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Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE - - -LES CONTEMPORAINS - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR: - -(Librairie Hachette.) - - - VOYAGE AUX PYRÉNÉES, in-18, 5e édition. - - LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e édition. - - ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e édition. - - LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, in-18, 3e édition. - - ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition. - - NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition. - - VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e édition. - - VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8. - - -(Librairie Germer-Baillière.) - - - PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18. - - PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18. - - DE L'IDÉAL DANS L'ART, in-18. - - PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18. - - - - -10616.--Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -PAR H. TAINE - - -TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE - - -LES CONTEMPORAINS - - - - -DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - PARIS - LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie - BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77 - 1869 - - Droits de propriété et de traduction réservés - - - - -AVERTISSEMENT. - - -Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature -anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est -autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées -qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état -d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en -système. Quand les documents ne sont encore que des indices, -l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la -vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits -qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra -écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que -l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les -esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés; -on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les -traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction -générale de l'esprit public. - -Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y -a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et -de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë, -mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de -Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart -Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer. -Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent -sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats -dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux -les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si -l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits -divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai -déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation -anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est -national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à -ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme, -toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais -très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et -cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses -aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe -n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples -de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les -institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie, -je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la -conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle -que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et -contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de -l'expérience et à leur propre accord. - -Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces -doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être -spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes -vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur -Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale, -des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il -n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre, -l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre -ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays -pensants. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE. - -LIVRE V. - -LES CONTEMPORAINS. - - - - -CHAPITRE I. - -Le Roman. Dickens. - - -§ 1. - -L'ÉCRIVAIN. - - I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance - de la façon d'imaginer. - - II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. -- - Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les - objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa - conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine - de la monomanie. -- Comment il peint les hallucinés et les fous. - - III. À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses - trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres - de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. -- _Miss Ruth_ - et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ - - IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit - produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son - comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la - caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté. - - -§ 2. - -LE PUBLIC. - - I. Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette - contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de l'amour - chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille - et de l'épouse. - - II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. -- - Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. - - III. Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques - comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. -- - Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens - l'ensemble manque à l'action. - - -§ 3. - -LES PERSONNAGES. - - I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et - instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. -- - Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens - pour les seconds. - - II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. -- - Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M. - Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces - personnages sont Anglais. - - III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française. - -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple. - - IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception - correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la - culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de - l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès - de Dickens. - - -Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain -de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se -mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les -journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement -et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq -ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets, -nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs -l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les -arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses -actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y -a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué -d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme -un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une -infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de -dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une -cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée -trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait -un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait -asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son -oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce -présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose -avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des -biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le -biographe ni le docteur. - -Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on -fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre -biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il -répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_, -son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point -cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la -vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que -Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut -d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa -jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une -grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de -conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il -écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte -les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On -a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du -public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à -s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en -réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas -sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante -volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme; -d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce -n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire; -c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie -d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes -ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il -communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en -pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du -génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut -bien. - - -§ 1. - -L'ÉCRIVAIN. - -La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci: -Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec -quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à -chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait -d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un -romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer, -le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa -véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères -qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle -de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses -mérites, de sa puissance et de ses excès. - - -I - -Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je -crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande -énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez -cette description d'un orage; les images semblent prises au -daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi -rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude -d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au -grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue -qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les -recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la -bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage -effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des -charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des -lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres -aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois -pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui -montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du -bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la -lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].» - -Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans -effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle -s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les -objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont -il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs -s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent -hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres -étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique; -la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images -restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les -objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des -détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la -vérité. - -Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et -puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La -source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est -l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour -offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie -de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la -magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux -grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la -beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en -figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent -poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées, -d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les -fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit -qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main -invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les -crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se -lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il -s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue -sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les -poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en -murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne -en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les -épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit -strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme -s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination -sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la -religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous -parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel, -des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que -l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un -instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et -dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la -sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les -arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la -tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il -fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le -vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails -les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les -barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et -recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui -les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des -madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées -mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui, -pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des -cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des -matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et -jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une -vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les -nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières -affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une -sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, -une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent -ce château tremblant. - -Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un -poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le -réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux -commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du -foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux -du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le -bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus. -Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent -mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la -chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets, -chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son -imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie -qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les -pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, -il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des -rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il -s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille, -jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier -des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi -de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire -fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine, -les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses -encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement: - - Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des - Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la - plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une - question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent - les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette - cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait - comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des - dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus - grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du - Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette - source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans - les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards, - nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient - pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où - passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui - ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance, - auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une - soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les - vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au - fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de - papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu - trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes - tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles. - Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu - arriver pour l'amour de Ruth[4]. - -Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours -mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces -mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; -Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette -imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit -d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point -ailleurs. - -On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe -laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de -marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les -télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les -porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils -se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres -dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant -d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues -au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de -côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se -transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change -en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière -de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée -et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île -déserte[5].» - -La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande. -Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté -nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est -l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée -les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à -l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à -celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus -voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter, -ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en éblouir, l'en -accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne -puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits -de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est -un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus -présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille -maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la -cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le -relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience -des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les -couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau -fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides; -il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la -grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur -la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse -description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la -contemplation était intense; elle prouve sa passion par son -exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la -distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la -rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de -l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit -des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M. -Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je -finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand -trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom -Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin -hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé -le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le -savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le -lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on -est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités -sont le style de la maladie plutôt que de la santé. - -Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On -voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de -leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et -de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être -dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se -transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe; -le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui -pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué -en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le -souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son -esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la -fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à -la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en -compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres, -les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper. -À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est -un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des -sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait -y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre -lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas -là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre -fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que -redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du -châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de -sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des -raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme -nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de -réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au -moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse -le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il -entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève -les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre -maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le -bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie: -Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il -finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations -sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans -ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de -formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression -incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées, -tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule -question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce -d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y -attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va -dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant -les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse -«les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des -monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la -découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris -et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, -écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a -toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre -mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire: -«Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de -prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire -reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus -lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.» - -Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait. -Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au -premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il -fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable -d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en -a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque -triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M. -Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood. -Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces -incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces -arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette -intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée -et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard -vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards -qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à -chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là -une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de -ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée: -il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire -discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une -plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté, -l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles -créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir, -et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant -leur déraison. - -À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent, -non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir -mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large -monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une -classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne -les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est -le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos -de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une -boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la -vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons -vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il -la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les -couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans -les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte -d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on -n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes -monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées -par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et -devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme -pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les -cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées, -la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements -d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie -l'auteur de _Valentine_ et d'_André_ lui échappera. Il se perdra, -comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et -passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles -formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le -rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des -concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une -sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de -santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration -est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au -hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en -communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et -violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains -elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère; -elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et -le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre. -Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille, -elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe -bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement -de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris -d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il -apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses -mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y -a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations, -protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces -gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser -(par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous -rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique, -comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix -sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales -s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la -fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de -ses joues, frêle chef-d'oeuvre éclos un soir d'émotion poétique, -pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et -divins des étoiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le -premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin -d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les -roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des -chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre -hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle -l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle, -et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du -conducteur: - - En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux - noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop - clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante - milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En - avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs - de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par - les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son - parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par - delà l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, où les buveurs s'assemblent - à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les - traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare, - poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les - petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la - route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous - le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis - nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la - barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne. - Hurrah! - - Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant; - viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la - banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne - ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte. - Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande - gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de - vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit, - comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter - le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill, - de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor, - Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien - loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument - ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah! - - Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous - l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets - comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières, - les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes - pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont - envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas, - les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes - puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient - pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il - veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal - assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance - devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que - notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers - fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ - labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus - roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre - chasseur! - - Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un - lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne, - pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs - modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est - étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze, - ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous - serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous - voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet - d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis - reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant - toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre - la lune! Holà ho! hurrah! - - La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour - arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la - campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là - des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des - terrasses, des places, des équipages, des chariots, des - charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des - ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la - brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les - gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers - des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans - nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie, - et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se - trouve à Londres[6]! - -Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de -lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les -plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient -dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et -bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son -portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et -un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser. - -[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing -light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could -not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples, -with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in -cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons -that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning -which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields; -miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of -trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a -trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain; -then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a -brightness so intense that there was nothing else but light; and then -the deepest and profoundest darkness. - - (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)] - -[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go -wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves; -but this wind happening to come up with a great heap of them just -after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and -scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there, -rolling over each other, whirling round and round upon their thin -edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of -extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this -enough for its malicious fury: for not content with driving them -abroad, it charged small parties of them and hunted them into the -wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard, -and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath, -and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed -at their heels! - -The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase -it was; for they got into unfrequented places, where there was no -outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at -his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung -tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open -chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went -anywhere for safety. - - (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)] - -[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round -and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of -trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking -out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one -not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to -issue forth again: and not content with stalking through the aisles, -and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ, -soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings -itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into -the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls; -seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At -some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others, -moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too, -lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way, -of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of -the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so -flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the -fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a -church! - -But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles! -High up in the steeple, where it is free to come and go through many -an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the -giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very -tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is; -and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper, -shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the -unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old -oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled -spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in -the vibration of the bells, and never loose their hold upon their -thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick -alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save -a life! High up in the steeple of an old church, far above the light -and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it, -is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of -an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)] - -[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation -of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of -the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a -question for gardeners, and those who are learned in the loves of -plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have -such a delicate little figure flitting through it; that it passed like -a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left -them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt. -The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the -spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling, -through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows, -bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to -listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed; -the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny -growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their -benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron -boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the -heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in -their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered -with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went -lightly by. Anything might have happened that did not happen, and -never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. -289.)] - -[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.] - -[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account -the deep reflections of the trees, but scampering on through light and -darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away, -were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the -village-green, where cricket-players linger yet; and every little -indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's -foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses -from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door -admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off -towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats, -while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs -and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and -down again into the shadowy road, and through the open gate, and far -away, away, into the world. Yoho! - -Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over -the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket! -Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the -bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack. -Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact -with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff -it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of -turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and -try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills -and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night. -Yoho! Yoho! - -See the bright moon? High up before we know it: making the earth -reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low -cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young -slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate -their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that -their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the -oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his -stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The -moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and -decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic -dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho! -through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along -the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter. - -Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it, -but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest -admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as -real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we -were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding -this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour; -emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always -dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match -against the Moon. Yoho! Yoho! - -The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up. -Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a -continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas, -crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past -early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of -loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the -rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to -preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy -ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down, -quite stunned and giddy, is in London! - - (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)] - - -II - -Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre -d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la -manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours -indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur l'effleurent -d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention -profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie -et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et -voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets -d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se repose -jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne fait que -railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des élégies. Il a la -sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui -fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style -passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la -moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des -émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous bâillons -beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous -endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les -scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le -fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend -intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en -objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin -du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de -larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous -trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme végétait; elle -sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le -nombre des sentiments ajoutent encore à son trouble; nous roulons -pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles, -contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui -l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive -qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate -l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a -justifié. - -Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les -larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute -éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour -Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache -mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre; -avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le coeur. -Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son -père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un pauvre -jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs secrètes -laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont -vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand, -Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible -d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les -rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient -ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art -plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts -des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire -de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie pour les -misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_, -votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une -admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour. -Quand vous achevez _le Père Goriot_, vous avez le coeur brisé par les -tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention, l'accumulation -des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse, -vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie -douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur. -Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où elle se -déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants -tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier -Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades, -accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où il est -tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive -à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses cris, le -tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages -ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau -remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure -pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel, tandis que la main -droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre main vienne -la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: «Rachel!» Elle -vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé -et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la -regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie. -Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice: c'est la -règle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où -il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des -fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont -prié et supplié les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne -point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à -cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que -les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits -travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen -dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. Il a -devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse -personne; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à -l'heure, quand il sera mort. Son coeur est là-haut, dans le ciel où il -a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il -l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a -calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son -corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que -les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des -autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.--Ils le -soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté -où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à -travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne, -Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une -procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au -Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures, -l'avaient conduit au repos de son rédempteur[7].» - -Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus -bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste! -C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité -passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est -soeur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat -contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices, -Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. -Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le -sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans -l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les -Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes -ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes -auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence, -leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce -libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le -premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de -sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants, -instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons -de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous -les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et -l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si -violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas -Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut -«gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.» -Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients; -l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait -pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est -qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait -fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait -très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père -qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur -son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre -en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste -au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats -par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses -caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une -intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des -actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais -on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà -peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère -autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère -d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si -énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait -une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le -corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens -emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il -montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de -cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la -scène est improbable, et il rit de grand coeur en entendant -l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les -consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver -dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à -quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de -drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir, -les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons -garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il -peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie -M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de -mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à -moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!» - -Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit -anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le -ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des -impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les -éprouver. - -Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de -s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du -caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace -imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser -légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il -enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et -tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux, il faut être -léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un -Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des choses ou en -jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit -accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent -qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une -grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé; tous -deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une -demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si -complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et -si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits -du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une -persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en -riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion -pour rire de bon coeur. - - C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait - les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les - doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où - Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le - vent arrivait en se démenant autour du coin,--principalement le - vent d'est,--comme s'il était parti des confins de la terre pour - tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui - plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un bond autour du - coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-même en - tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À l'instant, son - tablier blanc était relevé par dessus sa tête, comme la blouse - d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter - et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une - agitation terrible, et Toby lui-même tout courbé, faisant face - tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était si bien souffleté et - battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et - soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle - s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme - l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou - d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie, au grand - étonnement des indigènes, dans quelque coin reculé du monde où - l'espèce des commissionnaires est inconnue[9]. - -Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si -lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet qu'elle se -choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement -attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde -en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié -douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on se -représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La -lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les -vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa -clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief, -avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs -difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée -et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière -artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur -l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est -frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les -couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense -involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille -beauté du jour. - -[Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain -and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't -an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared -away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me -better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better. - -In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha' -seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may -on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another, -than when I were in't my own weak seln. - -"Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my -trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I -awmust think it be the very star!" - -They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and -over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very -few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral -procession. The star had shown him where to find the God of the poor; -and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his -Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)] - -[Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain -slowly round and round, so that he described one circle after every -item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him -velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and -top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it -can give him any number of walking attendants, drest in the first -style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it -can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to -invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is -dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp." - -"Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be -an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it -mentioned in our little bills. How much consolation may I--even -I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means -of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!" - - (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)] - -[Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed, -stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the -winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the -corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express, -from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And -often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected, -for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly -wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently -his little white apron would be caught up over his head like a naughty -boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle -and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo -tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in -this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and -touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to -render it a state of things but one degree removed from a positive -miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of -frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained -down again, to the great astonishment of the natives, on some strange -corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p. -7.)] - - -§ 2. - -LE PUBLIC. - -Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du -pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette -opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une -contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime; -elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter -tout haut ce qu'il se dit tout bas. - -Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils -s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans -son propre sens: - -«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les -jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons -pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la -religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature -peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes -protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos -pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la -plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus -illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de -Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau, -saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si -vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple. -L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le -brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il -fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que -celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le -roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du coeur, de -l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent -une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons -pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi. -Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les -institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses, -chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre -et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de -l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est -peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les -autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de -tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il -brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance, -et attire à lui tous les coeurs. Peut-être ce monde est-il celui des -artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il -conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt -de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous -d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux; -donnez-nous envie de nous marier. - -«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public -y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos -ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en -songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul -intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne -pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez -deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant -deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles; -dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes -gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux -honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières; -dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une -honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le -nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour -peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils -sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font -fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous -insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les -larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les -scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de -tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables -que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir -les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon -et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons -petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt -sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière -empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si -vous hasardez une séduction, comme dans _Copperfield_, vous ne -raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous -n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans -_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage -troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix -au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un -éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M. -Émile Augier. Si dans _Hard Times_ l'épouse va jusqu'au bord de la -faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and -son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne -commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de -telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans -_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour, -vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous -semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire -entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion -toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un -joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations. -Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront -sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin -du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur -mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie, -le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il -travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux -portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le -mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les -rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui -d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent -être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si -calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable -modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le -respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer -la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la -profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de -soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre -sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que -les plus fortes paroles de l'amour[10]. - -«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter -l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez -nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le -tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout -le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la -morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a -célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant -que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées -de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à -l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus -systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un -homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se -sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne -consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre -Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses -héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays -de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés -depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous -approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse -à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui -lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le -tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit -qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la -nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes, -à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui -communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme -dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique, -admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le -personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus -aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et -ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours -que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce -sol corrompu. - -«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser -aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous -leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si -on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est -physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne -fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la -vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux, -on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur. -Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point -à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie -toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme -pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous -attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous -faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant; -vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas -assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la -violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le -détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous -arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les -parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez -l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc -les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans -une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui -imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura -toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours -une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus. -Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène -son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme -Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit -timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de -phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une -brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages -sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous -lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne -ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en -homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais -l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il -prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa -nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est -gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend -audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa -promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand -politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre -encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre -Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne -servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire -vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût -de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous -lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie, -dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires, -dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un -masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et -si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des -hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos -caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une -galerie de portraits. - -«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront -effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble. -Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que -des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de -composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une -passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les -voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité -intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement; -vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est -avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même -façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les -circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il -reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même -son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une -fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un -système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des -aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et -vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le goût littéraire de -votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous -impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des -caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre -observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de -figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui, -dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec -l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre -temps.» - -[Note 10: _David Copperfield_, scène du docteur et de sa femme.] - - -§ 3. - -LES PERSONNAGES. - -Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la -place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de -Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les -êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux -âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, _Hard -Times_, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au -raisonnement, l'intuition du coeur à la science positive; il attaque -l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les -faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et -mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et -du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue, -qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit -dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des -bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur -générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur -douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des -riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre -la société oppressive; il fait des élégies sur la nature opprimée, et -son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos -dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour -se déployer. - - -I - -Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit -au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont -leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il -est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé -quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les -critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations -sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que -l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut -avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus -l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi -ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en -France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une -affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour -réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux -confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des -fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est -lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est -impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe -personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie -selon l'état des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez -comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son -pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. -Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il -s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le -siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles -les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est -bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en -spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur; -il étale le coeur d'un père, les sentiments d'un époux, la -bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur -aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par -Tartufe: - - Et je verrais périr parents, enfants et femme, - Que je m'en soucierais autant que de cela. - -La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut -pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de -l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff, -de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés -de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il -aura l'air d'un membre de la _Société de la paix_. Il développera les -considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les -beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le -coeur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu -beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne -peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est -pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des -sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon, -des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et -charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans -leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs cérémonies -publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le -style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M. -Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le -galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans -la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un -apôtre élevé dans les bureaux du _Times_. Il débitera des idées -générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les -beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde -passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un -jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des -contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à -ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus -merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les -autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand -je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle -machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en -de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai -remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle -expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je -sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait -de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un -nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même -temps que les vertus. - -L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de -commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût -et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des -enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction -de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à -spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie -de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que -des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on -traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier -négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a -multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge, -Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur, -Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le -sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous -odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la -bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les -émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y -a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des -femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les -meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement -leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. -Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité -n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par -une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui -ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos -écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des -boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur -imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et -Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un -vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et -âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais. - - «À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à - ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de - faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez - en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un - animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne - pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève - mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je - veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits, - monsieur!» - - La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le - doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses - observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la - manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le - front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour - base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux - caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue - par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure. - Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était - inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par - les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa - tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de - protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de - protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si - la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de - faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de - l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules - carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son - noeud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à - cette autorité. - - «Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien - que des faits!» - - L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne - présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan - incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour - recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux, - afin de les remplir jusqu'au bord[11]! - - «--Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits - et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux - font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour - aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, - monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une - paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa - poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel - fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on - peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas - d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque - autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste - Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes - personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas - Gradgrind,--non, monsieur!» - - C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours - lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations - particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes - évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot - «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas - Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient - être si fort remplis de faits[12]. - -Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est -l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a -raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits -sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de -tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est -celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont -l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de -sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases -parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes -ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress -Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant -pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans -tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari -vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne -compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils -naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger -son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de -l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M. -Dombey. - -Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là -qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus -orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant -que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est -pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en -commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il -soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur -d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme -il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là -un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le -commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où -une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des -guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions -d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible; -il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il -faudrait relire les _Mémoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours -commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à -quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut -auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance -immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui -obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le -méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille -noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent -une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries -pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour -anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère -C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. -Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend -qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa soeur et -à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur. -Désespéré dans le coeur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa -défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi -hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement -ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien: -la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les -exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa -fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle -l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman. - -[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls -nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else, -and root out everything else. You can only form the minds of reasoning -animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them. -This is the principle on which I bring up these children. Stick to -Facts, Sir!" - -The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and -the speaker's square forefinger emphasised his observations by -underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve. -The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead, -which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious -cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis -was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set. -The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible, -dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair, -which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to -keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like -the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room -for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage, -square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth, -trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like -a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis. - -"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!" - -The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present, -all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of -little vessels then and there arranged in order, ready to have -imperial gallons of facts poured into them until they were full to the -brim.] - -[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of -facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two -and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into -allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily -Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the -multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and -measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes -to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You -might hope to get some other nonsensical belief into the head of -George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph -Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head -of Thomas Gradgrind--no, Sir? - -In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself, -whether to his private circle of acquaintance, or to the public in -general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and -girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to -the little pitchers before him, who were to be filled so full of -facts. (_Hard Times_, p. 4.)] - - -II - -Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et -mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des -êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les -enfants. - -Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine -n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le -pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et -apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit -chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels -sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint -les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à -édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une -sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être -aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce -choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une -carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente, -et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien -d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la -sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge -que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains -grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux -intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et -l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au -plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont -joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est -un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont -ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être -semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop -d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix -volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield. -David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il -joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit -l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies -qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement -heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M. -Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et -glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des -paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa -mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard -froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en -machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant -il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et -à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur -de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou -méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans -issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette -intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la -solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser -sa mère ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal à -voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins -d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un -air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée -dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit. - -Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés, -voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens -les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M. -Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte -à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une -force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements -admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en -eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur -abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque -chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de -l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue, -par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre -charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente, -et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de -bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le -bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille. -Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et -infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître -que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus -inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de -ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux -Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un -bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour -la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils -ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne -sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans -l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a -tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à -la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore -le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur -coeur les ont portés. - -Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la -voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les -émotions du coeur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux -savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez -compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus -méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et -superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent -dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges. -Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus -beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la -tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. -Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant, -illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est -un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou -qu'il a reçu. - - -III - -Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, -ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature -soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on -remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond -primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression -naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées -de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête. -Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut -passé la littérature française importée de Normandie; elles sont -l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à -son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination -primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a -faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et -d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté -politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et -d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du -commerce, la possession abondante des matériaux premiers de -l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif. -L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit, -jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de -ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une -religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par -l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la -foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion, -comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien, -un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de -commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans -ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec, -l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées -qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des -faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions -que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à -établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent -qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et -pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain, -sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas -détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue -insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et -tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un -écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient -toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous -les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus -intime, et devient le maître de tous les coeurs. - - - - -CHAPITRE II. - -Le Roman (_suite_). Thackeray. - - I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- - Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens - et de Thackeray. - - II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations - morales. - - III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. -- - Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux - esprits. - - IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. -- - L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss Blanche - Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress Hoggarty._ - - V. Solidité et précision de cette conception satirique. -- - Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un - ambassadeur._ - - VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. -- - Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des - exaltations humaines. - - VII. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de la - société en Angleterre. -- Ses aversions et ses préférences. -- Le - snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de - cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. -- - Avantages de cet établissement aristocratique. -- Excès de cette - satire. - - VIII. L'artiste. -- Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit - à l'art. -- En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle - fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. - -- _Valérie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_. - - IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent - historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idéal. - - X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette - définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère de la - véritable. - - -Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs -causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa -patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique -comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui -ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de -penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de -galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à -l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses -conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et -moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette -abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à -quelques-uns pour les embrasser tous. - -Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur, -original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même -cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des -sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la -précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations, -par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres -vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de -Fielding. - -L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre -passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique, -tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans -l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la -bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès -de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a -donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un -artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries -de l'imagination. - -L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de -dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur -laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer -l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande -connaissance du coeur, une habileté consommée, un raisonnement -puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec -toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète -l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant -le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens. - - -§ 1. - -LE SATIRIQUE. - -Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un -homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore -poussé par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de -contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne -de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent -des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier -plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en -satire le roman. - -J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire -aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité -morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur -le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les -dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par -lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à -son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les -sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous -démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de -réformateur. - -À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux -major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à -son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien -Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des -fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux -d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il -l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse -un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter -des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver -le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses -invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux, -ni gourmands comme le major. - -Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps -apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu -jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin, -épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes -familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord -Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et -s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces -détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon -bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre -fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!» - -Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine, -«grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa -mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies -lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une -tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des -jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après -l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en -question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et -bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés, -prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le -monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand -vous êtes écoliers. - -L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme -Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur -de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de -sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode -aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et -Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre, -travaille à nous corriger. - -Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail -l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez -point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la -réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les -paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et -pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend -soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de -l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley, -vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente, -accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire -exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori, -légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier -stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur -de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable -mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer -les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine -Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si -mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos -familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents? -C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en -conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu, -et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal -celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus -tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante -continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle -que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et -ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de -mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la -comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde -à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était -bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix -doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans -la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un -spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa -manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée -de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge, -pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est -pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle, -accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant -d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de -neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de -son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant -ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le -précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son -dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et -l'héritage entre les mains de son neveu. - -L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui -vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre -mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole: -«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je -viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et -c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse -jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon -devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.» -L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge. -Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses -lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de -sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai -la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un -ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et -jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait -la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.» -Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa -pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de -sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre. -Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. -«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que -le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit -alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du -sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous -aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur -Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour -veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de -bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est -clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs -d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses, -une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve -de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait -la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par -les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur, -qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace -et de son avidité. - -Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme -littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray -vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond -en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous -tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale -en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes -d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, -sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les -vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en -trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop -empressés. - - Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son - banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses - imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur - avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge - une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs - et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie - du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient - nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis - sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite - sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter - pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit - votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé, - insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne - serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant - de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour - elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en - tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous - rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset. - La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un - air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle - n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous - oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez - tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) - très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier - tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson - de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la - prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais - pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière - est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants - (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre - n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en - appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne - m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante - avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café - clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à - ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour - elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]! - -Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être -averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession, -nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. -L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé -par la réflexion, devient une école de moeurs. - -[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.] - -[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the -banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and -may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old -creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads -her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat -wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally -find an opportunity to let our friends know her station in the world! -We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's -signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it, -says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when -your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is -perpetually sending her little testimonies of affection, your little -girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her. -What a good fire there is in her room when she comes to pay you a -visit, although your wife laces her stays without one! The house -during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance -not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to -sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you -invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you -have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London. -Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and, -somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer -is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the -nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least. -Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious -powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt -with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured -hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and -I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream! -(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)] - - -II - -On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des -goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on -peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais -est de l'opposer au goût français. - -Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier -d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est -là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais -c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère, -elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront. -Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible, -mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste -veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la -rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et -gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets. -Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez -gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à -l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il -faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter -leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un -étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur -pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué -vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au -vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire -géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en -religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés; -que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop -étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs; -volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent, -par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise -humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers -la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous -la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas -vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur -plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas. - -Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle -sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée, -régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq -cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil -il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un -tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et -plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée, -moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si -vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes -attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes, -incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles -et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux -sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur -rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas, -appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que -vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des -secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos -gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent -ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que -leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations -aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des -réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils -ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils -applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des -émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises. -Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais -supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point -railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot: -là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique, -royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a -autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné -rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur -coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du -doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde, -vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des -convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet -de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut -être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs -lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire -deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la -pression de la logique et à la force du ressentiment. - -[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and -subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)] - - -III - -Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire; -c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la -réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention -concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est -enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le -vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa -contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui -enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur -qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la -contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus -triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le -monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le -dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et -imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur -oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et -leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans: -c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté -des persécuteurs[17]. - -Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la -réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par -une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé -plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs, -l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est -sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient -sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document -ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes -les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible, -qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa -vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet -de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de -lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste -promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de -monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement -d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on -pose les moxas et où l'on fait les amputations. - -En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car -elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son -premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise -jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette -attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la -protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des -insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous -êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont -votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus -l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à -défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on -l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on -croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. -Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans -_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires, -sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les -_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_ -littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent -lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres -fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature -moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul -d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son -confrère en cas de besoin public. - - Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a - point de _snobs_. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée - des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul - exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.--Hommes et - femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur - maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur - vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à - l'égard du monde.--Il n'est pas impossible peut-être que (par - hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère; - mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune - façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public. - Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut - dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P. - est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez - et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je - veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir - du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et - invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière - sincérité et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'égalité - et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme - une des plus aimables qualités distinctives de cette classe. - C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les - uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous - tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y - comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si - fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ - douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les - personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux, - et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère - et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes, - qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19]. - -On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin -de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous -le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et -roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce -qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a -qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des -_Bottes fatales_. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le -sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions -différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une -attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si -amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois -volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais -sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les -introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre -Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et -littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent -pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout -le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son -beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur -stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne -serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une -gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On -comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les -poupées, ce coeur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du -prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde -imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal, -pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze -ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur -d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un -vieux et hideux maître de dessin agita son coeur vierge; à -l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux -jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds -délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses -illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en -vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or, -intitulé: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle -s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent -à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur soeur, sauf à -les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons -pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du -reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive, -une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de -chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie -_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus -et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec -ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous -renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous -manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le -médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je -vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misérable et vos -façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous -ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si -vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et -de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de -Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert -un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir -des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas -dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante -arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.» -Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce coeur trop -sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments -frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le -touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible -sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante -pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un -puits. - -Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse. -Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la -seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une -insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray. -Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de -Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa -flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un -_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la -plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter -le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs, -vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des -phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves -mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à -l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On -aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique -du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre -humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus -naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises -palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley, -vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages -disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son -neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même -instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de -sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui -maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de -comédie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles. -Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de -Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter -dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis, -désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le -dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la -meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante. -Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui, -volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué -comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux -bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes -et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non, -monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse, -et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri -de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il -entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé, -je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira -que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa -présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette -lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de -mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a -piquée.»--Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un -homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de -la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie -du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la -réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs -mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de -mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre -pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress -Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit, -elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough -esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose! -L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que -mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une -si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui -offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique -peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez -été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour! -Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John -Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète, -madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie, -j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de -Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style -fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre -que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on -se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des -sarcasmes, sur son front que du chagrin. - -[Note 16: Dans la _Revue d'Édimbourg_.] - -[Note 17: Rôle d'Amélia dans _Vanity Fair_.--Rôle du colonel -Newcome dans _les Newcomes_.] - -[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, désignant un homme -«qui admire bassement des choses basses.»] - -[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the -schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his -offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the -present state of literature and of literary men, if you fancy that any -one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman, -if the latter's death could do the state any service. - -But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS. -Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you -to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or -assumption. - -Men and women, as far as I have known them, they are all modest in -their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives, -and honourable in their conduct to the world and to each other. You -_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his -brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from -envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for -instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr. -Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and -chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS, -which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does -this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It -is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he -invariably does his duty with the utmost gentleness and candour. - -That sense of equality and fraternity amongst Authors has always -struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It -is because we know and respect each other, that the world respects us -so much, that we hold such a good position in society, and demean -ourselves so irreproachably when there. - -Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two -of them have been absolutely invited to Court during the present -reign: and it is probable that towards the end of the season, one or -two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL. - -They are such favourites with the public, that they are continually -obliged to have their pictures taken and published; and one or two -could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh -portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of -the affectionate regard which the people has for its instructors. - -Literature is held in such honour in England, that there is a sum of -near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving -persons following that profession. And a great compliment this is, -too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and -flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that -scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p. -201.)] - -[Note 20: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de -leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)] - - -IV - -Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous -quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie, -mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut -amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici -conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité. -Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une -application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec -autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose -son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un -relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux -parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante, -avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur -expérimenté, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus, -le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie -réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets -que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité -imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion. -Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde -il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en -une anecdote orientale. Comptez les détails de moeurs, de géographie, -de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque -objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité -d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez -pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si -poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même -énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations -précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa -haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté. - - J'ai une aversion naturelle pour l'_égotisme_, et je déteste - infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis - m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en - question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence - d'esprit. - - Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission - délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il - devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire), - Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier _galéongi_ de la - Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à - Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le - comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui - mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois - fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais - naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des - saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante. - - Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré - le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école - turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers - de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était - l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand - goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un - très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa - laine, bourré d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres - assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait - flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la - coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et - à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement - épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier - de ses convives. - - Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son - Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture, - et s'écriant _tuk, tuk_ (c'est très-bon), administra l'horrible - pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au - moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait - une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une - bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de - l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de - reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque - mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon - d'été sur le Bosphore. - - Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je - dis _Bismillah_, et je léchai mes lèvres avec un air de - contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en - fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai - dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son - coeur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le - _traité de Kabobanople fut signé_. Quant à Diddlof, tout était - fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir - Roderick Murchison le vit, sous le nº 3967, travaillant aux mines - de l'Oural[21]. - -L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait -l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un -procès-verbal. - -Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se -divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux, -comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages -réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les -observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous -enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme -que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre -nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en -philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments, -il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour -sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une -maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses -chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable -de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari -égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa -faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent -injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de -respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise, -comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage, -exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée -violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la -vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est -une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse -aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et -de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une -maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle -voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.» -Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend -une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du -jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une -servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, -est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force -d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et -malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge -d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de -la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22], -selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non, -bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens -ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce -n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin -d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou -que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de -cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un -homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long, -d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia, -comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il -presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour -revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de -tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un -mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces -récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay, -l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et -l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du -beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer: -Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence -étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss -Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse -d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen -explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas -d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de -punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: -«Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si -admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du -volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable: -«Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie! -qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est -parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il -semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en -humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; -le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la -méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude; -notre folie fait notre dévouement.» - -[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate -self-laudation consumedly; but I can't help relating here a -circumstance illustrative of the point in question, in which I must -think I acted with considerable prudence. - -Being at Constantinople a few years since--(on a delicate -mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves, -and it became necessary on our part to employ an _extra -negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of -the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at -Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent -COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would -die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated -three times in the course of the negotiation: but of course we were -friends in public, and saluted each other in the most cordial and -charming manner. - -The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a -staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with -our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he -admitted was the use of European liquors, in which he indulged with -great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large -one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with -prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the -most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The -Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion, -insisted on helping his friends right and left, and when he came to a -particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his -guests' very mouths. - -I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency, -rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk -Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF. -The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed -it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and -seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which -turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he -knew his error. It finished him; he was carried away from the dining -room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the -Bosphorus. - -When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said -"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the -next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped -it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart -was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of -Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he -was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him, -under the nº 3967, working in the Ural mines. - - (_The Snobs of England_, p. 146.)] - -[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.] - - -V - -Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on -ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris -et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement. -D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire, -et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les -circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui -élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son -pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle -et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice -est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la -tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs, -déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les -adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses -héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant -elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est -ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les -niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la -page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en -tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène -Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus -visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole -les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les -pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est -certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur -du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent -pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les -sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre -agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que -ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement -de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs -trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à -leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il -un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à -ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!» -Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille -honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En -présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait -son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir, -elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi -nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour, -pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.» -Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et -simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du -foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope -si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur -maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il -fait pleurer[23]. - -On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on -a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections -tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de -l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la -sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public. -C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre -l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et -affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs. - -Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et -demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce -que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés -aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il -respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau -inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison -de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les -bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray -énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la -conclusion: - - Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique - invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et - l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance? - Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un - mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et - les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des - anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour - organiser l'_égalité_[24]. - -Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout -anglaises: - - Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que - lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et - je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur, - la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de - revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé - au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre - admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des - nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur, - mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est - sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray, - daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et - lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours - étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en - présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable - constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare - qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de - vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre - parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons - le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de - prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile - que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une - folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à - votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y - renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi, - si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les - partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas - encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que - le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations - diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur - à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y - fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de - voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous - savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de - raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour - maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].» - -Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du -moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime -l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie -sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices, -elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne -l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la -sottise de toutes les classes et de tous les sentiments. - -Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV, -«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement -regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi -bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de -la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch -au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus -hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane, -nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les -estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne -(lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de -l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il -était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée, -son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on -applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient, -les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent. -Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver -de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste -orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon, -Georges le Magnifique, Georges le Grand.» - -Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans -le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple -que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver -qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles -perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal -son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner -et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une -charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son -hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le -marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a -fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les -scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le -transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade, -et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée -prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux -Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il -a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise -touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit -Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai -ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste, -_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes -en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au -lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress -Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera -pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les -recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs -tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas -d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des -enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre -belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point -morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De -grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur -milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses -belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être -mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce -principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout -Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude -du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des -tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État. - -Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des -champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la -pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont -dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et -d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir -Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux -siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés -par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis -par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers, -qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de -diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il -paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses -mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont -renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un -maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante -avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un -fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il -envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un -provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table, -servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif, -il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui -était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à -tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel -de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit -que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et -les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton -d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir -Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder -dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se -trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il -leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept -schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept -guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous -viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie, -dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un; -c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre, -retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand -shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un -des piliers de l'État. - -Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons -un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à -elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis -Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre -sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa -plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de -l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois. -Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite -outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la -ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son -pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en -sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis -en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens: -c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure, -demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un -instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la -plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart -d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de coeur. -«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une -seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel -à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui -commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma -sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une -de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien -reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser -devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de -valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et -de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il -ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles, -pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir -mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue. -L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à -travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir -a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change -de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son -abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il -ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses -mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit -de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la -violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du -parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter, -comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier. - -Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections -que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis -de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant -et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les -hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et -corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages; -c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus -méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui -aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois -qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup -de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine -et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations; -le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en -parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes -contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre -l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation -des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades -à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à -la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par -derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits -aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les -grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le -spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid -que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands. -Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et -d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de -repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les -journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse -de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne -suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y -a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de -sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui -est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans -un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette -bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs. -Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à -une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher -un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer -avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré -chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles -inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et, -pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune -escroquée et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les -salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais à beaux -deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus -bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les -bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant -cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady -Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme. -Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus -détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis -chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les -amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le -sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son -fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons -Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une -troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne -voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la -majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable, -qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger, -mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette -solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme -de loi.--Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce -possible?--Le docteur?--Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants, -fi donc!--Les gens de cette grande maison là-bas?--Là-bas? Le château -calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se -respecter eux-mêmes.--Le ministre?--Horreur! Il prêche en surplis, mon -cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute -seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie -des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords -qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour -vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend -au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le -revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes -les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit -aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur -anoblie, la jalousie de la soeur roturière, l'abaissement des -caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la -dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage -des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le -triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le -coeur dénaturé, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de -vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité -blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale -produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires -est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi -l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un -siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement, -que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une -politique suivie, des élections libres, et la surveillance du -gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce -talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les -préoccupations morales, a dû transformer la peinture des moeurs en -satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à -l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et -s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le -vice principal de son pays et de son temps. - -[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_, -p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la -dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of -all.»] - -[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of -gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper -pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and -degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and -precedence! that was well for the masters of ceremonies of former -ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in -society. - - (_The snobs of England_, p. 322.)] - -[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD -LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in -the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a -present of a number of thousand pounds every year. The ineffable -wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary -legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons -and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my -senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure -of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly -condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to -represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls -convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and -envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your -dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and -folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that -my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened -patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such -monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good -luck which you possess, or have any inclination to part with it. -No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I, -I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order. - -We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would -acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.) -which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil -particularly at that notion of hereditary superiority which brought so -many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round -the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would -die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we -would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its -present admirable condition. - -But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for -the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at -five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS -should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that -LONGEARS should put his hereditary foot into them. - -This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he -will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs -no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that -we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as -rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any -more." - - (_The Snobs of England_, p. 322.)] - -[Note 26: Refusé un duel.] - - -§ 2. - -L'ARTISTE. - - -I - -En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents, -comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse, -un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un -écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la -fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui -qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui -donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des -faiblesses du romancier. - -Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un -psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie -en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter -des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs -suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces -ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou -de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères, -conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur -les autres, note les influences contraires ou concordantes du -tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le -monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par -le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se -réduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un -vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles -vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un -vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment -nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour -talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie -exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses -personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les -contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout -entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les -transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en -juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre -visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents -et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges -passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il -ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses -créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice, -indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus -puissante que la nature, reprenant l'oeuvre ébauchée ou défigurée de -sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions. - -Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de -l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est -pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté; -dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a -vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient -bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place -des explications utiles. Le tiers du volume, employé en -avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos -fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de -parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous -montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt, -moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être -ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être -absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons -par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais -rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des -manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres -dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux -enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de -convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit -volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige -souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est -vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour -entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique -utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre, -l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre -de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations -quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre -chaude dans sa maison. - -Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au -romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel -malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du -chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux, -dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant -que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec -honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons -pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le -conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités -moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le -contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents. -Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de -l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de -bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent -que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la -première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et -nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas -à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre -cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous -avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au -sermon. - -Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes; -l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à -la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des -marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que -pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au -bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on -prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte -au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son -illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les -méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les -sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des -contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature -n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est -devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont -écrites et les gestes sont notés. - -Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de -l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un -personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'oeuvre de -Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme -supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable -de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valérie Marneffe. La différence -des deux oeuvres marquera la différence des deux littératures. Autant -les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les -Français l'emportent comme artistes et romanciers. - -Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il -ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne -une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,» -l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme, -des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée, -sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a -besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit -de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle -en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de -tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces, -l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité -et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la -magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à -un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se -plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il -lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses -mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir -et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste -trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de moeurs. -Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la -montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui -bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs -de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que -pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient -tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute -l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille, -elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées, -d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier, -cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice, -tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le coeur, elle -m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde -froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle -descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!_» Partout la -fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption. -Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une -comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un -grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la -trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les -actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et -deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la -lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un -peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants, -Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée -dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le -regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le -danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le -génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette -nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant, -la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit -triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt -personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible -que son succès. - -Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp? -Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon -sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie, -véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée -du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain -diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la -grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en -jupon et sans coeur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion. -L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne; -pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures; -il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des -sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans, -accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle -ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations -grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler, -Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces -mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main -du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames -d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme -immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée -de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour -avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de -balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère -maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien -qu'elle l'arrange elle-même.»--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne -l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et -Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de -compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher -mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour -un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle -dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour -rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement -flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades -pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration, -soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et, -le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une -petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd -officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme -qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué -économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur -ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il -quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre -son coeur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux -mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons -dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une -sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en -s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette -rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son -bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit -très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray -n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté -envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre -tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle -fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a -prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une -demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti -pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.--Trois -mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon, -lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni -de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle -pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri, -et il y a de quoi percer les âmes sensibles.--Plus tard elle essaye de -gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi -m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez -jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore -elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde, -la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur -de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette -lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le -continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de -paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la -rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un -hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la -tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la -traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre -du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la -dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune -escroquée par des manoeuvres obscures, et la laisse, décriée, -inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie -d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion -s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie -a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et -moins beau. - -[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Préface de _Vanity -Fair_.)] - - -II - -Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre -ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman -véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry -Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau. - -Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain -de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec -sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation -d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique, -l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour -railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès -lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on -jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale. -Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre -place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers -votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se -joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et -sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire -acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr. -Vous êtes comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de -combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait le -mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains -adoucis par les teintes brunes du soir. - -D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et -déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et -attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui -écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit -de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des -traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec -complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire calme -et triste qui les a dictées. - -Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses -descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de -s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures -d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous -jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux -grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de -microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un -auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. -Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un -charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un -passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements -importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si -paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur -très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière -si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute -à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les -jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent -petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela -même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se -trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement -extrême et si rare de croire à ce qu'on lit. - -En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en -qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante -réflexion a décomposé et reproduit les moeurs du temps avec une -fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison, -Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus -attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur -conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne -sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et -que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte -ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à -quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel -Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de -génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant -le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, -la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos -images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler, -notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes -littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des -mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence -effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie -de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette -oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité, -tout le calme et toute la force de la science et de la méditation. - -Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray -lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout -au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est -l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles -qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son -opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais -original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la -délicatesse et la sensibilité de son coeur. - -Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood -et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est -pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du -volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château, -vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de -charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords, -elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la -main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant -quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui -jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme -l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir -jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant -sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se -rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles -mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés -par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le -soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait, -dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans -chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une -lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également -gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles, -lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne -peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un -domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse; -c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie -par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité -extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un -entretien indifférent, on aperçoit un grand coeur, passionné de -gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des -services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la -famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé -entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à -lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord -Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre -et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession -qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a -langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure -qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de -lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand -le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et, -avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui -avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre -femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée -aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le -fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il -sourit doucement et lui répond de sa voix grave: - - «La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon - cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses - héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai - pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28], - quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le - P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la - chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le - tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe - maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à - milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la - maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et, - plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je - disparaîtrais en Amérique.» - - Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il - aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout - sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et - baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de - gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit très-fier - et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de - montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit - sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et - du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction - accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel - contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au - plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner - quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis? - - «Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui - avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de - tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi - d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni - soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!» - -Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le -contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert -un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut -les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré, -prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de -courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste -et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant, -frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant -l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du -trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord -Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la -rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison -déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un -élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux -par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide, -son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la -froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le -prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire -la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de -supériorité et de passion. - - Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire, - n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici. - Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de - notre famille. - - --Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y - a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté - innocente.... - - --Qui devait avoir une fin sérieuse. - - --Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur - d'un gentilhomme.... - - --Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal - encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le - jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a - daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de - Béatrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_, - _amour_ et _jour_, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si - l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à - soupirer. - - --Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici - pour recevoir des insultes? - - --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le - colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre - famille sont venus pour vous remercier. - - --Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage - impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, - messieurs? - - --Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin, - dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je - voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y - conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le - prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite - chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa - Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la - cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si - longtemps. - - «Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis - envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte - Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père - avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé - dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute - sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et - voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le - marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné - honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les - papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien, - sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa - fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine - et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que - le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant, - Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même - cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après - avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a - envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux - titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. - Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée, - et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé - l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais - passée dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonné - que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].» - -Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood: -«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature -sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la -reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul coeur, à la chère -créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des -femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense -félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet -amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je -ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle -faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un coeur capable de -connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que -Dieu m'a fait. Sûrement l'amour _vincit omnia_; il est à cent mille -lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse, -plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui -n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En -écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance -et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la -bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle: -Penser à elle, c'est louer Dieu[31].» - -Un caractère capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se -souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les -intentions morales aient détourné du but ces belles facultés -littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un -pareil talent. - -[Note 28: Il l'a.] - -[Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's -bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this. -Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully; -I have not even a proof of that marriage of my father and mother, -though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had -brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was -abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent. -What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word, -would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the -house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And -rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America." - -As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been -willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the -fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed -both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such -as could not but melt his heart, and make him feel very proud and -thankful that God had given him the power to show his love for her, -and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able -to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the -greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or -gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure -Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and -dearest friends? - -"Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to -suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure -of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful -that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God -that I can serve you!" - - (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)] - -[Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered -something about a _guet-apens_, which Esmond caught up. - -"The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that -invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of -our family." - -"Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince, -turning scarlet, "only a little harmless playing." - -"That was meant to end seriously." - -"I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a -gentleman, my Lords,--" - -"That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says -Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the -door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his -Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour, -of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,' -and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the -Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In -fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down -towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been -scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow. - -"Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal -coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?" - -"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a -very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you." - -"_Malédiction!_" says the young man, tears starting into his eyes, -with helpless rage and mortification. "What will you with me, -gentlemen?" - -"If your Majesty will please to enter the next apartment," says -Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I -would gladly submit to you, and by your permission I will lead the -way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very -great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room, -through which we had just entered into the house:--"Please to set a -chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who -wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it, -as the other actor in it. Then going to the crypt over the -mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which -so long had lain there. - -"Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis -sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount -Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my -father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was -christened of that religion of which your sainted sire gave all -through life so shining an example. These are my titles, dear Frank, -and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here -the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor -was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers -burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he -continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours: -that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son -to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you -are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that -my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her -honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king: -and got in return that precious title that lies in ashes, and this -inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp -upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you -completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it -through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned -Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)] - -[Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it, -cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and -not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness, -save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest -and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of -the immense happiness which was in store for me, and of the depth and -intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I -own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am -thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and -knowing the immense beauty and value of the gift which God hath -bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all -ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows -not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of -the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the -completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love -is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no -value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II, -p. 310.)] - - -III - -Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes? -Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme, -et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce -moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous -avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur -degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine. -Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de -contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que -son caractère fournit. - -Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique -de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le -beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite; -que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances -satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses -romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle -relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres; -que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et -violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de -la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et -le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc -en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la -rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et -fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des -rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les -autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre; -elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de -l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est -grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la -plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent -notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices, -ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le -connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la -désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne -nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour -italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État. -Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce -sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité -inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de -famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de -milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient -une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle -est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se -trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne -désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution -intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles -sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom -pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne -sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence -consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces -causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré -d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la -grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une -force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre -d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement -que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des -dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire, -comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un -assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la -surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et -naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours -morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré -d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de -nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui -n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide -de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui -fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez -toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur -éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et -sévère qui les a faits jadis protestants et puritains. - - - - -CHAPITRE III. - -La critique et l'histoire. Macaulay. - - I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre. - - II. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses - opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et - pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le - véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des - anciens. - - III. Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison - de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est - religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme en - Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'Église et - l'État._ - - IV. Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est - l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la - Révolution et les Stuarts._ - - V. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son goût - pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. -- En - quoi il diffère des orateurs classiques. -- Son estime pour les - faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs - personnels. -- Importance des spécimens décisifs en tout ordre de - connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._ - - VI. Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa - plaisanterie. -- Sa poésie. - - VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de - son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. -- - Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte - de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces - d'amplification et de rhétorique. - - VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En - quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position - intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit - germanique. - - -Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord Macaulay; c'est -dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis -auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui, -il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour père -un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les -plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq ans son essai sur -Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra au Parlement, et y -marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde réformer la -loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes places, qu'un jour, ses -opinions libérales en matière de religion lui ôtèrent les voix de ses -électeurs, qu'il fut réélu aux applaudissements universels, qu'il -demeura le publiciste le plus célèbre et l'écrivain le plus accompli -du parti whig, et qu'à ce titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance -de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair -d'Angleterre.--Ce sera une belle vie à raconter, honorée et heureuse, -dévouée à de nobles idées et occupée par des entreprises viriles, -littéraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée -aux affaires pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et -au style, pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur -à côté de l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et -cet écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses -_Essais_. - - -§ 1. - -CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS. - - -I - -Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de -livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, -commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais -maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le -journal d'un esprit.--En second lieu, il est varié; d'une page à -l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de -l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.--Enfin, -involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous, -sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il -n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de -l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et -puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent, -quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est -faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les -lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce -qu'il croit. - -Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en -tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner -comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du -relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les -autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons -les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce -qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi -familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses -opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans -notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et -son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va -peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le -charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent -l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans -toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire -le tour de son esprit. - -Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme -pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les -philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les -spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que -pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis -Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la -méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet -de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des -mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais -l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à -augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre, -plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de -fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques, -mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de -l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer -d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux -yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de -conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet -de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, -d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les -lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux -du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix -que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la -science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une -philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point -ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux -écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries -creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde -aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé. -Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des -découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle -a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des -maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au -ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a -étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement, -anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans -les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la -terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des -navires qui filent dix noeuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est -consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les -portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en -hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui -était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce -qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la -puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a -détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans -les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs -lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence -ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle -n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes -vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et -le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur -des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, -parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois -ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions -chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique, -et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des -vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité -sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et -qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans -ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le -domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle -n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est -point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à -ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses -expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est -d'être un instrument. - - «Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de - route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole - vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les - communications suspendues, les malades abandonnés, les mères - saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien - assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans - la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la - difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le - baconien tire sa lancette et commence à vacciner.--Ils trouvent - une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de - vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à - l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le - stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple - [Grec: apoproêgmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots - à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de - sûreté.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui - se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison - d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de - l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point - chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et - lui récite tout le chapitre d'Épictète: _à ceux qui craignent la - pauvreté_. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre, - descend et revient avec les objets les plus précieux de la - cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots - et la philosophie des effets[32].» - -Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer -ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des -doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus -frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de -la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme -au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un -instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose -inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de -métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il -est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que -pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une -extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à -ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de -tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel. -Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la -politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus -propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique -subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi, -lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes -publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens. - -La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce -caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute -pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre -chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie -anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham, -Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations -et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté -qui les découvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple -de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont -moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré -d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la -question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache -partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de -lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de -Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer -exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs -vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si -l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en -légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi -naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique, -des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de -l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies -qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de -la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits -si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat -pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la -sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour -d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la -Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la -juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente -ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses -légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et -prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en -question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et -préméditation à corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont -employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos -délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin -partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de -ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un -homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle -était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur -siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons -religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, -où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois, -disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il -n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des -pécheurs. - -La critique en France a des allures plus libres; elle est moins -asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons -de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le -considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de -science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son -coeur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne -le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le -faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. -Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire -des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser -qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de -ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et -dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine -spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion -première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses -moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois -d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour -elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de -l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir -agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la -variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la -construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur -de ses passions. - -Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, -il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en -tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la -métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant, -et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois -les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme -passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une -servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme, -allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le -catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme; -les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause -qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la -vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé -sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la -servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont -enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu -avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le -préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les -protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des -catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les -catholiques de France ont pour les doctrines des protestants. - -Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour -ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus -beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant -la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables -de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs -puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes, -s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des -religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de -preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à -l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est -tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté -et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des -intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui -attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui, -non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds -le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette -question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y -a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments -plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique; -il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il -prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la -vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au -savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux -vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher -d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de -l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si -solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir -convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient -besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles -devraient la chercher. - -Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la -liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche, -on touche l'écrivain au coeur. Macaulay l'aime par intérêt, parce -qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des -particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de -l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage -légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents -ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont -défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers, -parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en -enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle -accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la -paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des -révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens -sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la -liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir -paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté -humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots -amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il -rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents -qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins -sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de -venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les -Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui -n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»--Ailleurs, dans la -biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille, -devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et -par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine -Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle -demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine» -s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât -de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de -lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier -les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à -l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux -qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause -nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien, -mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu, -qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il -entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour -arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais -vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion -impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de -Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le -naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander -et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la -loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité -intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour -frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la -croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance -ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa -propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez -plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux -doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour -prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un -drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que -Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un -réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné -qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore -et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue -Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez -méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus -terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant -de citations, d'autorités, de précédents historiques, de -raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste -érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge -de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul -passage: - - Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui - appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par - achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À - la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un - nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères: - devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première? - devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le - veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des - promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller - déposer une seconde pétition des droits au pied du trône, - prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde - cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que, - après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince - demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils - étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran - ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et - noblement. - - Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs, - contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent - ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent - d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait - tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de - vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus - attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus - sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et - tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires - de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires - réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père! - Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de - persécution, de tyrannie et de mensonge! - - Nous lui imputons d'avoir violé son voeu de couronnement, et on - nous répond qu'il a gardé son voeu de mariage! Nous l'accusons - d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats - les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il - prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui - reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits, - après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de - les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller - écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des - considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à - sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le - croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre - génération. - - Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme - de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on - dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami - déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un - individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de - l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office, - nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la - liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa - tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35]. - -Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la -fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des -Stuarts a laissé dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un -protestant et d'un Anglais: - - Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans - rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans - amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le - paradis des coeurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des - lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival - pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit - jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie - complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant - encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des - bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut - juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion - pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision - de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église. - Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles - et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces - obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des - plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à - la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes - fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre, - pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt - par les nations[36]. - -Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui -a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes -puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se -portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa -pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique, -la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la -patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la -liberté. - -[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might -be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon -should be introduced as fellow travellers. They come to a village -where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up, -intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror -over their children. The Stoic assures the dismayed population that -there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease, -deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian -takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners -in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many -of these who were at work; and the survivors are afraid to venture -into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is -nothing but a mere [Grec: apoproêgmenon]. The Baconian, who has no -such fine word at his command, contents himself with devising a -safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on -the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down, -and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic -exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself, -and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tên -aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down -in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It -would by easy to multiply illustrations of the difference between the -philosophy of words and the philosophy of works. - - (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)] - -[Note 33: T. IV, p. 102.] - -[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they -abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a -complete subjection of reason to authority, a weak preference of form -to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous -veneration for the priestly character, and above all a merciless -intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.) - -It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the -sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and -that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the -Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)] - -[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights -which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by -recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised -them. At length circumstances compelled Charles to summon another -parliament: another chance was given to our fathers, were they to -throw it away as they had thrown away the former? Were they again to -be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money -on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to -lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant -another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and -then to take their departure, till, after ten years more of fraud and -oppression, their prince should again require a supply, and again -repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they -would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely -and nobly. - -The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors -against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all -controversy about the facts, and content themselves with calling -testimony to character. He had so many private virtues! And had James -the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest -enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And -what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious -zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and -narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which -half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A -good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years -of persecution, tyranny, and falsehood! - -We charge him with having broken his coronation oath; and we are told -that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his -people to the merciless inflictions of the most hot-headed and -hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little -son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the -articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable -consideration, promised to observe them; and we are informed that he -was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is -to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his -handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe, -most of his popularity with the present generation. - -For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a -good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an -unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot, -in estimating the character of an individual, leave out of our -consideration his conduct in the most important of all human -relations; and if in that relation we find him to have been selfish, -cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man, -in spite of all his temperance at table, and all his regularity at -chapel. - - (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)] - -[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a -blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without -love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold -hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and -the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his -people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent -infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The -caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy -of the State. The government had just ability enough to deceive, and -just religion enough to persecute. The principles of liberty were the -scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every -fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and -James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and -cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime -succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed -of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face -of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the -nations. - - (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)] - - -II - -Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son -talent. - -Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit. -Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité -étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant. -S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et -l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs -qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il -prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur -les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et -les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd -jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il -y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à -des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la -généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le -terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix -de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à -l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce; -il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout -ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et -l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de -tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison; -que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des -vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de -documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants. -Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des -hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses -sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des -systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un -écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière -simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un -souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories, -au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause, -lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche, -semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, -rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint. -Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur -une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés -de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la -logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre -précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement -profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de -doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, -pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi, -si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi -les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands -d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet -esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du -vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans -les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la -beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par -exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la -démonstration suivante dans la vie d'Addison: - - Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux - enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans - la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la - première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné. - Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne - fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et - un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis - d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais, - s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises - intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui - conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il - n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour - l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez - heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous - n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et - nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de - l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous - pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé - sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience. - La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage - d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne - pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle - ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de - la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_. - Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître - à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec - lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la - même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent. - Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait - capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois, - et ce que personne autre n'a jamais fait? - - L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais, - pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit - qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_. - Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable - que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire - de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui - prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il - engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation. - Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens - et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions - pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37]. - -Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série -d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus -rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique. - -Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer. -Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte -la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il -fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures, -que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas -le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le -retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les -spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il -calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une -forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous -conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les -plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec -notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il -nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous -montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous -nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément -qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une -première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il -jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la -chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de -merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve -dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait -mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se -réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante; -le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques, -les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite -régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle -ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses -écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le -propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien, -dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre. -L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité -incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser -à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et -fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils -comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est -vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle -habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la -foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette -intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien -au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à -écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la -philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et -semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de -Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens -perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent -unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de -l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les -sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des -formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences -des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre -des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M. -Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier -venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances; -s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du -coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de -seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot. - -Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le -désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et -multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de -logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler -l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement -éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle -oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut -gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat -en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et -emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force -croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, -aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette -abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, -d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, -précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les -objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la -force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que -l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé -d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit -l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les -partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution -naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se -faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup -fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa -race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable -éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, -qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui -répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et -l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la -nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les -êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la -vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, -morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour -son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il -l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son -opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui -fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est -une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant -d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une -autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on -ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa -véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison. - -Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des -proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et -Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux -et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les -autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des -idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite, -comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque -degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les -hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision, -ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des -développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui -s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même -question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une -région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une -connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable -d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez -les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se -tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les -considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne -descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants, -jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus -enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux. -Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit -qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une -idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience -personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une -tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de -leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore -pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. -Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon -lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation. -Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique -soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage -d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs -calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes -écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des -cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux -ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de -roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une -coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens -décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la -preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque; -la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait -qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit -avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre -visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. -Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule -ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses -devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation -personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets -inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les -jours, rapprocher les événements anciens des événements -contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations -anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le -souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à -spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park, -d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre -à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en -casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend -encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque -les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses -descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il -écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même -temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque -dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une -vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec -une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans -un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le -croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants. - -Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de -rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au -temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de -la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille -livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir -revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du -climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris -dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y -avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis -des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou -les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il -vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier. -On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom -figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, -il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service -de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la -Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne -connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se -montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que -l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, -Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du -Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain -perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres -délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a -été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus -entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont -des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également -défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il -est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile; -mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats -plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les -artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers -à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du -moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est -pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la -beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse -et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses -mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes, -parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des -gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un -cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, -procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux -la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui -allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière -d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand -orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit. - - Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle - l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans - les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et - ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des - Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et - des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de - cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau, - les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels - s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la - hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman - prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les - bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la - gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les - marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes, - les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes - flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec - leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la - litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour - lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme - les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et - Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux - de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or - et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage - où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui - bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des - vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier - solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les - hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de - l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon, - et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd. - L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que - l'oppression dans les rues de Londres[40]. - -D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises. -Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous, -disait Béranger, - - Chez nous point - Point de ces coups de poing - Qui font tant d'honneur à l'Angleterre. - -Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien -traiter un illustre poëte de la façon que voici: - - Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la - narration, et essayé de traiter des questions morales et - politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces - occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris - et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style. - Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son - anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons - généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être - plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il - s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous - rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre - chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé - pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais - qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les - écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les - épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous - faire rougir de notre espèce[41]. - -On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les -vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud: - - Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui - infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford. - Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé - de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant - les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur, - s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses - grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne - regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous - fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses - rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez, - surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de - la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que - le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42]. - -Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les -écrivains de son pays. L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel -des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la -phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel -est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh: - - L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement - semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver, - lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des - tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands - que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons. - L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle - gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la - préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient - autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux - résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en - disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4º environ - d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces - cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel - livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée - par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est - aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous - empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de - nous demander une grande portion d'une si courte existence[43]. - -Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de -Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un -excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le -spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et -la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition. -L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments -de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela -surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement -sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on -éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si -soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En -voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on -imprime les auteurs classiques indécents: - - Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein - de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux - s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux - parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences - d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux - influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous, - comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un - parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate - jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il - craignait de prendre froid[44]. - -L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont -habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on -veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle -que Molière l'a représentée dans le _Misanthrope_, et la médisance -anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le -_Misanthrope_. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady -Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils -touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est -une des plus douces de Macaulay. - - Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway, - vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs - de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus - honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des - innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il - avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough - employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la - manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons - dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les - méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu - d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout - son bagage et toute son artillerie[45]. - -Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus -noble et plus sérieux. - -On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme -d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait -pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner, -de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps -contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup -par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons -splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée. - - L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une - loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en - certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. - Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement - étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux - hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant, - avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus - tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était - naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs, - remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans - l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse - qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux - reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux - qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les - hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et - dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa - beauté et de sa gloire[46]! - -Ces généreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a -beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause -qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité -et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser -sa couronne sur le front de ses nobles soeurs. - - La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps - accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés - par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées - ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a - couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait - dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un - désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus - riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore - terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous; - les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques - directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre. - Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que - cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol - qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le - plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles - habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus - nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les - signes de notre époque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir - et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du - genre humain[47]. - -Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles -imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance, -la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement, -manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette -ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique -ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant -de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un -Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité -et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches -ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante, -fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à -chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting -arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation. - - Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu - des spectacles plus éblouissants pour l'oeil, plus - resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants - pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de - mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination - cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au - passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés, - étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure. - Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par - la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés - avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur - alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à - l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés, - jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent - posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des - déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui - habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux - inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à - gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les - formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un - Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la - sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière - d'Oude. - - L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle - de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à - l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste - condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la - salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu - et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment, - la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice - avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni - la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce - spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers; - des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs, - en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par - des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les - juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur - avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les - trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de - leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des - barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield, - récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre - les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue - procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du - royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du - roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la - beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs - gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient - couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de - semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs. - Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste, - libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines, - l'esprit et la science, les représentants de toute science et de - tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes - princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux; - là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques - contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre - contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la - fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène - qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien - de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la - cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui - retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait - contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté - de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de - l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet - qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et - d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il - avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans - la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor - d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop - souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais - cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les - charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en - secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une - race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats, - illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à - la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante - société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous - les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de - mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus - persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté - l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la - trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de - Devonshire[48]. - -Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution -nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme -et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le -talent, comme le tableau, est tout anglais. - -[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as -it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run -the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope -afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes -to the baseness of him who gave it. - -Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and -that he afterwards executed it with great skill and success. But does -it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's -advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad -motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to -risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against -him, we should do our best to dissuade him from running such a risk. -Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we -should not admit that we had counselled him ill; and we should -certainly think it the height of injustice in him to accuse us of -having been actuated by malice. We think Addison's advice a good -advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide -experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful -work of imagination has been produced, it should not be recast. We -cannot at this moment call to mind a single instance in which this -rule has been transgressed with happy effect, except the instance of -the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his -Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself, -emboldened no doubt by the success with which he had expanded and -remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the -Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope -would, once in his life, be able to do what he could not himself do -twice, and what nobody else has ever done? - -Addison's advice was good. But had it been bad, why should we -pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends -predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take -so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson -from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was -one of those who prophesied that Cato would never succeed on the -stage, and advised Addison to print out without risking a -representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good -sense and generosity to give their advisers credit for the best -intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs. - - (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)] - -[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.] - -[Note 39: During that interval the business of a servant of the -Company was simply to wring out of the natives a hundred or two -hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return -home before his constitution had suffered from the heat, to marry a -peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls -in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood -to the English rulers of his country in the same relation in which -Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles -Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely -magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and -his name was used in public instruments. But in the government of the -country, he had less real share than the youngest writer or cadet in -the Company's service.... Of his moral character it is difficult to -give a notion to those who are acquainted with human nature only as it -appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what -the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos, -that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the -Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour -bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements -languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder -and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities -to which his constitution and his situation are equally unfavourable. -His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to -helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and -its tact move the children of sterner climates to admiration non -unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence -of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian -of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns -are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to -the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman, -deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate -tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are -the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower -Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of -the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal -practitioners, no class of human beings can bear a comparison with -them.] - -[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby -man is able to live in the past and in the future, in the distant and -in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most -Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real -people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and -cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the -Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched -roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the -imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and -gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden, -with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side, -the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the -turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the -elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the -prince, and the close litter of the noble lady, all those things were -to him as the objects amidst which his own life had been placed, as -the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James -street. All India was present to the eye of his mind, from the hall -where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the -wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming -like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle -where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away -the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at -Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of -Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to -him the same thing as oppression in the streets of London.] - -[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has -completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and -political questions, his failure has been complete and ignominious. On -such occasions his writings are rescued from utter contempt and -derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we -confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he -writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed -when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed. -He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a -single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly -and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop -Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small -poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the -renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man -might talk folly like this by his own fireside; but that any human -being, after having made such a joke, should write it down, and copy -it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets, -and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our -species. - - (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)] - -[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have -inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to -Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical -temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the -cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness -and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral, -continuing that incomparable diary, which we never see without -forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect, -minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from -his nose, watching the direction of the salt, and listening for the -note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance -which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot. - - (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)] - -[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment -similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he -landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New -Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of -turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a -gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the -prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book -contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the -merits of the stupendous mass of paper which lies before us better -than by saying that it consists of about two thousand closely printed -quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure, -and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before -the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum. -But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we -cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so -large a portion of so short an existence. - - (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)] - -[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so -full of temptation as this, any gentleman whose life would have been -virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made -vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of -such a state of society as that in which we live, is yet afraid of -exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses, -acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him -have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the -gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take -cold. - - (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)] - -[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an -experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were -in medicine, who thought it much more honourable to fail according to -rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much -ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as -those which Peterborough employed. This great commander conducted the -campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of -Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops -according to the methods prescribed by the best writers, and in a few -hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all -his baggage and all his artillery.] - -[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some -mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain -seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured -her during the period of her disguise were for ever excluded from -participation in the blessings which she bestowed. But to those who, -in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she -afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which -was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes, -filled their houses with wealth, made them happy in love and -victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the -form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But -woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are -those who, having dared to receive her in her degraded and frightful -shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty -and her glory! (T. I, p. 40.)] - -[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has -spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten. -The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined -edifices have been repaired. The lava has covered with a rich -incrustation the fields which it once devastated, and, after having -turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned -the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second -great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all -around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some -directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet -experience surely entitles us to believe that this explosion, like -that which preceded it, will fertilise the soil which it has -devastated. Already, in those parts which have suffered most severely, -rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the -waste. The more we read of the history of past ages, the more we -observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts -filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the -human race. (T. II, p. 92.)] - -[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the -Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye, -more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to -grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster; -but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a -highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various -kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the -present and to the past were collected on one spot and in one hour. -All the talents and all the accomplishments which are developed by -liberty and civilisation were now displayed with every advantage that -could be derived both from cooperation and from contrast. Every step -in the proceedings carried the mind either backward, through many -centuries, to the days when the foundations of our constitution were -laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives -living under strange stars, worshipping strange gods and writing -strange characters from right to left. The high Court of Parliament -was to sit, according to forms handed down from the days of the -Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the -lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely -house of Oude. - -The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William -Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the -inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just -sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where -the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a -victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles -had confronted the high court of justice with the placid courage which -has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was -wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept -clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled -by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their -vestments of state attended to give advice on points of law. Near a -hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the -Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of -assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George -Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence -of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The -long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the -realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the -king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine -person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet. -The long galleries were crowded by an audience such as has rarely -excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered -together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous -empire, grace and female loveliness, wit and learning, the -representation of every science and of every art. There were seated -round the queen the fair-haired young daughters of the house of -Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths -gazed with admiration on a spectacle which no other country in the -world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty -looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the -stage. There the historian of the Roman empire thought of the days -when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when, -before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus -thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by -side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The -spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to -us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the -sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend -his labours in that dark and profound mine from which he had extracted -a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the -earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation, -but still precious, massive, and splendid. There appeared the -voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret -plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a -beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by -love and music, art has rescued from the common decay. There were the -members of that brilliant society which quoted, criticised, and -exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague. -And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox -himself, had carried the Westminster election against palace and -treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.] - - -§ 2. - -Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi -l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son -style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la -sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution -anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet -événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux -d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette oeuvre une -méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le -succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente -mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette -histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre -d'esprit. - -Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend -les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté -l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des -gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des moeurs; -Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la -tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des -siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues -du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de -faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du -gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles, -de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du -goût littéraire, de peindre les moeurs des générations successives, et -de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits, -les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai -volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de -l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du -dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].» -Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les -portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham, -de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux -décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails -d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé -d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes -affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le -musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs, -les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une -dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille; -d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de -devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse, -demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau -de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés -faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les -femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable -champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes -athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries -regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou -brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de -sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les -huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se -réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un -instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public, -l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour -cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration -qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques, -pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de -défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique -les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les -montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de -sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste, -artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette -diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et -présente aux yeux, au coeur, à l'esprit, à toutes les facultés de -l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays. - -D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent -ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements -politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des -considérations générales sur les changements de la société et du -gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et -que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a -point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble. -Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout. -Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures, -rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans -son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif -sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par -elles les événements épars se rassemblent en un événement unique; -elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui -les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité -qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en -Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une -peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour -le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture, -plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont -été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands -demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval, -on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en -portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de -tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large -district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du -lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On -part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les -solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour -trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À -Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura -un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs -couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour -leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages -qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de -pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les -grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la -chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et -demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le -carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent -pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une -paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou -soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui -empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines -il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le -sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou -quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte? -Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que -pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À -quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces -bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront -les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés -français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et -d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre -leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses -anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des -cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des -moeurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns -causent les autres, et la description explique le récit. - -Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir -beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour -comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une -disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour -cause toute une situation et tout un caractère, il faut que -j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la -situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au -nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce -que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien -qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il -raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute -tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa -conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque -instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi -aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a -énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su -l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le -tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait -la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés, -plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause; -il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les -variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des -particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de -leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur -langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière, -courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être -chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est -légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat -incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède -chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des -réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes -les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à -chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il -ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il -n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme -M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il -accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si -serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit -à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre -un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts; -le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose -et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe -ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais -tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur -comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit -dans son oeuvre l'unité et la complexité de la vie. - -Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est -populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que -Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et -qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il -vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous -aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant, -vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la -rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je -l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si -soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai -si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de -vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être -éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il -préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda -aux dissidents l'exercice de leur culte. - - De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement, - l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en - lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la - législation anglaise. La science de la politique, à quelques - égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le - mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force, - appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de - poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa - démonstration part de cette supposition que la machine est telle - que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien, - qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres - réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la - proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne - tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son - appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt - en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait - bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés - d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme - des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de - Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme - d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité, - il est très-important que les législateurs et les administrateurs - soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il - est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque - sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une - embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de - l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut - bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses - qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui - qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé - par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace - dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait - législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure - théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme - de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances - particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières - années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui - l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément - pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des - douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu - juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri - dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise, - l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois - prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point - s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité; - n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une - anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise - se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser - du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le - cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui, - depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement - guidé les délibérations de nos deux cent cinquante - parlements[51]. - -L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de -preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous -répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient -l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la -démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous -arrêter, il poursuit: - - L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande - loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la - législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les - dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre - était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un - chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas - l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides. - Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un - principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la - simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat - civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de - Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule - des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les - Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à - être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est - point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée - de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une - déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice - de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un - ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la - déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou - sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe - est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir - solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane - touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement - l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire - aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet. - - Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper - toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois - de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous - les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si - nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui - l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de - contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en - philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée - par toute la science des plus grands maîtres de philosophie - politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient - gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la - vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le - reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils - ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de - préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote - de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule - émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les - classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie, - ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant - quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de coeurs, - qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les - prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait - chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans - honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations, - et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan, - parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des - panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des - théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la - jugeront complète[52]. - -Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces -antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases -symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer -l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le -talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans -l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de -moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès. -Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où -son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une -fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le -monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la -nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel -autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir. -À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et -l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance; -et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers. - -Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette -histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans _la -Revue d'Édimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le -premier mérite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire -lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour -rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La -solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres -substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne -de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos -pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave -qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois -ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une -revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à -table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de -conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice, -et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées -dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention, -bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres, -l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un -directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu. -«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un -régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a -faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers -de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de -lire son histoire.--Il raconte la réception de Schomberg par la -Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que -Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances -avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à -Wellington?--Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place -que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui -était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les -assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter -son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements -qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou -construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries -nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de -souscrire à son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur -un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il -commence par dire que William Mountford était «le plus agréable -comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du -temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par -quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus -équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le -plus débauché» de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes -qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires -un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières. -La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations -psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des -jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne -composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent -l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de -Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un -volume de Macaulay. - -Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les -moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite. -Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en -voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et -d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de -Londres. - - Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage - méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois - petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il - gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le - voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques - bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le - défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En - langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet, - elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les - défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la - Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant - la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours - rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans - le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et - accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre - et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc - menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent - distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets. - Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course - furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en - vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine - enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les - aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille - après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct - d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu - par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant - de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les - fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée. - Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne - peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de - violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par - l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55]. - -La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif. -L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que -les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays. - -Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse, -s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de -fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il -n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé; -il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité, -persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes -terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages, -fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité -nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples -historiques, et toutes sortes de leçons morales. - - Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour - leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme - politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour - s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation - directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité - privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu - elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en - violant quelque règle morale importante, rendre un grand service - à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les - objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les - spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses - intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un - petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier - entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de - la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des - actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à - croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la - chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à - massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard - Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en - l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule - des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56] - -Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les -sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque -instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans -nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos -histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à -descendre de la chaire et du journal. - -Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques -V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner -des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion -très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est -pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici -comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un -jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de -l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun -d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, -quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié -sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de -Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour -juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il -est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour -intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient -enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent -l'attention et mettent la scène sous les yeux. - - La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la - population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné - par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers, - et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant - Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne - demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement - et logées sous les toits de chaume de la petite communauté. - Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison - d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de - huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis - plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des - principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y - trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le - sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On - mangea des boeufs qui probablement avaient été engraissés dans - des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en - hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient - rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent - familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian, - qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme - sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec - plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps - avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient - gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de - cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du - monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui - probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des - hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce - du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans - leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait - avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les - Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le - signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses - observations à Hamilton[57].... - - La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon - de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du - chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et - quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On - entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je - n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais - content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans - leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une - autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de - nos officiers.»--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après - minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes - étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état - pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces - préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des - gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons - pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous - que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis - à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se - calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].» - -Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses -hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes -furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à -genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les -enfants, périrent de froid et de faim dans la neige. - -Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des -soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et -la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a -choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins -et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, -avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition -des criminels. - -Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises -porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle, -suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la -diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits -obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus -compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et -la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient -toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme -M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. -La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays; -mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et -qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît -suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas -véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur -l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de -raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent -l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand -il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il -insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni -grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire -étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand -talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une -connaissance précise des faits précis et petits qui attachent -l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un -récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop -acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses -adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et -qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui -répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais -il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de -convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être -populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de -raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du -siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette -énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de -morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en -philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce -sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué, -annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il -ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté, -l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide, -hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en -plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet; -ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture -journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son -éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la -charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques; -c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et -sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde -de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa -race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère -alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas, -ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux -peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux -voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il -aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une -seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple, -sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais. - -[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.] - -[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have -undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the -rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of -debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the -history of the people as well as the history of the government, to -trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise -of religious sects and the changes of literary taste, to portray the -manners of successive generations, and not to pass by with neglect -even the revolutions which have taken place in dress, furniture, -repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach -of having descended below the dignity of history, if I can succeed in -placing before the English of the nineteenth century a true picture of -the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. Éd. -Tauchnitz.)] - -[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by -Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly -illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English -legislation. The science of Politics bears in one respect a close -analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily -demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever -or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain -weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the -machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who -has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of -real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition -which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance -for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams, -wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his -geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those -painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram -of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the -mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman. -It is indeed most important that legislators and administrators should -be versed in the philosophy of government, as it is most important -that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to -hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the -philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to -build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and -Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by -considerations to which no allusion can be found in the writings of -Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper -between the mere man of theory, who can see nothing but general -principles, and the mere man of business, who can see nothing but -particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element -has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during -the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe -and America have owed scores of abortive constitutions, scores of -constitutions have lived just long enough to make a miserable noise, -and have then gone off in convulsions. But in the English legislature -the practical element has always predominated, and not seldom unduly -predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and -much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is -an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt; -never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never -to lay down any proposition of wider extent than the particular case -for which it is necessary to provide; these are the rules which have, -from the age of John to the age of Victoria, generally guided the -deliberations of our two hundred and fifty Parliaments. - - (_History of England_, t. IV, p. 84.)] - -[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a -great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation, -but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties -into which the nation was divided at the time of the Revolution, that -act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions. -It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will -not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound -principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be -punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act -not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single -one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or -the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule. -Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is -given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker, -by making a declaration of faith in general terms, obtains the full -benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An -Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration -required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the -articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to -punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent -to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether -rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making -any declaration whatever on the subject. - -These are some of the obvious faults which must strike every person -who examines the Toleration Act by that standard of just reason which -is the same in all countries and in all ages. But these very faults -may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the -passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was -framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer -in political philosophy can detect, did what a law framed by the -utmost skill of the greatest masters of political philosophy might -have failed to do. That the provisions which have been recapitulated -are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with -the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that -can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of -evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end, -at once and for ever, without one division in either house of -Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible -murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a -persecution which had raged during four generations, which had broken -innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate, -which had filled the prisons with men of whom the world was not -worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and -God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation, -to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and -the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to -some shallow speculators, will probably be thought complete by -statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)] - -[Note 53: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.] - -[Note 54: Allusion à un livre populaire, _the Pilgrim's progress_, -par Bunyan.] - -[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far -from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply -indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from -Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets -inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not -supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the -little cluster of villages was some copsewood and some pasture land: -but a little further up the defile no sign of population or of -fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies -the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and -melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow -of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of -the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright, -and when there is no cloud in the sky, the impression made by the -landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues -from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of -naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may -often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides -of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents. -Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut, -for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the -bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the -only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from -some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation, -which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or -gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the -science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable -from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the -wilderness itself was valued on account of the shelter which it -afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)] - -[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for -their country, for their favourite schemes of political and social -reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a -temptation directly addressed to our private cupidity or to our -private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue -itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in -his power, by violating some general rule of morality, to confer an -important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He -silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart -against the most touching spectacles of misery, by repeating to -himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that -he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he -comes altogether to forget the turpitude of the means in the -excellence of the end, and at length perpetrates without one internal -twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to -believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom, -have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful -and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom -have blown a large assembly of people into the air, or that -Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he -murdered from philanthropy. - - (_Ibid._, p. 12.)] - -[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some -anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of -the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the -strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay -answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but -quarters. They were kindly received, and were lodged under the -thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his -men were taken into the house of a tacksman who was named, from the -cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen. -Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief. -Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the -small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a -serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was -no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor -was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the -Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the -soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian, -who had before felt many misgivings as to the relation in which he -stood to the government, seems to have been pleased with the visit. -The officers passed much of their time with him and his family. The -long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of -some packs of cards which had found their way to that remote corner of -the world, and of some French brandy which was probably part of -James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to -be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day -he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he -observed with minute attention all the avenues by which, when the -signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt -to escape to the hills; and he reported the result of his observations -to Hamilton.] - -[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow -progress, and were long after their time. While they were contending -with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with -those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant -Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the -morrow. - -Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended -crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were -evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries. -Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this -job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds. -But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered -another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer -for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he -went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and -seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed, -asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly -assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the -country. We are getting ready to march against them. You are quite -safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have -given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions -were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.] - - - - -CHAPITRE IV. - -La philosophie et l'histoire. Carlyle. - - -§ 1. - -SON STYLE ET SON ESPRIT. - - Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. - - I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son - imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses - bouffonneries. - - II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est - germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies - et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- Extrême tension - de son esprit et de ses nerfs. - - III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le - sentiment du réel et le sentiment du sublime. - - IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche des - sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa - sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- _Past - and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme - historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment - il figure le monde d'après son propre esprit. - - V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la - pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux façons - principales de le reproduire, et deux sortes principales - d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. -- - Inconvénients du second procédé. -- Comment il est obscur, - hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse à l'affectation - et à l'exagération. -- Duretés et outrecuidance qu'il provoque. - -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de - reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable à l'invention - originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait. - - -§ 2. - -SON RÔLE. - - Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. -- - Études allemandes de Carlyle. - - I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment - elles agissent et finissent. -- Le génie artistique de la - Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. -- Le génie - philosophique de l'âge moderne. -- Analogie probable des trois - périodes. - - II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. -- - Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la - linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse, - la théologie et la métaphysique. -- Comment le penchant - métaphysique a transformé la poésie. - - III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des parties - solidaires et complémentaires. -- Nouvelle conception de la - nature et de l'homme. - - IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite et - l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des spéculations - allemandes. - - V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens: - L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. -- Les puritains - et les jansénistes au dix-septième siècle. -- La France au - dix-huitième siècle. -- Par quels chemins ces idées peuvent - entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique. - - VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. -- - L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionnée et - poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. - - -§ 3. - -SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. - - Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble - aux puritains. -- _Sartor resartus._ - - I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractère - divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. - - II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées - positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment - chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en - puritanisme anglais. - - III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir. - -- Conception de Dieu. - - IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme véritable et - le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et - portée de la doctrine. - - V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. -- - Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe d'écrivains - il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement sur Voltaire. - - VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux - préjugés de siècle et de rôle. -- Le goût n'a qu'une autorité - relative. - - -§ 4. - -SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. - - I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des - révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. - - II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. -- - En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. -- - Portée de sa conception. - - III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments - héroïques. -- Que les véritables historiens sont des artistes et - des psychologues. - - IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que - de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et sa - valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les puritains. - -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. -- - Carlyle l'admire sans restriction. - - V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de son - jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est - injuste. - - VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût du - bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres prévisions - pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- Contre - l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. - - VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. -- - Comparaison de Carlyle et de Macaulay. - - -Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante -ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord -Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en -vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme -il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle, -critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit -avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son -jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal -extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré -dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette -bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité -minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un -second. - - -§ 1. - -SON STYLE ET SON ESPRIT. - - -I - -On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le -ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à -contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui -les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de -l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les -habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits -d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des -contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi -douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se -boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer -une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent -être les plus clairs, l'_Histoire de la Révolution française_, par -exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux -réalisés--Viatique--_Astræa redux_--Pétitions en -hiéroglyphes--Outres--Mercure de Brézé--Broglie le dieu de la guerre.» -On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et -les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors -qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà -comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de -castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications -de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez -par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées -d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la -religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à -l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne -un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On -voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres; -chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse -arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent -d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les -splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il -d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière -parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous -montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux -monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes, -les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans -ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel -éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un oeil humain puisse -maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures -exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, -ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là -courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur -la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des -flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les -ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain -météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore, -suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore -une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une -lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de -chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.» - -Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils, -reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son -_Histoire de la Révolution française_, ressemble à un délire. Carlyle -est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les -orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes -furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne -jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement; -vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures -contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des -hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes -malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la -prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la -tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général. - -Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous -remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à -l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour -Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations -finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un -oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise -dans le mysticisme comme dans la brutalité. - -«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap -Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre -et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation -lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil, -bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant -sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa -lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui -vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de -tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être -vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément -endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le -palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du -porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois -qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une -émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans -le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé -avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre -pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le -morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux -sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec -un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les -religions ont fait pour les percer. «Au coeur des plus lointaines -montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment -tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente -d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à -aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de -cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti -dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des -choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là -était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une -église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des -immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un -homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage -était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il -connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions -noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a -peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes -radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit -orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux -imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements -et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement -dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez -repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la -politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été -dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée, -que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à -chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus -intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. -Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une -cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont -capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes, -et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au -besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par -une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des -polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie -de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane -plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à -travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à -une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau, -présente son _autre_ extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée -dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques, -sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui -peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend -l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle -est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière -pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui -ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, _à posteriori_, sinon -autrement[69].» - -C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans -quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des -prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se -tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il -bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées; -il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il -accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les -abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot, -les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il -n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques -de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées, -s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes, -au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il -combat. - -[Note 59: _Logick-choppers._] - -[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une -calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une -adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.] - -[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman -one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and -subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild -dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven -visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul -exhalations grown continual, have, except on the highest mountain -tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and -colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the -leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then -mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric -lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering, -hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon -or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_ -mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of -Sterling_, p. 55).] - -[Note 62: _Sartor resartus._] - -[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in -the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite -cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar -Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and -lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of -crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror -of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the -abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also -is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him -lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and -before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof -our sun is but a porch-lamp?"] - -[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.] - -[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little -kirk; the dead all slumbering round it, under their white -memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o -reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk -hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of -darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's -soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he -stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of -eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless -universe had become for him a firm city and dwelling which he knew. - - (_History of the French Revolution_, chap. II.)] - -[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.] - -[Note 67: _Latter day Pamphlets._] - -[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.] - -[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world -defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth," -as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy -ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its -_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the -readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other -"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue -has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich -intent on gross terrene provender, and sticking its head into -fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_ -manner, if not otherwise. - - (_Cromwell's Letters_, fin.)] - - -II - -Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car -la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut -amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit -comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une -autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et -trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des -contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique -qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus -grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de -bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y -livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle -aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un autre -trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il -ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni -approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses -idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être -raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et -portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien -souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style -propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il -fait allusion à un mot de Goethe, de Shakspeare, à une anecdote qui en -ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il -crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne -s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination, -avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre -esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes -les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y -atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une -jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence -saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée -sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un -instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout -rentre dans la solennité habituelle.--Ajoutez enfin les éclats -d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup, -dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un -paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. -Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique, -imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion -personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct -physique, si différent des races latines et classiques, races -d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on -ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le -spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la -volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus -voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange -et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle -lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la -Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui -est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des -culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, -d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le -drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté -maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social, -je veux dire une _bourse_?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, -qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi -mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de -chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses -semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers -avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de -siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique, -cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies -féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de -fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le -plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de -Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre -bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un -habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant -dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif -et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la -conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui -sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va -employer sa vie et occuper tout son coeur. - -Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie? -Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux -sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une, -celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première -est composée de personnes ayant fait voeu de pauvreté et d'obéissance, -et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car -ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein, -ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et -manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. -D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, -souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent -de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que -l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou -mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des -harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis -des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un -sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de -subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec -le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé -whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large -consommation[73].--«L'autre secte, celle des dandies, affecte une -grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume -particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant -pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se -préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs -articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent -être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous -certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle -licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à -adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»--«Une certaine -nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une -ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont -Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril, -finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le -ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une -modification appropriée à notre temps de la superstition primitive, -appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences. -«J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques -immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue -sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des -porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la -positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure -l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre, -également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi -puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements -et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu -jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique, -c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus -neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées, -l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et -enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le -frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il -s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère -gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris, -et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et -s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à -la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du -naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, -une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage -des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la -bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, -et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, -eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de -puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité, -d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables, -qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste -subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau -presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions -habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous -voici[78]: - -«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre -pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure, -ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion, -coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de -leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser -un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions -en gros seraient celles qui suivent: - -«1º L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une -immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres -variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut -atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières -étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons. - -«2º Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le -bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures. - -«3º La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement -l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité -des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. -Grun! - -«4º Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour -regarder quelle sorte de temps va venir. - -«5º Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher. - -«6º Définissez le devoir complet des cochons.--La mission de la -cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les -temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut -atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre. -Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers -ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, -l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas -d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].» - -Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les -autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe -l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle, -l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique, -jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note -dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait -son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses -disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais -intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution -physique de la race: _His blood is up._ En effet, le tempérament -flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a -tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par -des ravages et ne se contente que par des excès. - -[Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...: -the poor wood-ox so bemired in the forests. - - (_Life of Stirling_, p. 147.)] - -[Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An -omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what -is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious -ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of -senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to -his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and -fashions for himself a universe with azure starry spaces and long -thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid -sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably -overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."] - -[Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history -is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram, -Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over -by most historians, and treated with some degree of ridicule by -others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.] - -[Note 73: Something monastic there appears to be in their -constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty -and obedience: which vows, especially the former, it is said, they -observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are -pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not, -irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the -third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I -find no ground to conjecture. - -Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand -principle of wearing a peculiar costume. - -Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular -wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which -their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened -together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to -which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of -straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial -and often wear it by way of sandals. - -One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig -and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in -private oratories, meditate and manipulate the substances derived from -her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with -comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they -live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where -they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other -opaque substances, till the fit obscurity is restored. - -In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves -are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use -salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed, -with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling, -such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the -root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious -solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and -largely consumed.] - -[Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic -shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle, -and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that -superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment, -and looking intensely for a length of time into their own navels, came -to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled. -To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new -modification, adapted to the new time, of that primeval superstition, -_self-worship_. - -They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a -particular costume (whereof some notices were given in the earlier -part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular -speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French); -and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and -keep themselves unspotted from the world. - -They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did, -stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of -uncertain etymology. They worship principally by night; and have their -highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for -life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or -perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly -secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call -_fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some -are canonical and others not.... - -1º Coats should have nothing of the triangle about them; at the same -time, wrinkles behind should be carefully avoided. - -2º The collar is a very important point: it should be low behind, and -slightly rolled. - -3º No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt -the posterial luxuriance of a Hottentot. - -4º There is safety in a swallow-tail. - -5º The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than -in his rings. - -6º It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear -white waistcoats. - -7º The trowsers must be exceedingly tight across the hips. - -All which proposition I, for the present, content myself with modestly -but peremptorily and irrevocably denying.] - -[Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled -electric machines (turned by the «machinery of society») with -batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the -positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the -positive electricity of the nation (namely the money thereof); the -other is equally busy with the negative (that is to say the hunger), -which is equally potent. Hitherto you see only partial transient -sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in -an electric state; till your whole vital electricity, no longer -healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and -negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two -world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two -together, and then....] - -[Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial -central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary -method, composed productiveness, all built above it, vivified and -rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance -unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of -injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the -inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the -centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man -awaken it.] - -[Note 77: Berserkir.] - -[Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.] - -[Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of -sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and -could, after survey and reflection, set down for us their notion of -the Universe, and of their interests and duties there, might it not -well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and -give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all -creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may -"legislate" for them with better insight. "How can you govern a -thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you -already chance to know its vote,--and even something more, namely, -what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and, -still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of -the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in -a rough form, are somewhat as follows: - -1º The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable -swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts -and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the -latter in immensely greater quantities for most pigs. - -2º Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good, -attainability of ditto. - -3º What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also -state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to -pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect -fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not -outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see. - -4º "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal -pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the -quantity of unattainable and increase that of attainable. All -knowledge and device and effort ought to be directed thither and -thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one -aim. It is the whole duty of pigs. - -5º Pig poetry ought to consist of universal recognition of the -excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs -whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph! - -6º The pig knows the weather; he ought to look out what kind of -weather it will be. - -7º "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher? - -8º "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have -discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called -justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called -indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes -out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary, -amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of -blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general -stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of -the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that -so quarrelling be avoided. - -9º "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough, -not any portion of my share. - -10º "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand -difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can -settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the -whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to -the hulks.] - - -III - -Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si -abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre -et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en -hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de -ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses -ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les -puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres -et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées, -dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre coeur. Deux -barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment -du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui -fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre -lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être -malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien. - - -IV - -Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel -degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce -sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, -comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite -les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les -cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les -circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle -précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant -nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau -intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de -sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur -ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points -lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le -reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions -d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir -à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes -des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec -quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le -témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, -pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation -des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un -détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix -aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il -entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression -qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot -barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le -roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout -treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a -été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité, -l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement -infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction -quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative, -quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire -d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette -Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de -songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de -Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre -verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil -luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes -humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés -étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par -jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par -nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs -menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais -un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été -bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines, -blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches, -étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y -a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues -de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la -chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette -autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une -_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais -comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils -agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous -cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout -historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les -parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que -des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le -sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait -important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant -tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il -faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du -coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées, -et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit -Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son -intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon -particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a -senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas -froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume -grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de -son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les -choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles -que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même -instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa -philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois, -écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le -caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute -situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui -sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme -découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on -le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et -le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par -ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et -transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi -absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la -tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé, -qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il -n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe, -il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition -paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout -l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il -comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais, -mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est -presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité -d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas -faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de -croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en -fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour -l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il -n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses -germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active -pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les -additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et -l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation -parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi, -il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher, -il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si -âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images -extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en -dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision. - -Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par -cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous -cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en -hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le -monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar; -l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions -intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de -différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre -comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui -craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des -ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles. -Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les -puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout -portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve -poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes -faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements -si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des -apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est -miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin, -ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être -de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui -a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres -enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques» -qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le -redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement -du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi -encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour -être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. -C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle -notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est -toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme, -l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est -l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit. -Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et -s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans -l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son -récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un -instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois -commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la -conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but -ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui -l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne -sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple -d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que -ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront -éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce -monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y -devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et -façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les -émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit. -Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut -et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées -affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de -l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête: -et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une -tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source -véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré -passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe -sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses -livres sont des prédications. - -[Note 80: _Past and present._] - -[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we -say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to -a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction -whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc., -except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is -it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no -chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms, -Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid -place, that grew corn and several other things. The sun shone on it; -the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and -worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day -by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned -home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are -not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a -most real and serious purpose they were built for. Yes, another world -it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh -chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their -architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small -item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange -item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as -a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically -went upon? (_Past and Present_, p. 65.)] - -[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every -place, in every situation, that he comes back to reality; that he -stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)] - -[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder; -thy very blankets and breeches are miracles.... - -The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and -terror lies in the being of every man and of every thing: the presence -of God who made every man and thing.] - -[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific -nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead -thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But -the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his -sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike -thing, towards which the best attitude for us, after never so much -science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if -not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)] - -[Note 85: Wonder.] - - -V - -Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de -plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne -sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et -d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer -ou atteindre la beauté et la vérité. - -Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier -et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et -séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal, -sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des -parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou -moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en -sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, -est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de -reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est -capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands -ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des -groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est -complet ou partiel. - -Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer -toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs -ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le -tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les -classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point -finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et -extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne -sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit -et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui -répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit -doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la -sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le -groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée -hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des -choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la -vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la -nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons. - -Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. -Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des -tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les -vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles -classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les -prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles -romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas, -d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés; -ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils -divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments -préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes -droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent -par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de -conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte -et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple -analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses; -parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus -achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé -violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un -saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils -sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par -divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus -expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le -décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils -ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils -ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont -révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple -de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais. - -Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une -vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en -parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais -celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont -rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais -celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui -embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui -fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la -nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la -nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas, -n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients -n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la -barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien -avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens -sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit -pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre -part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du -premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de -tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre: -les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui -l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces -divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent -dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les -chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire -le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre -infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable, -puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain, -prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la -prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas -d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne -soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes. -Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette -épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On -ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les -bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un -jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais -comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre -d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur -triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront -Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses -théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme -un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre -humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. -Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque; -il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les -échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne -sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle -des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré -parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance -résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier -à tue-tête, comme un plébéien mal appris. - -Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai: -les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les -seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent -pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons -appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec -elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop -nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par -lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela -signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui -constituent sa nature et produisent son développement; que pour le -connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses -puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant -intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous -ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la -nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature; -Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a -point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité -des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit -plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous -délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les -barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle, -étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la -philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon -les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme -et de l'univers. - -[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of -common school logic, where the truths all stand in a row, each holding -by the skirts of the other; but at best that of practical reason, -proceeding by large intuition over whole systematic groups and -kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that -of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a -mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.] - -[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must -first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)] - -[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding -is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is -thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.] - - -§ 2. - -SON RÔLE. - -C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a -étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met -cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a -composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles -critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand. -Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont -introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite -oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant -travaille aujourd'hui. - - -I - -De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge -historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle -peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui -sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se -propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce -qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la -végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec -quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le -passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale, -qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et -qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement, -infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et -trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y -opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils -y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement -continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a -donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la -science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit -prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la -Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté -en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction -universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France -et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements -des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la -Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec -Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit -la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du -dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de -Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe -et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier -siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une -métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une -linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce -moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus -original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée -et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout -refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre -que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se -rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence -contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il -se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il -est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre -dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc, -sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une -destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque -précision notre place dans le fleuve infini des événements et des -choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des -courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme -d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il -nous conduit. - - -II - -En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées -générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré -que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette -force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est -proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve -des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée -maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les -divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les -oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde. -C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la -faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son -sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient -bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par -elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé -et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de -toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues -intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes. -Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et -des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était -qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le -sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à -la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle -des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une -linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une -exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement -neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu -s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé -tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie -elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont -construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des -théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont -rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont -fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté, -ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point -aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les -transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à -chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer; -ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à -reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers -l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres -vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques -qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu -de formules, les actions des personnages et la musique des vers. - -[Note 89: Goethe au premier rang.] - - -III - -De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait -naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées -depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du -_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes -les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte -que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles -manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité -intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent -rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement -cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme -que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les -rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur -intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le -monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en -eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans -leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation, -composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à -lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis -le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son -harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. -Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et -les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés -entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce -qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les -littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines -comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en -allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le -reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à -volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits -des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont -servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de -toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en -sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments -intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les -considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne -a faits au genre humain. - - -IV - -Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues -d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que -notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans -un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent -que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée; -nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est -courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne -sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils -font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que -nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou -employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent -convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à -l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans -les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont -corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont -abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et -débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait -entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et -que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée -par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer -jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant -d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et -des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un -tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de -discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et -le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et -toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si -aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé -qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque -haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé -infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où -le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en -coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin -n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives; -il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette -intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre; -leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à -quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles -ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la -matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de -les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les -épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur -métal. - - -V - -Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre -foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule -les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au -dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et -la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont -repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les -Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées -libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion -et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne -peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes -conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en -partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées -abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de -Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque -aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas. -C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les -vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées -qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme, -appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de -son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une -nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels -et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le -roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture -parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la -nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une -continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus -délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et -modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce -que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au -delà du Rhin depuis soixante ans[90]. - -[Note 90: M. Renan.] - - -VI - -La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées -générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y -est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de -loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi. -L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes; -et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple, -les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et -une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont -supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les -enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs -gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style -a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé, -parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant -lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou -morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec -tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes -peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée, -colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées -et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont -appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande -pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait -double, et aussi son prix. - -Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées -allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise; -c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se -correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le -sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce -sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le -coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans -l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il -en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité -de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par -l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous -sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez; -votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est -une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes, -Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des -théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions -générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une -puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la -philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du -monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle -comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de -la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au -pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le -Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit -par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus -de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent -à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin, -escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où -s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse -méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la -critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation -mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et -l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination -sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles -l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs -sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent -toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où -Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la -perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va -dire au lecteur ce qu'il a vu. - -[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.] - -[Note 92: Graphic.] - - -§ 3. - -SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. - -«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite, -ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie, -ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].» -Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des -émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce -sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les -exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains -arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui -comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme -extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du -plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au -delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un -instinct surnaturels. - -[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract -science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy -(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which -originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks -thereto, can attain its significance till the Character itself is -known and seen.] - - -I - -Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute -chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables -de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour -la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la -vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, -qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux -yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine -apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de -chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi -les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son -linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de -Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La -chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque -chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, -obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses -visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son -propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière -n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et -l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée -de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les -inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées -comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le -langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des -symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et -commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé -des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait -n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible -du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus -haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que -rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent -notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre -pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes -apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre -racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir, -mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps -ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de -tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour -toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous -nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme. -«Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses -passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système -d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous -piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux -criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien -nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts, -jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre -demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et -devienne le jour[99].» - -Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est -cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et -vivante?» Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne -l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux -arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de -notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons -point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais -son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber -à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont -notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile, -peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas -habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent -Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la -Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de -tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs -résultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a -point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent -bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement -entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites -quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en -former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la -pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un -monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?» -Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime -univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité -étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque -brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire -d'un Dieu présent.--Génération après génération, l'humanité prend la -forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec -une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement -de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre -évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements -et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files -grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi, -comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du -vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous -replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où -allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas; -seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de -Dieu à Dieu[104].» - -[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.] - -[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the -manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more? -The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way -conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the -higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess -of bright?" - -All visible things are emblems; what thou seest is not there on its -own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only -spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.] - -[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there -is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and -revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with -the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By -Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made -wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols, -recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast -Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a -Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to -Sense of the mystic god-given Force that is in him?] - -[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding -Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental -world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven -for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for -dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the -universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in -this Phantasm Existence, weave and paint themselves.] - -[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.] - -[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that -we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very -deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this -life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a -shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or -years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh. - -And again, do we not squeak and gibber (in our discordant, -screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and -feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance -of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our -still home; and dreamy night becomes awake and day?] - -[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious -rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.] - -[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.] - -[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually -wonder (and worship), were he president of innumerable Royal -Societies, and carried the whole _Mécanique céleste_ and _Hegel's -Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories -with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles -behind which there is no eye. Let those who have eyes look through -him, then he may be useful. - -Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world -by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of -what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or -believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so -recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is -everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe -is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he -shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt -protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he -kicks his foot through it?] - -[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it -is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man, -so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences, -and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out -through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee. -It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred -writing; of which even Prophets are happy that they can read here a -line and there a line. As for your Institutes, and Academies of -science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded, -inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous -combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put -together this and the other economic recipe, of high avail in -practice. That Nature is more than some boundless volume of such -recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of -which the whole secret will in this manner one day evolve itself. - -And what is that Science, which the scientific head alone, were it -screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a -basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a -heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for -which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ? -I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.] - -[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of -a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission -APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in -the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine -heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife, -in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his -earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished -Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of -Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in -long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus, -like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the -Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again -into the Inane. - -But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only -that it is through mystery to mystery, from God and to God.] - - -II - -Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de -Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des -idées allemandes. Il y a une règle fixe pour _transposer_, -c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un -positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un -poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer -tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à -l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les -sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui -a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on -déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer -cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez -d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière -dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation -sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la -connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la -connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà -commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe -lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force -un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel, -principe et substance des choses sensibles. Voilà un être -métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre -enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de -l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en -toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le -mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et -l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste -n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le -définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des -choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme -un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui, -une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment, -l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez, -comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les -angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale -devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être -mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se -trouve changée en puritanisme anglais. - - -III - -Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique. -Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais -encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais -surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de -son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu, -mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le -sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce -qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui -reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le -regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il -dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et -un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir -et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du -docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que -Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait -pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome, -l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la -lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton -moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et -voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis -non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en -nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du -sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en -elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours -caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a -un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme, -renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur, -comprend la sainteté[106]. Cet obscur _au delà_ que les sens -n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination -figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le -sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère -intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui -existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le -trivial; son être est là, sa vie est un fragment du coeur immortel de -la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une -lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce -mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont -le seul nom est l'idéal. - -[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God, -sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his -Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we -call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm, -made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from -Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience! -Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel -that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in -spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish -word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly -mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue -from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!] - -[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our -true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion -man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are -the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on -Morality, but on cookery let us build our stronghold: there -brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to -the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided -for his Elect!] - -[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.] - -[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things, -in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most, -under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a -piece of the everlasting heart of nature itself. - - (_On Heroes_, p. 245.)] - - -IV - -Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette -disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en -lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme -est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon -symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon -français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on -l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le -ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les -théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un -administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le -dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est -«l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles, -gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par -des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a -pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et -la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la -connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux -regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme -l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous -faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_, -l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la -vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et -jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et -s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques -se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre -eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels -nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que -des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes -tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de -verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux, -la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne -remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans -lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, -ou nos petits-fils[110].»--Une fois le christianisme réduit au -sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par -contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le -christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment -toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas -embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un -jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble -du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus -grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba -y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le -désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre -qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au coeur du sauvage -Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce coeur -sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion, -elle pouvait sembler un petit oeil, cette étoile Canope, qui le -regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur -intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à -leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est -respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien -hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie -pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, -sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin? -«Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa -confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines. -Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les -conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des -idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, -des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et -que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui -soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne -consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, -en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération -profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de -saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide -religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le -culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce -sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence, -le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de -garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière -intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou -moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y -a une différence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme -méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et -d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et -de n'être point l'autre[113].»--«Toute religion qui n'aboutit pas à -l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, -les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez -moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en -trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette -conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne -sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point -pratiques. Carlyle veut réduire le coeur de l'homme au sentiment anglais -du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect. -La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion -de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre -portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen -aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races, -l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu -pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de -l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme -harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur. - -[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple -thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins, -overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures. -Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling -fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp -perennially burning.] - -[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of -the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if -all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of -head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying -_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is -Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers -life and warm circulation to the whole. - -Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone -sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become -mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit -any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid -accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with -his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and -half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed -nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and -bless us, or our sons and grandsons.] - -[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._ - -Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness -(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever -witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish -man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his -wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling, -it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the -great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On -Heroes_, p. 14.)] - -[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.] - -[Note 113: The one end, essence and use of all religion past, -present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience -or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to -remind us better or worse of what we already know better or worse of -the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad; -to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the -other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All -religion issues in due practical Hero-worship." - - (_Past and Present_, p. 305.)] - -[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is -not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning -Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past -and Present_, p. 270.)] - - -V - -Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même -violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les -mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a -introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées -sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le -poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine -qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,» -comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous -reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que -l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et -durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son -oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une -peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la -critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur -Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns -et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est -devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre -de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à -son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il -présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il -ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour -un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de -Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,» -une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs -mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté -Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. -Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de -chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment -profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel -qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, -si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves -pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle -est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans -arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la -frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous -n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique -objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la -destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts -n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et -avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime -les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés -et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent -la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de -parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que -Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme -littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur -classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, -enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne -regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude -bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une -indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble -mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux -écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est -le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, -les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la -beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a -point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces -belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable, -cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette -peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce -qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est -trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, -il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande -pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la -superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa -mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul -instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre, -leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde, -sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, -pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non -pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec -une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour -lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les -soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre -insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre -l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de -saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable -et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un -but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de -réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La -force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais -petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait -usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il -avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras -robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être -détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en -emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un -jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce -quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que -j'essaye de tracer ici. - -[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.] - -[Note 116: _Life of Sterling._] - -[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.] - -[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to -last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his -six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the -mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling -the small me into nothingness, has never even for moments been -revealed to him; only this and that other atom of it, and the -differences and discrepancies of these two, has he looked into and -noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life -is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea -that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible -to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or -even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles. -It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with -suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome -debating-club dispute, spun through ten centuries, between the -_Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger -patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt -the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble -aim cannot be conceded to him without many limitations, and may -plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him -was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a -mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian -temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a -life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single -hour.] - - -VI - -Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans; -dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous -commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les -Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous -travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter -Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su -goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle -et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que -sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou -étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de -nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous -vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à -travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle -ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des -lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la -vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la -structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici -nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont -vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont -rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise -foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons -que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous -pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous -reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert -ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de -lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le -vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la -teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter, -construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour -nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis -polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste; -et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.» -En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent -toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est -d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au -moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est -particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes -et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une -loi. - -[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.] - - -§ 4. - -SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. - - -I. - -«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que -l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands -hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des -peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un -sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris -ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que -nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel -extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui -ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de -l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels -qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action, -révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est -un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles -pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit -et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du -monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du -Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il -prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son -siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision -originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante; -c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité -qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et -efficace[123]. «Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez -dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les -hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y -avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela -précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours -comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124]. -C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes -les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est -fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que -la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une -émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui -sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il -subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de -destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de -l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines -confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.» - -[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.] - -[Note 121: Universal history, the history of what man has -accomplished in this world, is at bottom the history of the great men -who have worked here. They were the leaders of men, these great ones; -the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever -the general mass of men contrived to do or to attain; all things that -we see standing accomplished in the world are properly the outer -material result, the practical realisation and embodiment of thoughts -that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole -world's history, it may be justly considered, were the history of -these. (_On Heroes_, p. 1.)] - -[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes -to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown -with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives -and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it -from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it -glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes. -He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)] - -[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.] - -[Note 124: The works of a man, bury them under what -guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish, -cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and -his life, is with very great exactness added to the Eternities, -remains for ever a new divine portion of the sum of things. - - (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)] - -[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui désigne le sentiment -de subordination, quand il est noble.] - - -II - -Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et -épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute -nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire -son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la -philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties -de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité -originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout -aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment -héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir -du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de -donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise -dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel. - -Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car, -selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est -compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception -originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment -héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là -Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de -ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si -dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout -indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars -qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les -événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il -a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui -rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres -de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles -qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux -fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de -la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan -avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été -les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de -Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de -l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints -Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un -harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs, -depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a -rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme, -qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou -de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le -remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient -d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps -on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car -chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.» -Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou -appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour -retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la -conception d'ensemble qui les unit. - -[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious -that they were specially brave, defying the wild Ocean with its -monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and -Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a -share in governing England at this hour. - -No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no -melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other, -from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled -Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a -symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished; -that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On -Heroes_, p. 184.)] - -[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.] - - -III - -De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment -héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit -s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des -révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en -lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie -humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que -l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des -déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations -et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par -une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une -âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se -dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de -l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les -hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le -premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un -sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler -une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues -anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout -part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les -formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez -l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les -explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une -révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce -sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa -source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement, -les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle -proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions -capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer -le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide -infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans -leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle. -Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme -d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la -conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme -pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse, -de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint -dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence -romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de -psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes -sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions -l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par -métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à -Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander -quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui -demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour -source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui -imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur -historien du puritanisme est un puritain. - - -IV - -Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de -lettres et de discours commentés et joints par un récit continu. -L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires -constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu -faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des -puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son -récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui -aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par -jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et -des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà -face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons -entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les -circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au -conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout -le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande -que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de -documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et -sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois -nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos -affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur -la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un -choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire -pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles -narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en -lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après -lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les -choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe -oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je -puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains, -sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà -qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le -prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces -puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules. -Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes; -nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand -sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite -justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur -moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la -révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a -entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout -l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un -enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés -à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle -sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils -ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations -mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en -horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se -pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue, -et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout -souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous -moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il -y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres -gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu -sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que -la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un -intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par -l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte -qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que -diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place -au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet -homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez -perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même -de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre -de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens -Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des -vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre -ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à -moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits -vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu -subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel -tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en -pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et -la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes -d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes -d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que -nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette -conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient -que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues -prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs -larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur -avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en -eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la -violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les -suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les -réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur -courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique -Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions -décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès -extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la -purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du -protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables -héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères -originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété -pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile, -l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la -corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par -l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté -du travail, par la revendication du droit, par la résistance à -l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du -vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils -fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent -le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs -excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur -intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la -théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le -passé ou le présent que d'après eux. - -[Note 128: _On Heroes_, p. 323.] - -[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment, -some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole -soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_ -itself into utterance at all, and preferred formless silence to any -utterance there possible.--What should we say of a man coming forward -to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery? -Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost -your only son, are mute, struck down, without even tears: an -importunate man importunately offers to celebrate funeral games for -him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)] - -[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God -my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)] - -[Note 131: T. I, p. 120.] - - -V - -C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française. -Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes -raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière -de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y -trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le -gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent -seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne -se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a -produit et conduit la révolution était simplement destructive, -proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent -tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a -rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à -Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi -opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue -étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse -du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà -les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on -renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par -l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans -abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie, -restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la -vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle -le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et -marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la -vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens -ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie -plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens -embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces -furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se -battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des -principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici -comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la -vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la -vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la -religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains -le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos -puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains -vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique, -sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant -que le vôtre ne servait qu'à vous. - -[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.] - -[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means -here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy -against corrupt worn-out authority. - -So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite -depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for -themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques! -To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly -an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be -to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell -beneath him, he has no God in the world. - -While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and -stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what -other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism -knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual -suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The -five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of -vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain. - -Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual -is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself -together for continual endeavour and endurance. - - (_French Revolution_, t. I, passim.)] - - -VI - -Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution -française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié -Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la -substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à -l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet -univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur, -la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de -correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables -de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut -trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il -n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient -et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour -nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du _plus grand -bonheur possible_, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa -coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge -astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à -formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la -partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui -menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui -qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses -racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers, -avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde -gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer -central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous -posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu. -L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui -empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les -meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises, -les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des -remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa -lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après[135].» -Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques. -Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux vérités -grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à demi, -par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions -morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons -perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au -centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de -notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes -expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de -jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou -dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste, -mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de -divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels, -des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous avons des -gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du -savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien -nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre -enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés -coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises -affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie -des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de -revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande -préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne -sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de -maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre -constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien, -il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement -est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour -arriver à faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de -conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie -irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir -vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre -arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage -vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances -de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim, -oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la -débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y -agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du -devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle -ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait -découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus -capables[138], jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu -de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré -son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi[139]. - -[Note 134: _Past and Present_, p. 185.] - -[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and -very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe -as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal -substance of things, and opened them only to the shews and shams of -things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great -unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great, -most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive -kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a -place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit -and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very -visible to the practical man. - -There is no longer any God for us! God's laws are become a -greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens -overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for -Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities -at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of -him; and now, after the due period,--begins to find the want of it! -This is verily the plague-spot; centre of the universal social -gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him -that will consider it, here is the stem with his roots and taproots, -with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under -which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the -focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of -diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there -is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt. -Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French -revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul -elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force -and desperateness next hour. - - _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._] - -[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other -thinking British man that said finale, the advent namely of actual -open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy, -long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that -the one method of staving off the fatal consummation, and steering -towards the continents of the future, lies not in the direction of -reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a -thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on. -To find a Parliament more and more the express image of the people, -could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give -him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_, -made in the image of God, who could a little achieve for the people, -if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would -at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far -different matter usually in this babbling world of ours. - -A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their -work what it may, there is one man here who by character, faculty, -position, is fittest of all to do it. - -He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was -chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the -Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.] - -[Note 137: 1842. Rapport officiel.] - -[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.] - -[Note 139: _Past and Present_, p. 323. «L'Europe demande une -aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à -exister.»] - - -VII - -Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie -enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont -fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui -présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La -société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine -n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps. -L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration; -les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les -Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de -l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit -positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas -stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans -danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini -par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété -chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé -l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de -l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie -voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la -bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la -stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des -intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont -les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut -de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de -chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs. -Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont -tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard, -Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de -génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri -pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette -philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante -et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient -volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux -prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide -esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et -que personne ne remplacera. - - - - -CHAPITRE V. - -La philosophie. Stuart Mill. - - I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science - positive. -- Absence des idées générales. - - II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la religion. - - III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse nouvelle. - -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- À - quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des - spéculations supérieures dans la civilisation humaine. - - -§ 1. - -EXPOSITION. - - I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la - psychologie et de la métaphysique. - - II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du - monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort de la - science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. - - III. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est - importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y a pas - de définitions des choses, mais des définitions des noms. - - IV. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- - Quelle est dans un raisonnement la partie probante. - - V. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- Les - axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe. - - VI. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son - antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la stabilité - des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par - quelles méthodes on découvre les lois. -- La méthode des - concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus, - la méthode des variations concomitantes. - - VII. Exemple et applications. -- Théorie de la rosée. - - VIII. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses procédés. - - IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de - déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi moderne de - la seconde. -- Sciences qui réclament la première. -- Sciences - qui réclament la seconde. -- Caractère positif de l'oeuvre de - Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. - - X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les - événements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature. - - -§ 2. - -DISCUSSION. - - I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- - Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle - faculté ouvre le monde des causes. - - II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits - et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de l'abstraction - dans la science. - - III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des abstraits - générateurs. - - IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement - est une loi abstraite. - - V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations - d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. - - VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des éliminations - ou abstractions. - - VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et - l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les - faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons - passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée de l'axiome - des causes. - - VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. -- - Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la part du - hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi - philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une - métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois - nations pensantes. -- Une matinée à Oxford. - - -I - -J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British -Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé, -parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, -homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le -soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de -petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y -assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines -d'enthousiasme, elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce -zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces -souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au -travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien -construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant -dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes -rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces -savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me -semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs -procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées -générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir, -sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville -universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons. - - -II - -Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que -les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous -n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême, -et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est -le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je -vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il -est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes -les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes -dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce -haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il -produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. -Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater -ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas -l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et -d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation -de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le -dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon -voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable; -sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et -l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans -vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention -obligée de la divine Providence; cette mention arrive mécaniquement, -comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un -discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse -ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au -parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces -pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement -celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie -plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et -la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres. -Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous -révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes -attachés de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la -constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux -parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux -questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de -laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des -coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le -mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact. - - -III - ---Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous -voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez -nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple. -L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de -l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a -disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_; -vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes -de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse -allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres -les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin et la -grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perte est petite. -Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de -Berlin.--Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous -d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son -petit écrit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre -Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi -fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de -l'État.--Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe. -Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un économiste qui va au delà -de sa science, et qui subordonne la production à l'homme au lieu de -subordonner l'homme à la production.--Soit, mais il n'y a pas là non -plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre -Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle école?--De la sienne. -Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hégélien?--Oh! pas du tout; -il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore -moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il -Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.--Alors -quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et -Newton.--Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?--Il a trop -d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et -expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en -restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que -son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à -pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude -d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le -retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à -argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un -légiste.--Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste, -parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de -la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande -conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une idée personnelle et complète -de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassemblé les opérations et -les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne -à toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut démêler ce -principe.--C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en -charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de -mal.--Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie -d'épines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des -gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux. -Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est -complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète -descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait -lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et -le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. -Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après -avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester. - - -§ 1. - -L'EXPÉRIENCE. - - -I - ---Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le -commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la -logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: -car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le -connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur, -affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes, -animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent -les classifications et les théories; il vous restera encore à -connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a -l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les -représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais -encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des -lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a -une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses -réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les -faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les -faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs -rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est -cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de -Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations de l'esprit en -elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la perception -extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la -valeur de ces opérations, la véracité de notre intelligence, la -certitude absolue de nos connaissances élémentaires; ceci est une -affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en exercice, et -l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend l'instrument tel -que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son exactitude. On -laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et la curiosité -de contrôler ses résultats. On part de ses opérations primitives; on -recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles -se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment -les unes les autres; comment, à force d'additions, de combinaisons et -de transformations, elles finissent par composer un système de vérités -liées et croissantes. On fait la théorie de la science comme d'autres -font la théorie de la végétation, de l'esprit, des nombres. Voilà -l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au même titre que les -autres sciences, sa matière réelle, son domaine distinct, son -importance visible, sa méthode propre et son avenir certain. - - -II - -Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne -sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait -que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un -autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une -autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce -que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous -connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est -la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y -a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a -un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos -idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et -diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une -fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des -corps complexes qu'il a formés. - -Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons -d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances, -c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune, -longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle -fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes -qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse -dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort -moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un -poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine -sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore -qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux -espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand -j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien -d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un -corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les -sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le -nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature -intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la -cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de -nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant -ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les -sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais -que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles, -complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme -Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être -imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de -sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et -les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les -impressions par lesquelles il se manifeste à nous. - -Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a -en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de -nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres -façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous -apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame -d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées, -émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit -que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur -la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou -esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des -tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos -impressions ou manières d'être forment tous les fils. - -Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les -substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là -que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de -blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que, -lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de -chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou -superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que -les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots -reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].» -Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles, -nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont; -que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en -mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils -produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue. -Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série -de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en -les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les -transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les -reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et -de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre -chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple: -Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_ -désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités -habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures -et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un -sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les -actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous -approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes -ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi -nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même -cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit -complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la -même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans -la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous -définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre -esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les -variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que -des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de -données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas -de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science: -partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un -à l'autre, ou de lier un fait à un fait. - -[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a -body consists of the notion of a number of sensations of our own, or -of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My -conception of the table at which I am writing is compounded of its -visible form and size, which are complex sensations of sight; its -tangible form and size, which are complex sensations of our organs of -touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of -touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight; -its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition, -which is another word for all the varieties of sensation which we -receive under various circumstances from the wood of which it is made; -and so forth. All or most of these various sensations frequently are, -and, as we learn by experience, always might be experienced -simultaneously, or in many different orders of succession, at our own -choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the -others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed -state of consciousness, which, in the language of the school of Locke -and Hartley, is termed a complex idea.] - -[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown -exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of -an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, -but of all our other feelings. As body is the mysterious something -which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels -and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave -in the case of matter, a particular statement of the sceptical system -by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series -of what are denominated its states, is called in question. But it is -necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking -principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with -our faculties must always remain entirely in the dark. All which we -are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of -consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations, -thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and -complicated.] - -[Note 142: "Feelings, states of consciousness."] - -[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being -itself affected in a certain way, or affecting other minds in a -certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but -the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is -devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the -ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a -frequently recurring part of the series of feelings, or states of -consciousness, which fill up the sentient existence of that mind. - -In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded -on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, -in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it -excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite -sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important -example of attributes ascribed on this ground, is the employment of -terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of -any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, -we mean that the contemplation of it excites the sentiment of -admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not -only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some -cases, under the semblance of a single attribute, two are really -predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a -state with which other minds are affected by thinking of it. As when -we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a -certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses -that this state of mind excites in us another mental state, called -approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the -following purport: Certain feelings form habitually a part of this -person's sentient existence; and the idea of those feelings of his -excites the sentiment of approbation in ourselves or others.] - -[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy -of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence -between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person -to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of -his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the -former are facts of internal consciousness, the latter, so far as -distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the -senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here -used, means a state of approving and admiring emotion, followed on -occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes -all this, together with our approval of the act of showing honour. All -these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or -followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy -of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena -connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and -whenever the inward feelings and outward facts implied in the word -generosity have place, then and there the existence and manifestation -of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by -another inward feeling, approval.] - - -III - -Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système; -pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à -ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue -qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à -tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de -leurs rapports. - -Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de -la _définition_ et la théorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les -logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que -respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en -temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les -mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse -et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort. - - -IV - -Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la -définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il -n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et -capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science -humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer -leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter -une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les -êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent. -Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air -d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers. - -Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une -figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans -doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se -manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de -qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les -oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, -seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni -être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent -définitions les propositions qui la désignent, et décident que le -meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions. - -Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien; -elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146]. -Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal -raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois -lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot -abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution -développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même -fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un -fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas -instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon -esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais -pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui -concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui -concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les -propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les -propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je -n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par -la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme -centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui -sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois -points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la -nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La -nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété -d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent, -se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux -instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les -éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à -l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons -quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et -de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils -entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme -indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime -cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie -de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous -les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé -du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en -sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après -le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science -nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique -hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de -définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des -définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un -cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces -six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des -qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner -les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut -se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme -abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il -représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou -sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous -fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il -représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de -scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au -simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses -origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions -comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de -longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication -d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la -définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une -disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes -droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La -première est un postulat, la seconde est une définition. La première -est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de -vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de -l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut -faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les -faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde -une commodité; la première est une partie de la science, la seconde -un expédient du langage. La première exprime une relation possible -entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. -La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à -l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. -Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle -s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. -S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son -effort est de ramener les mots aux expériences primitives, -c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit -d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de -joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des -propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître. -S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent -une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et -l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de -s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, -c'est-à-dire de joindre des faits. - -[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en -consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu. -Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant -l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le -genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres -s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.] - -[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely -verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is -asserted of it in the fact of calling it by that name; and which -therefore either gives no information, or gives it respecting the -name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the -contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. -They predicate of a thing some fact not involved in the signification -of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not -connoted by that name.] - -[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the -thing: but no definition can unfold its whole nature and every -proposition in which any quality whatever is predicated of the thing, -unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to -be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some -definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except -to explain the meaning of the word; while in others, besides -explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that -there exists a thing, corresponding to the word.] - -[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously -comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. -The one is, "There may exist a figure bounded by three straight -lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The -former of these propositions is not a definition at all; the latter is -a mere nominal definition, or explanation of the use and application -of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may -therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter -can neither be true nor false; the only character it is susceptible of -is that of conformity to the ordinary usage of language.] - - -V - -Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient -derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci, -depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive, -inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la -dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. -Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une -preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un -syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci: -«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le -prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute -preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y -a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les -hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un -certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la -seconde est contenue dans la première. Du général on passe au -particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La -seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par -avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une -vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les -prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées -du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que -la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la -marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître -dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail -ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à -pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois. - -Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert -à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai -affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même -que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, -c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et -notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de -nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; -elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre -sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est -point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement -est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point -instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. -J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or -cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des -vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le -prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du -raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu -l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se -trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui -réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher -une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le -raisonnement des découvertes de faits. - -Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est -point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le -paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les -hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses -sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un -mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit -de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre -de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre -mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science: -vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur -que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de -valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de -Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous -ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous -fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et -nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient -contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du -raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général; -ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se -borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux -toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour -amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur -représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les -ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les -noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette -proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général -au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va -jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans -formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la -commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la -faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous -pourrions raisonner sans employer une seule proposition -générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: -ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé -sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la -préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science -nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la -nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de -l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous -l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences -particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la -primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois -cents ans. - -[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after -all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of -Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a -general proposition. Since the individual cases are all the evidence -we can possess, evidence which no logical form into which we choose to -throw it can make greater than it is; and since that evidence is -either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, -cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should -be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses -to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road", -by the arbitrary fiat of logicians.] - -[Note 150: All inference is from particulars to particulars: -General propositions are merely registers of such inferences already -made, and short formulæ for making more. The major premiss of a -syllogism, consequently, is a formula of this description; and the -conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an -inference drawn _according_ to the formula: the real logical -antecedent, or premisses, being the particular facts from which the -general proposition was collected by induction. Those facts, and the -individual instances which supplied them, may have been forgotten; but -a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but -showing how those cases may be distinguished respecting which the -facts, when known, were considered to warrant a given inference. -According to the indications of this record we draw our conclusion, -which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten -facts. For this it is essential that we should read the record -correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to -ensure our doing so.] - -[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a -sufficient power of maintaining order among a huge mass of details, -the reasoning could go on without any general propositions; they are -mere formulæ for inferring particulars from particulars.] - - -VI - -Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les -idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de -toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne -peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont -égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des -quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà -des propositions instructives, car elles expriment non des sens de -mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des -propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la -géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant, -elles ne sont point l'oeuvre de l'expérience, car nous n'avons pas -besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour -savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de -consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de -nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et -avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus, -l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée, -dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille, -un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où -l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin -l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est -inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux -lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les -deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux -lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation -des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans -la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent -invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions -d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un -rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que -les deux faits doivent être liés; elles établissent que les corps sont -pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes -ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de l'expérience. Ils -ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et sans expérience. -Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la -portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience. Ils ont une -autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils -viennent d'ailleurs. - -Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez -en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les -conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute -vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure -contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace; -mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes -imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les -figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre -imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une -comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car, -en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la -sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez -exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez -les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision -intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le -champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête -comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une -expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même -prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas -besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous -transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous -avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, -c'est-à-dire qui cesse d'être droite[152]. Cette présence imaginaire -tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous -affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la -seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un -télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des -propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en -sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les -propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est -concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car -cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de -certaines propositions d'expérience soit concevable, et le contraire -de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre -esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son -expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut -qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en -certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en certains cas -la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains -autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière de -figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure. -Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra -s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la -sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera -inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit -inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est -parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur -contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, -qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde -vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits. - -[Note 152: For though, in order actually to see that two given -lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity; -yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, -after diverging from one another, they begin again to approach, this -must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing, -therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in -imagination, and can frame a mental image of the appearance which one -or both of the lines must present at that point, which we may rely on -as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our -contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the -generalizations we have had occasion to make from former ocular -observation, we learn by the evidence of experience, that a line -which, after diverging from another straight line, begins to approach -to it, produces the impression on our senses which we describe by the -expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".] - - -VII - -Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette -théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan -aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction. - -Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve -des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons -que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de -toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai -en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le -raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre -plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme -mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, -c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare -que le premier est la _cause_ du second. - -Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais -l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la -trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au -fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à -priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette -pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme -est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que -l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés. -Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les -corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre -ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres -inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire -sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience -qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps -de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui -communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties -prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à -part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a -des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez -pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. -Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux -cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez -jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où -vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le -premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la -couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties -anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par -l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de -l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans -quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience. -L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles -circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous -n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous -puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la -pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est -partout. - -Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons -former des propositions générales, particulièrement les plus -nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux -événements successifs en disant que le premier est la cause du second. - -Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son -sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend -toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est -transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec -Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette -notion. - -Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de -l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, -il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens -attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et -de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le -producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont -l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience. -Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de -succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par -un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le -_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre -sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours, -partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par -l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la -dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions, -l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas -arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la -distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses -conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et -l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions -négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances -et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont -invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du -mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas -être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que -nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà -tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause -enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est -suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre -que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle -autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la -notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les -philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un -type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force -efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. -Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes. -Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui -en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions -corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle -produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent -comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent -comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie -et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle -nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de -l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons -simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui -_forment des couples sans exception ni condition_. - -Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre -méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161], -celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des -variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par -lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, -et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet -artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre -chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de -conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix, -par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le -premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au -troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la -découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la -découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui -ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme -effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours -le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui, -par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces -circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit -qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne -les isole que par des comparaisons. - -[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by -which we infer that what we know to be true in a particular case or -cases, will be true in all cases which resemble the former in certain -assignable respects. In other words, Induction is the process by which -we conclude that what is true of certain individuals of a class is -true of the whole class, or that what is true at certain times will be -true in similar circumstances at all times.] - -[Note 154: We must first observe, that there is a principle -implied in the very statement of what Induction is; an assumption with -regard to the course of nature and the order of universe: namely, that -there are such things in nature as parallel cases; that what happens -once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances, -happen again, and not only again, but as often as the same -circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every -case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we -find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so -constituted, that whatever is true in any one case, is true at all -cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_ -description.] - -[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of -evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion -that there are black swans while we should refuse credence to any -testimony which asserted there were men wearing their heads underneath -their shoulders? The first assertion was more credible than the -latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been -actually witnessed, what reason was there for finding the one harder -to be believed than the other? Apparently, because there is less -constancy in the colours of animals, than in the general structure of -their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from -experience. It appears, then, that we need experience to inform us in -what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be -relied on. Experience must be consulted in order to learn from it -under what circumstances arguments from it will be valid. We have no -ulterior test to which we subject experience in general; but we make -experience its own test. Experience testifies that among the -uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to -be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed, -from any given number of instances, with a greater degree of -assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the -uniformities have hitherto been found more uniform.] - -[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.] - -[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of -induction requires, is such a notion as can be gained from experience. - -The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of -inductive science, is but the familiar truth, that invariability of -succession is found by observation to obtain between every fact in -nature and some other fact which has preceded it; independently of all -consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena, -and of every other question regarding the nature of "Things in -themselves".] - -[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.] - -[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum -total of the conditions, positive and negative, taken together; the -whole of the contingencies of every description, which being realized, -the consequent invariably follows.] - -[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to -the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is -necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever -supposition we may make in regard to all other things.] - -[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on -laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer; -toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les -substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes -que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de -l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est -l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la -_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou -plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance -commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p. -396.)] - -[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; -plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La -suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas -dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que -possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et -presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance, -l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans -l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents -invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de -différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène -en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont -toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette -circonstance pour cause ou pour effet.»] - -[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de -conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs -conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents. -On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui -reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de -la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son, -trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble -l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et -suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que -développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément -nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà -un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on -retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains -antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui -restent.»] - -[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et -l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le -mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes -l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier -si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette -suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement -impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les -deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un -correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les -oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la -terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux -diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait -est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des -variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un -phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre -phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un -effet direct ou indirect du second.»] - -[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement, -que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une -loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut -être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des -résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des -variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction -qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs -variations.] - - -VIII - -Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va -voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble -presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well. -Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut -se donner le plaisir de les méditer. - -«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des -brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition -spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il -ne tombe point de pluie ni d'humidité visible[166].» La rosée ainsi -définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée? - -«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui -couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui -apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du -puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une -pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs -lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant -tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en -question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que -l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche. -Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un -fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes -tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus -froid? Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre un -thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en -suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son -influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et -toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un -objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air[167]. - -«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle -établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une -surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. -Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien -sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur -ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. -Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous devons -varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée -manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la _méthode -de différence_, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre -avec d'autres où il ne se rencontre pas[168]. - -«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis -qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où -l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais, -comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis -sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, -c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui -distinguent le verre des métaux polis[169].... Cherchons donc à -démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode -possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux -polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que la -_substance_ a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi -faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à -l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit -tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies -qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le -plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles -qui s'en humectent le moins[170]: d'où l'on conclut que «l'apparition -de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au -passage de la chaleur.» - -«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces -polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer -rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée -plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup -d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant -varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel -emploi de la méthode des variations concomitantes), et une nouvelle -échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur -le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le -plus abondamment de rosée[171]. On en conclut «que l'apparition de la -rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de -rayonnement.» - -«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_ -et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et -là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre -les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres -et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au -contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le -velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la -production de la rosée. La texture lâche est donc une des -circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène -à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la -chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles -qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de -passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface -intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est -très-froide[172]. - -«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose -s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci -seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent -rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui -est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa -chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être -restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans -lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en -ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, -qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à -la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la -rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la -substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules -propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre -compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a -une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur; -en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée[173]. - -«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois -manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois -connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air -ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la -quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur -est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum -devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là -déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air -que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de -cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à -se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après -les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus -froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la -couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent -la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les -lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la -surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve -déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire -des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose -pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera nécessairement -ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, -comparativement à sa température, que même, étant un peu refroidi par -le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en -suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, -dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans un hiver très-sec -de gelées blanches[174]. - -«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe -pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en -refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous -les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer. -Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; -mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération, -si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature, -aboutirait au même effet. - -«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur -cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait -l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions -nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des -choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et -en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour -tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures. -On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des -endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les -nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour -quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée -commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement -prouvé que la présence ou l'absence d'une communication non -interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée; -mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les -nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un -objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à -maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers -lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages -refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un -changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le -conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux -règles de la méthode de différence[175].» - -[Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of -fogs, and limit the application of the term to what is really meant, -which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed -in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.] - -[Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture -which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which -appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that -which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills -the external air; that which runs down our walls when, after a long -frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find -that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject -of investigation. Now "all these instances agree in one point, the -coldness of the object dewed in comparison with the air in contact -with it." But there still remains the most important case of all, that -of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is -it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly -not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so? -But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in -contact with the dewed substance, and hang one at a little distance -above it, out of reach of its influence. The experiment has been -therefore made; the question has been asked, and the answer has been -invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it -_is_ colder than the air."] - -[Note 168: Here then is a complete application of the Method of -Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between -the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface -compared with the external air. But which of these is cause, and which -effect? Or are they both effects of something else? On this subject -the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more -potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same -thing, vary the circumstances; since every instance in which the -circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the -contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a -comparison between instances of dew and instances of no dew is the -condition necessary to bring the Method of Difference into play.] - -[Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of -polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed -with their faces upwards, and in some cases the under side of a -horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which -the effect is produced, and another instance in which it is not -produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of -Difference requires, that the latter instance agrees with the former -in all its circumstances except in one; for the differences between -glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as -yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the -circumstances by which the former substance is distinguished from the -latter.] - -[Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the -contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the -phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much -as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This -done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished -substances are found to be most strongly dewed which conduct heat -worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.] - -[Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_, -the deposition of dew is in some proportion to the power which the -body possesses of resisting the passage of heat; and that this, -therefore (or something connected with this), must be at least one of -the causes which assist in producing the deposition of dew on the -surface. - -But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find -this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted -over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind -of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the -_same_ material in very diversified states as to surface (that is, -employ the Method of Difference to ascertain concomitance of -variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent; -those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by -radiation, are found to contact dew most copiously."] - -[Note 172: The conclusion obtained by this new application of the -method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in -some proportion to the power of radiating heat; and that the quality -of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends) -is another of the causes which promote the deposition of dew on the -substance. - -"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and -_surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we -are presented on trial with remarkable differences, and with a third -scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture, -such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose -one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently -favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant -Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as -before, from necessity, since the texture of no substance is -absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore, -or something which is the cause of that quality, is another -circumstance which promotes the deposition of dew; but this third -cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting -the passage of heat: for substances of loose texture are precisely -those which are best adapted for clothing or for impeding the free -passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer -surfaces to be very cold, while they remain warm within."] - -[Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is -deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we -are able to observe, in this only, that they either radiate heat -rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no -other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the -body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be -restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew, -or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely -various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_ -having this same property. - -This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every -such instance, the substance must be one which, by its own properties -or laws, would, if exposed in the night, become colder than the -surrounding air. The coldness therefore, being accounted for -independently of the dew, while it is proved that there is a connexion -between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or -in other words, the coldness is the cause of the dew.] - -[Note 174: The law of causation, already so amply established, -admits, however, of efficient additional corroboration in no less than -three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour -when diffused through air or any other gas; and though we have not yet -come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to -render the speculation complete. It is known by direct experiment that -only a limited quantity of water can remain suspended in the state of -vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less -and less as the temperature diminishes. From this it follows, -deductively, that if there is already as much vapour suspended as the -air will contain at its existing temperature, any lowering of that -temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and -become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat, -that the contact of the air with a body colder than itself, will -necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately -applied to its surface; and will therefore cause it to part with a -portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of -gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body, -thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been -seen, has the advantage of proving at once causation as well as -coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts -for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in -which, although the body is colder than the air, yet no dew is -deposited; by showing that this will necessarily be the case when the -air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its -temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the -colder body, it can still continue to hold in suspension all the -vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer -there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.] - -[Note 175: The second corroboration of the theory is by direct -experiment, according to the canon of the Method of Difference. We -can, by cooling the surface of any body, find in all cases some -temperature (more or less inferior to that of the surrounding air, -according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be -deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We -can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have -ample reason to conclude that the same operation, if conducted in -Nature's great laboratory, would equally produce the effect. - -And, finally, even on that great scale we are able to verify the -result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to -be, in which nature works the experiment for us in the same manner in -which we ourselves perform it; introducing into the previous state of -things a single and perfectly definite new circumstance, and -manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any -other material change in the preexisting circumstances. It is observed -that dew is never copiously deposited in situations much screened from -the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds -withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a -deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew -formed in clear intervals will often even evaporate again, when the -sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that -the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky -causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky -is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of -clouds, as of all other bodies between which and any given object -nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or -keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to -it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the -surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in -the antecedent by definite and known means, and the consequent follows -accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of -the Method of Difference.] - - -IX - -Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent -aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a -montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement -sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par -un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les -méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus -éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette -difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du -mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de -forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en -lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, -en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a -dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux -forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la -diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque -élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces -sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut -isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément -chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents, -c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par -d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode -des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes -décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène -qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il -faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière -clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le -phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions -d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions -chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire; -puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous -concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total. -Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable -au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où -nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements -des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de -deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée -selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive. -De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un -corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et, -vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident -exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux -forces en question sont effectivement les causes des mouvements -planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain -doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories -qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois -simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe; -elle a tiré son efficacité de son imperfection. - - -X - -Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité, -leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé -l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science -humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La -première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à -le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et -commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de -l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à -l'état déductif. La première a pour province les phénomènes -décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a -pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne -pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie, -en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute -science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement -compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés -par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en -astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en -physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute -science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie -animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement -des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand -la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand -la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le -secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont -restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il -fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui -sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est -par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra -expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et -d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes -historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se -trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir -déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions -générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces -propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une -science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite. -Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique, -l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand -nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois. - -J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en -ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître -que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète -et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et -justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une -telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes -acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques -et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux -procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à -l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la -théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui -commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel, -s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre -esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont -point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes -extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de -ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il -puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des -flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils -n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie -explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la -découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants -spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de -philosophies qui en aient fait autant. - -[Note 176: T. I, p. 500.] - -[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication, -d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de -l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des -sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.] - - -XI - -Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour -fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience -borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; -elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les -éléments qui la composent et les événements dont elle part pour -comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé -réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières -de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces -distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à -un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation -d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement. -Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré -différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons -les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme -des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des -autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres. -L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui -la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se -soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son -domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle -observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut -atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état -primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout -problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le -reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les -planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés -primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous -les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais -nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill, -ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres? -Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi -ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est -là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous -ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même; -nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi. -L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181]. -Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la -science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science -limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous -les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre -l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa -loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. -Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de -faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences -nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si -la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux -grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au -début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre -renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les -sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre -science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa -source la plus élevée.» - -Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le -sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire -qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les -causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps -et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si -bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, -sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de -l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières -conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a -pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre -expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle -tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue -vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie -deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison -intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général, -comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris -en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois -expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs -restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un -homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses -facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son -imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, -par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose -à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, -sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre -constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même -une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].» -Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais -«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes -peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce -serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, -comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois -spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre -planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini; -nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous -restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas -au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits -aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il -entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill -s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on -arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits. -Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur -existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents. -Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés -de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient -assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez -Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et -n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des -nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des -deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en -périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et -haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et -dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a -transformé les théories de la définition, de la proposition et du -syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a -développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le -but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui, -dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons -intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause -par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion -utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux -faits qui, par leur nature, sont séparés. - -[Note 178: T. II, p. 4.] - -[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes, -which have subsisted ever since the human race has been in existence, -and for an undefinite and probably an enormous length of time -previous. The sun, the earth, and planets, with their various -constituents, air, water, and the other distinguishable substances, -whether simple or compound, of which nature is made up, are such -Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences -which they were fitted to produce have taken place (as often as the -other conditions of the production met), from the very beginning of -our experience. But we can give no account of the origin of the -Permanent Causes themselves.] - -[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions, -established the previously unknown ultimate property of a mutual -attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet -proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition, -electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately -inherent in the particles of which bodies are composed; the -comparative atomic weights of different kinds of bodies were -ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities -observed in the proportions in which substances combine with one -another; and so forth. Thus although every resolution of a complex -uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent -tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really -does remove many properties from the list; yet (since the result of -this simplifying process is to trace up an ever greater variety of -different effects to the same agents), the further we advance in this -direction, the greater number of distinct properties we are forced to -recognise in one and the same object: the coexistences of which -properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities -of nature.] - -[Note 181: Why these particular natural agents existed originally -and no others, or why they are commingled in such and such -proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a -question we cannot answer. More than this: we can discover nothing -regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity, -to no law. There are no means by which, from the distribution of these -causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a -similar distribution prevails in another.] - -[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction -and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, -will, when his imagination has once learnt to entertain the notion, -find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the -many firmaments into which sidereal astronomy now divides the -universe, events may succeed one another at random, without any fixed -law; nor can anything in our experience, or in our mental nature, -constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this -is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in -rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of -which we have experience, must be sought elsewhere than in any -supposed necessity of our intellectual faculties.] - -[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the -phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, -it would be folly to affirm confidently that this general law -prevails, any more than those special ones which we have found to hold -universally on our own planet. The uniformity in the succession of -events, otherwise called the law of causation, must be received not as -law of the universe, but of that portion of it only which is within -the range of our means of sure observation, with a reasonable degree -of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a -supposition without evidence, and to which, in the absence of any -ground from experience for estimating its degree of probability, it -would be idle to attempt to assign any.] - - - - -§ 2. - -L'ABSTRACTION. - - -I - ---Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre: -il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette théorie de la -science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, -un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays; -rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses -découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont -celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous -les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui -vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en -croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là -sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui, -incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard -du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre -d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et -voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance -des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez -l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, -ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce -grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les -gens à tête chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs -rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre, -n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui -peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces -deux dispositions se rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit -religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait -un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les -Allemands ont concilié la science et la foi.--Mais leur philosophie -n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.--Mais ce qu'ils appellent -raison ou intuition des principes n'est que la puissance de bâtir des -hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas -tenu devant l'expérience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur -absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands -mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur idée -de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes par une -révélation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous -qu'on découvre les causes par la simple expérience?--Pas -davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que -l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous -croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination -et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on -l'assure de la première, capable d'atteindre des vérités comme on -l'éprouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. -Reprenons votre idée primitive; je tâcherai de dire en quoi je la -trouve incomplète, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit -humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce -sera tout un plaidoyer. - - -II - -Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les -substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que -ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour -affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements, -changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que -des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son -impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression, -maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes -les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des -sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables, -tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des -qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour -grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que -vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement -des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de -pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de -substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons -l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons -la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes -comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien -au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et -leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute -connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits. Mais -cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de -toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données -simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage, -interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule -distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la -brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_, -qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les -considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et -l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité -des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, -et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de -rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés -pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité -de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et -l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de -déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages -m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la -science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que -les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à -un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de -même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses -composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on -demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que -l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce -sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois, -essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait -ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont -contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On -ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente, -mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux -composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes, -d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée -d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait, -comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube -par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou -non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la -comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que -maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe -encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment -fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même -au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à -part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête -pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, -et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des -propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas -verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui -agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu -d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà -l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit -leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et -marque leur but. - -Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur -l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres -opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; -nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer -les théories particulières où elle a manqué. - - -III - -D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des -choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la -révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit -qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on -vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les -propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On -réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme -la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la -sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses -propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se -contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement; -elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se -borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire -reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs -façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui -n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que, -de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus -d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas -des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et -dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent -pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous nos yeux, -elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments irréductibles. -La définition est la proposition qui marque dans un objet la qualité -d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre qualité. -Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous enseigne la -qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une qualité -ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du reste. -C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde et la -plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui -toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque -science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas -partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à -définir le mouvement des planètes par la force tangentielle et -l'attraction qui le composent; nous définissons déjà en partie le -corps chimique par la notion d'équivalent, et le corps vivant par la -notion de type. Nous travaillons à transformer chaque groupe de -phénomènes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous -efforçons d'atteindre en chaque objet les éléments générateurs, comme -nous les atteignons dans la sphère, dans le cylindre, dans le cercle, -dans le cône, et dans tous les composés mathématiques. Nous réduisons -les corps naturels à deux ou trois sortes de mouvements, attraction, -vibration, polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à -deux ou trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la ligne, et -nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou -définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue, -imparfaite ou achevée. - - -IV - -Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve -pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont -mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant -que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons -entendu parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni -dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité -de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit -Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du -prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi -mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé -chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres -termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà -la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente -dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon -esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition -abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière, -ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve -les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce -que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes -sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe -à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction -a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas -distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et -le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications -contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la -preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la -cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner -les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter, -il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le -syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni -du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais -de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à -ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque -tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait -communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute -l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au -sommet. - -[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux -premiers: [Grec: di aitiôn kai proterôn].] - - -V - -La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous -savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font -des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, -c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une -expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut -savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on -peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une -droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la -raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut -l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me -représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en -ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments -abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du -cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je -puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à -un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne -formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un -autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux -points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux -droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue -intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un -espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du -tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair -qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le -constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve -qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la -première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la -première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est -inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de -l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne -droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y -trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En -somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son -sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés, -irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est -une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes -sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont -non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit -de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et -d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de -substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, -celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses -suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit -se trouve changée. Nous ne sommes plus simplement capables de -connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de -connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes -des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais -encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne -faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme -Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne -verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la -poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur -nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les -séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de -notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont -telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela -même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle -emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et -qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre -elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles -ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc -absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent -ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction -rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous -restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à -l'esprit la faculté qu'on lui ôtait. - - -VI - -Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et -c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. -Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que -le passage de l'état liquide à l'état solide produit la -cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le -froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide, -ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de -phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples -enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les -isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales, -temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid -pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui -peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes -les diversités de substance, toutes les inégalités de température, -toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent -abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre -Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des -éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes -les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui -l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et -d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés à lui, -et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt -cas différents, et dans le fonds, je n'en considère qu'un seul; j'ai -l'air de procéder par addition, et en somme je n'opère que par -soustraction. Tous les procédés de l'induction sont donc des moyens -d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des -liaisons d'abstraits. - - -VII - -Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les -deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations, -l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits -complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le -second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit, -comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils -sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde -mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie -incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques -éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de -l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des -expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que -j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche -arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame -infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autrement, ils -en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a -déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait -l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils -décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il -l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, lorsque -je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage -naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne sont -point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je -sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont -jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la -couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont -point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une -coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui -est uni, et unit ce qui est séparé[185]. Ainsi, tant que nous ne -regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas -telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et -illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons -qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous -efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui -soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient -composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, -c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons -de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à -la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la -même opération que sur les faits. Car, à un moindre degré, ils ont la -même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils -peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y -a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, -comme pour les faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils -peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération -doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait -simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. -Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des -causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments -indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de -celles-ci les lois particulières et de ces lois les faits que nous -observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions -primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de -celles-ci les propriétés des surfaces, des solides, et des formes -innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous -pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des -causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force -intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout -composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il -y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé -se réduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que -toute qualité et toute existence doivent se réduire de quelque terme -supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit -équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous -deux apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les -puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que -la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la -nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le -simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de -toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la -liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la -nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre -au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité. - -[Note 185: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une -superposition de lois.»] - - -VIII - -Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le -pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas -situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il -n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits, -c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne -les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit -notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après -cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté -leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions -simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs -combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou -de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers. -Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le -monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et -leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine, -semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer -le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre -puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous -sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace; -nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un -coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un -talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de -toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données: -nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture -encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent, -qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes -obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le -déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est -ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en -physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident -primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il -est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes -planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni -les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de -ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée, -elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même -disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être -aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout -objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme -le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un -circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois -primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de -déductions pourrait seule combler. - -Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les -métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu -déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système -planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les -principaux types de la vie, la succession des civilisations et des -pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en -tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et -lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou -supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les -dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard, -comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, -mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le -bâtiment. - -Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers -nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était -capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi -physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une -pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau -qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un -esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur -des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de -pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait -construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car -un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, -l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: -donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données -universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps -et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler -les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la -métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, -suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un -esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il -n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en -soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut -parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, -on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la -rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience, -la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est -possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on -ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les -éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus -générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre -grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre -genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux -étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales -formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois -physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette -merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans -tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il -découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité -déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première -appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi -que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et -que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière -suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il -montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non -autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et -qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique -sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans -être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux. - -À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous -l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, -font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est -la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première -conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la -seconde comme un système de lois: employée seule, la première est -anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place -entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées -anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième -siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, -de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les -fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde -entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel. - -[Note 186: Die aufgehobene quantität.] - - -IX - -Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des -deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé -l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée -d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres -rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se -posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, -sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les -chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles -tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau -murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville -sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un -palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe -ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de -clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et -dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs -ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps -avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et -la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les -génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur -joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes -d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les -faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les -reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de -leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, -avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de -mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de -séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs -apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir virginales -et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux -beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met -son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des -arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leur files -régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique -qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en -améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa -constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le -tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit -non-seulement du présent, mais du passé. - - - - -CHAPITRE VI. - -La poésie. Tennyson. - - - I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il - s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait. - - II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse - et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de - ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son - dilettantisme poétique. -- _The Dying Swan._ -- _The - Lotos-Eaters._ - - III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie. - -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique. - -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ -- - Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent - personnel. -- _Maud._ - - IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In Memoriam._ -- - Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le - sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à - l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce - poëme et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et - pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style - de la Renaissance. - - V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de - l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a - renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de - ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._ - -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et - désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se - métamorphoser, pour embellir, et pour épurer. - - VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le - confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En - quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. - -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. -- - La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de - Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes - et des deux poëtes. - - -§ 1. - -SON TALENT ET SON OEUVRE. - - -Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent -du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une -revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau -devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et -sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de -son pays et de son temps. - -On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante -génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un -orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient -emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé -les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la -Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des -couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient -guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé -infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le -sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et -l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un -cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs -remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant -d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative, -sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et -toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais -épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge, -il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait -aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que -pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est -émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au -bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses -les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté. - - -I - -Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline, -Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de -keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake -est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux, -rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes, -qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec -réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes -choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une -jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien -des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces -portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement -rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses -et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération -brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si -consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés, -les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté -féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une -galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des -mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et -se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans -les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe, -ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme -un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant -traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade -qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la -changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis -encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux, -étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits -nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec -complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait -si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés, -presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il -avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de -beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants -souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies, -des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se -plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait -sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare, -Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et -Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens -poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de -la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie -éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au -service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans -l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à -goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur -la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou -l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on -respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on -acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on -trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait -combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir -et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne -mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible, -pour savourer des vers comme ceux-ci: - - Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur - la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un - saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le - flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait - l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages - caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et - tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de - pourpre, de vert, et de jaune[188]. - -Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier; -on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés -des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers -où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des -Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et -renonçaient à l'action. - - Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui - descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine - gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés - vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe - d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers - l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de - montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se - dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin - ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis - entrelacés. - - Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les - pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la - nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans - un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur - l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une - musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux - bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à - travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant - pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches - rocheuses le pavot pend endormi. - - Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée - sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle - devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée - de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne; - puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers - l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse - devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse - d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont - accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se - flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée - dans le sol fertile. - - Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous - caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de - moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les - voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière - brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline - empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de - caverne en caverne à travers les épaisses vignes - entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes - d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe - divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague - étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que - l'entendre et sommeiller sous les pins[190]. - -[Note 187: - - Frowns perfect-sweet along the brow - Light-glooming over eyes divine, - Like little clouds sun-fringed..... - - So innocent-arch, so cunning-simple, - From beneath her gather'd wimple, - Glancing with black-beaded eyes, - Till the lightning laughters dimple - The baby-roses in her cheeks; - Then away she flies..... - - Whence that aery bloom of thine, - Like a lily which the sun - Looks thro' in his sad decline, - And a rose-bush leans upon? - Thou that faintly smilest still, - As a Naiad in a well - Looking at the set of day.] - -[Note 188: - - Some blue peaks in the distance rose, - And white against the cold-white sky, - Shone out their crowning snows. - One willow over the river wept, - And shook the wave as the wind did sigh; - Above in the wind was the swallow, - Chasing himself at its own wild will, - And far thro' the marish green and still - The tangled water-courses slept, - Shot over with purple, and green, and yellow.] - -[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.] - -[Note 190: - - A land of streams! some, like a downward smoke, - Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go. - And some thro' wavering lights and shadows broke, - Rolling a slumbrous sheet of foam below. - They saw the gleaming river seaward flow - From the inner land: far off, three mountain-tops, - Three silent pinnacles of aged snow, - Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops, - Up-clomb the shadowy pine above the woven copse.... - - There is sweet music here, that softer falls - Than petal from blown roses on the grass, - Or night-dews on still waters between walls - Of shadowy granite, in a gleaming pass; - Music that gentler on the spirit lies, - Than tir'd eyelids upon tir'd eyes; - Music that brings sweet sleep down from the blissful skies. - Here are cool mosses deep, - And thro' the moss the ivies creep, - And in the stream the long-leaved flowers weep, - And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep. - - Lo! In the middle of the wood, - The folded leaf is woo'd from out the bud - With winds upon the branch, and there - Grows green and broad, and takes no care, - Sun-steep'd at noon, and in the moon - Nightly dew-fed; and turning yellow - Falls, and floats adown the air. - Lo! sweeten'd with the summer light, - The full-juiced apple, waxing over-mellow, - Drops in a silent autumn night. - All its allotted length of days, - The flower ripens in its place, - Ripens, and fades, and falls, and hath no toil, - Fast-rooted in the fruitful soil..... - - But, propt on beds of amaranth and moly, - How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly), - With half-dropt eyelids still, - Beneath a heaven dark and holy, - To watch the long bright river drawing slowly - Its waters from the purple hill.-- - To hear the dewy echoes calling - From cave to cave thro' the thick-twined vine.-- - To hear the emerald-color'd water falling - Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine! - Only to hear and see the far-off sparkling brine, - Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.] - - -II - -Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le -figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les -passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en -avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique -en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus -véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu -d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans -sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de -philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur -corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de -ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la -campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des -fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des -assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme -un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés. - -On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer -de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en -manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on -vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands -chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour, -un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et -calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances -inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes -devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être -toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du -commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont -terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous -ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites; -nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons -plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche -forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop -connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier -homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos -raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît -de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est -ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse; -c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez -nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la -vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la -nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand -qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui -pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le -tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan -qu'à leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore, -soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le -coeur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a -sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé -les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion -pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur -Locksley Hall: - - Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son - âge;--et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à - tous mes mouvements. - - Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la - vérité.--Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va - vers toi.» - - Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une - lumière,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la - nuit du nord. - - Et elle se tourna,--son sein secoué par un soudain orage de - soupirs.--Toute son âme brillait comme une aube dans la - profondeur de ses yeux noirs. - - Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît - tort.»--Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a - longtemps que je t'aime.» - - L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains - étincelantes.--Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula - en sables d'or.... - - Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis - frémir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la - plénitude du printemps. - - Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands - navires,--et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à - l'attouchement de nos lèvres. - - Ô ma cousine au coeur faible! ô mon Amy qui n'es plus mienne!--Ô - la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile rivage! - - Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que - tout ce que les chansons ont chanté,--poupée sous la menace d'un - père, esclave d'une langue de mégère. - - Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Après m'avoir - connu,--descendre jusqu'à un coeur plus étroit que le mien! - - Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par - jour.--Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour - s'assimiler à son limon. - - Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un - rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas - que lui. - - Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,--pour - quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un - peu plus que son cheval. - - Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie - que c'est de vin.--Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le; - prends sa main dans la tienne. - - Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est - surchargée;--amuse-le de tes plus légères imaginations, - caresse-le de tes plus délicates pensées. - - Il te répondra à propos, et des choses aisées à - comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, - quand je t'aurais tuée de mes mains[192]. - -Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'était davantage. -La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités, -tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré, -se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal -intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, -par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris -d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce -sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont -les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, -d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de -Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les moeurs réelles -et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et -fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de -nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil -sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup -dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que -ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et -le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève -désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout -de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, -anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle -fête dans son coeur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans -cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous -les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son -bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il -se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des -miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts -mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille -et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que -l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris -et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. -Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que -celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul -poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours -bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se -lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le -coeur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui -veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la -fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et -mon coeur est une poignée de poussière,--et les roues passent par-dessus -ma tête,--et mes os sont secoués douloureusement,--car ils les ont jetés -dans un étroit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et -les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux -frappent--frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,--avec un -flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.--Ô mon Dieu, pourquoi ne -m'ont-ils pas enterré assez profondément!--Était-ce humain de me faire -une tombe si rude,--à moi qui ai toujours eu le sommeil -léger?--Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.--Alors je ne suis -pas tout à fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,--et -quelqu'un sûrement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour -m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il -se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre -libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur -viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure -de l'amour. - - «Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais - mon souffle--à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de - bataille.--Désormais la pensée noble sera plus libre sous le - soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul désir.--Car la - longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,--et à - présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,--sous - la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit - flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de - feu[195].» - -Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas -recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait -Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver -l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu, -obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on -rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut -découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut -raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter, -atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus -forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière -de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait -eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs -dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit -_la Princesse_; après Maud, il écrivit _les Idylles du Roi_. - -[Note 191: Voir _the Pictures_.] - -[Note 192: - - Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young, - And her eyes on all my motions with a mute observation hung. - - And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me, - Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee." - - On her pallid cheek and forehead came a colour and a light, - As I have seen the rosy red flushing in the northern night. - - And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs-- - All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes-- - - Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;" - Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long." - - Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands; - Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands. - - Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might; - Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight. - - Many a morning on the moorland did we hear the copses ring, - And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring. - - Many an evening by the waters did we watch the stately ships, - And our spirits rushed together at the touching of the lips. - - O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more! - O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore! - - Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung, - Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue. - - Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline - On a range of lower feelings and a narrower heart than mine! - - Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day, - What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay. - - As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown, - And the grossness of his nature will have weight to drag thee down. - - He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force, - Something better than his dog, a little dearer than his horse. - - What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine. - Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine. - - It may be my lord is weary, that his brain is overwrought: - Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought. - - He will answer to the purpose, easy things to understand-- - Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!] - -[Note 193: - - A million emeralds break from the ruby-budded lime - In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be - Like things of the season gay, like the bountiful season bland, - When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime, - Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea, - The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?] - -[Note 194: - - Dead, long dead, - Long dead! - And my heart is a handful of dust, - And the wheels go over my head, - And my bones are shaken with pain; - For in a shallow grave they are thrust, - Only a yard beneath the street, - And the hoofs of the horses beat, beat, - The hoofs of the horses beat, - Beat into my scalp and my brain - With never an end to the stream of passing feet, - Driving, hurrying, marrying, burying, - - Clamour and rumble and ringing and clatter.... - O me! why have they not buried me deep enough? - Is it kind to have made me a grave so rough, - Me, that was never a quiet sleeper? - May be still I am but half-dead. - Then I cannot be wholly dumb; - I will cry to the steps above my head, - And somebody, surely, some kind heart will come, - To bury me, bury me - Deeper, ever so little deeper.] - -[Note 195: - - And I stood on a giant deck and mix'd my breath - With a loyal people shouting a battle-cry.... - Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar, - And many a darkness into the light shall leap, - And shine in the sudden making of splendid names, - And noble thought be freer under the sun, - And the heart of a people beat with one desire; - For the long, long canker of peace is over and done, - And now by the side of the Black and the Baltic deep, - And deathful-grinning mouths of the fortress, flames - The blood-red blossom of war with a heart of fire.] - - -III - -La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui -conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long -poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort -jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil, -mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie -ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le -service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un -laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses -sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte -dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le -lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses -réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à -tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre -gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux -et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à -notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux -pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous -sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de -voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les -nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain -vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les -enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde -fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en -jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les -sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle -disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son -excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le -poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique, -magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la -guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les -spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos -races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée -qu'elles aiment et le modèle qui leur convient. - - -IV - -_La Princesse_ est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare. -Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la -Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et -comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de _la -Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein -d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée, -dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours -jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent -toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle -comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est -trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un -ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que -nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés, -prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins -à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers -les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie -poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes. -Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils -ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est -une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui -est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été -fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la -réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est -irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a -fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la -colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et -Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé -en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer -sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette -peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul -badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre -les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long -des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le -soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades -d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie -lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui -viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose, -pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,--et toutes -ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du -sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de -cristal de la mer transparente[196].»--Et croyez que l'endroit aide à -la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous -que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes -où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les -fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds -des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des -touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent -leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées -d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une -fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de -leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des -prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une -balustrade,--au-dessus de la campagne empourprée, respirent la -brise,--qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,--vient -battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque -geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur -éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit -la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes, -chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles -veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin -désespoir--s'élèvent dans le coeur et se rassemblent dans les -yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on -pense aux jours qui ne sont plus[198].»--Voilà la volupté exquise et -étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le -frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà -trouvés dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_. - -Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et -s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil -s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se -détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence -une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir; -son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et -veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le -trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la -sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans -la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de -longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une -presse--d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,--sur -un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de -diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,--elles -ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges, -d'autres pâles,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la -lumière,--quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le -pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et -d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur -clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles -se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs -grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée -pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée -de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées, -les cheveux flottants, la tempête dans le coeur, et le remercie avec -une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un -gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos -habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle -balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se -contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous -qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous -froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'épouser! moi votre -fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines -de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute -langue parlante vous appellerait seigneur.--«Seigneur! votre fausseté -et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur -vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir -ce coeur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le -désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance -et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la -colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de -sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique -ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur -d'un coeur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera -décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est -vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés, -en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés -dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son -délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une -campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque -froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour -prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux -encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui -comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout -bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande -rien; mais si vous êtes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je -mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser -avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrêta;--elle se -baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lèvres se -rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour -couronné s'élançant des bords de la mort,--et tout le long des veines -frémissantes l'âme monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la -bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se -leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe -avait glissé à ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus -aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme -stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps -le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des -îles empourprées,--nue comme une double lumière dans l'air et dans la -vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du -coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration -voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la -beauté. - -[Note 196: - - They sat along the forms, like morning doves - That sun their milky bosoms on the thatch. - - A rosy blonde and in a college gown - That clad her like an april daffodilly - (Her mother's colour) with her lips apart, - And all her thoughts as fair within her eyes, - As bottom agates seem to wave and float, - In crystal currents of clear morning seas.] - -[Note 197: - - And leaning there on those balusters, high - Above the empurpled champaign, drank the gale - That blown about the foliage underneath, - And sated with the innumerable rose, - Beat balm upon our eyelids.] - -[Note 198: - - Tears, idle tears, I know not what they mean, - Tears from the depth of some divine despair - Rise in the heart, and gather to the eyes, - In looking on the happy autumn-fields, - And thinking of the days that are no more. - - Dear as remember'd kisses after death, - And sweet as those by hopeless fancy feign'd - On lips that are for others; deep as love, - Deep as first love, and wild with all regret; - O death in life, the days that are no more.] - -[Note 199: - - A hubbub in the court of half the maids - Gather'd together; from the illumin'd hall - Long lanes of splendour slanted o'er a press - Of snowy shoulders, thick as herded ewes, - And rainbow robes, and gems and gemlike eyes, - And gold and golden heads; they to and fro - Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale, - All open-mouth'd, all gazing to the light, - Some crying there was an army in the land, - And some that men were in the very walls, - And some they cared not; till a clamour grew - As of a new-world Babel, woman-built - And worse-confounded: high above them stood - The placid marble Muses, looking peace.] - -[Note 200: - - «You have done well and like a gentleman, - And like a prince: you have our thanks for all: - And you look well too in your woman's dress: - Well have you done and like a gentleman. - You have saved our life: we owe you bitter thanks: - Better have died and spilt our bones in the flood-- - Then men had said--but now--what hinder me - To take such bloody vengeance on you both?-- - Yet since our father--Wasps in the solemn hive, - You would-be quenchers of the light to be, - Barbarians, grosser than your native bears-- - O would I had his sceptre for one hour! - You that have dared to break our bound, and gull'd - Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us-- - I wed with thee! I bound by precontract - Your bride, your bondslave! not tho' all the gold - That veins the world were pack'd to make your crown, - And every spoken tongue should lord you. Sir, - Your falsehood and your face are loathsome to us: - I trample on your offers and on you: - Begone! we will not look upon you more. - Here, push them out at gates.»] - -[Note 201: - - From all a closer interest flourish'd up - Tenderness touch by touch, and last, to these, - Love, like an Alpine harebell hung with tears - By some cold morning glacier; frail at first - And feeble, all unconscious of itself, - But such as gather'd colour day by day.] - -[Note 202: - - «If you be, what I think you, some sweet dream, - I would but ask you to fulfil yourself: - But if you be that Ida whom I know, - I ask you nothing: only, if a dream, - Sweet dream, be perfect. I shall die to-night. - Stoop down and seem to kiss me ere I die.»] - -[Note 203: - - . . . . . . She turn'd; she paused; - She stoop'd; and with a great shock of the heart - Our mouths met: out of languor leapt a cry, - Crown'd Passion from the brinks of death, and up - Along the shuddering senses struck the soul, - And closed on fire with Ida's at the lips; - Till back I fell, and from mine arms she rose - Glowing all over noble shame; and all - Her falser self slipt from her like a robe, - And left her woman, lovelier in her mood - Than in her mould that other, when she come - From barren deeps to conquer all with love, - And down the streaming crystal dropt, and she - Far-fleeted by the purple island-sides, - Naked, a double light in air and wave....] - - -V - -Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le -ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et -retrouvée dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la -Princesse_. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de -la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les -sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour -se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique -et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de -Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de -remonter vers l'âge et les moeurs primitives, d'écouter le paisible -discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une -pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme. -Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il -n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée; -il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des -convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il -la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit -jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble -beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette -simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse -aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que -volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la -pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la -culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y -trouver le contentement et le repos. - -Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la -Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a -assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir -de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge. -Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter -leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si -elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point -écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de -n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour -culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir -raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent -naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai -qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule -fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle -garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours -elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de -lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le -guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut -pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je -meure?»--«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un -simple chant de quelques notes,--répète son simple chant et le répète -toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que -l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la -moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se -déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut -l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut -la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable -avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers -frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me -prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la -marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà -du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez -pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à -ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].» -Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une -ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,» -et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque -remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main -droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dictée, -toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le -linceul était de drap d'or--ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout -en blanc,--excepté son visage, et ce visage aux traits si purs--était -aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement -endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un -grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les -chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir -Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge -d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé -de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de -vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est -pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.--C'est pourquoi, devant notre -dame Ginèvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma -plainte.--Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.--Prie pour -mon âme, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans -égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un -regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à -trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat. - -Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le -grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir -de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a -roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les -chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu -à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a -porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix -brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était -l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].» -Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée -Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas -qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire -Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et -revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont -éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et -luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La -grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,--et fit -dans l'air une arche de clarté,--comme le rayonnement d'aube -boréale--qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver -s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais -avant que l'épée eût touché la surface,--un bras s'éleva, vêtu de -velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poignée, et -la brandit trois fois;--puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].» -Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine, -ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter -jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop -tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des -cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où -«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»--«Là s'était -arrêtée une barque sombre,--noire comme une écharpe funèbre de la -proue à la poupe;--tout le pont était couvert de formes -majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en -songe; auprès d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs -lèvres partit--un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles -palpitantes.--Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand -éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie--toute la nuit dans -une terre déserte, où personne ne vient--et n'est venu depuis le -commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la -barque.--Ils vinrent à la barque; là les trois reines--étendirent -leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.--Mais celle qui était la -plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tête du roi -dans son giron--et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en -pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa -voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et -prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil -ordre change, cédant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit -lui-même en plusieurs façons,--de peur qu'une bonne coutume étant -seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie -pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne -l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses -parties,--est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais -à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-là que tu -vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon âme est obscurcie de -doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,--où ne tombe point de -pluie, ni de grêle, ni de neige,--et où même le vent ne souffle jamais -rudement; mais elle repose--enveloppée de profondes prairies, -heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux -pleins d'arbres couronnés par une mer d'été--où je me guérirai de ma -douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu -de plus calme et de plus imposant. - -Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si -multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens -et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les -préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses -pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un -édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement -choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus -exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au -plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque -cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures -retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et -là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus -délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible -que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on -emportera en sortant de son musée. - -[Note 204: - - She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be. - He will not love me: how then? must I die?» - Then as a little helpless innocent bird, - That has but one plain passage of fine notes, - Will sing the simple passage o'er and o'er - For all an april morning, till the ear - Wearies to hear it, so the simple maid - Went half the night repeating, «must I die?»] - -[Note 205: - - At last she said «Sweet brothers, yester night - I seem'd a curious little maid again, - As happy as when we dwelt among the woods, - And when you used to take me with the flood - Up the great river in the boatman's boat. - Only you would not pass beyond the Cape - That has the poplar on it: there you fixt - Your limit, oft returning with the tide. - And yet I cried because you would not pass - Beyond it, and far up the shining flood - Until we found the palace of the king. - . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . Now shall I have my will.»] - -[Note 206: - - But when the next sun brake from underground, - Then, those two brethren slowly with bent brows - Accompanying, the sad chariot-bier - Past like a shadow thro' the field, that shone - Full-summer, to that stream whereon the barge, - Pall'd all its length in blackest samite, lay. - There sat the life-long creature of the house, - Loyal, the dumb old servitor, on deck, - Winking his eyes, and twisted all his face. - So those two brethren from the chariot took - And on the black decks laid her in her bed, - Set in her hand a lily, o'er her hung - The silken case with braided blazonings - And kiss'd her quiet brows, and saying to her: - «Sister, farewell for ever,» and again - «Farewell, sweet sister,» parted all in tears. - Then rose the dumb old servitor, and the dead - Steer'd by the dumb went upward with the flood-- - In her right hand the lily, in her left - The letter--all her bright hair streaming down-- - And all the coverlid was cloth of gold - Drawn to her waist, and she herself in white - All but her face, and that clear-featured face - Was lovely, for she did not seem as dead - But fast asleep, and lay as tho' she smiled.] - -[Note 207: - - "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake, - I, sometime call'd the maid of Astolat, - Come, for you left me taking no farewell, - Hither, to take my last farewell of you. - I loved you, and my love had no return, - And therefore my true love has been my death. - And therefore to our lady Guinevere, - And to all other ladies, I make moan. - Pray for my soul, and yield me burial. - Pray for my soul thou too, sir Lancelot, - As thou art a knight peerless."] - -[Note 208: - - A chapel nigh the field, - A broken chancel with a broken cross, - That stood on a dark strait of barren land. - On one side lay the ocean, and on one - Lay a great water, and the moon was full.] - -[Note 209: - - The great brand - Made lightnings in the splendour of the moon, - And flashing round and round, and whirled in an arch, - Shot like streamer of the northern morn, - Seen where the moving isles of winter shock - By night, with noises of the northern sea. - So flash'd and fell the brand Excalibur: - But ere he dipt the surface, rose an arm - Clothed in white samite, mystic, wonderful, - And caught him by the hilt, and brandish'd him - Three times, and drew him under in the meer.] - -[Note 210: - - They saw then how there hove a dusky barge - Dark as a funeral scarf from stern to stern, - Beneath them; and descending they were ware - That all the decks were dense with stately forms - Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these - Three queens with crowns of gold. And from them rose - A cry that shiver'd to the tingling stars, - And, as it were one voice, an agony - Of lamentation like a wind, that shrills - All night in a waste land, where no one comes, - Or hath come, since the making of the world.] - -[Note 211: - - Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge," - And to the barge they came. There those three queens - Put forth their hands, and took the king and wept. - But she that rose the tallest of them all - And fairest, laid his head in her lap, - And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands - And call'd him by his name, complaining loud....] - -[Note 212: - - The old order changeth, yielding place to the new, - And God fulfills himself in many ways, - Lest one good custom should corrupt the world.... - If thou shouldst never see my face again - Pray for my soul. More things are wrought by prayer - That this world dreams of.... - For so the whole round earth is every way - Bound by gold chains about the feet of God. - But now farewell. I am going a long way - With these thou seest,--if indeed I go-- - (For all my mind is clouded with a doubt) - To the island-valley of Avilion, - Where falls not hall, or rain or any snow, - Nor ever wind blows loudly; but it lies - Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns - And bowery hollows crown'd with summer sea, - Where I will heal me of my grievous wound.] - - -§ 2. - -LE PUBLIC. - -Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du -monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche. -Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de -Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres -de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on -comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin. - -Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en -regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de -campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le -rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue -pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un -rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde -vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et -jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou -château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a été raccordé avec -l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les -pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à -tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage -même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres -de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique, -ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans -doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui -font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen -riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche. -Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon -frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les -matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant -où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques -rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le -long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des -fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales. -Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement -gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres -de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par -l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper -beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses -feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette -verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge -de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin, quelle -propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le bien-être -des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a ménagé -des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes peuplées -par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent dans les -bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y a dans -l'herbe de grands boeufs couchés, des moutons aussi blancs que s'ils -sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modèles, -capables de réjouir l'oeil d'un amateur et d'un maître. Nous revenons -à la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; décidément -ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, à cette -grande fenêtre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le -large treillis d'or qu'il étale à travers la futaie! Et comme -adroitement on a tourné la maison pour que le paysage paraisse encadré -au loin entre les collines et de près entre les arbres! Nous entrons. -Que tout y est soigné et commode! On y a prévu, devancé les moindres -besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionné; on soupçonne -tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention à quelque -Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propreté -n'est pas plus méticuleuse en Hollande; proportion gardée, ils ont -trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les -détails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans -une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage à son -moment et à sa place, et le bien-être qu'elle distille vient en rosée -de miel tomber dans la bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le -sucre d'une raffinerie modèle lorsqu'il arrive dans son goulot. - -Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit -et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a -trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre -l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui -est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont -bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à -toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les -aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et -spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il -doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des -théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions. -Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il -y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile -et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit, -travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est -magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit -sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il -parle dans les _meetings_, il surveille des écoles, il rend la -justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures, -de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour -conduire amicalement ses voisins et ses inférieurs vers quelque oeuvre -qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est -respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de -la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et qu'il en use loyalement -pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit est entretenu par une -vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et occupé; il est -instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il est curieux de -tous les renseignements précis, il est tenu au courant par ses -journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes nouvelles. -Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il -monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il chasse, il -vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même tous les -détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air, il résiste -à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout ailleurs conduit -l'homme moderne aux agitations du cerveau, à l'affaiblissement des -muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce monde élégant et sensé, -raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de conduite, que ses goûts -de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte -d'enceinte fleurie et empêchent de regarder ailleurs. - -Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil -monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en -famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle -de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris -ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il -n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et -scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troublé en -fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans contraste la -voix grave du maître de maison qui, devant les domestiques -agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en le quittant, -on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur -d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments -étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a goûté -les petites scènes rurales et les riches peintures de paysage. Les -dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont si exquis et -si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si délicates! Il -a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides! -Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les -honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur pureté. Les -jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement quand, tout à -l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des têtes -blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des épaules -blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion est -fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité et -dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et -tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire -ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses -idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les -réussites et la diversité de son style, les agréments et la perfection -de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa poésie -ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et peintes où les -fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent dans une harmonie -savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs -calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprès -pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers de l'ancienne -noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie -de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation éloquente -de leurs principes et un meuble précieux de leur salon. - -Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter -en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des -maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous -trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la -finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide -de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la -province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui -pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un -escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les -caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut -voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues -flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée, -bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux -abords des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous remarqué -comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme ces -regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté -violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves -avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient -bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la -glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la -sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée -parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils -viennent respirer de gaieté de coeur. Ils sont serrés autour de leurs -petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les cris -des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le défilé -monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles attardées -qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intérieur -est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre ces -divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages, nous -trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de -statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes -de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il -représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les -personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est -agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais -qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un -an, sali en six mois, bon pour étaler un luxe postiche. Toutes leurs -jouissances sont factices et comme arrachées au passage; il y a en -elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent à la -cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs cafés, à la gaieté de -leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop -multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec patience et cueillies -avec modération; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et -échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils sont raffinés et ils -sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles -colorées, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vérités -neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir -l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne -s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur dépense, leurs -besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la -fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis de gaieté -mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de -souffrance et d'ardeur. - -Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce -frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout -saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et -multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et -des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds, -bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race! -Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y -naître; nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ immense de la -pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou prescrite. La pratique -ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et une Église officielle -sont là pour les décharger du soin de mener la nation; on subit les -deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec -patience et railleries; on ne les regarde qu'à la façon d'un -spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme une pièce de -théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez que la -critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais qui -entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses -faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les -grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce conflit -des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart du temps, -ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les incertitudes, partant -à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses. Dans ce vide, -qui est comme une vaste mer, les rêves, les théories, les fantaisies, -les convoitises déréglées, poétiques et maladives, s'amassent et se -chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de -formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prépare une -assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes bâtisses -des sciences, qui çà et là, obscurément, comme des polypes -sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base où -s'appuieront les croyances du genre humain. - -Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est dans ce -Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il -est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons -parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une -belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une -rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche -matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne -nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il -jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais -menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le -sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le -monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte, -c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les -plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il -avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la -sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire -une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette -chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre, -horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué -l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses -passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond -d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été -trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à -travers la vie comme un cheval de race cabré dans la campagne, que -l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel -précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout -et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un -trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point -cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et -pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, -aussi altéré que devant[213]. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont -retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de -dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si -mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain -épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les -angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même -geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible -expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer. -Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte, -et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa -fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout -l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit -accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de -la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui -boit dans une coupe ciselée, debout, à la première place, parmi les -applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du -coeur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa -poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait du poison au -fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs battent les -tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voilà ce que -nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus brillant d'entre -nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte invisible, et s'est -abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs et les gaietés -menteuses de notre banquet. - -Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons -écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs. -Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et -nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé, -son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets -vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent -hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre -des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à -travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une -croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les -nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi! -c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes! -ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui -ont fait ruisseler cette divine éloquence! ce sont elles qui en cet -instant ont ramassé dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de -la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante -et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais! La -pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas, dans l'île de -Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est heureux parmi -ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses roses! -N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et dans -cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son -désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap -battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le -genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de -sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au -moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations -profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir -l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un -simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il -a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que -c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais -il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec -désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée -aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et -plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il -n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une -vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le monde qui a -écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de -bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson. - -[Note 213: - - Ô médiocrité! celui qui pour tout bien - T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie, - Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.] - - -FIN. - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME - -LIVRE V. - -LES CONTEMPORAINS. - - -Chapitre I.--Le roman. Dickens. - -§ 1. L'ÉCRIVAIN. - - Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance - de la façon d'imaginer. 6 - - I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. -- - Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les - objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En - quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle - est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les - hallucinés et les fous. 6 - - À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses - trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux - peintres de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. - -- _Miss Ruth_ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ 21 - - II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit - produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son - comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la - caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa - gaieté. 27 - - -§ 2. LE PUBLIC. - - Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette - contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de - l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la - jeune fille et de l'épouse. 39 - - En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. -- - Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. 43 - - Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques - comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. - -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez - Dickens l'ensemble manque à l'action. 45 - - -§ 3. LES PERSONNAGES. - - Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et - instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. -- - Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de - Dickens pour les seconds. 49 - - I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. - -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme - positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- - En quoi ces personnages sont Anglais. 50 - - II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature - française. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les - gens du peuple. -- L'homme idéal selon Dickens. 60 - - III. En quoi cette conception correspond à un besoin public. - -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. - -- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés - par la convention et par la règle. -- Succès de Dickens. 64 - - -Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray. - - Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- - Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de - Dickens et de Thackeray. 68 - - I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses - dissertations morales. 70 - - II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. - -- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des - deux esprits. 79 - - III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. - -- L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss - Blanche Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress - Hoggarty._ 82 - - IV. Solidité et précision de cette conception satirique. -- - Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un - ambassadeur._ 93 - - Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. -- - Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des - exaltations humaines. 96 - - V. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de - la société en Angleterre. -- Ses aversions et ses - préférences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du - roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne, - du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet établissement - aristocratique. -- Excès de cette satire. 100 - - -§ 2. L'ARTISTE. - - I. Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit à l'art. -- - En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle fausse les - personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. -- - _Valérie Marneffe et Rebecca Sharp._ 117 - - II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_. - -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme - idéal. 128 - - III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle - est cette définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère - de la véritable. 141 - - -Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay. - - Rôle et position de Macaulay en Angleterre. 145 - - -§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES. - - I. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses - opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et - pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le - véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des - anciens. 147 - - Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison - de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il - est religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme - en Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essais sur - l'Église et l'État._ 152 - - Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est - l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la - Révolution et les Stuarts._ 159 - - II. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son - goût pour les développements. Caractère oratoire de son - esprit. -- En quoi il diffère des orateurs classiques. -- - Son estime pour les faits particuliers, les expériences - sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des - spécimens décisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais - sur Warren Hastings et sur Clive._ 166 - - Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa - plaisanterie. -- Sa poésie. 183 - - -§ 2. - - Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de - son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. - -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- - _L'Acte de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- - Traces d'amplification et de rhétorique. 197 - - Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En - quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- - Position intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et - l'esprit germanique. 222 - - -Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle. - - Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. 229 - - -§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT. - - I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son - imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses - bouffonneries. 230 - - II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle - est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les - dandies et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- - Extrême tension de son esprit et de ses nerfs. 238 - - III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le - sentiment du réel et le sentiment du sublime. 251 - - IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche - des sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa - sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- - _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ -- - Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses - visions. -- Comment il figure le monde d'après son propre - esprit. 251 - - V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la - pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux - façons principales de la reproduire, et deux sortes - principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les - intuitifs. -- Inconvénients du second procédé. -- Comment il - est obscur, hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse - à l'affectation et à l'exagération. -- Duretés et - outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre - d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. -- - Il est le plus favorable à l'invention originale. -- Quel - emploi Carlyle en a fait. 260 - - -§ 2. SON RÔLE. - - Introduction des idées allemandes en Europe et en - Angleterre. -- Études allemandes de Carlyle. 268 - - I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- - Comment elles agissent et finissent. -- Le génie artistique - de la Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. - -- Le génie philosophique de l'âge moderne. -- Analogie - probable des trois périodes. 268 - - II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. - -- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la - linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, - l'exégèse, la théologie et la métaphysique. -- Comment le - penchant métaphysique a transformé la poésie. 271 - - III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des - parties solidaires et complémentaires. -- Nouvelle - conception de la nature et de l'homme. 273 - - IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite - et l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des - spéculations allemandes. 274 - - V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples - anciens. -- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. - -- Les puritains et les jansénistes au dix-septième siècle. - -- La France au dix-huitième siècle. -- Par quels chemins - ces idées peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La - critique. 276 - - VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en - Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration - passionnée et poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. 278 - - -§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. - - Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il - ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ 282 - - I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- - Caractère divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. 283 - - II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les - idées positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. - -- Comment chez Carlyle la métaphysique allemande s'est - changée en puritanisme anglais. 289 - - III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du - devoir. -- Conception de Dieu. 291 - - IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme - véritable et le christianisme officiel. -- Les autres - religions. -- Limite et portée de la doctrine. 294 - - V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. - -- Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe - d'écrivains il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement - sur Voltaire. 299 - - VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux - préjugés de siècle et de race. -- Le goût n'a qu'une - autorité relative. 304 - - -§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. - - I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des - révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. 307 - - II. Liaison de cette conception et de la conception - allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il - est original. -- Portée de sa conception. 309 - - III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments - héroïques. -- Que les véritables historiens sont des - artistes et des psychologues. 312 - - IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose - que de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et - sa valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les - puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation - moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. 314 - - V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de - son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il - est injuste. 319 - - VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût - du bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres - prévisions pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- - Contre l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. 322 - - VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. - -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. 327 - - -Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill. - - I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la - science positive. -- Absence des idées générales. 331 - - II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la - religion. 332 - - III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse - nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre - d'esprit. -- À quelle famille de philosophes il appartient. - -- Valeur des spéculations supérieures dans la civilisation - humaine. 334 - - -§ 1. L'EXPÉRIENCE. - - I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la - psychologie et de la métaphysique. 337 - - II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons - du monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort - de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. 339 - - III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la - définition, et la théorie de la preuve. 345 - - IV. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est - importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y - a pas de définition des choses, mais des définitions des - noms. 346 - - V. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. -- - Réfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie - probante. 351 - - VI. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. -- - Réfutation. -- Les axiomes ne sont que des expériences d'une - certaine classe. 356 - - VII. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que - son antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la - stabilité des lois de la nature. -- En quoi consiste une - loi. -- Par quelles méthodes on découvre les lois. -- La - méthode des concordances, la méthode des différences, la - méthode des résidus, la méthode des variations - concomitantes. 361 - - VIII. Exemples et applications. -- Théorie de la rosée. 369 - - IX. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses - procédés. 380 - - X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de - déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi - moderne de la seconde. -- Sciences qui réclament la - première. -- Sciences qui réclament la seconde. -- Caractère - positif de l'oeuvre de Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. 383 - - XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que - tous les événements arrivent selon des lois. -- Le hasard - dans la nature. 386 - - -§ 2. L'ABSTRACTION. - - I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- - Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- - Quelle faculté ouvre le monde des causes. 394 - - II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des - faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de - l'abstraction dans la science. 396 - - III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des - abstraits générateurs. 400 - - IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du - raisonnement est une loi abstraite. 402 - - V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations - d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. 404 - - VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des - éliminations ou abstractions. 407 - - VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience - et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, - les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous - devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée - de l'axiome des causes. 408 - - VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. -- - Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la - part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une - fourmi philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une - métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois - nations pensantes. 411 - - IX. Une matinée à Oxford. 416 - - -Chapitre VI. La poésie. Tennyson. - -§ 1. LE TALENT ET L'OEUVRE. - - En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. -- En quoi il les - continue. 420 - - I. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- - Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. - -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité - littéraire et son dilettantisme poétique. -- _The Dying - Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ 421 - - II. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa - vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament - poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- - _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. -- - Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ 427 - - III. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In - Memoriam._ -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. - -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- - Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. 436 - - IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce poëme et d'_As you - like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment - Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. 438 - - V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de - l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a - renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation - de ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort - d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante. - -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son - talent pour se métamorphoser, pour embellir et pour épurer. 446 - - -§ 2. LE PUBLIC. - - Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- - L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi - Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France. - -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. - -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi - Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison - des deux mondes et des deux poëtes. 456 - - -FIN DE LA TABLE. - - -10616.--Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris. - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. - -Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les -notes de fin de page sont manquantes.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise -(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE *** - -***** This file should be named 41114-8.txt or 41114-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41114/ - -Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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