summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41114-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:26:42 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:26:42 -0800
commit95cdabb9cda34397cf82f4dcb62adbf1d92db1e9 (patch)
tree3c604d76b27b6de2015386b17f6bcc2ecead8512 /41114-8.txt
parentfc55366f7dfc5edce2b595fa56d10acce5681238 (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-08 16:26:42HEADmain
Diffstat (limited to '41114-8.txt')
-rw-r--r--41114-8.txt14040
1 files changed, 0 insertions, 14040 deletions
diff --git a/41114-8.txt b/41114-8.txt
deleted file mode 100644
index 646dda6..0000000
--- a/41114-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,14040 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41114]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-
-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
-
-
-LES CONTEMPORAINS
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
-
-(Librairie Hachette.)
-
-
- VOYAGE AUX PYRÉNÉES, in-18, 5e édition.
-
- LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e édition.
-
- ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e édition.
-
- LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, in-18, 3e édition.
-
- ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.
-
- NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e édition.
-
- VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e édition.
-
- VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8.
-
-
-(Librairie Germer-Baillière.)
-
-
- PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18.
-
- PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18.
-
- DE L'IDÉAL DANS L'ART, in-18.
-
- PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18.
-
-
-
-
-10616.--Impr. génér. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-PAR H. TAINE
-
-
-TOME CINQUIÈME ET COMPLÉMENTAIRE
-
-
-LES CONTEMPORAINS
-
-
-
-
-DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
- BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
- 1869
-
- Droits de propriété et de traduction réservés
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Ce volume est le complément de l'_Histoire de la littérature
-anglaise_; il est écrit sur un autre plan, parce que le sujet est
-autre. La période présente n'est point encore accomplie, et les idées
-qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est-à-dire à l'état
-d'ébauches; c'est pourquoi on ne peut à présent les grouper en
-système. Quand les documents ne sont encore que des indices,
-l'histoire doit se réduire à des études: la science se modèle sur la
-vie, et nos conclusions restent forcément incomplètes, quand les faits
-qui nous les suggèrent sont inachevés. Dans cinquante ans, on pourra
-écrire l'histoire de ce siècle; en attendant on ne peut que
-l'esquisser. J'ai choisi parmi les écrivains anglais contemporains les
-esprits les plus inventifs, les plus conséquents et les plus opposés;
-on peut les considérer comme des _spécimens_ qui représentent les
-traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction
-générale de l'esprit public.
-
-Ce ne sont que des spécimens. À côté de Macaulay et de Carlyle, il y
-a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; à côté de Dickens et
-de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Brontë,
-mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; à côté de
-Tennyson, il y a des poëtes comme Elisabeth Browning; à côté de Stuart
-Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer.
-Je laisse de côté le très-grand nombre d'hommes de talent qui écrivent
-sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats
-dans une armée, manifestent parfois plus clairement que les généraux
-les facultés et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si
-l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits
-divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai
-déjà marqués. L'un de ces traits est propre à la civilisation
-anglaise, l'autre à la civilisation du dix-neuvième siècle. L'un est
-national, l'autre est européen. D'un côté, et cela est particulier à
-ce peuple, cette littérature est une enquête instituée sur l'homme,
-toute positive et partant médiocrement belle, ou philosophique, mais
-très-exacte, très-minutieuse, très-utile, en outre très-morale, et
-cela à un tel degré que parfois la générosité ou la pureté de ses
-aspirations l'élèvent jusqu'à une région que nul artiste ou philosophe
-n'a dépassée. D'un autre côté, et cela est commun aux divers peuples
-de notre âge, cette littérature subordonne les croyances et les
-institutions régnantes à l'examen personnel et à la science établie,
-je veux dire à ce tribunal irrécusable qui se dresse dans la
-conscience solitaire de chaque homme, et à cette autorité universelle
-que les diverses raisons humaines rectifiées l'une par l'autre et
-contrôlées par la pratique, empruntent aux vérifications de
-l'expérience et à leur propre accord.
-
-Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces
-doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mérite d'être
-spontanées et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes
-vivaces. Les six écrivains décrits dans ce volume ont exprimé sur
-Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale,
-des idées efficaces et complètes. Pour produire de telles idées, il
-n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre,
-l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre
-ordonnées, discutées et comparées à celles des deux autres pays
-pensants.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE.
-
-LIVRE V.
-
-LES CONTEMPORAINS.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-Le Roman. Dickens.
-
-
-§ 1.
-
-L'ÉCRIVAIN.
-
- I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
- de la façon d'imaginer.
-
- II. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. --
- Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
- objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa
- conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine
- de la monomanie. -- Comment il peint les hallucinés et les fous.
-
- III. À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
- trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres
- de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand. -- _Miss Ruth_
- et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._
-
- IV. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
- produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son
- comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
- caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa gaieté.
-
-
-§ 2.
-
-LE PUBLIC.
-
- I. Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette
- contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de l'amour
- chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille
- et de l'épouse.
-
- II. En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. --
- Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens.
-
- III. Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques
- comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. --
- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens
- l'ensemble manque à l'action.
-
-
-§ 3.
-
-LES PERSONNAGES.
-
- I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et
- instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. --
- Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens
- pour les seconds.
-
- II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. --
- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M.
- Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces
- personnages sont Anglais.
-
- III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française.
- -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple.
-
- IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception
- correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la
- culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de
- l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès
- de Dickens.
-
-
-Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain
-de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se
-mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les
-journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
-et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq
-ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets,
-nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs
-l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
-arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
-actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y
-a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué
-d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme
-un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une
-infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de
-dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une
-cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée
-trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait
-un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait
-asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son
-oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce
-présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose
-avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des
-biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le
-biographe ni le docteur.
-
-Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on
-fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre
-biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il
-répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_,
-son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point
-cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la
-vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que
-Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut
-d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa
-jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une
-grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de
-conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il
-écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte
-les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On
-a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du
-public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à
-s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en
-réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
-sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante
-volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme;
-d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce
-n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire;
-c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie
-d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes
-ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il
-communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en
-pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du
-génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut
-bien.
-
-
-§ 1.
-
-L'ÉCRIVAIN.
-
-La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
-Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec
-quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à
-chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait
-d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un
-romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer,
-le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa
-véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères
-qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle
-de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses
-mérites, de sa puissance et de ses excès.
-
-
-I
-
-Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je
-crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande
-énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
-cette description d'un orage; les images semblent prises au
-daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi
-rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude
-d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au
-grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue
-qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les
-recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la
-bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage
-effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
-charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des
-lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
-aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois
-pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui
-montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du
-bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
-lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].»
-
-Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans
-effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle
-s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les
-objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont
-il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs
-s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent
-hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres
-étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
-la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images
-restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les
-objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des
-détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la
-vérité.
-
-Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et
-puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La
-source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est
-l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour
-offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie
-de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la
-magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux
-grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la
-beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en
-figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent
-poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées,
-d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les
-fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit
-qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main
-invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les
-crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se
-lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il
-s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue
-sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les
-poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en
-murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne
-en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les
-épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit
-strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme
-s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination
-sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la
-religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous
-parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel,
-des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que
-l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un
-instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et
-dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la
-sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les
-arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la
-tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il
-fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le
-vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails
-les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les
-barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et
-recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui
-les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des
-madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées
-mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui,
-pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des
-cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des
-matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et
-jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une
-vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les
-nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières
-affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une
-sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens,
-une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent
-ce château tremblant.
-
-Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un
-poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
-réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
-commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du
-foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux
-du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le
-bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus.
-Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent
-mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la
-chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets,
-chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son
-imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie
-qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les
-pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste,
-il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des
-rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il
-s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille,
-jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier
-des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi
-de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire
-fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine,
-les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses
-encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:
-
- Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des
- Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la
- plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une
- question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent
- les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette
- cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait
- comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des
- dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
- grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
- Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette
- source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
- les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards,
- nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient
- pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où
- passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui
- ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance,
- auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une
- soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les
- vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au
- fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de
- papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu
- trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes
- tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles.
- Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu
- arriver pour l'amour de Ruth[4].
-
-Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours
-mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces
-mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
-Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette
-imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit
-d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
-ailleurs.
-
-On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe
-laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de
-marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les
-télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les
-porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils
-se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres
-dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant
-d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues
-au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de
-côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se
-transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change
-en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière
-de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée
-et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île
-déserte[5].»
-
-La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande.
-Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté
-nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
-l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée
-les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à
-l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à
-celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus
-voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter,
-ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en éblouir, l'en
-accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne
-puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits
-de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est
-un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus
-présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille
-maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la
-cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le
-relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience
-des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les
-couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau
-fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides;
-il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la
-grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur
-la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse
-description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la
-contemplation était intense; elle prouve sa passion par son
-exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la
-distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la
-rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de
-l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit
-des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M.
-Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je
-finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand
-trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom
-Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin
-hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé
-le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le
-savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le
-lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on
-est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités
-sont le style de la maladie plutôt que de la santé.
-
-Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On
-voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de
-leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et
-de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être
-dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se
-transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe;
-le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui
-pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué
-en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le
-souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son
-esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la
-fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à
-la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
-compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres,
-les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper.
-À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est
-un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des
-sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait
-y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre
-lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas
-là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre
-fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que
-redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du
-châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de
-sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des
-raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme
-nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de
-réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au
-moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
-le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il
-entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève
-les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre
-maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le
-bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie:
-Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il
-finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations
-sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans
-ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de
-formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression
-incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées,
-tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule
-question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce
-d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y
-attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va
-dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant
-les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse
-«les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des
-monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la
-découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris
-et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre,
-écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a
-toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre
-mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire:
-«Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de
-prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire
-reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus
-lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»
-
-Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait.
-Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au
-premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il
-fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable
-d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en
-a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque
-triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M.
-Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood.
-Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces
-incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces
-arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette
-intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée
-et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard
-vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards
-qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à
-chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là
-une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de
-ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée:
-il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire
-discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une
-plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté,
-l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles
-créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir,
-et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant
-leur déraison.
-
-À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent,
-non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir
-mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large
-monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une
-classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne
-les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est
-le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos
-de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une
-boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la
-vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons
-vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il
-la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les
-couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans
-les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte
-d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on
-n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes
-monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées
-par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et
-devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme
-pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les
-cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées,
-la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements
-d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie
-l'auteur de _Valentine_ et d'_André_ lui échappera. Il se perdra,
-comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et
-passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles
-formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le
-rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des
-concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une
-sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de
-santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration
-est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au
-hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en
-communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et
-violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains
-elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère;
-elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et
-le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre.
-Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille,
-elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe
-bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement
-de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris
-d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il
-apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses
-mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y
-a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations,
-protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces
-gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser
-(par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous
-rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique,
-comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix
-sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales
-s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la
-fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
-ses joues, frêle chef-d'oeuvre éclos un soir d'émotion poétique,
-pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et
-divins des étoiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le
-premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin
-d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les
-roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
-chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre
-hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle
-l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle,
-et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
-conducteur:
-
- En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux
- noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop
- clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante
- milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En
- avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs
- de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par
- les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son
- parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par
- delà l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, où les buveurs s'assemblent
- à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les
- traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare,
- poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les
- petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la
- route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous
- le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis
- nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la
- barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne.
- Hurrah!
-
- Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant;
- viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la
- banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne
- ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte.
- Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande
- gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de
- vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,
- comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter
- le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill,
- de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor,
- Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien
- loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument
- ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!
-
- Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
- l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets
- comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières,
- les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes
- pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont
- envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas,
- les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes
- puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient
- pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il
- veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
- assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance
- devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que
- notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers
- fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ
- labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus
- roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre
- chasseur!
-
- Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un
- lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne,
- pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
- modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est
- étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
- ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous
- serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous
- voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet
- d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis
- reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant
- toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre
- la lune! Holà ho! hurrah!
-
- La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour
- arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la
- campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là
- des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des
- terrasses, des places, des équipages, des chariots, des
- charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des
- ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la
- brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les
- gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers
- des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
- nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie,
- et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se
- trouve à Londres[6]!
-
-Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de
-lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les
-plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient
-dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et
-bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son
-portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et
-un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser.
-
-[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing
-light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could
-not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples,
-with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in
-cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons
-that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning
-which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields;
-miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of
-trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a
-trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain;
-then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a
-brightness so intense that there was nothing else but light; and then
-the deepest and profoundest darkness.
-
- (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)]
-
-[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go
-wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves;
-but this wind happening to come up with a great heap of them just
-after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and
-scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there,
-rolling over each other, whirling round and round upon their thin
-edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of
-extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this
-enough for its malicious fury: for not content with driving them
-abroad, it charged small parties of them and hunted them into the
-wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard,
-and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath,
-and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed
-at their heels!
-
-The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase
-it was; for they got into unfrequented places, where there was no
-outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at
-his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung
-tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open
-chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went
-anywhere for safety.
-
- (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)]
-
-[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round
-and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of
-trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking
-out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one
-not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to
-issue forth again: and not content with stalking through the aisles,
-and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ,
-soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings
-itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into
-the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls;
-seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At
-some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others,
-moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too,
-lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way,
-of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of
-the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so
-flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the
-fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a
-church!
-
-But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles!
-High up in the steeple, where it is free to come and go through many
-an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the
-giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very
-tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is;
-and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper,
-shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the
-unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old
-oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled
-spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in
-the vibration of the bells, and never loose their hold upon their
-thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick
-alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save
-a life! High up in the steeple of an old church, far above the light
-and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it,
-is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of
-an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)]
-
-[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation
-of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of
-the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a
-question for gardeners, and those who are learned in the loves of
-plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have
-such a delicate little figure flitting through it; that it passed like
-a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left
-them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt.
-The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the
-spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling,
-through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows,
-bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to
-listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed;
-the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny
-growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their
-benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron
-boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the
-heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in
-their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered
-with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went
-lightly by. Anything might have happened that did not happen, and
-never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p.
-289.)]
-
-[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.]
-
-[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account
-the deep reflections of the trees, but scampering on through light and
-darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away,
-were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the
-village-green, where cricket-players linger yet; and every little
-indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's
-foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses
-from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door
-admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off
-towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats,
-while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs
-and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and
-down again into the shadowy road, and through the open gate, and far
-away, away, into the world. Yoho!
-
-Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over
-the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket!
-Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the
-bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack.
-Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact
-with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff
-it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of
-turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and
-try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills
-and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night.
-Yoho! Yoho!
-
-See the bright moon? High up before we know it: making the earth
-reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low
-cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young
-slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate
-their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that
-their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the
-oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his
-stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The
-moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and
-decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic
-dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho!
-through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along
-the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter.
-
-Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it,
-but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest
-admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as
-real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we
-were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding
-this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour;
-emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always
-dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match
-against the Moon. Yoho! Yoho!
-
-The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up.
-Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a
-continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas,
-crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past
-early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of
-loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the
-rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to
-preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy
-ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down,
-quite stunned and giddy, is in London!
-
- (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)]
-
-
-II
-
-Le lecteur prévoit déjà quelles violentes émotions ce genre
-d'imagination va produire. La manière de concevoir règle en l'homme la
-manière de sentir. Quand l'esprit, à peine attentif, suit les contours
-indistincts d'une image ébauchée, la joie et la douleur l'effleurent
-d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention
-profonde, pénètre les détails minutieux d'une image précise, la joie
-et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et
-voit ces détails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets
-d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionné; il ne se repose
-jamais dans le style naturel et dans le récit simple; il ne fait que
-railler ou pleurer; il n'écrit que des satires et des élégies. Il a la
-sensibilité fiévreuse d'une femme qui part d'un éclat de rire ou qui
-fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. Ce style
-passionné est d'une puissance extrême, et on peut lui attribuer la
-moitié de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des
-émotions faibles. Nous travaillons machinalement et nous bâillons
-beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous
-endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les
-scènes de ménage, les minces détails, les aventures plates qui sont le
-fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend
-intéressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en
-objets d'admiration, de tendresse et d'épouvante. Sans sortir du coin
-du feu ou de l'omnibus, nous voilà tremblants, les yeux pleins de
-larmes ou secoués par les accès d'un rire inextinguible. Nous nous
-trouvons transformés, notre vie est doublée; notre âme végétait; elle
-sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le
-nombre des sentiments ajoutent encore à son trouble; nous roulons
-pendant deux cents pages dans un torrent d'émotions nouvelles,
-contraires et croissantes, qui communique à l'esprit sa violence, qui
-l'entraîne dans des écarts et des chutes, et ne le rejette sur la rive
-qu'enchanté et épuisé. C'est une ivresse, et sur une âme délicate
-l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a
-justifié.
-
-Cette sensibilité ne peut guère avoir que deux issues: le rire et les
-larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute
-éloquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour
-Dickens il est fermé. Cependant il n'y a pas d'écrivain qui sache
-mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est à la lettre;
-avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de pitié dans le coeur.
-Le chagrin d'une enfant qui voudrait être aimée de son père et que son
-père n'aime point, l'amour désespéré et la mort lente d'un pauvre
-jeune homme à demi imbécile, toutes ces peintures de douleurs secrètes
-laissent une impression ineffaçable. Les larmes qu'il verse sont
-vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand,
-Stendhal ont aussi raconté les misères humaines; est-il possible
-d'écrire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les
-rencontrent; ils ne songent point à nous les étaler; ils allaient
-ailleurs, ils les ont trouvées, sur leur route. Ils aiment l'art
-plutôt que les hommes. Ils ne se plaisent qu'à voir jouer les ressorts
-des passions, à combiner de grands systèmes d'événements, à construire
-de puissants caractères; ils n'écrivent point par sympathie pour les
-misérables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_,
-votre émotion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une
-admiration profonde pour la grandeur et la générosité de l'amour.
-Quand vous achevez _le Père Goriot_, vous avez le coeur brisé par les
-tortures de cette agonie; mais l'étonnante invention, l'accumulation
-des faits, l'abondance des idées générales, la force de l'analyse,
-vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie
-douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur.
-Dickens ne calme jamais la nôtre; il choisit les sujets où elle se
-déploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants
-tyrannisés et affamés par leur maître d'école, la vie de l'ouvrier
-Stephen, volé et déshonoré par sa femme, chassé par ses camarades,
-accusé de vol, languissant six jours au fond d'un puits où il est
-tombé, blessé, dévoré par la fièvre, et mourant quand enfin on arrive
-à lui. Rachel, sa seule amie, est là, et son égarement, ses cris, le
-tourbillon de désespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages
-ont préparé la douloureuse peinture de cette mort résignée. Le seau
-remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure
-pâle, épuisée, patiente, tournée vers le ciel, tandis que la main
-droite, brisée et pendante, semble demander qu'une autre main vienne
-la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: «Rachel!» Elle
-vient et se penche jusqu'à ce que ses yeux soient entre ceux du blessé
-et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la
-regarder. Alors, en paroles brisées, il lui raconte sa longue agonie.
-Depuis qu'il est né, il n'a éprouvé que misère et injustice: c'est la
-règle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits où
-il est tombé a tué des centaines d'hommes, des pères, des maris, des
-fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont
-prié et supplié les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne
-point permettre que leur travail fût leur mort, et de les épargner à
-cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que
-les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits
-travaillait, il tuait sans besoin; abandonné, il tue encore. Stephen
-dit cela sans colère, doucement, simplement, comme la vérité. Il a
-devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse
-personne; il charge seulement le père de démentir la calomnie tout à
-l'heure, quand il sera mort. Son coeur est là-haut, dans le ciel où il
-a vu briller une étoile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il
-l'a contemplée, et le tendre et touchant regard de la divine étoile a
-calmé, par sa sérénité mystique, l'angoisse de son esprit et de son
-corps. «J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prière de mourant a été que
-les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des
-autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'étais avec eux.--Ils le
-soulevèrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du côté
-où l'étoile semblait les conduire. Ils le portèrent très-doucement, à
-travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne,
-Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientôt une
-procession funèbre. L'étoile lui avait montré le chemin qui mène au
-Dieu des pauvres, et son humilité, ses misères, son oubli des injures,
-l'avaient conduit au repos de son rédempteur[7].»
-
-Ce même écrivain est le plus railleur, le plus comique et le plus
-bouffon de tous les écrivains anglais. Singulière gaieté du reste!
-C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilité
-passionnée. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est
-soeur de l'élégie: si l'une plaide pour les opprimés, l'autre combat
-contre les oppresseurs. Blessé par les travers et par les vices,
-Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit.
-Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue où le
-sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus sanglant et plus perçant dans
-l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les
-Américains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes
-ivrognes, contre leurs spéculateurs charlatans, contre leurs femmes
-auteurs, contre leur grossièreté, leur familiarité, leur insolence,
-leur brutalité, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce
-libéral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le
-premier gendarme qu'il aperçut sur le port du Havre. Fondations de
-sociétés industrielles, entretiens d'un député avec ses commettants,
-instructions d'un député à son secrétaire, parade des grandes maisons
-de banque, inauguration d'un édifice, toutes les cérémonies et tous
-les mensonges de la société anglaise sont gravés avec la verve et
-l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux où le comique est si
-violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le récit de Jonas
-Chuzzlewit. Le premier mot qu'épela cet excellent jeune homme fut
-«gain.» Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut «argent.»
-Cette belle éducation avait produit par hasard deux inconvénients;
-l'un, c'est qu'habitué par son père à tromper les autres, il avait
-pris insensiblement le goût d'attraper son père; l'autre, c'est
-qu'instruit à considérer tout comme une question d'argent, il avait
-fini par regarder son père comme une sorte de propriété, qui serait
-très-bien placée dans le coffre-fort appelé bière. «Voilà mon père
-qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bonté de marcher sur
-son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte.» Il entre
-en scène par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste
-au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux éclats
-par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses
-caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une
-intrépidité rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des
-actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais
-on n'a entendu de telles monstruosités oratoires. Sheridan a déjà
-peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-là diffère
-autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitième siècle diffère
-d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si
-énorme, que son hypocrite cesse de ressembler à un homme; on dirait
-une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le
-corps. Ce comique outré vient de l'imagination excessive. Dickens
-emploie partout le même ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il
-montre, il en crève les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de
-cette verve déréglée; la fougue de l'exécution lui fait oublier que la
-scène est improbable, et il rit de grand coeur en entendant
-l'entrepreneur des pompes funèbres, M. Mould, énumérer les
-consolations que la piété filiale, bien munie d'argent, peut trouver
-dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures à
-quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de
-drap et en bottes à revers, les plumes d'autruche teintes en noir,
-les acolytes à pied habillés dans le grand style, portant des bâtons
-garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il
-peut acheter des choses comme celles-là? «Que de bénédictions, s'écrie
-M. Mould, que de bénédictions j'ai versées sur l'humanité au moyen de
-mes quatre grands chevaux caparaçonnés, que je ne caparaçonne jamais à
-moins de 10 livres 10 shillings la course[8]!»
-
-Ordinairement Dickens reste grave en traçant ses caricatures. L'esprit
-anglais consiste à dire en style solennel des plaisanteries folles. Le
-ton et les idées font alors contraste; tout contraste donne des
-impressions fortes. Dickens aime à les produire, et son public à les
-éprouver.
-
-Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de
-s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du
-caractère anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace
-imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser
-légèrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pénètre, il
-enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et
-tous les efforts sont des souffrances. Pour être heureux, il faut être
-léger comme un Français du dix-huitième siècle, ou sensuel comme un
-Italien du seizième; il ne faut point s'inquiéter des choses ou en
-jouir. Dickens s'en inquiète et n'en jouit pas. Prenez un petit
-accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent
-qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une
-grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amusé; tous
-deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une
-demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si
-complétement à sa place, il lui suppose une volonté si passionnée et
-si précise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits
-du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempête et en une
-persécution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en
-riant on se trouve en soi-même trop de trouble et trop de compassion
-pour rire de bon coeur.
-
- C'était un endroit aéré, qui bleuissait le nez, qui rougissait
- les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les
- doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit où
- Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le
- vent arrivait en se démenant autour du coin,--principalement le
- vent d'est,--comme s'il était parti des confins de la terre pour
- tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui
- plus tôt qu'il n'avait pensé, car tournant d'un bond autour du
- coin et dépassant Toby, il revenait soudain sur lui-même en
- tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voilà! À l'instant, son
- tablier blanc était relevé par dessus sa tête, comme la blouse
- d'un enfant méchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter
- et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une
- agitation terrible, et Toby lui-même tout courbé, faisant face
- tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, était si bien souffleté et
- battu, et rossé, et houspillé, et tiraillé, et bousculé, et
- soulevé de terre, que c'était presque positivement un miracle
- s'il n'était pas enlevé en chair et en os en haut de l'air, comme
- l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou
- d'autres créatures portatives, pour tomber en pluie, au grand
- étonnement des indigènes, dans quelque coin reculé du monde où
- l'espèce des commissionnaires est inconnue[9].
-
-Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si
-lucide, si violente, si passionnément fixée sur l'objet qu'elle se
-choisit, si profondément touchée par les petites choses, si uniquement
-attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, si féconde
-en émotions incessantes, si puissante pour éveiller la pitié
-douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaieté nerveuse, on se
-représentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La
-lumière flamboyante du gaz brûle les yeux, ruisselle à travers les
-vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa
-clarté crue, s'enfonçant dans leurs traits contractés, met en relief,
-avec un détail infini et une énergie blessante, leurs rides, leurs
-difformités, leur expression tourmentée. Si dans cette foule pressée
-et salie vous découvrez un frais visage de jeune fille, cette lumière
-artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le détache sur
-l'ombre pluvieuse et froide avec une auréole étrange. L'esprit est
-frappé d'étonnement: mais on porte la main à ses yeux pour les
-couvrir, et en admirant la force de cette lumière, on pense
-involontairement au vrai soleil de la campagne et à la tranquille
-beauté du jour.
-
-[Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain
-and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't
-an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared
-away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me
-better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better.
-
-In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha'
-seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may
-on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another,
-than when I were in't my own weak seln.
-
-"Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my
-trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I
-awmust think it be the very star!"
-
-They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and
-over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very
-few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral
-procession. The star had shown him where to find the God of the poor;
-and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his
-Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)]
-
-[Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain
-slowly round and round, so that he described one circle after every
-item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him
-velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and
-top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it
-can give him any number of walking attendants, drest in the first
-style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it
-can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to
-invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is
-dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp."
-
-"Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be
-an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it
-mentioned in our little bills. How much consolation may I--even
-I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means
-of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!"
-
- (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)]
-
-[Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed,
-stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the
-winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the
-corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express,
-from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And
-often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected,
-for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly
-wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently
-his little white apron would be caught up over his head like a naughty
-boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle
-and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo
-tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in
-this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and
-touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to
-render it a state of things but one degree removed from a positive
-miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of
-frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained
-down again, to the great astonishment of the natives, on some strange
-corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p.
-7.)]
-
-
-§ 2.
-
-LE PUBLIC.
-
-Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du
-pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette
-opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une
-contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
-elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter
-tout haut ce qu'il se dit tout bas.
-
-Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils
-s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans
-son propre sens:
-
-«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les
-jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons
-pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la
-religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature
-peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes
-protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos
-pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
-plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus
-illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de
-Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau,
-saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si
-vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple.
-L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le
-brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il
-fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que
-celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le
-roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du coeur, de
-l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent
-une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons
-pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi.
-Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les
-institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses,
-chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre
-et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de
-l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est
-peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les
-autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de
-tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il
-brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance,
-et attire à lui tous les coeurs. Peut-être ce monde est-il celui des
-artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il
-conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt
-de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous
-d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux;
-donnez-nous envie de nous marier.
-
-«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
-y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos
-ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en
-songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
-intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne
-pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez
-deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant
-deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles;
-dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes
-gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux
-honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières;
-dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une
-honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le
-nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour
-peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils
-sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font
-fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous
-insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les
-larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
-scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de
-tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables
-que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir
-les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon
-et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons
-petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt
-sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière
-empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si
-vous hasardez une séduction, comme dans _Copperfield_, vous ne
-raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
-n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans
-_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage
-troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix
-au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un
-éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M.
-Émile Augier. Si dans _Hard Times_ l'épouse va jusqu'au bord de la
-faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and
-son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne
-commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de
-telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans
-_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour,
-vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous
-semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire
-entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion
-toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un
-joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations.
-Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront
-sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin
-du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur
-mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie,
-le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il
-travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux
-portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le
-mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les
-rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui
-d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent
-être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si
-calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable
-modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le
-respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer
-la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la
-profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de
-soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre
-sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que
-les plus fortes paroles de l'amour[10].
-
-«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter
-l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez
-nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le
-tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
-le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
-morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a
-célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant
-que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées
-de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à
-l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus
-systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un
-homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
-sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
-consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre
-Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses
-héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
-de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés
-depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
-approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse
-à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui
-lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le
-tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit
-qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la
-nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes,
-à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui
-communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme
-dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique,
-admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le
-personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus
-aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et
-ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours
-que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce
-sol corrompu.
-
-«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser
-aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous
-leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
-on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est
-physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne
-fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la
-vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux,
-on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur.
-Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point
-à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie
-toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
-pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous
-attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous
-faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant;
-vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas
-assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la
-violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le
-détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous
-arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les
-parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez
-l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc
-les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans
-une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui
-imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura
-toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours
-une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus.
-Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène
-son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme
-Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit
-timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de
-phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une
-brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages
-sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous
-lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne
-ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en
-homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais
-l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il
-prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa
-nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est
-gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend
-audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa
-promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand
-politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre
-encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre
-Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne
-servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire
-vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût
-de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous
-lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie,
-dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires,
-dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un
-masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et
-si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des
-hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos
-caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une
-galerie de portraits.
-
-«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront
-effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble.
-Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que
-des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de
-composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une
-passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les
-voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité
-intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement;
-vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est
-avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même
-façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
-circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il
-reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même
-son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une
-fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un
-système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des
-aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et
-vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le goût littéraire de
-votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous
-impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des
-caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre
-observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de
-figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui,
-dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
-l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre
-temps.»
-
-[Note 10: _David Copperfield_, scène du docteur et de sa femme.]
-
-
-§ 3.
-
-LES PERSONNAGES.
-
-Ôtez les personnages grotesques qui ne sont là que pour occuper de la
-place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractères de
-Dickens sont compris dans deux classes: les êtres sensibles et les
-êtres qui ne le sont pas. Il oppose les âmes que forme la nature aux
-âmes que déforme la société. L'un de ses derniers romans, _Hard
-Times_, est un résumé de tous les autres. Il y préfère l'instinct au
-raisonnement, l'intuition du coeur à la science positive; il attaque
-l'éducation fondée sur la statistique, sur les chiffres et sur les
-faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et
-mercantile; il combat l'orgueil, la dureté, l'égoïsme du négociant et
-du noble; il maudit les villes de manufactures, de fumée et de boue,
-qui emprisonnent le corps dans une atmosphère artificielle et l'esprit
-dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des
-bateleurs, un enfant trouvé, et accable sous leur bon sens, sous leur
-générosité, sous leur délicatesse, sous leur courage et sous leur
-douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des
-riches et des puissants qui les méprisent. Il fait des satires contre
-la société oppressive; il fait des élégies sur la nature opprimée, et
-son génie élégiaque, comme son génie satirique, rencontre à propos
-dans le monde anglais qui l'entoure la carrière dont il a besoin pour
-se déployer.
-
-
-I
-
-Le premier fruit de la société anglaise est l'hypocrisie. Il y mûrit
-au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont
-leur popularité et leur empire au delà du détroit. Dans un pays où il
-est scandaleux de rire le dimanche, où le triste puritanisme a gardé
-quelque chose de son ancienne animosité contre le bonheur, où les
-critiques qui étudient l'histoire ancienne insèrent des dissertations
-sur le degré de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que
-l'apparence de la moralité soit utile. C'est une monnaie qu'il faut
-avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus
-l'opinion publique la déclare précieuse, plus on la contrefait. Aussi
-ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en
-France. Ses phrases nous dégoûteraient. S'il y a chez nous une
-affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour
-réussir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux
-confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des
-fanfarons d'immoralité. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est
-lorsque la religion était populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est
-impossible. On n'essaye plus d'affecter une piété qui ne trompe
-personne et qui ne mène à rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie
-selon l'état des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez
-comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son
-pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale.
-Pecksniff ne lâche pas comme Tartufe des phrases de théologie; il
-s'épanche tout entier en tirades de philanthropie. Il a marché avec le
-siècle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donné à ses filles
-les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est
-bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en
-spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scènes d'intérieur;
-il étale le coeur d'un père, les sentiments d'un époux, la
-bienveillance d'un bon maître. Les vertus de famille sont en honneur
-aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par
-Tartufe:
-
- Et je verrais périr parents, enfants et femme,
- Que je m'en soucierais autant que de cela.
-
-La vertu moderne et la piété anglaise pensent autrement; il ne faut
-pas mépriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'améliorer en vue de
-l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff,
-de son confortable petit parloir, du charme de l'intimité, des beautés
-de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il
-aura l'air d'un membre de la _Société de la paix_. Il développera les
-considérations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les
-beautés de l'harmonie. Il sera impossible de l'écouter sans avoir le
-coeur attendri. Les hommes sont raffinés aujourd'hui, ils ont lu
-beaucoup de poésies élégiaques; leur sensibilité est plus vive; on ne
-peut plus les tromper avec la grossière impudence de Tartufe. C'est
-pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimité sublime, des
-sourires de compassion ineffable, des élans, des mouvements d'abandon,
-des grâces, des tendresses qui séduiront les plus difficiles et
-charmeront les plus délicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans
-leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs cérémonies
-publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le
-style de l'économie politique, du journalisme et du prospectus. M.
-Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurité, le
-galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans
-la région des idées pures, au sein de la vérité. Il aura l'air d'un
-apôtre élevé dans les bureaux du _Times_. Il débitera des idées
-générales à propos de tout. Il trouvera une leçon de morale dans les
-beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a passé, le monde
-passera aussi; souvenons-nous de notre fragilité et du compte qu'un
-jour nous aurons à rendre. En pliant sa serviette, il s'élèvera à des
-contemplations grandioses: «L'économie de la digestion, dira-t-il, à
-ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus
-merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'éprouvent les
-autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand
-je jouis de mon humble dîner, que je mets en mouvement la plus belle
-machine dont nous ayons connaissance. Il me semble véritablement, en
-de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai
-remonté cette montre intérieure, si je puis employer une telle
-expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilité exquise, et quand je
-sais qu'elle va, je sens que la leçon offerte par elle aux hommes fait
-de moi un des bienfaiteurs de mon espèce.» Vous reconnaissez un
-nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent à chaque siècle en même
-temps que les vertus.
-
-L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; à force de
-commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le goût
-et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des
-enfants et des fous. L'excès de cette disposition est la destruction
-de l'imagination et de la sensibilité. On devient une machine à
-spéculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie
-de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que
-des pertes et des bénéfices; on devient dur, âpre, avide et avare; on
-traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier
-négociant, banquier, statisticien; on a cessé d'être homme. Dickens a
-multiplié les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge,
-Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur,
-Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le
-sont par éducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous
-odieux, car ils prennent tous à tâche de railler et de détruire la
-bonté, la sympathie, la compassion, les affections désintéressées, les
-émotions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y
-a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des
-femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les
-meilleurs sont des automates de fer poli qui exécutent méthodiquement
-leurs devoirs légaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres.
-Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidité
-n'est point dans notre caractère. Ils sont produits en Angleterre par
-une école qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui
-ne s'est jamais établie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos
-écrivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des
-boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur
-imbécillité, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et
-Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe réelle et représentent un
-vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et
-âme, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais.
-
- «À présent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à
- ces filles et à ces garçons que des faits; on n'a besoin que de
- faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; déracinez
- en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un
- animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne
- pourra leur être utile. C'est le principe d'après lequel j'élève
- mes propres enfants, et c'est là le principe d'après lequel je
- veux que les enfants soient élevés. Attachez-vous aux faits,
- monsieur!»
-
- La scène était la voûte nue, unie, monotone d'une école, et le
- doigt carré de l'orateur donnait de l'autorité à ses
- observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la
- manche du maître d'école. Cette autorité était accrue par le
- front de l'orateur, sorte de mur carré, ayant les sourcils pour
- base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux
- caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorité était accrue
- par la bouche de l'orateur, qui était grande, mince et dure.
- Cette autorité était accrue par la voix de l'orateur, qui était
- inflexible, sèche et impérative. Cette autorité était accrue par
- les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les côtés de sa
- tête chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de
- protéger contre le vent la surface luisante, toute couverte de
- protubérances, ainsi qu'une croûte de pâté aux prunes, comme si
- la tête eût été un magasin insuffisant pour la dure masse de
- faits accumulés dans son intérieur. L'attitude obstinée de
- l'orateur, son habit carré, ses jambes carrées, ses épaules
- carrées, jusqu'à sa cravate, qui le prenait à la gorge de son
- noeud roide, comme un fait entêté qu'elle était, tout ajoutait à
- cette autorité.
-
- «Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien
- que des faits!»
-
- L'orateur et le maître d'école et la troisième grande personne
- présente reculèrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan
- incliné des petits vases qui étaient là rangés en ordre pour
- recevoir les grandes potées de faits qu'on allait verser en eux,
- afin de les remplir jusqu'au bord[11]!
-
- «--Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de réalités, homme de faits
- et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux
- font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prétexte et pour
- aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind,
- monsieur! Thomas lui-même, Thomas Gradgrind avec une règle et une
- paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa
- poche, monsieur, prêt à peser et à mesurer n'importe quel
- fragment de la nature humaine, et à vous dire exactement ce qu'on
- peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas
- d'arithmétique. Vous pourriez espérer de faire entrer quelque
- autre croyance dans la tête de Georges Gradgrind, ou d'Auguste
- Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes
- personnes fictives, non existantes), mais dans la tête de Thomas
- Gradgrind,--non, monsieur!»
-
- C'est dans ces termes que M. Gradgrind se présentait toujours
- lui-même mentalement, soit au cercle de ses relations
- particulières, soit au public en général. C'est dans ces termes
- évidemment, en substituant le mot «jeunes élèves» au mot
- «monsieur,» que Thomas Gradgrind présentait en ce moment Thomas
- Gradgrind aux petits vases rangés devant lui, lesquels devaient
- être si fort remplis de faits[12].
-
-Un autre défaut que donne l'habitude de commander et de lutter est
-l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a
-raillé plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits
-sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dégoûté de
-tout, principalement de lui-même, et ayant parfaitement raison; c'est
-celui de sir Frederick, pauvre sot dupé, abruti par le vin, dont
-l'esprit consiste à regarder fixement les gens en mangeant le bout de
-sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mécanique à phrases
-parlementaires, détraquée, et à peine capable d'achever les périodes
-ridicules où il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress
-Skewton, hideuse vieille ruinée, coquette jusqu'à la mort, demandant
-pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans
-tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre à quelque mari
-vaniteux; c'est celui de sir John Chester, scélérat de bonne
-compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils
-naturel et refuse avec toutes sortes de grâces en achevant de manger
-son chocolat. Mais la peinture la plus complète et la plus anglaise de
-l'esprit aristocratique est le portrait d'un négociant de Londres, M.
-Dombey.
-
-Ce n'est pas là qu'en France nous irons chercher nos types; c'est là
-qu'on les trouve en Angleterre, aussi énergiques que dans nos plus
-orgueilleux châteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant
-que lui-même. S'il dédaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est
-pour perpétuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses ancêtres en
-commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il
-soutient, et c'est une puissance qu'il continue. À cette hauteur
-d'opulence et avec cette étendue d'action, c'est un prince, et, comme
-il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez là
-un caractère qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le
-commerce embrasse le monde, où les négociants sont des potentats, où
-une compagnie de marchands a exploité des continents, soutenu des
-guerres, défait des royaumes, et fondé un empire de cent millions
-d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible;
-il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il
-faudrait relire les _Mémoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours
-commandé, et il n'entre pas dans sa pensée qu'il puisse céder à
-quelqu'un ou à quelque chose. Il reçoit la flatterie comme un tribut
-auquel il a droit, et aperçoit au-dessous de lui, à une distance
-immense, les hommes comme des êtres faits pour l'implorer et lui
-obéir. Sa seconde femme, la fière Édith Skewton, lui résiste et le
-méprise; l'orgueil du négociant se heurte contre l'orgueil de la fille
-noble, et les éclats contenus de cette inimitié croissante révèlent
-une intensité de passion que des âmes ainsi nées et ainsi nourries
-pouvaient seules contenir. Édith, pour se venger, s'enfuit le jour
-anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultère
-C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur.
-Il a chassé sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il défend
-qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence à sa soeur et
-à ses amis; il reçoit ses hôtes du même ton et avec la même froideur.
-Désespéré dans le coeur, dévoré par l'insulte, par la conscience de sa
-défaite, par l'idée de la risée publique, il reste aussi ferme, aussi
-hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement
-ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout était bien:
-la colonne de bronze était restée entière et invaincue; mais les
-exigences de la morale publique pervertissent l'idée du livre. Sa
-fille arrive juste à point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle
-l'emmène; il devient le meilleur des pères, et gâte un beau roman.
-
-[Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls
-nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else,
-and root out everything else. You can only form the minds of reasoning
-animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them.
-This is the principle on which I bring up these children. Stick to
-Facts, Sir!"
-
-The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and
-the speaker's square forefinger emphasised his observations by
-underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve.
-The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead,
-which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious
-cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis
-was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set.
-The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible,
-dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair,
-which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to
-keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like
-the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room
-for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage,
-square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth,
-trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like
-a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis.
-
-"In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!"
-
-The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present,
-all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of
-little vessels then and there arranged in order, ready to have
-imperial gallons of facts poured into them until they were full to the
-brim.]
-
-[Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of
-facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two
-and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into
-allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily
-Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the
-multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and
-measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes
-to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You
-might hope to get some other nonsensical belief into the head of
-George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph
-Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head
-of Thomas Gradgrind--no, Sir?
-
-In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself,
-whether to his private circle of acquaintance, or to the public in
-general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and
-girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to
-the little pitchers before him, who were to be filled so full of
-facts. (_Hard Times_, p. 4.)]
-
-
-II
-
-Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et
-mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des
-êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les
-enfants.
-
-Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine
-n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le
-pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et
-apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit
-chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels
-sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint
-les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à
-édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une
-sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être
-aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce
-choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une
-carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente,
-et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien
-d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la
-sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge
-que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains
-grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux
-intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et
-l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au
-plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont
-joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est
-un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont
-ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être
-semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop
-d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix
-volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield.
-David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il
-joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit
-l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies
-qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement
-heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M.
-Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et
-glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des
-paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa
-mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard
-froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en
-machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant
-il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et
-à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur
-de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou
-méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans
-issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette
-intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la
-solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser
-sa mère ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal à
-voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins
-d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un
-air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée
-dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.
-
-Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés,
-voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens
-les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.
-Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte
-à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une
-force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements
-admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en
-eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur
-abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque
-chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de
-l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue,
-par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre
-charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente,
-et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de
-bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le
-bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille.
-Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et
-infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître
-que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus
-inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de
-ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux
-Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un
-bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour
-la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils
-ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne
-sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans
-l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a
-tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à
-la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore
-le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur
-coeur les ont portés.
-
-Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la
-voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les
-émotions du coeur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux
-savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez
-compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus
-méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et
-superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent
-dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges.
-Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus
-beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la
-tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde.
-Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant,
-illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est
-un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou
-qu'il a reçu.
-
-
-III
-
-Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts,
-ni que cette réclamation contre la société en faveur de la nature
-soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on
-remonte loin dans l'histoire du génie anglais, on trouve que son fond
-primitif était la sensibilité passionnée, et que son expression
-naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportées
-de Germanie et composent la littérature qui vécut avant la conquête.
-Après un intervalle, vous les retrouvez au seizième siècle, quand eut
-passé la littérature française importée de Normandie; elles sont
-l'âme même de la nation. Mais l'éducation de cette âme fut contraire à
-son génie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination
-primitive s'est heurtée contre tous les grands événements qu'elle a
-faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et
-d'une aristocratie imposée, en fondant l'exercice de la liberté
-politique, a imprimé dans le caractère des habitudes de lutte et
-d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la nécessité du
-commerce, la possession abondante des matériaux premiers de
-l'industrie ont développé les facultés pratiques et l'esprit positif.
-L'acquisition de ces habitudes, de ces facultés et de cet esprit,
-jointe au hasard d'une ancienne hostilité contre Rome et de
-ressentiments anciens contre une Église oppressive, a fait naître une
-religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par
-l'indépendance, la théologie poétique par la morale pratique, et la
-foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion,
-comme trois puissantes machines, ont formé, par-dessus l'homme ancien,
-un homme nouveau. La dignité roide, l'empire sur soi, le besoin de
-commander, la dureté dans le commandement, la morale stricte sans
-ménagement ni pitié, le goût des chiffres et du raisonnement sec,
-l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les idées
-qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mépris des
-faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions
-que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent à
-établir dans les âmes. Mais la poésie et la vie de famille prouvent
-qu'ils n'y réussissent qu'à demi. L'antique sensibilité, opprimée et
-pervertie, vit et s'agite encore. Le poëte subsiste sous le puritain,
-sous le commerçant, sous l'homme d'État. L'homme social n'a pas
-détruit l'homme naturel. Cette enveloppe glacée, cette morgue
-insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un être bon et
-tendre. C'est le masque anglais d'une tête allemande, et lorsqu'un
-écrivain de talent, qui est souvent un écrivain de génie, vient
-toucher la sensibilité froissée ou ensevelie sous l'éducation et sous
-les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus
-intime, et devient le maître de tous les coeurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Le Roman (_suite_). Thackeray.
-
- I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
- Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens
- et de Thackeray.
-
- II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations
- morales.
-
- III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. --
- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des deux
- esprits.
-
- IV. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave. --
- L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss Blanche
- Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress Hoggarty._
-
- V. Solidité et précision de cette conception satirique. --
- Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
- ambassadeur._
-
- VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. --
- Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des
- exaltations humaines.
-
- VII. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de la
- société en Angleterre. -- Ses aversions et ses préférences. -- Le
- snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de
- cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. --
- Avantages de cet établissement aristocratique. -- Excès de cette
- satire.
-
- VIII. L'artiste. -- Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit
- à l'art. -- En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle
- fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac.
- -- _Valérie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_.
-
- IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent
- historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idéal.
-
- X. La littérature est une définition de l'homme. Quelle est cette
- définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère de la
- véritable.
-
-
-Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs
-causes: d'abord il y est né, et toute plante pousse bien dans sa
-patrie. En second lieu, c'est un débouché: on n'y a pas la musique
-comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui
-ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de
-penser. D'autre part, les femmes s'en mêlent fort; dans la nullité de
-galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrière à
-l'imagination et aux rêves. Enfin, par ses détails minutieux et ses
-conseils pratiques, il offre une matière à l'esprit précis et
-moraliste. Aussi le critique se trouve comme noyé dans cette
-abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se réduire à
-quelques-uns pour les embrasser tous.
-
-Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent supérieur,
-original et contraire, populaires au même titre, serviteurs de la même
-cause, moralistes dans la comédie et dans le drame, défenseurs des
-sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la
-précision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations,
-par la suite et l'âpreté de leurs attaques, ont ranimé, avec d'autres
-vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de
-Fielding.
-
-L'un, plus ardent, plus expansif, tout livré à la verve, peintre
-passionné de tableaux crus et éblouissants, prosateur lyrique,
-tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a été lancé dans
-l'invention fantasque, dans la sensibilité douloureuse, dans la
-bouffonnerie violente, et, par les témérités de son style, par l'excès
-de ses émotions, par la familiarité grotesque de ses caricatures, il a
-donné en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un
-artiste, toutes les audaces, tous les succès et toutes les bizarreries
-de l'imagination.
-
-L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de
-dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur
-laïque, moins occupé à défendre les pauvres, plus occupé à censurer
-l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande
-connaissance du coeur, une habileté consommée, un raisonnement
-puissant, un trésor de haine méditée, et il a persécuté le vice avec
-toutes les armes de la réflexion. Par ce contraste, l'un complète
-l'autre, et l'on se fait une idée exacte du goût anglais en ajoutant
-le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens.
-
-
-§ 1.
-
-LE SATIRIQUE.
-
-Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
-homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore
-poussé par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de
-contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne
-de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent
-des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier
-plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en
-satire le roman.
-
-J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire
-aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité
-morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur
-le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les
-dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par
-lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à
-son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les
-sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous
-démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de
-réformateur.
-
-À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux
-major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à
-son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien
-Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des
-fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux
-d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il
-l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse
-un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter
-des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver
-le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses
-invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux,
-ni gourmands comme le major.
-
-Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps
-apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu
-jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin,
-épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
-familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord
-Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et
-s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces
-détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon
-bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre
-fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»
-
-Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine,
-«grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa
-mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies
-lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une
-tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des
-jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après
-l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en
-question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et
-bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés,
-prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le
-monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand
-vous êtes écoliers.
-
-L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme
-Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur
-de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de
-sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
-aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et
-Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre,
-travaille à nous corriger.
-
-Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail
-l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez
-point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la
-réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les
-paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et
-pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend
-soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
-l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley,
-vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente,
-accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire
-exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori,
-légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
-stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur
-de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable
-mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer
-les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine
-Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si
-mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos
-familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents?
-C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en
-conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu,
-et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal
-celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus
-tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante
-continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle
-que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et
-ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de
-mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la
-comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde
-à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était
-bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix
-doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans
-la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un
-spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa
-manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée
-de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge,
-pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est
-pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle,
-accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant
-d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de
-neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de
-son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant
-ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le
-précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son
-dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et
-l'héritage entre les mains de son neveu.
-
-L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui
-vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre
-mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
-«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je
-viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et
-c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse
-jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon
-devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.»
-L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge.
-Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses
-lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
-sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai
-la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un
-ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
-jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait
-la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.»
-Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa
-pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de
-sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
-Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
-«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que
-le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit
-alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du
-sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous
-aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
-Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour
-veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de
-bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est
-clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs
-d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses,
-une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve
-de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait
-la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par
-les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur,
-qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace
-et de son avidité.
-
-Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme
-littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray
-vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond
-en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous
-tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale
-en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes
-d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
-sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
-vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en
-trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop
-empressés.
-
- Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son
- banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses
- imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur
- avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge
- une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs
- et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie
- du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient
- nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis
- sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite
- sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter
- pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit
- votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé,
- insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne
- serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant
- de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour
- elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en
- tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous
- rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset.
- La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un
- air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle
- n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous
- oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez
- tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement)
- très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier
- tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson
- de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la
- prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais
- pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière
- est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants
- (où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre
- n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en
- appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne
- m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante
- avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café
- clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à
- ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour
- elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]!
-
-Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être
-averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession,
-nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse.
-L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé
-par la réflexion, devient une école de moeurs.
-
-[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.]
-
-[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the
-banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and
-may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old
-creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads
-her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat
-wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally
-find an opportunity to let our friends know her station in the world!
-We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's
-signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it,
-says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when
-your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is
-perpetually sending her little testimonies of affection, your little
-girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her.
-What a good fire there is in her room when she comes to pay you a
-visit, although your wife laces her stays without one! The house
-during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance
-not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to
-sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you
-invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you
-have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London.
-Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and,
-somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer
-is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the
-nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least.
-Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious
-powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt
-with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured
-hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and
-I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream!
-(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)]
-
-
-II
-
-On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des
-goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
-peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais
-est de l'opposer au goût français.
-
-Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier
-d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est
-là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais
-c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,
-elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.
-Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,
-mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste
-veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la
-rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et
-gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.
-Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez
-gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à
-l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il
-faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
-leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un
-étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
-pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué
-vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au
-vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire
-géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en
-religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés;
-que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop
-étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs;
-volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent,
-par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise
-humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers
-la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous
-la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas
-vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur
-plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.
-
-Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle
-sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,
-régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq
-cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil
-il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un
-tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et
-plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée,
-moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si
-vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes
-attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes,
-incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles
-et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux
-sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur
-rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas,
-appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que
-vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des
-secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos
-gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent
-ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que
-leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations
-aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des
-réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils
-ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils
-applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des
-émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.
-Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais
-supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point
-railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot:
-là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,
-royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
-autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné
-rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur
-coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du
-doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde,
-vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des
-convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet
-de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut
-être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
-lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire
-deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la
-pression de la logique et à la force du ressentiment.
-
-[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and
-subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]
-
-
-III
-
-Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire;
-c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la
-réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention
-concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est
-enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
-vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa
-contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui
-enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur
-qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
-contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus
-triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le
-monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le
-dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et
-imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur
-oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et
-leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans:
-c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté
-des persécuteurs[17].
-
-Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la
-réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par
-une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé
-plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs,
-l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est
-sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient
-sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document
-ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes
-les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible,
-qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa
-vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet
-de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de
-lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste
-promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de
-monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement
-d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on
-pose les moxas et où l'on fait les amputations.
-
-En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car
-elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son
-premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise
-jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
-attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la
-protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des
-insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous
-êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont
-votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus
-l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à
-défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on
-l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on
-croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation.
-Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
-_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires,
-sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les
-_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_
-littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent
-lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres
-fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature
-moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul
-d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son
-confrère en cas de besoin public.
-
- Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a
- point de _snobs_. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée
- des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul
- exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.--Hommes et
- femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur
- maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur
- vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à
- l'égard du monde.--Il n'est pas impossible peut-être que (par
- hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère;
- mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune
- façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public.
- Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut
- dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P.
- est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez
- et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je
- veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
- du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et
- invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière
- sincérité et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'égalité
- et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme
- une des plus aimables qualités distinctives de cette classe.
- C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les
- uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous
- tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y
- comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si
- fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ
- douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les
- personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux,
- et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère
- et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes,
- qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19].
-
-On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
-de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous
-le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et
-roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce
-qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a
-qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des
-_Bottes fatales_. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le
-sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions
-différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une
-attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si
-amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois
-volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais
-sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les
-introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre
-Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et
-littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent
-pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout
-le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son
-beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur
-stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne
-serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une
-gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On
-comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les
-poupées, ce coeur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du
-prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde
-imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal,
-pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze
-ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur
-d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un
-vieux et hideux maître de dessin agita son coeur vierge; à
-l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux
-jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds
-délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses
-illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en
-vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or,
-intitulé: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle
-s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent
-à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur soeur, sauf à
-les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons
-pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du
-reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive,
-une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de
-chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie
-_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus
-et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec
-ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous
-renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous
-manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le
-médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je
-vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misérable et vos
-façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous
-ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si
-vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et
-de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de
-Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert
-un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir
-des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas
-dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante
-arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.»
-Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce coeur trop
-sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments
-frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le
-touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible
-sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante
-pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un
-puits.
-
-Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse.
-Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
-seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
-insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray.
-Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de
-Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa
-flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
-_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la
-plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter
-le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs,
-vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des
-phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves
-mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à
-l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On
-aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique
-du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre
-humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus
-naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises
-palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley,
-vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages
-disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son
-neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même
-instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de
-sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui
-maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de
-comédie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles.
-Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de
-Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter
-dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis,
-désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le
-dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la
-meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante.
-Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui,
-volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué
-comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux
-bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes
-et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non,
-monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse,
-et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri
-de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il
-entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé,
-je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira
-que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa
-présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette
-lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de
-mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a
-piquée.»--Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un
-homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de
-la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie
-du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la
-réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs
-mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de
-mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre
-pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress
-Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit,
-elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough
-esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose!
-L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que
-mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une
-si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui
-offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique
-peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez
-été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour!
-Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John
-Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète,
-madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie,
-j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de
-Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style
-fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre
-que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on
-se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des
-sarcasmes, sur son front que du chagrin.
-
-[Note 16: Dans la _Revue d'Édimbourg_.]
-
-[Note 17: Rôle d'Amélia dans _Vanity Fair_.--Rôle du colonel
-Newcome dans _les Newcomes_.]
-
-[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, désignant un homme
-«qui admire bassement des choses basses.»]
-
-[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the
-schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his
-offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the
-present state of literature and of literary men, if you fancy that any
-one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman,
-if the latter's death could do the state any service.
-
-But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS.
-Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you
-to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or
-assumption.
-
-Men and women, as far as I have known them, they are all modest in
-their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives,
-and honourable in their conduct to the world and to each other. You
-_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his
-brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from
-envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for
-instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr.
-Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and
-chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS,
-which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does
-this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It
-is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he
-invariably does his duty with the utmost gentleness and candour.
-
-That sense of equality and fraternity amongst Authors has always
-struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It
-is because we know and respect each other, that the world respects us
-so much, that we hold such a good position in society, and demean
-ourselves so irreproachably when there.
-
-Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two
-of them have been absolutely invited to Court during the present
-reign: and it is probable that towards the end of the season, one or
-two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL.
-
-They are such favourites with the public, that they are continually
-obliged to have their pictures taken and published; and one or two
-could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh
-portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of
-the affectionate regard which the people has for its instructors.
-
-Literature is held in such honour in England, that there is a sum of
-near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving
-persons following that profession. And a great compliment this is,
-too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and
-flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that
-scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p.
-201.)]
-
-[Note 20: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de
-leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)]
-
-
-IV
-
-Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous
-quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie,
-mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut
-amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici
-conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité.
-Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une
-application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec
-autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose
-son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un
-relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux
-parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante,
-avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur
-expérimenté, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus,
-le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie
-réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets
-que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité
-imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion.
-Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde
-il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en
-une anecdote orientale. Comptez les détails de moeurs, de géographie,
-de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque
-objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité
-d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez
-pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si
-poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même
-énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations
-précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa
-haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté.
-
- J'ai une aversion naturelle pour l'_égotisme_, et je déteste
- infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis
- m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en
- question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence
- d'esprit.
-
- Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission
- délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il
- devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire),
- Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier _galéongi_ de la
- Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à
- Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le
- comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui
- mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois
- fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais
- naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des
- saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.
-
- Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré
- le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école
- turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers
- de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était
- l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand
- goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un
- très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa
- laine, bourré d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres
- assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait
- flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la
- coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et
- à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement
- épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier
- de ses convives.
-
- Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son
- Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture,
- et s'écriant _tuk, tuk_ (c'est très-bon), administra l'horrible
- pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au
- moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait
- une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une
- bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de
- l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de
- reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque
- mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon
- d'été sur le Bosphore.
-
- Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je
- dis _Bismillah_, et je léchai mes lèvres avec un air de
- contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en
- fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai
- dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son
- coeur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le
- _traité de Kabobanople fut signé_. Quant à Diddlof, tout était
- fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir
- Roderick Murchison le vit, sous le nº 3967, travaillant aux mines
- de l'Oural[21].
-
-L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait
-l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un
-procès-verbal.
-
-Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
-divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux,
-comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages
-réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les
-observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous
-enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme
-que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre
-nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en
-philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments,
-il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour
-sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une
-maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses
-chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable
-de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari
-égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa
-faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent
-injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de
-respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise,
-comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage,
-exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée
-violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la
-vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est
-une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse
-aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et
-de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une
-maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle
-voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.»
-Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend
-une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du
-jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une
-servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres,
-est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force
-d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et
-malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
-d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de
-la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22],
-selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non,
-bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens
-ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce
-n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin
-d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou
-que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de
-cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un
-homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long,
-d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia,
-comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il
-presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour
-revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de
-tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un
-mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces
-récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay,
-l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et
-l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du
-beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer:
-Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence
-étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss
-Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse
-d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen
-explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas
-d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de
-punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue:
-«Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si
-admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du
-volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable:
-«Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie!
-qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est
-parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il
-semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en
-humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante;
-le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la
-méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude;
-notre folie fait notre dévouement.»
-
-[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate
-self-laudation consumedly; but I can't help relating here a
-circumstance illustrative of the point in question, in which I must
-think I acted with considerable prudence.
-
-Being at Constantinople a few years since--(on a delicate
-mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves,
-and it became necessary on our part to employ an _extra
-negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of
-the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at
-Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent
-COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would
-die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated
-three times in the course of the negotiation: but of course we were
-friends in public, and saluted each other in the most cordial and
-charming manner.
-
-The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a
-staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with
-our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he
-admitted was the use of European liquors, in which he indulged with
-great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large
-one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with
-prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the
-most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The
-Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion,
-insisted on helping his friends right and left, and when he came to a
-particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his
-guests' very mouths.
-
-I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency,
-rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk
-Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF.
-The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed
-it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and
-seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which
-turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he
-knew his error. It finished him; he was carried away from the dining
-room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the
-Bosphorus.
-
-When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said
-"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the
-next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped
-it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart
-was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of
-Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he
-was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him,
-under the nº 3967, working in the Ural mines.
-
- (_The Snobs of England_, p. 146.)]
-
-[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.]
-
-
-V
-
-Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
-ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris
-et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement.
-D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire,
-et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les
-circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui
-élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son
-pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle
-et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice
-est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la
-tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs,
-déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les
-adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses
-héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant
-elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est
-ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les
-niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la
-page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en
-tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène
-Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus
-visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole
-les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les
-pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est
-certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur
-du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent
-pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les
-sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre
-agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que
-ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement
-de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs
-trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à
-leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il
-un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à
-ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!»
-Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille
-honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En
-présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait
-son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir,
-elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi
-nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour,
-pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.»
-Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et
-simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du
-foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope
-si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur
-maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il
-fait pleurer[23].
-
-On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on
-a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections
-tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de
-l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la
-sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public.
-C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre
-l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et
-affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.
-
-Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
-demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce
-que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés
-aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il
-respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau
-inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
-de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les
-bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray
-énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la
-conclusion:
-
- Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique
- invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et
- l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance?
- Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un
- mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et
- les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des
- anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour
- organiser l'_égalité_[24].
-
-Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout
-anglaises:
-
- Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que
- lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et
- je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur,
- la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de
- revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé
- au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre
- admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des
- nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur,
- mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est
- sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
- daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et
- lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours
- étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en
- présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
- constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare
- qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de
- vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre
- parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons
- le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de
- prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile
- que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une
- folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à
- votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y
- renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi,
- si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
- partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas
- encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que
- le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations
- diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur
- à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y
- fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de
- voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous
- savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de
- raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour
- maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].»
-
-Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du
-moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime
-l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie
-sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices,
-elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne
-l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la
-sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.
-
-Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV,
-«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement
-regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
-bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de
-la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch
-au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus
-hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane,
-nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les
-estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne
-(lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de
-l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il
-était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée,
-son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on
-applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient,
-les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent.
-Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver
-de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste
-orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon,
-Georges le Magnifique, Georges le Grand.»
-
-Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans
-le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple
-que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver
-qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles
-perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal
-son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner
-et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une
-charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son
-hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le
-marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
-fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les
-scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le
-transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade,
-et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée
-prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux
-Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il
-a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise
-touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit
-Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai
-ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste,
-_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes
-en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au
-lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress
-Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera
-pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les
-recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs
-tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
-d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des
-enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre
-belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point
-morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De
-grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
-milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses
-belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être
-mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce
-principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout
-Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude
-du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des
-tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État.
-
-Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
-champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la
-pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont
-dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et
-d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir
-Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux
-siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés
-par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis
-par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers,
-qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de
-diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il
-paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses
-mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont
-renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un
-maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante
-avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un
-fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il
-envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un
-provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table,
-servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif,
-il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui
-était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à
-tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel
-de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit
-que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et
-les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton
-d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir
-Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder
-dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se
-trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il
-leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept
-schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept
-guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous
-viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie,
-dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un;
-c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre,
-retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand
-shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un
-des piliers de l'État.
-
-Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
-un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à
-elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis
-Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre
-sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa
-plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de
-l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois.
-Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite
-outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la
-ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son
-pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en
-sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis
-en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens:
-c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure,
-demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un
-instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la
-plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart
-d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de coeur.
-«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
-seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel
-à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
-commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma
-sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une
-de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien
-reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser
-devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de
-valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et
-de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il
-ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles,
-pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir
-mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue.
-L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à
-travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir
-a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change
-de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son
-abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il
-ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses
-mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit
-de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la
-violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du
-parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter,
-comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.
-
-Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections
-que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
-de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant
-et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les
-hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et
-corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages;
-c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus
-méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui
-aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois
-qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup
-de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine
-et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations;
-le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en
-parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes
-contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre
-l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation
-des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades
-à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à
-la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par
-derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits
-aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les
-grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le
-spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid
-que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands.
-Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et
-d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de
-repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les
-journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse
-de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne
-suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y
-a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de
-sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui
-est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans
-un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette
-bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs.
-Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à
-une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher
-un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer
-avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré
-chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles
-inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et,
-pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune
-escroquée et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les
-salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais à beaux
-deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus
-bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les
-bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant
-cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady
-Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme.
-Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus
-détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis
-chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les
-amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le
-sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son
-fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons
-Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une
-troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne
-voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la
-majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable,
-qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger,
-mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette
-solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme
-de loi.--Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce
-possible?--Le docteur?--Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants,
-fi donc!--Les gens de cette grande maison là-bas?--Là-bas? Le château
-calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se
-respecter eux-mêmes.--Le ministre?--Horreur! Il prêche en surplis, mon
-cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute
-seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie
-des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords
-qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour
-vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend
-au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le
-revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes
-les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit
-aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur
-anoblie, la jalousie de la soeur roturière, l'abaissement des
-caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la
-dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
-des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le
-triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le
-coeur dénaturé, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de
-vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité
-blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale
-produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires
-est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi
-l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un
-siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
-que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une
-politique suivie, des élections libres, et la surveillance du
-gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce
-talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les
-préoccupations morales, a dû transformer la peinture des moeurs en
-satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à
-l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et
-s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le
-vice principal de son pays et de son temps.
-
-[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_,
-p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la
-dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of
-all.»]
-
-[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of
-gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper
-pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and
-degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and
-precedence! that was well for the masters of ceremonies of former
-ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in
-society.
-
- (_The snobs of England_, p. 322.)]
-
-[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD
-LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in
-the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a
-present of a number of thousand pounds every year. The ineffable
-wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary
-legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons
-and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my
-senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure
-of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly
-condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to
-represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls
-convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and
-envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your
-dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and
-folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that
-my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened
-patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such
-monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good
-luck which you possess, or have any inclination to part with it.
-No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I,
-I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order.
-
-We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would
-acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.)
-which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil
-particularly at that notion of hereditary superiority which brought so
-many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round
-the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would
-die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we
-would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its
-present admirable condition.
-
-But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for
-the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at
-five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS
-should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that
-LONGEARS should put his hereditary foot into them.
-
-This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he
-will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs
-no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that
-we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as
-rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any
-more."
-
- (_The Snobs of England_, p. 322.)]
-
-[Note 26: Refusé un duel.]
-
-
-§ 2.
-
-L'ARTISTE.
-
-
-I
-
-En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
-comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse,
-un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un
-écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la
-fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui
-qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui
-donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des
-faiblesses du romancier.
-
-Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un
-psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie
-en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter
-des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs
-suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces
-ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou
-de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères,
-conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur
-les autres, note les influences contraires ou concordantes du
-tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le
-monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par
-le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se
-réduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un
-vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles
-vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un
-vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment
-nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour
-talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie
-exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses
-personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les
-contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout
-entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
-transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en
-juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre
-visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents
-et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges
-passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il
-ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses
-créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice,
-indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus
-puissante que la nature, reprenant l'oeuvre ébauchée ou défigurée de
-sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.
-
-Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de
-l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est
-pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté;
-dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a
-vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
-bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place
-des explications utiles. Le tiers du volume, employé en
-avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos
-fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de
-parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous
-montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt,
-moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être
-ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être
-absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
-par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
-rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des
-manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
-dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux
-enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de
-convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit
-volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige
-souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est
-vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour
-entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique
-utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre,
-l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre
-de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations
-quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre
-chaude dans sa maison.
-
-Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
-romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel
-malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
-chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux,
-dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant
-que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec
-honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons
-pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le
-conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités
-moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le
-contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
-Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de
-l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de
-bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent
-que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la
-première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et
-nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas
-à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre
-cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous
-avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au
-sermon.
-
-Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes;
-l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à
-la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des
-marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que
-pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au
-bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on
-prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte
-au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son
-illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les
-méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les
-sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des
-contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature
-n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est
-devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont
-écrites et les gestes sont notés.
-
-Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de
-l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un
-personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'oeuvre de
-Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme
-supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable
-de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valérie Marneffe. La différence
-des deux oeuvres marquera la différence des deux littératures. Autant
-les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les
-Français l'emportent comme artistes et romanciers.
-
-Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
-ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
-une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,»
-l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme,
-des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée,
-sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a
-besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit
-de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle
-en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de
-tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces,
-l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité
-et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la
-magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à
-un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se
-plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
-lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses
-mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir
-et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste
-trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de moeurs.
-Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la
-montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui
-bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs
-de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que
-pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient
-tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute
-l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille,
-elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées,
-d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier,
-cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice,
-tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le coeur, elle
-m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde
-froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle
-descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!_» Partout la
-fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption.
-Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une
-comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un
-grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la
-trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les
-actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et
-deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la
-lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un
-peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants,
-Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée
-dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le
-regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le
-danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le
-génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
-nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
-la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit
-triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt
-personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible
-que son succès.
-
-Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp?
-Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon
-sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie,
-véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée
-du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
-diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la
-grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
-jupon et sans coeur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion.
-L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne;
-pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures;
-il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des
-sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans,
-accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle
-ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations
-grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler,
-Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces
-mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main
-du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames
-d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
-immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée
-de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour
-avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de
-balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère
-maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien
-qu'elle l'arrange elle-même.»--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
-l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et
-Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de
-compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher
-mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour
-un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle
-dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour
-rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement
-flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades
-pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration,
-soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et,
-le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une
-petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd
-officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme
-qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué
-économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur
-ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il
-quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre
-son coeur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux
-mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons
-dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une
-sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en
-s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette
-rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son
-bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit
-très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray
-n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté
-envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre
-tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle
-fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a
-prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une
-demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti
-pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.--Trois
-mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon,
-lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni
-de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle
-pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri,
-et il y a de quoi percer les âmes sensibles.--Plus tard elle essaye de
-gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi
-m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez
-jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore
-elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde,
-la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur
-de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette
-lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le
-continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de
-paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la
-rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un
-hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la
-tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la
-traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre
-du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la
-dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune
-escroquée par des manoeuvres obscures, et la laisse, décriée,
-inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie
-d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion
-s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie
-a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et
-moins beau.
-
-[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Préface de _Vanity
-Fair_.)]
-
-
-II
-
-Supposez qu'un heureux hasard écarte ces causes de faiblesse et ouvre
-ces sources de talent. Entre tous ces romans altérés paraîtra un roman
-véritable, élevé, touchant, simple, original, l'histoire de Henry
-Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau.
-
-Ce livre comprend les mémoires fictifs du colonel Esmond, contemporain
-de la reine Anne, qui, après une vie agitée en Europe, se retira avec
-sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation
-d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique,
-l'ironie répétée, le sarcasme sanglant, les scènes apprêtées pour
-railler la sottise, les événements combinés pour écraser le vice. Dès
-lors on rentre dans le monde réel, on se laisse aller à l'illusion, on
-jouit d'un spectacle varié, aisément déroulé, sans prétention morale.
-Vous n'êtes plus persécuté de conseils personnels; vous restez à votre
-place, tranquille, en sûreté, sans que le doigt d'un acteur, levé vers
-votre figure, vous avertisse, au moment intéressant, que la pièce se
-joue à votre intention et pour opérer votre salut. En même temps, et
-sans y penser, vous vous trouvez à votre aise. Au sortir de la satire
-acharnée, la pure narration vous charme; vous vous reposez de haïr.
-Vous êtes comme un chirurgien d'armée qui, après une journée de
-combats et d'opérations, s'assiérait sur un tertre et contemplerait le
-mouvement du camp, le défilé des équipages et les horizons lointains
-adoucis par les teintes brunes du soir.
-
-D'autre part, les longues réflexions, qui semblaient banales et
-déplacées sous la plume de l'écrivain, deviennent naturelles et
-attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui
-écrit pour ses enfants et leur commente son expérience. Il a le droit
-de juger la vie; ses maximes appartiennent à son âge; devenues des
-traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les écoute avec
-complaisance, et l'on aperçoit, en tournant la page, le sourire calme
-et triste qui les a dictées.
-
-Avec les réflexions, on souffre les détails. Ailleurs les minutieuses
-descriptions paraissent souvent puériles; nous blâmions l'auteur de
-s'arrêter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures
-d'école, des scènes de diligence, des accidents d'auberge; nous
-jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux
-grands sujets de l'art, se rabaissait enchaînée à des observations de
-microscope et à des détails de photographie. Ici tout change. Un
-auteur de mémoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance.
-Ses souvenirs lointains, débris mutilés d'une vie oubliée, ont un
-charme extrême; on redevient enfant avec lui. Une leçon de latin, un
-passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des événements
-importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si
-paisible et si intime, et l'on éprouve comme lui une douceur
-très-grande à voir renaître avec tant d'aisance, et dans une lumière
-si pleine, les fantômes familiers du passé. Le détail minutieux ajoute
-à l'intérêt en ajoutant au naturel. Les récits de campagnes, les
-jugements épars sur les livres et les événements du temps, cent
-petites scènes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela
-même illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se
-trouve transporté cent ans en arrière, et l'on a le contentement
-extrême et si rare de croire à ce qu'on lit.
-
-En même temps que le sujet supprime les défauts ou les tourne en
-qualités, il offre aux qualités la plus belle matière. Cette puissante
-réflexion a décomposé et reproduit les moeurs du temps avec une
-fidélité étonnante. Thackeray connaît Swift, Steele, Addison,
-Saint-John, Malborough, aussi profondément que l'historien le plus
-attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur ménage, leur
-conversation, comme Walter Scott lui-même, et, ce que Walter Scott ne
-sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et
-que plusieurs de leurs phrases authentiques intercalées dans son texte
-ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas à
-quelques scènes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel
-Esmond écrit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de
-génie, est aussi grand que l'effort et le succès de Courier retrouvant
-le style de l'antique Grèce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse,
-la simplicité, la solidité des classiques. Nos témérités modernes, nos
-images prodiguées, nos figures heurtées, notre usage de gesticuler,
-notre volonté de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes
-littéraires ont disparu. Thackeray a dû remonter au sens primitif des
-mots, retrouver des tours oubliés, recomposer un état d'intelligence
-effacé et une espèce d'idées perdue, pour rapprocher si fort la copie
-de l'original. L'imagination de Dickens elle-même eût manqué cette
-oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacité,
-tout le calme et toute la force de la science et de la méditation.
-
-Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractère d'Esmond. Thackeray
-lui a donné cette bonté tendre, presque féminine, qu'il élève partout
-au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est
-l'effet de la réflexion habituelle. Ce sont là toutes les plus belles
-qualités de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son
-opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un héros, mais
-original et nouveau, Anglais par sa volonté froide, moderne par la
-délicatesse et la sensibilité de son coeur.
-
-Henry Esmond est un pauvre enfant, bâtard présumé d'un lord Castlewood
-et recueilli par les héritiers du nom. Dès la première scène, on est
-pénétré de l'émotion modérée et noble qu'on gardera jusqu'au bout du
-volume. Lady Castlewood, arrivant pour la première fois au château,
-vient à lui dans la grande bibliothèque; instruite par la femme de
-charge, elle rougit, s'éloigne; un instant après, touchée de remords,
-elle revient. «Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la
-main, lui posant son autre belle main sur la tête, et lui disant
-quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui
-jamais n'avait vu auparavant de créature si belle, sentit comme
-l'attouchement d'un être supérieur ou d'un ange qui le faisait fléchir
-jusqu'à terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant
-sur un genou. Jusqu'à la dernière heure de sa vie, Esmond se
-rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles
-mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux éclairés
-par la bonté et la surprise, un sourire épanoui sur ses lèvres, et le
-soleil faisant autour de ses cheveux une auréole d'or.... Il semblait,
-dans la pensée de l'enfant, qu'il y eût dans chaque geste et dans
-chaque regard de cette belle créature une douceur angélique, une
-lumière de bonté. Au repos, en mouvement, elle était également
-gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles,
-lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu'à l'angoisse. On ne
-peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un
-domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa maîtresse;
-c'était de l'adoration.» Ce sentiment si noble et si pur se déploie
-par une suite d'actions dévouées, racontées avec une simplicité
-extrême; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un
-entretien indifférent, on aperçoit un grand coeur, passionné de
-gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des
-services, consolateur, ami, conseiller, défenseur de l'honneur de la
-famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interposé
-entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu à
-lui que l'épée du meurtrier ne trouvât sa poitrine. Quand lord
-Castlewood mourant lui révèle qu'il n'est point bâtard, que le titre
-et la fortune lui appartiennent, il brûle sans rien dire la confession
-qui pourrait le tirer de la pauvreté et de l'humiliation où il a
-langui si longtemps. Outragé par sa maîtresse, malade d'une blessure
-qu'il a reçue aux côtés de son maître, accusé d'ingratitude et de
-lâcheté, sa justification dans sa main, il persiste à se taire. «Quand
-le combat fut fini dans son âme, un rayon de pure joie la remplit, et,
-avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui
-avait donné la force d'embrasser.» Plus tard, amoureux d'une autre
-femme, certain de ne pouvoir l'épouser si sa naissance reste tachée
-aux yeux du monde, acquitté envers sa bienfaitrice dont il a sauvé le
-fils, supplié par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il
-sourit doucement et lui répond de sa voix grave:
-
- «La chose a été réglée, il y a douze ans, auprès du lit de mon
- cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses
- héritiers porteront notre nom. Il est à lui légitimement; je n'ai
- pas même la preuve du mariage de mon père et de ma mère[28],
- quoique mon pauvre cher lord, à son lit de mort, m'ait dit que le
- P. Holt en avait apporté une à Castlewood. Je n'ai pas voulu la
- chercher quand j'étais sur le continent. Je suis allé regarder le
- tombeau de ma pauvre mère dans son couvent; que lui importe
- maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'ôterait à
- milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la
- maison, chère Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et,
- plutôt que de le troubler, je me ferais moine, ou je
- disparaîtrais en Amérique.»
-
- Comme il parlait ainsi à sa chère maîtresse, pour laquelle il
- aurait consenti à donner sa vie ou à faire à tout instant tout
- sacrifice, la tendre créature se jeta à genoux devant lui et
- baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionné et de
- gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit très-fier
- et très-reconnaissant que Dieu lui eût donné le pouvoir de
- montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit
- sacrifice de sa part. Être capable de répandre des bienfaits et
- du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bénédiction
- accordée à un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel
- contentement de vanité ou d'ambition eût pu se comparer au
- plaisir qu'éprouvait Esmond en ce moment, de pouvoir témoigner
- quelque affection à ses meilleurs et à ses plus chers amis?
-
- «Chère sainte, dit-il, âme pure qui avez eu tant à souffrir, qui
- avez comblé le pauvre orphelin délaissé d'un si grand trésor de
- tendresse, c'est à moi de m'agenouiller, non à vous; c'est à moi
- d'être reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Béni
- soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]!»
-
-Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le
-contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert
-un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut
-les révolutions et la politique, homme expérimenté, instruit, lettré,
-prévoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de
-courage, poursuivi de préoccupations et de chagrins, toujours triste
-et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prétendant,
-frère de la reine Anne, et le tient déguisé à Castlewood, attendant
-l'instant où la reine mourante et gagnée va le déclarer héritier du
-trône. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour à la fille de lord
-Castlewood, Béatrix, aimée d'Esmond, et s'échappe de nuit pour la
-rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison
-déshonorée. Son honneur insulté et son amour outragé éclatent d'un
-élan superbe et terrible. Pâle, les dents serrées, le cerveau fiévreux
-par quatre nuits de pensées et de veilles, il garde sa raison lucide,
-son ton contenu, et explique au prince en style d'étiquette, avec la
-froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le
-prince a faite et la lâcheté que le prince a voulu faire. Il faut lire
-la scène pour sentir ce que ce calme et cette amertume témoignent de
-supériorité et de passion.
-
- Le prince murmura le mot de guet-apens. «Le guet-apens, sire,
- n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invité ici.
- Nous sommes venus pour venger, non pour achever le déshonneur de
- notre famille.
-
- --Déshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y
- a point eu de déshonneur, seulement un peu de gaieté
- innocente....
-
- --Qui devait avoir une fin sérieuse.
-
- --Je jure, milords, cria le prince impérieusement, sur l'honneur
- d'un gentilhomme....
-
- --Que nous sommes arrivés à temps. Il n'y a point eu de mal
- encore, Franck,» dit le colonel Esmond en se tournant vers le
- jeune Castlewood. Regardez; voici un papier où Sa Majesté a
- daigné commencer quelques vers en l'honneur ou au déshonneur de
- Béatrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_,
- _amour_ et _jour_, avec l'écriture et l'orthographe royale. Si
- l'auguste amant eût été heureux, il n'eût point passé son temps à
- soupirer.
-
- --Monsieur, dit le prince enflammé de fureur, suis-je venu ici
- pour recevoir des insultes?
-
- --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majesté, dit le
- colonel en s'inclinant très-bas, et les gentilshommes de notre
- famille sont venus pour vous remercier.
-
- --Malédiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage
- impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi,
- messieurs?
-
- --Si Votre Majesté veut bien entrer dans l'appartement voisin,
- dit Esmond du même ton grave, j'ai quelques papiers que je
- voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y
- conduire.» Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le
- prince avec grande cérémonie, M. Esmond passa dans la petite
- chambre du chapelain. «Franck, veuillez avancer un siége pour Sa
- Majesté, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la
- cheminée, il en tira les papiers qui y étaient demeurés si
- longtemps.
-
- «Plaise à Votre Majesté, dit-il, voici la patente de marquis
- envoyée de Saint-Germain par votre royal père au vicomte
- Castlewood mon père. Voici le certificat du mariage de mon père
- avec ma mère, de ma naissance et de mon baptême. J'ai été baptisé
- dans la religion dont votre père canonisé a donné pendant toute
- sa vie un si éclatant exemple. Voilà mes titres, cher Franck, et
- voici ce que j'en fais. Au feu baptême et mariage, et le
- marquisat, et l'auguste seing dont votre prédécesseur a daigné
- honorer notre famille.» Et comme Esmond parlait, il jeta les
- papiers dans le brasier; puis, continuant: «Vous voudrez bien,
- sire, vous rappeler que notre famille s'est ruinée par sa
- fidélité pour la vôtre, que mon grand-père a dépensé son domaine
- et donné son sang et le sang de son fils pour votre service, que
- le grand-père de mon cher lord (car vous étés lord maintenant,
- Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la même
- cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon père, après
- avoir sacrifié son honneur à votre race perverse et parjure, a
- envoyé toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce précieux
- titre que voilà en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu.
- Je le mets à vos pieds et je marche dessus; je tire cette épée,
- et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achevé
- l'outrage que vous méditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais
- passée dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonné
- que votre père n'a pardonné à Monmouth[30].»
-
-Deux pages après, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood:
-«Ce bonheur ne peut être écrit avec des paroles. Il est de sa nature
-sacré et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la
-reconnaissance, excepté à Dieu, et à un seul coeur, à la chère
-créature, à la plus fidèle, à la plus tendre, à la plus pure des
-femmes qui ait été accordée à un homme. Et quand je pense à l'immense
-félicité qui m'était réservée, à la profondeur et à l'intensité de cet
-amour qui m'a été prodigué pendant tant d'années, j'avoue que je
-ressens un transport d'étonnement et de gratitude pour une telle
-faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reçu un coeur capable de
-connaître et d'apprécier la beauté et la gloire immense du don que
-Dieu m'a fait. Sûrement l'amour _vincit omnia_; il est à cent mille
-lieues au-dessus de toute ambition, plus précieux que la richesse,
-plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui
-n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute faculté de l'âme. En
-écrivant le nom de ma femme, j'écris l'achèvement de toute espérance
-et le comble de tout bonheur. Avoir possédé un tel amour est la
-bénédiction unique. Auprès d'elle toute joie terrestre est nulle:
-Penser à elle, c'est louer Dieu[31].»
-
-Un caractère capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se
-souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les
-intentions morales aient détourné du but ces belles facultés
-littéraires, et l'on déplore que la satire ait enlevé à l'art un
-pareil talent.
-
-[Note 28: Il l'a.]
-
-[Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's
-bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this.
-Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully;
-I have not even a proof of that marriage of my father and mother,
-though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had
-brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was
-abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent.
-What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word,
-would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the
-house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And
-rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America."
-
-As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been
-willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the
-fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed
-both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such
-as could not but melt his heart, and make him feel very proud and
-thankful that God had given him the power to show his love for her,
-and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able
-to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the
-greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or
-gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure
-Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and
-dearest friends?
-
-"Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to
-suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure
-of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful
-that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God
-that I can serve you!"
-
- (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)]
-
-[Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered
-something about a _guet-apens_, which Esmond caught up.
-
-"The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that
-invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of
-our family."
-
-"Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince,
-turning scarlet, "only a little harmless playing."
-
-"That was meant to end seriously."
-
-"I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a
-gentleman, my Lords,--"
-
-"That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says
-Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the
-door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his
-Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour,
-of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,'
-and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the
-Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In
-fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down
-towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been
-scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow.
-
-"Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal
-coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?"
-
-"To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a
-very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you."
-
-"_Malédiction!_" says the young man, tears starting into his eyes,
-with helpless rage and mortification. "What will you with me,
-gentlemen?"
-
-"If your Majesty will please to enter the next apartment," says
-Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I
-would gladly submit to you, and by your permission I will lead the
-way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very
-great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room,
-through which we had just entered into the house:--"Please to set a
-chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who
-wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it,
-as the other actor in it. Then going to the crypt over the
-mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which
-so long had lain there.
-
-"Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis
-sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount
-Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my
-father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was
-christened of that religion of which your sainted sire gave all
-through life so shining an example. These are my titles, dear Frank,
-and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here
-the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor
-was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers
-burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he
-continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours:
-that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son
-to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you
-are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that
-my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her
-honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king:
-and got in return that precious title that lies in ashes, and this
-inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp
-upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you
-completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it
-through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned
-Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)]
-
-[Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it,
-cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and
-not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness,
-save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest
-and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of
-the immense happiness which was in store for me, and of the depth and
-intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I
-own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am
-thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and
-knowing the immense beauty and value of the gift which God hath
-bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all
-ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows
-not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of
-the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the
-completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love
-is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no
-value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II,
-p. 310.)]
-
-
-III
-
-Qui est-il, et que vaut cette littérature dont il est un des princes?
-Au fond, comme toute littérature, elle est une définition de l'homme,
-et pour la juger, il faut la comparer à l'homme. Nous le pouvons en ce
-moment; nous venons d'étudier un esprit, Thackeray lui-même; nous
-avons considéré ses facultés, leurs liaisons, leurs suites, leur
-degré; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine.
-Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de
-contrôler la définition que ses romans rédigent par la définition que
-son caractère fournit.
-
-Les deux définitions sont contraires, et son portrait est la critique
-de son talent. On a vu que les mêmes facultés produisent chez lui le
-beau et le laid, la force et la faiblesse, le succès et la défaite;
-que la réflexion morale, après l'avoir muni de toutes les puissances
-satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'après avoir répandu sur ses
-romans contemporains une teinte de vulgarité et de fausseté, elle
-relève son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres;
-que la même constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et
-violent avec le style tempéré et simple, l'acharnement et l'âpreté de
-la haine avec les effusions et les délicatesses de l'amour. Le mal et
-le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agréable, ne sont donc
-en lui que des effets lointains, d'importance médiocre, nés par la
-rencontre de circonstances changeantes, qualités dérivées et
-fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des
-rives diverses peignent dans le même courant. Il en est ainsi pour les
-autres hommes. Sans doute, les qualités morales sont de premier ordre;
-elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de
-l'individu; la société ne subsiste que par elles, et l'homme n'est
-grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la
-plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent
-notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices,
-ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le
-connaître que le louer ou le blâmer; ni l'approbation, ni la
-désapprobation ne le définissent; les noms de bons et de mauvais ne
-nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour
-italienne du quinzième siècle: il sera un grand homme d'État.
-Transportez ce noble, ladre et d'esprit étroit, dans une boutique; ce
-sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probité
-inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce père de
-famille si humain est un politique imbécile. Changez une vertu de
-milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient
-une vertu. Regardez la même qualité par deux endroits; d'un côté elle
-est un défaut, de l'autre elle est un mérite. L'essence de l'homme se
-trouve cachée bien loin au-dessous de ces étiquettes morales: elles ne
-désignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution
-intérieure; elles ne révèlent pas notre constitution intérieure. Elles
-sont des lanternes de sûreté ou d'annonce appliquées sur notre nom
-pour engager le passant à s'écarter ou à s'approcher de nous; elles ne
-sont point la carte explicative de notre être. Notre véritable essence
-consiste dans les causes de nos qualités bonnes ou mauvaises, et ces
-causes se trouvent dans le tempérament, dans l'espèce et le degré
-d'imagination, dans la quantité et la vélocité de l'attention, dans la
-grandeur et la direction des passions primitives. Un caractère est une
-force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre
-d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit définir autrement
-que par la quantité des poids qu'il soulève ou par la valeur des
-dégâts qu'il cause. C'est donc méconnaître l'homme que de le réduire,
-comme fait Thackeray et comme fait la littérature anglaise, à un
-assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la
-surface extérieure et sociale; c'est négliger le fond intime et
-naturel. Vous trouverez le même défaut dans leur critique toujours
-morale, jamais psychologique, occupée à mesurer exactement le degré
-d'honnêteté des hommes, ignorant le mécanisme de nos sentiments et de
-nos facultés; vous trouverez le même défaut dans leur religion, qui
-n'est qu'une émotion ou une discipline, dans leur philosophie, vide
-de métaphysique, et si vous remontez à la source, selon la règle qui
-fait dériver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez
-toutes ces faiblesses dériver de leur énergie native, de leur
-éducation pratique et de cette sorte d'instinct poétique religieux et
-sévère qui les a faits jadis protestants et puritains.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-La critique et l'histoire. Macaulay.
-
- I. Rôle et position de Macaulay en Angleterre.
-
- II. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses
- opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
- pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
- véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
- anciens.
-
- III. Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison
- de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est
- religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme en
- Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'Église et
- l'État._
-
- IV. Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est
- l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
- Révolution et les Stuarts._
-
- V. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son goût
- pour les développements. Caractère oratoire de son esprit. -- En
- quoi il diffère des orateurs classiques. -- Son estime pour les
- faits particuliers, les expériences sensibles, et les souvenirs
- personnels. -- Importance des spécimens décisifs en tout ordre de
- connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._
-
- VI. Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
- plaisanterie. -- Sa poésie.
-
- VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de
- son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire. --
- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte
- de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces
- d'amplification et de rhétorique.
-
- VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En
- quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position
- intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit
- germanique.
-
-
-Je n'entreprendrai point ici d'écrire la vie de lord Macaulay; c'est
-dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis
-auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui,
-il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour père
-un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les
-plus complètes études classiques, qu'à vingt-cinq ans son essai sur
-Milton le rendit célèbre, qu'à trente ans il entra au Parlement, et y
-marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde réformer la
-loi, et qu'au retour il fut nommé à de grandes places, qu'un jour, ses
-opinions libérales en matière de religion lui ôtèrent les voix de ses
-électeurs, qu'il fut réélu aux applaudissements universels, qu'il
-demeura le publiciste le plus célèbre et l'écrivain le plus accompli
-du parti whig, et qu'à ce titre, à la fin de sa vie, la reconnaissance
-de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair
-d'Angleterre.--Ce sera une belle vie à raconter, honorée et heureuse,
-dévouée à de nobles idées et occupée par des entreprises viriles,
-littéraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mêlée
-aux affaires pour fournir la substance et la solidité à l'éloquence et
-au style, pour former l'observateur à côté de l'artiste, et le penseur
-à côté de l'écrivain. Je ne veux décrire aujourd'hui que ce penseur et
-cet écrivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses
-_Essais_.
-
-
-§ 1.
-
-CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.
-
-
-I
-
-Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de
-livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages,
-commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais
-maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le
-journal d'un esprit.--En second lieu, il est varié; d'une page à
-l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de
-l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.--Enfin,
-involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous,
-sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il
-n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de
-l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et
-puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent,
-quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est
-faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les
-lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce
-qu'il croit.
-
-Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en
-tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner
-comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du
-relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les
-autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons
-les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce
-qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi
-familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses
-opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans
-notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et
-son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va
-peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le
-charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent
-l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans
-toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire
-le tour de son esprit.
-
-Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme
-pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les
-philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les
-spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que
-pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis
-Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la
-méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet
-de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des
-mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais
-l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à
-augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre,
-plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de
-fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques,
-mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de
-l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer
-d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux
-yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de
-conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet
-de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur,
-d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les
-lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux
-du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix
-que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la
-science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une
-philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point
-ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux
-écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries
-creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde
-aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé.
-Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des
-découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle
-a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des
-maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au
-ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a
-étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement,
-anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans
-les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la
-terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des
-navires qui filent dix noeuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est
-consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les
-portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en
-hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui
-était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce
-qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la
-puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a
-détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans
-les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs
-lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence
-ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle
-n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes
-vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et
-le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur
-des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante,
-parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois
-ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions
-chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique,
-et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des
-vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité
-sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et
-qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans
-ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le
-domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle
-n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est
-point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à
-ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses
-expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est
-d'être un instrument.
-
- «Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de
- route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole
- vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les
- communications suspendues, les malades abandonnés, les mères
- saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien
- assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans
- la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la
- difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le
- baconien tire sa lancette et commence à vacciner.--Ils trouvent
- une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de
- vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à
- l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le
- stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple
- [Grec: apoproêgmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots
- à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de
- sûreté.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui
- se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison
- d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de
- l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point
- chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et
- lui récite tout le chapitre d'Épictète: _à ceux qui craignent la
- pauvreté_. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre,
- descend et revient avec les objets les plus précieux de la
- cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots
- et la philosophie des effets[32].»
-
-Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer
-ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des
-doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus
-frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de
-la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme
-au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un
-instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose
-inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de
-métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il
-est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que
-pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une
-extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à
-ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de
-tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.
-Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la
-politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus
-propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique
-subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi,
-lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes
-publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.
-
-La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce
-caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute
-pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre
-chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie
-anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham,
-Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations
-et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté
-qui les découvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple
-de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont
-moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré
-d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la
-question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache
-partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de
-lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de
-Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer
-exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs
-vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si
-l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en
-légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi
-naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique,
-des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de
-l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies
-qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de
-la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits
-si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat
-pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la
-sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour
-d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la
-Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la
-juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente
-ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses
-légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et
-prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en
-question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et
-préméditation à corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont
-employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos
-délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin
-partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de
-ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un
-homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle
-était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur
-siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons
-religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier,
-où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois,
-disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il
-n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des
-pécheurs.
-
-La critique en France a des allures plus libres; elle est moins
-asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons
-de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le
-considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de
-science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son
-coeur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne
-le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le
-faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus.
-Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire
-des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser
-qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de
-ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et
-dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine
-spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion
-première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses
-moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois
-d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour
-elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de
-l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir
-agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la
-variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la
-construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur
-de ses passions.
-
-Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,
-il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en
-tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la
-métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant,
-et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois
-les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme
-passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une
-servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme,
-allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le
-catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme;
-les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause
-qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la
-vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé
-sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la
-servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont
-enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu
-avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le
-préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les
-protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des
-catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les
-catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.
-
-Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour
-ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus
-beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant
-la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables
-de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs
-puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes,
-s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des
-religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de
-preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à
-l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est
-tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté
-et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des
-intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui
-attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui,
-non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds
-le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette
-question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y
-a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments
-plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique;
-il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il
-prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la
-vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au
-savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux
-vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher
-d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de
-l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si
-solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir
-convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient
-besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles
-devraient la chercher.
-
-Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la
-liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche,
-on touche l'écrivain au coeur. Macaulay l'aime par intérêt, parce
-qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des
-particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de
-l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage
-légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents
-ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont
-défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers,
-parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en
-enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle
-accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la
-paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des
-révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens
-sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la
-liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir
-paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté
-humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots
-amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il
-rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents
-qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins
-sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de
-venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les
-Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui
-n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»--Ailleurs, dans la
-biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille,
-devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et
-par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine
-Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle
-demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine»
-s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât
-de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de
-lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier
-les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à
-l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux
-qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause
-nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien,
-mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu,
-qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il
-entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour
-arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais
-vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion
-impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de
-Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le
-naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander
-et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la
-loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité
-intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour
-frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la
-croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance
-ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa
-propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez
-plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux
-doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour
-prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un
-drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que
-Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un
-réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné
-qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore
-et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue
-Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez
-méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus
-terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant
-de citations, d'autorités, de précédents historiques, de
-raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste
-érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge
-de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul
-passage:
-
- Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui
- appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par
- achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À
- la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un
- nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères:
- devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première?
- devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le
- veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des
- promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller
- déposer une seconde pétition des droits au pied du trône,
- prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde
- cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que,
- après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince
- demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils
- étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran
- ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et
- noblement.
-
- Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs,
- contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent
- ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent
- d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait
- tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de
- vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus
- attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus
- sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et
- tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires
- de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires
- réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père!
- Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de
- persécution, de tyrannie et de mensonge!
-
- Nous lui imputons d'avoir violé son voeu de couronnement, et on
- nous répond qu'il a gardé son voeu de mariage! Nous l'accusons
- d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats
- les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il
- prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui
- reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits,
- après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de
- les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller
- écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des
- considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à
- sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le
- croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre
- génération.
-
- Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme
- de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on
- dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami
- déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un
- individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de
- l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office,
- nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la
- liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa
- tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35].
-
-Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la
-fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des
-Stuarts a laissé dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un
-protestant et d'un Anglais:
-
- Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans
- rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans
- amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le
- paradis des coeurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des
- lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival
- pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit
- jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie
- complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant
- encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des
- bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut
- juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion
- pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision
- de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église.
- Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles
- et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces
- obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des
- plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à
- la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes
- fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre,
- pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt
- par les nations[36].
-
-Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui
-a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes
-puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se
-portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa
-pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique,
-la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la
-patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la
-liberté.
-
-[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might
-be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon
-should be introduced as fellow travellers. They come to a village
-where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up,
-intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror
-over their children. The Stoic assures the dismayed population that
-there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease,
-deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian
-takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners
-in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many
-of these who were at work; and the survivors are afraid to venture
-into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is
-nothing but a mere [Grec: apoproêgmenon]. The Baconian, who has no
-such fine word at his command, contents himself with devising a
-safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on
-the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down,
-and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic
-exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself,
-and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tên
-aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down
-in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It
-would by easy to multiply illustrations of the difference between the
-philosophy of words and the philosophy of works.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)]
-
-[Note 33: T. IV, p. 102.]
-
-[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they
-abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a
-complete subjection of reason to authority, a weak preference of form
-to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous
-veneration for the priestly character, and above all a merciless
-intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.)
-
-It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the
-sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and
-that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the
-Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)]
-
-[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights
-which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by
-recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised
-them. At length circumstances compelled Charles to summon another
-parliament: another chance was given to our fathers, were they to
-throw it away as they had thrown away the former? Were they again to
-be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money
-on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to
-lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant
-another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and
-then to take their departure, till, after ten years more of fraud and
-oppression, their prince should again require a supply, and again
-repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they
-would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely
-and nobly.
-
-The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors
-against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all
-controversy about the facts, and content themselves with calling
-testimony to character. He had so many private virtues! And had James
-the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest
-enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And
-what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious
-zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and
-narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which
-half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A
-good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years
-of persecution, tyranny, and falsehood!
-
-We charge him with having broken his coronation oath; and we are told
-that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his
-people to the merciless inflictions of the most hot-headed and
-hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little
-son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the
-articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable
-consideration, promised to observe them; and we are informed that he
-was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is
-to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his
-handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe,
-most of his popularity with the present generation.
-
-For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a
-good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an
-unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot,
-in estimating the character of an individual, leave out of our
-consideration his conduct in the most important of all human
-relations; and if in that relation we find him to have been selfish,
-cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man,
-in spite of all his temperance at table, and all his regularity at
-chapel.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)]
-
-[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a
-blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without
-love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold
-hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and
-the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his
-people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent
-infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The
-caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy
-of the State. The government had just ability enough to deceive, and
-just religion enough to persecute. The principles of liberty were the
-scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every
-fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and
-James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and
-cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime
-succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed
-of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face
-of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the
-nations.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)]
-
-
-II
-
-Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son
-talent.
-
-Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit.
-Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité
-étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant.
-S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et
-l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs
-qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il
-prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur
-les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et
-les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd
-jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il
-y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à
-des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la
-généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le
-terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix
-de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à
-l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce;
-il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout
-ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et
-l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de
-tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison;
-que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des
-vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de
-documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants.
-Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des
-hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses
-sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des
-systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un
-écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière
-simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un
-souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories,
-au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause,
-lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche,
-semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis,
-rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint.
-Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur
-une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés
-de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la
-logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre
-précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement
-profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de
-doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues,
-pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi,
-si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi
-les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands
-d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet
-esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du
-vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans
-les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la
-beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par
-exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la
-démonstration suivante dans la vie d'Addison:
-
- Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux
- enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans
- la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la
- première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné.
- Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne
- fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et
- un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis
- d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais,
- s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises
- intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui
- conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il
- n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour
- l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez
- heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous
- n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et
- nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de
- l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous
- pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé
- sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience.
- La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage
- d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne
- pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle
- ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de
- la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_.
- Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître
- à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec
- lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la
- même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent.
- Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait
- capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois,
- et ce que personne autre n'a jamais fait?
-
- L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais,
- pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit
- qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_.
- Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable
- que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire
- de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui
- prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il
- engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation.
- Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens
- et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions
- pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37].
-
-Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série
-d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus
-rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.
-
-Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer.
-Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte
-la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il
-fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures,
-que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas
-le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le
-retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les
-spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il
-calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une
-forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous
-conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les
-plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec
-notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il
-nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous
-montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous
-nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément
-qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une
-première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il
-jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la
-chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de
-merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve
-dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait
-mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se
-réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante;
-le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques,
-les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite
-régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle
-ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses
-écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le
-propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien,
-dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre.
-L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité
-incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser
-à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et
-fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils
-comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est
-vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle
-habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la
-foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette
-intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien
-au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à
-écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la
-philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et
-semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de
-Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens
-perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent
-unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de
-l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les
-sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des
-formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences
-des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre
-des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M.
-Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier
-venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances;
-s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du
-coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de
-seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot.
-
-Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le
-désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et
-multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de
-logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler
-l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement
-éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle
-oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut
-gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat
-en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et
-emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force
-croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique,
-aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette
-abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications,
-d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant,
-précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les
-objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la
-force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que
-l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé
-d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit
-l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les
-partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution
-naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se
-faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup
-fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa
-race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable
-éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion,
-qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui
-répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et
-l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la
-nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les
-êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la
-vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique,
-morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour
-son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il
-l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son
-opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui
-fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est
-une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant
-d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une
-autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on
-ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa
-véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.
-
-Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des
-proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et
-Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux
-et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les
-autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des
-idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite,
-comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque
-degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les
-hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision,
-ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des
-développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui
-s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même
-question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une
-région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une
-connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable
-d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez
-les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se
-tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les
-considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne
-descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants,
-jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus
-enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux.
-Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit
-qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une
-idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience
-personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une
-tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de
-leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore
-pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens.
-Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon
-lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation.
-Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique
-soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage
-d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs
-calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes
-écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des
-cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux
-ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de
-roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une
-coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens
-décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la
-preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque;
-la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait
-qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit
-avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre
-visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots.
-Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule
-ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses
-devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation
-personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets
-inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les
-jours, rapprocher les événements anciens des événements
-contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations
-anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le
-souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à
-spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park,
-d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre
-à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en
-casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend
-encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque
-les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses
-descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il
-écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même
-temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque
-dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une
-vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec
-une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans
-un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le
-croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.
-
-Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de
-rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au
-temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de
-la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille
-livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir
-revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du
-climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris
-dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y
-avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis
-des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou
-les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il
-vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier.
-On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom
-figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays,
-il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service
-de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la
-Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne
-connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se
-montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que
-l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,
-Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du
-Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain
-perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres
-délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a
-été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus
-entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont
-des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également
-défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il
-est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile;
-mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats
-plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les
-artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers
-à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du
-moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est
-pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la
-beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse
-et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses
-mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes,
-parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des
-gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un
-cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,
-procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux
-la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui
-allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière
-d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand
-orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.
-
- Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle
- l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans
- les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et
- ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des
- Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et
- des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de
- cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau,
- les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels
- s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la
- hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman
- prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les
- bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la
- gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les
- marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes,
- les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes
- flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec
- leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la
- litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour
- lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme
- les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et
- Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux
- de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or
- et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage
- où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui
- bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des
- vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier
- solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les
- hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de
- l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon,
- et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd.
- L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que
- l'oppression dans les rues de Londres[40].
-
-D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises.
-Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous,
-disait Béranger,
-
- Chez nous point
- Point de ces coups de poing
- Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.
-
-Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien
-traiter un illustre poëte de la façon que voici:
-
- Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la
- narration, et essayé de traiter des questions morales et
- politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces
- occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris
- et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style.
- Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son
- anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons
- généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être
- plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il
- s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous
- rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre
- chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé
- pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais
- qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les
- écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les
- épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous
- faire rougir de notre espèce[41].
-
-On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les
-vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:
-
- Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui
- infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford.
- Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé
- de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant
- les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur,
- s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses
- grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne
- regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous
- fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses
- rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,
- surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de
- la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que
- le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42].
-
-Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les
-écrivains de son pays. L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel
-des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la
-phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel
-est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:
-
- L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement
- semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver,
- lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des
- tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands
- que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons.
- L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle
- gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la
- préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient
- autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux
- résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en
- disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4º environ
- d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces
- cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel
- livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée
- par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est
- aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous
- empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de
- nous demander une grande portion d'une si courte existence[43].
-
-Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de
-Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un
-excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le
-spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et
-la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition.
-L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments
-de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela
-surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement
-sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on
-éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si
-soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En
-voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on
-imprime les auteurs classiques indécents:
-
- Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein
- de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux
- s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux
- parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences
- d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux
- influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous,
- comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un
- parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate
- jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il
- craignait de prendre froid[44].
-
-L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont
-habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on
-veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle
-que Molière l'a représentée dans le _Misanthrope_, et la médisance
-anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le
-_Misanthrope_. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady
-Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils
-touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est
-une des plus douces de Macaulay.
-
- Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway,
- vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs
- de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus
- honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des
- innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il
- avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough
- employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la
- manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons
- dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les
- méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu
- d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout
- son bagage et toute son artillerie[45].
-
-Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus
-noble et plus sérieux.
-
-On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme
-d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait
-pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner,
-de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps
-contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup
-par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons
-splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.
-
- L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une
- loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en
- certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent.
- Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement
- étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux
- hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant,
- avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus
- tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était
- naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs,
- remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans
- l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse
- qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux
- reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux
- qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les
- hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et
- dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa
- beauté et de sa gloire[46]!
-
-Ces généreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a
-beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause
-qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité
-et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser
-sa couronne sur le front de ses nobles soeurs.
-
- La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps
- accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés
- par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées
- ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a
- couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait
- dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un
- désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus
- riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore
- terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;
- les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques
- directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre.
- Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que
- cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol
- qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le
- plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles
- habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus
- nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les
- signes de notre époque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir
- et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du
- genre humain[47].
-
-Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles
-imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance,
-la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement,
-manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette
-ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique
-ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant
-de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un
-Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité
-et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches
-ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante,
-fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à
-chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting
-arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation.
-
- Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu
- des spectacles plus éblouissants pour l'oeil, plus
- resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants
- pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de
- mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination
- cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au
- passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés,
- étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure.
- Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par
- la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés
- avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur
- alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à
- l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés,
- jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent
- posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des
- déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui
- habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux
- inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à
- gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les
- formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un
- Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la
- sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière
- d'Oude.
-
- L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle
- de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à
- l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste
- condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la
- salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu
- et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment,
- la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice
- avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni
- la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce
- spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers;
- des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs,
- en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par
- des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les
- juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur
- avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les
- trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de
- leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des
- barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield,
- récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre
- les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue
- procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du
- royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du
- roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la
- beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs
- gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient
- couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de
- semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs.
- Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste,
- libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines,
- l'esprit et la science, les représentants de toute science et de
- tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes
- princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux;
- là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques
- contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre
- contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la
- fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène
- qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien
- de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la
- cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui
- retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait
- contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté
- de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de
- l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet
- qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et
- d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il
- avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans
- la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor
- d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop
- souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais
- cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les
- charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en
- secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une
- race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats,
- illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à
- la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante
- société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous
- les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de
- mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus
- persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté
- l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la
- trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de
- Devonshire[48].
-
-Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution
-nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme
-et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le
-talent, comme le tableau, est tout anglais.
-
-[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as
-it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run
-the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope
-afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes
-to the baseness of him who gave it.
-
-Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and
-that he afterwards executed it with great skill and success. But does
-it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's
-advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad
-motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to
-risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against
-him, we should do our best to dissuade him from running such a risk.
-Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we
-should not admit that we had counselled him ill; and we should
-certainly think it the height of injustice in him to accuse us of
-having been actuated by malice. We think Addison's advice a good
-advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide
-experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful
-work of imagination has been produced, it should not be recast. We
-cannot at this moment call to mind a single instance in which this
-rule has been transgressed with happy effect, except the instance of
-the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his
-Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself,
-emboldened no doubt by the success with which he had expanded and
-remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the
-Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope
-would, once in his life, be able to do what he could not himself do
-twice, and what nobody else has ever done?
-
-Addison's advice was good. But had it been bad, why should we
-pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends
-predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take
-so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson
-from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was
-one of those who prophesied that Cato would never succeed on the
-stage, and advised Addison to print out without risking a
-representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good
-sense and generosity to give their advisers credit for the best
-intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)]
-
-[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.]
-
-[Note 39: During that interval the business of a servant of the
-Company was simply to wring out of the natives a hundred or two
-hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return
-home before his constitution had suffered from the heat, to marry a
-peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls
-in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood
-to the English rulers of his country in the same relation in which
-Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles
-Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely
-magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and
-his name was used in public instruments. But in the government of the
-country, he had less real share than the youngest writer or cadet in
-the Company's service.... Of his moral character it is difficult to
-give a notion to those who are acquainted with human nature only as it
-appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what
-the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos,
-that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the
-Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour
-bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements
-languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder
-and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities
-to which his constitution and his situation are equally unfavourable.
-His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to
-helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and
-its tact move the children of sterner climates to admiration non
-unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence
-of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian
-of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns
-are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to
-the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman,
-deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate
-tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are
-the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower
-Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of
-the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal
-practitioners, no class of human beings can bear a comparison with
-them.]
-
-[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby
-man is able to live in the past and in the future, in the distant and
-in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most
-Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real
-people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and
-cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the
-Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched
-roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the
-imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and
-gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden,
-with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side,
-the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the
-turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the
-elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the
-prince, and the close litter of the noble lady, all those things were
-to him as the objects amidst which his own life had been placed, as
-the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James
-street. All India was present to the eye of his mind, from the hall
-where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the
-wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming
-like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle
-where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away
-the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at
-Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of
-Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to
-him the same thing as oppression in the streets of London.]
-
-[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has
-completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and
-political questions, his failure has been complete and ignominious. On
-such occasions his writings are rescued from utter contempt and
-derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we
-confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he
-writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed
-when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed.
-He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a
-single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly
-and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop
-Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small
-poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the
-renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man
-might talk folly like this by his own fireside; but that any human
-being, after having made such a joke, should write it down, and copy
-it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets,
-and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our
-species.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)]
-
-[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have
-inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to
-Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical
-temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the
-cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness
-and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral,
-continuing that incomparable diary, which we never see without
-forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect,
-minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from
-his nose, watching the direction of the salt, and listening for the
-note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance
-which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)]
-
-[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment
-similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he
-landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New
-Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of
-turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a
-gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the
-prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book
-contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the
-merits of the stupendous mass of paper which lies before us better
-than by saying that it consists of about two thousand closely printed
-quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure,
-and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before
-the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum.
-But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we
-cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so
-large a portion of so short an existence.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)]
-
-[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so
-full of temptation as this, any gentleman whose life would have been
-virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made
-vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of
-such a state of society as that in which we live, is yet afraid of
-exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses,
-acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him
-have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the
-gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take
-cold.
-
- (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)]
-
-[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an
-experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were
-in medicine, who thought it much more honourable to fail according to
-rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much
-ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as
-those which Peterborough employed. This great commander conducted the
-campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of
-Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops
-according to the methods prescribed by the best writers, and in a few
-hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all
-his baggage and all his artillery.]
-
-[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some
-mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain
-seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured
-her during the period of her disguise were for ever excluded from
-participation in the blessings which she bestowed. But to those who,
-in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she
-afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which
-was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes,
-filled their houses with wealth, made them happy in love and
-victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the
-form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But
-woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are
-those who, having dared to receive her in her degraded and frightful
-shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty
-and her glory! (T. I, p. 40.)]
-
-[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has
-spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten.
-The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined
-edifices have been repaired. The lava has covered with a rich
-incrustation the fields which it once devastated, and, after having
-turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned
-the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second
-great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all
-around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some
-directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet
-experience surely entitles us to believe that this explosion, like
-that which preceded it, will fertilise the soil which it has
-devastated. Already, in those parts which have suffered most severely,
-rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the
-waste. The more we read of the history of past ages, the more we
-observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts
-filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the
-human race. (T. II, p. 92.)]
-
-[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the
-Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye,
-more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to
-grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster;
-but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a
-highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various
-kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the
-present and to the past were collected on one spot and in one hour.
-All the talents and all the accomplishments which are developed by
-liberty and civilisation were now displayed with every advantage that
-could be derived both from cooperation and from contrast. Every step
-in the proceedings carried the mind either backward, through many
-centuries, to the days when the foundations of our constitution were
-laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives
-living under strange stars, worshipping strange gods and writing
-strange characters from right to left. The high Court of Parliament
-was to sit, according to forms handed down from the days of the
-Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the
-lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely
-house of Oude.
-
-The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William
-Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the
-inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just
-sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where
-the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a
-victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles
-had confronted the high court of justice with the placid courage which
-has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was
-wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept
-clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled
-by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their
-vestments of state attended to give advice on points of law. Near a
-hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the
-Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of
-assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George
-Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence
-of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The
-long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the
-realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the
-king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine
-person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet.
-The long galleries were crowded by an audience such as has rarely
-excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered
-together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous
-empire, grace and female loveliness, wit and learning, the
-representation of every science and of every art. There were seated
-round the queen the fair-haired young daughters of the house of
-Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths
-gazed with admiration on a spectacle which no other country in the
-world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty
-looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the
-stage. There the historian of the Roman empire thought of the days
-when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when,
-before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus
-thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by
-side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The
-spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to
-us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the
-sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend
-his labours in that dark and profound mine from which he had extracted
-a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the
-earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation,
-but still precious, massive, and splendid. There appeared the
-voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret
-plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a
-beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by
-love and music, art has rescued from the common decay. There were the
-members of that brilliant society which quoted, criticised, and
-exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague.
-And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox
-himself, had carried the Westminster election against palace and
-treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.]
-
-
-§ 2.
-
-Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi
-l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son
-style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la
-sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution
-anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet
-événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux
-d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette oeuvre une
-méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le
-succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente
-mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette
-histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre
-d'esprit.
-
-Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend
-les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté
-l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des
-gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des moeurs;
-Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la
-tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des
-siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues
-du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de
-faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du
-gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles,
-de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du
-goût littéraire, de peindre les moeurs des générations successives, et
-de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits,
-les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai
-volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de
-l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du
-dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].»
-Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les
-portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham,
-de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux
-décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails
-d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé
-d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes
-affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le
-musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs,
-les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une
-dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille;
-d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de
-devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse,
-demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau
-de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés
-faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les
-femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable
-champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes
-athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries
-regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou
-brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de
-sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les
-huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se
-réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un
-instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public,
-l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour
-cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration
-qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques,
-pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de
-défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique
-les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les
-montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de
-sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste,
-artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette
-diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et
-présente aux yeux, au coeur, à l'esprit, à toutes les facultés de
-l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays.
-
-D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent
-ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements
-politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des
-considérations générales sur les changements de la société et du
-gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et
-que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a
-point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble.
-Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout.
-Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures,
-rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans
-son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif
-sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par
-elles les événements épars se rassemblent en un événement unique;
-elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui
-les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité
-qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en
-Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une
-peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour
-le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture,
-plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont
-été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands
-demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval,
-on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en
-portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de
-tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large
-district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du
-lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On
-part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les
-solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour
-trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À
-Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura
-un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs
-couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour
-leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages
-qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de
-pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les
-grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la
-chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et
-demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le
-carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent
-pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une
-paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou
-soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui
-empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines
-il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le
-sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou
-quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte?
-Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que
-pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À
-quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces
-bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront
-les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés
-français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et
-d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre
-leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses
-anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des
-cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des
-moeurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns
-causent les autres, et la description explique le récit.
-
-Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir
-beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour
-comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une
-disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour
-cause toute une situation et tout un caractère, il faut que
-j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la
-situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au
-nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce
-que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien
-qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il
-raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute
-tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa
-conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque
-instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi
-aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a
-énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su
-l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le
-tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait
-la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés,
-plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;
-il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les
-variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des
-particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de
-leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur
-langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière,
-courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être
-chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est
-légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat
-incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède
-chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des
-réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes
-les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à
-chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il
-ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il
-n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme
-M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il
-accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si
-serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit
-à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre
-un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts;
-le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose
-et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe
-ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais
-tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur
-comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit
-dans son oeuvre l'unité et la complexité de la vie.
-
-Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est
-populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que
-Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et
-qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il
-vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous
-aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant,
-vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la
-rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je
-l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si
-soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai
-si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de
-vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être
-éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il
-préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda
-aux dissidents l'exercice de leur culte.
-
- De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement,
- l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en
- lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la
- législation anglaise. La science de la politique, à quelques
- égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le
- mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force,
- appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de
- poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa
- démonstration part de cette supposition que la machine est telle
- que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien,
- qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres
- réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la
- proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne
- tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son
- appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt
- en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait
- bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés
- d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme
- des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de
- Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme
- d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité,
- il est très-important que les législateurs et les administrateurs
- soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il
- est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque
- sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une
- embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de
- l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut
- bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses
- qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui
- qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé
- par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace
- dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait
- législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure
- théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme
- de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances
- particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières
- années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui
- l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément
- pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des
- douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu
- juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri
- dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise,
- l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois
- prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point
- s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité;
- n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une
- anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise
- se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser
- du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le
- cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui,
- depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement
- guidé les délibérations de nos deux cent cinquante
- parlements[51].
-
-L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de
-preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous
-répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient
-l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la
-démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous
-arrêter, il poursuit:
-
- L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande
- loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la
- législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les
- dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre
- était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un
- chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas
- l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides.
- Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un
- principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la
- simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat
- civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de
- Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule
- des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les
- Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à
- être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est
- point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée
- de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une
- déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice
- de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un
- ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la
- déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou
- sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe
- est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir
- solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane
- touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement
- l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire
- aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.
-
- Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper
- toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois
- de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous
- les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si
- nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui
- l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de
- contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en
- philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée
- par toute la science des plus grands maîtres de philosophie
- politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient
- gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la
- vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le
- reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils
- ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de
- préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote
- de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule
- émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les
- classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie,
- ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant
- quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de coeurs,
- qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les
- prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait
- chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans
- honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,
- et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan,
- parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des
- panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des
- théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la
- jugeront complète[52].
-
-Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces
-antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases
-symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer
-l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le
-talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans
-l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de
-moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès.
-Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où
-son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une
-fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le
-monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la
-nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel
-autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir.
-À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et
-l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance;
-et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers.
-
-Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette
-histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans _la
-Revue d'Édimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le
-premier mérite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire
-lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour
-rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La
-solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres
-substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne
-de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos
-pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave
-qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois
-ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une
-revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à
-table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de
-conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,
-et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées
-dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention,
-bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,
-l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un
-directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.
-«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un
-régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a
-faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers
-de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de
-lire son histoire.--Il raconte la réception de Schomberg par la
-Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que
-Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances
-avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à
-Wellington?--Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place
-que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui
-était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les
-assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter
-son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements
-qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou
-construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries
-nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de
-souscrire à son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur
-un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il
-commence par dire que William Mountford était «le plus agréable
-comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du
-temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par
-quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus
-équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le
-plus débauché» de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes
-qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires
-un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières.
-La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations
-psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des
-jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne
-composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent
-l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de
-Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un
-volume de Macaulay.
-
-Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les
-moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite.
-Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en
-voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et
-d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de
-Londres.
-
- Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage
- méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois
- petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il
- gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le
- voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques
- bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le
- défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En
- langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet,
- elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les
- défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la
- Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant
- la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours
- rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans
- le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et
- accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre
- et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc
- menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent
- distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets.
- Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course
- furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en
- vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine
- enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les
- aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille
- après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct
- d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu
- par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant
- de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les
- fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée.
- Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne
- peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de
- violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par
- l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].
-
-La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif.
-L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que
-les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.
-
-Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse,
-s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de
-fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il
-n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé;
-il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité,
-persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes
-terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages,
-fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité
-nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples
-historiques, et toutes sortes de leçons morales.
-
- Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour
- leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme
- politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour
- s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation
- directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité
- privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu
- elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en
- violant quelque règle morale importante, rendre un grand service
- à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les
- objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les
- spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses
- intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un
- petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier
- entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de
- la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des
- actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à
- croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la
- chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à
- massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard
- Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en
- l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule
- des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]
-
-Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les
-sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque
-instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans
-nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos
-histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à
-descendre de la chaire et du journal.
-
-Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques
-V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner
-des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion
-très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est
-pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici
-comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un
-jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de
-l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun
-d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin,
-quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié
-sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de
-Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour
-juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il
-est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour
-intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient
-enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent
-l'attention et mettent la scène sous les yeux.
-
- La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la
- population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné
- par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers,
- et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant
- Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne
- demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement
- et logées sous les toits de chaume de la petite communauté.
- Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison
- d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de
- huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis
- plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des
- principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y
- trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le
- sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On
- mangea des boeufs qui probablement avaient été engraissés dans
- des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en
- hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient
- rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent
- familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian,
- qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme
- sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec
- plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps
- avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient
- gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de
- cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du
- monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui
- probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des
- hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce
- du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans
- leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait
- avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les
- Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le
- signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses
- observations à Hamilton[57]....
-
- La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon
- de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du
- chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et
- quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On
- entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je
- n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais
- content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans
- leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une
- autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de
- nos officiers.»--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après
- minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes
- étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état
- pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces
- préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des
- gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons
- pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous
- que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis
- à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se
- calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].»
-
-Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses
-hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes
-furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à
-genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les
-enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.
-
-Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des
-soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et
-la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a
-choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins
-et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander,
-avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition
-des criminels.
-
-Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises
-porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle,
-suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la
-diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits
-obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus
-compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et
-la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient
-toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme
-M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry.
-La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays;
-mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et
-qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît
-suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas
-véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur
-l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de
-raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent
-l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand
-il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il
-insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni
-grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire
-étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand
-talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une
-connaissance précise des faits précis et petits qui attachent
-l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un
-récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop
-acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses
-adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et
-qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui
-répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais
-il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de
-convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être
-populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de
-raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du
-siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette
-énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de
-morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en
-philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce
-sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué,
-annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il
-ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté,
-l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide,
-hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en
-plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet;
-ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture
-journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son
-éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la
-charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques;
-c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et
-sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde
-de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa
-race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère
-alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas,
-ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux
-peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux
-voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il
-aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une
-seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple,
-sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais.
-
-[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.]
-
-[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have
-undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the
-rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of
-debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the
-history of the people as well as the history of the government, to
-trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise
-of religious sects and the changes of literary taste, to portray the
-manners of successive generations, and not to pass by with neglect
-even the revolutions which have taken place in dress, furniture,
-repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach
-of having descended below the dignity of history, if I can succeed in
-placing before the English of the nineteenth century a true picture of
-the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. Éd.
-Tauchnitz.)]
-
-[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by
-Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly
-illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English
-legislation. The science of Politics bears in one respect a close
-analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily
-demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever
-or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain
-weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the
-machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who
-has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of
-real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition
-which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance
-for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams,
-wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his
-geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those
-painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram
-of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the
-mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman.
-It is indeed most important that legislators and administrators should
-be versed in the philosophy of government, as it is most important
-that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to
-hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the
-philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to
-build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and
-Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by
-considerations to which no allusion can be found in the writings of
-Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper
-between the mere man of theory, who can see nothing but general
-principles, and the mere man of business, who can see nothing but
-particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element
-has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during
-the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe
-and America have owed scores of abortive constitutions, scores of
-constitutions have lived just long enough to make a miserable noise,
-and have then gone off in convulsions. But in the English legislature
-the practical element has always predominated, and not seldom unduly
-predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and
-much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is
-an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt;
-never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never
-to lay down any proposition of wider extent than the particular case
-for which it is necessary to provide; these are the rules which have,
-from the age of John to the age of Victoria, generally guided the
-deliberations of our two hundred and fifty Parliaments.
-
- (_History of England_, t. IV, p. 84.)]
-
-[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a
-great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation,
-but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties
-into which the nation was divided at the time of the Revolution, that
-act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions.
-It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will
-not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound
-principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be
-punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act
-not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single
-one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or
-the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule.
-Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is
-given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker,
-by making a declaration of faith in general terms, obtains the full
-benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An
-Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration
-required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the
-articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to
-punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent
-to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether
-rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making
-any declaration whatever on the subject.
-
-These are some of the obvious faults which must strike every person
-who examines the Toleration Act by that standard of just reason which
-is the same in all countries and in all ages. But these very faults
-may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the
-passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was
-framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer
-in political philosophy can detect, did what a law framed by the
-utmost skill of the greatest masters of political philosophy might
-have failed to do. That the provisions which have been recapitulated
-are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with
-the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that
-can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of
-evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end,
-at once and for ever, without one division in either house of
-Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible
-murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a
-persecution which had raged during four generations, which had broken
-innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate,
-which had filled the prisons with men of whom the world was not
-worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and
-God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation,
-to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and
-the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to
-some shallow speculators, will probably be thought complete by
-statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)]
-
-[Note 53: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.]
-
-[Note 54: Allusion à un livre populaire, _the Pilgrim's progress_,
-par Bunyan.]
-
-[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far
-from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply
-indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from
-Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets
-inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not
-supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the
-little cluster of villages was some copsewood and some pasture land:
-but a little further up the defile no sign of population or of
-fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies
-the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and
-melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow
-of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of
-the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright,
-and when there is no cloud in the sky, the impression made by the
-landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues
-from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of
-naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may
-often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides
-of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents.
-Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut,
-for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the
-bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the
-only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from
-some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation,
-which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or
-gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the
-science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable
-from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the
-wilderness itself was valued on account of the shelter which it
-afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)]
-
-[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for
-their country, for their favourite schemes of political and social
-reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a
-temptation directly addressed to our private cupidity or to our
-private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue
-itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in
-his power, by violating some general rule of morality, to confer an
-important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He
-silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart
-against the most touching spectacles of misery, by repeating to
-himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that
-he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he
-comes altogether to forget the turpitude of the means in the
-excellence of the end, and at length perpetrates without one internal
-twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to
-believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom,
-have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful
-and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom
-have blown a large assembly of people into the air, or that
-Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he
-murdered from philanthropy.
-
- (_Ibid._, p. 12.)]
-
-[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some
-anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of
-the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the
-strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay
-answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but
-quarters. They were kindly received, and were lodged under the
-thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his
-men were taken into the house of a tacksman who was named, from the
-cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen.
-Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief.
-Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the
-small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a
-serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was
-no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor
-was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the
-Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the
-soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian,
-who had before felt many misgivings as to the relation in which he
-stood to the government, seems to have been pleased with the visit.
-The officers passed much of their time with him and his family. The
-long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of
-some packs of cards which had found their way to that remote corner of
-the world, and of some French brandy which was probably part of
-James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to
-be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day
-he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he
-observed with minute attention all the avenues by which, when the
-signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt
-to escape to the hills; and he reported the result of his observations
-to Hamilton.]
-
-[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow
-progress, and were long after their time. While they were contending
-with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with
-those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant
-Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the
-morrow.
-
-Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended
-crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were
-evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries.
-Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this
-job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds.
-But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered
-another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer
-for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he
-went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and
-seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed,
-asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly
-assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the
-country. We are getting ready to march against them. You are quite
-safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have
-given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions
-were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-La philosophie et l'histoire. Carlyle.
-
-
-§ 1.
-
-SON STYLE ET SON ESPRIT.
-
- Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre.
-
- I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son
- imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses
- bouffonneries.
-
- II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est
- germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies
- et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. -- Extrême tension
- de son esprit et de ses nerfs.
-
- III. Quelles barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le
- sentiment du réel et le sentiment du sublime.
-
- IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche des
- sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa
- sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. -- _Past
- and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme
- historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment
- il figure le monde d'après son propre esprit.
-
- V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
- pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux façons
- principales de le reproduire, et deux sortes principales
- d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. --
- Inconvénients du second procédé. -- Comment il est obscur,
- hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse à l'affectation
- et à l'exagération. -- Duretés et outrecuidance qu'il provoque.
- -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de
- reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable à l'invention
- originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait.
-
-
-§ 2.
-
-SON RÔLE.
-
- Introduction des idées allemandes en Europe et en Angleterre. --
- Études allemandes de Carlyle.
-
- I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment
- elles agissent et finissent. -- Le génie artistique de la
- Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique. -- Le génie
- philosophique de l'âge moderne. -- Analogie probable des trois
- périodes.
-
- II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. --
- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
- linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire, l'exégèse,
- la théologie et la métaphysique. -- Comment le penchant
- métaphysique a transformé la poésie.
-
- III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des parties
- solidaires et complémentaires. -- Nouvelle conception de la
- nature et de l'homme.
-
- IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite et
- l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des spéculations
- allemandes.
-
- V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens:
- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle. -- Les puritains
- et les jansénistes au dix-septième siècle. -- La France au
- dix-huitième siècle. -- Par quels chemins ces idées peuvent
- entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique.
-
- VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en Angleterre. --
- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionnée et
- poétique. -- Quelle voie suit Carlyle.
-
-
-§ 3.
-
-SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
-
- Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble
- aux puritains. -- _Sartor resartus._
-
- I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractère
- divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique.
-
- II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les idées
- positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment
- chez Carlyle la métaphysique allemande s'est changée en
- puritanisme anglais.
-
- III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir.
- -- Conception de Dieu.
-
- IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme véritable et
- le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et
- portée de la doctrine.
-
- V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains. --
- Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe d'écrivains
- il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement sur Voltaire.
-
- VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
- préjugés de siècle et de rôle. -- Le goût n'a qu'une autorité
- relative.
-
-
-§ 4.
-
-SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
-
- I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
- révélateurs. -- Nécessité de les vénérer.
-
- II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. --
- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. --
- Portée de sa conception.
-
- III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
- héroïques. -- Que les véritables historiens sont des artistes et
- des psychologues.
-
- IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que
- de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et sa
- valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les puritains.
- -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. --
- Carlyle l'admire sans restriction.
-
- V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de son
- jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est
- injuste.
-
- VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût du
- bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres prévisions
- pour l'avenir de la démocratie contemporaine. -- Contre
- l'autorité des votes. -- Théorie du souverain.
-
- VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme. --
- Comparaison de Carlyle et de Macaulay.
-
-
-Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout à ceux qui n'ont pas quarante
-ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord
-Carlyle; mais en même temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en
-vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. Là-dessus, comme
-il est naturel, on se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle,
-critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit
-avec des émotions fort étranges, et en démentant chaque matin son
-jugement de la veille. On découvre enfin qu'on est devant un animal
-extraordinaire, débris d'une race perdue, sorte de mastodonte égaré
-dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se réjouit de cette
-bonne fortune zoologique, et on le dissèque avec une curiosité
-minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-être pas un
-second.
-
-
-§ 1.
-
-SON STYLE ET SON ESPRIT.
-
-
-I
-
-On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le
-ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à
-contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui
-les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de
-l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les
-habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits
-d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des
-contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi
-douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se
-boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer
-une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent
-être les plus clairs, l'_Histoire de la Révolution française_, par
-exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux
-réalisés--Viatique--_Astræa redux_--Pétitions en
-hiéroglyphes--Outres--Mercure de Brézé--Broglie le dieu de la guerre.»
-On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et
-les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors
-qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà
-comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de
-castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications
-de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez
-par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées
-d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la
-religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à
-l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne
-un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On
-voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres;
-chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse
-arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent
-d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les
-splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il
-d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière
-parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous
-montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux
-monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes,
-les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans
-ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel
-éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un oeil humain puisse
-maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures
-exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets,
-ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là
-courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur
-la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des
-flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les
-ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain
-météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore,
-suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore
-une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une
-lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de
-chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.»
-
-Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils,
-reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son
-_Histoire de la Révolution française_, ressemble à un délire. Carlyle
-est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les
-orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes
-furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne
-jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement;
-vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures
-contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des
-hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes
-malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la
-prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la
-tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.
-
-Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous
-remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à
-l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour
-Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations
-finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un
-oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise
-dans le mysticisme comme dans la brutalité.
-
-«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap
-Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre
-et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation
-lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil,
-bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant
-sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa
-lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui
-vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de
-tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être
-vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément
-endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le
-palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du
-porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois
-qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une
-émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans
-le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé
-avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre
-pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le
-morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux
-sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec
-un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les
-religions ont fait pour les percer. «Au coeur des plus lointaines
-montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment
-tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente
-d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à
-aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de
-cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti
-dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des
-choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là
-était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une
-église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des
-immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un
-homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage
-était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il
-connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions
-noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a
-peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes
-radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit
-orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux
-imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements
-et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement
-dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez
-repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la
-politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été
-dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée,
-que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à
-chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus
-intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style.
-Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une
-cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont
-capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes,
-et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au
-besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par
-une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des
-polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie
-de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane
-plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à
-travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à
-une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau,
-présente son _autre_ extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée
-dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques,
-sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui
-peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend
-l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle
-est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière
-pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui
-ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, _à posteriori_, sinon
-autrement[69].»
-
-C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans
-quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des
-prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se
-tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il
-bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées;
-il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il
-accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les
-abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot,
-les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il
-n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques
-de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées,
-s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes,
-au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il
-combat.
-
-[Note 59: _Logick-choppers._]
-
-[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une
-calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une
-adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.]
-
-[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman
-one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and
-subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild
-dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven
-visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul
-exhalations grown continual, have, except on the highest mountain
-tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and
-colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the
-leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then
-mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric
-lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering,
-hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon
-or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_
-mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of
-Sterling_, p. 55).]
-
-[Note 62: _Sartor resartus._]
-
-[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in
-the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite
-cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar
-Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and
-lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of
-crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror
-of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the
-abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also
-is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him
-lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and
-before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof
-our sun is but a porch-lamp?"]
-
-[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.]
-
-[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little
-kirk; the dead all slumbering round it, under their white
-memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o
-reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk
-hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of
-darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's
-soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he
-stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of
-eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless
-universe had become for him a firm city and dwelling which he knew.
-
- (_History of the French Revolution_, chap. II.)]
-
-[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.]
-
-[Note 67: _Latter day Pamphlets._]
-
-[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.]
-
-[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world
-defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth,"
-as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy
-ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its
-_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the
-readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other
-"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue
-has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich
-intent on gross terrene provender, and sticking its head into
-fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_
-manner, if not otherwise.
-
- (_Cromwell's Letters_, fin.)]
-
-
-II
-
-Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car
-la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut
-amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit
-comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une
-autre race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et
-trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le goût des
-contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique
-qui officie, et développe en homme convaincu, les absurdités les plus
-grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de
-bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y
-livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle
-aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un autre
-trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il
-ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni
-approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses
-idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être
-raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et
-portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien
-souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style
-propre, et note son idée à sa façon; c'est à nous de la comprendre. Il
-fait allusion à un mot de Goethe, de Shakspeare, à une anecdote qui en
-ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il
-crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne
-s'y accommodent pas. Il écrit selon les caprices de l'imagination,
-avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre
-esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes
-les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la nôtre n'y
-atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une
-jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence
-saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée
-sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un
-instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout
-rentre dans la solennité habituelle.--Ajoutez enfin les éclats
-d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poëte; tout d'un coup,
-dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un
-paysage étincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe.
-Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique,
-imaginatif, amateur de contrastes violents, fondé sur la réflexion
-personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct
-physique, si différent des races latines et classiques, races
-d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on
-ne goûte que des idées suivies, où l'on n'est heureux que par le
-spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la
-volupté semble naturelle. Carlyle est profondément germain, plus
-voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, étrange
-et énorme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle
-lui-même «un taureau sauvage embourbé dans les forêts de la
-Germanie[70].» Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui
-est une philosophie du costume, contient, à propos des tabliers et des
-culottes, une métaphysique, une politique, une psychologie. L'homme,
-d'après lui, est un animal habillé. La société a pour fondement le
-drap. «Car, comment sans habits pourrions-nous posséder la faculté
-maîtresse, le siége de l'âme, la vraie glande pinéale du corps social,
-je veux dire une _bourse_?» D'ailleurs, aux yeux de la pure raison,
-qu'est-ce que l'homme? «Un esprit, une apparition divine, un moi
-mystérieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vêtement de
-chair tissu dans les métiers du ciel, par lequel il est révélé à ses
-semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-même un univers
-avec des espaces azurés pleins d'étoiles et de longs milliers de
-siècles[71].» Le paradoxe continue, à la fois baroque et mystique,
-cachant des théories sous des folies, mêlant ensemble les ironies
-féroces, les pastorales tendres, les récits d'amour, les explosions de
-fureur, et des tableaux de carnaval. Il démontre fort bien que «le
-plus remarquable événement de l'histoire moderne n'est pas la diète de
-Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre
-bataille, mais bien l'idée qui vint à Fox le quaker de se faire un
-habillement de cuir[72];» car ainsi vêtu pour toute sa vie, logeant
-dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif
-et inventer à son aise le puritanisme, c'est-à-dire le culte de la
-conscience. Voilà de quelle façon Carlyle traite les idées qui lui
-sont les plus chères. Il ricane à propos de la doctrine qui va
-employer sa vie et occuper tout son coeur.
-
-Veut-on avoir l'abrégé de sa politique et son opinion sur sa patrie?
-Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux
-sectes principales se sont élevées, surtout en Angleterre, l'une,
-celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. «La première
-est composée de personnes ayant fait voeu de pauvreté et d'obéissance,
-et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car
-ils fouillent avec zèle et travaillent continuellement dans son sein,
-ou bien renfermés dans des oratoires particuliers, ils méditent et
-manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles.
-D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres,
-souvent même ils cassent les vitres de leurs fenêtres et les bourrent
-de pièces d'étoffes ou d'autres substances opaques, jusqu'à ce que
-l'obscurité convenable soit rétablie. Ils sont tous rhizophages ou
-mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des
-harengs salés, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis
-des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-être un
-sentiment brahminique étrangement perverti. Leur moyen universel de
-subsistance est la racine nommée pomme de terre, qu'ils cuisent avec
-le feu. Dans toutes les cérémonies religieuses, le fluide appelé
-whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large
-consommation[73].--«L'autre secte, celle des dandies, affecte une
-grande pureté et le séparatisme, se distinguant par un costume
-particulier, et autant que possible par une langue particulière, ayant
-pour but principal de garder une vraie tenue nazaréenne, et de se
-préserver des souillures du monde.» Du reste, ils professent plusieurs
-articles de foi dont les principaux sont: «que les pantalons doivent
-être très-collants aux hanches; qu'il est permis à l'humanité, sous
-certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle
-licence de la mode ne peut autoriser un homme de goût délicat à
-adopter le luxe additionnel postérieur des Hottentots.»--«Une certaine
-nuance de manichéisme peut être discernée en cette secte, et aussi une
-ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont
-Athos, qui, à force de regarder de toute leur attention leur nombril,
-finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le
-ciel révélé. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une
-modification appropriée à notre temps de la superstition primitive,
-appelée culte de soi-même[74].» Cela posé, il tire les conséquences.
-«J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines électriques
-immenses et vraiment sans modèle (tournées par la grande roue
-sociale), avec des batteries de qualité opposée; celle des
-porte-guenilles étant la négative, et celle du dandysme étant la
-positive; l'une attirant à soi et absorbant heure par heure
-l'électricité positive de la nation (à savoir, l'argent); l'autre,
-également occupée à s'approprier la négative (à savoir, la faim, aussi
-puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des pétillements
-et des étincelles partielles et passagères. Mais attendez un peu
-jusqu'à ce que toute la nation soit dans un état électrique,
-c'est-à-dire jusqu'à ce que toute votre électricité vitale, non plus
-neutre comme à l'état sain, soit distribuée en deux portions isolées,
-l'une négative, l'autre positive (à savoir, la faim et l'argent), et
-enfermées en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le
-frôlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75]....» Il
-s'arrête brusquement et vous laisse à vos conjectures. Cette amère
-gaieté est celle d'un homme furieux ou désespéré qui, de parti pris,
-et justement à cause de la violence de sa passion, la contiendrait et
-s'obligerait à rire, mais qu'un tressaillement soudain révélerait à
-la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du
-naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid,
-une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage
-des dévoués Scandinaves[77], qui, une fois lancés au fort de la
-bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient,
-et tuaient, percés de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire,
-eût été mortel. C'est cette frénésie destructive, ce soulèvement de
-puissances intérieures, inconnues, ce déchaînement d'une férocité,
-d'un enthousiasme et d'une imagination désordonnés et irréfrénables,
-qui a paru chez eux à la Renaissance et à la Réforme, et dont un reste
-subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau
-presque digne de Swift, et qui est l'abrégé de ses émotions
-habituelles en même temps que sa conclusion sur l'âge où nous
-voici[78]:
-
-«Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons à quatre
-pieds), doués de sensibilité et d'une aptitude logique supérieure,
-ayant atteint quelque culture, puissent, après examen et réflexion,
-coucher sur le papier, pour notre usage, leur idée de l'univers, de
-leurs intérêts et de leurs devoirs; ces idées pourraient intéresser
-un public plein de discernement comme le nôtre, et leurs propositions
-en gros seraient celles qui suivent:
-
-«1º L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le définir, est une
-immense auge à porcs, consistant en solides et en liquides, et autres
-variétés ou contrastes, mais spécialement en relavures qu'on peut
-atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernières
-étant en quantité infiniment plus grande pour la majorité des cochons.
-
-«2º Le mal moral est l'impossibilité d'atteindre les relavures. Le
-bien moral, la possibilité d'atteindre lesdites relavures.
-
-«3º La poésie des cochons consiste à reconnaître universellement
-l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la félicité
-des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein.
-Grun!
-
-«4º Le cochon connaît le temps. Il doit mettre le nez au vent pour
-regarder quelle sorte de temps va venir.
-
-«5º Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-être le boucher.
-
-«6º Définissez le devoir complet des cochons.--La mission de la
-cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les
-temps, est de diminuer la quantité des relavures qu'on ne peut
-atteindre, et d'augmenter la quantité de celles qu'on peut atteindre.
-Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit être dirigé vers
-ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons,
-l'enthousiasme des cochons, le dévouement des cochons, n'ont pas
-d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79].»
-
-Voilà la fange où il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les
-autres la vie anglaise, noyant du même coup et dans la même bourbe
-l'esprit positif, le goût du confortable, la science industrielle,
-l'Église, l'État, la philosophie et la loi. Ce catéchisme cynique,
-jeté au milieu de déclamations furibondes, donne, je crois, la note
-dominante de cet esprit étrange: c'est cette tension forcenée qui fait
-son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses
-disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais
-intraduisible qui peint cet état et montre toute la constitution
-physique de la race: _His blood is up._ En effet, le tempérament
-flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulevé a
-tourbillonné dans les veines, l'animal enfiévré ne s'assouvit que par
-des ravages et ne se contente que par des excès.
-
-[Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...:
-the poor wood-ox so bemired in the forests.
-
- (_Life of Stirling_, p. 147.)]
-
-[Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An
-omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what
-is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious
-ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of
-senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to
-his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and
-fashions for himself a universe with azure starry spaces and long
-thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid
-sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably
-overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."]
-
-[Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history
-is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram,
-Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over
-by most historians, and treated with some degree of ridicule by
-others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.]
-
-[Note 73: Something monastic there appears to be in their
-constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty
-and obedience: which vows, especially the former, it is said, they
-observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are
-pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not,
-irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the
-third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I
-find no ground to conjecture.
-
-Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand
-principle of wearing a peculiar costume.
-
-Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular
-wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which
-their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened
-together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to
-which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of
-straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial
-and often wear it by way of sandals.
-
-One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig
-and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in
-private oratories, meditate and manipulate the substances derived from
-her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with
-comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they
-live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where
-they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other
-opaque substances, till the fit obscurity is restored.
-
-In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves
-are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use
-salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed,
-with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling,
-such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the
-root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious
-solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and
-largely consumed.]
-
-[Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic
-shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle,
-and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that
-superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment,
-and looking intensely for a length of time into their own navels, came
-to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled.
-To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new
-modification, adapted to the new time, of that primeval superstition,
-_self-worship_.
-
-They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a
-particular costume (whereof some notices were given in the earlier
-part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular
-speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French);
-and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and
-keep themselves unspotted from the world.
-
-They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did,
-stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of
-uncertain etymology. They worship principally by night; and have their
-highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for
-life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or
-perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly
-secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call
-_fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some
-are canonical and others not....
-
-1º Coats should have nothing of the triangle about them; at the same
-time, wrinkles behind should be carefully avoided.
-
-2º The collar is a very important point: it should be low behind, and
-slightly rolled.
-
-3º No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt
-the posterial luxuriance of a Hottentot.
-
-4º There is safety in a swallow-tail.
-
-5º The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than
-in his rings.
-
-6º It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear
-white waistcoats.
-
-7º The trowsers must be exceedingly tight across the hips.
-
-All which proposition I, for the present, content myself with modestly
-but peremptorily and irrevocably denying.]
-
-[Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled
-electric machines (turned by the «machinery of society») with
-batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the
-positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the
-positive electricity of the nation (namely the money thereof); the
-other is equally busy with the negative (that is to say the hunger),
-which is equally potent. Hitherto you see only partial transient
-sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in
-an electric state; till your whole vital electricity, no longer
-healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and
-negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two
-world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two
-together, and then....]
-
-[Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial
-central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary
-method, composed productiveness, all built above it, vivified and
-rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance
-unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of
-injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the
-inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the
-centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man
-awaken it.]
-
-[Note 77: Berserkir.]
-
-[Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.]
-
-[Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of
-sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and
-could, after survey and reflection, set down for us their notion of
-the Universe, and of their interests and duties there, might it not
-well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and
-give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all
-creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may
-"legislate" for them with better insight. "How can you govern a
-thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you
-already chance to know its vote,--and even something more, namely,
-what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and,
-still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of
-the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in
-a rough form, are somewhat as follows:
-
-1º The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable
-swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts
-and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the
-latter in immensely greater quantities for most pigs.
-
-2º Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good,
-attainability of ditto.
-
-3º What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also
-state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to
-pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect
-fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not
-outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see.
-
-4º "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal
-pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the
-quantity of unattainable and increase that of attainable. All
-knowledge and device and effort ought to be directed thither and
-thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one
-aim. It is the whole duty of pigs.
-
-5º Pig poetry ought to consist of universal recognition of the
-excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs
-whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph!
-
-6º The pig knows the weather; he ought to look out what kind of
-weather it will be.
-
-7º "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher?
-
-8º "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have
-discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called
-justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called
-indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes
-out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary,
-amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of
-blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general
-stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of
-the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that
-so quarrelling be avoided.
-
-9º "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough,
-not any portion of my share.
-
-10º "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand
-difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can
-settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the
-whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to
-the hulks.]
-
-
-III
-
-Il semble qu'une âme si violente, si enthousiaste et si sauvage, si
-abandonnée aux folies de l'imagination, si dépourvue de goût, d'ordre
-et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en
-hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de
-ceux qui ont eu ce tempérament, et qui sont véritablement ses
-ancêtres, les pirates norses, les poëtes du seizième siècle, les
-puritains du dix-septième, ont été des insensés, pernicieux aux autres
-et à eux-mêmes, occupés à ravager les choses et les idées,
-dévastateurs de la sécurité publique et de leur propre coeur. Deux
-barrières tout anglaises ont contenu et dirigé celui-ci: le sentiment
-du réel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui
-fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqué aux choses réelles, l'autre
-lui a fourni l'interprétation des choses réelles; au lieu d'être
-malade et visionnaire, il s'est trouvé philosophe et historien.
-
-
-IV
-
-Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel
-degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce
-sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes,
-comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite
-les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les
-cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les
-circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle
-précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant
-nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau
-intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de
-sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur
-ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points
-lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le
-reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions
-d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir
-à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes
-des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec
-quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le
-témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes,
-pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation
-des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un
-détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix
-aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il
-entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression
-qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot
-barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le
-roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout
-treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a
-été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité,
-l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement
-infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction
-quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,
-quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire
-d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette
-Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de
-songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de
-Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre
-verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil
-luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes
-humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés
-étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par
-jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par
-nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs
-menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
-un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été
-bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
-blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches,
-étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y
-a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues
-de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la
-chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette
-autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une
-_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais
-comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils
-agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous
-cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout
-historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les
-parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que
-des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le
-sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait
-important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant
-tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il
-faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du
-coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées,
-et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit
-Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son
-intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon
-particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a
-senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas
-froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume
-grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de
-son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les
-choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles
-que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même
-instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa
-philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois,
-écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le
-caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute
-situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui
-sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme
-découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on
-le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et
-le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par
-ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et
-transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi
-absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la
-tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé,
-qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il
-n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe,
-il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition
-paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout
-l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il
-comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais,
-mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est
-presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité
-d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas
-faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de
-croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en
-fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour
-l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il
-n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses
-germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active
-pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les
-additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et
-l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation
-parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,
-il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
-il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si
-âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
-extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en
-dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.
-
-Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par
-cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
-cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en
-hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le
-monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar;
-l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions
-intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de
-différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre
-comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui
-craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des
-ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles.
-Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les
-puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout
-portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve
-poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes
-faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements
-si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des
-apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est
-miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin,
-ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être
-de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui
-a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres
-enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques»
-qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le
-redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement
-du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi
-encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour
-être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs.
-C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle
-notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est
-toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme,
-l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est
-l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit.
-Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et
-s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans
-l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son
-récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un
-instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois
-commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la
-conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but
-ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui
-l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne
-sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple
-d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que
-ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront
-éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce
-monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y
-devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et
-façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les
-émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit.
-Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut
-et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées
-affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de
-l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête:
-et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une
-tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source
-véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré
-passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe
-sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses
-livres sont des prédications.
-
-[Note 80: _Past and present._]
-
-[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we
-say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to
-a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction
-whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc.,
-except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is
-it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no
-chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms,
-Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid
-place, that grew corn and several other things. The sun shone on it;
-the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and
-worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day
-by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned
-home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are
-not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a
-most real and serious purpose they were built for. Yes, another world
-it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh
-chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their
-architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small
-item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange
-item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as
-a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically
-went upon? (_Past and Present_, p. 65.)]
-
-[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every
-place, in every situation, that he comes back to reality; that he
-stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)]
-
-[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder;
-thy very blankets and breeches are miracles....
-
-The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and
-terror lies in the being of every man and of every thing: the presence
-of God who made every man and thing.]
-
-[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific
-nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead
-thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But
-the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his
-sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike
-thing, towards which the best attitude for us, after never so much
-science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if
-not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)]
-
-[Note 85: Wonder.]
-
-
-V
-
-Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de
-plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne
-sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et
-d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer
-ou atteindre la beauté et la vérité.
-
-Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
-et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et
-séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal,
-sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des
-parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou
-moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en
-sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier,
-est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de
-reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est
-capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands
-ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des
-groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est
-complet ou partiel.
-
-Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer
-toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs
-ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le
-tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les
-classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point
-finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et
-extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne
-sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit
-et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui
-répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
-doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la
-sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le
-groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée
-hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des
-choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la
-vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la
-nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.
-
-Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.
-Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des
-tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les
-vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles
-classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les
-prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles
-romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,
-d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;
-ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils
-divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments
-préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
-droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent
-par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de
-conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte
-et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple
-analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;
-parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus
-achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé
-violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un
-saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils
-sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par
-divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus
-expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le
-décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils
-ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils
-ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont
-révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
-de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.
-
-Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une
-vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en
-parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais
-celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont
-rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
-celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui
-embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui
-fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la
-nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la
-nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,
-n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients
-n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la
-barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
-avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens
-sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit
-pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre
-part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
-premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de
-tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:
-les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui
-l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces
-divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent
-dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
-chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire
-le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre
-infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,
-puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,
-prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la
-prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas
-d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne
-soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes.
-Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette
-épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On
-ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les
-bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un
-jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais
-comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre
-d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur
-triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront
-Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses
-théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme
-un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre
-humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.
-Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;
-il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les
-échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne
-sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle
-des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré
-parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance
-résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
-à tue-tête, comme un plébéien mal appris.
-
-Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:
-les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les
-seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent
-pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons
-appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec
-elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop
-nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par
-lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela
-signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui
-constituent sa nature et produisent son développement; que pour le
-connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses
-puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant
-intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous
-ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la
-nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature;
-Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a
-point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité
-des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
-plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous
-délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les
-barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle,
-étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la
-philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon
-les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme
-et de l'univers.
-
-[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of
-common school logic, where the truths all stand in a row, each holding
-by the skirts of the other; but at best that of practical reason,
-proceeding by large intuition over whole systematic groups and
-kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that
-of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a
-mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.]
-
-[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must
-first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]
-
-[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding
-is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is
-thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]
-
-
-§ 2.
-
-SON RÔLE.
-
-C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a
-étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met
-cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
-composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles
-critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand.
-Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont
-introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite
-oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant
-travaille aujourd'hui.
-
-
-I
-
-De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge
-historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle
-peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui
-sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se
-propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce
-qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la
-végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec
-quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
-passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale,
-qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et
-qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement,
-infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et
-trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y
-opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils
-y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement
-continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a
-donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la
-science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit
-prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la
-Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté
-en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction
-universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France
-et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements
-des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la
-Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec
-Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit
-la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du
-dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de
-Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe
-et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier
-siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une
-métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une
-linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce
-moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus
-original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée
-et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout
-refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre
-que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se
-rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence
-contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il
-se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il
-est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre
-dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc,
-sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une
-destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque
-précision notre place dans le fleuve infini des événements et des
-choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des
-courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme
-d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il
-nous conduit.
-
-
-II
-
-En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées
-générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré
-que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette
-force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est
-proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve
-des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée
-maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les
-divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les
-oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.
-C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
-faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son
-sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient
-bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par
-elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé
-et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de
-toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues
-intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.
-Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et
-des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était
-qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le
-sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à
-la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle
-des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une
-linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une
-exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement
-neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu
-s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé
-tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie
-elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont
-construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des
-théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont
-rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont
-fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,
-ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point
-aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les
-transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à
-chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;
-ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à
-reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers
-l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres
-vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques
-qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu
-de formules, les actions des personnages et la musique des vers.
-
-[Note 89: Goethe au premier rang.]
-
-
-III
-
-De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait
-naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées
-depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du
-_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes
-les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte
-que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles
-manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité
-intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent
-rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement
-cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme
-que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les
-rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur
-intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le
-monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en
-eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans
-leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,
-composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à
-lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
-le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son
-harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel.
-Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et
-les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés
-entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce
-qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les
-littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines
-comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en
-allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le
-reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à
-volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits
-des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont
-servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de
-toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en
-sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments
-intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
-considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
-a faits au genre humain.
-
-
-IV
-
-Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues
-d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que
-notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans
-un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent
-que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée;
-nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est
-courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne
-sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils
-font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que
-nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou
-employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent
-convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à
-l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans
-les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont
-corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont
-abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et
-débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait
-entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
-que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée
-par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer
-jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant
-d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et
-des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un
-tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de
-discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et
-le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et
-toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si
-aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé
-qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque
-haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé
-infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où
-le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en
-coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin
-n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives;
-il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette
-intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre;
-leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à
-quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles
-ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la
-matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de
-les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les
-épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur
-métal.
-
-
-V
-
-Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre
-foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule
-les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au
-dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et
-la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont
-repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les
-Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées
-libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion
-et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne
-peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes
-conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en
-partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées
-abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de
-Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque
-aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas.
-C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les
-vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées
-qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme,
-appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de
-son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une
-nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels
-et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le
-roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture
-parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la
-nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une
-continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus
-délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et
-modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce
-que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au
-delà du Rhin depuis soixante ans[90].
-
-[Note 90: M. Renan.]
-
-
-VI
-
-La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées
-générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y
-est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de
-loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi.
-L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes;
-et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple,
-les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et
-une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont
-supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les
-enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs
-gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style
-a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé,
-parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant
-lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou
-morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec
-tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes
-peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée,
-colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées
-et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont
-appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande
-pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait
-double, et aussi son prix.
-
-Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées
-allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise;
-c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se
-correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le
-sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce
-sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le
-coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans
-l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il
-en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité
-de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par
-l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous
-sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez;
-votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est
-une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes,
-Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des
-théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions
-générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une
-puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la
-philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du
-monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle
-comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de
-la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au
-pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le
-Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit
-par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus
-de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent
-à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin,
-escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où
-s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse
-méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la
-critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation
-mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et
-l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination
-sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles
-l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs
-sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent
-toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où
-Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la
-perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va
-dire au lecteur ce qu'il a vu.
-
-[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.]
-
-[Note 92: Graphic.]
-
-
-§ 3.
-
-SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
-
-«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite,
-ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie,
-ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].»
-Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
-émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
-sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les
-exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains
-arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
-comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme
-extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du
-plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au
-delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un
-instinct surnaturels.
-
-[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract
-science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy
-(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which
-originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks
-thereto, can attain its significance till the Character itself is
-known and seen.]
-
-
-I
-
-Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute
-chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables
-de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour
-la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la
-vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
-qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux
-yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine
-apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de
-chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi
-les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son
-linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de
-Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La
-chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque
-chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
-obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses
-visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son
-propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière
-n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et
-l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée
-de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les
-inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées
-comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le
-langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des
-symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et
-commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé
-des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait
-n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible
-du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus
-haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que
-rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent
-notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre
-pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
-apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre
-racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir,
-mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps
-ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de
-tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour
-toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous
-nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme.
-«Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses
-passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système
-d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
-piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux
-criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien
-nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts,
-jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre
-demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et
-devienne le jour[99].»
-
-Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est
-cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et
-vivante?» Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne
-l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux
-arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de
-notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
-point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais
-son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber
-à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont
-notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile,
-peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas
-habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent
-Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la
-Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de
-tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs
-résultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a
-point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent
-bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement
-entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites
-quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en
-former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la
-pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un
-monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?»
-Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime
-univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité
-étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque
-brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire
-d'un Dieu présent.--Génération après génération, l'humanité prend la
-forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec
-une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement
-de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre
-évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements
-et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files
-grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi,
-comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du
-vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous
-replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où
-allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas;
-seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de
-Dieu à Dieu[104].»
-
-[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.]
-
-[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the
-manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more?
-The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way
-conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the
-higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess
-of bright?"
-
-All visible things are emblems; what thou seest is not there on its
-own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only
-spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.]
-
-[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there
-is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and
-revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with
-the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By
-Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made
-wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols,
-recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast
-Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a
-Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to
-Sense of the mystic god-given Force that is in him?]
-
-[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding
-Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental
-world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven
-for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for
-dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the
-universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in
-this Phantasm Existence, weave and paint themselves.]
-
-[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.]
-
-[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that
-we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very
-deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this
-life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a
-shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or
-years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh.
-
-And again, do we not squeak and gibber (in our discordant,
-screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and
-feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance
-of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our
-still home; and dreamy night becomes awake and day?]
-
-[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious
-rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.]
-
-[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.]
-
-[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually
-wonder (and worship), were he president of innumerable Royal
-Societies, and carried the whole _Mécanique céleste_ and _Hegel's
-Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories
-with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles
-behind which there is no eye. Let those who have eyes look through
-him, then he may be useful.
-
-Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world
-by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of
-what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or
-believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so
-recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is
-everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe
-is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he
-shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt
-protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he
-kicks his foot through it?]
-
-[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it
-is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man,
-so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences,
-and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out
-through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee.
-It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred
-writing; of which even Prophets are happy that they can read here a
-line and there a line. As for your Institutes, and Academies of
-science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded,
-inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous
-combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put
-together this and the other economic recipe, of high avail in
-practice. That Nature is more than some boundless volume of such
-recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of
-which the whole secret will in this manner one day evolve itself.
-
-And what is that Science, which the scientific head alone, were it
-screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a
-basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a
-heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for
-which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ?
-I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.]
-
-[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of
-a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission
-APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in
-the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine
-heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife,
-in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his
-earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished
-Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of
-Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in
-long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus,
-like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the
-Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again
-into the Inane.
-
-But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only
-that it is through mystery to mystery, from God and to God.]
-
-
-II
-
-Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de
-Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des
-idées allemandes. Il y a une règle fixe pour _transposer_,
-c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un
-positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un
-poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer
-tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à
-l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les
-sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui
-a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on
-déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer
-cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez
-d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière
-dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation
-sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la
-connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la
-connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà
-commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe
-lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force
-un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel,
-principe et substance des choses sensibles. Voilà un être
-métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre
-enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de
-l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en
-toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le
-mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
-l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste
-n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le
-définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des
-choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme
-un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui,
-une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment,
-l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez,
-comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les
-angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale
-devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être
-mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se
-trouve changée en puritanisme anglais.
-
-
-III
-
-Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique.
-Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
-encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais
-surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de
-son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu,
-mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
-sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce
-qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui
-reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le
-regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il
-dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et
-un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir
-et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du
-docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que
-Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait
-pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome,
-l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la
-lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton
-moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et
-voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis
-non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en
-nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du
-sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en
-elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours
-caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a
-un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme,
-renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur,
-comprend la sainteté[106]. Cet obscur _au delà_ que les sens
-n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination
-figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le
-sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère
-intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui
-existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le
-trivial; son être est là, sa vie est un fragment du coeur immortel de
-la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une
-lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce
-mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont
-le seul nom est l'idéal.
-
-[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God,
-sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his
-Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we
-call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm,
-made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from
-Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience!
-Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel
-that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in
-spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish
-word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly
-mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue
-from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!]
-
-[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our
-true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion
-man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are
-the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on
-Morality, but on cookery let us build our stronghold: there
-brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to
-the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided
-for his Elect!]
-
-[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.]
-
-[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things,
-in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most,
-under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a
-piece of the everlasting heart of nature itself.
-
- (_On Heroes_, p. 245.)]
-
-
-IV
-
-Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette
-disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en
-lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme
-est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon
-symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon
-français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on
-l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le
-ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les
-théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un
-administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le
-dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est
-«l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles,
-gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par
-des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a
-pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et
-la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la
-connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux
-regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme
-l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous
-faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_,
-l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la
-vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et
-jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et
-s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques
-se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre
-eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels
-nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que
-des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes
-tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de
-verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux,
-la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne
-remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans
-lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils,
-ou nos petits-fils[110].»--Une fois le christianisme réduit au
-sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par
-contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le
-christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment
-toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas
-embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un
-jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble
-du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus
-grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba
-y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le
-désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre
-qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au coeur du sauvage
-Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce coeur
-sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion,
-elle pouvait sembler un petit oeil, cette étoile Canope, qui le
-regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur
-intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à
-leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est
-respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien
-hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie
-pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole,
-sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin?
-«Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa
-confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines.
-Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les
-conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des
-idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles,
-des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et
-que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui
-soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne
-consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières,
-en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération
-profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de
-saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide
-religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le
-culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce
-sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence,
-le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de
-garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière
-intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou
-moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y
-a une différence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme
-méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et
-d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et
-de n'être point l'autre[113].»--«Toute religion qui n'aboutit pas à
-l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes,
-les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez
-moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en
-trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette
-conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne
-sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point
-pratiques. Carlyle veut réduire le coeur de l'homme au sentiment anglais
-du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect.
-La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion
-de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre
-portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen
-aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races,
-l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu
-pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de
-l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme
-harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.
-
-[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple
-thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins,
-overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures.
-Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling
-fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp
-perennially burning.]
-
-[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of
-the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if
-all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of
-head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying
-_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is
-Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers
-life and warm circulation to the whole.
-
-Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone
-sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become
-mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit
-any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid
-accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with
-his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and
-half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed
-nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and
-bless us, or our sons and grandsons.]
-
-[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._
-
-Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness
-(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever
-witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish
-man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his
-wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling,
-it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the
-great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On
-Heroes_, p. 14.)]
-
-[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.]
-
-[Note 113: The one end, essence and use of all religion past,
-present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience
-or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to
-remind us better or worse of what we already know better or worse of
-the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad;
-to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the
-other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All
-religion issues in due practical Hero-worship."
-
- (_Past and Present_, p. 305.)]
-
-[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is
-not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning
-Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past
-and Present_, p. 270.)]
-
-
-V
-
-Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même
-violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les
-mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a
-introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées
-sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le
-poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine
-qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,»
-comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous
-reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que
-l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et
-durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son
-oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une
-peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la
-critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur
-Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns
-et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est
-devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre
-de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à
-son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il
-présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il
-ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour
-un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de
-Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,»
-une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs
-mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté
-Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires.
-Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de
-chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment
-profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel
-qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse,
-si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves
-pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle
-est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans
-arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la
-frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous
-n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique
-objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la
-destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts
-n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et
-avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime
-les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés
-et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent
-la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de
-parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que
-Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme
-littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur
-classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe,
-enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne
-regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude
-bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une
-indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble
-mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux
-écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est
-le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens,
-les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la
-beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a
-point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces
-belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable,
-cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette
-peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce
-qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est
-trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire,
-il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande
-pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la
-superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa
-mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul
-instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre,
-leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde,
-sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine,
-pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non
-pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec
-une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour
-lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les
-soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre
-insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre
-l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de
-saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable
-et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un
-but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de
-réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La
-force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais
-petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait
-usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il
-avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras
-robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être
-détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en
-emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un
-jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce
-quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que
-j'essaye de tracer ici.
-
-[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.]
-
-[Note 116: _Life of Sterling._]
-
-[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.]
-
-[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to
-last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his
-six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the
-mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling
-the small me into nothingness, has never even for moments been
-revealed to him; only this and that other atom of it, and the
-differences and discrepancies of these two, has he looked into and
-noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life
-is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea
-that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible
-to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or
-even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles.
-It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with
-suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome
-debating-club dispute, spun through ten centuries, between the
-_Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger
-patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt
-the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble
-aim cannot be conceded to him without many limitations, and may
-plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him
-was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a
-mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian
-temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a
-life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single
-hour.]
-
-
-VI
-
-Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans;
-dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous
-commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les
-Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous
-travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter
-Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su
-goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle
-et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que
-sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou
-étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de
-nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous
-vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à
-travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle
-ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des
-lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la
-vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la
-structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici
-nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont
-vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont
-rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise
-foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons
-que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous
-pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous
-reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert
-ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de
-lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le
-vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la
-teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter,
-construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour
-nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis
-polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste;
-et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.»
-En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent
-toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est
-d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au
-moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est
-particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes
-et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une
-loi.
-
-[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.]
-
-
-§ 4.
-
-SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
-
-
-I.
-
-«L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que
-l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands
-hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des
-peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modèles, et, dans un
-sens large, les créateurs de tout ce que la masse des hommes pris
-ensemble est parvenue à faire ou à atteindre. Toutes les choses que
-nous voyons debout dans le monde sont proprement le résultat matériel
-extérieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des pensées qui
-ont habité dans les grands hommes envoyés au monde. L'âme de
-l'histoire entière du monde, ce serait leur histoire[121].» Quels
-qu'ils soient, poëtes, réformateurs; écrivains, hommes d'action,
-révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. «Le héros est
-un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles
-pour nous.... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit
-et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du
-monde, de la réalité primordiale des choses; l'inspiration du
-Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et véritablement ce qu'il
-prononce est une sorte de révélation[122].» En vain l'ignorance de son
-siècle et ses propres imperfections altèrent la pureté de sa vision
-originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante;
-c'est pour cette vérité qu'il est écouté, et c'est par cette vérité
-qu'il est puissant. Ce qu'il en a découvert est immortel et
-efficace[123]. «Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez
-dans des montagnes de guano, sous les obscènes ordures de tous les
-hibous antiquaires, ne périssent pas, ne peuvent pas périr. Ce qu'il y
-avait de lumière éternelle dans un homme et dans sa vie, cela
-précisément est ajouté aux éternités, cela subsiste pour toujours
-comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124].
-C'est pour cela que le culte des héros est à cette heure et à toutes
-les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est
-fondée dessus; toute société s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que
-la loyauté[125] qui est le souffle vital de toute société, sinon une
-émanation du culte des héros, une admiration soumise pour ceux qui
-sont vraiment grands?» Ce sentiment est le fonds même de l'homme. Il
-subsiste aujourd'hui même dans cet âge de nivellement et de
-destruction. «Je vois dans cette indestructibilité du culte de
-l'héroïsme la base de roc éternel au-dessous de laquelle les ruines
-confuses des écroulements révolutionnaires ne peuvent tomber.»
-
-[Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.]
-
-[Note 121: Universal history, the history of what man has
-accomplished in this world, is at bottom the history of the great men
-who have worked here. They were the leaders of men, these great ones;
-the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever
-the general mass of men contrived to do or to attain; all things that
-we see standing accomplished in the world are properly the outer
-material result, the practical realisation and embodiment of thoughts
-that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole
-world's history, it may be justly considered, were the history of
-these. (_On Heroes_, p. 1.)]
-
-[Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes
-to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown
-with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives
-and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it
-from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it
-glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes.
-He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)]
-
-[Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.]
-
-[Note 124: The works of a man, bury them under what
-guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish,
-cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and
-his life, is with very great exactness added to the Eternities,
-remains for ever a new divine portion of the sum of things.
-
- (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)]
-
-[Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui désigne le sentiment
-de subordination, quand il est noble.]
-
-
-II
-
-Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et
-épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute
-nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire
-son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la
-philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties
-de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité
-originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout
-aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment
-héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir
-du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de
-donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise
-dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.
-
-Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,
-selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est
-compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception
-originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
-héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là
-Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de
-ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
-dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout
-indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars
-qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les
-événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il
-a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui
-rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres
-de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles
-qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux
-fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de
-la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan
-avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été
-les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de
-Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de
-l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints
-Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un
-harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs,
-depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a
-rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme,
-qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou
-de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le
-remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient
-d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps
-on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car
-chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.»
-Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou
-appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour
-retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la
-conception d'ensemble qui les unit.
-
-[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious
-that they were specially brave, defying the wild Ocean with its
-monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and
-Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a
-share in governing England at this hour.
-
-No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no
-melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other,
-from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled
-Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a
-symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished;
-that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On
-Heroes_, p. 184.)]
-
-[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]
-
-
-III
-
-De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment
-héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit
-s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des
-révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en
-lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie
-humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que
-l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des
-déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
-et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par
-une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une
-âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se
-dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de
-l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les
-hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le
-premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un
-sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler
-une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues
-anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout
-part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les
-formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez
-l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les
-explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une
-révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce
-sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa
-source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,
-les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle
-proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions
-capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer
-le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide
-infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans
-leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.
-Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme
-d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
-conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme
-pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
-de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint
-dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence
-romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de
-psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes
-sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions
-l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par
-métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à
-Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander
-quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
-demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour
-source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui
-imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur
-historien du puritanisme est un puritain.
-
-
-IV
-
-Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de
-lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.
-L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires
-constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu
-faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des
-puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son
-récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui
-aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
-jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et
-des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà
-face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons
-entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les
-circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au
-conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout
-le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande
-que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de
-documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et
-sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois
-nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos
-affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur
-la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un
-choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire
-pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles
-narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en
-lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après
-lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les
-choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe
-oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je
-puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
-sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà
-qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
-prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces
-puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules.
-Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes;
-nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand
-sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite
-justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur
-moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la
-révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a
-entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout
-l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un
-enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés
-à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle
-sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils
-ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations
-mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en
-horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se
-pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,
-et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout
-souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous
-moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il
-y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres
-gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu
-sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que
-la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un
-intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par
-l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte
-qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que
-diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place
-au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet
-homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez
-perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même
-de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre
-de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens
-Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des
-vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre
-ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à
-moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits
-vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu
-subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel
-tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en
-pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et
-la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes
-d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes
-d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que
-nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette
-conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient
-que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues
-prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs
-larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur
-avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en
-eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la
-violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les
-suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les
-réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur
-courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique
-Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions
-décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès
-extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la
-purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du
-protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables
-héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères
-originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété
-pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile,
-l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la
-corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par
-l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté
-du travail, par la revendication du droit, par la résistance à
-l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du
-vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils
-fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent
-le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs
-excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur
-intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la
-théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le
-passé ou le présent que d'après eux.
-
-[Note 128: _On Heroes_, p. 323.]
-
-[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment,
-some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole
-soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_
-itself into utterance at all, and preferred formless silence to any
-utterance there possible.--What should we say of a man coming forward
-to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery?
-Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost
-your only son, are mute, struck down, without even tears: an
-importunate man importunately offers to celebrate funeral games for
-him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)]
-
-[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God
-my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)]
-
-[Note 131: T. I, p. 120.]
-
-
-V
-
-C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.
-Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes
-raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière
-de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y
-trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le
-gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent
-seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne
-se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a
-produit et conduit la révolution était simplement destructive,
-proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent
-tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a
-rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à
-Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi
-opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue
-étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse
-du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà
-les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on
-renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par
-l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans
-abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie,
-restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la
-vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle
-le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et
-marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la
-vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens
-ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie
-plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens
-embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces
-furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se
-battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des
-principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici
-comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la
-vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la
-vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la
-religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains
-le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos
-puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains
-vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique,
-sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant
-que le vôtre ne servait qu'à vous.
-
-[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.]
-
-[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means
-here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy
-against corrupt worn-out authority.
-
-So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite
-depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for
-themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques!
-To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly
-an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be
-to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell
-beneath him, he has no God in the world.
-
-While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and
-stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what
-other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism
-knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual
-suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The
-five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of
-vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain.
-
-Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual
-is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself
-together for continual endeavour and endurance.
-
- (_French Revolution_, t. I, passim.)]
-
-
-VI
-
-Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution
-française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié
-Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la
-substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à
-l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
-univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur,
-la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de
-correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables
-de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut
-trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il
-n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient
-et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
-nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du _plus grand
-bonheur possible_, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa
-coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge
-astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à
-formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la
-partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui
-menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui
-qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses
-racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers,
-avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde
-gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
-central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous
-posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
-L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui
-empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
-meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises,
-les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des
-remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa
-lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après[135].»
-Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques.
-Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux vérités
-grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à demi,
-par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions
-morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons
-perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au
-centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de
-notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes
-expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de
-jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou
-dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste,
-mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de
-divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels,
-des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous avons des
-gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du
-savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien
-nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre
-enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés
-coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises
-affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie
-des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de
-revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande
-préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
-sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
-maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre
-constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien,
-il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement
-est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour
-arriver à faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de
-conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie
-irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir
-vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre
-arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage
-vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances
-de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim,
-oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la
-débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y
-agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du
-devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle
-ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait
-découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
-capables[138], jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
-de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré
-son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi[139].
-
-[Note 134: _Past and Present_, p. 185.]
-
-[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and
-very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe
-as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal
-substance of things, and opened them only to the shews and shams of
-things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great
-unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great,
-most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive
-kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a
-place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit
-and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very
-visible to the practical man.
-
-There is no longer any God for us! God's laws are become a
-greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens
-overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for
-Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities
-at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of
-him; and now, after the due period,--begins to find the want of it!
-This is verily the plague-spot; centre of the universal social
-gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him
-that will consider it, here is the stem with his roots and taproots,
-with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under
-which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the
-focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of
-diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there
-is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt.
-Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French
-revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul
-elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force
-and desperateness next hour.
-
- _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._]
-
-[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other
-thinking British man that said finale, the advent namely of actual
-open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy,
-long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that
-the one method of staving off the fatal consummation, and steering
-towards the continents of the future, lies not in the direction of
-reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a
-thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on.
-To find a Parliament more and more the express image of the people,
-could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give
-him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_,
-made in the image of God, who could a little achieve for the people,
-if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would
-at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far
-different matter usually in this babbling world of ours.
-
-A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their
-work what it may, there is one man here who by character, faculty,
-position, is fittest of all to do it.
-
-He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was
-chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the
-Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.]
-
-[Note 137: 1842. Rapport officiel.]
-
-[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.]
-
-[Note 139: _Past and Present_, p. 323. «L'Europe demande une
-aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à
-exister.»]
-
-
-VII
-
-Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie
-enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
-fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui
-présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
-société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine
-n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
-L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration;
-les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les
-Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de
-l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit
-positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas
-stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans
-danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini
-par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété
-chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé
-l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de
-l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie
-voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la
-bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la
-stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des
-intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont
-les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut
-de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de
-chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs.
-Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont
-tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard,
-Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de
-génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
-pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette
-philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante
-et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient
-volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux
-prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide
-esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et
-que personne ne remplacera.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-La philosophie. Stuart Mill.
-
- I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science
- positive. -- Absence des idées générales.
-
- II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la religion.
-
- III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse nouvelle.
- -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- À
- quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des
- spéculations supérieures dans la civilisation humaine.
-
-
-§ 1.
-
-EXPOSITION.
-
- I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
- psychologie et de la métaphysique.
-
- II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du
- monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort de la
- science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
-
- III. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est
- importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y a pas
- de définitions des choses, mais des définitions des noms.
-
- IV. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. Réfutation. --
- Quelle est dans un raisonnement la partie probante.
-
- V. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. Réfutation. -- Les
- axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
-
- VI. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son
- antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la stabilité
- des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par
- quelles méthodes on découvre les lois. -- La méthode des
- concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus,
- la méthode des variations concomitantes.
-
- VII. Exemple et applications. -- Théorie de la rosée.
-
- VIII. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses procédés.
-
- IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
- déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi moderne de
- la seconde. -- Sciences qui réclament la première. -- Sciences
- qui réclament la seconde. -- Caractère positif de l'oeuvre de
- Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs.
-
- X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les
- événements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature.
-
-
-§ 2.
-
-DISCUSSION.
-
- I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
- Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle
- faculté ouvre le monde des causes.
-
- II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
- et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de l'abstraction
- dans la science.
-
- III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des abstraits
- générateurs.
-
- IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement
- est une loi abstraite.
-
- V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
- d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
-
- VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des éliminations
- ou abstractions.
-
- VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et
- l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les
- faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons
- passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée de l'axiome
- des causes.
-
- VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. --
- Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la part du
- hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi
- philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une
- métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois
- nations pensantes. -- Une matinée à Oxford.
-
-
-I
-
-J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British
-Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé,
-parmi les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais,
-homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le
-soir au nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de
-petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y
-assistent et s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines
-d'enthousiasme, elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce
-zèle, cette solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces
-souscriptions volontaires, cette aptitude à l'association et au
-travail, cette grande machine poussée par tant de bras, et si bien
-construite pour accumuler, contrôler et classer les faits. Et pourtant
-dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes
-rendus, je croyais assister à un congrès de chefs d'usines; tous ces
-savants vérifiaient des détails et échangeaient des recettes. Il me
-semblait entendre des contre-maîtres occupés à se communiquer leurs
-procédés pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les idées
-générales étaient absentes. Je m'en plaignais à mon ami, et le soir,
-sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe là-bas une ville
-universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons.
-
-
-II
-
-Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que
-les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous
-n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gêne; il est la cause suprême,
-et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est
-le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je
-vois bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il
-est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes
-les questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes
-dont les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins, ce
-haut rang a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il
-produit un jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans.
-Voici tout près de nous le pauvre M. Max Müller, qui, pour acclimater
-ici les études sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas
-l'adoration d'un dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et
-d'Addison. Il y a quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation
-de la reine qui défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le
-dimanche. Il paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon
-voleur en justice sans prêter le serment théologique préalable;
-sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et
-l'injurier par-dessus le marché. Chaque année, quand nous lisons dans
-vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention
-obligée de la divine Providence; cette mention arrive mécaniquement,
-comme l'apostrophe aux dieux immortels à la quatrième page d'un
-discours de rhétorique, et vous savez qu'un jour la période pieuse
-ayant été omise, on fit tout exprès une seconde communication au
-parlement pour l'insérer. Toutes ces tracasseries et toutes ces
-pédanteries indiquent à mon gré une monarchie céleste; naturellement
-celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie
-plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et
-la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à vérifier ses titres.
-Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et morale, elle ne vous
-révolte pas; vous lui restez soumis sans difficulté, vous lui êtes
-attachés de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'ébranler la
-constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux
-parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous réduisez aux
-questions de fait, aux dissections menues, aux opérations de
-laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des
-coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le
-mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.
-
-
-III
-
---Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
-voilà de prime-saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez
-nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple.
-L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de
-l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a
-disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_;
-vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes
-de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse
-allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres
-les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin et la
-grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perte est petite.
-Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de
-Berlin.--Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous
-d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son
-petit écrit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre
-Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi
-fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de
-l'État.--Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe.
-Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un économiste qui va au delà
-de sa science, et qui subordonne la production à l'homme au lieu de
-subordonner l'homme à la production.--Soit, mais il n'y a pas là non
-plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre
-Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle école?--De la sienne.
-Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hégélien?--Oh! pas du tout;
-il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore
-moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il
-Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.--Alors
-quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et
-Newton.--Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?--Il a trop
-d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et
-expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en
-restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que
-son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à
-pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude
-d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le
-retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à
-argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un
-légiste.--Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste,
-parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-là que de
-la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande
-conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une idée personnelle et complète
-de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassemblé les opérations et
-les découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne
-à toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut démêler ce
-principe.--C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en
-charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de
-mal.--Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie
-d'épines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des
-gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux.
-Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est
-complétement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète
-descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait
-lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et
-le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence.
-Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après
-avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester.
-
-
-§ 1.
-
-L'EXPÉRIENCE.
-
-
-I
-
---Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le
-commencement. Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la
-logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences:
-car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le
-connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur,
-affinités, espèces minérales, révolutions géologiques, plantes,
-animaux, événements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent
-les classifications et les théories; il vous restera encore à
-connaître ces classifications et ces théories. Non-seulement il y a
-l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des pensées qui les
-représentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais
-encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des
-lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a
-une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des choses
-réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme les
-faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les
-faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs
-rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est
-cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de
-Stuart Mill. On n'y décompose point les opérations de l'esprit en
-elles-mêmes, la mémoire, l'association des idées, la perception
-extérieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la
-valeur de ces opérations, la véracité de notre intelligence, la
-certitude absolue de nos connaissances élémentaires; ceci est une
-affaire de métaphysique. On y suppose nos facultés en exercice, et
-l'on y admet leurs découvertes originelles. On prend l'instrument tel
-que la nature nous le fournit, et l'on se fie à son exactitude. On
-laisse à d'autres le soin de démontrer son mécanisme et la curiosité
-de contrôler ses résultats. On part de ses opérations primitives; on
-recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles
-se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment
-les unes les autres; comment, à force d'additions, de combinaisons et
-de transformations, elles finissent par composer un système de vérités
-liées et croissantes. On fait la théorie de la science comme d'autres
-font la théorie de la végétation, de l'esprit, des nombres. Voilà
-l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au même titre que les
-autres sciences, sa matière réelle, son domaine distinct, son
-importance visible, sa méthode propre et son avenir certain.
-
-
-II
-
-Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
-sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait
-que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
-autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
-autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce
-que nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous
-connaissons dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est
-la matière de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y
-a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a
-un élément commun qui, perpétuellement répété, compose toutes nos
-idées. Il y a un petit cristal primitif qui, indéfiniment et
-diversement ajouté à lui-même, engendre la masse totale, et qui, une
-fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des
-corps complexes qu'il a formés.
-
-Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
-d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
-c'est-à-dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune,
-longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle
-fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
-qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse
-dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
-moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
-poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
-sensation musculaire. Elle est dure et carrée; cela signifie encore
-qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
-espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
-j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
-d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un
-corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
-sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le
-nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
-intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la
-cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de
-nos sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant
-ce temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les
-sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais
-que par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles,
-complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme
-Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être
-imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de
-sensations. À tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et
-les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les
-impressions par lesquelles il se manifeste à nous.
-
-Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a
-en nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de
-nos autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres
-façons d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous
-apercevons en nous-mêmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame
-d'états intérieurs, une série d'impressions, sensations, pensées,
-émotions et volontés.[142]» Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit
-que de la matière; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur
-la matière. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou
-esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des
-tissus plus ou moins compliqués, plus ou moins réguliers, dont nos
-impressions ou manières d'être forment tous les fils.
-
-Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
-substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
-que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
-blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
-lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de
-chaleur. «Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou
-superstitieux, ou méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que
-les idées, les émotions, les volontés désignées par ces mots
-reviennent fréquemment dans la série de ses manières d'être[143].»
-Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles,
-nous voulons dire simplement qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont;
-que tranchés, ils se sépareront; que, poussés, ils se mettront en
-mouvement; c'est-à-dire qu'en telle et telle circonstance ils
-produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue.
-Toujours un attribut désigne une de nos manières d'être, ou une série
-de nos manières d'être. En vain nous les déguisons en les groupant, en
-les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les
-transformant de telle sorte que souvent nous avons peine à les
-reconnaître: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et
-de nos idées, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre
-chose. «Décomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple:
-Une personne généreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _généreux_
-désigne certains états habituels d'esprit et certaines particularités
-habituelles de conduite, c'est-à-dire des manières d'être intérieures
-et des faits extérieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un
-sentiment d'approbation et d'admiration suivi à l'occasion par les
-actes extérieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous
-approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes
-ou états d'esprit suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi
-nous avons beau nous tourner de tous côtés, nous restons dans le même
-cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit
-complexe ou abstrait, composé ou simple, son étoffe pour nous est la
-même: nous n'y mettons que nos manières d'être. Notre esprit est dans
-la nature comme un thermomètre est dans une chaudière: nous
-définissons les propriétés de la nature par les impressions de notre
-esprit, comme nous désignons les états de la chaudière par les
-variations du thermomètre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que
-des états et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de
-données isolées et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas
-de phénomènes. Ce sont là les seuls éléments de notre science:
-partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un
-à l'autre, ou de lier un fait à un fait.
-
-[Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a
-body consists of the notion of a number of sensations of our own, or
-of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My
-conception of the table at which I am writing is compounded of its
-visible form and size, which are complex sensations of sight; its
-tangible form and size, which are complex sensations of our organs of
-touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of
-touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight;
-its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition,
-which is another word for all the varieties of sensation which we
-receive under various circumstances from the wood of which it is made;
-and so forth. All or most of these various sensations frequently are,
-and, as we learn by experience, always might be experienced
-simultaneously, or in many different orders of succession, at our own
-choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the
-others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed
-state of consciousness, which, in the language of the school of Locke
-and Hartley, is termed a complex idea.]
-
-[Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown
-exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of
-an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone,
-but of all our other feelings. As body is the mysterious something
-which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels
-and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave
-in the case of matter, a particular statement of the sceptical system
-by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series
-of what are denominated its states, is called in question. But it is
-necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking
-principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with
-our faculties must always remain entirely in the dark. All which we
-are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of
-consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations,
-thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and
-complicated.]
-
-[Note 142: "Feelings, states of consciousness."]
-
-[Note 143: Every attribute of a mind consists either in being
-itself affected in a certain way, or affecting other minds in a
-certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but
-the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is
-devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the
-ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a
-frequently recurring part of the series of feelings, or states of
-consciousness, which fill up the sentient existence of that mind.
-
-In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
-on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it,
-in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it
-excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite
-sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important
-example of attributes ascribed on this ground, is the employment of
-terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of
-any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable,
-we mean that the contemplation of it excites the sentiment of
-admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not
-only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some
-cases, under the semblance of a single attribute, two are really
-predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a
-state with which other minds are affected by thinking of it. As when
-we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a
-certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses
-that this state of mind excites in us another mental state, called
-approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the
-following purport: Certain feelings form habitually a part of this
-person's sentient existence; and the idea of those feelings of his
-excites the sentiment of approbation in ourselves or others.]
-
-[Note 144: Take the following example: A generous person is worthy
-of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence
-between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person
-to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of
-his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the
-former are facts of internal consciousness, the latter, so far as
-distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the
-senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here
-used, means a state of approving and admiring emotion, followed on
-occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes
-all this, together with our approval of the act of showing honour. All
-these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or
-followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy
-of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena
-connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and
-whenever the inward feelings and outward facts implied in the word
-generosity have place, then and there the existence and manifestation
-of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by
-another inward feeling, approval.]
-
-
-III
-
-Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système;
-pénétrons-nous-en. Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à
-ce point de vue qu'il a tout défini. C'est d'après ce point de vue
-qu'il a partout innové. Il n'a reconnu dans toutes les formes et à
-tous les degrés de la connaissance que la connaissance des faits et de
-leurs rapports.
-
-Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de
-la _définition_ et la théorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les
-logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que
-respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en
-temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les
-mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse
-et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort.
-
-
-IV
-
-Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la
-définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il
-n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
-capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
-humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
-leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
-une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
-êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
-Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
-d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.
-
-Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
-figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
-doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
-manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de
-qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les
-oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché,
-seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni
-être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent
-définitions les propositions qui la désignent, et décident que le
-meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.
-
-Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
-elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146].
-Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
-raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
-lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
-abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
-développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
-fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un
-fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas
-instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon
-esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais
-pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui
-concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui
-concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les
-propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les
-propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je
-n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par
-la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
-centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui
-sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois
-points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la
-nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La
-nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété
-d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,
-se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux
-instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les
-éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à
-l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons
-quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et
-de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils
-entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme
-indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime
-cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie
-de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous
-les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé
-du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en
-sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après
-le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science
-nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique
-hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de
-définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des
-définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un
-cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces
-six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des
-qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner
-les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut
-se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme
-abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il
-représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou
-sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous
-fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il
-représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de
-scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au
-simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses
-origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions
-comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de
-longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication
-d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la
-définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une
-disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes
-droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La
-première est un postulat, la seconde est une définition. La première
-est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de
-vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
-l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
-faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les
-faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde
-une commodité; la première est une partie de la science, la seconde
-un expédient du langage. La première exprime une relation possible
-entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation.
-La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à
-l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits.
-Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle
-s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois.
-S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son
-effort est de ramener les mots aux expériences primitives,
-c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit
-d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
-joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des
-propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.
-S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent
-une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
-l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
-s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
-c'est-à-dire de joindre des faits.
-
-[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en
-consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.
-Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant
-l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le
-genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres
-s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.]
-
-[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely
-verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is
-asserted of it in the fact of calling it by that name; and which
-therefore either gives no information, or gives it respecting the
-name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the
-contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal.
-They predicate of a thing some fact not involved in the signification
-of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not
-connoted by that name.]
-
-[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the
-thing: but no definition can unfold its whole nature and every
-proposition in which any quality whatever is predicated of the thing,
-unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to
-be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some
-definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except
-to explain the meaning of the word; while in others, besides
-explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that
-there exists a thing, corresponding to the word.]
-
-[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously
-comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable.
-The one is, "There may exist a figure bounded by three straight
-lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The
-former of these propositions is not a definition at all; the latter is
-a mere nominal definition, or explanation of the use and application
-of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may
-therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter
-can neither be true nor false; the only character it is susceptible of
-is that of conformity to the ordinary usage of language.]
-
-
-V
-
-Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient
-derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci,
-depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
-inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
-dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi.
-Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
-preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un
-syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:
-«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
-prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute
-preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y
-a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les
-hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un
-certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la
-seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
-particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
-seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
-avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
-vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
-prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées
-du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que
-la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la
-marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître
-dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail
-ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à
-pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.
-
-Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
-à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai
-affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même
-que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,
-c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et
-notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de
-nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;
-elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
-sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est
-point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement
-est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point
-instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.
-J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or
-cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
-vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le
-prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du
-raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu
-l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se
-trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui
-réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher
-une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le
-raisonnement des découvertes de faits.
-
-Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
-point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
-paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
-hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses
-sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un
-mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit
-de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre
-de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre
-mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science:
-vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur
-que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de
-valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de
-Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous
-ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous
-fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et
-nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient
-contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du
-raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général;
-ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se
-borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux
-toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour
-amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur
-représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les
-ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les
-noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette
-proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général
-au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va
-jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans
-formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la
-commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la
-faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous
-pourrions raisonner sans employer une seule proposition
-générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris:
-ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé
-sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la
-préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science
-nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la
-nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de
-l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous
-l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences
-particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la
-primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois
-cents ans.
-
-[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after
-all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of
-Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a
-general proposition. Since the individual cases are all the evidence
-we can possess, evidence which no logical form into which we choose to
-throw it can make greater than it is; and since that evidence is
-either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose,
-cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should
-be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses
-to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road",
-by the arbitrary fiat of logicians.]
-
-[Note 150: All inference is from particulars to particulars:
-General propositions are merely registers of such inferences already
-made, and short formulæ for making more. The major premiss of a
-syllogism, consequently, is a formula of this description; and the
-conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an
-inference drawn _according_ to the formula: the real logical
-antecedent, or premisses, being the particular facts from which the
-general proposition was collected by induction. Those facts, and the
-individual instances which supplied them, may have been forgotten; but
-a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but
-showing how those cases may be distinguished respecting which the
-facts, when known, were considered to warrant a given inference.
-According to the indications of this record we draw our conclusion,
-which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten
-facts. For this it is essential that we should read the record
-correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to
-ensure our doing so.]
-
-[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a
-sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,
-the reasoning could go on without any general propositions; they are
-mere formulæ for inferring particulars from particulars.]
-
-
-VI
-
-Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les
-idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de
-toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne
-peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont
-égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des
-quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà
-des propositions instructives, car elles expriment non des sens de
-mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des
-propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la
-géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant,
-elles ne sont point l'oeuvre de l'expérience, car nous n'avons pas
-besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour
-savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de
-consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de
-nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et
-avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus,
-l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée,
-dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille,
-un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où
-l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin
-l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est
-inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
-lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les
-deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux
-lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation
-des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans
-la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent
-invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions
-d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un
-rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que
-les deux faits doivent être liés; elles établissent que les corps sont
-pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes
-ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de l'expérience. Ils
-ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et sans expérience.
-Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la
-portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience. Ils ont une
-autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils
-viennent d'ailleurs.
-
-Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez
-en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les
-conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute
-vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure
-contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace;
-mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes
-imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les
-figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre
-imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une
-comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,
-en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la
-sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez
-exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez
-les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision
-intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le
-champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête
-comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une
-expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même
-prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas
-besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous
-transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous
-avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
-c'est-à-dire qui cesse d'être droite[152]. Cette présence imaginaire
-tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous
-affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la
-seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un
-télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des
-propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en
-sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les
-propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est
-concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car
-cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de
-certaines propositions d'expérience soit concevable, et le contraire
-de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre
-esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son
-expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut
-qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en
-certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en certains cas
-la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains
-autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière de
-figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure.
-Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra
-s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la
-sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera
-inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
-inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est
-parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur
-contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion,
-qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde
-vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.
-
-[Note 152: For though, in order actually to see that two given
-lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity;
-yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if,
-after diverging from one another, they begin again to approach, this
-must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing,
-therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in
-imagination, and can frame a mental image of the appearance which one
-or both of the lines must present at that point, which we may rely on
-as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our
-contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the
-generalizations we have had occasion to make from former ocular
-observation, we learn by the evidence of experience, that a line
-which, after diverging from another straight line, begins to approach
-to it, produces the impression on our senses which we describe by the
-expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".]
-
-
-VII
-
-Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
-théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
-aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.
-
-Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve
-des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons
-que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de
-toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai
-en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le
-raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre
-plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme
-mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,
-c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare
-que le premier est la _cause_ du second.
-
-Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
-l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
-trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au
-fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à
-priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
-pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme
-est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que
-l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés.
-Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les
-corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre
-ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres
-inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire
-sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience
-qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps
-de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui
-communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
-prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à
-part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
-des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez
-pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs.
-Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux
-cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez
-jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où
-vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le
-premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la
-couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties
-anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par
-l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de
-l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans
-quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience.
-L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles
-circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous
-n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous
-puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la
-pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est
-partout.
-
-Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
-former des propositions générales, particulièrement les plus
-nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux
-événements successifs en disant que le premier est la cause du second.
-
-Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
-sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend
-toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
-transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
-Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette
-notion.
-
-Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de
-l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,
-il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens
-attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
-de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le
-producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont
-l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.
-Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de
-succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par
-un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le
-_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre
-sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,
-partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par
-l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la
-dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,
-l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas
-arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
-distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses
-conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et
-l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions
-négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances
-et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont
-invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du
-mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas
-être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
-nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà
-tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
-enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
-suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre
-que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle
-autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la
-notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les
-philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un
-type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force
-efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.
-Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.
-Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui
-en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions
-corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle
-produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent
-comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent
-comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie
-et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle
-nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de
-l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons
-simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui
-_forment des couples sans exception ni condition_.
-
-Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
-méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161],
-celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des
-variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par
-lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles,
-et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet
-artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre
-chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
-conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix,
-par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le
-premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au
-troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la
-découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la
-découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui
-ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme
-effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours
-le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui,
-par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces
-circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit
-qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne
-les isole que par des comparaisons.
-
-[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by
-which we infer that what we know to be true in a particular case or
-cases, will be true in all cases which resemble the former in certain
-assignable respects. In other words, Induction is the process by which
-we conclude that what is true of certain individuals of a class is
-true of the whole class, or that what is true at certain times will be
-true in similar circumstances at all times.]
-
-[Note 154: We must first observe, that there is a principle
-implied in the very statement of what Induction is; an assumption with
-regard to the course of nature and the order of universe: namely, that
-there are such things in nature as parallel cases; that what happens
-once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances,
-happen again, and not only again, but as often as the same
-circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every
-case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we
-find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so
-constituted, that whatever is true in any one case, is true at all
-cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_
-description.]
-
-[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of
-evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion
-that there are black swans while we should refuse credence to any
-testimony which asserted there were men wearing their heads underneath
-their shoulders? The first assertion was more credible than the
-latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been
-actually witnessed, what reason was there for finding the one harder
-to be believed than the other? Apparently, because there is less
-constancy in the colours of animals, than in the general structure of
-their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from
-experience. It appears, then, that we need experience to inform us in
-what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be
-relied on. Experience must be consulted in order to learn from it
-under what circumstances arguments from it will be valid. We have no
-ulterior test to which we subject experience in general; but we make
-experience its own test. Experience testifies that among the
-uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to
-be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed,
-from any given number of instances, with a greater degree of
-assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the
-uniformities have hitherto been found more uniform.]
-
-[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.]
-
-[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of
-induction requires, is such a notion as can be gained from experience.
-
-The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of
-inductive science, is but the familiar truth, that invariability of
-succession is found by observation to obtain between every fact in
-nature and some other fact which has preceded it; independently of all
-consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena,
-and of every other question regarding the nature of "Things in
-themselves".]
-
-[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.]
-
-[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum
-total of the conditions, positive and negative, taken together; the
-whole of the contingencies of every description, which being realized,
-the consequent invariably follows.]
-
-[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to
-the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is
-necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever
-supposition we may make in regard to all other things.]
-
-[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on
-laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;
-toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
-substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes
-que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
-l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est
-l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la
-_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou
-plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance
-commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
-396.)]
-
-[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;
-plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
-suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
-dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que
-possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et
-presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,
-l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans
-l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents
-invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de
-différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène
-en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont
-toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette
-circonstance pour cause ou pour effet.»]
-
-[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
-conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs
-conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.
-On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui
-reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de
-la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,
-trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
-l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et
-suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que
-développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément
-nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà
-un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on
-retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains
-antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui
-restent.»]
-
-[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et
-l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le
-mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes
-l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier
-si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette
-suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement
-impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les
-deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
-correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les
-oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la
-terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux
-diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait
-est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des
-variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un
-phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre
-phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un
-effet direct ou indirect du second.»]
-
-[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,
-que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une
-loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
-être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des
-résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des
-variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
-qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs
-variations.]
-
-
-VIII
-
-Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va
-voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
-presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well.
-Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut
-se donner le plaisir de les méditer.
-
-«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des
-brouillards, et la définir en disant qu'«elle est l'apparition
-spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il
-ne tombe point de pluie ni d'humidité visible[166].» La rosée ainsi
-définie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?
-
-«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui
-couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui
-apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du
-puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une
-pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs
-lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant
-tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en
-question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, à savoir que
-l'objet qui se couvre de rosée est plus froid que l'air qui le touche.
-Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un
-fait que l'objet baigné de rosée est plus froid que l'air? Nous sommes
-tentés de répondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus
-froid? Mais l'expérience est aisée: nous n'avons qu'à mettre un
-thermomètre en contact avec la substance couverte de rosée, et en
-suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la portée de son
-influence. L'expérience a été faite, la question a été posée, et
-toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un
-objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air[167].
-
-«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle
-établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une
-surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur.
-Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien
-sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur
-ce point, la méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière.
-Nous devons avoir recours à une méthode plus puissante: nous devons
-varier les circonstances, nous devons noter les cas où la rosée
-manque; car une des conditions nécessaires pour appliquer la _méthode
-de différence_, c'est de comparer des cas où le phénomène se rencontre
-avec d'autres où il ne se rencontre pas[168].
-
-«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis
-qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où
-l'effet se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais,
-comme les différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis
-sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs,
-c'est que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui
-distinguent le verre des métaux polis[169].... Cherchons donc à
-démêler cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode
-possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux
-polis et du verre poli, le contraste montre évidemment que la
-_substance_ a une grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi
-faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant à
-l'air les surfaces polies de différentes sortes. Cela fait, on voit
-tout de suite paraître une échelle d'intensité. Les substances polies
-qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le
-plus de rosée; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles
-qui s'en humectent le moins[170]: d'où l'on conclut que «l'apparition
-de la rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister au
-passage de la chaleur.»
-
-«Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
-polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
-rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée
-plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup
-d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant
-varier le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel
-emploi de la méthode des variations concomitantes), et une nouvelle
-échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur
-le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le
-plus abondamment de rosée[171]. On en conclut «que l'apparition de la
-rosée est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de
-rayonnement.»
-
-«À présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_
-et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et
-là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre
-les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres
-et les métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au
-contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le
-velours, la laine, le duvet, comme éminemment favorables à la
-production de la rosée. La texture lâche est donc une des
-circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène
-à la première, qui est le pouvoir de résister au passage de la
-chaleur, car les substances de texture lâche sont précisément celles
-qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de
-passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface
-intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est
-très-froide[172].
-
-«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose
-s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci
-seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
-rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
-est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa
-chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être
-restituée par le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans
-lesquels la rosée manque ou est très-peu abondante s'accordent en
-ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement,
-qu'ils n'ont pas cette propriété. Nous pouvons maintenant répondre à
-la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la
-rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la
-substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par ses seules
-propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre
-compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, comme il y a
-une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur;
-en d'autres termes, la froideur est la cause de la rosée[173].
-
-«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois
-manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois
-connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air
-ou dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la
-quantité d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur
-est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum
-devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là
-déductivement que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air
-que peut en contenir sa température présente, tout abaissement de
-cette température portera une portion de la vapeur à se condenser et à
-se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après
-les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus
-froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la
-couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent
-la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les
-lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la
-surface du corps, ce qui constituera la rosée.... Cette preuve
-déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire
-des cas où, ce corps étant plus froid que l'air, il ne se dépose
-pourtant point de rosée: car elle montre qu'il en sera nécessairement
-ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse,
-comparativement à sa température, que même, étant un peu refroidi par
-le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en
-suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi,
-dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, ni dans un hiver très-sec
-de gelées blanches[174].
-
-«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe
-pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en
-refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous
-les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer.
-Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle;
-mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération,
-si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature,
-aboutirait au même effet.
-
-«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur
-cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait
-l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions
-nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des
-choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et
-en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour
-tout autre changement considérable dans les circonstances antérieures.
-On a observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des
-endroits fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les
-nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour
-quelques minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée
-commence à se déposer, et va en augmentant. Ici il est complétement
-prouvé que la présence ou l'absence d'une communication non
-interrompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée;
-mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les
-nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide élastique sépare d'un
-objet donné, ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à
-maintenir la température de la surface de l'objet en rayonnant vers
-lui de la chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages
-refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un
-changement dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le
-conséquent suit et doit suivre: expérience naturelle conforme aux
-règles de la méthode de différence[175].»
-
-[Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of
-fogs, and limit the application of the term to what is really meant,
-which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed
-in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.]
-
-[Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture
-which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which
-appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that
-which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills
-the external air; that which runs down our walls when, after a long
-frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find
-that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject
-of investigation. Now "all these instances agree in one point, the
-coldness of the object dewed in comparison with the air in contact
-with it." But there still remains the most important case of all, that
-of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is
-it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly
-not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so?
-But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in
-contact with the dewed substance, and hang one at a little distance
-above it, out of reach of its influence. The experiment has been
-therefore made; the question has been asked, and the answer has been
-invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it
-_is_ colder than the air."]
-
-[Note 168: Here then is a complete application of the Method of
-Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between
-the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface
-compared with the external air. But which of these is cause, and which
-effect? Or are they both effects of something else? On this subject
-the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more
-potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same
-thing, vary the circumstances; since every instance in which the
-circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the
-contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a
-comparison between instances of dew and instances of no dew is the
-condition necessary to bring the Method of Difference into play.]
-
-[Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of
-polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed
-with their faces upwards, and in some cases the under side of a
-horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which
-the effect is produced, and another instance in which it is not
-produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of
-Difference requires, that the latter instance agrees with the former
-in all its circumstances except in one; for the differences between
-glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as
-yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the
-circumstances by which the former substance is distinguished from the
-latter.]
-
-[Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the
-contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the
-phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much
-as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This
-done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished
-substances are found to be most strongly dewed which conduct heat
-worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.]
-
-[Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_,
-the deposition of dew is in some proportion to the power which the
-body possesses of resisting the passage of heat; and that this,
-therefore (or something connected with this), must be at least one of
-the causes which assist in producing the deposition of dew on the
-surface.
-
-But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find
-this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted
-over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind
-of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the
-_same_ material in very diversified states as to surface (that is,
-employ the Method of Difference to ascertain concomitance of
-variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent;
-those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by
-radiation, are found to contact dew most copiously."]
-
-[Note 172: The conclusion obtained by this new application of the
-method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in
-some proportion to the power of radiating heat; and that the quality
-of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends)
-is another of the causes which promote the deposition of dew on the
-substance.
-
-"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and
-_surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we
-are presented on trial with remarkable differences, and with a third
-scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture,
-such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose
-one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently
-favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant
-Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as
-before, from necessity, since the texture of no substance is
-absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore,
-or something which is the cause of that quality, is another
-circumstance which promotes the deposition of dew; but this third
-cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting
-the passage of heat: for substances of loose texture are precisely
-those which are best adapted for clothing or for impeding the free
-passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer
-surfaces to be very cold, while they remain warm within."]
-
-[Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is
-deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we
-are able to observe, in this only, that they either radiate heat
-rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no
-other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the
-body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be
-restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew,
-or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely
-various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_
-having this same property.
-
-This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every
-such instance, the substance must be one which, by its own properties
-or laws, would, if exposed in the night, become colder than the
-surrounding air. The coldness therefore, being accounted for
-independently of the dew, while it is proved that there is a connexion
-between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or
-in other words, the coldness is the cause of the dew.]
-
-[Note 174: The law of causation, already so amply established,
-admits, however, of efficient additional corroboration in no less than
-three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour
-when diffused through air or any other gas; and though we have not yet
-come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to
-render the speculation complete. It is known by direct experiment that
-only a limited quantity of water can remain suspended in the state of
-vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less
-and less as the temperature diminishes. From this it follows,
-deductively, that if there is already as much vapour suspended as the
-air will contain at its existing temperature, any lowering of that
-temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and
-become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat,
-that the contact of the air with a body colder than itself, will
-necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately
-applied to its surface; and will therefore cause it to part with a
-portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of
-gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body,
-thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been
-seen, has the advantage of proving at once causation as well as
-coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts
-for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in
-which, although the body is colder than the air, yet no dew is
-deposited; by showing that this will necessarily be the case when the
-air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its
-temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the
-colder body, it can still continue to hold in suspension all the
-vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer
-there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.]
-
-[Note 175: The second corroboration of the theory is by direct
-experiment, according to the canon of the Method of Difference. We
-can, by cooling the surface of any body, find in all cases some
-temperature (more or less inferior to that of the surrounding air,
-according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be
-deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We
-can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have
-ample reason to conclude that the same operation, if conducted in
-Nature's great laboratory, would equally produce the effect.
-
-And, finally, even on that great scale we are able to verify the
-result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to
-be, in which nature works the experiment for us in the same manner in
-which we ourselves perform it; introducing into the previous state of
-things a single and perfectly definite new circumstance, and
-manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any
-other material change in the preexisting circumstances. It is observed
-that dew is never copiously deposited in situations much screened from
-the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds
-withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a
-deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew
-formed in clear intervals will often even evaporate again, when the
-sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that
-the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky
-causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky
-is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of
-clouds, as of all other bodies between which and any given object
-nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or
-keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to
-it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the
-surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in
-the antecedent by definite and known means, and the consequent follows
-accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of
-the Method of Difference.]
-
-
-IX
-
-Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
-aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a
-montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement
-sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par
-un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les
-méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
-éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette
-difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du
-mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de
-forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en
-lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,
-en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a
-dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux
-forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la
-diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque
-élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces
-sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut
-isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément
-chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,
-c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par
-d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode
-des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
-décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène
-qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il
-faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière
-clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
-phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions
-d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions
-chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;
-puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous
-concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.
-Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable
-au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où
-nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements
-des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
-deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée
-selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.
-De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un
-corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et,
-vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident
-exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux
-forces en question sont effectivement les causes des mouvements
-planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain
-doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories
-qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois
-simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe;
-elle a tiré son efficacité de son imperfection.
-
-
-X
-
-Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
-leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé
-l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science
-humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La
-première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à
-le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et
-commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de
-l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à
-l'état déductif. La première a pour province les phénomènes
-décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a
-pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne
-pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie,
-en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute
-science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement
-compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés
-par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en
-astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
-physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute
-science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie
-animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement
-des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
-la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand
-la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le
-secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont
-restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il
-fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui
-sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est
-par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
-expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et
-d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes
-historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se
-trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir
-déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions
-générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces
-propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une
-science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite.
-Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique,
-l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand
-nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois.
-
-J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
-ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
-que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète
-et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et
-justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une
-telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes
-acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques
-et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux
-procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à
-l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la
-théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui
-commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
-s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre
-esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont
-point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes
-extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de
-ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il
-puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des
-flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils
-n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie
-explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la
-découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants
-spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de
-philosophies qui en aient fait autant.
-
-[Note 176: T. I, p. 500.]
-
-[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication,
-d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de
-l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des
-sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.]
-
-
-XI
-
-Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
-fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
-borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;
-elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les
-éléments qui la composent et les événements dont elle part pour
-comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé
-réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières
-de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces
-distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à
-un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation
-d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement.
-Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré
-différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons
-les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme
-des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des
-autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres.
-L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui
-la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se
-soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son
-domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle
-observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut
-atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état
-primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout
-problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le
-reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les
-planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés
-primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous
-les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais
-nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill,
-ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres?
-Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi
-ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est
-là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous
-ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même;
-nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi.
-L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181].
-Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la
-science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science
-limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous
-les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
-l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa
-loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.
-Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de
-faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
-nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
-la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
-grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
-début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
-renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les
-sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre
-science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa
-source la plus élevée.»
-
-Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le
-sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire
-qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les
-causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps
-et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si
-bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome,
-sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de
-l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières
-conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a
-pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre
-expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle
-tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue
-vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie
-deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison
-intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général,
-comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris
-en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois
-expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs
-restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un
-homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses
-facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son
-imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits,
-par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose
-à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard,
-sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre
-constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même
-une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].»
-Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais
-«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes
-peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce
-serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,
-comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois
-spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
-planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;
-nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
-restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas
-au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits
-aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il
-entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill
-s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on
-arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits.
-Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur
-existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents.
-Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés
-de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient
-assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez
-Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et
-n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des
-nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des
-deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en
-périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et
-haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et
-dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a
-transformé les théories de la définition, de la proposition et du
-syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a
-développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le
-but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui,
-dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons
-intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause
-par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion
-utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux
-faits qui, par leur nature, sont séparés.
-
-[Note 178: T. II, p. 4.]
-
-[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes,
-which have subsisted ever since the human race has been in existence,
-and for an undefinite and probably an enormous length of time
-previous. The sun, the earth, and planets, with their various
-constituents, air, water, and the other distinguishable substances,
-whether simple or compound, of which nature is made up, are such
-Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences
-which they were fitted to produce have taken place (as often as the
-other conditions of the production met), from the very beginning of
-our experience. But we can give no account of the origin of the
-Permanent Causes themselves.]
-
-[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions,
-established the previously unknown ultimate property of a mutual
-attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet
-proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,
-electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately
-inherent in the particles of which bodies are composed; the
-comparative atomic weights of different kinds of bodies were
-ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities
-observed in the proportions in which substances combine with one
-another; and so forth. Thus although every resolution of a complex
-uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent
-tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really
-does remove many properties from the list; yet (since the result of
-this simplifying process is to trace up an ever greater variety of
-different effects to the same agents), the further we advance in this
-direction, the greater number of distinct properties we are forced to
-recognise in one and the same object: the coexistences of which
-properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities
-of nature.]
-
-[Note 181: Why these particular natural agents existed originally
-and no others, or why they are commingled in such and such
-proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a
-question we cannot answer. More than this: we can discover nothing
-regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity,
-to no law. There are no means by which, from the distribution of these
-causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a
-similar distribution prevails in another.]
-
-[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction
-and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose,
-will, when his imagination has once learnt to entertain the notion,
-find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the
-many firmaments into which sidereal astronomy now divides the
-universe, events may succeed one another at random, without any fixed
-law; nor can anything in our experience, or in our mental nature,
-constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this
-is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in
-rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of
-which we have experience, must be sought elsewhere than in any
-supposed necessity of our intellectual faculties.]
-
-[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the
-phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted,
-it would be folly to affirm confidently that this general law
-prevails, any more than those special ones which we have found to hold
-universally on our own planet. The uniformity in the succession of
-events, otherwise called the law of causation, must be received not as
-law of the universe, but of that portion of it only which is within
-the range of our means of sure observation, with a reasonable degree
-of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a
-supposition without evidence, and to which, in the absence of any
-ground from experience for estimating its degree of probability, it
-would be idle to attempt to assign any.]
-
-
-
-
-§ 2.
-
-L'ABSTRACTION.
-
-
-I
-
---Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre:
-il n'importe, si elle est vraie. À tout le moins, cette théorie de la
-science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
-un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays;
-rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses
-découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
-celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
-les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
-vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
-croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là
-sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui,
-incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard
-du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
-d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et
-voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
-des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez
-l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
-ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
-grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les
-gens à tête chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs
-rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre,
-n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
-peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
-deux dispositions se rencontrent dans une tête anglaise. L'esprit
-religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait
-un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les
-Allemands ont concilié la science et la foi.--Mais leur philosophie
-n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.--Mais ce qu'ils appellent
-raison ou intuition des principes n'est que la puissance de bâtir des
-hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes qu'ils ont arrangés n'ont pas
-tenu devant l'expérience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur
-absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands
-mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur idée
-de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on découvre les causes par une
-révélation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous
-qu'on découvre les causes par la simple expérience?--Pas
-davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que
-l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous
-croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination
-et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on
-l'assure de la première, capable d'atteindre des vérités comme on
-l'éprouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction.
-Reprenons votre idée primitive; je tâcherai de dire en quoi je la
-trouve incomplète, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit
-humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce
-sera tout un plaidoyer.
-
-
-II
-
-Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
-substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps: il n'aperçoit que
-ses états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour
-affirmer et désigner des états extérieurs, positions, mouvements,
-changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que
-des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son
-impression ne se répète pas, tantôt permanents, quand son impression,
-maintes fois répétée, lui fait supposer qu'elle sera répétée toutes
-les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des
-sons, des résistances, des mouvements, tantôt momentanés et variables,
-tantôt semblables à eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des
-qualités et propriétés que par un artifice de langage, et pour
-grouper plus commodément des faits. Nous allons même plus loin que
-vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement
-des groupes de mouvements présents ou possibles, et des groupes de
-pensées présentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de
-substances, mais seulement des systèmes de faits. Nous regardons
-l'idée de substance comme une illusion psychologique. Nous considérons
-la substance, la force et tous les êtres métaphysiques des modernes
-comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien
-au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et
-leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute
-connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits. Mais
-cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de
-toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données
-simples. Une faculté magnifique apparaît, source du langage,
-interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule
-distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la
-brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_,
-qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les
-considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
-l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité
-des côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre,
-et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
-rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés
-pris comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité
-de détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et
-l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de
-déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages
-m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la
-science, et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que
-les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à
-un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de
-même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résolu en ses
-composants. C'est cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on
-demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que
-l'on cherche lorsqu'on veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce
-sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois,
-essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait
-ajouté aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont
-contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On
-ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente,
-mais de la même à la même, du tout à la partie, du composé aux
-composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes,
-d'abord entière, puis divisée; on ne fait que traduire la même idée
-d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait,
-comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube
-par une fonction de son côté. Que cette traduction soit difficile ou
-non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
-comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que
-maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe
-encore. Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment
-fructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même
-au même; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à
-part quelque portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête
-pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs,
-et qui cependant ne sont pas des expériences; il y a donc des
-propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas
-verbales; il y a donc une opération différente de l'expérience, qui
-agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu
-d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui par delà
-l'observation, ouvrant aux sciences une carrière nouvelle, définit
-leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et
-marque leur but.
-
-Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
-l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres
-opérations de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences;
-nous n'avons qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer
-les théories particulières où elle a manqué.
-
-
-III
-
-D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des
-choses, et quand on me définit la sphère le solide engendré par la
-révolution d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit
-qu'un nom. Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on
-vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les
-propriétés de toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On
-réduit une donnée infiniment complexe à deux éléments. On transforme
-la donnée sensible en données abstraites; on exprime l'essence de la
-sphère, c'est-à-dire la cause intérieure et primordiale de toutes ses
-propriétés. Voilà la nature de toute vraie définition; elle ne se
-contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement;
-elle n'indique pas simplement une propriété distinctive, elle ne se
-borne pas à coller sur l'objet une étiquette propre à le faire
-reconnaître entre tous. Il y a en dehors de la définition plusieurs
-façons de faire reconnaître l'objet; il y a telle autre propriété qui
-n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la sphère en disant que,
-de tous les corps, elle est celui qui, à surface égale, occupe le plus
-d'espace, et autrement encore. Seulement ces désignations ne sont pas
-des définitions; elles exposent une propriété caractéristique et
-dérivée, non une propriété génératrice et première; elles ne ramènent
-pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas sous nos yeux,
-elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments irréductibles.
-La définition est la proposition qui marque dans un objet la qualité
-d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre qualité.
-Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous enseigne la
-qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une qualité
-ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du reste.
-C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde et la
-plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui
-toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque
-science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas
-partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à
-définir le mouvement des planètes par la force tangentielle et
-l'attraction qui le composent; nous définissons déjà en partie le
-corps chimique par la notion d'équivalent, et le corps vivant par la
-notion de type. Nous travaillons à transformer chaque groupe de
-phénomènes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous
-efforçons d'atteindre en chaque objet les éléments générateurs, comme
-nous les atteignons dans la sphère, dans le cylindre, dans le cercle,
-dans le cône, et dans tous les composés mathématiques. Nous réduisons
-les corps naturels à deux ou trois sortes de mouvements, attraction,
-vibration, polarisation, comme nous réduisons les corps géométriques à
-deux ou trois sortes d'éléments, le point, le mouvement, la ligne, et
-nous jugeons notre science partielle ou complète, provisoire ou
-définitive, suivant que cette réduction est approximative ou absolue,
-imparfaite ou achevée.
-
-
-IV
-
-Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
-pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
-mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant
-que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons
-entendu parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni
-dans la mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité
-de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit
-Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalité du
-prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi
-mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, étant un composé
-chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres
-termes, parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Voilà
-la cause et voilà la preuve. C'est cette loi abstraite qui, présente
-dans la nature, amènera la mort du prince, et qui, présente dans mon
-esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition
-abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulière,
-ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve
-les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce
-que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous les hommes
-sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité est jointe
-à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de l'abstraction
-a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il n'a pas
-distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi abstraite et
-le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les applications
-contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la
-preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la
-cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner
-les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'expérimenter,
-il faut abstraire. Voilà la grande opération scientifique. Le
-syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni
-du général au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais
-de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à l'effet. C'est à
-ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque
-tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il fait
-communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute
-l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au
-sommet.
-
-[Note 184: Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux
-premiers: [Grec: di aitiôn kai proterôn].]
-
-
-V
-
-La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous
-savons que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font
-des sommes égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace,
-c'est par une expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une
-expérience intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut
-savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on
-peut le savoir encore d'une autre façon. On peut se représenter une
-droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la
-raison. On peut considérer son image ou sa définition. On peut
-l'étudier en elle-même ou dans les éléments générateurs. Je puis me
-représenter une droite toute faite, mais je puis aussi la résoudre en
-ses facteurs. Je puis assister à sa formation, et dégager les éléments
-abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assisté à la formation du
-cylindre et dégagé le rectangle en révolution qui l'a engendré. Je
-puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point à
-un autre, ce qui est une propriété dérivée, mais qu'elle est la ligne
-formée par le mouvement d'un point qui tend à se rapprocher d'un
-autre, et de cet autre seulement; ce qui revient à dire que deux
-points suffisent à déterminer une droite, en d'autres termes que deux
-droites ayant deux points communs coïncident dans toute leur étendue
-intermédiaire; d'où l'on voit que si deux droites enfermaient un
-espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du
-tout. Voilà une seconde manière de connaître l'axiome, et il est clair
-qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans la première, on le
-constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la première, on éprouve
-qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la
-première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la
-première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est
-inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire de
-l'axiome est contradictoire. Étant donnée la définition de la ligne
-droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
-trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En
-somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
-sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,
-irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est
-une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes
-sont ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont
-non d'un objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit
-de résoudre les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et
-d'espace en leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de
-substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome,
-celui d'identité. Les autres ne sont que ses applications ou ses
-suites. Cela admis, on voit à l'instant que la portée de notre esprit
-se trouve changée. Nous ne sommes plus simplement capables de
-connaissances relatives et bornées: nous sommes capables aussi de
-connaissances absolues et infinies; nous possédons dans les axiomes
-des données qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais
-encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne
-faisaient que s'accompagner, nous serions forcés de conclure, comme
-Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne
-verrions point la nécessité intérieure de leur jonction, nous ne la
-poserions qu'en fait; nous dirions que les deux données étant de leur
-nature isolées, il peut se rencontrer des circonstances qui les
-séparent; nous n'affirmerions la vérité des axiomes qu'au regard de
-notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux données sont
-telles que la première enferme la seconde, nous établissons par cela
-même la nécessité de leur jonction: partout où sera la première, elle
-emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-même et
-qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a point de place entre
-elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles
-ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc
-absolue et universelle, et nous possédons des vérités qui ne souffrent
-ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction
-rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous
-restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à
-l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.
-
-
-VI
-
-Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et
-c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
-Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que
-le passage de l'état liquide à l'état solide produit la
-cristallisation, j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le
-froid, ni la rosée, ni le passage de l'état solide à l'état liquide,
-ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de
-phénomènes, des extraits de cas complexes, des éléments simples
-enfermés dans des ensembles plus composés. Je les en retire et je les
-isole; j'isole la rosée prise en général de toutes les rosées locales,
-temporaires, particulières, que je puis observer; j'isole le froid
-pris en général de tous les froids spéciaux, variés, distincts, qui
-peuvent se produire parmi toutes les différences de texture, toutes
-les diversités de substance, toutes les inégalités de température,
-toutes les complications de circonstances. Je joins un antécédent
-abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, comme le montre
-Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, des
-éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
-les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui
-l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et
-d'expériences, tous les accidents parasites qui se sont collés à lui,
-et je finis ainsi par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt
-cas différents, et dans le fonds, je n'en considère qu'un seul; j'ai
-l'air de procéder par addition, et en somme je n'opère que par
-soustraction. Tous les procédés de l'induction sont donc des moyens
-d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des
-liaisons d'abstraits.
-
-
-VII
-
-Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les
-deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations,
-l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
-complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le
-second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit,
-comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils
-sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde
-mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie
-incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques
-éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de
-l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
-expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
-j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
-arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame
-infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autrement, ils
-en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a
-déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait
-l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils
-décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il
-l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, lorsque
-je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage
-naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne sont
-point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
-sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont
-jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
-couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
-point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
-coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
-est uni, et unit ce qui est séparé[185]. Ainsi, tant que nous ne
-regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
-telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
-illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons
-qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
-efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui
-soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient
-composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples,
-c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons
-de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à
-la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la
-même opération que sur les faits. Car, à un moindre degré, ils ont la
-même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils
-peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y
-a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux,
-comme pour les faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils
-peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération
-doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait
-simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire.
-Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des
-causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments
-indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de
-celles-ci les lois particulières et de ces lois les faits que nous
-observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions
-primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de
-celles-ci les propriétés des surfaces, des solides, et des formes
-innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous
-pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des
-causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force
-intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout
-composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il
-y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé
-se réduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que
-toute qualité et toute existence doivent se réduire de quelque terme
-supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit
-équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous
-deux apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les
-puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que
-la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la
-nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le
-simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de
-toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la
-liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la
-nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre
-au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité.
-
-[Note 185: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une
-superposition de lois.»]
-
-
-VIII
-
-Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le
-pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas
-situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
-n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,
-c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne
-les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit
-notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après
-cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté
-leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions
-simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs
-combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou
-de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers.
-Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le
-monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et
-leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine,
-semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer
-le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre
-puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous
-sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace;
-nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un
-coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un
-talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de
-toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données:
-nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture
-encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent,
-qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes
-obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le
-déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est
-ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en
-physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident
-primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il
-est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes
-planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni
-les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de
-ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée,
-elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même
-disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être
-aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout
-objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme
-le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un
-circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois
-primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de
-déductions pourrait seule combler.
-
-Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les
-métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu
-déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système
-planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les
-principaux types de la vie, la succession des civilisations et des
-pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en
-tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et
-lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou
-supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les
-dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard,
-comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient,
-mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le
-bâtiment.
-
-Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers
-nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était
-capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi
-physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une
-pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau
-qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un
-esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur
-des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de
-pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait
-construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car
-un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps,
-l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques:
-donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données
-universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps
-et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler
-les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la
-métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur,
-suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un
-esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il
-n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en
-soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut
-parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle,
-on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la
-rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience,
-la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est
-possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on
-ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les
-éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus
-générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre
-grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre
-genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux
-étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales
-formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois
-physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette
-merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans
-tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il
-découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité
-déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première
-appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi
-que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et
-que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière
-suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il
-montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non
-autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et
-qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique
-sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans
-être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.
-
-À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous
-l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,
-font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est
-la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première
-conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la
-seconde comme un système de lois: employée seule, la première est
-anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place
-entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées
-anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième
-siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer,
-de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les
-fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde
-entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.
-
-[Note 186: Die aufgehobene quantität.]
-
-
-IX
-
-Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des
-deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé
-l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée
-d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres
-rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se
-posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades,
-sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les
-chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
-tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau
-murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
-sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un
-palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe
-ouvragée de la Renaissance, était bosselée par une broderie de
-clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et
-dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs
-ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps
-avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et
-la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les
-génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur
-joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes
-d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les
-faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les
-reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de
-leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit,
-avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de
-mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de
-séve. À mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs
-apparaissaient au jour brillantes et vivantes. À les voir virginales
-et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux
-beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met
-son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des
-arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leur files
-régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique
-qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en
-améliorant tout, n'a rien renversé, qui a conservé ses arbres comme sa
-constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le
-tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit
-non-seulement du présent, mais du passé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-La poésie. Tennyson.
-
-
- I. Son talent et son oeuvre. -- Ses débuts. -- En quoi il
- s'opposait aux poëtes précédents. -- En quoi il les continuait.
-
- II. Première période. -- Ses portraits de femmes. -- Délicatesse
- et raffinement de son sentiment et de son style. -- Variété de
- ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité littéraire et son
- dilettantisme poétique. -- _The Dying Swan._ -- _The
- Lotos-Eaters._
-
- III. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa vie.
- -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament poétique.
- -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ --
- Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent
- personnel. -- _Maud._
-
- IV. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In Memoriam._ --
- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme. -- Il faut que le
- sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent à
- l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce
- poëme et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et
- pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style
- de la Renaissance.
-
- V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
- l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
- renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation de
- ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._
- -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilité et
- désintéressement de son esprit. -- Son talent pour se
- métamorphoser, pour embellir, et pour épurer.
-
- VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le
- confort. -- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En
- quoi Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France.
- -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation. --
- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de
- Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes
- et des deux poëtes.
-
-
-§ 1.
-
-SON TALENT ET SON OEUVRE.
-
-
-Lorsque Tennyson publia ses premiers poëmes, les critiques en dirent
-du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une
-revue, ni même dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau
-devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et
-sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand poëte de
-son pays et de son temps.
-
-On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante
-génération de poëtes qui venait de s'éteindre avait passé comme un
-orage. Ainsi que leurs devanciers du seizième siècle, ils avaient
-emporté et précipité tout jusqu'aux extrêmes. Les uns avaient ramassé
-les légendes gigantesques, accumulé les rêves, fouillé l'Orient, la
-Grèce, l'Arabie, le moyen âge, et surchargé l'imagination humaine des
-couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'étaient
-guindés dans la métaphysique et la morale, avaient rêvé
-infatigablement sur la condition humaine, et passé leur vie dans le
-sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et
-l'héroïsme, avaient promené parmi les ténèbres et sous les éclairs un
-cortége de figures contractées et terribles, désespérées par leurs
-remords, illuminées par leur grandeur. On voulait se reposer de tant
-d'efforts et de tant d'excès. Au sortir de l'école imaginative,
-sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et
-toutes les idées qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais
-épurées, modérées, encadrées dans un style d'or. Il achevait un âge,
-il jouissait de ce qui avait agité les autres; sa poésie ressemblait
-aux beaux soirs d'été; les lignes du paysage y sont les mêmes que
-pendant le jour; mais l'éclat de la coupole éblouissante s'est
-émoussé; les plantes rafraîchies se relèvent, et le soleil calme au
-bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un réseau de rayons roses
-les bois et les prairies que tout à l'heure il brûlait de sa clarté.
-
-
-I
-
-Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline,
-Éléonore, Lilian, la Reine de Mai, étaient des personnages de
-keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake
-est doré sur tranches, brodé de fleurs et d'ornements, paré, soyeux,
-rempli de délicates figures toujours fines et toujours correctes,
-qu'on dirait esquissées à la volée, et qui pourtant sont tracées avec
-réflexion sur le vélin blanc que leur contour effleure, toutes
-choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une
-jeune mariée ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des idées et bien
-des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces
-portraits-là. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement
-rehaussée ou nuancée par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses
-et les réussites du raffinement le plus heureux. La moindre altération
-brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si
-consommé, pour peindre les miévreries charmantes, les subites fiertés,
-les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beauté
-féminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une
-galerie. Voici l'enfant folâtre, la petite fée voltigeante qui bat des
-mains, et «de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et
-se sauve pendant que ses rires éclatants creusent des fossettes dans
-les roses enfantines de ses joues.» Voici la blonde pensive qui songe,
-ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur aérienne et vaporeuse «comme
-un lis penché sur un buisson de roses et que le soleil mourant
-traverse de sa lumière,» faiblement souriante, «pareille à une naïade
-qui au fond d'une source regarde le déclin du jour.» Voici la
-changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis
-encore gaie, puis encore fâchée, puis incertaine entre les deux,
-étranges sourires, «délicieuses colères qui ressemblent à de petits
-nuages frangés par le soleil[187].» Le poëte revenait avec
-complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait
-si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchés, affectés,
-presque précieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il
-avait l'air d'être épicurien en fait de style et aussi en fait de
-beauté. Il cherchait de jolies scènes rustiques, de touchants
-souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des élégies,
-des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se
-plaisait à éprouver les émotions de tous les siècles. Il écrivait
-sainte Agnès, Siméon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare,
-Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour à tour Homère et
-Chaucer, Théocrite et Spenser, les vieux poëtes anglais et les anciens
-poëtes arabes. Il animait tour à tour les petits événements réels de
-la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie
-éteinte. Il était comme ces musiciens qui mettent leur archet au
-service de tous les maîtres. Il se promenait dans la nature et dans
-l'histoire, sans parti pris, sans passion âpre, occupé à sentir, à
-goûter, à cueillir partout, dans les jardinières des salons comme sur
-la haie des cottages, les fleurs rares ou champêtres dont le parfum ou
-l'éclat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on
-respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on
-acceptait de préférence ceux qu'il prenait dans la campagne; on
-trouvait que nulle part son talent n'était plus à l'aise. On admirait
-combien ce regard minutieux et ce sentiment délicat savaient en saisir
-et en interpréter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne
-mourant_ que le sujet était presque usé et l'intérêt un peu faible,
-pour savourer des vers comme ceux-ci:
-
- Quelques pics bleus dans le lointain s'élevaient,--et blanche sur
- la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un
- saule se penchait en pleurant sur la rivière,--et secouait le
- flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait
- l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-même dans ses sauvages
- caprices;--et plus loin, à travers le marais vert et
- tranquille,--les canaux enchevêtrés dormaient,--tachés de
- pourpre, de vert, et de jaune[188].
-
-Mais ces peintures mélancoliques ne le montraient point tout entier;
-on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles voluptés
-des mers méridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers
-où il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des
-Lotos, rêveurs heureux comme lui-même, oubliaient la patrie et
-renonçaient à l'action.
-
- Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fumée qui
- descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine
- gaze;--d'autres, lancées à travers des ombres et des clartés
- vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe
- d'écume.--Ils voyaient la rivière luisante rouler vers
- l'Océan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de
- montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se
- dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin
- ombreux,--humecté de rosée, montait au-dessus des taillis
- entrelacés.
-
- Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les
- pétales des roses épanouies sur le gazon,--que les rosées de la
- nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans
- un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur
- l'âme--que des paupières lassées sur des yeux lassés;--une
- musique qui amène un doux sommeil du haut des cieux
- bienheureux.--Il y a ici de fraîches mousses profondes,--et à
- travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant
- pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches
- rocheuses le pavot pend endormi.
-
- Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille pliée
- sort du bouton,--sollicitée par la brise caressante;--elle
- devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baignée
- de soleil à midi, et, sous la lune,--nourrie de rosée nocturne;
- puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant à travers
- l'air.--Regardez; adoucie par la lumière d'été,--la pomme juteuse
- devenue trop mûre--se détache par une nuit silencieuse
- d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont
- accordés,--la fleur s'épanouit à sa place,--s'épanouit et se
- flétrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracinée
- dans le sol fertile.
-
- Qu'il est doux, pendant que la brise tiède en chuchotant nous
- caresse de son souffle,--appuyés sur des couches d'amarante et de
- moly[189],--nos calmes paupières à demi baissées,--sous les
- voûtes sacrées du ciel sombre,--de suivre la longue rivière
- brillante qui traîne lentement--ses eaux en quittant la colline
- empourprée;--d'entendre les échos humides qui s'appellent--de
- caverne en caverne à travers les épaisses vignes
- entrelacées;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes
- d'émeraude,--à travers les guirlandes tressées de l'acanthe
- divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague
- étincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que
- l'entendre et sommeiller sous les pins[190].
-
-[Note 187:
-
- Frowns perfect-sweet along the brow
- Light-glooming over eyes divine,
- Like little clouds sun-fringed.....
-
- So innocent-arch, so cunning-simple,
- From beneath her gather'd wimple,
- Glancing with black-beaded eyes,
- Till the lightning laughters dimple
- The baby-roses in her cheeks;
- Then away she flies.....
-
- Whence that aery bloom of thine,
- Like a lily which the sun
- Looks thro' in his sad decline,
- And a rose-bush leans upon?
- Thou that faintly smilest still,
- As a Naiad in a well
- Looking at the set of day.]
-
-[Note 188:
-
- Some blue peaks in the distance rose,
- And white against the cold-white sky,
- Shone out their crowning snows.
- One willow over the river wept,
- And shook the wave as the wind did sigh;
- Above in the wind was the swallow,
- Chasing himself at its own wild will,
- And far thro' the marish green and still
- The tangled water-courses slept,
- Shot over with purple, and green, and yellow.]
-
-[Note 189: Nom de la plante donnée par Mercure à Ulysse.]
-
-[Note 190:
-
- A land of streams! some, like a downward smoke,
- Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go.
- And some thro' wavering lights and shadows broke,
- Rolling a slumbrous sheet of foam below.
- They saw the gleaming river seaward flow
- From the inner land: far off, three mountain-tops,
- Three silent pinnacles of aged snow,
- Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops,
- Up-clomb the shadowy pine above the woven copse....
-
- There is sweet music here, that softer falls
- Than petal from blown roses on the grass,
- Or night-dews on still waters between walls
- Of shadowy granite, in a gleaming pass;
- Music that gentler on the spirit lies,
- Than tir'd eyelids upon tir'd eyes;
- Music that brings sweet sleep down from the blissful skies.
- Here are cool mosses deep,
- And thro' the moss the ivies creep,
- And in the stream the long-leaved flowers weep,
- And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep.
-
- Lo! In the middle of the wood,
- The folded leaf is woo'd from out the bud
- With winds upon the branch, and there
- Grows green and broad, and takes no care,
- Sun-steep'd at noon, and in the moon
- Nightly dew-fed; and turning yellow
- Falls, and floats adown the air.
- Lo! sweeten'd with the summer light,
- The full-juiced apple, waxing over-mellow,
- Drops in a silent autumn night.
- All its allotted length of days,
- The flower ripens in its place,
- Ripens, and fades, and falls, and hath no toil,
- Fast-rooted in the fruitful soil.....
-
- But, propt on beds of amaranth and moly,
- How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly),
- With half-dropt eyelids still,
- Beneath a heaven dark and holy,
- To watch the long bright river drawing slowly
- Its waters from the purple hill.--
- To hear the dewy echoes calling
- From cave to cave thro' the thick-twined vine.--
- To hear the emerald-color'd water falling
- Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine!
- Only to hear and see the far-off sparkling brine,
- Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.]
-
-
-II
-
-Ce charmant rêveur n'était-il qu'un dilettante? On aimait à se le
-figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les
-passions violentes. La gloire lui était venue aisément et vite: il en
-avait joui dès trente ans. La reine avait consacré la faveur publique
-en le nommant poëte lauréat. Un grand romancier l'avait déclaré plus
-véritablement poëte que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu
-d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'étudiant logeait ses livres dans
-sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annoté et un manuel de
-philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur
-corbeille de mariage. On le disait riche, adoré des siens, admiré de
-ses amis, aimable, exempt d'affectation, naïf même. Il vivait à la
-campagne, principalement dans l'île de Wight, parmi des livres et des
-fleurs, à l'abri des tracasseries, des rivalités et des
-assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme
-un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donnés.
-
-On regarda de plus près cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer
-de passion sous cette surface unie. Un vrai tempérament poétique n'en
-manque jamais. Il sent trop vivement pour être paisible. Quand on
-vibre au moindre attouchement, on palpite et on frémit sous les grands
-chocs. Déjà çà et là, dans ses peintures de la campagne et de l'amour,
-un vers éclatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et
-calme. Il avait senti cet étrange épanouissement de puissances
-inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes
-devant la beauté qui se révèle. Le propre du poëte, c'est d'être
-toujours jeune et éternellement vierge: Pour nous autres, gens du
-commun, les choses sont usées; soixante siècles de civilisation ont
-terni leur fraîcheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous
-ne les apercevons plus qu'à travers un voile de phrases toutes faites;
-nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons
-plus en elles des fleurs splendides, mais de bons légumes; la riche
-forêt primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien aligné et trop
-connu. Au contraire, le poëte est devant ce monde comme le premier
-homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos
-raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des préjugés disparaît
-de sa mémoire; les choses lui semblent neuves; il est étonné et il est
-ravi; un flot impétueux de sensations arrive en lui et l'oppresse;
-c'est la séve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrêtée chez
-nous, recommence à couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la
-vérité est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau être inertes, la
-nature est toujours vivante; ce soleil qui se lève est aussi grand
-qu'à la première aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui
-pullulent, ces passions qui frémissent, ces forces qui précipitent le
-tourbillon tumultueux des êtres, aspirent et combattent du même élan
-qu'à leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore,
-soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le
-coeur du poëte quand ils n'ont plus d'écho chez nous. Celui-ci les a
-sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a osé
-les faire entendre. Nous avons retrouvé l'accent libre de l'émotion
-pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur
-Locksley Hall:
-
- Sa joue était pâle et plus mince qu'il ne fallait pour son
- âge;--et ses yeux, avec une attention muette, étaient suspendus à
- tous mes mouvements.
-
- Et je lui dis: «Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la
- vérité.--Fie-t'en à moi, cousine. Tout le courant de mon être va
- vers toi.»
-
- Sur sa joue et sur son front pâles vint une couleur avec une
- lumière,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la
- nuit du nord.
-
- Et elle se tourna,--son sein secoué par un soudain orage de
- soupirs.--Toute son âme brillait comme une aube dans la
- profondeur de ses yeux noirs.
-
- Elle me dit: «J'ai caché mon sentiment, craignant qu'il ne me fît
- tort.»--Elle me dit: «M'aimes-tu, cousin?» Et pleurant: «Il y a
- longtemps que je t'aime.»
-
- L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains
- étincelantes.--Chaque moment, sous la secousse légère, s'écoula
- en sables d'or....
-
- Bien des matins, sur la bruyère, nous avons entendu les taillis
- frémir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la
- plénitude du printemps.
-
- Bien des soirs, auprès des eaux nous avons suivi les grands
- navires,--et nos âmes s'élançaient l'une dans l'autre à
- l'attouchement de nos lèvres.
-
- Ô ma cousine au coeur faible! ô mon Amy qui n'es plus mienne!--Ô
- la triste, la triste bruyère! Ô le stérile, le stérile rivage!
-
- Plus fausse que tout ce que le rêve peut sonder, plus fausse que
- tout ce que les chansons ont chanté,--poupée sous la menace d'un
- père, esclave d'une langue de mégère.
-
- Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Après m'avoir
- connu,--descendre jusqu'à un coeur plus étroit que le mien!
-
- Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu'à son niveau jour par
- jour.--Ce qu'il y a de délicat en toi deviendra grossier pour
- s'assimiler à son limon.
-
- Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouplée à un
- rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas
- que lui.
-
- Il te tiendra, quand sa passion aura usé sa force nouvelle,--pour
- quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un
- peu plus que son cheval.
-
- Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie
- que c'est de vin.--Va à lui; c'est ton devoir; embrasse-le;
- prends sa main dans la tienne.
-
- Peut-être que monseigneur est las, que sa cervelle est
- surchargée;--amuse-le de tes plus légères imaginations,
- caresse-le de tes plus délicates pensées.
-
- Il te répondra à propos, et des choses aisées à
- comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi,
- quand je t'aurais tuée de mes mains[192].
-
-Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'était davantage.
-La verve y éclatait avec toutes ses inégalités, toutes ses familiarités,
-tous ses abandons, toutes ses violences. Le poëte si correct, si mesuré,
-se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal
-intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille,
-par de longues méditations solitaires, qui peu à peu se sent pris
-d'amour, ose le dire, et se trouve aimé. Il ne chante pas, il parle; ce
-sont les mots risqués, négligés, de la conversation ordinaire; ce sont
-les détails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette,
-d'un dîner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de
-Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus près les moeurs réelles
-et présentes. Et tout à côté la poésie la plus magnifique foisonnait et
-fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de
-nos vulgarités. Le sourire d'une jeune fille parée, un éclair de soleil
-sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup
-dans les âmes passionnées ces illuminations subites. Quels vers que
-ceux où il se peint dans son petit jardin sombre, «écoutant la marée et
-le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grève
-désespérée que la vague arrache et entraîne;» tantôt contemplant au bout
-de l'horizon «la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant,
-anneau étoilé de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]!» Quelle
-fête dans son coeur quand il est aimé! quelle folie dans ses cris, dans
-cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se répandre sur tous
-les êtres et appeler tous les êtres au spectacle et au partage de son
-bonheur! comme à ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il
-se transforme lui-même! De la gaieté, puis des extases, puis des
-miévreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts
-mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui pétille
-et flamboie, et renouvelle à chaque instant sa forme et sa teinte; que
-l'âme est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris
-et insulté par le frère, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait.
-Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que
-celui de la grande ville affairée, indifférente, et d'un homme seul
-poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours
-bruyants, le long du brouillard jaunâtre, sous le soleil morne qui se
-lève au-dessus de la rivière comme un boulet rouge, et on écoute, le
-coeur serré, les profonds sanglots, l'agitation insensée d'une âme qui
-veut et ne peut s'arracher à ses souvenirs. Le désespoir croît, et à la
-fin la rêverie devient vision: «Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et
-mon coeur est une poignée de poussière,--et les roues passent par-dessus
-ma tête,--et mes os sont secoués douloureusement,--car ils les ont jetés
-dans un étroit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et
-les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux
-frappent--frappent jusque dans mon crâne et dans ma cervelle,--avec un
-flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.--Ô mon Dieu, pourquoi ne
-m'ont-ils pas enterré assez profondément!--Était-ce humain de me faire
-une tombe si rude,--à moi qui ai toujours eu le sommeil
-léger?--Peut-être ne suis-je encore qu'à demi mort.--Alors je ne suis
-pas tout à fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tête,--et
-quelqu'un sûrement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour
-m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194]....» Il
-se ranime pourtant, et peu à peu se relève. La guerre vient, la guerre
-libérale et généreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur
-viril se guérit par l'action et par le courage de la profonde blessure
-de l'amour.
-
- «Et j'étais debout sur le pont d'un navire géant, et je mêlais
- mon souffle--à celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de
- bataille.--Désormais la pensée noble sera plus libre sous le
- soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul désir.--Car la
- longue, la longue gangrène de la paix est ôtée et lavée,--et à
- présent, le long des abîmes de la Baltique et de la Crimée,--sous
- la gueule grimaçante des mortelles forteresses, on voit
- flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de
- feu[195].»
-
-Cette explosion de sentiment a été la seule; Tennyson n'a pas
-recommencé. Malgré la fin qui était morale, on cria qu'il imitait
-Byron; on s'emporta contre ces déclarations amères; on crut retrouver
-l'accent révolté de l'école satanique; on blâma ce style décousu,
-obscur, excessif; on fut choqué des crudités et des disparates; on
-rappela le poëte à son premier style si bien proportionné. Il fut
-découragé, quitta la région des orages et rentra dans son azur. Il eut
-raison, il y était mieux qu'ailleurs. Une âme fine peut s'emporter,
-atteindre parfois la fougue des êtres les plus violents et les plus
-forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matière
-de Maud et de Locksley Hall; avec une délicatesse de femme, il avait
-eu des nerfs de femme. L'accès passé, il retomba «dans ses langueurs
-dorées,» dans son tranquille rêve. Après Locksley Hall, il avait écrit
-_la Princesse_; après Maud, il écrivit _les Idylles du Roi_.
-
-[Note 191: Voir _the Pictures_.]
-
-[Note 192:
-
- Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young,
- And her eyes on all my motions with a mute observation hung.
-
- And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me,
- Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee."
-
- On her pallid cheek and forehead came a colour and a light,
- As I have seen the rosy red flushing in the northern night.
-
- And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs--
- All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes--
-
- Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;"
- Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long."
-
- Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands;
- Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands.
-
- Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might;
- Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight.
-
- Many a morning on the moorland did we hear the copses ring,
- And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring.
-
- Many an evening by the waters did we watch the stately ships,
- And our spirits rushed together at the touching of the lips.
-
- O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more!
- O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore!
-
- Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung,
- Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue.
-
- Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline
- On a range of lower feelings and a narrower heart than mine!
-
- Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day,
- What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay.
-
- As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown,
- And the grossness of his nature will have weight to drag thee down.
-
- He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force,
- Something better than his dog, a little dearer than his horse.
-
- What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine.
- Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine.
-
- It may be my lord is weary, that his brain is overwrought:
- Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought.
-
- He will answer to the purpose, easy things to understand--
- Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!]
-
-[Note 193:
-
- A million emeralds break from the ruby-budded lime
- In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be
- Like things of the season gay, like the bountiful season bland,
- When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime,
- Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea,
- The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?]
-
-[Note 194:
-
- Dead, long dead,
- Long dead!
- And my heart is a handful of dust,
- And the wheels go over my head,
- And my bones are shaken with pain;
- For in a shallow grave they are thrust,
- Only a yard beneath the street,
- And the hoofs of the horses beat, beat,
- The hoofs of the horses beat,
- Beat into my scalp and my brain
- With never an end to the stream of passing feet,
- Driving, hurrying, marrying, burying,
-
- Clamour and rumble and ringing and clatter....
- O me! why have they not buried me deep enough?
- Is it kind to have made me a grave so rough,
- Me, that was never a quiet sleeper?
- May be still I am but half-dead.
- Then I cannot be wholly dumb;
- I will cry to the steps above my head,
- And somebody, surely, some kind heart will come,
- To bury me, bury me
- Deeper, ever so little deeper.]
-
-[Note 195:
-
- And I stood on a giant deck and mix'd my breath
- With a loyal people shouting a battle-cry....
- Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar,
- And many a darkness into the light shall leap,
- And shine in the sudden making of splendid names,
- And noble thought be freer under the sun,
- And the heart of a people beat with one desire;
- For the long, long canker of peace is over and done,
- And now by the side of the Black and the Baltic deep,
- And deathful-grinning mouths of the fortress, flames
- The blood-red blossom of war with a heart of fire.]
-
-
-III
-
-La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui
-conviennent à son talent. Celui-ci n'y a pas toujours réussi. Son long
-poëme _In memoriam_, écrit à la louange et au souvenir d'un ami mort
-jeune, est froid, monotone et trop joliment arrangé. Il mène le deuil,
-mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie
-ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le
-service religieux qui termine la cérémonie toute la componction d'un
-laïque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses
-sujets. Être heureux poétiquement, voilà l'objet d'un poëte
-dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le
-lieu, les événements et les personnages n'existent pas. Les choses
-réelles sont grossières, et toujours laides par quelque endroit; à
-tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas à notre
-gré, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux
-et de vraiment beau dans notre vie que nos rêves. Nous sommes mal à
-notre aise tant que nous restons collés au sol, clopinant sur nos deux
-pieds qui nous traînent misérablement çà et là dans l'enclos où nous
-sommes parqués. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de
-voler dans le grand royaume de l'air, de bâtir des palais dans les
-nuages, de les voir se faire et se défaire, de suivre dans un lointain
-vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les
-enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde
-fantastique tout soit agréable et beau, que le coeur et les sens en
-jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les
-sentiments y soient délicats ou élevés, que nulle crudité, nulle
-disparate, nulle brutalité, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son
-excès l'harmonie nuancée de cette perfection idéale. Ceci conduit le
-poëte vers les légendes de la chevalerie; voilà le monde fantastique,
-magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, où l'amour, la
-guerre, les aventures, la générosité, la courtoisie, tous les
-spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos
-races européennes, se sont assemblés pour leur offrir l'épopée
-qu'elles aiment et le modèle qui leur convient.
-
-
-IV
-
-_La Princesse_ est une féerie sentimentale comme celles de Shakspeare.
-Tennyson cette fois a pensé et senti en jeune chevalier de la
-Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et
-comme un regorgement de séve. Il y a chez les personnages de _la
-Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein
-d'imagination et d'émotions. Ils fouillent, pour exprimer leur pensée,
-dans tous les siècles et dans tous les pays; ils emportent le discours
-jusqu'aux témérités les plus abandonnées; ils enveloppent et chargent
-toute idée d'une image éclatante qui traîne et luit autour d'elle
-comme une robe de brocart constellée de pierreries. Leur nature est
-trop riche; à chaque secousse, il se fait en eux comme un
-ruissellement de joie, de colère ou de désirs; ils vivent plus que
-nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffinés,
-prompts aux larmes, au rire, à l'adoration, à la plaisanterie, enclins
-à mêler l'une à l'autre, précipités par une verve nerveuse à travers
-les contrastes et jusqu'aux extrêmes. Ils fourragent dans la prairie
-poétique, avec des caprices et des joies impétueuses et changeantes.
-Pour contenter la subtilité et la surabondance de leur invention, ils
-ont besoin de féeries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est
-une féerie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui
-est un monarque du Sud (ces contrées ne sont pas sur la carte), a été
-fiancée toute enfant à un beau prince du Nord. L'âge venu, on la
-réclame. Elle, fière et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est
-irritée de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a
-fondé sur la frontière une Université qui relèvera son sexe et sera la
-colonie d'où sortira l'égalité future. Le prince part avec Cyril et
-Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, déguisé
-en fille, entre dans l'enceinte virginale, où nul ne peut pénétrer
-sous peine de mort. Il y a une grâce charmante et moqueuse dans cette
-peinture d'une Université de filles. Le poëte joue avec la beauté; nul
-badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre
-les gros mots savants échappés de ces lèvres roses. «Les voilà le long
-des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le
-soleil tombe sur leurs blanches poitrines;» elles écoutent des tirades
-d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robes de soie
-lilas, avec des ceintures d'or, «splendides comme des papillons qui
-viennent d'éclore;» parmi elles une enfant, Mélissa, «une blonde rose,
-pareille à un narcisse d'avril, les lèvres entr'ouvertes,--et toutes
-ses pensées visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du
-sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de
-cristal de la mer transparente[196].»--Et croyez que l'endroit aide à
-la magie. Ce vilain mot de collége et de Faculté ne rappelle chez nous
-que des bâtiments étriqués et sales, qu'on prendrait pour des casernes
-où des hôtels garnis. Ici, comme dans une Université anglaise, les
-fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds
-des statues, les roses jonchent les allées de leurs pétales; des
-touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent
-leur architecture de marbre, bosselées de frises sculptées, parsemées
-d'urnes d'où pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une
-fontaine, et «les Muses et les Grâces, trois par trois, l'entourent de
-leurs groupes.» Après la leçon, les unes, dans l'herbe haute des
-prairies, caressent des paons apprivoisés; d'autres, «appuyées sur une
-balustrade,--au-dessus de la campagne empourprée, respirent la
-brise,--qui, gorgée par les senteurs des innombrables roses,--vient
-battre leurs paupières de son parfum[197].» On reconnaît à chaque
-geste, à chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur
-éclat, leur fraîcheur, leur innocence. Et çà et là aussi on aperçoit
-la profonde expression de leurs grands yeux rêveurs. «Des larmes,
-chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles
-veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin
-désespoir--s'élèvent dans le coeur et se rassemblent dans les
-yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on
-pense aux jours qui ne sont plus[198].»--Voilà la volupté exquise et
-étrange, la rêverie pleine de délices et aussi d'angoisses, le
-frémissement de passion délicate et mélancolique que vous avez déjà
-trouvés dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_.
-
-Ils sont partis avec la princesse et son cortége, tous à cheval, et
-s'arrêtent dans une gorge auprès d'un taillis, «pendant que le soleil
-s'élargit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se
-détachent les hauteurs roses.» Cyril, échauffé par le vin, commence
-une chanson de cabaret, et se découvre. Ida, indignée, veut partir;
-son pied glisse, elle tombe dans la rivière; le prince la sauve et
-veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amené devant le
-trône où la hautaine jeune fille se tient debout prête à prononcer la
-sentence. À ce moment un grand tumulte s'élève, et l'on aperçoit dans
-la cour un spectacle étrange. «De la salle illuminée partaient de
-longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une
-presse--d'épaules de neige serrées comme des brebis en troupeau,--sur
-un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de
-diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. Çà et là,--elles
-ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges,
-d'autres pâles,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la
-lumière,--quelques-unes criant qu'il y avait une armée dans le
-pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et
-d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu'à ce que leur
-clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles
-se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs
-grands yeux[199].» C'est que le père du prince est venu avec son armée
-pour le délivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voilà obligée
-de relâcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonflées,
-les cheveux flottants, la tempête dans le coeur, et le remercie avec
-une ironie amère: «Vous vous êtes bien conduit et comme un
-gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos
-habits de femme.» Elle est toute palpitante d'orgueil blessé; elle
-balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tâche de se
-contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle éclate: «Vous
-qui avez osé forcer nos barrières et duper nos gardiennes, et nous
-froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'épouser! moi votre
-fiancée, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gît dans les veines
-de la terre serait entassé pour faire votre couronne, et quand toute
-langue parlante vous appellerait seigneur.--«Seigneur! votre fausseté
-et votre visage nous sont en dégoût. Je marche sur vos offres et sur
-vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]!» Comment amollir
-ce coeur farouche enfiévré de colère féminine, aigri par le
-désappointement et l'offense, exalté par de longs rêves de puissance
-et de primauté et que sa virginité rend plus sauvage! Mais comme la
-colère lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de
-sentiment, cette altière déclaration d'indépendance, cette chimérique
-ambition de réformer l'avenir révèlent la générosité et la hauteur
-d'un coeur jeune et épris du beau! On convient que la querelle sera
-décidée par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est
-vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrés,
-en dépit d'elle-même, elle cède aux prières, recueille les blessés
-dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son
-délire, la pitié éclot, puis la tendresse, puis l'amour, «comme une
-campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprès de quelque
-froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour
-prend de l'éclat[201].» Un soir, il revient à lui, épuisé, les yeux
-encore troublés de visions funèbres; il la voit flotter devant lui
-comme un rêve, ouvre péniblement ses lèvres pâles, et lui dit tout
-bas: «Si vous êtes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande
-rien; mais si vous êtes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je
-mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser
-avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrêta;--elle se
-baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lèvres se
-rencontrèrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour
-couronné s'élançant des bords de la mort,--et tout le long des veines
-frémissantes l'âme monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la
-bouche d'Ida. Je retombai en arrière, et de mes bras elle se
-leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe
-avait glissé à ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus
-aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abîme
-stérile pour conquérir tout par l'amour, et que le long de son corps
-le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des
-îles empourprées,--nue comme une double lumière dans l'air et dans la
-vague[203].» Voilà l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du
-coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration
-voluptueuse de la forme et de l'âme, et ce divin sentiment de la
-beauté.
-
-[Note 196:
-
- They sat along the forms, like morning doves
- That sun their milky bosoms on the thatch.
-
- A rosy blonde and in a college gown
- That clad her like an april daffodilly
- (Her mother's colour) with her lips apart,
- And all her thoughts as fair within her eyes,
- As bottom agates seem to wave and float,
- In crystal currents of clear morning seas.]
-
-[Note 197:
-
- And leaning there on those balusters, high
- Above the empurpled champaign, drank the gale
- That blown about the foliage underneath,
- And sated with the innumerable rose,
- Beat balm upon our eyelids.]
-
-[Note 198:
-
- Tears, idle tears, I know not what they mean,
- Tears from the depth of some divine despair
- Rise in the heart, and gather to the eyes,
- In looking on the happy autumn-fields,
- And thinking of the days that are no more.
-
- Dear as remember'd kisses after death,
- And sweet as those by hopeless fancy feign'd
- On lips that are for others; deep as love,
- Deep as first love, and wild with all regret;
- O death in life, the days that are no more.]
-
-[Note 199:
-
- A hubbub in the court of half the maids
- Gather'd together; from the illumin'd hall
- Long lanes of splendour slanted o'er a press
- Of snowy shoulders, thick as herded ewes,
- And rainbow robes, and gems and gemlike eyes,
- And gold and golden heads; they to and fro
- Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale,
- All open-mouth'd, all gazing to the light,
- Some crying there was an army in the land,
- And some that men were in the very walls,
- And some they cared not; till a clamour grew
- As of a new-world Babel, woman-built
- And worse-confounded: high above them stood
- The placid marble Muses, looking peace.]
-
-[Note 200:
-
- «You have done well and like a gentleman,
- And like a prince: you have our thanks for all:
- And you look well too in your woman's dress:
- Well have you done and like a gentleman.
- You have saved our life: we owe you bitter thanks:
- Better have died and spilt our bones in the flood--
- Then men had said--but now--what hinder me
- To take such bloody vengeance on you both?--
- Yet since our father--Wasps in the solemn hive,
- You would-be quenchers of the light to be,
- Barbarians, grosser than your native bears--
- O would I had his sceptre for one hour!
- You that have dared to break our bound, and gull'd
- Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us--
- I wed with thee! I bound by precontract
- Your bride, your bondslave! not tho' all the gold
- That veins the world were pack'd to make your crown,
- And every spoken tongue should lord you. Sir,
- Your falsehood and your face are loathsome to us:
- I trample on your offers and on you:
- Begone! we will not look upon you more.
- Here, push them out at gates.»]
-
-[Note 201:
-
- From all a closer interest flourish'd up
- Tenderness touch by touch, and last, to these,
- Love, like an Alpine harebell hung with tears
- By some cold morning glacier; frail at first
- And feeble, all unconscious of itself,
- But such as gather'd colour day by day.]
-
-[Note 202:
-
- «If you be, what I think you, some sweet dream,
- I would but ask you to fulfil yourself:
- But if you be that Ida whom I know,
- I ask you nothing: only, if a dream,
- Sweet dream, be perfect. I shall die to-night.
- Stoop down and seem to kiss me ere I die.»]
-
-[Note 203:
-
- . . . . . . She turn'd; she paused;
- She stoop'd; and with a great shock of the heart
- Our mouths met: out of languor leapt a cry,
- Crown'd Passion from the brinks of death, and up
- Along the shuddering senses struck the soul,
- And closed on fire with Ida's at the lips;
- Till back I fell, and from mine arms she rose
- Glowing all over noble shame; and all
- Her falser self slipt from her like a robe,
- And left her woman, lovelier in her mood
- Than in her mould that other, when she come
- From barren deeps to conquer all with love,
- And down the streaming crystal dropt, and she
- Far-fleeted by the purple island-sides,
- Naked, a double light in air and wave....]
-
-
-V
-
-Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen âge comme celle-ci le
-ferme, chantée par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et
-retrouvée dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la
-Princesse_. C'est la légende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de
-la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvelé les
-sentiments et le langage; cette âme flexible prend tous les tons pour
-se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait épique, antique
-et naïf, comme Homère et comme les vieux trouvères des chansons de
-Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de
-remonter vers l'âge et les moeurs primitives, d'écouter le paisible
-discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une
-pente unie. Le propre de l'ancienne épopée est la clarté et le calme.
-Les idées viennent de naître; l'homme est heureux et encore enfant. Il
-n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pensée;
-il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonné par des
-convoitises multipliées; il pense à loisir. Toute idée l'intéresse; il
-la développe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit
-jamais; il va pas à pas d'un objet à l'autre, et tout objet lui semble
-beau; il s'arrête, il regarde et se complaît à regarder. Cette
-simplicité et cette paix sont étranges et charmantes; on se laisse
-aller, on est bien, on ne désire pas aller plus vite; il semble que
-volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pensée primitive est la
-pensée saine; nous n'avons fait que l'altérer par les greffes et la
-culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y
-trouver le contentement et le repos.
-
-Mais entre toutes les épopées, ce qui distingue celle de la
-Table-Ronde, c'est la pureté. Arthur, «le roi irréprochable,» a
-assemblé «cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir
-de modèle au vaste monde, et pour être le beau commencement d'un âge.
-Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter
-leur roi comme s'il était leur conscience, et leur conscience comme si
-elle était leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point
-écouter; de passer leur douce vie dans la plus pure chasteté; de
-n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher à elle; de lui offrir pour
-culte des années de nobles actions.» Il y a une sorte de plaisir
-raffiné à manier un pareil monde; car il n'y en a point où puissent
-naître de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai
-qu'une, Elaine, «le lis d'Astolat,» qui, ayant vu Lancelot une seule
-fois, l'aime à présent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle
-garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laissé, et tous les jours
-elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de
-lance et vivant de ses rêves. Il est blessé, elle va le soigner et le
-guérit. Et cependant elle murmurait: «En vain; en vain; cela ne peut
-pas être. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je
-meure?»--«Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un
-simple chant de quelques notes,--répète son simple chant et le répète
-toujours, pendant toute une matinée d'avril, jusqu'à ce que
-l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la
-moitié de la nuit répétant: «Faut-il que je meure[204]?» Elle se
-déclare enfin, avec quelle pudeur et de quel élan! Mais il ne peut
-l'épouser, il est lié à une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut
-la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable
-avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit à ses frères: «Chers
-frères, vous aviez coutume, quand j'étais une petite fille, de me
-prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la
-marée la grande rivière. Seulement vous ne vouliez pas passer au delà
-du cap où est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez
-pas aller au delà, et remonter bien loin la rivière luisante, jusqu'à
-ce que nous eussions trouvé le palais du roi. À présent, j'irai[205].»
-Elle meurt, et, selon sa dernière prière, ils l'emportent «comme une
-ombre à travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d'été,»
-et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque
-remonte poussée par la marée, «et la morte avec elle, dans sa main
-droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dictée,
-toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le
-linceul était de drap d'or--ramené jusqu'à la ceinture; elle-même tout
-en blanc,--excepté son visage, et ce visage aux traits si purs--était
-aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement
-endormie, et reposait en souriant[206].» Elle arrive ainsi dans un
-grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les
-chevaliers et toutes les dames qui pleurent: «Très-noble seigneur, sir
-Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge
-d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quittée sans prendre congé
-de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernière fois congé de
-vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est
-pourquoi mon fidèle amour a été ma mort.--C'est pourquoi, devant notre
-dame Ginèvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma
-plainte.--Priez pour mon âme et accordez-moi la sépulture.--Prie pour
-mon âme, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans
-égal[207].» Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un
-regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine à
-trouver quelque chose de plus simple et de plus délicat.
-
-Il semble qu'un archéologue puisse refaire tous les styles, excepté le
-grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir
-de la dernière bataille; tout le jour le tumulte de la grande mêlée «a
-roulé le long des montagnes près de la mer d'hiver;» un à un les
-chevaliers d'Arthur sont tombés; il est tombé lui-même, le crâne fendu
-à travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a
-porté tout près de là, «dans une chapelle brisée avec une croix
-brisée, debout sur une noire bande de terre stérile. D'un côté était
-l'Océan, de l'autre une grande eau; et la lune était pleine[208].»
-Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son épée
-Excalibur; car il l'a reçue des fées de la mer, et il ne faut pas
-qu'après lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire
-Bedivere part pour faire la volonté du roi: deux fois il s'arrête et
-revient dire faussement au roi qu'il a jeté l'épée; car ses yeux sont
-éblouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et
-luisent autour de la poignée. La troisième fois enfin il la lance: «La
-grande épée jeta des éclairs sous la splendeur de la lune,--et fit
-dans l'air une arche de clarté,--comme le rayonnement d'aube
-boréale--qui jaillit lorsque les îles mouvantes de l'hiver
-s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais
-avant que l'épée eût touché la surface,--un bras s'éleva, vêtu de
-velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poignée, et
-la brandit trois fois;--puis s'enfonça avec elle dans la mer[209].»
-Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine,
-ordonne à sire Bedivere de le charger sur ses épaules et de le porter
-jusqu'au rivage. «Hâte-toi, hâte-toi, car je crains qu'il ne soit trop
-tard, et je crois que je vais mourir.» Ils arrivent ainsi, le long des
-cavernes glacées et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac où
-«s'étalent les longues gloires de la lune d'hiver.»--«Là s'était
-arrêtée une barque sombre,--noire comme une écharpe funèbre de la
-proue à la poupe;--tout le pont était couvert de formes
-majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en
-songe; auprès d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs
-lèvres partit--un cri qui monta en frémissant jusqu'aux étoiles
-palpitantes.--Et comme si ce n'était qu'une voix, il y eut un grand
-éclat de lamentations, pareil à un vent qui crie--toute la nuit dans
-une terre déserte, où personne ne vient--et n'est venu depuis le
-commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la
-barque.--Ils vinrent à la barque; là les trois reines--étendirent
-leurs mains et prirent le roi et pleurèrent.--Mais celle qui était la
-plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tête du roi
-dans son giron--et défit le casque brisé, et l'appela par son nom en
-pleurant tout haut[211].» La barque se détache, et Arthur, élevant sa
-voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et
-prononçant ces paroles d'adieu, héroïques et solennelles: «Le vieil
-ordre change, cédant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit
-lui-même en plusieurs façons,--de peur qu'une bonne coutume étant
-seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie
-pour moi; plus de choses sont accomplies par la prière que ce monde ne
-l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entière en toutes ses
-parties,--est liée comme par des chaînes d'or aux pieds de Dieu. Mais
-à présent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-là que tu
-vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon âme est obscurcie de
-doutes) vers l'île et la vallée d'Avilion,--où ne tombe point de
-pluie, ni de grêle, ni de neige,--et où même le vent ne souffle jamais
-rudement; mais elle repose--enveloppée de profondes prairies,
-heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux
-pleins d'arbres couronnés par une mer d'été--où je me guérirai de ma
-douloureuse blessure[212].» Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu
-de plus calme et de plus imposant.
-
-Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si
-multiple? Il est né poëte, c'est-à-dire constructeur de palais aériens
-et de châteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les
-préoccupations absorbantes qui ordinairement maîtrisent la main de ses
-pareils lui ont manqué; il n'a point trouvé en lui-même le plan d'un
-édifice nouveau; il a bâti d'après tous les autres; il a simplement
-choisi parmi les formes les plus élégantes, les mieux ornées, les plus
-exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beautés. C'est tout au
-plus si, par occasion, il s'est amusé çà et là à arranger quelque
-cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures
-retrouvées ou renouvelées, on cherche sa trace, on la devinera çà et
-là dans quelque frise plus finement sculptée, dans quelque rosace plus
-délicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marquée et sensible
-que dans la pureté et dans l'élévation de l'émotion morale qu'on
-emportera en sortant de son musée.
-
-[Note 204:
-
- She murmur'd «Vain, in vain: it cannot be.
- He will not love me: how then? must I die?»
- Then as a little helpless innocent bird,
- That has but one plain passage of fine notes,
- Will sing the simple passage o'er and o'er
- For all an april morning, till the ear
- Wearies to hear it, so the simple maid
- Went half the night repeating, «must I die?»]
-
-[Note 205:
-
- At last she said «Sweet brothers, yester night
- I seem'd a curious little maid again,
- As happy as when we dwelt among the woods,
- And when you used to take me with the flood
- Up the great river in the boatman's boat.
- Only you would not pass beyond the Cape
- That has the poplar on it: there you fixt
- Your limit, oft returning with the tide.
- And yet I cried because you would not pass
- Beyond it, and far up the shining flood
- Until we found the palace of the king.
- . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . Now shall I have my will.»]
-
-[Note 206:
-
- But when the next sun brake from underground,
- Then, those two brethren slowly with bent brows
- Accompanying, the sad chariot-bier
- Past like a shadow thro' the field, that shone
- Full-summer, to that stream whereon the barge,
- Pall'd all its length in blackest samite, lay.
- There sat the life-long creature of the house,
- Loyal, the dumb old servitor, on deck,
- Winking his eyes, and twisted all his face.
- So those two brethren from the chariot took
- And on the black decks laid her in her bed,
- Set in her hand a lily, o'er her hung
- The silken case with braided blazonings
- And kiss'd her quiet brows, and saying to her:
- «Sister, farewell for ever,» and again
- «Farewell, sweet sister,» parted all in tears.
- Then rose the dumb old servitor, and the dead
- Steer'd by the dumb went upward with the flood--
- In her right hand the lily, in her left
- The letter--all her bright hair streaming down--
- And all the coverlid was cloth of gold
- Drawn to her waist, and she herself in white
- All but her face, and that clear-featured face
- Was lovely, for she did not seem as dead
- But fast asleep, and lay as tho' she smiled.]
-
-[Note 207:
-
- "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake,
- I, sometime call'd the maid of Astolat,
- Come, for you left me taking no farewell,
- Hither, to take my last farewell of you.
- I loved you, and my love had no return,
- And therefore my true love has been my death.
- And therefore to our lady Guinevere,
- And to all other ladies, I make moan.
- Pray for my soul, and yield me burial.
- Pray for my soul thou too, sir Lancelot,
- As thou art a knight peerless."]
-
-[Note 208:
-
- A chapel nigh the field,
- A broken chancel with a broken cross,
- That stood on a dark strait of barren land.
- On one side lay the ocean, and on one
- Lay a great water, and the moon was full.]
-
-[Note 209:
-
- The great brand
- Made lightnings in the splendour of the moon,
- And flashing round and round, and whirled in an arch,
- Shot like streamer of the northern morn,
- Seen where the moving isles of winter shock
- By night, with noises of the northern sea.
- So flash'd and fell the brand Excalibur:
- But ere he dipt the surface, rose an arm
- Clothed in white samite, mystic, wonderful,
- And caught him by the hilt, and brandish'd him
- Three times, and drew him under in the meer.]
-
-[Note 210:
-
- They saw then how there hove a dusky barge
- Dark as a funeral scarf from stern to stern,
- Beneath them; and descending they were ware
- That all the decks were dense with stately forms
- Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these
- Three queens with crowns of gold. And from them rose
- A cry that shiver'd to the tingling stars,
- And, as it were one voice, an agony
- Of lamentation like a wind, that shrills
- All night in a waste land, where no one comes,
- Or hath come, since the making of the world.]
-
-[Note 211:
-
- Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge,"
- And to the barge they came. There those three queens
- Put forth their hands, and took the king and wept.
- But she that rose the tallest of them all
- And fairest, laid his head in her lap,
- And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands
- And call'd him by his name, complaining loud....]
-
-[Note 212:
-
- The old order changeth, yielding place to the new,
- And God fulfills himself in many ways,
- Lest one good custom should corrupt the world....
- If thou shouldst never see my face again
- Pray for my soul. More things are wrought by prayer
- That this world dreams of....
- For so the whole round earth is every way
- Bound by gold chains about the feet of God.
- But now farewell. I am going a long way
- With these thou seest,--if indeed I go--
- (For all my mind is clouded with a doubt)
- To the island-valley of Avilion,
- Where falls not hall, or rain or any snow,
- Nor ever wind blows loudly; but it lies
- Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns
- And bowery hollows crown'd with summer sea,
- Where I will heal me of my grievous wound.]
-
-
-§ 2.
-
-LE PUBLIC.
-
-Le poëte favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du
-monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche.
-Aujourd'hui ce poëte serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de
-Musset en France. Les deux publics diffèrent: par suite, leurs genres
-de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les décrire; on
-comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin.
-
-Vous voilà à Newhaven ou à Douvres, et vous courez sur les rails, en
-regardant autour de vous. Des deux côtés passent des maisons de
-campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le
-rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue
-pittoresques. Elles sont le séjour préféré; Londres n'est qu'un
-rendez-vous d'affaires; c'est à la campagne que les gens du monde
-vivent, s'amusent et reçoivent. Que cette maison est bien arrangée et
-jolie! S'il s'est trouvé à côté quelque vieille bâtisse, abbaye ou
-château, on l'a gardée. L'édifice nouveau a été raccordé avec
-l'ancien; même seul et moderne, il ne manque point de style; les
-pignons, les meneaux, les grandes fenêtres, les tourelles nichées à
-tous les coins ont dans leur fraîcheur un air gothique. Ce cottage
-même, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres
-de rentes, est agréable à voir avec ses toits pointus, son portique,
-ses briques brunes vernissées, toutes recouvertes de lierre. Sans
-doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui
-font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen
-riches, bien élevés et propriétaires; c'est l'agrément qui les touche.
-Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon
-frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les
-matins. En face, des rhododendrons énormes font un bouquet éblouissant
-où murmurent des volées d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques
-rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chèvrefeuilles grimpent le
-long des arbres, les roses par centaines, penchées au bord des
-fenêtres, laissent tomber sur les allées la pluie de leurs pétales.
-Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chênes, précieusement
-gardés, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres
-de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par
-l'élégance ou la singularité de leurs formes étrangères; le copper
-beech étend sur la délicate verdure des prairies l'ombre de ses
-feuilles noirâtres à reflets de cuivre. Que la fraîcheur de cette
-verdure est délicieuse! Comme elle étincelle, et comme elle regorge
-de fleurs champêtres lustrées par le soleil! Que de soin, quelle
-propreté, comme tout est disposé, entretenu, épuré pour le bien-être
-des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a ménagé
-des rigoles avec de petites îles au fond de la vallée, toutes peuplées
-par des touffes de roses; des canards d'espèce choisie nagent dans les
-bassins, où les nénufars étalent leurs étoiles satinées. Il y a dans
-l'herbe de grands boeufs couchés, des moutons aussi blancs que s'ils
-sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modèles,
-capables de réjouir l'oeil d'un amateur et d'un maître. Nous revenons
-à la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; décidément
-ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, à cette
-grande fenêtre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le
-large treillis d'or qu'il étale à travers la futaie! Et comme
-adroitement on a tourné la maison pour que le paysage paraisse encadré
-au loin entre les collines et de près entre les arbres! Nous entrons.
-Que tout y est soigné et commode! On y a prévu, devancé les moindres
-besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionné; on soupçonne
-tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention à quelque
-Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propreté
-n'est pas plus méticuleuse en Hollande; proportion gardée, ils ont
-trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les
-détails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans
-une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage à son
-moment et à sa place, et le bien-être qu'elle distille vient en rosée
-de miel tomber dans la bouche, aussi vérifié et aussi exquis que le
-sucre d'une raffinerie modèle lorsqu'il arrive dans son goulot.
-
-Nous causons avec notre hôte. Nous découvrons bien vite que son esprit
-et son âme ont toujours été en équilibre. Au sortir du collége, il a
-trouvé sa voie toute faite; il n'a point eu à se révolter contre
-l'Église, qui est à demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui
-est noblement libérale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont
-bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi à
-toutes les diversités des esprits sincères. Il s'y est attaché, il les
-aime, il a reçu d'elles le système entier de ses idées pratiques et
-spéculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il
-doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entraîné par des
-théories, engourdi par l'inertie, arrêté par les contradictions.
-Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'éparpille; il
-y a ici un beau canal antique qui reçoit et dirige vers un but utile
-et certain tout le flot de son activité et de ses passions. Il agit,
-travaille et gouverne. Il est marié, il a des fermiers, il est
-magistrat municipal, il devient homme politique. Il améliore et régit
-sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il
-parle dans les _meetings_, il surveille des écoles, il rend la
-justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures,
-de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour
-conduire amicalement ses voisins et ses inférieurs vers quelque oeuvre
-qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est
-respecté. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de
-la conscience. Il sait qu'il a l'autorité et qu'il en use loyalement
-pour le bien d'autrui. Et ce bon état d'esprit est entretenu par une
-vie saine. Sans doute son esprit est cultivé et occupé; il est
-instruit, il sait plusieurs langues, il a voyagé, il est curieux de
-tous les renseignements précis, il est tenu au courant par ses
-journaux de toutes les idées et de toutes les découvertes nouvelles.
-Mais en même temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il
-monte à cheval, il fait à pied de longues promenades, il chasse, il
-vogue en mer sur son yacht, il suit de près et par lui-même tous les
-détails de l'élevage et de la culture, il vit en plein air, il résiste
-à l'envahissement de la vie sédentaire, qui partout ailleurs conduit
-l'homme moderne aux agitations du cerveau, à l'affaiblissement des
-muscles et à l'excitation des nerfs. Voilà ce monde élégant et sensé,
-raffiné en fait de bien-être, réglé en fait de conduite, que ses goûts
-de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte
-d'enceinte fleurie et empêchent de regarder ailleurs.
-
-Y a-t-il un poëte qui, mieux que Tennyson, convienne à un pareil
-monde? Sans être pédant, il est moral; on peut le lire le soir en
-famille; il n'est point révolté contre la société ni la vie; il parle
-de Dieu et de l'âme, noblement, tendrement, sans parti pris
-ecclésiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il
-n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et
-scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troublé en
-fermant le livre; on pourra, en le quittant, écouter sans contraste la
-voix grave du maître de maison qui, devant les domestiques
-agenouillés, prononce la prière du soir. Et néanmoins, en le quittant,
-on garde aux lèvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur
-d'archéologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments
-étrangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a goûté
-les petites scènes rurales et les riches peintures de paysage. Les
-dames ont été charmées des portraits de femmes. Ils sont si exquis et
-si purs! Il a posé sur ces belles joues des rougeurs si délicates! Il
-a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides!
-Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les
-honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur pureté. Les
-jeunes filles pleurent en l'écoutant; certainement quand, tout à
-l'heure, on lisait la légende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des têtes
-blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des épaules
-blanches palpiter d'une émotion furtive. Et que cette émotion est
-fine! Il n'a point enfoncé lourdement un pied rude dans la vérité et
-dans la passion. Il a glissé au plus haut des sentiments nobles et
-tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire
-ce qu'il avait de plus élevé et de plus aimable. Il a choisi ses
-idées, il a ciselé ses paroles, il a égalé, par l'artifice, les
-réussites et la diversité de son style, les agréments et la perfection
-de l'élégance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa poésie
-ressemble à quelqu'une de ces jardinières dorées et peintes où les
-fleurs nationales et les plantes exotiques emmêlent dans une harmonie
-savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs
-calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprès
-pour ces bourgeois opulents, cultivés, libres, héritiers de l'ancienne
-noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie
-de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation éloquente
-de leurs principes et un meuble précieux de leur salon.
-
-Nous revenons à Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrêter
-en route. Il y a bien sur la route des châteaux de nobles et des
-maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous
-trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, élégant, qui par la
-finesse de son goût et la supériorité de son esprit devient le guide
-de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la
-province et Paris, l'un qui dîne, dort, bâille, écoute; l'autre qui
-pense, ose, veille et parle; le premier traîné par le second, comme un
-escargot par un papillon, tour à tour amusé et inquiété par les
-caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut
-voir. Nous entrons! Quel spectacle étrange! C'est le soir, les rues
-flamboient, une poussière lumineuse enveloppe la foule affairée,
-bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux
-abords des théâtres, derrière les vitres des cafés. Avez-vous remarqué
-comme tous ces visages sont plissés, froncés ou pâlis, comme ces
-regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clarté
-violente tombe sur ces crânes qui reluisent; la plupart sont chauves
-avant trente ans. Pour trouver du plaisir là, il faut qu'ils aient
-bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprégner la
-glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les émanations du pavé, la
-sueur laissée sur les murs fanés par la fièvre d'une journée
-parisienne, «l'air humain plein de râles immondes,» voilà ce qu'ils
-viennent respirer de gaieté de coeur. Ils sont serrés autour de leurs
-petites tables de marbre, assiégés par la lumière crue, par les cris
-des garçons, par le brouhaha des conversations croisées, par le défilé
-monotone des promeneurs mornes, par le frôlement des filles attardées
-qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intérieur
-est déplaisant; sans cela ils ne l'échangeraient pas contre ces
-divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre étages, nous
-trouvons un appartement verni, doré, paré d'ornements en stuc, de
-statues en plâtre, de meubles neufs en vieux chêne, avec toutes sortes
-de jolis brimborions sur les cheminées et sur les étagères. «Il
-représente bien,» on peut y recevoir les amis envieux et les
-personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est
-agréablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais
-qu'un lieu de passage; il est bas, étriqué, incommode, loué pour un
-an, sali en six mois, bon pour étaler un luxe postiche. Toutes leurs
-jouissances sont factices et comme arrachées au passage; il y a en
-elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent à la
-cuisine de leurs restaurants, à l'éclat de leurs cafés, à la gaieté de
-leurs théâtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop
-multipliées. Ils ne les ont point cultivées avec patience et cueillies
-avec modération; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et
-échauffant; ils les fourragent à la hâte. Ils sont raffinés et ils
-sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles
-colorées, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vérités
-neuves, d'idées variées. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir
-l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne
-s'amusent guère. Ils exagèrent leur travail et leur dépense, leurs
-besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la
-fatigue tend à l'excès leur machine nerveuse, et leur vernis de gaieté
-mondaine s'écaille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de
-souffrance et d'ardeur.
-
-Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce
-frottement incessant les a aiguisés! Comme ils sont prompts à tout
-saisir et à tout comprendre! Comme cette culture recherchée et
-multiple les a rendus propres à sentir et à goûter des tendresses et
-des tristesses inconnues à leurs pères, des sentiments profonds,
-bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient étrangers à leur race!
-Cette grande ville est cosmopolite; toutes les idées peuvent y
-naître; nulle barrière n'y arrête les esprits; le champ immense de la
-pensée s'ouvre devant eux sans route frayée ou prescrite. La pratique
-ne les gêne ni ne les guide; un gouvernement et une Église officielle
-sont là pour les décharger du soin de mener la nation; on subit les
-deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec
-patience et railleries; on ne les regarde qu'à la façon d'un
-spectacle. En somme, le monde n'apparaît ici que comme une pièce de
-théâtre, matière à critique et à raisonnements. Et croyez que la
-critique et les raisonnements se donnent carrière. Un Anglais qui
-entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des réponses
-faites. Un Français qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les
-grandes questions que des doutes proposés. Il faut, dans ce conflit
-des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-même, et, la plupart du temps,
-ne le pouvant pas, il reste ouvert à toutes les incertitudes, partant
-à toutes les curiosités et aussi à toutes les angoisses. Dans ce vide,
-qui est comme une vaste mer, les rêves, les théories, les fantaisies,
-les convoitises déréglées, poétiques et maladives, s'amassent et se
-chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de
-formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prépare une
-assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes bâtisses
-des sciences, qui çà et là, obscurément, comme des polypes
-sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base où
-s'appuieront les croyances du genre humain.
-
-Voilà le monde pour lequel Alfred de Musset écrivait; c'est dans ce
-Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il
-est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons
-parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une
-belle jeune fille qui se penche au théâtre sur le bord de sa loge, une
-rue lavée par la pluie où luisent les pavés noircis, une fraîche
-matinée riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne
-nous le rende présent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il
-jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-là au moins n'a jamais
-menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le
-sentait. Il a pensé tout haut. Il a fait la confession de tout le
-monde. On ne l'a point admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poëte,
-c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les
-plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il
-avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la
-sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire
-une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parlé «de cette
-chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, qui couvre tout de son ombre,
-horizons et chemins!» Avec quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué
-l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les impétueuses
-passions qui montent avec les ondées d'un sang vierge du plus profond
-d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a été
-trop plein, il s'y est livré, il s'en est enivré. Il s'est lâché à
-travers la vie comme un cheval de race cabré dans la campagne, que
-l'odeur des plantes et la magnifique nouveauté du vaste ciel
-précipitent à pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout
-et vont le briser. Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
-trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
-cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
-pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
-aussi altéré que devant[213]. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont
-retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las! Tant de
-dons précieux, un esprit si fin, un tact si délicat, une fantaisie si
-mobile et si riche, une gloire si précoce, un si soudain
-épanouissement de beauté et de génie, et au même instant les
-angoisses, le dégoût, les larmes et les cris! Quel mélange! Du même
-geste il adore et il maudit. L'éternelle illusion, l'invincible
-expérience sont en lui côte à côte pour se combattre et le déchirer.
-Il est devenu vieillard, et il est demeuré jeune homme; il est poëte,
-et il est sceptique. La Muse et sa beauté pacifique, la Nature et sa
-fraîcheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout
-l'essaim de visions divines passe à peine devant ses yeux, qu'on voit
-accourir parmi les malédictions et les sarcasmes tous les spectres de
-la débauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fête, qui
-boit dans une coupe ciselée, debout, à la première place, parmi les
-applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du
-coeur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa
-poitrine, et que subitement on voit pâlir; il y avait du poison au
-fond de la coupe; il tombe et râle; ses pieds convulsifs battent les
-tapis de soie, et tous les convives effarés regardent. Voilà ce que
-nous avons senti le jour où le plus aimé, le plus brillant d'entre
-nous, a tout d'un coup palpité d'une atteinte invisible, et s'est
-abattu avec un hoquet funèbre parmi les splendeurs et les gaietés
-menteuses de notre banquet.
-
-Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
-écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou menteurs.
-Nous sortons à minuit de ce théâtre où il écoutait la Malibran, et
-nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins où, sur un lit payé,
-son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets
-vacillants sur les pavés qui glissent. Des ombres inquiètes avancent
-hors des portes et traînent leur robe de soie fripée à la rencontre
-des passants. Les fenêtres sont fermées; une lumière çà et là perce à
-travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une
-croisée. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les
-nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi!
-c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionné des poèmes!
-ce sont ces laideurs et ces vulgarités de bouge et d'hôtel garni qui
-ont fait ruisseler cette divine éloquence! ce sont elles qui en cet
-instant ont ramassé dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de
-la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante
-et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais! La
-pitié vient, on pense à cet autre poëte qui, là-bas, dans l'île de
-Wight, s'amuse à refaire des épopées perdues. Qu'il est heureux parmi
-ses beaux livres, ses amis, ses chèvrefeuilles et ses roses!
-N'importe. Celui-ci, à cet endroit même, dans cette fange et dans
-cette misère, est monté plus haut. Du haut de son doute et de son
-désespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap
-battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le
-genre humain, ses douleurs et sa destinée, tout ce qu'il y a de
-sublime au monde lui est alors apparu dans un éclair. Il a senti, au
-moins cette fois dans sa vie, cette tempête intérieure de sensations
-profondes, de rêves gigantesques et de voluptés intenses dont le désir
-l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas été un
-simple dilettante; il ne s'est pas contenté de goûter et de jouir; il
-a imprimé sa marque dans la pensée humaine; il a dit au monde ce que
-c'est que l'homme, l'amour, la vérité, le bonheur. Il a souffert, mais
-il a inventé; il a défailli, mais il a produit. Il a arraché avec
-désespoir de ses entrailles l'idée qu'il avait conçue, et l'a montrée
-aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et
-plus beau que d'aller caresser et contempler les idées des autres. Il
-n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une
-vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. Le monde qui a
-écouté Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de
-bohèmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson.
-
-[Note 213:
-
- Ô médiocrité! celui qui pour tout bien
- T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,
- Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.]
-
-
-FIN.
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME
-
-LIVRE V.
-
-LES CONTEMPORAINS.
-
-
-Chapitre I.--Le roman. Dickens.
-
-§ 1. L'ÉCRIVAIN.
-
- Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance
- de la façon d'imaginer. 6
-
- I. Lucidité et intensité de l'imagination chez Dickens. --
- Audace et véhémence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les
- objets inanimés se personnifient et se passionnent. -- En
- quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle
- est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les
- hallucinés et les fous. 6
-
- À quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses
- trivialités et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux
- peintres de son pays. -- En quoi il diffère de George Sand.
- -- _Miss Ruth_ et _Geneviève_. -- _Un Voyage en diligence._ 21
-
- II. Véhémence des émotions que ce genre d'imagination doit
- produire. -- Son pathétique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son
- comique. -- Pourquoi il arrive à la bouffonnerie et à la
- caricature. -- Emportement et exagération nerveuse de sa
- gaieté. 27
-
-
-§ 2. LE PUBLIC.
-
- Le roman anglais est obligé d'être moral. -- En quoi cette
- contrainte modifie l'idée de l'amour. -- Comparaison de
- l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la
- jeune fille et de l'épouse. 39
-
- En quoi cette contrainte modifie l'idée de la passion. --
- Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. 43
-
- Inconvénients de ce parti pris. -- Comment les masques
- comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels.
- -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez
- Dickens l'ensemble manque à l'action. 45
-
-
-§ 3. LES PERSONNAGES.
-
- Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et
- instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. --
- Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de
- Dickens pour les seconds. 49
-
- I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais.
- -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme
- positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. --
- En quoi ces personnages sont Anglais. 50
-
- II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature
- française. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les
- gens du peuple. -- L'homme idéal selon Dickens. 60
-
- III. En quoi cette conception correspond à un besoin public.
- -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature.
- -- Redressement de la sensibilité et de l'instinct opprimés
- par la convention et par la règle. -- Succès de Dickens. 64
-
-
-Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray.
-
- Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. --
- Supériorité de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de
- Dickens et de Thackeray. 68
-
- I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses
- dissertations morales. 70
-
- II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre.
- -- Différence des deux tempéraments, des deux goûts et des
- deux esprits. 79
-
- III. Supériorité de Thackeray dans la satire amère et grave.
- -- L'ironie sérieuse. -- _Les snobs littéraires; Miss
- Blanche Amory._ -- La caricature sérieuse. -- _Mistress
- Hoggarty._ 82
-
- IV. Solidité et précision de cette conception satirique. --
- Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un
- ambassadeur._ 93
-
- Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses héroïnes. --
- Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des générosités et des
- exaltations humaines. 96
-
- V. Ses tendances égalitaires. -- Défaut des caractères et de
- la société en Angleterre. -- Ses aversions et ses
- préférences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du
- roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne,
- du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet établissement
- aristocratique. -- Excès de cette satire. 100
-
-
-§ 2. L'ARTISTE.
-
- I. Idée de l'art pur. -- En quoi la satire nuit à l'art. --
- En quoi elle diminue l'intérêt. -- En quoi elle fausse les
- personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. --
- _Valérie Marneffe et Rebecca Sharp._ 117
-
- II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_.
- -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme
- idéal. 128
-
- III. La littérature est une définition de l'homme. Quelle
- est cette définition dans Thackeray. -- En quoi elle diffère
- de la véritable. 141
-
-
-Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay.
-
- Rôle et position de Macaulay en Angleterre. 145
-
-
-§ 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES.
-
- I. Ses _Essais_. -- Agrément et utilité du genre. -- Ses
- opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et
- pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le
- véritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des
- anciens. 147
-
- Sa critique. -- Ses préoccupations morales. -- Comparaison
- de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il
- est religieux. -- Liaison de la religion et du libéralisme
- en Angleterre. -- Libéralisme de Macaulay. -- _Essais sur
- l'Église et l'État._ 152
-
- Sa passion pour la liberté politique. -- Comment il est
- l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la
- Révolution et les Stuarts._ 159
-
- II. Son talent. -- Son goût pour la démonstration. -- Son
- goût pour les développements. Caractère oratoire de son
- esprit. -- En quoi il diffère des orateurs classiques. --
- Son estime pour les faits particuliers, les expériences
- sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des
- spécimens décisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais
- sur Warren Hastings et sur Clive._ 166
-
- Caractères anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa
- plaisanterie. -- Sa poésie. 183
-
-
-§ 2.
-
- Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de
- son oeuvre. -- Universalité, unité, intérêt de son histoire.
- -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ --
- _L'Acte de Tolérance._ -- _Le massacre de Glencoe._ --
- Traces d'amplification et de rhétorique. 197
-
- Comparaison de Macaulay et des historiens français. -- En
- quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. --
- Position intermédiaire de son esprit entre l'esprit latin et
- l'esprit germanique. 222
-
-
-Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle.
-
- Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. 229
-
-
-§ 1. SON STYLE ET SON ESPRIT.
-
- I. Ses bizarreries, ses obscurités, ses violences. -- Son
- imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudités, ses
- bouffonneries. 230
-
- II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle
- est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les
- dandies et les mendiants. -- Catéchisme des cochons. --
- Extrême tension de son esprit et de ses nerfs. 238
-
- III. Barrières qui le contiennent et le dirigent. -- Le
- sentiment du réel et le sentiment du sublime. 251
-
- IV. Sa passion pour le fait exact et prouvé. -- Sa recherche
- des sentiments éteints. -- Véhémence de son émotion et de sa
- sympathie. -- Intensité de sa croyance et de sa vision. --
- _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ --
- Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses
- visions. -- Comment il figure le monde d'après son propre
- esprit. 251
-
- V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la
- pensée humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux
- façons principales de la reproduire, et deux sortes
- principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les
- intuitifs. -- Inconvénients du second procédé. -- Comment il
- est obscur, hasardé, dénué de preuves. -- Comment il pousse
- à l'affectation et à l'exagération. -- Duretés et
- outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre
- d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. --
- Il est le plus favorable à l'invention originale. -- Quel
- emploi Carlyle en a fait. 260
-
-
-§ 2. SON RÔLE.
-
- Introduction des idées allemandes en Europe et en
- Angleterre. -- Études allemandes de Carlyle. 268
-
- I. De l'apparition des formes d'esprit originales. --
- Comment elles agissent et finissent. -- Le génie artistique
- de la Renaissance. -- Le génie oratoire de l'âge classique.
- -- Le génie philosophique de l'âge moderne. -- Analogie
- probable des trois périodes. 268
-
- II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande.
- -- Comment l'aptitude aux idées universelles a renouvelé la
- linguistique, la mythologie, l'esthétique, l'histoire,
- l'exégèse, la théologie et la métaphysique. -- Comment le
- penchant métaphysique a transformé la poésie. 271
-
- III. Idée capitale qui s'en dégage. -- Conception des
- parties solidaires et complémentaires. -- Nouvelle
- conception de la nature et de l'homme. 273
-
- IV. Inconvénients de cette aptitude. -- L'hypothèse gratuite
- et l'abstraction vague. -- Discrédit momentané des
- spéculations allemandes. 274
-
- V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples
- anciens. -- L'Espagne au seizième et au dix-septième siècle.
- -- Les puritains et les jansénistes au dix-septième siècle.
- -- La France au dix-huitième siècle. -- Par quels chemins
- ces idées peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La
- critique. 276
-
- VI. Par quels chemins ces idées peuvent entrer en
- Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration
- passionnée et poétique. -- Quelle voie suit Carlyle. 278
-
-
-§ 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE.
-
- Sa méthode est morale, non scientifique. -- En quoi il
- ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ 282
-
- I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. --
- Caractère divin et mystérieux de l'être. -- Sa métaphysique. 283
-
- II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les
- idées positivistes, poétiques, spiritualistes et mystiques.
- -- Comment chez Carlyle la métaphysique allemande s'est
- changée en puritanisme anglais. 289
-
- III. Caractère moral de ce mysticisme. -- Conception du
- devoir. -- Conception de Dieu. 291
-
- IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme
- véritable et le christianisme officiel. -- Les autres
- religions. -- Limite et portée de la doctrine. 294
-
- V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux écrivains.
- -- Quelle classe d'écrivains il exalte. -- Quelle classe
- d'écrivains il déprécie. -- Son esthétique. -- Son jugement
- sur Voltaire. 299
-
- VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux
- préjugés de siècle et de race. -- Le goût n'a qu'une
- autorité relative. 304
-
-
-§ 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE.
-
- I. Suprême importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des
- révélateurs. -- Nécessité de les vénérer. 307
-
- II. Liaison de cette conception et de la conception
- allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il
- est original. -- Portée de sa conception. 309
-
- III. Comment la véritable histoire est celle des sentiments
- héroïques. -- Que les véritables historiens sont des
- artistes et des psychologues. 312
-
- IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose
- que de textes reliés par un commentaire. -- Sa nouveauté et
- sa valeur. -- Comment il faut considérer Cromwell et les
- puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation
- moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. 314
-
- V. Son histoire de la Révolution française. -- Sévérité de
- son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il
- est injuste. 319
-
- VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le goût
- du bien-être et la tiédeur des convictions. -- Sombres
- prévisions pour l'avenir de la démocratie contemporaine. --
- Contre l'autorité des votes. -- Théorie du souverain. 322
-
- VII. Critique de ces théories. -- Dangers de l'enthousiasme.
- -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. 327
-
-
-Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill.
-
- I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la
- science positive. -- Absence des idées générales. 331
-
- II. Pourquoi la métaphysique manque. -- Autorité de la
- religion. 332
-
- III. Indices et éclats de la pensée libre. -- L'exégèse
- nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre
- d'esprit. -- À quelle famille de philosophes il appartient.
- -- Valeur des spéculations supérieures dans la civilisation
- humaine. 334
-
-
-§ 1. L'EXPÉRIENCE.
-
- I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la
- psychologie et de la métaphysique. 337
-
- II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons
- du monde extérieur et du monde intérieur. -- Tout l'effort
- de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait. 339
-
- III. La logique a deux pierres angulaires: la théorie de la
- définition, et la théorie de la preuve. 345
-
- IV. Théorie de la définition. -- En quoi cette théorie est
- importante. -- Réfutation de l'ancienne théorie. -- Il n'y
- a pas de définition des choses, mais des définitions des
- noms. 346
-
- V. Théorie de la preuve. -- Théorie ordinaire. --
- Réfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie
- probante. 351
-
- VI. Théorie des axiomes. -- Théorie ordinaire. --
- Réfutation. -- Les axiomes ne sont que des expériences d'une
- certaine classe. 356
-
- VII. Théorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que
- son antécédent invariable. -- L'expérience seule prouve la
- stabilité des lois de la nature. -- En quoi consiste une
- loi. -- Par quelles méthodes on découvre les lois. -- La
- méthode des concordances, la méthode des différences, la
- méthode des résidus, la méthode des variations
- concomitantes. 361
-
- VIII. Exemples et applications. -- Théorie de la rosée. 369
-
- IX. La méthode de déduction. -- Son domaine. -- Ses
- procédés. 380
-
- X. Comparaison de la méthode d'induction et de la méthode de
- déduction. -- Emploi ancien de la première. -- Emploi
- moderne de la seconde. -- Sciences qui réclament la
- première. -- Sciences qui réclament la seconde. -- Caractère
- positif de l'oeuvre de Mill. -- Lignée de ses prédécesseurs. 383
-
- XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que
- tous les événements arrivent selon des lois. -- Le hasard
- dans la nature. 386
-
-
-§ 2. L'ABSTRACTION.
-
- I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. --
- Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. --
- Quelle faculté ouvre le monde des causes. 394
-
- II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des
- faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rôle de
- l'abstraction dans la science. 396
-
- III. Théorie de la définition. -- Elle est l'exposé des
- abstraits générateurs. 400
-
- IV. Théorie de la preuve. -- La partie probante du
- raisonnement est une loi abstraite. 402
-
- V. Théorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations
- d'abstraits. -- Ils se ramènent à l'axiome d'identité. 404
-
- VI. Théorie de l'induction. -- Ses procédés sont des
- éliminations ou abstractions. 407
-
- VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience
- et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses,
- les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous
- devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et portée
- de l'axiome des causes. 408
-
- VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers. --
- Erreur de la métaphysique allemande. -- Elle a négligé la
- part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une
- fourmi philosophe pourrait savoir. -- Idée et limites d'une
- métaphysique. -- Position de la métaphysique chez les trois
- nations pensantes. 411
-
- IX. Une matinée à Oxford. 416
-
-
-Chapitre VI. La poésie. Tennyson.
-
-§ 1. LE TALENT ET L'OEUVRE.
-
- En quoi il s'oppose aux poëtes précédents. -- En quoi il les
- continue. 420
-
- I. Première période. -- Ses portraits de femmes. --
- Délicatesse et raffinement de son sentiment et de son style.
- -- Variété de ses émotions et de ses sujets. -- Sa curiosité
- littéraire et son dilettantisme poétique. -- _The Dying
- Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ 421
-
- II. Deuxième période. -- Sa popularité, son bonheur et sa
- vie. -- Sensibilité et virginité permanentes du tempérament
- poétique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. --
- _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. --
- Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ 427
-
- III. Retour de Tennyson à son premier style. -- _In
- Memoriam._ -- Élégance, froideur et longueurs de ce poëme.
- -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. --
- Quels sujets conviennent à l'artiste dilettante. 436
-
- IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce poëme et d'_As you
- like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment
- Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. 438
-
- V. Comment Tennyson retrouve la naïveté et la simplicité de
- l'ancienne épopée. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a
- renouvelé l'épopée de la Table-Ronde. -- Pureté et élévation
- de ses modèles et de sa poésie. -- _Elaine._ -- _La mort
- d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante.
- -- Flexibilité et désintéressement de son esprit. -- Son
- talent pour se métamorphoser, pour embellir et pour épurer. 446
-
-
-§ 2. LE PUBLIC.
-
- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. --
- L'élégance. -- L'éducation. -- Les habitudes. -- En quoi
- Tennyson convient à un pareil monde. -- Le monde en France.
- -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La représentation.
- -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi
- Alfred de Musset convient à un pareil monde. -- Comparaison
- des deux mondes et des deux poëtes. 456
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-10616.--Imprimerie générale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.
-
-Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
-notes de fin de page sont manquantes.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-***** This file should be named 41114-8.txt or 41114-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41114/
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.