient, s'en servaient, les élevaient avec les leurs. Ainsi
- nombre d'agriculteurs sont connus aujourd'hui même pour enfants
- de la noblesse ecclésiastique de Provence.
-
- [77] Garinet, 314.
-
-Autre ne fut la punition du fameux jésuite Girard: il mérita la corde
-et fut comblé d'honneur, mourut en odeur de sainteté. C'est l'affaire
-la plus curieuse du siècle. Elle fait toucher au doigt la méthode du
-temps, le mélange grossier des machines les plus opposées. Les
-suavités dangereuses du _Cantiques des cantiques_ étaient, comme
-toujours, la préface. On continuait par Marie Alacoque, par le mariage
-des coeurs sanglants, assaisonné des morbides douceurs de Molinos.
-Girard y ajouta le souffle diabolique et les terreurs de
-l'ensorcellement. Il fut le diable et il fut l'exorciste. Enfin, chose
-terrible, l'infortunée qu'il immola barbarement, loin d'obtenir
-justice, fut poursuivie à mort. Elle disparut, probablement; enfermée
-par lettre de cachet, et plongée vivante au sépulcre.
-
-
-
-
-X
-
-LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730)
-
-
-Les Jésuites avaient du malheur. Étant si bien à Versailles, maîtres à
-la cour, ils n'avaient pas le moindre crédit du côté de Dieu. Pas le
-plus petit miracle. Les jansénistes abondaient du moins en touchantes
-légendes. Nombre infini de créatures malades, d'infirmes, de boiteux,
-de paralytiques, trouvaient au tombeau du diacre Pâris un moment de
-guérison. Ce malheureux peuple écrasé par une suite effroyable de
-fléaux (le grand Roi, premier fléau, puis la Régence, le Système qui
-firent tant de mendiants), ce peuple venait demander son salut à un
-pauvre homme de bien, un vertueux imbécile, un saint, malgré ses
-ridicules. Et pourquoi rire après tout? Sa vie est bien plus touchante
-encore que risible. Il ne faut pas s'étonner si ces bonnes gens, émus,
-au tombeau de leur bienfaiteur, oubliaient tout à coup leurs maux. La
-guérison ne durait guère; n'importe, le miracle avait eu lieu, celui
-de la dévotion, du bon coeur, de la reconnaissance. Plus tard, la
-friponnerie se mêla à tout cela; mais alors (1728) ces étranges scènes
-populaires étaient très pures.
-
-Les jésuites auraient tout donné pour avoir le moindre de ces miracles
-qu'ils niaient. Ils travaillaient depuis près de cinquante ans à orner
-de fables et de petits contes leur légende du Sacré-Coeur, l'histoire
-de Marie Alacoque. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ils avaient tâché
-de faire croire que leur confrère, Jacques II, non content de guérir
-les écrouelles (en qualité de roi de France), après sa mort s'amusait
-à faire parler les muets, faire marcher droit les boiteux, redresser
-les louches. Les guéris louchaient encore plus. Quant aux muets, il se
-trouva, par malheur, que celle qui jouait ce rôle était une coquine
-avérée, prise en flagrant délit de vol. Elle courait les provinces,
-et, à toutes les chapelles de saints renommés, elle était guérie par
-miracle et recevait les aumônes; puis recommençait ailleurs.
-
-Pour se procurer des miracles, le Midi vaut mieux. Il y a des femmes
-nerveuses, de facile exaltation, propres à faire des somnambules, des
-miraculées, des stigmatisées, etc.
-
-Les Jésuites avaient à Marseille un évêque à eux, Belzunce, homme de
-coeur et de courage, illustre depuis la fameuse peste, mais crédule et
-fort borné, sous l'abri duquel on pouvait hasarder beaucoup. Ils
-avaient mis près de lui un Jésuite franc-comtois, qui ne manquait pas
-d'esprit; qui, avec une apparence austère, n'en prêchait pas moins
-agréablement dans le genre fleuri, un peu mondain, qu'aiment les
-dames. Vrai Jésuite qui pouvait réussir de deux manières, ou par
-l'intrigue féminine, ou par le _santissimo_. Girard n'avait pour lui
-ni l'âge ni la figure; c'était un homme de quarante-sept ans, grand,
-sec, qui semblait exténué; il avait l'oreille un peu dure, l'air sale
-et crachait partout (pages 50, 69, 254)[78]. Il avait enseigné
-longtemps, jusqu'à l'âge de trente-sept ans, et gardait certains goûts
-de collège. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis la grande peste, il
-était confesseur de religieuses. Il y avait réussi et avait obtenu sur
-elles un assez grand ascendant en leur imposant ce qui lui semblait le
-plus contraire au tempérament de ces Provençales, les doctrines et les
-disciplines de la mort mystique, la passiveté absolue, l'oubli parfait
-de soi-même. Le terrible événement avait aplati les courages, énervé
-les coeurs, amollis d'une certaine langueur morbide. Les Carmélites de
-Marseille, sous la conduite de Girard, allaient loin dans ce
-mysticisme, à leur tête une certaine soeur Rémusat, qui passait pour
-sainte.
-
- [78] Dans une affaire si discutée, je cite constamment, et
- surtout un volume in-folio: _Procédure du Père Girard et de la
- Cadière_. Aix, 1733. Pour ne pas multiplier les notes, j'indique
- seulement dans mon texte la page de ce volume.
-
-Les Jésuites, malgré ce succès, ou peut-être pour ce succès même,
-éloignèrent Girard de Marseille; ils voulurent l'employer à relever
-leur maison de Toulon. Elle en avait grand besoin. Le magnifique
-établissement de Colbert, le _séminaire des aumôniers de la marine_,
-avait été confié aux jésuites pour décrasser ces jeunes aumôniers de
-la direction des Lazaristes, sous laquelle ils étaient presque
-partout. Mais les deux Jésuites qu'on y avait mis étaient peu
-capables. L'un était un sot, l'autre (le Père Sabatier), un homme
-singulièrement emporté, malgré son âge. Il avait l'insolence de notre
-ancienne marine, ne daignait garder aucune mesure. On lui reprochait à
-Toulon, non d'avoir une maîtresse, ni même une femme mariée, mais de
-l'avoir insolemment, outrageusement, de manière à désespérer le mari.
-Il voulait que celui-ci, surtout, connût bien sa honte, sentît toutes
-les piqûres. Les choses furent poussées si loin que le pauvre homme en
-mourut[79].
-
- [79] Bibliothèque de la ville de Toulon, _Pièces et chansons
- manuscrites_, un volume in-folio, très curieux.
-
-Du reste, les rivaux des jésuites offraient encore plus de scandale.
-Les Observantins, qui dirigeaient les Clarisses (ou Claristes)
-d'Ollioules, avaient publiquement des religieuses pour maîtresses, et
-cela ne suffisant pas, ils ne respectaient pas même les petites
-pensionnaires. Le Père gardien, un Aubany, en avait violé une de
-treize ans; poursuivi par les parents, il s'était sauvé à Marseille.
-
-Girard, nommé directeur du _séminaire des aumôniers_, allait, par son
-austérité apparente, par sa dextérité réelle, rendre l'ascendant aux
-Jésuites sur des moines tellement compromis, sur des prêtres de
-paroisse peu instruits et fort vulgaires.
-
-En ce pays où l'homme est brusque, souvent âpre d'accent, d'extérieur,
-les femmes apprécient fort la douce gravité des hommes du Nord; elles
-leur savent gré de parler la langue aristocratique, officielle, le
-français.
-
-Girard, arrivant à Toulon, devait connaître parfaitement le terrain
-d'avance. Il avait là déjà à lui une certaine Guiol, qui venait
-parfois à Marseille, où elle avait une fille carmélite. Cette Guiol,
-femme d'un petit menuisier, se mit entièrement à sa disposition,
-autant et plus qu'il ne voulait; elle était fort mûre, de son âge
-(quarante-sept ans), extrêmement véhémente, corrompue et bonne à tout,
-prête à lui rendre des services de toute sorte, quoi qu'il fît, quoi
-qu'il fût, un scélérat ou un saint.
-
-Cette Guiol, outre sa fille carmélite de Marseille, en avait une qui
-était soeur converse aux Ursulines de Toulon. Les Ursulines,
-religieuses enseignantes, étaient partout comme un centre; leur
-parloir, fréquenté des mères, était un intermédiaire entre le cloître
-et le monde. Chez elles, et par elles, sans doute, Girard vit les
-dames de la ville, entre autres une de quarante ans, non mariée, Mlle
-Gravier, fille d'un ancien entrepreneur des travaux du roi à
-l'Arsenal. Cette dame avait comme une ombre qui ne la quittait pas, la
-Reboul, sa cousine, fille d'un patron de barque, qui était sa seule
-héritière, et qui, quoiqu'à peu près du même âge (trente-cinq ans),
-prétendait bien hériter. Près d'elles, se formait peu à peu un petit
-cénacle d'admiratrices de Girard, qui devinrent ses pénitentes. Des
-jeunes filles y étaient parfois introduites, comme Mlle Cadière, fille
-d'un marchand, une couturière, la Laugier, la Batarelle, fille d'un
-batelier. On y faisait de pieuses lectures et parfois de petits
-goûters. Mais rien n'intéressait plus que certaines lettres où l'on
-comptait les miracles et les extases de soeur Rémusat, encore vivante
-(elle mourut en février 1730). Quelle gloire pour le Père Girard qui
-l'avait menée si haut! On lisait cela, on pleurait, on criait
-d'admiration. Si l'on n'avait encore d'extases, on n'était pas loin
-d'en avoir. Et la Reboul, pour plaire à sa parente, se mettait déjà
-parfois dans un état singulier par le procédé connu de s'étouffer tout
-doucement et de se pincer le nez[80].
-
- [80] Voy. le _Procès_, et Svift, _Mécanisme de l'enthousiasme_.
-
-
-De ces femmes et filles, la moins légère certainement était Mlle
-Catherine Cadière, délicate et maladive personne de dix-sept ans, tout
-occupée de dévotion et de charité, d'un visage mortifié, qui semblait
-indiquer que, quoique bien jeune, elle avait plus qu'aucune autre
-ressenti les grands malheurs du temps, ceux de la Provence et de
-Toulon. Cela s'explique assez. Elle était née dans l'affreuse famine
-de 1709, et, au moment où une fille devient vraie fille, elle eut le
-terrible spectacle de la grande Peste. Elle semblait marquée de ces
-deux événements, un peu hors de la vie, et déjà de l'autre côté.
-
-La triste fleur était tout à fait de Toulon, de ce Toulon d'alors.
-Pour la comprendre, il faut bien se rappeler ce qu'est, ce qu'était
-cette ville.
-
-Toulon est un passage, un lieu d'embarquement, l'entrée d'un port
-immense et d'un gigantesque arsenal. Voilà ce qui saisit le voyageur
-et l'empêche de voir Toulon même. Il y a pourtant là une ville, une
-vieille cité. Elle contient deux peuples différents, le fonctionnaire
-étranger, et le vrai Toulonnais, celui-ci peu ami de l'autre, enviant
-l'employé et souvent révolté par les grands airs de la Marine. Tout
-cela concentré dans les rues ténébreuses d'une ville étranglée alors
-de l'étroite ceinture des fortifications. L'originalité de la petite
-ville noire, c'est de se trouver justement entre deux océans de
-lumière, le merveilleux miroir de la rade et le majestueux
-amphithéâtre de ses montagnes chauves d'un gris éblouissant et qui
-vous aveuglent à midi. D'autant plus sombres paraissent les rues.
-Celles qui ne vont pas droit au port et n'en tirent pas quelque
-lumière, sont à toute heure profondément obscures. Des allées sales et
-de petits marchands, des boutiques mal garnies, invisibles à qui vient
-du jour, c'est l'aspect général. L'intérieur forme un labyrinthe de
-ruelles, où l'on trouve beaucoup d'églises, de vieux couvents, devenus
-casernes. De forts ruisseaux, chargés et salis des eaux ménagères,
-courent en torrents. L'air y circule peu, et l'on est étonné, sous un
-climat si sec, d'y trouver tant d'humidité.
-
-En face du nouveau théâtre, une ruelle appelée _la rue de l'Hôpital_
-va de la rue Royale, assez étroite, à l'étroite rue des Canonniers
-(Saint-Sébastien). On dirait une impasse. Le soleil cependant y jette
-un regard à midi, mais il trouve le lieu si triste qu'à l'instant même
-il passe et rend à la ruelle son ombre obscure.
-
-Entre ces noires maisons, la plus petite était celle du sieur Cadière,
-regrattier, ou revendeur. On n'entrait que par la boutique, et il y
-avait une chambre à chaque étage. Les Cadière étaient gens honnêtes,
-dévots, et Mme Cadière un miroir de perfection. Ces bonnes gens
-n'étaient pas absolument pauvres. Non seulement la petite maison était
-à eux, mais, comme la plupart des bourgeois de Toulon, ils avaient une
-_bastide_. C'est une masure le plus souvent, un petit clos pierreux
-qui donne un peu de vin. Au temps de la grande marine, sous Colbert et
-son fils, le prodigieux mouvement du port profitait à la ville.
-L'argent de la France arrivait là. Tant de grands seigneurs qui
-passaient, traînaient après eux leurs maisons, leurs nombreux
-domestiques, un peuple gaspillard, qui derrière lui laissait beaucoup.
-Tout cela finit brusquement. Ce mouvement artificiel cessa; on ne
-pouvait plus même payer les ouvriers de l'Arsenal; les vaisseaux
-délabrés restaient non réparés, et l'on finit par en vendre le
-bois[81].
-
- [81] Voy. une très bonne dissertation manuscrite de M. Brun.
-
-Toulon sentit fort bien le contre-coup de tout cela. Au siège de 1707,
-il semblait quasi mort. Mais que fut-ce dans la terrible année de
-1709, le 93 de Louis XIV! quand tous les fléaux à la fois, cruel
-hiver, famine, épidémie, semblaient vouloir raser la France!--Les
-arbres de Provence, eux-mêmes, ne furent pas épargnés. Les
-communications cessèrent. Les routes se couvraient de mendiants,
-d'affamés! Toulon tremblait, entouré de brigands qui coupaient toutes
-les routes.
-
-Mme Cadière, pour comble, en cette année cruelle, était enceinte. Elle
-avait trois garçons. L'aîné restait à la boutique, aidait son père. Le
-second était aux Prêcheurs et devait se faire moine dominicain
-(jacobin, comme on disait). Le troisième étudiait pour être prêtre au
-séminaire des Jésuites. Les époux voulaient une fille; madame
-demandait à Dieu une sainte. Elle passa ses neuf mois en prière,
-jeûnant ou ne mangeant que du pain de seigle. Elle eut une fille.
-Catherine. L'enfant était très délicate, et, comme ses frères, un peu
-malsaine. L'humidité de la maison sans air, la faible nourriture d'une
-mère si économe et plus que sobre, y contribuaient. Les frères avaient
-des glandes qui s'ouvraient quelquefois; et la petite en eut dans les
-premières années. Sans être tout à fait malade, elle avait les grâces
-souffrantes des enfants maladifs. Elle grandit sans s'affermir. A
-l'âge où les autres ont la force, la joie de la vie ascendante, elle
-disait déjà: «J'ai peu à vivre.»
-
-Elle eut la petite vérole, et en resta un peu marquée. On ne sait si
-elle fut belle. Ce qui est sûr, c'est qu'elle était gentille, ayant
-tous les charmants contrastes des jeunes Provençales et leur double
-nature. Vive et rêveuse, gaie et mélancolique, une bonne petite
-dévote, avec d'innocentes échappées. Entre les longs offices, si on la
-menait à la bastide avec les filles de son âge, elle ne faisait
-difficulté de faire comme elles, de chanter ou danser, en se passant
-au cou le tambourin. Mais ces jours étaient rares. Le plus souvent,
-son grand plaisir était de monter au plus haut de la maison (p. 24),
-de se trouver plus près du ciel, de voir un peu de jour, d'apercevoir
-peut-être un petit coin de mer, ou quelque pointe aiguë de la vaste
-thébaïde des montagnes. Elles étaient sérieuses dès lors, mais un peu
-moins sinistres, moins déboisées, moins chauves, avec une robe
-clairsemée d'arbousiers, de mélèzes.
-
-Cette morte ville de Toulon, au moment de la peste, comptait vingt-six
-mille habitants. Énorme masse resserrée sur un point. Et encore, de ce
-point, ôtez une ceinture de grands couvents adossés aux remparts,
-minimes, oratoriens, jésuites, capucins, récollets, ursulines,
-visitandines, bernardines, Refuge, Bon-Pasteur, et, tout au centre, le
-couvent énorme des dominicains. Ajoutez les églises paroissiales,
-presbytères, évêché, etc. Le clergé occupait tout, le peuple rien pour
-ainsi dire[82].
-
- [82] Voy. le livre de M. d'Antrechaus et l'excellente brochure de
- M. Gustave Lambert.
-
-On devine combien, sur un foyer si concentré, le fléau âprement
-mordit. Le bon coeur de Toulon lui fut fatal aussi. Elle reçut
-magnanimement des échappés de Marseille. Ils purent bien amener la
-peste, autant que des ballots de laine auxquels on attribue
-l'introduction du fléau. Les notables effrayés allaient fuir, se
-disperser dans les campagnes. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus,
-coeur héroïque, les retint, leur dit sévèrement: «Et le peuple, que
-va-t-il devenir, messieurs, dans cette ville dénuée, si les riches
-emportent leurs bourses?» Il les retint et força tout le monde de
-rester. On attribuait les horreurs de Marseille aux communications
-entre habitants. D'Antrechaus essaya d'un système tout contraire. Ce
-fut d'isoler, d'enfermer les Toulonnais chez eux. Deux hôpitaux
-immenses furent créés et dans la rade et aux montagnes. Tout ce qui
-n'y allait pas, dut rester chez soi sous peine de mort. D'Antrechaus,
-pendant sept grands mois, soutint cette gageure qu'on eût crue
-impossible, de garder, de nourrir à domicile, une population de
-vingt-six mille âmes. Pour ce temps, Toulon fut un sépulcre. Nul
-mouvement que celui du matin, de la distribution du pain de porte en
-porte, puis de l'enlèvement des morts. Les médecins périrent la
-plupart, les magistrats périrent, sauf d'Antrechaus. Les enterreurs
-périrent. Les déserteurs condamnés les remplaçaient, mais avec une
-brutalité précipitée et furieuse. Les corps, du quatrième étage,
-étaient, la tête en bas, jetés au tombereau. Une mère venait de perdre
-sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps
-précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendit.
-Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle
-survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur
-de l'excellente histoire du port.
-
-La pauvre petite Cadière avait justement l'âge de cette morte qui
-survécut, douze ans, l'âge si vulnérable pour ce sexe. La fermeture
-générale des églises, la suppression des fêtes (de Noël! si gai à
-Toulon), tout cela pour l'enfant était la fin du monde. Il semble
-qu'elle n'en soit jamais bien revenue. Toulon non plus ne se releva
-point. Elle garda l'aspect d'un désert. Tout était ruiné, en deuil,
-veuf, orphelin, beaucoup désespérés. Au milieu, une grande ombre,
-d'Antrechaus, qui avait vu tout mourir, ses fils, frères et collègues,
-et qui s'était glorieusement ruiné, à ce point qu'il lui fallut
-manger chez ses voisins; les pauvres se disputaient l'honneur de le
-nourrir.
-
-La petite dit à sa mère qu'elle ne porterait jamais plus ce qu'elle
-avait de beaux habits, et il fallut les vendre. Elle ne voulait plus
-que servir les malades; elle entraînait toujours sa mère à l'hôpital
-qui était au bout de leur rue. Une petite voisine de quatorze ans, la
-Laugier, avait perdu son père, vivait avec sa mère fort misérablement.
-Catherine y allait sans cesse et y portait sa nourriture, des
-vêtements, tout ce qu'elle pouvait. Elle demanda à ses parents qu'on
-payât pour la Laugier les frais d'apprentissage chez une couturière,
-et tel était son ascendant, qu'ils ne refusèrent pas cette grosse
-dépense. Sa piété, son charmant petit coeur la rendaient
-toute-puissante. Sa charité était passionnée; elle ne donnait pas
-seulement; elle aimait. Elle eût voulu que cette Laugier fût parfaite.
-Elle l'avait volontiers près d'elle, la couchait souvent avec elle.
-Toutes deux avaient été reçues dans les _filles de Sainte-Thérèse_, un
-tiers-ordre que les carmes avaient organisé. Mlle Cadière en était
-l'exemple, et, à treize ans, elle semblait une carmélite accomplie.
-Elle avait emprunté d'une visitandine des livres de mysticité qu'elle
-dévorait. La Laugier, à quinze ans, faisait un grand contraste; elle
-ne voulait rien faire, rien que manger et être belle. Elle l'était, et
-pour cela on l'avait fait sacristine de la chapelle de Sainte-Thérèse.
-Occasion de grandes privautés avec les prêtres; aussi, quand sa
-conduite lui mérita d'être chassée de la congrégation, une autre
-autorité, un vicaire général, s'emporta jusqu'à dire que, si elle
-l'était, on interdirait la chapelle (p. 36-37).
-
-Toutes deux elles avaient le tempérament du pays, l'extrême agitation
-nerveuse, et dès l'enfance, ce qu'on appelait des _vapeurs de mère_
-(de matrice). Mais le résultat était opposé; fort charnel chez la
-Laugier, gourmande, fainéante, violente; tout cérébral chez la pure et
-douce Catherine, qui, par suite de ses maladies ou de sa vive
-imagination qui absorbait tout en elle, n'avait aucune idée du sexe.
-«A vingt ans, elle en avait sept.» Elle ne songeait à rien qu'à prier
-et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle
-pleurait, comme si on lui eût proposé de quitter Dieu.
-
-On lui avait prêté la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gênes,
-et elle avait acheté le _Château de l'âme_ de sainte Thérèse. Peu de
-confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient
-gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le
-confesseur de sa mère, prêtre de la cathédrale, ni un carme, ni le
-vieux jésuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prêtre de
-Saint-Louis, de haute spiritualité. Elle passait des jours à l'église,
-tellement que sa mère, alors veuve, qui avait besoin d'elle, toute
-dévote qu'elle était, la punissait à son retour. Ce n'était pas sa
-faute. Elle s'oubliait dans ses extases. Les filles de son âge la
-tenaient tellement pour sainte, que parfois, à la messe, elles crurent
-voir l'hostie, attirée par la force d'amour qu'elle exerçait, voler à
-elle et d'elle-même se placer dans sa bouche.
-
-Ses deux jeunes frères étaient disposés fort diversement pour Girard.
-L'aîné, chez les Prêcheurs, avait pour le Jésuite l'antipathie
-naturelle de l'ordre de Saint-Dominique. L'autre, qui, pour être
-prêtre, étudiait chez les Jésuites, regardait Girard comme un saint,
-un grand homme; il en avait fait son héros. Elle aimait ce jeune
-frère, comme elle, maladif. Ce qu'il disait sans cesse de Girard dut
-agir. Un jour, elle le rencontra dans la rue; elle le vit si grave,
-mais si bon et si doux qu'une voix intérieure lui dit _Ecce homo_ (le
-voici, l'homme qui doit te conduire). Le samedi, elle alla se
-confesser à lui, et il lui dit: «Mademoiselle, je vous attendais.»
-Elle fut surprise et émue, ne songea nullement que son frère eût pu
-l'avertir, mais pensa que la voix mystérieuse lui avait parlé aussi,
-et que tous deux partageaient cette communion céleste des
-avertissements d'en haut (p. 81, 383).
-
-Six mois d'été se passèrent sans que Girard, qui la confessait le
-samedi, fît un pas vers elle. Le scandale du vieux Sabatier
-l'avertissait assez. Il eût été de sa prudence de s'en tenir au plus
-obscur attachement, à la Guiol, il est vrai, bien mûre, mais ardente
-et diable incarné.
-
-C'est la Cadière qui s'avança vers lui innocemment. Son frère,
-l'étourdi Jacobin, s'était avisé de prêter à une dame et de faire
-courir dans la ville une satire intitulée: _La Morale des Jésuites_.
-Ils en furent bientôt avertis. Sabatier jure qu'il va écrire en cour,
-obtenir une lettre de cachet pour enfermer le Jacobin. Sa soeur se
-trouble, s'effraye; elle va, les larmes aux yeux, implorer le Père
-Girard, le prier d'intervenir. Peu après, quand elle y retourne, il
-lui dit: «Rassurez-vous; votre frère n'a rien à craindre, j'ai
-arrangé son affaire.» Elle fut tout attendrie. Girard sentit son
-avantage. Un homme si puissant, ami du roi, ami de Dieu, et qui venait
-de se montrer si bon! quoi de plus fort sur un jeune coeur? Il
-s'aventura, et lui dit (toutefois dans sa langue équivoque):
-«Remettez-vous à moi, abandonnez-vous tout entière.» Elle ne rougit
-point, et avec sa pureté d'ange elle dit: «Oui», n'entendant rien,
-sinon l'avoir pour directeur unique.
-
-Quelles étaient ses idées sur elle? En ferait-il une maîtresse ou un
-instrument de charlatanisme? Girard flotta sans doute, mais je crois
-qu'il penchait vers la dernière idée. Il avait à choisir, pouvait
-trouver des plaisirs sans périls. Mais Mlle Cadière était sous une
-mère pieuse. Elle vivait avec sa famille, un frère marié et les deux
-qui étaient d'Église, dans une maison très étroite, dont la boutique
-de l'aîné était la seule entrée. Elle n'allait guère qu'à l'église.
-Quelle que fût sa simplicité, elle sentait d'instinct les choses
-impures, les maisons dangereuses. Les pénitentes des Jésuites se
-réunissaient volontiers au haut d'une maison, faisaient des mangeries,
-des folies, criaient en provençal: «Vivent les _jésuitons_!» Une
-voisine que ce bruit dérangeait, vint, les vit couchées sur le ventre
-(5b), chantant et mangeant des beignets (le tout, dit-on, payé par
-l'argent des aumônes). La Cadière y fut invitée, mais elle en eut
-dégoût et n'y retourna point.
-
-On ne pouvait l'attaquer que par l'âme. Girard semblait n'en vouloir
-qu'à l'âme seule. Qu'elle obéît, acceptât les doctrines de passiveté
-qu'il avait enseignées à Marseille, c'était, ce semble, son seul but.
-Il crut que les exemples y feraient plus que les préceptes. La Guiol,
-son âme damnée, fut chargée de conduire la jeune sainte dans cette
-ville, où la Cadière avait une amie d'enfance, une carmélite, fille de
-la Guiol. La rusée, pour lui inspirer confiance, prétendait, elle
-aussi, avoir des extases. Elle la repaissait de contes ridicules. Elle
-lui disait, par exemple, qu'ayant trouvé à sa cave qu'un tonneau de
-vin s'était gâté, elle se mit en prière et qu'à l'instant le vin
-redevint bon. Une autre fois, elle s'était sentie entrer une couronne
-d'épines, mais les anges pour la consoler avaient servi un bon dîner,
-qu'elle mangeait avec le Père Girard.
-
-La Cadière obtint de sa mère qu'elle pût aller à Marseille avec cette
-bonne Guiol, et Mme Cadière paya la dépense. C'était au mois le plus
-brûlant de la brûlante contrée, en août (1729), quand toute la
-campagne tarie n'offre à l'oeil qu'un âpre miroir de rocs et de
-cailloux. Le faible cerveau desséché de la jeune malade, sous la
-fatigue du voyage, reçut d'autant mieux la funeste impression de ces
-mortes de couvent. Le vrai type du genre était cette soeur Rémusat,
-déjà à l'état de cadavre (et qui réellement mourut). La Cadière admira
-une si haute perfection. Sa compagne perfide la tenta de l'idée
-orgueilleuse d'en faire autant, et de lui succéder.
-
-Pendant ce court voyage, Girard, resté dans le brûlant étouffement de
-Toulon, avait fort tristement baissé. Il allait fréquemment chez cette
-petite Laugier qui croyait aussi avoir des extases, la _consolait_
-(si bien que tout à l'heure elle est enceinte!). Lorsque Mlle Cadière
-lui revint ailée, exaltée, lui, au contraire, charnel, tout livré au
-plaisir, lui «jeta un souffle d'amour» (p. 6, 383). Elle en fut
-embrasée, mais (on le voit) à sa manière, pure, sainte et généreuse,
-voulant l'empêcher de tomber, s'y dévouant jusqu'à mourir pour lui
-(septembre 1729).
-
-Un des dons de sa sainteté, c'est qu'elle voyait au fond des coeurs.
-Il lui était arrivé parfois de connaître la vie secrète, les moeurs de
-ses confesseurs, de les avertir de leurs fautes, ce que plusieurs,
-étonnés, atterrés, avaient pris humblement. Un jour de cet été, voyant
-entrer chez elle La Guiol, elle lui dit tout à coup: «Ah! méchante,
-qu'avez-vous fait?»--«Et elle avait raison, dit plus tard La Guiol
-elle-même. Je venais de faire une mauvaise action.»--Laquelle?
-Probablement de livrer la Laugier. On est tenté de le croire, quand on
-la voit l'année suivante vouloir livrer la Batarelle.
-
-La Laugier, qui souvent couchait chez la Cadière, pouvait fort bien
-lui avoir confié son bonheur et l'amour du saint, ses paternelles
-caresses. Dure épreuve pour la Cadière et grande agitation d'esprit.
-D'une part, elle savait à fond la maxime de Girard: Qu'en un saint
-tout acte est saint. Mais d'autre part, son honnêteté naturelle, toute
-son éducation antérieure, l'obligeaient à croire qu'une tendresse
-excessive pour la créature était toujours un péché mortel. Cette
-perplexité douloureuse entre deux doctrines acheva la pauvre fille,
-lui donna d'horribles tempêtes, et elle se crut _obsédée_ du démon.
-
-Là parut encore son bon coeur. Sans humilier Girard, elle lui dit
-qu'elle avait la vision d'une âme tourmentée d'impureté et de péché
-mortel, qu'elle se sentait le besoin de sauver cette âme, d'offrir au
-Diable victime pour victime, d'accepter l'_obsession_ et de se livrer
-à sa place. Il ne le lui défendit pas, lui permit d'être _obsédée_,
-mais pour un an seulement (novembre 1729).
-
-Elle savait, comme toute la ville, les scandaleuses amours du vieux
-Père Sabatier, insolent, furieux, nullement prudent comme Girard. Elle
-voyait le mépris où les jésuites (qu'elle croyait le soutien de
-l'Église) ne pouvaient manquer de tomber. Elle dit un jour à Girard:
-«J'ai eu une vision: une mer sombre, un vaisseau plein d'âmes, battu
-de l'orage des pensées impures, et sur le vaisseau deux Jésuites. J'ai
-dit au Rédempteur que je voyais au ciel: «Seigneur! sauvez-les,
-noyez-moi... Je prends sur moi tout le naufrage.» Et le bon Dieu me
-l'accorda.»
-
-Jamais, dans le cours du procès et lorsque Girard, devenu son cruel
-ennemi, poursuivit sa mort, elle ne revint là-dessus. Jamais elle
-n'expliqua ces deux paraboles de sens si transparent. Elle eut cette
-noblesse de n'en pas dire un mot. Elle s'était dévouée. A quoi? sans
-doute à la damnation. Voudra-t-on dire que, par orgueil, se croyant
-impassible et morte, elle défiait l'impureté que le démon infligeait à
-l'homme de Dieu. Mais il est très certain qu'elle ne savait rien
-précisément des choses sensuelles; qu'en ce mystère elle ne prévoyait
-rien que douleurs, tortures du démon. Girard était bien froid, et bien
-indigne de tout cela. Au lieu d'être attendri, il se joua de sa
-crédulité par une ignoble fraude. Il lui glissa dans sa cassette un
-papier où Dieu lui disait que, pour elle, effectivement il sauverait
-le vaisseau. Mais il se garda d'y laisser cette pièce ridicule; en la
-lisant et relisant, elle aurait pu s'apercevoir qu'elle était
-fabriquée. L'ange qui apporta le papier, un jour après le remporta.
-
-Avec la même indélicatesse, Girard, la voyant agitée et incapable de
-prier, lui permit légèrement de communier tant qu'elle voudrait, tous
-les jours, dans différentes églises. Elle n'en fut que plus mal. Déjà
-pleine du démon, elle logeait ensemble les deux ennemis. A force
-égale, ils se battaient en elle. Elle croyait éclater et crever. Elle
-tombait, s'évanouissait, et restait ainsi plusieurs heures. En
-décembre, elle ne sortit plus guère, même de son lit.
-
-Girard eut un trop bon prétexte pour la voir. Il fut prudent, s'y
-faisant toujours conduire par le petit frère, du moins jusqu'à la
-porte. La chambre de la malade était au haut de la maison. La mère
-restait à la boutique discrètement. Il était seul, tant qu'il voulait,
-et, s'il voulait, tournait la clé. Elle était alors très malade. Il la
-traitait comme un enfant; il l'avançait un peu sur le devant du lit,
-lui tenait la tête, la baisait paternellement. Tout cela reçu avec
-respect, tendresse, reconnaissance.
-
-Très pure, elle était très sensible. A tel contact léger qu'une autre
-n'eût pas remarqué, elle perdait connaissance; un frôlement près du
-sein suffisait. Girard en fit l'expérience, et cela lui donna de
-mauvaises pensées. Il la jetait à volonté dans ce sommeil, et elle ne
-songeait nullement à s'en défendre, ayant toute confiance en lui,
-inquiète seulement, un peu honteuse de prendre avec un tel homme tant
-de liberté et de lui faire perdre un temps si précieux. Il y restait
-longtemps. On pouvait prévoir ce qui arriva. La pauvre jeune fille,
-toute malade qu'elle fut, n'en porta pas moins à la tête de Girard un
-invincible enivrement. Une fois, en s'éveillant, elle se trouva dans
-une posture très ridiculement indécente; une autre, elle le surprit
-qui la caressait. Elle rougit, gémit, se plaignit. Mais il lui dit
-impudemment: «Je suis votre maître, votre Dieu... Vous devez tout
-souffrir au nom de l'obéissance.» Vers Noël, à la grande fête, il
-perdit la dernière réserve. Au réveil, elle s'écria: «Mon Dieu! que
-j'ai souffert!--Je le crois, pauvre enfant!» dit-il d'un ton
-compatissant. Depuis, elle se plaignit moins, mais ne s'expliquait pas
-ce qu'elle éprouvait dans le sommeil (p. 5, 12, etc.).
-
-Girard comprenait mieux, mais non sans terreur, ce qu'il avait fait.
-En janvier, février, un signe trop certain l'avertit de la grossesse.
-Pour comble d'embarras, la Laugier aussi se trouva enceinte. Ces
-parties de dévotes, ces mangeries, arrosées indiscrètement du petit
-vin du pays, avaient eu pour premier effet l'exaltation naturelle chez
-une race inflammable, l'extase contagieuse. Chez les rusées, tout
-était contrefait. Mais chez cette jeune Laugier, sanguine et
-véhémente, l'extase fut réelle. Elle eut, dans sa chambrette, de vrais
-délires, des défaillances, surtout quand Girard y venait. Elle fut
-grosse un peu plus tard que la Cadière, sans doute aux fêtes des Rois
-(p. 37, 114).
-
-Péril très grand. Elles n'étaient pas dans un désert, ni au fond d'un
-couvent, intéressé à étouffer la chose, mais, pour ainsi dire, en
-pleine rue. La Laugier au milieu des voisines curieuses, la Cadière
-dans sa famille. Son frère, le Jacobin, commençait à trouver mauvais
-que Girard lui fît de si longues visites. Un jour, il osa rester près
-d'elle, quand Girard y vint, comme pour la garder. Girard, hardiment,
-le mit hors de la chambre, et la mère, indignée, chassa son fils de la
-maison.
-
-Cela tournait vers un éclat. Nul doute que ce jeune homme, si durement
-traité, chassé de chez lui, gonflé de colère, n'allât crier aux
-Prêcheurs, et que ceux-ci, saisissant une si belle occasion, ne
-courussent répéter la chose, et en dessous n'ameutassent toute la
-ville contre le Jésuite. Il prit un étrange parti, de faire face par
-un coup hardi et de se sauver par le crime. Le libertin devint un
-scélérat.
-
-Il connaissait bien sa victime. Il avait vu la trace des scrofules
-qu'elle avait eues enfant. Cela ne ferme pas nettement comme une
-blessure. La peau y reste rosée, mince et faible. Elle en avait eu aux
-pieds. Et elle en avait aussi dans un endroit délicat, dangereux, sous
-le sein. Il eut l'idée diabolique de lui renouveler ces plaies, de les
-donner pour des stigmates, tels qu'en ont obtenus du ciel saint
-François et d'autres saints, qui, cherchant l'_imitation_ et la
-_conformité_ complète avec le Crucifié, portaient et la marque des
-clous et le coup de lance au côté. Les Jésuites étaient désolés de
-n'avoir rien à opposer aux miracles des jansénistes. Girard était sûr
-de les charmer par un miracle inattendu. Il ne pouvait manquer d'être
-soutenu par les siens, par leur maison de Toulon. L'un, le vieux
-Sabatier, était prêt à croire tout; il avait été jadis le confesseur
-de la Cadière, et la chose lui eût fait honneur. Un autre, le Père
-Grignet, était un béat imbécile, qui verrait tout ce qu'on voudrait.
-Si les carmes ou d'autres s'avisaient d'avoir des doutes, on les
-ferait avertir de si haut, qu'ils croiraient prudent de se taire. Même
-le jacobin Cadière, jusque-là ennemi et jaloux, trouverait son compte
-à revenir, à croire une chose qui ferait la famille si glorieuse et
-lui le frère d'une sainte.
-
-«Mais, dira-t-on, la chose n'était-elle pas naturelle? On a des
-exemples innombrables, bien constatés, de vraies stigmatisées[83].»
-
- [83] Voy. surtout A. Maury, _Magie_.
-
-Le contraire est probable. Quand elle s'aperçut de la chose, elle fut
-honteuse et désolée, craignant de déplaire à Girard par ce retour de
-petits maux d'enfance. Elle alla vite chez une voisine, une Mme Truc,
-une femme qui se mêlait de médecine, et lui acheta (comme pour un
-jeune frère) un onguent qui lui brûlait les plaies.
-
-Pour faire ces plaies, comment le cruel s'y prit il? Enfonça-t-il les
-ongles? usa-t-il d'un petit couteau, que toujours il portait sur lui?
-Ou bien attira-t-il le sang la première fois, comme il le fit plus
-tard, par une forte succion? Elle n'avait pas sa connaissance, mais
-bien sa sensibilité; nul doute qu'à travers le sommeil elle n'ait
-senti la douleur.
-
-Elle eût cru faire un grand péché, si elle n'eût tout dit à Girard.
-Quelque crainte qu'elle eût de déplaire et de dégoûter, elle dit la
-chose. Il vit, et il joua sa comédie, lui reprocha de vouloir guérir
-et de s'opposer à Dieu. Ce sont les célestes stigmates. Il se met à
-genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle
-fait difficulté de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait
-découvrir le côté, admire la plaie. «Et moi aussi je l'ai, dit-il,
-mais intérieure.»
-
-La voilà obligée de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui
-aidait à lui faire accepter une chose si étonnante, c'est qu'à ce
-moment la soeur Rémusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la
-gloire, et son coeur porté par les anges. Qui lui succéderait sur la
-terre? Qui hériterait des dons sublimes qu'elle avait eus, des faveurs
-célestes dont elle était comblée? Girard lui offrit la succession et
-la corrompit par l'orgueil.
-
-Dès lors, elle changea. Elle sanctifia vaniteusement tout ce qu'elle
-sentait des mouvements de nature. Les dégoûts, les tressaillements de
-la femme enceinte auxquels elle ne comprenait rien, elle les mit sur
-le compte des violences intérieures de l'Esprit. Au premier jour de
-carême, étant à table avec ses parents, elle voit tout à coup le
-Seigneur. «Je veux te conduire au Désert, dit-il, t'associer aux excès
-d'amour de la sainte Quarantaine, t'associer à mes douleurs...» Elle
-frémit, elle a horreur de ce qu'il faudra souffrir. Mais seule elle
-peut se donner pour tout un monde de pécheurs. Elle a des visions
-sanglantes. Elle ne voit que du sang. Elle aperçoit Jésus comme un
-crible de sang. Elle-même crachait le sang, et elle en perdait encore
-d'autre façon. Mais en même temps sa nature semblait changée. A mesure
-qu'elle souffrait, elle devenait amoureuse. Le vingtième jour du
-carême, elle voit son nom uni à celui de Girard. L'orgueil alors
-exalté, stimulé du sens nouveau qui lui venait, l'orgueil lui fait
-comprendre le _domaine spécial_ que Marie (la femme) a sur Dieu. Elle
-sent _combien l'ange est inférieur_ au saint, à la moindre
-sainte.--Elle voit le palais de la gloire, et se confond avec
-l'Agneau!... Pour l'omble d'illusion, elle se sent soulevée de terre,
-monter en l'air à plusieurs pieds. Elle peut à peine le croire, mais
-une personne respectée, Mlle Gravier, le lui assure. Chacun vient,
-admire, adore. Girard amène son collègue Grignet, qui s'agenouille et
-pleure de joie.
-
-N'osant y aller tous les jours, Girard la faisait venir souvent à
-l'église des Jésuites. Elle s'y traînait à une heure, après les
-offices, pendant le dîner. Personne alors dans l'église. Il s'y
-livrait devant l'autel, devant la croix, à des transports que le
-sacrilège rendait plus ardents. N'y avait-elle aucun scrupule?
-pouvait-elle bien s'y tromper? Il semble que sa conscience, au milieu
-d'une exaltation sincère encore et non jouée, s'étourdissait pourtant
-déjà, s'obscurcissait. Sous les stigmates sanglants, ces faveurs
-cruelles de l'Époux céleste, elle commençait à sentir d'étranges
-dédommagements. Heureuse de ses défaillances, elle y trouvait,
-disait-elle, des peines d'infinie douceur et je ne sais quel flot de
-la Grâce «jusqu'au consentement parfait». (P. 425, in-douze.)
-
-Elle fut d'abord étonnée et inquiète de ces choses nouvelles. Elle en
-parla à la Guiol, qui sourit, lui dit qu'elle était bien sotte, que ce
-n'était rien, et cyniquement elle ajouta qu'elle en éprouvait tout
-autant.
-
-Ainsi ces perfides commères aidaient de leur mieux à corrompre une
-fille très honnête, et chez qui les sens retardés ne s'éveillaient
-qu'à grand'peine sous l'obsession odieuse d'une autorité sacrée.
-
-Deux choses attendrissent dans ces rêveries: l'une, c'est le pur idéal
-qu'elle se faisait de l'union fidèle, croyant voir le nom de Girard et
-le sien unis à jamais au _Livre de vie_. L'autre chose touchante,
-c'est sa bonté qui éclate parmi les folies, son charmant coeur
-d'enfant. Au jour des Rameaux, en voyant la joyeuse table de famille,
-elle pleura trois heures de suite de songer «qu'au même jour personne
-n'invita Jésus à dîner».
-
-Pendant presque tout le carême, elle ne put presque pas manger; elle
-rejetait le peu qu'elle prenait. Aux quinze derniers jours, elle jeûna
-entièrement, et arriva au dernier degré de faiblesse. Qui pourrait
-croire que Girard, sur cette mourante qui n'avait plus que le souffle,
-exerça de nouveaux sévices? Il avait empêché ses plaies de se fermer.
-Il lui en vint une nouvelle au flanc droit. Et enfin au
-Vendredi-Saint, pour l'achèvement de sa cruelle comédie, il lui fit
-porter une couronne de fil de fer, qui, lui entrant dans le front, lui
-faisait couler sur le visage des gouttes de sang. Tout cela sans trop
-de mystère. Il lui coupa d'abord ses longs cheveux, les emporta. Il
-commanda la couronne chez un certain Bitard, marchand du port, qui
-faisait des cages. Elle n'apparaissait pas aux visiteurs avec cette
-couronne; on n'en voyait que les effets, les gouttes de sang, la face
-sanglante. On y imprimait des serviettes, on en tirait des
-_Véroniques_, que Girard emportait pour les donner sans doute à des
-personnes de piété.
-
-La mère se trouva malgré elle complice de la jonglerie. Mais elle
-redoutait Girard. Elle commençait à voir qu'il était capable de tout,
-et quelqu'un, de bien confident (très probablement la Guiol) lui avait
-dit que, si elle disait un mot, sa fille ne vivrait pas vingt-quatre
-heures.
-
-Pour la Cadière, elle ne mentit jamais là-dessus. Dans le récit
-qu'elle a dicté de ce carême, elle dit expressément que c'est une
-couronne à pointes qui, enfoncée dans sa tête, la faisait saigner.
-
-Elle ne cacha pas non plus l'origine des petites croix qu'elle donnait
-à ses visiteurs. Sur un modèle fourni par Girard, elle les commanda à
-un de ses parents, charpentier de l'Arsenal.
-
-Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une défaillance
-qu'on appelait une extase, livrée aux soins de Girard, soins
-énervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait
-déjà la sainte, la martyre, la miraculée, la transfigurée, qui
-commençait à s'arrondir. Il désirait et redoutait la solution violente
-d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de
-dangereux breuvages, des poudres rougeâtres.
-
-Il l'aurait mieux aimée morte; cela l'aurait tiré d'affaire. Du moins,
-il aurait voulu l'éloigner de chez sa mère, la cacher dans un couvent.
-Il connaissait ces maisons, et savait, comme Picart (voir plus haut
-l'_Affaire de Louviers_) avec quelle adresse, quelle discrétion, on y
-couvre ces sortes de choses. Il voulait l'envoyer ou aux chartreuses
-de Prémole, ou à Sainte-Claire d'Ollioules. Il en parla même le
-Vendredi-Saint. Mais elle paraissait si faible, qu'on n'osait la tirer
-de son lit. Enfin, quatre jours après Pâques, Girard étant dans sa
-chambre, elle eut un besoin douloureux et perdit d'un coup une forte
-masse qui semblait du sang coagulé. Il prit le vase, regarda
-attentivement à la fenêtre. Mais elle, qui ne soupçonnait nul mal à
-cela, elle appela la servante, lui donna le vase à vider. «Quelle
-imprudence!» Ce cri échappa à Girard, et sottement il le répéta (p.
-54, 388, etc.).
-
-On n'a pas autant de détails sur l'avortement de la Laugier. Elle
-s'était aperçue de sa grossesse dans le même carême. Elle y avait eu
-d'étranges convulsions, des commencements de stigmates assez
-ridicules; l'un était un coup de ciseau qu'elle s'était donné dans son
-travail de couturière, l'autre une dartre vive au côté (p. 38). Ses
-extases tout à coup tournèrent en désespoir impie. Elle crachait sur
-le crucifix. Elle criait contre Girard: «Où est-il, ce diable de Père
-qui m'a mise dans cet état? Il n'était pas difficile d'abuser une
-fille de vingt-deux ans!... Où est-il? Il me laisse là. Qu'il vienne!»
-Les femmes qui l'entouraient étaient elles-mêmes des maîtresses de
-Girard. Elles allaient le chercher, et il n'osait pas venir affronter
-les emportements de la fille enceinte.
-
-Ces commères, intéressées à diminuer le bruit, purent, sans lui,
-trouver un moyen de tout finir sans éclat.
-
-Girard était-il sorcier, comme on le soutint plus tard? On aurait bien
-pu le croire en voyant combien aisément, sans être ni jeune ni beau,
-il avait fasciné tant de femmes. Mais le plus étrange, ce fut, après
-s'être tellement compromis, de maîtriser l'opinion. Il parut un moment
-avoir ensorcelé la ville elle-même.
-
-En réalité, on savait les Jésuites puissants; personne ne voulait
-entrer en lutte avec eux. Même on ne croyait pas sûr d'en parler mal à
-voix basse. La masse ecclésiastique était surtout de petits moines
-d'ordres mendiants sans relations puissantes ni hautes protections.
-Les carmes même, fort jaloux et blessés d'avoir perdu la Cadière, les
-carmes se turent. Son frère, le jeune Jacobin, prêché par une mère
-tremblante, revint aux ménagements politiques, se rapprocha de Girard,
-enfin se donna à lui autant que le dernier frère, au point de lui
-prêter son aide dans une étrange manoeuvre qui pouvait faire croire
-que Girard avait le don de prophétie.
-
-
-S'il avait à craindre quelque faible opposition, c'était de la
-personne même qu'il semblait avoir le plus subjuguée. La Cadière,
-encore soumise, donnait pourtant de légers signes d'une indépendance
-prochaine qui devait se révéler. Le 30 avril, dans une partie de
-campagne que Girard organisa galamment, et où il envoya, avec la
-Guiol, son troupeau de jeunes dévotes, la Cadière tomba en grande
-rêverie. Ce beau moment du printemps, si charmant dans ce pays, éleva
-son coeur à Dieu. Elle dit, avec un sentiment de véritable piété:
-«Vous seul, Seigneur!... Je ne veux que vous seul!... Vos anges ne me
-suffisent pas.» Puis une d'elles, fille fort gaie, ayant, à la
-provençale, pendu à son cou un petit tambourin, la Cadière fit comme
-les autres, sauta, dansa, se mit un tapis en écharpe, fit la
-bohémienne, s'étourdit par cent folies.
-
-Elle était fort agitée. En mai, elle obtint de sa mère de faire un
-voyage à la Sainte-Baume, à l'église de la Madeleine, la grande sainte
-des filles pénitentes. Girard ne la laissa aller que sous l'escorte de
-deux surveillantes fidèles, la Guiol et la Reboul. Mais en route,
-quoique par moments elle eût encore des extases, elle se montra lasse
-d'être l'instrument passif du violent Esprit (infernal ou divin) qui
-la troublait. Le terme annuel de l'_obsession_ n'était pas éloigné.
-N'avait-elle pas gagné sa liberté? Une fois sortie de la sombre et
-fascinante Toulon, replacée dans le grand air, dans la nature, sous le
-soleil, la captive reprit son âme, résista à l'âme étrangère, osa être
-elle-même, vouloir. Les deux espionnes de Girard en furent fort mal
-édifiées. Au retour de ce court voyage (du 17 au 22 mai), elles
-l'avertirent du changement. Il s'en convainquit par lui-même. Elle
-résista à l'extase, ne voulant plus, ce semblait, obéir qu'à la
-raison.
-
-Il avait cru la tenir, et par la fascination, et par l'autorité
-sacrée, enfin par la possession et l'habitude charnelle. Il ne tenait
-rien. La jeune âme qui, après tout avait été moins conquise que
-surprise (traîtreusement), revenait à sa nature. Il fut blessé. De son
-métier de pédant, de la tyrannie des enfants, châtiés à volonté, de
-celle des religieuses, non moins dépendantes, il lui restait un fonds
-dur de domination jalouse. Il résolut de ressaisir la Cadière en
-punissant cette première petite révolte, si l'on peut nommer ainsi le
-timide essor de l'âme comprimée qui se relève.
-
-Le 22 mai, lorsque, selon son usage, elle se confessa à lui, il refusa
-de l'absoudre, disant qu'elle était si coupable qu'il devait lui
-infliger le lendemain une grande, très grande pénitence.
-
-Quelle serait-elle? Le jeûne? Mais elle était déjà affaiblie et
-exténuée. Les longues prières, autre pénitence, n'étaient pas dans les
-habitudes du directeur quiétiste; il les défendait. Restait le
-châtiment corporel, la discipline. C'était la punition d'usage
-universel, prodiguée dans les couvents autant que dans les collèges.
-Moyen simple et abrégé de rapide exécution qui, aux temps simples et
-rudes, s'appliquait dans l'église même. On voit, dans les fabliaux,
-naïves peintures des moeurs, que le prêtre, ayant confessé le mari et
-la femme, sans façon, sur la place même, derrière le confessionnal,
-leur donnait la discipline. Les écoliers, les moines, les religieuses,
-n'étaient pas punis autrement[84].
-
- [84] Le grand dauphin était fouetté cruellement. Le jeune
- Boufflers (_de quinze ans_) mourut de douleur de l'avoir été
- (Saint-Simon). La prieure de l'Abbaye-aux-Bois, menacée par son
- supérieur «_de châtiment afflictif_», réclama auprès du roi; elle
- fut, pour l'honneur du couvent, dispensée de la honte publique,
- mais remise au supérieur, et sans doute la punition fut reçue à
- petit bruit.--De plus en plus, on sentait ce qu'elle avait de
- dangereux, d'immoral. L'effroi, la honte, amenaient de tristes
- supplications et d'indignes traités. On ne l'avait que trop vu
- dans le grand procès qui, sous l'empereur Joseph, dévoila
- l'intérieur des collèges des Jésuites, qui plus tard fut
- réimprimé sous Joseph II et de nos jours.
-
-Girard savait que celle-ci, nullement habituée à la honte, très
-pudique (n'ayant rien subi qu'à son insu dans le sommeil) souffrirait
-extrêmement d'un châtiment indécent, en serait brisée, perdrait tout
-ce qu'elle avait de ressort. Elle devait être mortifiée plus encore
-peut-être qu'une autre, pâtir (s'il faut l'avouer) en sa vanité de
-femme. Elle avait tant souffert, tant jeûné! Puis était venu
-l'avortement. Son corps, délicat de lui-même, semblait n'être plus
-qu'une ombre. D'autant plus certainement elle craignait de rien
-laisser voir de sa pauvre personne, maigrie, détruite, endolorie. Elle
-avait les jambes enflées, et telle petite infirmité qui ne pouvait que
-l'humilier extrêmement.
-
-Nous n'avons pas le courage de raconter ce qui suivit. On peut le lire
-dans ses trois dépositions si naïves, si manifestement sincères, où,
-déposant sans serment, elle se fait un devoir de déclarer même les
-choses que son intérêt lui commandait de cacher, même celles dont on
-put abuser contre elle le plus cruellement.
-
-_La première déposition faite à l'improviste devant le juge
-ecclésiastique_ qu'on envoya pour la surprendre. Ce sont, on le sent
-partout, les mots sortis d'un jeune coeur qui parle comme devant Dieu.
-
-_La seconde devant le roi_, je veux dire devant le magistrat qui le
-représentait, le lieutenant civil et criminel de Toulon.
-
-_La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix._ (P.
-5, 12, 384 du _Procès_, in-folio.)
-
-Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimées
-à Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume où l'on veut (je
-l'établirai plus tard) atténuer les torts de Girard, fixer l'attention
-du lecteur sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. Et
-cependant l'éditeur n'a pas pu se dispenser de donner ces dépositions
-accablantes pour celui qu'il favorise.
-
-Inconséquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis
-brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85].
-
- [85] On a mis ceci en grec, en le falsifiant deux fois, à la page
- 6 et à la page 389, afin de diminuer le crime de Girard. La
- version la plus exacte ici est celle de sa déposition devant le
- lieutenant criminel de Toulon (p. 12), etc.
-
-L'amour n'est point du tout ici la circonstance atténuante. Loin de
-là. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu
-ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait
-de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir
-tenté (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait
-pas de garder une âme. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait
-avec espoir le mot qu'elle disait souvent: «Je le sens, je ne vivrai
-pas.» Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre
-corps brisé qu'il eût voulu voir mourir!
-
-Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et
-de cruauté? Les donna-t-il pour des preuves de patience et
-d'obéissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos:
-«Que c'est à force de péchés qu'on fait mourir le péché?» Prit-elle
-cela au sérieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice,
-d'expiation, de pénitence, n'étaient que libertinage?
-
-Elle ne voulait pas le savoir, dans l'étrange débâcle morale qu'elle
-eut après ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude
-saison. Elle subissait son maître, ayant peur un peu de lui, et d'un
-étrange amour d'esclave, continuant cette comédie de recevoir chaque
-jour de petites pénitences. Girard la ménageait si peu qu'il ne lui
-cachait pas même ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la
-mettre au couvent. Elle était, en attendant, son jouet; elle le
-voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes
-énervantes, de plus en plus mélancolique, elle tenait peu à la vie, et
-répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard): «Je le sens, je
-mourrai bientôt.»
-
-
-
-
-XI
-
-LA CADIÈRE AU COUVENT (1730)
-
-
-L'abbesse du couvent d'Ollioules était jeune pour une abbesse; elle
-n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle était
-vive, soudaine à aimer ou à haïr, emportée du coeur ou des sens, ayant
-fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle
-maison.
-
-Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de
-Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui,
-apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles
-vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent.
-D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre répandu à Marseille
-et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui
-payaient; contact fâcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par
-l'affaire d'Aubany.
-
-Point de clôture sérieuse. Peu d'ordre intérieur. Dans les brûlantes
-nuits d'été de ce climat africain (plus pesant) plus exigeant aux
-gorges étouffées d'Ollioules, religieuses et novices allaient,
-venaient fort librement. Ce qu'on a vu à Loudun en 1630 existait à
-Ollioules, tout de même, en 1730. La masse des religieuses (douze à
-peu près sur les quinze que comptait la maison), un peu délaissée des
-moines qui préféraient les hautes dames, étaient de pauvres créatures
-ennuyées, déshéritées; elles n'avaient de consolations que les
-causeries, les enfantillages, certaines intimités entre elles et avec
-les novices.
-
-L'abbesse craignait que la Cadière ne vît trop bien tout cela. Elle
-fit difficulté pour la recevoir. Puis, brusquement, elle prit son
-parti en sens tout contraire. Dans une lettre charmante, plus
-flatteuse que ne pouvait l'attendre une petite fille d'une telle dame,
-elle exprima l'espoir qu'elle quitterait la direction de Girard. Ce
-n'était pas pour la transmettre à ses observantins qui en étaient peu
-capables. Elle avait l'idée piquante, hardie, de la prendre elle-même
-et de diriger la Cadière.
-
-Elle était fort vaniteuse. Elle comptait s'approprier cette merveille,
-la conquérir aisément, se sentant plus agréable qu'un vieux directeur
-Jésuite. Elle eût exploité la jeune sainte au profit de sa maison.
-
-Elle lui fit l'honneur insigne de la recevoir au seuil, sur la porte
-de la rue. Elle la baisa, s'en empara, la mena chez elle dans sa belle
-chambre d'abbesse et lui dit qu'elle la partagerait avec elle. Elle
-fut enchantée de sa modestie, de sa grâce maladive, d'une certaine
-étrangeté, mystérieuse, attendrissante. Elle avait souffert
-extrêmement de ce court trajet. L'abbesse voulut la coucher, et la
-mettre dans son propre lit. Elle lui dit qu'elle l'aimait, tant
-qu'elle voulait le lui faire partager, coucher ensemble comme soeurs.
-
-Pour son plan, c'était peut-être plus qu'il ne fallait, c'était trop.
-Il eût suffit que la sainte logeât chez elle. Par cette faiblesse
-singulière de la coucher avec elle, elle lui donnait trop l'air d'une
-petite favorite. Une telle privauté, fort à la mode entre les dames,
-était chose défendue dans les couvents, furtive, et dont une
-supérieure ne devait pas donner l'exemple.
-
-La dame fut pourtant étonnée de l'hésitation de la jeune fille. Elle
-ne venait pas sans doute uniquement de sa pudeur ou de son humilité.
-Encore moins certainement de la personne de la dame, relativement plus
-jeune que la pauvre Cadière, dans une fleur de vie, de santé, qu'elle
-eût voulu communiquer à sa petite malade. Elle insista tendrement.
-
-Pour faire oublier Girard, elle comptait beaucoup sur l'effet de cet
-enveloppement de toutes les heures. C'était la manie des abbesses,
-leur plus chère prétention, de confesser leurs religieuses (ce que
-permet sainte Thérèse). Cela se fut fait de soi-même dans ce doux
-arrangement. La jeune fille n'aurait dit aux confesseurs que le menu,
-eût gardé le fond de son coeur pour la personne unique. Le soir, la
-nuit, sur l'oreiller, caressée par la curieuse, elle aurait laissé
-échapper maint secret, les siens, ceux des autres.
-
-Elle ne put se dégager d'abord d'un si vif enlacement. Elle coucha
-avec l'abbesse. Celle-ci croyait bien la tenir. Et doublement, par des
-moyens contraires, et comme sainte et comme femme, j'entends comme
-fille nerveuse, sensible, et, par faiblesse, peut-être sensuelle. Elle
-faisait écrire sa légende, ses paroles, tout ce qui lui échappait.
-D'autre part elle recueillait les plus humbles détails de sa vie
-physique, en envoyait le bulletin à Toulon. Elle en aurait fait son
-idole, sa mignonne poupée. Sur une pente si glissante, l'entraînement,
-sans doute, alla vite. La jeune fille eut scrupule et comme peur. Elle
-fit un grand effort, dont sa langueur l'eût fait croire incapable.
-Elle demanda humblement de quitter ce nid de colombes, ce trop doux
-lit, cette délicatesse, d'avoir la vie commune des novices ou
-pensionnaires.
-
-Grande surprise. Mortification. L'abbesse se crut dédaignée, se dépita
-contre l'ingrate et ne lui pardonna jamais.
-
-
-La Cadière trouva dans les autres un excellent accueil. La maîtresse
-des novices, Mme de Lescot, une religieuse parisienne, fine et bonne,
-valait mieux que l'abbesse. Elle semble avoir compris ce qu'elle
-était, une pauvre victime du sort, un jeune coeur plein de Dieu, mais
-cruellement marqué de fatalités excentriques qui devaient la
-précipiter à la honte, à quelque fin sinistre. Elle ne fut occupée que
-de la garder, de la préserver de ses imprudences; d'interpréter,
-d'excuser ce qui pouvait être en elle de moins excusable.
-
-Sauf les deux ou trois nobles dames qui vivaient avec les moines et
-goûtaient peu les hautes mysticités, toutes l'aimèrent et la prirent
-pour un ange du ciel. Leur sensibilité, peu occupée, se concentra sur
-elle et n'eut plus d'autre objet. Elles la trouvaient non seulement
-pieuse et surnaturellement dévote, mais bonne enfant, bon coeur,
-gentille et amusante. On ne s'ennuyait plus. Elle les occupait, les
-édifiait de ses songes, de contes vrais, je veux dire sincères,
-toujours mêlés de pure tendresse. Elle disait: «Je vais la nuit
-partout, jusqu'en Amérique. Je laisse partout des lettres pour dire
-qu'on se convertisse. Cette nuit, j'irai vous trouver, quand même vous
-vous enfermeriez. Nous irons ensemble dans le Sacré-Coeur.»
-
-Miracle. Toutes, à minuit, recevaient, disaient-elles, la charmante
-visite. Elles croyaient sentir la Cadière qui les embrassait, les
-faisait entrer dans le Coeur de Jésus (p. 81, 89, 93). Elles avaient
-bien peur et étaient heureuses. La plus tendre et la plus crédule
-était une Marseillaise, la soeur Raimbaud, qui eut ce bonheur, quinze
-fois en trois mois, c'est-à-dire à peu près tous les six jours.
-
-Pur effet d'imagination. Ce qui le prouve, c'est qu'au même moment la
-Cadière était chez toutes à la fois. L'abbesse cependant fut blessée,
-d'abord étant jalouse et se croyant seule exceptée, ensuite sentant
-bien que, toute perdue qu'elle fût dans ses rêves, elle n'apprendrait
-que trop par tant d'amies intimes les scandales de la maison.
-
-Ils n'étaient guère cachés. Mais, comme rien ne pouvait venir à la
-Cadière que par la voie illuminative, elle crut les savoir par
-révélation. Sa bonté éclata. Elle eut grande compassion de Dieu qu'on
-outrageait ainsi. Et, cette fois encore, elle se figura qu'elle devait
-payer pour les autres, épargner aux pécheurs les châtiments mérités en
-épuisant elle-même ce que la fureur des démons peut infliger de plus
-cruel.
-
-Tout cela fondit sur elle le 25 juin, jour de la Saint-Jean. Elle
-était le soir avec les soeurs au noviciat. Elle tomba à la renverse,
-se tordit, cria, perdit connaissance. Au réveil, les novices
-l'entouraient, attendaient, curieuses de ce qu'elle allait dire. Mais
-la maîtresse, Mme Lescot, devina ce qu'elle dirait, sentit qu'elle
-allait se perdre. Elle l'enleva, la mena tout droit à sa chambre, où
-elle se trouva toute écorchée et sa chemise sanglante.
-
-Comment Girard lui manquait-il au milieu de ces combats intérieurs et
-extérieurs? Elle ne pouvait le comprendre. Elle avait besoin de
-soutien. Et il ne venait pas, tout au plus au parloir, rarement et
-pour un moment.
-
-Elle lui écrit le 28 juin (par ses frères, car elle lisait, mais elle
-savait à peine écrire). Elle l'appelle de la manière la plus vive, la
-plus pressante. Et il répond par un ajournement. Il doit prêcher à
-Hyères, il a mal à la gorge, etc.
-
-Chose inattendue, ce fut l'abbesse même qui le fit venir. Sans doute
-elle était inquiète de ce que la Cadière avait découvert de
-l'intérieur du couvent. Sûre qu'elle en parlerait à Girard, elle
-voulut la prévenir. Elle écrivit au Jésuite un billet le plus flatteur
-et le plus tendre (3 juillet, p. 327), le priant que, quand il
-viendrait, il la visitât d'abord, voulant être, en grand secret, son
-élève, son disciple, comme le fut de Jésus l'humble Nicodème. «Je
-pourrai à peu de bruit faire de grands progrès à la vertu, sous votre
-direction, à la faveur de la _sainte liberté que me procure mon
-poste_. _Le prétexte de notre prétendante_ me servira de couvert et de
-moyen (p. 327).»
-
-Démarche étonnante et légère, qui montre dans l'abbesse une tête peu
-saine. N'ayant pas réussi à supplanter Girard auprès de la Cadière,
-elle entreprenait de supplanter la Cadière auprès de Girard. Elle
-s'avançait, sans préface et brusquement. Elle tranchait, en grande
-dame, agréable encore, et bien sûre d'être prise au mot, allant
-jusqu'à parler de la _liberté_ qu'elle avait!
-
-Elle était partie, dans cette fausse démarche, de l'idée juste que
-Girard ne se souciait plus guère de la Cadière. Mais elle aurait pu
-deviner qu'il avait à Toulon d'autres embarras. Il était inquiet d'une
-affaire où il ne s'agissait plus d'une petite fille, mais d'une dame
-mûre, aisée, bien posée, la plus sage de ses pénitentes, Mlle Gravier.
-Ses quarante ans ne la défendirent pas. Il ne voulut pas au bercail
-une brebis indépendante. Un matin, elle fut surprise, bien mortifiée,
-de se trouver enceinte, et se plaignit fort (juillet, p. 395).
-
-Girard, préoccupé de cette nouvelle aventure, vit froidement les
-avances si inattendues de l'abbesse. Il craignit qu'elles ne fussent
-un piège des observantins. Il résolut d'être prudent, vit l'abbesse,
-déjà embarrassée de sa démarche imprudente, vit ensuite la Cadière,
-mais seulement à la chapelle, où il la confessa.
-
-Celle-ci fut blessée sans doute de ce peu d'empressement. Et en effet
-cette conduite était étrange, d'extrême inconséquence. Il la troublait
-par des lettres légères, galantes, de petites menaces badines qu'on
-aurait pu dire amoureuses. (_Dépos. Lescot_, et page 335). Et puis il
-ne daignait la voir autrement qu'en public.
-
-Dans un billet du soir même, elle s'en venge assez finement, en lui
-disant qu'au moment où il lui a donné l'absolution, elle s'est sentie
-merveilleusement détachée et d'elle-même _et de toute créature_.
-
-C'est ce qu'aurait voulu Girard. Ses trames étaient fort embrouillées,
-et la Cadière était de trop. Il fut ravi de sa lettre, bien loin d'en
-être piqué, lui prêcha le _détachement_. Il insinuait en même temps
-combien il avait besoin de prudence. Il avait reçu, disait-il, une
-lettre où on l'avertissait sévèrement de ses fautes. Cependant, comme
-il partait le jeudi 6 pour Marseille, il la verrait en passant (p.
-329, 4 juillet 1730).
-
-Elle attendit. Point de Girard. Son agitation fut extrême. Le flux
-monta; ce fut comme une mer, une tempête. Elle le dit à sa chère
-Raimbaud, qui ne voulut pas la quitter, coucha avec elle (p. 73)
-contre les règlements, sauf à dire qu'elle y était venue le matin.
-C'était la nuit du 6 juillet, de chaleur concentrée, pesante, en ce
-four étroit d'Ollioules. A quatre ou cinq heures, la voyant se
-débattre dans de vives souffrances, elle «crut qu'elle avait des
-coliques, chercha du feu à la cuisine». Pendant son absence, la
-Cadière avait pris un moyen extrême qui sans doute ne pouvait manquer
-de faire arriver Girard à l'instant. Soit qu'elle ait rouvert de ses
-ongles les plaies de la tête, soit qu'elle ait pu s'enfoncer la
-couronne à pointes de fer, elle se mit tout en sang. Il lui coulait
-sur le visage en grosses gouttes. Sous cette douleur, elle était
-transfigurée et ses yeux étincelaient.
-
-Cela ne dura pas moins de deux heures. Les religieuses accoururent
-pour la voir dans cet état, admirèrent. Elles voulaient faire entrer
-leurs observantins; la Cadière les en empêcha.
-
-L'abbesse se serait bien gardée d'avertir Girard pour la voir dans cet
-état pathétique, où elle était trop touchante. La bonne Mme Lescot lui
-donna cette consolation et fit avertir le Père. Il vint, mais au lieu
-de monter, en vrai jongleur, il eut lui-même une extase à la chapelle,
-y resta une heure prosterné à deux genoux devant le Saint-Sacrement
-(p. 95). Enfin, il monte, trouve toutes les religieuses autour de la
-Cadière. On lui conte qu'elle avait paru un moment comme si elle était
-à la messe, qu'elle semblait remuer les lèvres pour recevoir l'hostie.
-«Qui peut le savoir mieux que moi! dit le fourbe. Un ange m'avait
-averti. J'ai dit la messe, et je l'ai communiée de Toulon.» Elles
-furent renversées du miracle, à ce point que l'une d'elles en resta
-deux jours malade. Girard s'adressant alors à la Cadière avec une
-indigne légèreté: «Ah! ah! petite gourmande, vous me volez donc moitié
-de ma part?»
-
-On se retire avec respect; on les laisse. Le voici en face de la
-victime sanglante, pâle, affaiblie, d'autant plus agitée. Tout homme
-aurait été ému. Quel aveu plus naïf, plus violent de sa dépendance, du
-besoin absolu qu'elle avait de le voir? Cet aveu, exprimé par le sang,
-les blessures, plus qu'aucune parole, devait aller au coeur. C'était
-un abaissement. Mais qui n'en aurait eu pitié? Elle avait donc un
-moment de nature, cette innocente personne? Dans sa vie courte et
-malheureuse, la pauvre jeune sainte, si étrangère aux sens, avait donc
-une heure de faiblesse? Ce qu'il avait eu d'elle à son insu,
-qu'était-ce? Peu ou rien. Avec l'âme, la volonté, il allait avoir
-tout.
-
-La Cadière est fort brève, comme on peut croire, sur tout cela. Dans
-sa déposition, elle dit pudiquement qu'elle perdit connaissance et ne
-sut trop ce qui se passa. Dans un aveu à son amie la dame Allemand (p.
-178), sans se plaindre de rien, elle fait tout comprendre.
-
-En retour d'un si grand élan de coeur, d'une si charmante impatience,
-que fit Girard? Il la gronda. Cette flamme qui eût gagné tout autre,
-l'eût embrasé, le refroidit. Son âme de tyran ne voulait que des
-mortes, purs jouets de sa volonté. Et celle-ci, par cette forte
-initiative, l'avait forcé de venir. L'écolière entraînait le maître.
-L'irritable pédant traita cela comme il eût fait d'une révolte de
-collège. Ses sévérités libertines, sa froideur égoïste dans un plaisir
-cruel, flétrirent l'infortunée, qui n'en eut rien que le remords.
-
-Chose non moins choquante. Le sang versé pour lui n'eut d'autre effet
-que de lui sembler bon à exploiter pour son intérêt propre. Dans
-cette entrevue, la dernière peut-être, il voulut s'assurer la pauvre
-créature au moins pour la discrétion, de sorte qu'abandonnée de lui
-elle se crût encore à lui. Il demanda s'il serait moins favorisé que
-le couvent qui avait vu le miracle. Elle se fit saigner devant lui.
-L'eau dont il lava ce sang, il en but et lui en fit boire[86], et il
-crut avoir lié son âme par cette odieuse communion.
-
- [86] C'était l'usage des reîtres, des soldats du Nord, de se
- faire frères par la communion du sang. (Voy. mes _Origines du
- droit_.)
-
-Cela dura deux ou trois heures, et il était près de midi. L'abbesse
-était scandalisée. Elle prit le parti de venir elle-même avec le
-dîner, et de faire ouvrir la porte. Girard prit du thé; comme c'était
-vendredi, il faisait croire qu'il jeûnait, s'étant sans doute bien
-muni à Toulon. La Cadière demanda du café. La soeur converse, qui
-était à la cuisine, s'en étonnait dans un tel jour (p. 86). Mais, sans
-ce fortifiant, elle aurait défailli. Il la remit un peu, et elle
-retint Girard encore. Il resta avec elle (il est vrai, non plus
-enfermé), jusqu'à quatre heures, voulant effacer la triste impression
-de sa conduite du matin. A force de mensonges d'amitié, de paternité,
-il raffermit un peu la mobile créature, lui rendit la sérénité. Elle
-le conduisit au départ, et, marchant derrière, elle fit, en véritable
-enfant, deux ou trois petits sauts de joie. Il dit sèchement: «Petite
-folle!» (P. 89).
-
-
-Elle paya cruellement sa faiblesse. Le soir même, à neuf heures, elle
-eut une vision terrible, et on l'entendit crier: «O mon Dieu,
-éloignez-vous... Retirez-vous de moi!» Le 8 au matin, à la messe, elle
-n'attendit pas la communion (s'en jugeant sans doute indigne), et se
-sauva dans sa chambre. Grand scandale. Mais elle était si aimée,
-qu'une religieuse qui courut après elle, par un compatissant mensonge,
-jura qu'elle avait vu Jésus qui la communiait de sa main.
-
-Mme Lescot, finement, habilement, écrivit en légende, comme
-éjaculations mystiques, pieux soupirs, dévotes larmes, tout ce qui
-s'arrachait de ce coeur déchiré. Il y eut, chose bien rare, une
-conspiration de tendresse entre des femmes pour couvrir une femme.
-Rien ne parle plus en faveur de la pauvre Cadière et de ses dons
-charmants. En un mois, elle était déjà comme l'enfant de toutes. Quoi
-qu'elle fît, on la défendait. Innocente _quand même_, on n'y voyait
-qu'une victime des assauts du démon. Une bonne forte femme du peuple,
-fille du serrurier d'Ollioules et tourière du couvent, la Matherone,
-ayant vu certaines libertés indécentes de Girard, n'en disait pas
-moins: «Ça ne fait rien; c'est une sainte.» Dans un moment où il
-parlait de la retirer du couvent, elle s'écria: «Nous ôter
-mademoiselle Cadière!... Mais je ferai faire une porte de fer pour
-l'empêcher de sortir!» (P. 47, 48, 50.)
-
-Ses frères, qui venaient chaque jour, effrayés de la situation et du
-parti que l'abbesse et ses moines pouvaient en tirer, osèrent aller
-au-devant, et dans une lettre ostensible, écrite à Girard au nom de la
-Cadière, rappelèrent la révélation qu'elle avait eue le 25 juin sur
-les moeurs des observantins, lui disant «qu'il était temps
-d'accomplir sur cette affaire les desseins de Dieu» (p. 330),--sans
-doute de demander qu'on fît une enquête, d'accuser les accusateurs.
-
-Audace excessive, imprudente. La Cadière presque mourante était bien
-loin de ces idées. Ses amies imaginèrent que celui qui avait fait le
-trouble, ferait le calme peut-être. Elles prièrent Girard de venir la
-confesser. Ce fut une scène terrible. Elle fit au confessionnal des
-cris, des lamentations, qu'on entendait à trente pas. Les curieuses
-avaient beau jeu d'écouter, et n'y manquaient pas. Girard était au
-supplice. Il disait, répétait en vain: «Calmez-vous, mademoiselle!»
-(P. 95.)--Il avait beau l'absoudre. Elle ne s'absolvait pas. Le 12,
-elle eut sous le coeur une douleur si aiguë qu'elle crut que ses côtes
-éclataient. Le 14, elle semblait à la mort, et on appela sa mère. Elle
-reçut le viatique. Le lendemain, «elle fit une amende honorable, la
-plus touchante, la plus expressive qui se soit jamais entendue. Nous
-fondions en larmes.» (P. 330-331.) Le 20, elle eut une sorte d'agonie,
-qui perçait le coeur. Puis, tout à coup, par un revirement heureux et
-qui la sauva, elle eut une vision très douce. Elle vit la pécheresse
-Madeleine pardonnée, ravie dans la gloire, tenant dans le ciel la
-place que Lucifer avait perdue. (P. 332.)
-
-Cependant Girard ne pouvait assurer sa discrétion qu'en la corrompant
-davantage, étouffant ses remords. Parfois, il venait (au parloir),
-l'embrassait fort imprudemment. Mais plus souvent encore, il lui
-envoyait ses dévotes. La Guiol et autres venaient l'accabler de
-caresses et d'embrassades, et quand elle se confiait, pleurait, elles
-souriaient, disaient que tout cela c'étaient les libertés divines,
-qu'elles aussi en avaient leur part et qu'elles étaient de même. Elles
-lui vantaient les douceurs d'une telle union entre femmes. Girard ne
-désapprouvait pas qu'elles se confiassent entre elles et missent en
-commun les plus honteux secrets. Il était si habitué à cette
-dépravation, et la trouvait si naturelle qu'il parla à la Cadière de
-la grossesse de Mlle Gravier. Il voulait qu'elle l'invitât à venir à
-Ollioules, calmât son irritation, lui persuadât que cette grossesse
-pouvait être une illusion du Diable qu'on saurait dissiper (p. 395).
-
-Ces enseignements immondes ne gagnaient rien sur la Cadière. Ils
-devaient indigner ses frères qui ne les ignoraient pas. Les lettres
-qu'ils écrivent en son nom sont bien singulières. Enragés au fond,
-ulcérés, regardant Girard comme un scélérat, mais obligés de faire
-parler leur soeur avec une tendresse respectueuse, ils ont pourtant
-des échappées où on entrevoit leur fureur.
-
-Pour les lettres de Girard, ce sont des morceaux travaillés, écrits
-visiblement pour le procès qui peut venir. Nous parlerons de la seule
-qu'il n'ait pas eue en main pour la falsifier. Elle est du 22 juillet.
-Elle est aigre-douce, galante, d'un homme imprudent, léger. En voici
-le sens:
-
-«L'évêque est arrivé ce matin à Toulon et ira voir la Cadière... On
-concertera ce qu'on peut faire et dire. Si le grand vicaire et le
-_Père Sabatier_ vont la voir et demandent à voir (ses plaies), elle
-dira qu'on lui a défendu d'agir, de parler.
-
-«J'ai une grande faim de vous revoir et de _tout voir_. Vous savez que
-je ne demande que _mon bien_. Et il y a longtemps que je n'ai rien
-_vu qu'à demi_ (il veut dire, à la grille du parloir). Je vous
-fatiguerai? Eh bien! ne me fatiguez-vous pas aussi?» etc.
-
-Lettre étrange en tous les sens. Il se défie à la fois et de l'évêque,
-et du Jésuite même, de son collègue, le vieux Sabatier. C'est au fond
-la lettre d'un coupable inquiet. Il sait bien qu'elle a en mains ses
-lettres, ses papiers, enfin de quoi le perdre.
-
-Les deux jeunes gens répondent au nom de leur soeur par une lettre
-vive, la seule qui ait un accent vrai. Ils répondent ligne par ligne,
-sans outrage, mais avec une âpreté souvent ironique où l'on sent
-l'indignation contenue. Leur soeur y promet de lui obéir, _de ne rien
-dire à l'évêque ni au Jésuite_. Elle le félicite d'avoir «tant de
-courage, pour exhorter les autres à souffrir». Elle relève, lui
-renvoie sa choquante galanterie, mais d'une manière choquante (on sent
-là une main d'homme, la main des deux étourdis).
-
-Le surlendemain ils allèrent lui dire qu'elle voulait sur-le-champ
-sortir du couvent. Il en fut très effrayé. Il pensa que les papiers
-allaient échapper avec elle. Sa terreur fut si profonde qu'elle lui
-ôtait l'esprit. Il faiblit jusqu'à aller pleurer au parloir
-d'Ollioules, se mit à genoux devant elle, demanda si elle aurait le
-courage de le quitter (p. 7). Cela toucha la pauvre fille, qui lui dit
-_non_, s'avança et se laissa embrasser. Et le Judas ne voulait rien
-que la tromper, et gagner quelques jours, le temps de se faire appuyer
-d'en haut.
-
-Le 29, tout est changé. La Cadière reste à Ollioules, lui demande
-excuse, lui promet soumission (p. 339). Il est trop visible que
-celui-ci a fait agir de puissantes influences, que dès le 29 on a
-reçu des menaces (peut-être d'Aix, et plus tard de Paris). Les gros
-bonnets des Jésuites ont écrit, et de Versailles les protecteurs de
-cour.
-
-Que feraient les frères dans cette lutte? Ils consultèrent sans doute
-leurs chefs, qui durent les avertir de ne pas trop attaquer dans
-Girard _le confesseur_ libertin; c'eût été déplaire à tout le clergé
-dont la confession est le cher trésor. Il fallait, au contraire,
-l'isoler du clergé en constatant sa doctrine singulière, montrer en
-lui _le quiétiste_. Avec cela seul, on pouvait le mener loin. En 1698,
-on avait brûlé pour quiétisme un curé des environs de Dijon. Ils
-imaginèrent de faire (en apparence sous la dictée de leur soeur,
-étrangère à ce projet), un mémoire où le quiétisme de Girard, exalté
-et glorifié, serait constaté, réellement dénoncé. Ce fut le récit des
-visions qu'elle avait eues dans le carême. Le nom de Girard y est déjà
-au ciel. Elle le voit, uni à son nom, au _Livre de vie_.
-
-Ils n'osèrent porter ce mémoire à l'évêque. Mais ils se le firent
-voler par leur ami, son jeune aumônier, le petit Camerle. L'évêque
-lut, et dans la ville il en courut des copies. Le 21 août, Girard se
-trouvant à l'évêché, le prélat lui dit en riant: «Eh! bien, mon Père,
-voilà donc votre nom au _Livre de vie_.»
-
-Il fut accablé, se crut perdu, écrivit à la Cadière des reproches
-amers. Il demanda de nouveau avec larmes ses papiers. La Cadière fut
-bien étonnée, lui jura que ce mémoire n'était jamais sorti des mains
-de ses frères. Mais, dès qu'elle sut que c'était faux, son désespoir
-n'eut plus de bornes (p. 163.) Les plus cruelles douleurs de l'âme et
-du corps l'assaillirent. Elle crut un moment se dissoudre. Elle devint
-quasi folle. «J'eus un tel désir de souffrance! Je saisis la
-discipline deux fois, et si violemment que j'en tirai du sang
-abondamment.» (P. 362.) Dans ce terrible égarement qui montre et sa
-faible tête et la sensibilité infinie de sa conscience, la Guiol
-l'acheva en lui dépeignant Girard comme un homme à peu près mort. Elle
-porta au dernier degré sa compassion. (P. 361.)
-
-Elle allait lâcher les papiers. Il était pourtant trop visible que
-seuls ils la défendaient, la gardaient, prouvaient son innocence et
-les artifices dont elle avait été victime. Les rendre, c'était risquer
-que l'on changeât les rôles, qu'on ne lui imputât d'avoir séduit un
-saint, qu'enfin tout l'odieux ne fût de son côté.
-
-Mais, s'il fallait périr ou perdre Girard, elle aimait mieux de
-beaucoup le premier parti. Un démon (la Guiol sans doute), la tenta
-justement par là, par l'étrange sublimité de ce sacrifice. Elle lui
-écrivit que Dieu voulait d'elle un sacrifice sanglant (p. 28). Elle
-put lui citer les saints qui, accusés, ne se justifiaient pas,
-s'accusaient eux-mêmes, mouraient comme des agneaux. La Cadière suivit
-cet exemple. Quand on accusait Girard devant elle, elle le justifiait,
-disant: «Il dit vrai, et j'ai menti.» (P. 32.)
-
-Elle eût pu rendre seulement les lettres de Girard, mais, dans cette
-grande échappée de coeur, elle ne marchanda pas; elle lui donna encore
-les minutes des siennes. Il eut à la fois et ces minutes écrites par
-le Jacobin et les copies que l'autre frère faisait et lui envoyait.
-Dès lors il ne craignait rien. Nul contrôle possible. Il put en ôter,
-en remettre, détruire, biffer, falsifier. Son travail de faussaire
-était parfaitement libre, et il a bien travaillé. De quatre-vingts
-lettres il en reste seize, et encore elles semblent des pièces
-laborieuses, fabriquées après coup.
-
-Girard, ayant tout en mains, pouvait rire de ses ennemis. A eux
-désormais de craindre. L'évêque, homme du grand monde, savait trop
-bien son Versailles et le crédit des Jésuites pour ne pas les ménager.
-Il crut même politique de lui faire une petite réparation pour son
-malicieux reproche relatif au _Livre de vie_, et lui dit gracieusement
-qu'il voulait tenir un enfant de sa famille sur les fonts de baptême.
-
-Les évêques de Toulon avaient toujours été des grands seigneurs. Leur
-liste offre tous les premiers noms de Provence, Baux, Glandèves,
-Nicolaï, Forbin, Forbin d'Oppède, et de fameux noms d'Italie, Fiesque,
-Trivulce, La Rovère. De 1712 à 1737, sous la Régence et Fleury,
-l'évêque était un La Tour du Pin. Il était fort riche, ayant aussi en
-Languedoc les abbayes d'Aniane et de Saint-Guilhem du Désert. Il
-s'était bien conduit, dit-on, dans la peste de 1721. Du reste, il ne
-résidait guère, menait une vie toute mondaine, ne disait jamais la
-messe, passait pour plus que galant.
-
-Il vint à Toulon en juillet, et, quoique Girard l'eût détourné d'aller
-à Ollioules et de visiter la Cadière, il en eut pourtant la curiosité.
-Il la vit dans un de ses bons moments. Elle lui plut, lui sembla une
-bonne petite sainte, et il lui crut si bien des lumières supérieures,
-qu'il eut la légèreté de lui parler de ses affaires, d'intérêts,
-d'avenir, la consultant comme il eût fait d'une diseuse de bonne
-aventure.
-
-Il hésitait cependant, malgré les prières des frères, pour la faire
-sortir d'Ollioules et pour l'ôter à Girard. On trouva moyen de le
-décider. On fit courir à Toulon le bruit que la jeune fille avait
-manifesté le désir de fuir au désert, comme son modèle sainte Thérèse
-l'avait entrepris à douze ans. C'était Girard, disait-on, qui lui
-mettait cela en tête pour l'enlever un matin, la mettre hors du
-diocèse dont elle faisait la gloire, faire cadeau de ce trésor à
-quelque couvent éloigné où les jésuites, en ayant le monopole
-exclusif, exploiteraient ses miracles, ses visions, sa gentillesse de
-jeune sainte populaire. L'évêque se sentit fort blessé. Il signifia à
-l'abbesse de ne remettre Mlle Cadière qu'à sa mère elle-même, qui
-devait bientôt la faire sortir du couvent, la mener dans une bastide
-qui était à la famille.
-
-Pour ne pas choquer Girard, on fit écrire par la Cadière que, si ce
-changement le gênait, il pouvait s'adjoindre et lui donner un second
-confesseur. Il comprit et aima mieux désarmer la jalousie en
-abandonnant la Cadière. Il se désista (15 septembre) par un billet
-fort prudent, humble, piteux, où il tâchait de la laisser amie et
-douce pour lui. «Si j'ai fait des fautes à votre égard, vous vous
-souviendrez pourtant toujours que j'avais bonne volonté de vous
-aider... Je suis et serai toujours tout à vous dans le Sacré-Coeur de
-Jésus.»
-
-L'évêque cependant n'était pas rassuré. Il pensait que les trois
-Jésuites Girard, Sabatier et Grignet voulaient l'endormir, et un
-matin, avec quelque ordre de Paris, lui voler la petite fille. Il prit
-le parti décisif, 17 septembre, d'envoyer sa voiture (une voiture
-légère et mondaine, qu'on appelait _phaéton_), et de la faire mener
-tout près, à la bastide de sa mère.
-
-Pour la calmer, la garder, la mettre en bon chemin, il lui chercha un
-confesseur, et s'adressa d'abord à un carme qui l'avait confessée
-avant Girard. Mais celui-ci, homme âgé, n'accepta pas. D'autres aussi
-probablement reculèrent. L'évêque dut prendre un étranger, arrivé
-depuis trois mois du Comtat, le Père Nicolas, prieur des carmes
-déchaussés. C'était un homme de quarante ans, homme de tête et de
-courage, très ferme et même obstiné. Il se montra fort digne de cette
-confiance en la refusant. Ce n'était pas les Jésuites qu'il craignait,
-mais la fille même. Il n'en augurait rien de bon, pensait que l'ange
-pouvait être un ange de ténèbres, et craignait que le Malin, sous une
-douce figure de fille, ne fît ses coups plus malignement.
-
-Il ne put la voir sans se rassurer un peu. Elle lui parut toute
-simple, heureuse d'avoir enfin un homme sûr, solide et qui pût
-l'appuyer. Elle avait beaucoup souffert d'être tenue par Girard dans
-une vacillation constante. Du premier jour, elle parla plus qu'elle
-n'avait fait depuis un mois, conta sa vie, ses souffrances, ses
-dévotions, ses visions. La nuit même ne l'arrêta pas, chaude nuit du
-milieu de septembre. Tout était ouvert dans la chambre, les trois
-portes, outre les fenêtres. Elle continua presque jusqu'à l'aube,
-près de ses frères qui dormaient. Elle reprit le lendemain sous la
-tonnelle de vigne, parlant à ravir de Dieu, des plus hauts mystères.
-Le carme était stupéfait, se demandait si le Diable pouvait si bien
-louer Dieu.
-
-Son innocence était visible. Elle semblait bonne fille, obéissante,
-douce comme un agneau, folâtre comme un jeune chien. Elle voulut jouer
-aux boules (jeu ordinaire dans les bastides), et il ne refusa pas de
-jouer aussi.
-
-Si un esprit était en elle, on ne pouvait dire du moins que ce fût un
-esprit de mensonge. En l'observant de près, longtemps, on n'en pouvait
-douter, ses plaies réellement saignaient par moments. Il se garda bien
-d'en faire, comme Girard, d'impudiques vérifications. Il se contenta
-de voir celle du pied. Il ne vit que trop ses extases. Une vive
-chaleur lui prenait tout à coup au coeur, circulait partout. Elle ne
-se connaissait plus, entrait dans des convulsions, disait des choses
-insensées.
-
-Le carme comprit très bien qu'en elle il y avait deux personnes, la
-jeune fille et le démon. La première était honnête, et même très neuve
-de coeur, ignorante, quoi qu'on lui eût fait, comprenant peu les
-choses même qui l'avaient si fort troublée. Avant sa confession, quand
-elle parla des baisers de Girard, le carme lui dit rudement: «Ce sont
-de très grands péchés.--O mon Dieu! dit-elle en pleurant, je suis donc
-perdue, car il m'a fait bien d'autres choses.»
-
-L'évêque venait la voir. La bastide était pour lui un but de
-promenade. A ses interrogations, elle répondit naïvement, dit au
-moins le commencement. L'évêque fut bien en colère, mortifié, indigné.
-Sans doute il devina le reste. Il ne tint à rien qu'il ne fît un grand
-éclat contre Girard. Sans regarder au danger d'une lutte avec les
-Jésuites, il entra tout à fait dans les idées du carme, admit qu'elle
-était ensorcelée, donc _que Girard était sorcier_. Il voulait à
-l'instant même l'interdire solennellement, le perdre, le déshonorer.
-La Cadière pria pour celui qui lui avait fait tant de tort, ne voulut
-pas être vengée. Elle se mit à genoux devant l'évêque, le conjura de
-l'épargner, de ne point parler de ces tristes choses. Avec une
-touchante humilité, elle dit: «Il me suffit d'être éclairée
-maintenant, de savoir que j'étais dans le péché.» (P. 127.) Son frère
-le jacobin se joignit à elle, prévoyant tous les dangers d'une telle
-guerre et doutant que l'évêque y fût bien ferme.
-
-Elle avait moins d'agitation. La saison avait changé. L'été brûlant
-était fini. La nature enfin faisait grâce. C'était l'aimable mois
-d'octobre. L'évêque eut la vive jouissance qu'elle fût délivrée par
-lui. La jeune fille, n'étant plus dans l'étouffement d'Ollioules, sans
-rapports avec Girard, bien gardée par sa famille, par l'honnête et
-brave moine, enfin sous la protection de l'évêque, qui plaignait peu
-ses démarches et la couvrait de sa constante protection, elle devint
-tout à fait calme. Comme l'herbe qui en octobre revient par de petites
-pluies, elle se releva, refleurit.
-
-Pendant sept semaines environ, elle paraissait fort sage. L'évêque en
-fut si ravi qu'il eût voulu que le carme, aidé de la Cadière, agît
-auprès des autres pénitentes de Girard, les ramenât à la raison. Elles
-durent venir à la bastide; on peut juger combien à contre-coeur et de
-mauvaise grâce. En réalité, il y avait une étrange inconvenance à
-faire comparaître ces femmes devant la protégée de l'évêque, si jeune
-et à peine remise de son délire extatique.
-
-La situation se trouva aigrie, ridicule. Il y eut deux partis en
-présence, les femmes de Girard, celles de l'évêque. Du côté de
-celui-ci, la dame Allemand et sa fille, attachées à la Cadière. De
-l'autre côté, les rebelles, la Guiol en tête. L'évêque négocia avec
-celle-ci pour obtenir qu'elle entrât en rapport avec le carme et lui
-menât ses amies. Il lui envoya son greffier, puis un procureur, ancien
-amant de la Guiol. Tout cela n'opérant pas, l'évêque prit le dernier
-parti, ce fut de les convoquer toutes à l'évêché. Là, elles nièrent
-généralement ces extases, ces stigmates, dont elles s'étaient vantées.
-L'une sans doute, la Guiol, effrontée et malicieuse, l'étonna bien
-plus encore en lui offrant de montrer sur-le-champ qu'elles n'avaient
-rien sur tout le corps. On l'avait cru assez léger pour tomber dans ce
-piège. Mais il le démêla fort bien, refusa, remercia celles qui, aux
-dépens de leur pudeur, lui eussent fait imiter Girard, et fait rire
-toute la ville.
-
-L'évêque n'avait pas de bonheur. D'une part, ces audacieuses se
-moquaient de lui. Et d'autre part, son succès près de la Cadière
-s'était démenti. A peine rentrée dans le sombre Toulon, dans son
-étroite ruelle de l'Hôpital, elle était retombée. Elle était
-précisément dans les milieux dangereux et sinistres où commença sa
-maladie, au champ même de la bataille que se livraient les deux
-partis. Les Jésuites, à qui chacun voyait la cour pour arrière-garde,
-avaient pour eux les politiques, les prudents, les _sages_. Le carme
-n'avait que l'évêque, n'était pas même soutenu de ses confrères, ni
-des curés. Il se ménagea une arme. Le 8 novembre il tira de la Cadière
-une autorisation écrite de révéler au besoin sa confession.
-
-Acte audacieux, intrépide, qui fit frémir Girard. Il n'avait pas grand
-courage, et il eût été perdu, si sa cause n'eût été celle des
-Jésuites. Il se blottit au fond de leur maison. Mais son collègue
-Sabatier, vieillard sanguin, colérique, alla droit à l'évêché. Il
-entra chez le prélat, portant comme Popilius, dans sa robe, la paix ou
-la guerre. Il le mit au pied du mur, lui fit comprendre qu'un procès
-avec les Jésuites, c'était pour le perdre à jamais lui-même, qu'il
-resterait évêque de Toulon à perpétuité, ne serait jamais archevêque.
-Bien plus, avec la liberté d'un apôtre fort à Versailles, il lui dit
-que si cette affaire révélait les moeurs d'un Jésuite, elle
-n'éclairerait pas moins les moeurs d'un évêque. Une lettre,
-visiblement combinée par Girard (p. 334), ferait croire que les
-Jésuites se tenaient prêts en dessous à lancer contre le prélat de
-terribles récriminations, déclarant sa vie, «non seulement indigne de
-l'épiscopat, mais _abominable_». Le perfide et sournois Girard, le
-Sabatier apoplectique, gonflé de rage et de venin, auraient poussé la
-calomnie. Ils n'auraient pas manqué de dire que tout cela se faisait
-pour une fille, que si Girard l'avait soignée malade, l'évêque l'avait
-eue bien portante. Quel trouble qu'un tel scandale dans la vie si bien
-arrangée de ce grand seigneur mondain! C'eût été une chevalerie trop
-comique de faire la guerre pour venger la virginité d'une petite
-folle infirme, et de se brouiller pour elle avec tous les honnêtes
-gens! Le cardinal de Bonzi mourut de chagrin à Toulouse, mais au moins
-pour une belle dame, la noble marquise de Ganges. Ici l'évêque
-risquait de se perdre, d'être écrasé sous la honte et le ridicule,
-pour cette fille d'un revendeur de la rue de l'Hôpital!
-
-Ces menaces de Sabatier firent d'autant plus d'impression que déjà
-l'évêque de lui-même tenait moins à la Cadière. Il ne lui savait pas
-bon gré d'être redevenue malade, d'avoir démenti son succès, de lui
-donner tort par sa rechute. Il lui en voulait de n'être pas guérie. Il
-se dit que Sabatier avait raison, qu'il serait bien bon de se
-compromettre. Le changement fut subit. Ce fut comme un coup de la
-Grâce. Il vit tout à coup la lumière, comme saint Paul au chemin de
-Damas, et se convertit aux Jésuites.
-
-Sabatier ne le lâcha pas. Il lui présenta du papier, et lui fit
-écrire, signer l'interdiction du carme, son agent près de la Cadière;
-plus, celle de son frère le jacobin (10 novembre 1730).
-
-
-
-
-XII
-
-LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731)
-
-
-On peut juger ce que fut ce coup épouvantable pour la famille Cadière.
-Les attaques de la malade devinrent fréquentes et terribles. Chose
-cruelle, ce fut comme une épidémie chez ses intimes amies. Sa voisine,
-la dame Allemand, qui avait aussi des extases, mais qui jusque-là les
-croyait de Dieu, tomba en effroi et sentit l'Enfer. Cette bonne dame
-de (cinquante ans) se souvint qu'en effet elle avait eu souvent des
-pensées impures; elle se crut livrée au Diable, ne vit que diables
-chez elle, et quoique gardée par sa fille, elle se sauva du logis,
-demanda asile aux Cadière. La maison devint dès lors inhabitable, le
-commerce impossible; l'aîné Cadière furieux invectivait contre Girard,
-criait: «Ce sera Gauffridi... Lui aussi, il sera brûlé!» Et le jacobin
-ajoutait: «Nous y mangerions plutôt tout le bien de la famille.»
-
-Dans la nuit du 17 au 18 novembre, la Cadière hurla, étouffa. On crut
-qu'elle allait mourir. L'aîné Cadière, le marchand, qui perdait la
-tête, appela par les fenêtres, criant aux voisins: «Au secours! Le
-Diable étrangle ma soeur!» Ils accouraient presque en chemise. Les
-médecins et chirurgiens qualifiant son état _une suffocation de la
-matrice_, voulurent lui mettre des ventouses. Pendant qu'on les allait
-chercher, ils parvinrent à lui desserrer les dents et lui firent
-avaler une goutte d'eau-de-vie, ce qui la rappela à elle-même.
-Cependant les médecins de l'âme arrivaient aussi à la file, un vieux
-prêtre, confesseur de la mère Cadière, puis des curés de Toulon. Tant
-de bruit, de cris, l'arrivée de ces prêtres en grand costume,
-l'appareil de l'exorcisme, avait rempli la rue de monde; les arrivants
-demandaient: «Qu'y a-t-il?--C'est la Cadière, ensorcelée par Girard.»
-On peut juger de la pitié, de l'indignation du peuple.
-
-Les Jésuites, très effrayés, mais voulant renvoyer l'effroi, firent
-alors une chose barbare. Ils retournèrent chez l'évêque, ordonnèrent
-et exigèrent qu'on poursuivît la Cadière, qu'on l'attaquât le jour
-même,--que cette pauvre fille, sur le lit où elle râlait tout à
-l'heure, après cette horrible crise, reçût à l'improviste une descente
-de justice...
-
-Sabatier ne lâcha pas l'évêque que celui-ci n'eût fait appeler son
-juge, son official, le vicaire général Larmedieu, et son promoteur (ou
-procureur épiscopal), Esprit Reybaud, et qu'il ne leur eût dit de
-procéder sur l'heure.
-
-C'était impossible, illégal, en Droit canonique. _Il fallait un
-informé préalable_ sur les faits, avant d'aller interroger.--Autre
-difficulté: le juge ecclésiastique n'avait droit de faire une telle
-descente _que pour un refus de sacrement_. Les deux légistes d'Église
-durent faire cette objection. Sabatier n'écouta rien. Si les choses
-traînaient ainsi dans la froide légalité, il manquait son coup de
-terreur.
-
-Larmedieu, ou Larme-Dieu, sous ce nom touchant, était un juge
-complaisant, ami du clergé. Ce n'était pas un de ces rudes magistrats
-qui vont tout droit devant eux, comme d'aveugles sangliers, dans le
-grand chemin de la loi, sans voir, distinguer les personnes. Il avait
-eu de grands égards dans l'affaire d'Aubany, le gardien d'Ollioules.
-Il avait poursuivi assez lentement pour qu'Aubany se sauvât. Puis,
-quand il le sut à Marseille, comme si Marseille eût été loin de
-France, _ultima Thule_ ou la _Terra incognita_ des anciens géographes,
-il ne bougea plus. Ici, ce fut tout autre chose: ce juge paralytique
-pour l'affaire d'Aubany eut des ailes pour la Cadière, et les ailes de
-la foudre. Il était neuf heures du matin lorsque les habitants de la
-ruelle virent avec curiosité arriver chez les Cadière une fort belle
-procession, messire Larmedieu en tête, et le promoteur de la cour
-épiscopale, honorablement escortés de deux vicaires de la paroisse,
-docteurs en théologie. On envahit la maison. On interpella la malade.
-On lui fit faire serment de dire vrai contre elle-même, serment de se
-diffamer en disant à la justice ce qui était de conscience et de
-confession.
-
-Elle pouvait se dispenser de répondre, nulle formalité n'ayant été
-observée. Mais elle ne disputa pas. Elle jura, ce qui était se
-désarmer, se livrer. Car, étant liée une fois par le serment, elle dit
-tout, même les choses honteuses et ridicules dont l'aveu est si cruel
-pour une fille.
-
-Le procès-verbal de Larmedieu et son premier interrogatoire indiquent
-un plan bien arrêté entre lui et les Jésuites. C'était de montrer
-Girard comme la dupe et la victime des fourberies de la Cadière. Un
-homme de cinquante ans, docteur, professeur, directeur de religieuses,
-qui cependant est resté si innocent et si crédule, qu'il a suffi pour
-l'attraper d'une petite fille, d'un enfant! La rusée, la dévergondée,
-l'a trompé sur ses visions, mais non entraîné dans ses égarements.
-Furieuse, elle s'en est vengée en lui prêtant toute infamie que
-pouvait lui suggérer une imagination de Messaline.
-
-Bien loin que l'interrogatoire confirme rien de tout cela, ce qu'il a
-de très touchant, c'est la douceur de la victime. Visiblement elle
-n'accuse que contrainte et forcée par le serment qu'elle a prêté. Elle
-est douce pour ses ennemis, même pour la perfide Guiol, qui (dit son
-frère) la livra, qui fit tout pour la corrompre, qui en dernier lieu
-la perdit, en lui faisant rendre les papiers qui eussent fait sa
-sauvegarde.
-
-Les Cadière furent épouvantés de la naïveté de leur soeur. Dans son
-respect pour le serment, elle s'était livrée sans réserve, hélas!
-avilie pour toujours, chansonnée des lors et moquée des ennemis mêmes
-des Jésuites, et des sots rieurs libertins.
-
-Puisque la chose était faite, ils voulurent du moins qu'elle fût
-exacte, que le procès-verbal des prêtres pût être contrôlé par un acte
-plus sérieux. D'accusée qu'elle semblait être, ils la firent
-accusatrice, prirent la position offensive, obtinrent du magistrat
-royal, le lieutenant civil et criminel, Marteli Chantard, qu'il vînt
-recevoir sa déposition. Dans cet acte, net et court, se trouve
-clairement établi le fait de _séduction_; plus, les _reproches_
-qu'elle faisait à Girard pour ses caresses lascives, dont il ne
-faisait que rire; plus, le conseil qu'il lui donne de _se laisser
-obséder du démon_; plus, la _succion_ par laquelle le fourbe
-entretenait ses plaies, etc.
-
-L'homme du roi, le lieutenant, devait retenir l'affaire à son
-tribunal. Car le juge ecclésiastique, dans sa précipitation, n'ayant
-pas rempli les formalités du droit ecclésiastique, avait fait un acte
-nul. Mais le magistrat laïque n'eut pas ce courage. Il se laissa
-atteler à l'information cléricale, subit Larmedieu pour associé, et
-même alla siéger, écouter les témoins au tribunal de l'évêché. Le
-greffier de l'évêché écrivait (et non le greffier du lieutenant du
-roi). Écrivait-il exactement? On aurait droit d'en douter quand on
-voit que ce greffier ecclésiastique menaçait les témoins, et chaque
-soir allait montrer leurs dépositions aux Jésuites[87].
-
- [87] Page 80 de l'in-folio, et tome Ier de l'in-douze, page 33.
-
-Les deux vicaires de la paroisse de la Cadière, que l'on entendit
-d'abord, déposèrent sèchement, sans faveur pour elle, mais nullement
-contre elle, nullement pour les Jésuites (24 novembre). Ceux-ci virent
-que tout allait manquer. Ils perdirent toute pudeur, et, au risque
-d'indigner le peuple, résolurent de briser tout. Ils tirèrent ordre de
-l'évêque pour emprisonner la Cadière et les principaux témoins qu'elle
-voulait faire entendre. C'étaient les dames Allemand et la Batarelle.
-Celle-ci fut mise au _Refuge_, couvent-prison, ces dames dans une
-maison de force, le _Bon-Pasteur_, où l'on jetait les folles et les
-sales coureuses en correction. La Cadière (26 novembre), tirée de son
-lit, fut donnée aux ursulines, pénitentes de Girard, qui la couchèrent
-proprement sur de la paille pourrie.
-
-Alors, la terreur établie, on put entendre les témoins, deux d'abord
-(28 novembre), deux respectables et choisis. L'un était cette Guiol,
-connue pour fournir des femmes à Girard; langue adroite et acérée, qui
-fut chargée de lancer le premier dard et d'ouvrir la plaie de la
-calomnie. L'autre était la Laugier, la petite couturière que la
-Cadière nourrissait et dont elle avait payé l'apprentissage. Étant
-enceinte de Girard, cette Laugier avait crié contre lui; elle lava ici
-cette faute en se moquant de la Cadière, salissant sa bienfaitrice,
-mais cela maladroitement, en dévergondée qu'elle était, lui prêtant
-des mots effrontés, très contraires à ses habitudes. Puis vinrent Mlle
-Gravier et sa cousine, la Reboul, enfin toutes les _girardines_, comme
-on les appelait dans Toulon.
-
-Mais on ne pouvait si bien faire que, par moments, la lumière
-n'éclatât. La femme d'un procureur, dans la maison de laquelle
-s'assemblaient les _girardines_, dit brutalement qu'on ne pouvait y
-tenir, qu'elles troublaient toute la maison; elle conta leurs rires
-bruyants, leurs mangeries payées des collectes que l'on faisait pour
-les pauvres, etc. (p. 55).
-
-On craignait extrêmement que les religieuses ne se déclarassent pour
-la Cadière. Le greffier de l'évêché alla leur dire (comme de la part
-de l'évêque) qu'on châtierait celles qui parleraient mal. Pour agir
-plus fortement encore, on fit revenir de Marseille leur galant Père
-Aubany, qui avait ascendant sur elles. On arrangea son affaire du viol
-de la petite fille. On fit entendre aux parents que la justice ne
-ferait rien. On estima l'honneur de l'enfant à huit cents livres,
-qu'on paya pour Aubany. Donc il revint plein de zèle, tout Jésuite,
-dans son troupeau d'Ollioules. Pauvre troupeau qui trembla quand ce
-bon Père Aubany se dit chargé de les avertir que, si elles n'étaient
-pas sages, «_elles auraient la question_». (_Procès_, in-douze, t. II,
-p. 191).
-
-Avec tout cela, on ne tira pas ce qu'on voulait des quinze
-religieuses. Deux ou trois à peine étaient pour Girard, et toutes
-articulèrent des faits, surtout pour le 7 juillet, qui directement
-l'accablaient.
-
-Les Jésuites désespérés prirent un parti héroïque pour s'assurer des
-témoins. Ils s'établirent à poste fixe dans une salle de passage qui
-menait au tribunal. Là ils les arrêtaient, les pratiquaient, les
-menaçaient, et, s'ils étaient contre Girard, ils les empêchaient
-d'entrer, et par force impudemment les mettaient à la porte (in-douze,
-t. I, p. 44).
-
-Ainsi le juge d'Église et le lieutenant du roi n'étaient plus que des
-mannequins entre les mains des Jésuites. Toute la ville le voyait,
-frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière
-formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de
-témoins. Les Jésuites eux-mêmes sentirent que la place n'était plus
-tenable. Ils appelèrent le secours _d'en haut_. Le meilleur
-paraissait être un simple arrêt du Grand-Conseil qui eût tout appelé à
-lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers).
-Mais le chancelier était d'Aguesseau; les Jésuites ne désiraient pas
-que l'affaire allât à Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent
-décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où
-ils avaient beaucoup d'amis, jugeât sur l'information que deux de ses
-conseillers feraient à Toulon.
-
-Un laïque, M. Faucon, et un conseiller d'Église, M. de Charleval,
-vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jésuites (p.
-407). Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et
-cruelle partialité qu'ils lancèrent à la Cadière un ajournement
-personnel, comme on faisait à l'accusé, tandis que Girard fut poliment
-appelé, laissé libre; il continuait de dire la messe et de confesser.
-Et la plaignante était sous les verroux dans les mains de ses ennemis,
-chez les dévotes de Girard, à la merci de toute cruauté.
-
-La réception des bonnes ursulines avait été celle qu'elles eussent
-faite si elles avaient été chargées de la faire mourir. Elles lui
-avaient donné pour chambre la loge d'une religieuse folle qui
-salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette
-odeur épouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils
-introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et
-garde-malade l'âme damnée de Girard, une converse, qui était fille de
-cette même Guiol qui l'avait livrée, fille très digne de sa mère,
-capable de choses sinistres, dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa
-vie même. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle, celle
-de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade dès
-qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jésuite,
-vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la
-gagner, de la _tenter par l'hostie_! On marchanda. Donnant donnant:
-pour communier, il fallait qu'elle s'avouât calomniatrice, indigne de
-la communion. Elle l'aurait peut-être fait par excès d'humilité. Mais,
-en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères.
-
-Réduit aux arts pharisaïques, on interprétait ses paroles. Ce qu'elle
-disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la réalité
-matérielle.
-
-Elle montrait, pour se démêler de tous ces pièges, ce qu'on eût le
-moins attendu, une grande présence d'esprit (voir surtout p. 391).
-
-Le plus perfide, combiné pour lui ôter l'intérêt du public, mettre
-contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prétendit
-qu'elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle, de courir
-le monde.
-
-Les grands seigneurs d'alors qui aimaient à se faire servir par des
-enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des
-fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'évêque du petit garçon d'un
-de ses fermiers. Il le débarbouilla. Puis, quand ce favori grandit,
-pour qu'il eût meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure
-d'abbé, titre d'aumônier, à vingt ans. Ce fut M. l'abbé Camerle. Élevé
-dans la valetaille et fait à tout faire, il fut, comme sont souvent
-les petits campagnards, décrassés à demi, un rustre niais et finaud.
-Il vit bien que le prélat, dès son arrivée à Toulon, était curieux de
-la Cadière, peu favorable à Girard. Il pensa plaire et amuser, en se
-faisant à Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, dès que
-l'évêque changea, eut peur des Jésuites, Camerle, avec le même zèle,
-servit activement Girard et l'aida contre la Cadière.
-
-Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadière (comme la femme
-de Putiphar) l'avait tenté, essayé d'ébranler sa vertu. Si cela avait
-été vrai, si elle lui eût fait tant d'honneur que de faiblir un peu
-pour lui, il n'en eût été que plus lâche de l'en punir d'abuser d'un
-mot étourdi. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne
-donne ni honneur ni l'amour des femmes.
-
-Elle se démêla vivement et très bien, le couvrit de honte. Les deux
-indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d'une manière
-si victorieuse, qu'ils abrégèrent les confrontations, lui
-retranchèrent ses témoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en
-firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni
-les délais ni les formes de justice, ils précipitèrent la
-confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26
-février encore, sans varier, elle répéta ses dépositions accablantes.
-
-Ils étaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas à Toulon le
-bourreau et la question «pour la faire un peu chanter». C'était
-l'_ultima ratio_. Les parlements, dans tout ce siècle, en usèrent.
-J'ai sous les yeux un véhément éloge de la torture[88], écrit en 1780
-par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, dédié au
-Roi (Louis XVI), et couronné d'une flatteuse approbation de Sa
-Sainteté, Pie VI.
-
- [88] Muyart de Vouglans, à la suite de ses _Loix criminelles_,
- in-folio, 1780.
-
-Mais, au défaut de la torture qui l'eût fait chanter, on la fit parler
-par un moyen meilleur encore. Le 27 février, de bonne heure, la soeur
-converse qui lui servait de geôlière, la fille de la Guiol, lui
-apporte un verre de vin. Elle s'étonne; elle n'a pas soif; elle ne
-boit jamais de vin le matin, et encore moins de vin pur. La converse,
-rude et forte domestique, comme on en a dans les couvents pour dompter
-les indociles, les folles, ou punir les enfants, enveloppe de son
-insistance menaçante la faible malade. Elle ne veut boire, mais elle
-boit. Et on la force de tout boire, le fond même, qu'elle trouve
-désagréable et salé (p. 243-247).
-
-Quel était ce choquant breuvage? On a vu, à l'époque de l'avortement,
-combien l'ancien directeur de religieuses était expert aux remèdes.
-Ici le vin pur eût suffi sur une malade débile. Il eût suffi pour
-l'enivrer, pour en tirer le même jour quelques paroles bégayées, que
-le greffier eût rédigées en forme de démenti complet. Mais une drogue
-fut surajoutée (peut-être l'herbe aux sorcières, qui trouble plusieurs
-jours) pour prolonger cet état et pouvoir disposer d'elle par des
-actes qui l'empêcheraient de rétracter le démenti.
-
-Nous avons la déposition qu'elle fit, le 27 février. Changement subit
-et complet! apologie de Girard! Les commissaires (chose étrange) ne
-remarquent pas une si brusque variation. Le spectacle singulier,
-honteux, d'une jeune fille ivre, ne les étonne pas, ne les met pas en
-garde. On lui fait dire que Girard ne l'a jamais touchée, qu'elle n'a
-jamais eu ni plaisir ni douleur, que tout ce qu'elle a senti tient à
-une infirmité. C'est le carme, ce sont ses frères qui lui ont fait
-raconter comme actes réels ce qui n'a été que songe. Non contente de
-blanchir Girard, elle noircit les siens, les accable et leur met la
-corde au cou.
-
-Ce qui est merveilleux, c'est la clarté, la netteté de cette
-déposition. On y sent la main du greffier habile. Une chose étonne
-pourtant, c'est qu'étant en si beau chemin, on n'ait pas continué. On
-l'interroge un seul jour, le 27. Rien le 28. Rien du 1er au 6 mars.
-
-Le 27 probablement, sous l'influence du vin, elle put parler encore,
-dire quelques mots qu'on arrangea. Mais le 28, le poison ayant eu tout
-son effet, elle dut être en stupeur complète ou dans un indécent
-délire (comme celui du Sabbat), et il fut impossible de la montrer.
-Une fois d'ailleurs que sa tête fut absolument troublée, on put
-aisément lui donner d'autres breuvages, sans qu'elle en eût ni
-conscience ni souvenir.
-
-C'est ici, je n'en fais pas doute, dans les six jours, du 28 février
-au 5 ou 6 mars, que se place un fait singulier, qui ne peut avoir eu
-lieu ni avant ni après. Fait tellement répugnant, si triste pour la
-pauvre Cadière qu'il est indiqué en trois lignes, sans que ni elle ni
-son frère aient le coeur d'en dire davantage (p. 247 de l'in-folio,
-lignes 10-13). Ils n'en auraient parlé jamais si les frères poursuivis
-eux-mêmes n'avaient vu qu'on en voulait à leur propre vie.
-
-Girard alla voir la Cadière! prit sur elle encore d'insolentes,
-d'impudiques libertés!
-
-Cela eut lieu, disent le frère et la soeur, _depuis que l'affaire est
-en justice_. Mais, du 26 novembre au 26 février, Girard fut intimidé,
-humilié, toujours battu dans la guerre de témoins qu'il faisait à la
-Cadière. Encore moins osa-t-il la voir, depuis le 10 mars, le jour où
-elle revint à elle, et sortit du couvent où il la tenait. Il ne la vit
-qu'en ces cinq jours où il était encore maître d'elle, et où
-l'infortunée, sous l'influence du poison, n'était plus elle-même.
-
-Si la mère Guiol avait jadis livré la Cadière, la fille Guiol put la
-livrer encore. Girard, qui avait alors gagné la partie par le démenti
-qu'elle se donnait à elle-même, osa venir dans sa prison, la voir dans
-l'état où il l'avait mise, hébétée ou désespérée, abandonnée du ciel
-et de la terre, et s'il lui restait quelque lucidité, livrée à
-l'horrible douleur d'avoir, par sa déposition, assassiné les siens.
-Elle était perdue, et c'était fini. Mais l'autre procès commençait
-contre ses frères et le courageux carme. Le remords pouvait la tenter
-de fléchir Girard, d'obtenir qu'il ne les poursuivît pas, et surtout
-qu'on ne la mît pas à la question.
-
-L'état de la prisonnière était déplorable et demandait grâce. De
-petites infirmités attachées à une vie toujours assise, la faisaient
-souffrir beaucoup. Par suite de ses convulsions, elle avait une
-descente, par moments fort douloureuse (p. 343). Ce qui prouve que
-Girard n'était pas fortuitement criminel, mais un pervers, un
-scélérat, c'est qu'il ne vit de tout cela que la facilité d'assurer
-son avantage. Il crut que, s'il en usait, avilie à ses propres yeux,
-elle ne se relèverait jamais, ne reprendrait pas le coeur et le
-courage pour démentir son démenti. Il la haïssait alors, et pourtant,
-avec un badinage libertin et odieux, il parla de cette descente, et il
-eut l'indignité, voyant la pauvre personne sans défense, d'y porter la
-main (p. 249). Son frère l'assure et l'affirme, mais brièvement, avec
-honte, sans pousser plus loin ce sujet. Elle-même attestée sur ce
-fait, elle dit en trois lettres: «Oui.»
-
-Hélas! son âme était absente, et lui revenait lentement. C'est le 6
-mars qu'elle devait être confrontée, confirmer tout, perdre ses frères
-sans retour. Elle ne pouvait parler, étouffait. Les charitables
-commissaires lui dirent que la torture était là à côté, lui
-expliquèrent les coins qui lui serreraient les os, les chevalets, les
-pointes de fer. Elle était si faible de corps que le courage lui
-manqua. Elle endura d'être en face de son cruel maître, qui put rire
-et triompher, l'ayant avilie du corps, mais bien plus, de la
-conscience! la faisant meurtrière des siens!
-
-On ne perdit pas de temps pour profiter de sa faiblesse. A l'instant,
-on s'adressa au Parlement d'Aix, et on en obtint que le carme et les
-deux frères seraient désormais inculpés, qu'ils auraient leur procès à
-part, de sorte qu'après que la Cadière serait condamnée, punie, on en
-viendrait à eux, et on les pousserait à outrance.
-
-Le 10 mars, on la traîna des ursulines de Toulon à Sainte-Claire
-d'Ollioules. Girard n'était pas sûr d'elle. Il obtint qu'elle serait
-menée, comme on eût fait d'un redoutable brigand de cette route mal
-famée, entre les soldats de la maréchaussée. Il demanda qu'à
-Sainte-Claire elle fût bien enfermée à clé. Les dames furent touchées
-jusqu'aux larmes de voir arriver entre les épées leur pauvre malade
-qui ne pouvait se traîner. Tout le monde en avait pitié. Il se trouva
-deux vaillants hommes, M. Aubin, procureur, et M. Claret, notaire, qui
-firent pour elle les actes où elle rétractait sa rétractation, pièces
-terribles où elle dit les menaces des commissaires et de la supérieure
-des ursulines, surtout le fait du vin empoisonné qu'on la força de
-prendre (10-16 mars 1731, p. 243-248).
-
-En même temps, ces hommes intrépides rédigèrent et adressèrent à
-Paris, à la chancellerie, ce qu'on nommait l'appel comme d'abus,
-dévoilant l'informe et coupable procédure, les violations obstinées de
-la loi, qu'avaient commises effrontément: 1º l'official et le
-lieutenant; 2º les commissaires. Le chancelier d'Aguesseau se montra
-très mou, très faible. Il laissa subsister cette immonde procédure,
-laissa aller l'affaire au Parlement d'Aix, tellement suspect! après le
-déshonneur dont ses deux membres venaient de se couvrir.
-
-Donc, ils ressaisirent la victime, et, d'Ollioules, la firent traîner
-à Aix, toujours par la maréchaussée. On couchait alors à moitié chemin
-dans un cabaret. Et là, le brigadier expliqua qu'en vertu de ses
-ordres, il coucherait dans la chambre de la jeune fille. On avait
-fait semblant de croire que la malade qui ne pouvait marcher, fuirait,
-sauterait par la fenêtre. Infâme combinaison. La remettre à la
-chasteté de nos soldats des dragonnades! Quelle joie eût-ce été,
-quelle risée, si elle fût arrivée enceinte? Heureusement, sa mère
-s'était présentée au départ, avait suivi, bon gré, mal gré, et on
-n'avait pas osé l'éloigner à coups de crosse. Elle resta dans la
-chambre, veilla (toutes deux debout), et elle protégea son enfant
-(in-douze, t. I, p. 52).
-
-Elle était adressée aux ursulines d'Aix, qui devaient la garder et en
-avaient ordre du roi. La supérieure prétendit n'avoir pas encore reçu
-l'ordre. On vit là combien sont féroces les femmes, une fois
-passionnées, n'ayant plus nature de femmes. Elle la tint quatre heures
-à la porte, dans la rue, en exhibition (t. IV de l'in-douze, p. 404).
-On eut le temps d'aller chercher _le peuple_, les gens des Jésuites,
-_les bons ouvriers_ du clergé, pour huer, siffler, les enfants au
-besoin pour lapider. C'étaient quatre heures de pilori. Cependant,
-tout ce qu'il y avait de passants désintéressés demandaient si les
-ursulines avaient ordre de laisser tuer cette fille. On peut juger si
-ces bonnes soeurs furent de tendres geôlières pour la prisonnière
-malade.
-
-Le terrain avait été admirablement préparé. Un vigoureux concert de
-magistrats jésuites et de dames intrigantes avait organisé
-l'intimidation. Nul avocat ne voulut se perdre en défendant une fille
-si diffamée. Nul ne voulut avaler les couleuvres que réservaient ses
-geôlières à celui qui chaque jour affronterait leur parloir, pour
-s'entendre avec la Cadière. La défense revenait, dans ce cas, au
-syndic du bureau d'Aix, M. Chaudon. Il ne déclina pas ce dur devoir.
-Cependant, assez inquiet, il eût voulu un arrangement. Les Jésuites
-refusèrent. Alors il se montra ce qu'il était, un homme d'immuable
-honnêteté, d'admirable courage. Il exposa, en savant légiste, la
-monstruosité des procédures. C'était se brouiller pour jamais avec le
-Parlement, tout autant qu'avec les Jésuites. Il posa nettement
-l'inceste spirituel du confesseur, mais, par pudeur, ne spécifia pas
-jusqu'où avait été le libertinage. Il s'interdit aussi de parler des
-_girardines_, des dévotes enceintes, chose connue parfaitement, mais
-dont personne n'eût voulu témoigner. Enfin, il fit à Girard la
-meilleure cause possible, en l'attaquant _comme sorcier_. On rit. On
-se moqua de l'avocat. Il entreprit de prouver l'existence du démon par
-une suite de textes sacrés, à partir des Évangiles. Et l'on rit encore
-plus fort.
-
-On avait fort adroitement défiguré l'affaire en faisant de l'honnête
-carme un amant de la Cadière, et le fabricateur d'un grand complot de
-calomnies contre Girard et les Jésuites. Dès lors, la foule des
-oisifs, les mondains étourdis, rieurs ou philosophes, s'amusaient des
-uns et des autres, parfaitement impartiaux entre les carmes et les
-Jésuites, ravis de voir les moines se faire la guerre entre eux. Ceux
-que bientôt on dira _voltairiens_ sont même plus favorables aux
-Jésuites, polis et gens du monde, qu'aux anciens ordres mendiants.
-
-Ainsi l'affaire va s'embrouillant. Les plaisanteries pleuvent, mais
-encore plus sur la victime. Affaire de galanterie, dit-on. On n'y voit
-qu'un amusement. Pas un étudiant, un clerc, qui ne fasse sa chanson
-sur Girard et son écolière, qui ne réchauffe les vieilles
-plaisanteries provençales sur Madeleine (de l'affaire Gauffridi), ses
-six mille diablotins, la peur qu'ils ont du fouet, les miracles de la
-discipline qui fit fuir ceux de la Cadière. (_Ms. de la Bibl. de
-Toulon._)
-
-Sur ce point spécial, les amis de Girard le blanchissaient fort
-aisément. Il avait agi dans son droit de directeur et selon l'usage
-ordinaire. La verge est l'attribut de la paternité. Il avait agi pour
-sa pénitente, «pour le remède de son âme». On battait les démoniaques,
-on battait les aliénés, d'autres malades encore. C'était le grand
-moyen de chasser l'ennemi, quel qu'il fût, démon ou maladie. Point de
-vue fort populaire. Un brave ouvrier de Toulon, témoin du triste état
-de la Cadière, avait dit que le seul remède, pour la pauvre malade,
-était le nerf de boeuf.
-
-Girard, si bien soutenu, n'avait que faire d'avoir raison. Il n'en
-prend pas la peine. Sa défense est charmante de légèreté. Il ne daigne
-pas même s'accorder avec ses dépositions. Il dément ses propres
-témoins. Il semble plaisanter et dit du ton hardi d'un grand seigneur
-de la Régence, que, s'il s'est enfermé avec elle, comme on l'en
-accuse, «ce n'est arrivé que neuf fois».
-
-«Et pourquoi l'a-t-il fait, le bon Père, disaient ses amis, sinon pour
-observer, juger, approfondir ce qu'il en fallait croire? C'est le
-devoir d'un directeur en pareil cas. Lisez la _Vie_ de la grande
-sainte Catherine de Gênes. Le soir, son confesseur se cachait,
-restait dans sa chambre, pour voir les prodiges qu'elle faisait et la
-surprendre en miracle flagrant:
-
-«Mais le malheur était ici que l'Enfer, qui ne dort jamais, avait
-tendu un piège à cet agneau de Dieu, avait vomi, lancé, ce drac
-femelle, ce monstre dévorant, maniaque et démoniaque, pour
-l'engloutir, le perdre au torrent de la calomnie.»
-
-C'est un usage antique et excellent d'étouffer au berceau les
-monstres. Mais pourquoi pas plus tard aussi? Le charitable avis des
-dames de Girard, c'était d'y employer au plus vite le fer et le feu.
-«Qu'elle périsse!» disaient les dévotes. Beaucoup de grandes dames
-voulaient aussi qu'elle fût châtiée, trouvant exorbitant que la
-créature eût osé porter plainte, mettre en cause un tel homme qui lui
-avait fait trop d'honneur.
-
-Il y avait au Parlement quelques obstinés jansénistes, mais ennemis
-des Jésuites plus que favorables à la fille. Et qu'ils devaient être
-abattus, découragés, voyant contre eux tout à la fois et la redoutable
-Société, et Versailles, la cour, le cardinal-ministre, enfin les
-salons d'Aix. Seraient-ils plus vaillants que le chef de la justice,
-le chancelier d'Aguesseau qui avait tellement molli? Le procureur
-général n'hésita pas; lui, chargé d'accuser Girard, il se déclara son
-ami, lui donna ses conseils pour répondre à l'accusation.
-
-Il ne s'agissait que d'une chose, de savoir par quelle réparation,
-quelle expiation solennelle, quel châtiment exemplaire la plaignante,
-devenue accusée, satisferait à Girard, à la Compagnie de Jésus. Les
-Jésuites, quelle que fût leur débonnaireté, avouaient que, dans
-l'intérêt de la religion, un _exemple_ serait utile pour avertir un
-peu et les convulsionnaires jansénistes et les écrivailleurs
-philosophes qui commençaient à pulluler.
-
-Par deux points, on pouvait accrocher la Cadière, lui jeter le harpon:
-
-1º _Elle avait calomnié._--Mais nulle loi ne punit la calomnie de
-mort. Pour aller jusque-là, il fallait chercher un peu loin, dire: «Le
-vieux texte romain _De famosis libellis_ prononce la mort contre ceux
-qui ont fait des libelles injurieux aux Empereurs ou _à la religion_
-de l'Empire. Les Jésuites sont la religion. Donc un mémoire contre un
-Jésuite mérite le dernier supplice.
-
-2º _On avait une prise meilleure encore._--Au début du procès, le juge
-épiscopal, le prudent Larmedieu, lui avait demandé si elle n'avait pas
-_deviné_ les secrets de plusieurs personnes, et elle avait dit oui.
-Donc on pouvait lui imputer la qualité mentionnée au formulaire des
-procès de sorcellerie, _Devineresse et abuseresse_. Cela seul méritait
-le feu, en tout droit ecclésiastique. On pouvait même très bien la
-qualifier _sorcière_, d'après l'aveu des dames d'Ollioules; que la
-nuit, à la même heure, elle était dans plusieurs cellules à la fois,
-qu'elle pesait doucement sur elles, etc. Leur engouement, leur
-tendresse subite si surprenante, avaient bien l'air d'un
-ensorcellement.
-
-Qui empêchait de la brûler? On brûle encore partout au dix-huitième
-siècle. L'Espagne, sous un seul règne, celui de Philippe V, brûle
-seize cents personnes, et elle brûle encore une sorcière en 1782.
-L'Allemagne, une, en 1751; la Suisse, une aussi, en 1781. Rome brûle
-toujours, il est vrai sournoisement, dans les fours et dans les caves
-de l'Inquisition[89].
-
- [89] Ce détail nous est transmis par un consulteur du
- Saint-Office encore vivant.
-
-«Mais la France, du moins, sans doute, est plus humaine?»--Elle est
-inconséquente. En 1718, on brûle un sorcier à Bordeaux[90]. En 1724 et
-1726, on allume le bûcher en Grève, pour les délits qui, à Versailles,
-passaient pour des jeux d'écoliers. Les gardiens de l'enfant royal,
-Monsieur le Duc, Fleury, indulgents à la cour, sont terribles à la
-ville. Un ânier et un noble, un M. des Chauffours, sont brûlés vifs.
-L'avènement du cardinal-ministre ne peut être mieux célébré que par
-une réforme des moeurs, par l'exemple sévère qu'on fait des
-corrupteurs publics.--Rien de plus à propos que d'en faire un terrible
-et solennel sur cette fille infernale, qui a tellement attenté à
-l'innocence de Girard.
-
- [90] Je ne parle pas des exécutions que le peuple faisait
- lui-même. Il y a un siècle, dans un village de Provence, une
- vieille à qui un propriétaire refusait l'aumône, s'emporta et
- dit: «Tu mourras demain!» Il fut frappé, mourut. Tout le village
- (non pas les pauvres seuls, mais les plus _honnêtes_ gens), la
- foule saisit la vieille, la mit sur un tas de sarments. Elle y
- fut brûlée vive. Le Parlement fit semblant d'informer, mais ne
- punit pas. Aujourd'hui encore les gens de ce village sont appelés
- _brûle-femme_ (brulo-fenno).
-
-Voilà ce qu'il fallait pour bien laver ce Père. Il fallait établir que
-(même eût-il méfait, imité des Chauffours) _il avait été le jouet d'un
-enchantement_. Les actes n'étaient que trop clairs. Aux termes du
-droit canonique, et d'après ces arrêtés récents, quelqu'un devait
-être brûlé. Des cinq magistrats du parquet, deux seulement auraient
-brûlé Girard. Trois étaient contre la Cadière. On composa. Les trois
-qui avaient la majorité n'exigèrent pas la flamme, épargnèrent le
-spectacle long et terrible du bûcher, se contentèrent de la mort
-simple.
-
-Au nom des cinq, il fut conclu et proposé au Parlement: «Que la
-Cadière, préalablement mise à la question ordinaire et extraordinaire,
-fût ensuite ramenée à Toulon, et, sur la place des Prêcheurs, _pendue
-et étranglée_.»
-
-
-Ce fut un coup terrible. Il y eut un prodigieux revirement d'opinion.
-Les mondains, les rieurs, ne rirent plus; ils frémirent. Leur légèreté
-n'allait pas jusqu'à glisser sur une chose si épouvantable. Ils
-trouvaient fort bon qu'une fille eût été séduite, abusée, déshonorée,
-et qu'elle eût été un jouet, et qu'elle mourût de douleur, de délire;
-à la bonne heure, ils ne s'en mêlaient pas. Mais, quand il s'agit d'un
-supplice, quand l'image leur vint de la triste victime, la corde au
-cou, étranglée au poteau! les coeurs se soulevèrent. De tous côtés
-monta ce cri: «On ne l'avait pas vu depuis l'origine du monde, ce
-renversement scélérat: la loi du rapt appliquée à l'envers, la fille
-condamnée pour avoir été subornée, le séducteur étranglant la
-victime!»
-
-Chose imprévue en cette ville d'Aix (toute de juges, de prêtres, de
-beau monde), tout à coup il se trouve un peuple, un violent mouvement
-populaire. En masse, en corps serré, une foule d'hommes de toute
-classe, d'un élan, marche aux ursulines. On fait paraître la Cadière
-et sa mère. On crie: «Rassurez-vous, mademoiselle. Nous sommes là...
-Ne craignez rien.»
-
-Le grand dix-huitième siècle, que justement Hegel a nommé le _règne de
-l'esprit_, est bien plus grand encore comme _règne de l'humanité_. Des
-dames distinguées, comme la petite-fille de Mme de Sévigné, la
-charmante Mme de Simiane, s'emparèrent de la jeune fille et la
-réfugièrent dans leur sein. Chose plus belle encore (et si touchante),
-les dames jansénistes, de pureté sauvage, si difficiles entre elles,
-et d'excessive autorité, immolèrent la Loi à la Grâce dans cette
-grande circonstance, jetèrent les bras au cou de la pauvre enfant
-menacée, la purifièrent de leur baiser au front, la rebaptisèrent de
-leurs larmes.
-
-Si la Provence est violente, elle est d'autant plus admirable en ces
-moments, violente de générosité et d'une véritable grandeur. On en vit
-quelque chose aux premiers triomphes de Mirabeau, quand il eut à
-Marseille autour de lui un million d'hommes. Ici, déjà, ce fut une
-grande scène révolutionnaire, un soulèvement immense contre le sot
-gouvernement d'alors, et les Jésuites, protégés de Fleury. Soulèvement
-unanime pour l'humanité, la pitié, pour la défense d'une femme, d'une
-enfant, si barbarement immolée. Les Jésuites imaginèrent bien
-d'organiser dans la canaille à eux, dans leurs clients, leurs
-mendiants, un je ne sais quel peuple qu'ils armaient de _clochettes_
-et de bâtons pour faire reculer les _cadières_. On surnomma ainsi les
-deux partis. Le dernier, c'était tout le monde. Marseille se leva tout
-entière pour porter en triomphe le fils de l'avocat Chaudon. Toulon
-alla si loin pour sa pauvre compatriote, qu'on y voulait brûler la
-maison des Jésuites.
-
-Le plus touchant de tous les témoignages vint à la Cadière
-d'Ollioules. Une simple pensionnaire, Mlle Agnès, toute jeune et
-timide qu'elle fût, suivit l'élan de son coeur, se jeta dans cette
-mêlée de pamphlets, écrivit, imprima l'apologie de la Cadière.
-
-Ce grand et profond mouvement agit dans le Parlement même. Les ennemis
-des Jésuites en furent tout à coup relevés, raffermis, jusqu'à braver
-les menaces d'en haut, le crédit des Jésuites, la foudre de Versailles
-que pouvait leur lancer Fleury[91].
-
- [91] Une anecdote grotesque symbolise, exprime à merveille l'état
- du Parlement. Le rapporteur lisait son travail, ses appréciations
- du procès de sorcellerie, de la part que le diable pouvait avoir
- en cette affaire. Il se fait un grand bruit. Un homme noir tombe
- par la cheminée... Tous se sauvent, effrayés, moins le seul
- rapporteur, qui, embarrassé dans sa robe, ne peut bouger...
- L'homme s'excuse. C'est tout bonnement un ramoneur qui s'est
- trompé de cheminée. (Papon, IV, 430.)--On peut dire qu'en effet
- une terreur, celle du peuple, du démon populaire, fixa le
- Parlement, comme ce juge engagé par sa robe.
-
-Les amis même de Girard, voyant leur nombre diminuer, leur phalange
-s'éclaircir, désiraient le jugement. Il eut lieu le 11 octobre 1731.
-
-Personne n'osa reprendre, en présence du peuple, les conclusions
-féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. Douze conseillers
-immolèrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres,
-quelques jansénistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois
-ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient à mort, comme scélérat.
-Douze étant contre douze, le président Lebret allait départager la
-cour. Il jugea pour Girard. Acquitté de l'accusation de sorcellerie
-et de ce qui eût entraîné la mort, ou le renvoya, comme prêtre et
-confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à
-son intime ami, Larmedieu.
-
-Le grand monde, les indifférents, furent satisfaits. Et l'on a fait si
-peu d'attention à cet arrêt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M.
-Méry répète, «que tous les deux furent _acquittés_». Chose extrêmement
-inexacte. La Cadière fut traitée comme calomniatrice, condamnée à voir
-ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau.
-
-Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadière étant
-marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les Jésuites devaient pousser,
-continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury,
-appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. La ville d'Aix
-le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas,
-mais la _livrait_ plutôt. De là une terrible fureur contre le
-président Lebret, tellement menacé qu'il demanda qu'on fît venir le
-régiment de Flandre.
-
-Girard fuyait dans une chaise fermée. On le découvrit, et il eût été
-tué s'il ne se fût sauvé dans l'église des Jésuites, où le coquin se
-mit à dire la messe. Il échappa et retourna à Dôle, honoré, glorifié
-de la Société. Il y mourut en 1733, _en odeur de sainteté_. Le
-courtisan Lebret mourut en 1735.
-
-Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jésuites. A Aix, à Toulon,
-à Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout était
-coupable d'avoir porté l'effigie de Girard aux portes de ses
-_girardines_ et d'avoir promené le sacro-saint tricorne des Jésuites.
-
-La Cadière aurait dû, aux termes de l'arrêt, pouvoir y retourner, être
-remise à sa mère. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle
-revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale, si hautement
-déclarée pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir.
-
-Si le seul crime de s'être intéressé à elle méritait la prison, on ne
-peut douter qu'elle n'ait été bientôt emprisonnée elle-même; que les
-Jésuites n'aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour
-enfermer la pauvre fille, pour étouffer, ensevelir avec elle une
-affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public
-fût distrait, pensât à autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie,
-plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un
-_in-pace_.
-
-Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrêt, et elle avait
-toujours espéré de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grâce[92]!
-
- [92] La persécution a continué, et par la publication altérée des
- documents, et jusque dans les historiens d'aujourd'hui. Même le
- _Procès_ (in-folio, 1733), notre principale source, est suivi
- d'une table habilement combinée contre la Cadière. A son article,
- on trouve indiqué de suite et au complet (comme faits prouvés)
- tout ce qui a été dit contre elle; mais on n'indique pas sa
- rétractation de ce que le poison lui a fait dire. Au mot
- _Girard_, presque rien; on vous renvoie, pour ses actes, à une
- foule d'articles qu'on n'aura pas la patience de chercher.--Dans
- la reliure de certains exemplaires, on a eu soin de placer devant
- le _Procès_, pour servir de contre-poison, des apologies de
- Girard, etc.--Voltaire est bien léger sur cette affaire; il se
- moque des uns et des autres, surtout des jansénistes.--Les
- historiens de nos jours, qui certainement n'ont pas lu le
- _Procès_, MM. Cabasse, Fabre, Méry, se croient _impartiaux_, et
- ils accablent la victime.
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-Une femme de génie, dans un fort bel élan de coeur, croit voir les
-deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-âge, qui se reconnaissent
-enfin, se rapprochent, se réunissent. En se regardant de plus près,
-ils découvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parenté. Que
-serait-ce si c'étaient des frères, et si ce vieux combat n'était rien
-qu'un malentendu? Le coeur parle et ils s'attendrissent. Le fier
-proscrit, le doux persécuteur, oublient tout, ils s'élancent, se
-jettent dans les bras l'un de l'autre. (Consuelo.)
-
-Aimable idée de femme. D'autres aussi ont eu le même rêve. Mon suave
-Montanelli en fit un beau poème. Eh! qui n'accueillerait la charmante
-espérance de voir le combat d'ici-bas s'apaiser et finir dans ce
-touchant embrassement?
-
-Qu'en pense le sage Merlin? Au miroir de son lac dont lui seul sait la
-profondeur, qu'a-t-il vu? Que dit-il dans la colossale épopée qu'il a
-donnée en 1860? Que Satan, s'il désarme, ne le fera qu'au jour du
-Jugement. Alors, pacifiés, côte à côte, tous deux dormiront dans la
-mort commune.
-
-Il n'est pas difficile sans doute, en les faussant, d'arriver à un
-compromis. L'énervation des longues luttes, en affaiblissant tout,
-permet certains mélanges. On a vu au dernier chapitre deux ombres
-pactiser de bon accord dans le mensonge: l'ombre de Satan, l'ombre de
-Jésus, se rendant de petits services, le Diable ami de Loyola,
-l'obsession dévote et la possession diabolique allant de front,
-l'Enfer attendri dans le Sacré-Coeur.
-
-Ce temps est doux, et l'on se hait bien moins. On ne hait guère que
-ses amis. J'ai vu des méthodistes admirer les Jésuites. J'ai vu ceux
-que l'Église dans tout le Moyen-âge appelle les fils de Satan,
-légistes ou médecins, pactiser prudemment avec le vieil esprit vaincu.
-
-Mais laissons ces semblants. Ceux qui sérieusement proposent à Satan
-de s'arranger, de faire la paix, ont-ils bien réfléchi?
-
-L'obstacle n'est pas la rancune. Les morts sont morts. Ces millions de
-victimes, Albigeois, Vaudois, Protestants, Maures, Juifs, Indiens de
-l'Amérique, dorment en paix. L'universel martyr du Moyen-âge, la
-Sorcière ne dit rien. Sa cendre est au vent.
-
-Mais savez-vous ce qui proteste, ce qui solidement sépare les deux
-esprits, les empêche de se rapprocher? C'est une réalité énorme qui
-s'est faite depuis cinq cents ans. C'est l'oeuvre gigantesque que
-l'Église a maudite, le prodigieux édifice des sciences et des
-institutions modernes, qu'elle excommunia pierre par pierre, mais que
-chaque anathème grandit, augmenta d'un étage. Nommez-moi une science
-qui n'ait été révolte.
-
-Il n'est qu'un seul moyen de concilier les deux esprits et de mêler
-les deux Églises. C'est de démolir la nouvelle, celle qui, dès son
-principe, fut déclarée coupable, condamnée. Détruisons, si nous le
-pouvons, toutes les sciences de la nature, l'Observatoire, le Muséum
-et le Jardin des Plantes, l'École de Médecine, toute bibliothèque
-moderne. Brûlons nos lois, nos codes. Revenons au Droit canonique.
-
-Ces nouveautés, toutes, ont été Satan. Nul progrès qui ne fût son
-crime.
-
-C'est ce coupable logicien qui, sans respect pour le droit clérical,
-conserva et refit celui des philosophes et des juristes, fondée sur la
-croyance impie du Libre arbitre.
-
-C'est ce dangereux magicien qui, pendant qu'on discute sur le sexe des
-anges et autres sublimes questions, s'acharnait aux réalités, créait
-la chimie, la physique, les mathématiques. Oui, les mathématiques. Il
-fallut les reprendre; ce fut une révolte. Car on était brûlé pour dire
-que trois font trois.
-
-La médecine, surtout, c'est le vrai satanisme, une révolte contre la
-maladie, le fléau mérité de Dieu. Manifeste péché d'arrêter l'âme en
-chemin vers le ciel, de la replonger dans la vie!
-
-Comment expier tout cela? Comment supprimer, faire crouler cet
-entassement de révoltes, qui aujourd'hui fait toute la vie moderne?
-Pour reprendre le chemin des anges, Satan détruira-t-il cette oeuvre?
-Elle pose sur trois pierres éternelles: la Raison, le Droit, la
-Nature.
-
-L'esprit nouveau est tellement vainqueur, qu'il oublie ses combats,
-daigne à peine aujourd'hui se souvenir de sa victoire.
-
-Il n'était pas inutile de lui rappeler la misère de ses premiers
-commencements, les formes humbles et grossières, barbares, cruellement
-comiques, qu'il eut sous la persécution, quand une femme, l'infortunée
-Sorcière, lui donna son essor populaire dans la science. Bien plus
-hardie que l'hérétique, le raisonneur demi-chrétien, le savant qui
-gardait un pied dans le cercle sacré, elle en échappa vivement, et sur
-le libre sol, de rudes pierres sauvages tenta de se faire un autel.
-
-Elle a péri, devait périr. Comment? Surtout par le progrès des
-sciences même qu'elle a commencées, par le médecin, par le
-naturaliste, pour qui elle avait travaillé.
-
-La Sorcière a péri pour toujours, mais non pas la Fée. Elle reparaîtra
-sous cette forme qui est immortelle.
-
-La femme, aux derniers siècles occupée d'affaires d'hommes, a perdu en
-revanche son vrai rôle: celui de la _médication_, de la _consolation_,
-celui de la Fée qui guérit.
-
-C'est son vrai sacerdoce. Et il lui appartient, quoi qu'en ait dit
-l'Église.
-
-Avec ses délicats organes, son amour du plus fin détail, un sens si
-tendre de la vie, elle est appelée à en devenir la pénétrante
-confidente en toute science d'observation. Avec son coeur et sa pitié,
-sa divination de bonté, elle va d'elle-même à la médication. Entre les
-malades et l'enfant il est fort peu de différence. A tous les deux il
-faut la femme.
-
-Elle rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et
-l'humanité, comme un sourire de la nature.
-
-L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse
-fera pour le monde une aurore.
-
-Les dieux passent, et non Dieu. Au contraire, plus ils passent, et
-plus il apparaît. Il est comme un phare à éclipse, mais qui à chaque
-fois revient plus lumineux.
-
-C'est un grand signe de le voir en pleine discussion, et dans les
-journaux même. On commence à sentir que toutes les questions tiennent
-à la question fondamentale et souveraine (l'éducation, l'état,
-l'enfant, la femme). Tel est Dieu, tel le monde.
-
-Cela dit que les temps sont mûrs.
-
-Elle est si près, cette aube religieuse, qu'à chaque instant je
-croyais la voir poindre dans le désert où j'ai fini ce livre.
-
-Qu'il était lumineux, âpre et beau mon désert! J'avais mon lit posé
-sur un roc de la grande rade de Toulon, dans une humble villa, entre
-les aloès et les cyprès, les cactus, les roses sauvages. Devant moi ce
-bassin immense de mer étincelante; derrière, le chauve amphithéâtre où
-s'assoiraient à l'aise les États-généraux du monde.
-
-Ce lieu, tout africain, a des éclairs d'acier, qui, le jour,
-éblouissent. Mais aux matins d'hiver, en décembre surtout, c'était
-plein d'un mystère divin. Je me levais juste à six heures, quand le
-coup de canon de l'Arsenal donne le signal du travail. De six à sept,
-j'avais un moment admirable. La scintillation vive (oserai-je dire
-acérée?) des étoiles faisait honte à la lune, et résistait à l'aube.
-Avant qu'elle parût, puis pendant le combat des deux lumières, la
-transparence prodigieuse de l'air permettait de voir et d'entendre à
-des distances incroyables. Je distinguais tout à deux lieues. Les
-moindres accidents des montagnes lointaines, arbre, rocher, maison,
-pli de terrain, tout se révélait dans la plus fine précision. J'avais
-des sens de plus, je me trouvais un autre être, dégagé, ailé,
-affranchi. Moment limpide, austère, si pur!... Je me disais: «Mais
-quoi! Est-ce que je serais homme encore?»
-
-Un bleuâtre indéfinissable (que l'aube rosée respectait, n'osait
-teinter), un éther sacré, un esprit, faisait toute nature esprit.
-
-On sentait pourtant un progrès, de lents et de doux changements. Une
-grande merveille allait venir, éclater et éclipser tout. On la
-laissait venir, on ne la pressait pas. La transfiguration prochaine,
-les ravissements espérés de la lumière, n'ôtaient rien au charme
-profond d'être encore dans la _nuit divine_, d'être à demi caché, sans
-se bien démêler du prodigieux enchantement... Viens, Soleil! On
-t'adore d'avance, mais tout en profitant de ce dernier moment de
-rêve...
-
-Il va poindre... Attendons dans l'espoir, le recueillement.
-
-
-
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS
-
-I
-
-
-_Classification géographique de la Sorcellerie._--Mon ténébreux sujet
-est comme la mer. Celui qui y plonge souvent, apprend à y voir. Le
-besoin crée des sens. Témoin le singulier poisson dont parle Forbes
-(_Pertica astrolabus_), qui, vivant au plus bas et près du fond, s'est
-créé un oeil admirable pour saisir, concentrer les lueurs qui
-descendent jusque-là. La sorcellerie, au premier regard, avait pour
-moi l'unité de la nuit. Peu à peu, je l'ai vue multiple et très
-diverse. En France, de province à province, grandes sont déjà les
-différences. En Lorraine, près de l'Allemagne, elle semble plus lourde
-et plus sombre; elle n'aime que les bêtes noires. Au pays basque,
-Satan est vif, espiègle, prestidigitateur. Au centre de la France, il
-est bon compagnon; les oiseaux envolés qu'il lâche, semblent l'aimable
-augure et le voeu de la liberté.--Sortons de la France; entre les
-peuples et les races diverses, les variétés, les contrastes sont bien
-autrement forts.
-
-Personne, que je sache, n'avait bien vu cela.--Pourquoi?
-L'imagination, une vaine poésie puérile, brouillait, confondait tout.
-_On s'amusait_ à ce sujet terrible qui n'est que larmes et sang. Moi,
-je l'ai pris à coeur. J'ai laissé les mirages, les fumées
-fantastiques, les vagues brouillards où l'on se complaisait. Le vrai
-sens de la vie vibre aux diversités vivantes, les rend sensibles et
-les fait voir. Il distingue, il caractérise. Dès que ce ne sont plus
-des ombres et des contes, mais des êtres humains, vivants, souffrants,
-ils diffèrent, ils se classent.
-
-La science peu à peu creusera cela. En voici l'idée générale. Écartons
-d'abord les extrêmes de l'équateur, du pôle, les nègres, les
-Lapons.--Écartons les sauvages de l'Amérique, etc. L'Europe seule a eu
-l'idée nette du Diable, a cherché et voulu, adoré le mal absolu (ou du
-moins ce qu'on croyait tel).
-
-1º En Allemagne, le Diable est fort. Les mines et les forêts lui vont.
-Mais, en y regardant, on le voit mêlé, dominé, par les restes et les
-échos de la mythologie du Nord. Chez les tribus gothiques, par
-exemple, en opposition à la douce Holda, se crée la farouche _Unholda_
-(J. Grimm, 554); le Diable est femme. Il a un énorme cortège
-d'esprits, de gnomes, etc. Il est industriel, travaille, est
-constructeur, maçon, métallurgiste, alchimiste, etc.
-
-2º En Angleterre, le culte du Diable est secondaire, étant mêlé et
-dominé par certains esprits du foyer, certaines mauvaises bêtes
-domestiques par qui la femme aigre et colère fait des malices, des
-vengeances (Thomas Wright, I, 177). Chose curieuse, chez ce peuple où
-_goddam_ est le jurement national (au quinzième siècle, _Procès de
-Jeanne d'Arc_, et sans doute plus anciennement), on veut bien être
-damné de Dieu, mais sans se vendre au Diable. L'âme anglaise se garde
-tant qu'elle peut. Il n y a guère de _pacte_ exprès, solennel. Point
-de grand Sabbat (Wright, I, 281). «La vermine des petits esprits»,
-souvent en chiens ou chats, souvent invisibles et blottis dans les
-paquets de laine, dans certaine bouteille que la femme connaît seule,
-attendent l'occasion de mal faire. Leur maîtresse les appelle de noms
-baroques, tyffin, pyggin, calicot, etc. Elle les cède, les vend
-quelquefois. Ces êtres équivoques, quoi qu'on puisse en penser, lui
-suffisent, retiennent sa méchanceté dans leur bassesse. Elle a peu
-affaire du Diable, s'élève moins à cet idéal.
-
-Autre raison qui empêche le Diable de progresser en Angleterre. C'est
-qu'on fait avec lui peu, très peu de façons. On pend la sorcière, on
-l'étrangle avant de la brûler. Ainsi expédiée, elle n'a pas l'horrible
-poésie que le bûcher, que l'exorcisme, que l'anathème des conciles,
-lui donnent sur le continent. Le Diable n'a pas là sa riche
-littérature de moines. Il ne prend pas l'essor. Pour grandir, il lui
-faut la culture ecclésiastique.
-
-3º C'est en France, selon moi, et au quatorzième siècle seulement,
-que s'est trouvée la pure adoration du Diable. M. Wright s'accorde
-avec moi pour le temps et le lieu. Seulement, il dit: «En France _et
-en Italie_.» Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole,
-1357; Spina, 1458; Grillandus, 1524, etc.), je ne vois pas le Sabbat
-dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à
-Jésus. J'en doute même pour l'Espagne. Sur la frontière, au pays
-basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y
-avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de
-lumière, l'Espagne et l'Italie, ont été vraisemblablement moins loin
-dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le
-peuple y vit de peu, est fait à la misère. La nature du Midi aplanit
-bien des choses. L'imagination prime tout. En Espagne, le mirage
-singulier des plaines salées, la sauvage poésie du chevrier, du bouc,
-etc. En Italie, tels désirs hystériques, par exemple, des _altérées_,
-qui passent sous la porte ou par la serrure pour boire le sang des
-petits enfants. Folie et fantasmagorie, tout comme aux rêves sombres
-du Harz et de la Forêt Noire.
-
-Tout est plus clair, ce semble, en France. L'hérésie des sorcières,
-comme on disait, semble s'y produire normalement, après les grandes
-persécutions, comme hérésie suprême. Chaque secte persécutée qui tombe
-à _l'état nocturne_, à la vie dangereuse de société secrète, gravite
-vers le culte du Diable, et peu à peu s'approche du terrible idéal
-(qui n'est atteint qu'en 1300). Déjà après l'an 1000 (Voy. Guérard,
-_Cartul. de Chartres_), commence contre les hérétiques d'Orléans
-l'accusation qu'on renouvellera toujours sur l'orgie de nuit et le
-reste. Accusation mêlée de faux, de vrai, mais qui produit de plus en
-plus son effet, en réduisant les proscrits, les suspects, aux
-assemblées de nuit. Même _les Purs_ (Cathares ou Albigeois), après
-leur horrible ruine du treizième siècle, tombant au désespoir, passent
-en foule à la sorcellerie, adorent l'Anti-Jésus. Il en est ainsi des
-Vaudois. Chrétiens innocents au douzième siècle (comme le reconnaît
-Walter Mapes), ils finiront par devenir sorciers, à ce point qu'au
-quinzième _vaudoiserie_ est synonyme de sorcellerie.
-
-En France, la sorcière ne me paraît pas être, autant qu'ailleurs, le
-fruit de l'imagination, de l'hystérie, etc. Une partie considérable,
-et la majorité peut-être, de cette classe infortunée est sortie de nos
-cruelles révolutions religieuses.
-
-L'histoire du culte diabolique et de la sorcellerie tirera de
-nouvelles lumières de celle de l'hérésie qui l'engendrait. J'attends
-impatiemment le grand livre des Albigeois qui va paraître. M. Peyrat a
-retrouvé ce monde perdu dans un dépôt sacré, fidèle et bien gardé, la
-tradition des familles. Découverte imprévue! Il est retrouvé
-l'_in-pace_ où tout un peuple fut scellé, l'immense souterrain dont un
-homme du treizième siècle disait: «Ils ont fait tant de fosses, de
-caves, de cachots, d'oubliettes, qu'il n'y eut plus assez de pierres
-aux Pyrénées.»
-
-
-II
-
-Page 328 de l'INTRODUCTION.--_Registres originaux de
-l'Inquisition._--J'avais l'espoir d'en trouver un à la Bibliothèque
-impériale. Le no 5954 (_lat._) est intitulé en effet _Inquisitio_.
-Mais ce n'est qu'une _enquête_ faite par ordre de saint Louis en 1261,
-lorsqu'il vit que l'horrible régime établi par sa mère et le légat
-dans sa minorité, faisait du midi un désert. Il le regrette et dit:
-«_Licet in regni nostri primordiis ad terrorem durius scripserimus_,
-etc.» Nul adoucissement pour les hérétiques, mais seulement pour les
-veuves ou enfants de ceux qui sont _bien morts_.--On n'a encore publié
-que deux des vrais registres de l'Inquisition (à la suite de
-Limburch). Ce sont des registres de Toulouse, qui vont de 1307 à 1326.
-Magi en a extrait deux autres (_Acad. de Toulouse_, 1790, in-quarto,
-t. IV, p. 19). Lamothe-Langon a extrait ceux de Carcassonne (_Hist. de
-l'Inquis. en France_, t. III), Llorente ceux de l'Espagne.--Ces
-registres mystérieux étaient à Toulouse (et sans doute partout)
-enfermés dans des sacs pendus très haut aux murs, de plus cousus des
-deux côtés, de sorte qu'on ne pouvait rien lire sans découdre tout.
-Ils nous donnent un spécimen précieux, instructif pour toutes les
-inquisitions de l'Europe. Car la procédure était partout exactement la
-même (Voy. _Directorium Eymerici_, 1358).--Ce qui frappe dans ces
-registres, ce n'est pas seulement le grand nombre des suppliciés,
-c'est celui des _emmurés_, qu'on mettait dans une petite loge de
-pierre (_camerula_), ou dans une basse-fosse _in-pace_, au pain et à
-l'eau. C'est aussi le nombre infini des _crozats_, qui portaient la
-croix rouge devant et derrière. C'étaient les mieux traités; on les
-laissait provisoirement chez eux. Seulement, ils devaient le
-dimanche, après la messe, aller se faire fouetter par leurs curés
-(Règlement de 1326, _Archives de Carcassonne_, dans L.-Langon, III,
-191).--Le plus cruel, pour les femmes surtout, c'est que le petit
-peuple, les enfants, s'en moquaient outrageusement. Ils pouvaient,
-sans cause nouvelle, être repris et _emmurés_. Leurs fils et
-petits-fils étaient suspects et très facilement _emmurés_.
-
-Tout est hérésie au treizième siècle; tout est magie au quatorzième.
-Le passage est facile. Dans la grossière théorie du temps, l'hérésie
-diffère peu de la possession diabolique; toute croyance mauvaise,
-comme tout péché, est un démon qu'on chasse par la torture ou le
-fouet. Car les démons sont fort sensibles (Michel Psellus). On
-prescrit aux _crozats_, aux suspects d'hérésie de fuir tout sortilège
-(D. Vaissete, Lang.).--Ce passage de l'hérésie à la magie est un
-progrès dans la terreur, où le juge doit trouver son compte. Aux
-procès d'hérésie (procès d'hommes pour la plupart), il a des
-assistants. Mais pour ceux de magie, de sorcellerie, presque toujours
-procès de femmes, il a le droit d'être seul, tête à tête avec
-l'accusée.
-
-Notez que sous ce titre terrible de sorcellerie, on comprend peu à peu
-toutes les petites superstitions, vieille poésie du foyer et des
-champs, le follet, le lutin, la fée. Mais quelle femme sera innocente?
-La plus dévote croyait à tout cela. En se couchant, avant sa prière à
-la Vierge, elle laissait du lait pour son follet. La fillette, la
-bonne femme donnait le soir aux fées un petit feu de joie, le jour à
-la sainte un bouquet.
-
-Quoi! pour cela elle est sorcière! La voilà devant l'homme noir. Il
-lui pose les questions (_les mêmes, toujours les mêmes_, celles qu'on
-fit à toute société secrète, aux Albigeois, aux templiers, n'importe).
-Qu'elle y songe, le bourreau est là; tout prêts, sous la voûte à côté,
-l'estrapade, le chevalet, les brodequins à vis, les coins de fer. Elle
-s'évanouit de peur, ne sait plus ce qu'elle dit: «Ce n'est pas moi...
-Je ne le ferai plus... C'est ma mère, ma soeur, ma cousine qui m'a
-forcée, traînée... Que faire? Je la craignais, j'allais malgré moi et
-tremblante» (_Trepidabat; sororia sua Guilelma trahebat et metu
-faciebat multa_). (_Reg. Tolos._, 1307, p. 10, ap. Limburch.)
-
-Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de
-dénoncer son père (_Reg. de Carcassonne_, L.-Langon, 3, 202). Mais
-avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois
-filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la
-seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout,
-trahit sa mère, ses soeurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la
-fois sont brûlées!
-
-Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de
-l'_in-pace_. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce
-petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à
-chien dans la cour des _Filles repenties_, où l'on tenait la dame
-d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et
-couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à
-l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze
-ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la
-mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En
-Espagne, le plus souvent l'_in-pace_, loin d'être un lieu de paix,
-avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe
-travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un
-moine condamné à l'_in-pace_ prie et supplie qu'on lui donne plutôt la
-mort. (Llorente.)
-
-Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins
-occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito.
-(_Inquisition de Goa_, 1688.)
-
-Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande,
-qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang,
-fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit
-la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour
-sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle
-échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et
-resta dégradé. (T. Wright, _Proceedings against dame Alice_, etc.,
-in-quarto. London, 1843.)
-
-Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de
-saint Louis fonde la grande prison des _Immuratz_ de Toulouse.
-Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du _Pacte_
-diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas
-hérétique, ou _demi_-chrétien. On devient satanique, _anti_-chrétien.
-La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (_Procès de Toulouse_,
-dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.
-
-
-III
-
-Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge,
-expliquent _par l'état général de la Société_ pourquoi l'humanité
-désespéra,--et les chapitres III, IV, V, expliquent _par l'état moral
-de l'âme_ pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se
-donner au Diable, et à devenir la Sorcière.
-
-C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de
-damner les _esprits_ ou _démons_ (mots synonymes en grec), sans
-retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence
-africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs,
-d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, _Hist. des dogmes_, I,
-80-83.)--Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie
-des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en
-fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est
-parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, _Énergie des
-esprits ou démons_). Ce byzantin en donne exactement la même idée que
-celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la
-_Mythologie_ de Grimm, les _Fées_ de Maury, etc., etc.)--Ce n'est
-qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont
-des diables.--Le _Trilby_ de Nodier, et la plupart des contes
-analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment
-tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.
-
-Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé
-de retrouver _comment la femme put devenir Sorcière_.--Recherche
-délicate.--Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne
-s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette
-chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la
-terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait
-le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux
-qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont
-difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les
-dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du
-quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà
-pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées
-de Grimm, Ducange, etc., et mes _Origines du droit_ (1837). Rien ne
-m'a plus servi. Dans ces formules, ces _Usages_ si peu variables, dans
-la _Coutume_ qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du
-temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à
-leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre
-gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement
-récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un
-monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie
-historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non
-d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus
-anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge.
-Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont
-parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la
-chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais
-dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé
-que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses
-effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place
-éternelle dans la fatalité du temps.
-
-Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse
-historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300,
-plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris
-souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même
-femme pendant trois cents ans.--Et cela (notez bien) dans six ou sept
-chapitres seulement.--Dans cette partie même, si courte, on sentira
-aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai
-donné le mot _Tolède_ comme le nom sacré de la capitale des magiciens,
-j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non
-seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens.
-Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon
-César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent
-aussi la nécromancie à _Tolède_. C'est un maître de _Tolède_ qui
-propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.
-
-Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient
-(comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire,
-ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de
-fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose.
-Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des
-vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance
-morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel,
-spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf,
-sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les _bons paysans_,
-notables vilains, les _serfs maires_ de villages, que j'ai vus déjà au
-douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle,
-responsables (comme les _curiales_ antiques), sont doublement martyrs
-du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là
-ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le
-diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore
-peut-être font la Fiancée de Satan.
-
-Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la
-Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise.
-Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du
-monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent
-leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande
-épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie...
-On est si furieux qu'on danse.
-
-
-IV
-
-Chapitres IX et X.--_Satan médecin._--_Philtres_, etc.--En lisant les
-très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des
-sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été
-trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant
-étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes
-d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de
-ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait
-invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de
-leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les
-solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède
-spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième
-siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (_Hist. du dével. des
-corps_, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets
-de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la
-pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes
-recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux
-de l'urine de mule, etc. (Agrippa, _De occulta philosophia_, t. II, p.
-24, éd. Lugduni, in-octavo).
-
-Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas
-remarqué combien les _pactes entre amants_ ressemblaient aux _pactes
-entre amis_ et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (_Rechts
-Alterthümer_) et dans mes _Origines_; les premiers dans Calcagnini,
-Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même
-caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou
-l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église,
-ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage.
-Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle
-excrétion.
-
-Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la
-souveraine communion d'amour est toujours une _confarreatio_, le
-partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt
-par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le
-contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour
-éveiller l'amour, on sert le _pâté de l'épousée_ (Thiers,
-_Superstitions_, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a
-_noué_, elle lui fait manger certaine _pâte_ qu'elle a préparée, etc.
-
-
-V
-
-_Rapports de Satan avec la Jacquerie._--Le beau symbole des oiseaux
-envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos
-paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout
-cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin,
-la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double
-titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur
-répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils
-l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de
-sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le
-mouvement change de formes et devient la _Guerre des paysans_.--Une
-belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la
-magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée
-attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces
-gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval
-noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à
-minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye,
-en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma
-demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans
-une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun
-un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse:
-«Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne
-étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard,
-tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui,
-saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux
-hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent;
-tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de
-peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix
-terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche
-qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»--Grand avis national,
-et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui
-faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir,
-avertissaient l'ennemi.--L'indigne marchand fut porté par une trombe
-hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a
-jamais retrouvé l'entrée.
-
-
-VI
-
-_Du dernier acte du Sabbat._--Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce
-prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement
-la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme,
-unique dans l'histoire du monde: c'est que 1º _l'adultère y est à
-l'état d'institution_ régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée
-dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous
-les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2º d'autre part l'_inceste_
-est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le
-Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se
-montrent ce qu'ils sont.
-
-J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit
-Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même.
-
-Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on
-tenait les serfs.--Les femmes, travaillant moins, étaient considérées
-comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance
-d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes _Origines_). On
-ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se
-mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre
-eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce
-triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas.
-
-L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe,
-consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de
-Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés,
-suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il
-affirme les deux grandes choses: 1º l'inceste, même celui de la mère
-et du fils; 2º le plaisir stérile et douloureux, la fécondité
-impossible.
-
-Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce
-sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses
-assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre;
-six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).
-
-Grande et terrible révélation du peu d'influence morale qu'avait
-l'Église. On a cru qu'avec son latin, sa métaphysique byzantine, à
-peine comprise d'elle-même, elle christianisait le peuple. Et, dans le
-seul moment où il soit libre, où il puisse montrer ce qu'il est, il
-apparaît plus que païen. L'intérêt, le calcul, la concentration de
-famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du
-père et de la fille eût peu fait pour cela, et l'on en parle moins.
-Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan.
-Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au
-premier éveil des sens, eût échappé à la famille, eût été perdu pour
-elle, au moment où il lui devenait précieux. On croyait l'y tenir, l'y
-fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: «Que sa mère se
-damnait pour lui.»
-
-Mais comment consentait-elle à cela? Jugeons-en par les cas rares
-heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve guère que
-dans l'extrême misère. Chose dure à dire: l'excès du malheur déprave.
-L'âme brisée se défend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages,
-dans leur vie si dénuée, gâtent extrêmement leurs enfants. Chez la
-veuve indigente, la femme abandonnée, l'enfant est maître de tout, et
-elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer à lui.
-
-Combien plus dans le Moyen-âge! La femme y est écrasée de trois côtés.
-L'Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). A la
-maison, elle est battue; au sabbat, immolée; on sait comment. Au fond,
-elle n'est ni de Satan, ni de Jésus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle
-mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une
-créature si malheureuse; car, sous cette grêle de douleurs, ce qui
-n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche
-tourner en frénésie. Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout
-spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y
-seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de
-l'âme.
-
-Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de
-la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le
-veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte
-guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins
-terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer
-ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. Le
-fils, si l'on a réussi, voit dans son père un ennemi. Un souffle
-parricide plane sur cette maison. On est épouvanté de ce que pouvait
-être une telle société, où la famille, tellement impure et déchirée,
-marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge
-d'une autorité imbécile qui se croyait maîtresse. Quel troupeau!
-Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un
-monstre de malheur, de douleur, de péché. Spectacle inouï avant et
-après. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, répétaient
-des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au
-total _une langue_. Verbe et verbalité, c'est tout. Un nom leur
-restera: _Parole_.
-
-
-VII
-
-_Littérature de sorcellerie._--C'est vers 1400 qu'elle commence. Ses
-livres sont de deux classes et de deux époques: 1º ceux des moines
-inquisiteurs du quinzième siècle; 2º ceux des juges laïques du temps
-d'Henri IV et de Louis XIII.
-
-La grosse compilation de Lyon qu'on a faite et dédiée à l'inquisiteur
-Nitard, reproduit une foule de ces traités de moines. Je les ai
-comparés entre eux, et parfois aux anciennes éditions. Au fond, il y a
-très peu de chose. Ils se répètent fastidieusement. Le premier en date
-(d'environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le
-dominicain Nider. Dans son _Formicarius_, chaque chapitre commence par
-poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou
-sorciers, les péchés capitaux, etc. Cela touche à l'idiotisme. Il
-explique parfaitement qu'on devait brûler Jeanne d'Arc.--Ce livre
-parut si joli que la plupart le copièrent; Sprenger surtout, le grand
-Sprenger, dont j'ai fait valoir les mérites. Mais qui pourrait tout
-dire? Quelle fécondité d'âneries! «_Femina_ vient de _fe_ et de
-_minus_. La femme a moins de foi que l'homme.» Et à deux pas de là:
-«Elle est en effet légère et crédule; elle incline toujours à
-croire.»--Salomon eut raison de dire: «La femme belle et folle est un
-anneau d'or au grouin d'un porc. Sa langue est douce comme l'huile,
-mais par en bas ce n'est qu'absinthe.» Au reste, comment s'étonner de
-tout cela? N'a-t-elle pas été faite d'une côte recourbée, c'est-à-dire
-«d'une côte qui est tortue, dirigée contre l'homme?»
-
-Le _Marteau_ de Sprenger est l'ouvrage capital, le type, que suivent
-généralement les autres manuels, les _Marteaux_, _Fouets_,
-_Fustigations_, que donnent ensuite les Spina, les Jacquier, les
-Castro, les Grillandus, etc. Celui-ci, Florentin, inquisiteur à Arezzo
-(1520), a des choses curieuses, sur les philtres, quelques histoires
-intéressantes. On y voit parfaitement qu'il y avait, outre le Sabbat
-réel, un Sabbat imaginaire où beaucoup de personnes effrayées
-croyaient assister, surtout des femmes somnambules qui se levaient la
-nuit, couraient les champs. Un jeune homme traversant la campagne à la
-première lueur de l'aube, et suivant un ruisseau, s'entend appeler
-d'une voix très douce, mais craintive et tremblante. Et il voit là un
-objet de pitié, une blanche figure de femme à peu près nue, sauf un
-petit caleçon. Honteuse, frissonnante, elle était blottie dans les
-ronces. Il reconnaît une voisine; elle le prie de la tirer de là.
-«Qu'y faisiez-vous?--Je cherchais mon âne.»--Il n'en croit rien, et
-alors elle fond en larmes. La pauvre femme, qui bien probablement dans
-son somnambulisme sortait du lit de son mari, se met à s'accuser. Le
-diable l'a menée au Sabbat; en la ramenant, il a entendu une cloche et
-l'a laissée tomber. Elle tâcha d'assurer sa discrétion en lui donnant
-un bonnet, des bottes et trois fromages. Malheureusement le sot ne put
-tenir sa langue; il se vanta de ce qu'il avait vu. Elle fut saisie.
-Grillandus, alors absent, ne put faire son procès, mais elle n'en fut
-pas moins brûlée. Il en parle avec complaisance et dit (le sensuel
-boucher): «Elle était belle et assez grasse» (_pulchra et satis
-pinguis_).
-
-De moine en moine, la boule de neige va toujours grossissant. Vers
-1600, les compilateurs étant eux-mêmes compilés, augmentés par les
-derniers venus, on arrive à un livre énorme, les _Disquisitiones
-magicæ_, de l'Espagnol Del Rio. Dans son _Auto-da-fé de Logroño_
-(réimprimé par Lancre), il donne un Sabbat détaillé, curieux, mais
-l'un des plus fous que l'on puisse lire. Au banquet pour premier
-service, on mange des enfants en hachis. Au second, de la chair d'un
-sorcier déterré. Satan, qui sait son monde, reconduit les convives,
-tenant en guise de flambeau le bras d'un enfant mort sans baptême,
-etc.
-
-Est-ce assez de sottises? Non. Le prix et la couronne appartient au
-dominicain Michaëlis (affaire Gauffridi, 1610). Son Sabbat est
-certainement de tous le plus invraisemblable. D'abord on se rassemble
-«au son du cor». (Un bon moyen de se faire prendre.) Le Sabbat a lieu
-«tous les jours». Chaque jour a son crime spécial, et aussi chaque
-classe de la hiérarchie. Ceux de la dernière classe, novices et
-pauvres diables, se font la main pour commencer, en tuant des petits
-enfants. Ceux de la haute classe, les gentilshommes magiciens, ont
-pour fonction de blasphémer, défier et injurier Dieu. Ils ne prennent
-pas la fatigue des maléfices et ensorcellements; ils les font par
-leurs valets et femmes de chambre, qui forment la classe intermédiaire
-entre les sorciers comme il faut et les sorciers manants, etc.
-
-Dans d'autres descriptions du même temps, Satan observe les us des
-Universités et fait subir aux aspirants des examens sévères, s'assure
-de leur capacité, les inscrit sur ses registres, donne diplôme et
-patente. Parfois il exige une longue initiation préalable, un
-noviciat quasi monastique. Ou bien encore, conformément aux
-règles du compagnonnage et des corporations de métier, il impose
-l'apprentissage, la présentation du _chef-d'oeuvre_.
-
-
-VIII
-
-_Décadence_, etc.--Une chose bien digne d'attention, c'est que
-l'Église, l'ennemie de Satan, loin de le vaincre, fait deux
-fois sa victoire. Après l'extermination des Albigeois au treizième
-siècle, _a-t-elle triomphé_? _Au contraire._ Satan règne au
-quatorzième.--Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la
-Guerre de Trente-Ans, l'Église _triomphe-t-elle_? _Au contraire._
-Satan règne sous Louis XIII.
-
-Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la
-sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la
-sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même
-et l'excès des détails. Ma force est de partir, _non du Diable, d'une
-creuse entité, mais d'une réalité vivante_, la Sorcière, réalité
-chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait
-pas à Satan. C'est le rêve de la Sorcière.
-
-J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges
-successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1º _comment elle se fait_ par
-l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit
-familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est
-obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore,
-enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2º _comment la sorcière_ règne,
-mais _se défait_, se détruit elle-même. La sorcière furieuse
-d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et
-maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle,
-factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3º elle disparaît de
-la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière
-par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais
-l'_ensorcelée_ (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.).
-
-Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand
-j'essayai, dans mon _Histoire_, de restituer le Sabbat, en ses actes.
-Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un
-être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille.
-Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent
-le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles
-n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des
-prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se
-laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris
-de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les
-sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus,
-qui est de devenir enceintes.--La sorcière ne conçoit guère que malgré
-elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le
-point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son
-mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des
-générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants,
-sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène
-horrible de ce genre.
-
-Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui
-employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les
-tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres,
-en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.)
-
-Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont
-elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait
-traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.--Pour ses rapports avec le
-magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de
-riches détails dans la curieuse _Histoire du merveilleux_, par M.
-Figuier.
-
-
-IX
-
-J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce
-fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de
-la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent
-accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre
-grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le _Genius loci_.
-
-Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une
-pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie.
-Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre
-original, _l'Agonie et la Mort_. Lui-même y est mort récemment. Tête
-ardente et coeur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là
-ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos,
-assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler
-doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à
-l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les
-plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de
-caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès
-de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et
-redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En
-hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums
-amers.
-
-Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus
-grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée.
-Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par
-deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur
-varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus,
-landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une
-sévérité singulières.
-
-Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras
-immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon
-fantastique de Gien, des _Iles d'or_, où le grand Rabelais aurait
-voulu mourir.
-
-Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat
-du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce
-mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants,
-les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les
-officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi,
-allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où
-l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer,
-la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un
-qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!»
-
-Quel aimable accueil j'y trouvai! Quels amis empressés! Les
-établissements publics, les trois bibliothèques, les cours qu'on fait
-sur les sciences, offrent des ressources nombreuses que ne soupçonne
-point le voyageur rapide, le passant qui vient s'embarquer. Pour moi,
-établi pour longtemps, et devenu vrai Toulonnais, ce qui m'était d'un
-intérêt constant c'était de comparer l'ancien et le nouveau Toulon.
-Heureux progrès des temps que nulle part je n'ai senti mieux. La
-triste affaire de la Cadière, dont le savant bibliothécaire de la
-ville me communiqua les monuments, mettait pour moi ce contraste en
-vive saillie.
-
-Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards: _l'Hôpital de
-la marine_, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les
-aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa
-de façon si odieuse l'attention publique.
-
-On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l'opposition
-des deux âges. Ce temps-là, d'ennui et de vide, d'immonde hypocrisie.
-Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de
-science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers
-le soulagement, la consolation de la vie humaine!
-
-Entrons-y maintenant: nous trouverons que la maison est quelque peu
-changée. Si les adversaires du présent disent que ses progrès sont du
-Diable, ils avoueront qu'apparemment le Diable a changé de moyens.
-
-Son grimoire aujourd'hui est, au premier étage, une belle et
-respectable bibliothèque médicale, que ces jeunes chirurgiens, de leur
-argent et aux dépens de leurs plaisirs, augmentent incessamment. Moins
-de bals et moins de maîtresses. Plus de science, de fraternité.
-
-Destructeur autrefois, créateur aujourd'hui, au laboratoire de chimie,
-le Diable travaille et prépare ce qui doit relever demain, guérir le
-pauvre matelot. Si le fer devient nécessaire, l'insensibilité que
-cherchaient les sorcières, et dont leurs narcotiques furent le premier
-essai, est donnée par la diablerie que Jackson a trouvée (1847).
-
-Ces temps rêvèrent, voulurent. Celui-ci réalise. Son démon est un
-Prométhée. Au grand arsenal satanique, je veux dire au riche cabinet
-de physique qu'offre cet hôpital, je trouve effectués les songes, les
-voeux du Moyen-âge, ses délires les plus chimériques.--Pour traverser
-l'espace, il dit: «Je veux la force...» Et voici la vapeur, qui
-tantôt est une aile, et tantôt le bras des Titans.--«Je veux la
-foudre...» On la met dans ta main, et docile, maniable. On la met en
-bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des
-étincelles; on l'appelle, on la renvoie.--On ne chevauche plus, il est
-vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le démon Montgolfier a créé
-le ballon.--Enfin, le voeu sublime, le souverain désir de communiquer
-à distance, d'unir d'un pôle à l'autre les pensées et les coeurs, ce
-miracle se fait. Et plus encore, l'unité de la terre par un grand
-réseau électrique. L'humanité entière a, pour la première fois, de
-minute en minute, la conscience d'elle-même, une communion d'âme!... O
-divine magie!... Si Satan fait cela, il faut lui rendre hommage, dire
-qu'il pourrait bien être un des aspects de Dieu.
-
-
-
-
-SOURCES PRINCIPALES
-
-
- Græsse, _Bibliotheca Magiæ_, 1843.
- _Magie antique_ (textes réunis par Soldan, A. Maury, etc.).
- Calcagnini, _Miscell._, _Magia amatoria antiqua_, 1544.
- J. Grimm, _Mythologie allemande_.
- _Acta Sanctorum._--_Acta SS. Ordinis S. Benedicti._
- Michel Psellus, _Énergie des démons_ (1050).
- César d'Heisterbach, _Illustria miracula_ (1220).
- _Registres de l'Inquisition_ (1307-1326), dans Limburch, et les
- extraits de Magi, Llorente, Lamothe-Langon, etc.
- _Directorium_ Eymerici, 1358.
- Llorente, _Inquisition d'Espagne_.
- Lamothe-Langon, _Inquisition de France_.
- Manuels des moines inquisiteurs du quinzième et du seizième
- siècle: Nider, _Formicarius_; Sprenger, _Malleus_;
- C. Bernardus, _Lucerna_; Spina, Grillandus, etc.
- II. Corn. Agrippæ _Opera_, in-octavo, deux volumes. Lugduni.
- Paracelsi, _Opera_.
- Wyer, _De Prestigiis dæmonum_, 1569.
- Bodin, _Démonomanie_, 1580.
- Remigius, _Demonolatria_, 1596.
- Del Rio, _Disquisitiones magicæ_, 1599.
- Boguet, _Discours des sorciers_, 1605, Lyon.
- Leloyer, _Histoire des spectres_, 1605, Paris.
- Lancre, _Inconstance_, 1612; _Incrédulité_, 1622.
- Michaëlis, _Histoire d'une pénitente_, etc., 1613.
- Tranquille, _Relation de Loudun_, 1634.
- _Histoire des diables de Loudun_ (par Aubin), 1716.
- _Histoire de Madeleine Bavent_, de Louviers, 1652.
- _Examen de Louviers. Apologie de l'examen_ (par Yvelin), 1643.
- _Procès du Père Girard et de la Cadière._ Aix, in-folio, 1833.
- _Pièces relatives à ce procès_, cinq volumes in-douze. Aix, 1833.
- _Factum_, _chansons_, _relatifs_, etc. _Ms._ de la Bibl. de Toulon.
- Eug. Salverte, _Sciences occultes_, avec introduction de Littré.
- A. Maury, _Les Fées_, 1843; _Magie_, 1860.
- Soldan, _Histoire des procès de sorcellerie_, 1843.
- Th. Wright, _Narratives of Sorcery_, 1851.
- L. Figuier, _Histoire du merveilleux_, quatre volumes.
- Ferdinand Denis, _Sciences occultes_; _Monde enchanté_.
- _Histoire des sciences au Moyen-âge_, par Sprenger, Pouchet,
- Cuvier, Hoefer, etc.
-
-
-FIN DE LA SORCIÈRE.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-LA SORCIÈRE
-
-
- Pages
- AVIS 319
- INTRODUCTION 321
- Pour un Sorcier, dix mille Sorcières _Ib._
- La Sorcière fut l'unique médecin du peuple 323
- Terrorisme du Moyen-âge 324
- La Sorcière fut une création du désespoir 328
- Elle créa Satan à son tour 331
- Satan prince du Monde, médecin, novateur 332
- Son école (sorcière, berger, bourreau) 333
- Sa décadence 334
-
-
- LIVRE PREMIER.
-
- I. LA MORT DES DIEUX 337
-
- Le Christianisme crut que le monde allait mourir 338
- Le monde des démons 341
- La fiancée de Corinthe 343
-
- II. POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA 347
-
- Le peuple fait ses légendes 348
- Mais on lui défend d'inventer 352
- Le peuple défend le territoire 357
- Mais on le fait serf 358
-
- III. LE PETIT DÉMON DU FOYER 359
-
- Communisme primitif de la _villa_ 360
- Le foyer indépendant _id._
- La femme du serf 365
- Sa fidélité aux anciens dieux 366
- Le follet 368
-
- IV. TENTATIONS 371
-
- Le serf invoque l'Esprit des trésors cachés 372
- Les razzias féodales 375
- La femme fait du follet un démon 379
-
- V. POSSESSION 382
-
- L'avènement de l'or en 1300 _ibid._
- La femme s'entend avec le démon de l'or 384
- Immondes terreurs du Moyen-âge 387
- La dame serve du village 393
- Haine de la dame du château 395
-
- VI. LE PACTE 398
-
- La serve se donne au Diable 399
- La lande et la Sorcière 402
-
- VII. LE ROI DES MORTS 405
-
- Elle fait _revenir_ les morts aimés 410
- L'idée de Satan adoucie 411
-
- VIII. LE PRINCE DE LA NATURE 414
-
- Le dégel du Moyen-âge 419
- La sorcière évoque l'Orient _ibid._
- Elle conçoit la Nature 421
-
- IX. SATAN MÉDECIN 423
-
- Les maladies du Moyen-âge _ib._
- La sorcière les guérit par des poisons 429
- Les Consolantes, (ou Solanées) _ibid._
- Elle commence à soigner les femmes 435
-
- X. CHARMES.--PHILTRES. 437
-
- Barbe-Bleue et Grisélidis 439
- Le château implore la sorcière 442
- Sa malice _ibid._
-
- XI. LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS.--LA MESSE
- NOIRE. 448
-
- Les antiques Sabasies demi-païennes 449
- La Messe noire, ses quatre actes 451
- Acte Ier. L'introït, l'osclage, le banquet 455
- Acte II. L'offrande, la femme autel et hostie 457
-
- XII. L'AMOUR.--LA MORT.--SATAN S'ÉVANOUIT. 461
-
- Acte III. L'amour des proches parents 462
- Acte IV. La mort de Satan et de la Sorcière 469
-
-
- LIVRE SECOND.
-
- I. LA SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE.--SATAN MULTIPLIÉ 471
-
- Les sorcières et sorciers employés par les grands 475
- La dame louve 476
- Le dernier des philtres 479
-
- II. LE MARTEAU DES SORCIÈRES 481
-
- Satan maître du monde 492
-
- III. CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE.--RÉACTION 497
-
- L'Espagne commence quand la France fait halte 498
- Réaction. Nos légistes brûlent autant que les prêtres 502
-
- IV. LES SORCIÈRES BASQUES 504
-
- Elles dirigent leur propre juge 505
-
- V. SATAN SE FAIT ECCLÉSIASTIQUE 514
-
- Facéties du sabbat moderne 516
-
- VI. GAUFFRIDI (1610) 523
-
- Prêtres sorciers poursuivis par les moines _ib._
- Jalousies des religieuses 526
-
- VII. LES POSSÉDÉES DE LOUDUN.--GRANDIER (1632-1634) 546
-
- Le curé beau diseur, sorcier 553
- Furie maladive des nonnes 561
-
- VIII. POSSÉDÉES DE LOUVIERS.--MADELEINE BAVENT
- (1633-1647) 565
-
- L'illuminisme. Le Diable quiétiste _ibid._
- Duel du Diable et du médecin 572
-
- IX. SATAN TRIOMPHE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 580
-
- X. LE PÈRE GIRARD ET LA CADIÈRE (1730) 588
-
- XI. LA CADIÈRE AU COUVENT (1730) 621
-
- XII. LE PROCÈS DE LA CADIÈRE (1730-1731) 646
-
- ÉPILOGUE 673
-
- Peut-on réconcilier Satan et Jésus? 674
- La Sorcière a péri, mais la Fée renaîtra 676
- Imminence de la rénovation religieuse 677
-
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
- Pages
-
- I. Classification géographique de la sorcellerie 679
- II. De l'Inquisition 682
- III. Méthode et critique 685
- IV. Satan médecin 687
- V. Des rapports de Satan avec la Jacquerie 688
- VI. Du dernier acte du Sabbat 689
- VII. Littérature de sorcellerie 692
- VIII. Décadence, etc 694
- IX. Du lieu où ce livre fut achevé 695
-
- SOURCES PRINCIPALES 699
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
-
-
-
-
-
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