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RUDAUX 1 vol. + + LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, + illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 -- + + LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations + de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 -- + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y +compris la Hollande. + + + + +CARMEN SYLVA + + Novembre 1887. + + +Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans +un château enchanté, chez une fée. + +Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour +moi les moindres souvenirs de ce séjour. + +C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt +profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes +militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries +étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des +appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air +silencieux, vif et pur des cimes... + +La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de +mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux +que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui +ont traversé mon existence. + +Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup, +aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée +dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes +fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux +autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses +précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans +nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des +nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons +intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins +mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de +blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint +sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses +enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine: +un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un +missel sans prix, destiné à une cathédrale. + +Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé +d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du +voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux +races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si +parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la +fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part: +«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un +objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre +parure_.» + +Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est +délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on +emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite +irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle. +L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un +inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires +comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à +travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!... +«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes +d'écume qui couvrent la mer après la tempête.» + +Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris +limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur: +charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète +et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié! +Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y +soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me +dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce +sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à +coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un +sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans +bornes. + +Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est +un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il +m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale, +on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui +ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large. + +Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle +n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée +semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre. + +«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore, +pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui +souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans +de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une +cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si +quelque chose pouvait le réveiller.» + +Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises +dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au +commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi +d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas +dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque +chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom +de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec +une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du +Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune +d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour +d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme +bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console... + +Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus +dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est +devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques, +qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le +parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois +jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le +costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles +lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances +anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la +conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa +Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où +une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large +ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un +raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à +vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne +voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des +dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées +des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air +étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le +château magnifique une impression d'enchantement et de mystère... + + * * * * * + +Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs +inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait +dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens +aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose +profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et +c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des +extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont +le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me +rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières +mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux, +battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire. + +J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si +fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix +comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil. +Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de +connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi. +Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la +reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger; +n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les +morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire +seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète +désillusion.» + +J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu +l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de +la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais +plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée. + + * * * * * + +De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt, +quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette +magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce +boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me +reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies +d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des +huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer +à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de +musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux, +où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je +retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa +Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de +sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir +ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une +région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le +pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me +représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle +marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur +le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout +petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à +travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que +j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se +détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise +au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les +jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais +voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles +changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes +les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était +partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis +lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur +les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait +baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses +pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie +respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel +plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait +surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres +charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté. + +Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le +premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité +et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris, +en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume +d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et +nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même +mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec +moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait +formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le +français est la langue usuelle. + + * * * * * + +La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon +étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses +supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que +reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait +qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines +souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au +contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les +misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que +celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette +souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les +deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des +cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui +vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si +accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple +et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de +Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette +sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de +Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la +grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait, +les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé +transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence +de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues, +passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce +pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près +bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de +suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites +filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que +son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même +les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de +relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles» +adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de +préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou +quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui +en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé +pour la reine une complète adoration. + +Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en +retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je +crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les +déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa +nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est +beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des +indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire +ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante +d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son +Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après, +n'appartiennent plus à la terre». + + * * * * * + +Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi +les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers +de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis +de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une +résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la +cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle +prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales, +tant les souverains y mettaient de bonne grâce. + +C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà +fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me +disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande +en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans +les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de +panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle +taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne +de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette +qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à +son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère +de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la +cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites +élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui +faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était +grande. + +L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil +brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des +pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur +l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des +petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers +sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins +géants. + +La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme +toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé +quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château. +Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au +milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé +des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture +franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et +de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à +la musique, à la causerie et aux jeux. + +Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il +arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui +a été un soldat admirable. + +Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot +de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une +régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire. +Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être, +assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant +tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de +simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour +ses hôtes, une si parfaite courtoisie. + +D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse +de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait +plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si +visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me +rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour +l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière +d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je +la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie, +malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de +vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi +l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle +regardait son fils... + +Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais +dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable +hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille +royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer +cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de +courtisan. + + * * * * * + +A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de +chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures +d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine +y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute +la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui +se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins. + +Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer +au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par +un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui +n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt. + +C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire +elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence +religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix +avait commencé de résonner. + +C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance +dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis +que je l'écoutais... + +Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son +talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il +faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs +chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter +une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire. + +Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était +agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont +seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté, +disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas +que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui +faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement, +et la reine souriante, s'était soumise. + +Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle +adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or, +comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...» + +Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a +semblé une chose adorable. + +Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une +demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous +étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un +ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des +sommets. + +Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre +sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir +que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été +impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa +lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours +harmonieuses. + +Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de +plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...» +dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à +faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche. +Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près +d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là, +vous... petite bûche!» + +Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très +familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque +chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque +chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes +tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des +larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si +recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la +seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire +pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de +son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela +ne m'arrive jamais. + +Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction +avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes +et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait +être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre +soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en +cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou +dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit +de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine +Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon +sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à +laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect +extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez +beau. + +J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard +sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette +phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte +elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures, +comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une +seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au +sein des flots._ + + + + +L'EXILÉE + + Bucarest, avril 1890. + + +I + +... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais +été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons, +qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient +pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours +d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les +coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés; +d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que +nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout +sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses +d'un jaune d'or. + +Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait +tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait +l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine, +vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi, +encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté. +Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient +et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau +d'argent était rempli... + +--«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles. + +Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui +souhaite à Votre Majesté...» + +La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une +expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans +doute mes yeux demandaient: + +--C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais +défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez +de fleurs, mon Dieu... + +Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se +laissait pas leurrer par cette profusion de roses. + +Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine, +l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était +mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une +jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de +ses fiançailles éphémères avec le prince héritier. + +C'était une petite personne dont le premier aspect passait très +inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant +enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu +grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse +peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de +bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui +n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare +intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé +captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant, +portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait +fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment +douée. + + * * * * * + +En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut +souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais, +l'après-midi, dans les appartements particuliers. + +Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait +«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou +moins élevées par elle, puis mariées par ses soins. + +Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond +sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits +groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de +les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté +avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, +elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile +archaïque. + +Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu +oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. +J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir. + +Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du +jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, +détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne +sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans +leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs +baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, +car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et +de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles +me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu... + +Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si +jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque +inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, +vieillie, et le sourire désolé. + + * * * * * + +Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula +dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de +soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin +oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens +embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous +très atténuée. + +Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se +formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie +d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: +«la hora». + +Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire +plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa +souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle +vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement +blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs +pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse +et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la +première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur +le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles +d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le +bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce +bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses +filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui +semblait une sorte de pas rituel. + +Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa +résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, +qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de +son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement +chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux +méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes... + + * * * * * + +Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la +petite table royale. + +C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle +circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient +des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une +table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient +autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur, +et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la +splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée +de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille. + +Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable +et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression +grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils +noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un +jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce +qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le +creuser ainsi.» + +Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures +jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois +leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper +une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds. + +La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur +de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait +l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la +bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la +gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues +plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de +temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes +d'apparitions et de fantômes. + +Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de +la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide, +magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce +silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des +voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait +dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour +étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des +palais, l'oppression de la royauté. + + * * * * * + +A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale, +s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage, +commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de +prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à +l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail +intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille +gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du +reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la +plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une +certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au +premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux +règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme +élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré +d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point +d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien +plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en +éveil. + + * * * * * + +Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me +souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la +reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais +revenir. + +J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent +commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête, +m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites +invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez +celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines, +et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une +indulgente mais infinie méfiance. + + +II + +Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans +le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait, +disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes. + +En réalité, l'exil était commencé. + +Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour +la dernière fois... + + +III + + Venise, vendredi 14 août 1891. + +Venise, un matin d'août au petit jour naissant. + +Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux +rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre. + +On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de +Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont +vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de +brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été. + +Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles +noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on +louerait une voiture. + +Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite +dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit, +entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment +encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque +lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer +abandonnerait. + +Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs +d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal, +apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une +uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais, +un peu de rose d'aurore... + +Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la +regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant, +d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine, +pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici. + +Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la +demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues +étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent, +toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le +sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de +quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon +gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les +marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de +caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre +gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se +croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans +frôlement... + +L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me +suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même +plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont +le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une +chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et +l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de +l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la +splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de +Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées +comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son +dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est +une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir +vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat +d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre +tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les +lumières, tant de violet d'iris pour les ombres. + +Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la +reine habite. + +Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses +ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise, +faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui. +Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de +mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce +temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde +peut descendre. + +Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui +l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent +les grands vestibules et les anciens salons d'apparat. + + * * * * * + +Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose +d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le +secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur, +mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!... +Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en +passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine. + + * * * * * + +Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La +salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que +je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les +portes des appartements de Sa Majesté. + +Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes +royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres +en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un +fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais +comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il +semble qu'il ait vieilli de dix années. + +--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si +malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler +dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle +allure de reine. + +A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est +mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son +oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un +semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette +adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de +la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus +froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de +femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une +pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne +mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement +sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies +larmes en la quittant pour jamais. + +Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain +point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici +sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement, +mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui +n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les +exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous +sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de +malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...» + + * * * * * + +Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date +précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie. +De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la +retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres +n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait +de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince +royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère +retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle +Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La +reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et +qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur +de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe +commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et +mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu +quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer +à présent, comme au réveil... + + * * * * * + +C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son +cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de +Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois, +par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne +donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.» + +Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui +aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements +d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des +globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche, +où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un +petit voile blanc, au crochet. + +Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine, +était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande +écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire +chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne. + +Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont +les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a +écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par +milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une +de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin +d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans +et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte +extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus +rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de +l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent +la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles +ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez +travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout +doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel +quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de +plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant +qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu +de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie +demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la +main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale +aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que +telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine; +elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs +de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la +grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui +sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins +de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée +reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs +humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des +pauvres. + +Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son +coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur. + +On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de +l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des +impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et +c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et +pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux +qui auraient dû la défendre et la chérir. + +Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours +en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus +encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée +sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était +organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque +nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de +travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le +silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au +moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient +ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue +apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures +du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable, +de lourds devoirs et de continuels sourires. + + * * * * * + +Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement +je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix +musicale, aux inflexions délicieusement étrangères: + +--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai +peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je +l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous +voulez. + +C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de +sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée. + +--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et +d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes +journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade. +Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de +vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise. + +Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le +manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il +devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui +n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont +les feuillets ont peut-être été déjà détruits... + +Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un +immense pardon pour tous ses ennemis: + +--Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le +livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît... + +Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit +deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en +riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner +beaucoup... + +En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait +perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des +journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables +choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte +de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler. + + * * * * * + +On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la +première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque +jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent +pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus. + +--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une +politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses +pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs +qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux +essayer de m'en aller seule. + +Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle +n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant +d'un clair sourire qui disait: + +--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux. + +Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille +noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche. + +A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à +côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie, +d'affectueuse espérance: + +--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine! + +Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un +des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses. + + * * * * * + +Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta +étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés +représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle +Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets +spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses, +comme pour une poupée. + + +IV + +Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade +sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier +de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin +descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent +dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce +triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours +pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et +ils saluaient en silence. + +Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les +lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux +traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le +grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui +sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages +de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très +longue et flottante. + +Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller +lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice. + +Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le +silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous +surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions +par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau +stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de +chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir, +entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu +angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous +semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment +que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous +nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples +petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son +de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait +quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au +détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque +merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des +campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus. + +La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe +qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de +dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la +toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de +s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les +rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux +choses imprévues de la lente promenade. + +Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues +tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de +la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux +fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil +des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si +comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la +reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc +de porcelaine... + +Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les +préoccupations de l'avenir obscur. + + * * * * * + +Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance +d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***: + +--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore +quelque chose de nouveau nous concernant? + +--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans +ceux de France, une si grave nouvelle!... + +Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec +sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!» + +C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine +éclata de rire, et aussi nous tous. + +--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu +farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité +considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses +soins, à me rappeler à la vie. + +A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec +de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela +jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de +comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je +me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois: +«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela +arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire +pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus +dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu +depuis. + +A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se +faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune +pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se +trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti +l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable, +en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer +pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par +certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait +dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui +devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur +pour jamais... + + * * * * * + +Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec +la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur +Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer +cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du +dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient +bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie. + +La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de +chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité +et le sourire des dieux. + + * * * * * + +Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé +de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et +des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous +attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités +étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses, +attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la +permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses +bizarres qui se vendaient. + +Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes +et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière, +quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite, +pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer +au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et +mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation +visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille +à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe +blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette, +laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à +ce manège de petite fille. + +La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans +la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la +lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux +rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau +calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur +l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les +dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et +tremblotante, qui apparaissait la tête en bas. + +Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces +promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades. + +La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles +préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria +seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de +tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous +obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel. + +Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était +arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où +se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes, +contralto et ténor. + +La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans +celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé, +et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue +sur ses coussins. + +Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente +promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues +larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons +lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque +vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de +promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque +carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège +flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous, +écoutaient la sérénade. + +Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants +elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de +la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien +diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix +étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est +innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs. + +La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu +d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. +Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, +peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi +vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole +qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure +berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des +splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été. + +--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute +blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez +l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt +son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son +ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère. + +Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une +foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les +pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques +obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques +belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en +mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement +voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la +reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule, +sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète. + +Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous +d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et +violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant +cette fuite à travers l'obscurité sonore... + +Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades +s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la +voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une +station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui +prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette +nuit. + + * * * * * + +De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et +baisé sa belle main, il était onze heures à peine. + +Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune +resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août +tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes +réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris +lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui +descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas, +dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et +pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur +milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures +noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux +rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide, +en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues. + +Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience +d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les +rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui +vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre +une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole +venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive. + + * * * * * + +Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette +lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure +que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait +mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares. + +Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique +Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait +la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux +siècles passés. + + +V + + Samedi 15 août 1891. + +Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute +volée pour l'Assomption de la Vierge. + +La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue... + +D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la +force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un +autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs. + +Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une +inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles +d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait +d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié, +au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine +et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette +reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien +contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute +sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses +politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les +autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine, +c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se +tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les +moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là. + +Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter +de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue +n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se +révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si, +oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de +rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si +solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le +prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne +répondait point. + +A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant +de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État; +il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être, +qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les +pressions qu'il pouvait subir. + +De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de +mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi +aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout +en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage. + + * * * * * + +A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée +dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil, +nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades +du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les +passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville +ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire +et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets, +et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de +sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente +et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il +en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école +buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos +figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout +à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient +déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre +promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries, +sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait +partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de +mosaïques et de statues qui est Venise. + +Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu +mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme +endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait +s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même, +au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer +un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette +place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie. + + * * * * * + +Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant +que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en +Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle +semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir. + +Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de +la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil +et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent, +presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des +expressions rieuses d'autrefois. + +Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa +nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à +propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines +petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes, +auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque +toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très +ordinaire envergure. + + * * * * * + +Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La +reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre +de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route. + +--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit +écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire, +maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce, +pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient. + +D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine. + +Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses +yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même +allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres +bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de +courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité +habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à +causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ. + +Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des +questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces +choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes +plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent +révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement +de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, +convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus +radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort. +Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au +fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole, +surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que, +dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses +étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La +reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur +proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi +qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux, +les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose +de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié +l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème +d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil +de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement +triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence +subite, comme si on m'eût outragé moi-même. + +Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait +toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante +entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites +filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous +suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau +leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes. + + +VI + +Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout. +Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les +dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs +proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons +en groupe confus. + +Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour +s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi +religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la +lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle. + +Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa +sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il +fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en +partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous +suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à +droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant +elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous +distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite +vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles +mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces +beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil. + +Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul +pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle +avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à +plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop +mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse, +voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit +manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la +mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait +presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout, +puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets: + +--«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai +qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...» + +Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté +d'hermine. + + * * * * * + +Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la +lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de +cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se +tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait. + +Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois +très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même. + +Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. +Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait +comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé +aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre +eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu +anxieusement au sens des moindres paroles... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté +qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. +L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; +mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts +chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une +poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des +choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la +consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la +résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les +plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême +de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il +n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien +promettre. + +Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le +plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, +brûlé; que les hommes ne le liront jamais!... + +De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, +disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. +Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus +que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa +robe. + +Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée +nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens +de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les +gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir +que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même, +captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de +supérieur. + +La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer +derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule. + +Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient +approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne +sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des +sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, +elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos +gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange +et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient +encore. + +--«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le +dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix +aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait +maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui +plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais +Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix +délicieuse. + +Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions +de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il +faisait nuit. + + * * * * * + +De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit +porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée +que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain +matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre +avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment +où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais +pas que je la voyais pour la dernière fois. + +Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle +à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de +sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs +dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de +sa grande écriture élégante et nette: + +_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être +plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._ + +_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant +de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les +phases de développement intellectuel que nous sommes probablement +prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes +pour sombrer._ + + CARMEN SYLVA. + +Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, +regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je +songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je +revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux +de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui +doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus +encore. + +J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour +avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné +sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de +les juger. + +Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir +cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur, +pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a +probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas +pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées +charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne +pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des +haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien +et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres. + +Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir +de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu. + + +VII + + Dimanche 16 août. + +Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu +matinal à la reine. + +Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur +qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus +malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me +recevoir. + +Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette +causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes +filles, et une gondole m'emmène à la gare. + +Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le +front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une +enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné: + +_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._ + +_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais +j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas +eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud +et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de +petitesses dans votre cercle de fervents!_ + + CARMEN SYLVA. + + +VIII + + Novembre 92. + +Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la +reine. + +On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de +plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris +qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au +bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que +maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin... + + + + +CONSTANTINOPLE EN 1890 + + +C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce +chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me +récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de +la patrie turque--et me voici. + +Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement +d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable. +Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à +regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont +apercevoir le grand Stamboul... + +Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours +celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une +vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le +vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une +incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que +sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation +sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du +Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur +l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule +bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante +fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces +buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît +comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus +que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, +d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres +comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que +les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges, +ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore +terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls +mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles +couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette +même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la +terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans +leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine +encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de +Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors +des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de +moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le +frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la +pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort... + +Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus +inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes +courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si +vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, +tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher +l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt +vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes +indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul +endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi, +passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune +d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui +planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai +aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, +que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme +transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait +au mysticisme oriental. + +Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans +bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai +regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu +s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands +dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid +brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. +Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, +tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma +chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en +dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de +vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers +lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et +des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, +m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la +dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque +fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et +délicieuse que le temps n'a guère atténuée. + +Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels +m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est +incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux +qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression +d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. +Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à +présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il +restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité +reine d'Orient. + +Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et +des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme +Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long +du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue +de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de +caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La +grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur +la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui +s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient. + + * * * * * + +Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, +de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent. + +Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus +changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et +les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable +lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des +manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs. + +Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble +qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces +désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en +foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon +cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux +Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal +étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au +monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la +nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie +des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en +parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à +chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les +jugerais-je? Je les adore!... + +Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en +simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus +détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des +morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes. + +Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au +beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la +mer Noire. + +A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au +lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet, +pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique, +hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs. + +Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une +végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails +intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très +réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le +subissent. + +Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs +comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors +cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les +trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent: +Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite, +échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et, +au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux, +au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les +minarets et les grands dômes de Stamboul! + + * * * * * + +Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut, +encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de +louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du +Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots +d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de +partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois +villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà; +n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus +les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses +presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large +et profond comme nulle part ailleurs. + + * * * * * + +Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma +journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des +recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.) + +L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein +air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à +regarder passer le monde et tomber la nuit. + +Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané, +une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges +rues, des quartiers absolument différents. + +Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par +des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont +assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre +d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la +vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les +spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines +d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses +minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de +jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage +en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement +modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des +belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces +nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant +elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux +innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux +couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes +plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement +tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc, +du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en +face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de +constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu +assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie. + +Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans +distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes +du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques +tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans +les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient +commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes +remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore +toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires +bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou +qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier +général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de +nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands +ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs +gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits... + +A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce +carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie +dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les +divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au +matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur +d'enfer... + +A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des +rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée +là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des +berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, +encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, +viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le +jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des +voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos +des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un +narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges +épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à +Constantinople. + +Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, +pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de +rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie +de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la +montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce +petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables +narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure +que la nuit tombe... + +Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant +d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe, +à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!... + +Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, +on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs +de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de +tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches +de fleurs. + +Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra +cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes +aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux +lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche +du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va +l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes +revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit +tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à +l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de +toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui +auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. +Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par +beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux +costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues +plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut +au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre +les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu +assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule... + +Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous +surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au +hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face +au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils +communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, +toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est +curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps +avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze +ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les +soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à +songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me +rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti +d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles +maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux +petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers +jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente +animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de +guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands +cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, +circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et +les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge +au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes +qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux, +drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi +s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes +du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces +très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de +pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la +dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre +jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de +village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, +aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, +sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante. + +La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du +grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec +l'obscurité. + +Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les +vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de +l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant +aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un +effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque +psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant +les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes +veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on +les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux +jaunes dans la nuit. + +Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi +paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident +commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine, +dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là +quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des +lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura +rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette +Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux +parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de +deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui +s'endort sur l'autre... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et +regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la +pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux +s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de +Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié +que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de +la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à +l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra +et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses +foules... + + * * * * * + +Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à +Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe +un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés, +et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter +ensuite par le Champ-des-Morts. + + * * * * * + +Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les +pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants +innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y +a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient +continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui +sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis. +Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands +alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où +l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de +dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais +lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la +voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un +brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de +cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au +grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme +autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri +des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules +arabes... + +A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur, +touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander +quelques renseignements pratiques: + +--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur? +(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y +a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont +périlleuses.) + +Je le dévisage tout d'abord: + +--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à +Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou +trois _beuglants_ délicieux... + +Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir... + +Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts; +je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin, +quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée +d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin +dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un +décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de +lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est +devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers +assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville, +d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la +nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle +se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans +les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un +soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de +leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et, +dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel, +des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient +comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu. + +J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me +fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à +travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche, +montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs +couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant +du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure +que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul! + +Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment +alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte, +qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des +voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs. +C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me +dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses +qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre, +qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que +quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte +de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe, +où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en +ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure... + +Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une +transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade +errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent +de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées, +les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues +sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du +Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes. +Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le +coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés +encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des +petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les +cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des +mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix +aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre +hommes, en longues chaînes se tenant par la main. + +De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul, +voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une +rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la +rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin +de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh, +gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur +longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand +silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de +cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit; +fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces +pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les +précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes +anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en +va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux +dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les +feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux +pavés et les vieux murs... + +_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à +cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit. + +A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers +neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg +d'Eyoub. + +(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de +périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on +navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines, +comme à Venise les gondoles.) + +Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de +l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe +à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très +vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter +ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant +trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres +disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au +bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires. + +Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure +où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites +lames se forment. + +Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême +recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui +longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies +par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute +blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de +ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux; +elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit +confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses. +Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre +blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés +d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières: +étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de +dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de +ronces... + +Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts: +quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui +vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois +petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent, +vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir +jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste, +jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette +verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois +petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas +au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces +grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des +siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si +trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un +universel et irrémédiable néant. + + * * * * * + +_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour +d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente +convives à déjeuner--tous touristes! + +Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis +deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du +Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière +qui vient ici fureter partout. + +Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très +charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa +longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons, +je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans +l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je +ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de +rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de +bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement, +tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de +peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien +entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice. + +Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un +orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément, +torrentielle. + +Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la +fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul, +suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la +ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses +portes). + +Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et +sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant +des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard +crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de +bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout +de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a +guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les +mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de +faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les +mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves +qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque +s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces +retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce +mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense +brouhaha de fantômes. + +Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à +l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes +d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se +serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés. +(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de +marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux +Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne +voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et +inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans +des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et +ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la +mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme +cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des +interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on +voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou +manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile +d'exploiteurs d'étrangers. + +Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que +dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus +désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles +couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les +marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend +dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir. + +Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de +louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des +portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra. + +La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En +descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les +flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses +aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus +connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où +mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et +triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je +l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui +tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me +replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide... + +Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y +trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa +Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de +Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me +dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...» + +Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la +diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse +vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop, +fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent. +Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les +banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait +d'une féerie. + +C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté +opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course +empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au +delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se +prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue. + +En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une +masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus +galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun +vâr!_ + +Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel. +Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur +rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on +traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées +d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues +de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du +palais, on s'écarte, et nous passons... + +Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides, +où nous reprenons notre train ventre à terre. + +Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus +d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous +franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit; +nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à +profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des +girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure; +aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est +entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de +toutes les couleurs. + +Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de +plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon +reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis +des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage, +formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes, +comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines +d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux +longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée! + +Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un +recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit, +sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit +est traversé. + +Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent +devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais: +salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures +et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les +fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or; +tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du +silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui +sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence +du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un +choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient +sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel, +d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi... + +Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est +encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la +prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai +tout à l'heure Sa Majesté sortir. + +A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où +je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute +blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par +en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine +découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque +chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu +d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement +lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les +avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de +Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes +les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un +gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte +une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes +les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est +impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est +placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle +préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère +musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des +coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le +Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui +sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts... + +Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et +recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse +mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit +concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous +cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une +sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait +trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans +fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable +fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est +très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie +tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger +mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent +tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre +de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps, +une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes +lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette +depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous +la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans +l'exaltation finale.... + +Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un +feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les +troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers +de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde..... + +Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du +palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain; +derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les +princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs, +affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et +les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est +fini... + + * * * * * + +A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux +murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y +a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve +de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de +fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son +repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait +construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre. + +Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également +simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le +bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp +de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique +droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les +uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont +très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements +impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi +eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de +Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer +le voisinage très proche du Souverain. + +En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des +cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il +porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap +brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée. + +Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa +Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe +tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue +irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun +souvenir... + +C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son +avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond +du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands +caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe +du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de +très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste +aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans +savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien: +alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife +suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits +qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans +les choses de l'avenir... + +Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et +cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement +l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette +matinée de soleil et de prime jeunesse... + +L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance +exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute +naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce +soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le +Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement +meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si +glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et +dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville +en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs +d'incendie. + +Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante +indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en +aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand +Stamboul. + +Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y +ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une +causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des +audiences. + +Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et +la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment +sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité +moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques, +utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle, +surtout quand ses fils ne croiront plus? + +En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais +été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude +attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions +effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps +nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur. + +Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein +Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par +terre, tout habillé, sur des matelas blancs. + +Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en +passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre +rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne +des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les +minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour +dormir. + +Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au +réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté +devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me +faire visiter les trésors des Sultans. + +La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre, +une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne +passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque +fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin +du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet +air et de cette lumière!... + + * * * * * + +Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques +platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse +grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres +faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites +boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux +et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan +ou à Bagdad. + +Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet +extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par +en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui +est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à +s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les +barbiers, en plein air, sous les arbres. + +Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de +m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds, +demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le +matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le +plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter +ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les +choses centenaires d'alentour. + +Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène +encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un +aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où +l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une +enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge. + +Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument +spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un +promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant +des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. +Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à +Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un +monde de rêves... + +On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que +l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures +nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de +son suaire. + +D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe +des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des +arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois: +cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes +inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de +monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards. + +Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la +véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand +Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et +ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est +pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes +murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de +la tristesse des splendeurs mortes. + +Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite +d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de +cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves +impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans +une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du +monde. + +Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la +dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale +du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très +élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de +l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace, +où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères +au-dessus de la nappe immobile de Marmara. + +Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui +contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus +rare: + +D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète +est conservé dans une housse brodée de pierreries; + +Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces +faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les +branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on +liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture; + +Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux, +et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes +de fer. + +Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous +allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux +salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du +siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis +XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme +à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou +vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies +par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, +mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une +tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine +habituées à l'immobilité, à l'abandon. + +Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils +d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous +avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui +charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds, +le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs +des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles +résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en +longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne +magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre +dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses +minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. +A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y +promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes +grises, traînant des fumées... + +Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de +haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et +aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet +isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand +silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!... + +Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose, +avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages +assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de +chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette. + +Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des +salles un peu obscures, où ils nous suivent tous. + +Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis +huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus +étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de +dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent +d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, +classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, +depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or +surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes +les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les +autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés +dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à +café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des +étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour +les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs +en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir +les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent +ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et +brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine. + +Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et +effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, +debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles +sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage +s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les +catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des +kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce +turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au +commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on +apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du +souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, +on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de +pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces +richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont +succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe +siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; +lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles +poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des +anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de +les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces +fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a +rapprochés dans le même pitoyable non-être. + +Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins +mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, +aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, +malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les +énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, +brillent d'un éclat jaune et fatigué. + +Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. +Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant +de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de +fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les +règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même +silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des +vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... +Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette +fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant, +Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me +donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de +néant... + + * * * * * + +A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à +huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des +coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à +demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse. + +Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie +blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de +soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine. + +Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente. + +Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en +face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer. + +En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à +Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un +blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et +dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur +neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue. + + * * * * * + +Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les +portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes +couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très +compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de +Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe +si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y +viennent même plus. + +Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette +rapide visite aux autres résidences impériales. + +A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence. +Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans +la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on +observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit +être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas +astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je +me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange +pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une +inconvenance, une grossièreté d'Occident. + +J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un +block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de +transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui +invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que +Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône, +puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art. + +Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du +silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur +les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des +jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées +charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie +en terrasse, balcon avancé de l'Europe. + +La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré. +Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des +chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui +sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français. + +«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix +incomparable qui va dans un instant chanter la prière.» + +En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix +s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la +pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement +inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane +aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam +revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon +gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château +quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là, +qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et +angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir. + +Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune +et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant +presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur +les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un +mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers +en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les +vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne +pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages +magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les +têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats +superbes, aussi insouciants de mourir... + + + + +CHARMEURS DE SERPENTS + + +A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai, +la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux +petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires, +s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère +de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances +exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux +noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le +couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des +vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu +bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune +d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants +roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles +teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard +intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de +printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient, +posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre +des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait +éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré +qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de +contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout, +les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer +que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des +visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille +lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs... + +D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le +tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs, +qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu +à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique. + +A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient +placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des +successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des +terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui +était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai. + +Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et +les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur +chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste +souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le +ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en +rêvant, sans voir. + +Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées, +charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces +immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces +flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme +berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années +jeunes... + +Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus +doux, l'universelle chanson de la mort. + + + + +UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME + + + Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885. + +Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de +«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici, +dans les bois. + +A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en +route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis, +trois hommes pour chacun de nous, et des éventails. + +Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte +montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent +large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent +partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main +d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures +et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers +quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des +ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature +naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui +impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en +cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués, +balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne +faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en +zigzags de serpent. + +Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils +télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres +inconnus. + +Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une +maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un +renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est +amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase +en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire, +des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses, +refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet. + + * * * * * + +Repris notre route. + +Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui +entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le +pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où +tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande +musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages. + +On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude, +morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de +l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes +annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes +hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus +éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos +campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts, +suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles +d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces +petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui +apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas, +ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de +précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites +ensoleillés des Alpes ou de la Savoie. + +De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues; +les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs +diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des +yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et +on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni +calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil +silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté +avec ceux d'Occident... + + * * * * * + +Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de +montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une +plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie +lointaine où la mer vient mourir. + +Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir +descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout +entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant +notre grand horizon. + +Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si +loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit? + + * * * * * + +Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de +très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit, +d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des +renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents +par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les +arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir. + +Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans +ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques +misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies, +porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure +cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux +dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de +marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur +les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni +voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île +très civilisée. + + * * * * * + +A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême +vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs +vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans +nos petits chars, sous nos pieds. + +C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat +blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans +nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue +par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de +nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes, +et aussi verte qu'il est bleu. + +La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe +continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous. +Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu +voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site +d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages +uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud. + + * * * * * + +Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à +l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé. + +Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à +l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les +gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous +examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les +bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir. + +Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un +enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains +son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir. + +Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard +de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être +qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans +la terre japonaise. + + * * * * * + +Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en +bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la +grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses +amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu +de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine +porcelaine ornée de gentils dessins légers. + +Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici +dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de +roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement +progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve. +L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses +tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté +raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une +guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame +en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements +brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins +jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur. + + * * * * * + +Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés, +et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va +falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des +sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les +bois. + +L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous +suivent pour nous guider. + +Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers, +les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque +vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue, +informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire... + +... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir, +inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins +d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop +grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont +la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte +à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois +de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai +promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé +déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur +d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une +angoisse vague,--fugitive aussi... + +Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet +indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes, +antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en +parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine +compréhensibles, ténébreuses même pour moi... + + * * * * * + +Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons +sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de +ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si +hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux +gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son +ombre, dans un lit de pierres grises. + +Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique, +déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour, +encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des +dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en +rang comme pour tenir conseil. + +Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée +et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de +fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le +monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs +vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils +sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant, +leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans +les yeux, les rendant plus horribles à voir. + +La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect +d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec +des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas +d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine. +Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre +deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y +pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible +leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se +trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des +lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures. + +En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples +n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées +profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes; +ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur +les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie +pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares. + + * * * * * + +L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de +la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées, +tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge. + +Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle +ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout +la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe: +derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement, +fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste +entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue +tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte +de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en +haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume +entre des rochers noirs. + + * * * * * + +Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et +plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche +énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons +nos vêtements et nous faisons comme eux. + + * * * * * + +Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés +délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un +pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa +femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent +nous faire des révérences. + +Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle +est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la +cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils +plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous +ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les +gouttelettes d'eau. + +--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur +subitement. + +Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa +réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M. +La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé +ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est +incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France +que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre +navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au +milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion. +Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du +mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces +distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés, +étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à +présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer. + + * * * * * + +A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une +vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus +vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos +chars. + + * * * * * + +Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et +les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers +de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient +devant nous sur le chemin. + +Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de +Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes. + +Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables, +s'excitant par des cris. + +La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de +petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes +herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les +cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur +bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans +les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, +tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante +couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes +surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos +pieds. + +Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons +modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au +bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons +blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le +chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec +l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très +fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs, +nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les +branches d'arbre. + + * * * * * + +Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une +maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des +hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument +leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé. + +Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans +l'obscurité bleuâtre, aux étoiles. + +Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du +foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la +cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le +soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever +sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second +dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions +tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des +cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce +_pardon_ de l'année dernière... + + * * * * * + +Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme +il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés +sont encore pleines de monde, et les rues éclairées. + +Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues, +légèrement endormies. + +Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper +une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous +endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze. + + + + +LES FEMMES JAPONAISES + + +Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et +voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce +mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De +nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion +de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées +de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits +surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures +rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes, +petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les +mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les +plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des +ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de +petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi +j'entends, dans le silence, comme des petits rires... + + * * * * * + +Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la +femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des +surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être +à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables +entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette +étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne +nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté, +qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la +nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences +extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et +nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne +pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou +chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous +sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces +gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes. + +Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime +mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus... + +Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela +brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse +mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis +de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes +d'artifices. + +Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques, +divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou +câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que +fatigue le trop grand jour. + +Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très +haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de +pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils +accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce +qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois +qu'il s'agit de représenter une Japonaise. + +Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de +femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi +dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la +rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce +pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à +l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race. + +Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes +d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les +lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la +bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même +quelquefois en fin bec d'aigle. + +Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre +castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes, +bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous +leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais +diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives +Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des +chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes +des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées +avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de +tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs +formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis +des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres +d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses +alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à +former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux +torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un +bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de +lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une +expression à la fois jeune et morte. + + * * * * * + +A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible +Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est +descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à +présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses +lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés +d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses; +elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes +et ses chapeaux. + +Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares +solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie, +j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement +charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à +profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son +dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique +de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement +bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature +irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et +vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et, +malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre +présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle, +l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux! + + [1] Ceci est écrit en 1890. + +Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et +dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les +larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul +coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours +plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges, +des rites, des costumes, des élégances immuables. + +Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux +dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait +venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des +chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces +travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des +regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires. +Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des +garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones +qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont +donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers +bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en +singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche, +gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout +des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker +et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que +devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins, +les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument +nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des +mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de +cotillon et des soupers. + +Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers +qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et +même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne +consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses +traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres +formels d'un empereur. + +Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un +cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans +le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses +ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés +contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être +charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement +laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous +l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur +profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont +généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra; +mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières +à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les +corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste +toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer. + + * * * * * + +Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame +japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles +petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes +épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si +dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup +de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde +qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes +millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est +sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées +comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces +dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de +vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à +notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons +absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de +sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux +profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent +certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux +du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les +somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur +leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments +démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison +japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les +lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et +en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus +rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à +quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit? +C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à +longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des +petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité +de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur +le mystère du monde, sur la religion et sur la mort. + +Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des +poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches +rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères, +héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si +haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je +crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie +souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une +fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de +l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois +reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin +frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en +bec d'aigle. + + * * * * * + +La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore, +loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle +n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à +porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée +pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes +unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de +son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le +blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable +perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une +dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé, +ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque +noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la +bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on +obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence +accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout. + +Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre, +que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on +a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le +plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est +encore de la déclarer énigmatique. + +Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si +librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître +au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte. +De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les +maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui +me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense, +un involontaire sourire. + +Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu +simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout +le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des +appartements grands comme la main, dont les parois de papier +s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la +fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et +minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté, +est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même +agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude +acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la +vie; elles rient dans les temples et aux funérailles. + +Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi +maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine +porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs +tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se +remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très +fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts. + +Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes +d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose +invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs +dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées +délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans +qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits +instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles +procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre, +elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long +manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs +incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs. + +Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées +et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons +démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes +formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté +minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente +simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où +des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une +pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité +voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que +l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part; +quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et +de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur +des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases +de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son +intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut +et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est +partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien +n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène +jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces +papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries +elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout +ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures +de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses +comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces +boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air +d'être à peine sorties du rabot des menuisiers. + +Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente +aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles +qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom, +brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques +oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou +pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un +quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises +s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes +de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles +petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à +peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très +dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête, +forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur, +où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques +teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés. + +Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le +Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches +larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont +généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les +toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont +d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant +comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une +grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos +ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour +certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois, +sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites +de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures, +elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde +officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache +entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les +vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre +l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées +sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières. +Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de +rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur +les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber +n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les +talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement +courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de +révérences. + +Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups +de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses +aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore +sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font +peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs +bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre, +qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et +lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le +sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller, +la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque +qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié +de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les +prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles +sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit +invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous +des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin +d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes +de bois léger, pourraient flotter dans l'air. + + * * * * * + +Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à +peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires +et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont +ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix. + +Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent +souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses +et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là +grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à +servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se +repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la +_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est +innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en +existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe +bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec +ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi +disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les +villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des +hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site +particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une +maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre, +c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que +dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante, +toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est +souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un +peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère +tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en +général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un +mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans +qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne +tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la +rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur +toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y +sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus +inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se +mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec +un sourire et qui leur prêterait presque un charme... + +Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se +montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que +cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans +les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par +exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées. +Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le +moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama +ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont +apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec +lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les +marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour +cela fermée aux acheteurs. + +Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral, +même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses +que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir, +surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur +les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et +je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs +moeurs. + +Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour +attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres +vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on +aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même +dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle +elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets. + +Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie +enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très +jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues, +les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique +exquis! + +Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes, +petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux +jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des +reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille +tendresse. + +Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines +pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un +jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le +même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout +confort personnel dans la vie. + + * * * * * + +Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont +pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut +manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas +un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou +des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage. + +J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon +rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui +ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des +révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien +régime. + +Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel +rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de +leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la +poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des +fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces +choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de +ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints +sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les +objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais +qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que +quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une +cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais +qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches +de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes +indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite. + + * * * * * + +Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine +comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour +chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le +premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et +de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel +n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir. + + * * * * * + +Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites +cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se +perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux, +dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si +étrangement se greffer sans rien détruire. + +Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces +sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel +parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant +croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi +humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts, +presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits, +flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le +non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier, +qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des +aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans +l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme +un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore, +nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine +obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons +jamais. + +Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des +superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus +sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié +dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours +des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers; +il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts... + +Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits +yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire; +puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire +détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par +instant avoir l'irréflexion des oiseaux. + + * * * * * + +Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à +toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples. + +Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées +en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou +trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites +routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine +et de leurs larges coques de cheveux bien noirs. + +Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage +à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si +antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde. + +Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages, +quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand +les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs +panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs +plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au +bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les +rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou +_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles +des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités, +de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de +lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les +attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés +derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des +sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles +prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac, +clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se +retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à +l'effroi du surnaturel... + + * * * * * + +La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est +de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme +elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement +courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des +rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et +la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux +cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande; +la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la +chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre, +est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne +d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien +suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran +très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des +minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre. + +La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet +autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de +nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de +son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au +lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont +en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui +témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec +un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait +composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les +moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes +d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire. + +Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs +plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi +plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de +méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable +accueil et ses sourires. + +Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et +de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité +millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très +peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la +plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de +planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de +notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore +quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait +sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces +mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites +dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables... + + * * * * * + +En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres +d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi +de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la +vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de +siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds +et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela, +ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir +gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays +des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses +et du rire... + + +FIN + + + + +TABLE + + + CARMEN SYLVA 1 + L'EXILÉE 33 + CONSTANTINOPLE EN 1890 113 + CHARMEURS DE SERPENTS 193 + UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199 + FEMMES JAPONAISES 225 + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 *** |
