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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***
+
+PIERRE LOTI
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+L'EXILÉE
+
+[Marque d'imprimeur: C L]
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Format grand in-18.
+
+ AU MAROC 1 vol.
+ AZIYADÉ 1 --
+ LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
+ LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
+ LES DÉSENCHANTÉES 1 --
+ LE DÉSERT 1 --
+ L'EXILÉE 1 --
+ FANTÔME D'ORIENT 1 --
+ FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ LA GALILÉE 1 --
+ L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ JÉRUSALEM 1 --
+ LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
+ MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MATELOT 1 --
+ MON FRÈRE YVES 1 --
+ LA MORT DE PHILAE 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ RAMUNTCHO 1 --
+ RAMUNTCHO, pièce 1 --
+ REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+ LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
+ VERS ISPAHAN 1 --
+
+Format in-8º cavalier.
+
+ OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à X 10 vol.
+
+_Éditions illustrées._
+
+ PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de
+ nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
+
+ LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
+ illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
+
+ LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
+ de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Hollande.
+
+
+
+
+CARMEN SYLVA
+
+ Novembre 1887.
+
+
+Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans
+un château enchanté, chez une fée.
+
+Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
+moi les moindres souvenirs de ce séjour.
+
+C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt
+profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
+militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries
+étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des
+appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air
+silencieux, vif et pur des cimes...
+
+La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de
+mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux
+que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
+ont traversé mon existence.
+
+Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup,
+aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée
+dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes
+fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux
+autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses
+précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
+nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des
+nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons
+intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
+mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de
+blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
+sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses
+enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine:
+un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un
+missel sans prix, destiné à une cathédrale.
+
+Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé
+d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
+voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
+races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si
+parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la
+fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part:
+«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un
+objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre
+parure_.»
+
+Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est
+délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
+emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
+irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle.
+L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
+inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires
+comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
+travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!...
+«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes
+d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
+
+Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
+limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur:
+charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète
+et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié!
+Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
+soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me
+dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce
+sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à
+coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un
+sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans
+bornes.
+
+Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
+un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
+m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale,
+on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
+ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
+
+Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle
+n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée
+semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
+
+«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore,
+pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
+souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans
+de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une
+cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si
+quelque chose pouvait le réveiller.»
+
+Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
+dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au
+commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
+d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
+dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque
+chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
+de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec
+une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du
+Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
+d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
+d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
+bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
+
+Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
+dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est
+devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques,
+qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
+parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois
+jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
+costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles
+lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
+anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la
+conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa
+Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où
+une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large
+ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un
+raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à
+vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne
+voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
+dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées
+des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air
+étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
+château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
+
+ * * * * *
+
+Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs
+inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait
+dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens
+aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose
+profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
+c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
+extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont
+le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me
+rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières
+mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
+battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
+
+J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si
+fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
+comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
+Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de
+connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi.
+Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la
+reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
+n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les
+morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire
+seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète
+désillusion.»
+
+J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu
+l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de
+la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
+plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
+
+ * * * * *
+
+De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt,
+quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette
+magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce
+boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me
+reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
+d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des
+huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
+à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de
+musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux,
+où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
+retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa
+Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de
+sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir
+ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une
+région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le
+pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me
+représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle
+marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
+le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout
+petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à
+travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que
+j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
+détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
+au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les
+jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais
+voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles
+changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes
+les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était
+partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis
+lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur
+les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
+baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses
+pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie
+respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
+plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait
+surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
+charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
+
+Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
+premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité
+et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris,
+en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume
+d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et
+nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même
+mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec
+moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait
+formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le
+français est la langue usuelle.
+
+ * * * * *
+
+La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon
+étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses
+supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que
+reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait
+qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines
+souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
+contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les
+misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
+celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
+souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les
+deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des
+cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
+vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
+accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple
+et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de
+Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette
+sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
+Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la
+grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait,
+les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé
+transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
+de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
+passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce
+pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près
+bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
+suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites
+filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que
+son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même
+les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de
+relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
+adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de
+préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
+quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui
+en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé
+pour la reine une complète adoration.
+
+Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en
+retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je
+crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
+déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa
+nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est
+beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des
+indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire
+ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante
+d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son
+Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après,
+n'appartiennent plus à la terre».
+
+ * * * * *
+
+Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi
+les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
+de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis
+de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une
+résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la
+cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
+prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
+tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
+
+C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà
+fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me
+disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande
+en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans
+les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de
+panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
+taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne
+de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette
+qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à
+son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère
+de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
+cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites
+élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
+faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était
+grande.
+
+L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil
+brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des
+pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
+l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des
+petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers
+sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins
+géants.
+
+La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
+toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé
+quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château.
+Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
+milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé
+des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture
+franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et
+de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à
+la musique, à la causerie et aux jeux.
+
+Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il
+arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
+a été un soldat admirable.
+
+Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
+de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
+régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire.
+Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être,
+assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant
+tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
+simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour
+ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
+
+D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse
+de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait
+plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si
+visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me
+rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour
+l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière
+d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je
+la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie,
+malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
+vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi
+l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
+regardait son fils...
+
+Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
+dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable
+hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
+royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
+cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de
+courtisan.
+
+ * * * * *
+
+A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de
+chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures
+d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine
+y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute
+la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
+se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
+
+Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer
+au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par
+un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui
+n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
+
+C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire
+elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
+religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix
+avait commencé de résonner.
+
+C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance
+dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis
+que je l'écoutais...
+
+Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
+talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il
+faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs
+chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter
+une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
+
+Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était
+agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont
+seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté,
+disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
+que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui
+faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
+et la reine souriante, s'était soumise.
+
+Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle
+adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
+comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
+
+Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a
+semblé une chose adorable.
+
+Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une
+demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous
+étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un
+ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des
+sommets.
+
+Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre
+sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
+que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été
+impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa
+lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours
+harmonieuses.
+
+Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
+plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...»
+dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à
+faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
+Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près
+d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
+vous... petite bûche!»
+
+Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très
+familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque
+chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque
+chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes
+tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des
+larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si
+recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la
+seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
+pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de
+son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela
+ne m'arrive jamais.
+
+Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction
+avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
+et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait
+être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
+soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en
+cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou
+dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
+de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine
+Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon
+sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à
+laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect
+extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
+beau.
+
+J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
+sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
+phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
+elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
+comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une
+seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au
+sein des flots._
+
+
+
+
+L'EXILÉE
+
+ Bucarest, avril 1890.
+
+
+I
+
+... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais
+été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons,
+qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient
+pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours
+d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les
+coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés;
+d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que
+nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout
+sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses
+d'un jaune d'or.
+
+Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait
+tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait
+l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine,
+vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,
+encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
+Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient
+et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau
+d'argent était rempli...
+
+--«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
+
+Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui
+souhaite à Votre Majesté...»
+
+La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une
+expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans
+doute mes yeux demandaient:
+
+--C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais
+défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez
+de fleurs, mon Dieu...
+
+Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se
+laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
+
+Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine,
+l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était
+mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une
+jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de
+ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
+
+C'était une petite personne dont le premier aspect passait très
+inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
+enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu
+grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse
+peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de
+bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui
+n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare
+intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé
+captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant,
+portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait
+fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
+douée.
+
+ * * * * *
+
+En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut
+souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais,
+l'après-midi, dans les appartements particuliers.
+
+Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait
+«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou
+moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
+
+Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond
+sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits
+groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de
+les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté
+avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était,
+elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile
+archaïque.
+
+Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu
+oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa.
+J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
+
+Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du
+jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
+détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne
+sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans
+leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs
+baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément,
+car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et
+de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles
+me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
+
+Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si
+jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque
+inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
+vieillie, et le sourire désolé.
+
+ * * * * *
+
+Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula
+dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de
+soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin
+oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens
+embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous
+très atténuée.
+
+Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se
+formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie
+d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée:
+«la hora».
+
+Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire
+plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa
+souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle
+vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement
+blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs
+pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse
+et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la
+première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur
+le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles
+d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le
+bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
+bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses
+filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui
+semblait une sorte de pas rituel.
+
+Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa
+résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
+qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de
+son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement
+chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
+méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
+
+ * * * * *
+
+Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la
+petite table royale.
+
+C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle
+circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient
+des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une
+table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient
+autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,
+et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la
+splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée
+de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
+
+Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable
+et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression
+grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils
+noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un
+jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce
+qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le
+creuser ainsi.»
+
+Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures
+jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois
+leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper
+une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
+
+La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur
+de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait
+l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la
+bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la
+gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues
+plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de
+temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes
+d'apparitions et de fantômes.
+
+Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de
+la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide,
+magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
+silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des
+voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait
+dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour
+étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des
+palais, l'oppression de la royauté.
+
+ * * * * *
+
+A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale,
+s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
+commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de
+prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à
+l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail
+intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille
+gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du
+reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la
+plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
+certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au
+premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux
+règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme
+élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré
+d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point
+d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien
+plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en
+éveil.
+
+ * * * * *
+
+Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me
+souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la
+reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais
+revenir.
+
+J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent
+commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête,
+m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites
+invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez
+celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines,
+et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une
+indulgente mais infinie méfiance.
+
+
+II
+
+Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans
+le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait,
+disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
+
+En réalité, l'exil était commencé.
+
+Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour
+la dernière fois...
+
+
+III
+
+ Venise, vendredi 14 août 1891.
+
+Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
+
+Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux
+rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
+
+On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de
+Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont
+vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de
+brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
+
+Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
+noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
+louerait une voiture.
+
+Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
+dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit,
+entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment
+encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque
+lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer
+abandonnerait.
+
+Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs
+d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
+apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une
+uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais,
+un peu de rose d'aurore...
+
+Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
+regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
+d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine,
+pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
+
+Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
+demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues
+étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent,
+toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
+sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
+quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon
+gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les
+marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de
+caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre
+gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se
+croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans
+frôlement...
+
+L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me
+suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même
+plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont
+le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une
+chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et
+l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
+l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
+splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de
+Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées
+comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
+dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
+une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir
+vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat
+d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre
+tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les
+lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
+
+Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la
+reine habite.
+
+Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses
+ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
+faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui.
+Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de
+mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
+temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde
+peut descendre.
+
+Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
+l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent
+les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
+
+ * * * * *
+
+Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose
+d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le
+secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur,
+mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!...
+Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en
+passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
+
+ * * * * *
+
+Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
+salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que
+je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les
+portes des appartements de Sa Majesté.
+
+Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes
+royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
+en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un
+fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais
+comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
+semble qu'il ait vieilli de dix années.
+
+--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
+malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
+dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
+allure de reine.
+
+A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est
+mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son
+oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
+semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette
+adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de
+la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus
+froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
+femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une
+pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne
+mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
+sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies
+larmes en la quittant pour jamais.
+
+Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain
+point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici
+sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
+mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
+n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
+exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous
+sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de
+malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
+
+ * * * * *
+
+Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date
+précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie.
+De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
+retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres
+n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait
+de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince
+royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère
+retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
+Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La
+reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et
+qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
+de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe
+commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et
+mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu
+quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer
+à présent, comme au réveil...
+
+ * * * * *
+
+C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
+cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de
+Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois,
+par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne
+donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
+
+Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
+aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
+d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des
+globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
+où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un
+petit voile blanc, au crochet.
+
+Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine,
+était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande
+écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire
+chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
+
+Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont
+les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a
+écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par
+milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une
+de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin
+d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
+et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte
+extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus
+rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de
+l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent
+la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles
+ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
+travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout
+doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel
+quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de
+plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant
+qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu
+de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie
+demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
+main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale
+aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que
+telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
+elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
+de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
+grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui
+sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
+de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée
+reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
+humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des
+pauvres.
+
+Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son
+coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
+
+On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
+l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des
+impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
+c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et
+pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
+qui auraient dû la défendre et la chérir.
+
+Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours
+en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus
+encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée
+sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était
+organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque
+nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de
+travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le
+silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
+moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient
+ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
+apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures
+du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable,
+de lourds devoirs et de continuels sourires.
+
+ * * * * *
+
+Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
+je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
+musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
+
+--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
+peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
+l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
+voulez.
+
+C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
+sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
+
+--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et
+d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
+journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
+Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de
+vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
+
+Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
+manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il
+devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
+n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
+les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
+
+Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un
+immense pardon pour tous ses ennemis:
+
+--Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le
+livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
+
+Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit
+deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
+riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner
+beaucoup...
+
+En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait
+perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des
+journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables
+choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte
+de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
+
+ * * * * *
+
+On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la
+première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque
+jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent
+pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
+
+--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
+politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses
+pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs
+qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
+essayer de m'en aller seule.
+
+Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
+n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
+d'un clair sourire qui disait:
+
+--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
+
+Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
+noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
+
+A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à
+côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
+d'affectueuse espérance:
+
+--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
+
+Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un
+des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
+
+ * * * * *
+
+Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta
+étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés
+représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle
+Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
+spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses,
+comme pour une poupée.
+
+
+IV
+
+Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
+sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier
+de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin
+descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent
+dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce
+triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours
+pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
+ils saluaient en silence.
+
+Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les
+lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
+traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
+grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
+sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages
+de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très
+longue et flottante.
+
+Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller
+lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
+
+Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
+silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous
+surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions
+par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
+stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
+chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,
+entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu
+angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous
+semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment
+que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
+nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples
+petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son
+de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait
+quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au
+détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque
+merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des
+campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
+
+La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
+qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de
+dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
+toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de
+s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les
+rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux
+choses imprévues de la lente promenade.
+
+Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
+tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de
+la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux
+fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
+des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
+comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la
+reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc
+de porcelaine...
+
+Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les
+préoccupations de l'avenir obscur.
+
+ * * * * *
+
+Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance
+d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
+
+--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
+quelque chose de nouveau nous concernant?
+
+--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans
+ceux de France, une si grave nouvelle!...
+
+Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
+sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
+
+C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine
+éclata de rire, et aussi nous tous.
+
+--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu
+farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité
+considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses
+soins, à me rappeler à la vie.
+
+A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec
+de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela
+jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de
+comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
+me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:
+«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
+arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
+pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus
+dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
+depuis.
+
+A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
+faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune
+pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
+trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti
+l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,
+en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer
+pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par
+certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait
+dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
+devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur
+pour jamais...
+
+ * * * * *
+
+Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec
+la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur
+Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
+cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
+dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient
+bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
+
+La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
+chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité
+et le sourire des dieux.
+
+ * * * * *
+
+Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé
+de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
+des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
+attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités
+étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
+attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la
+permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses
+bizarres qui se vendaient.
+
+Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes
+et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,
+quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,
+pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer
+au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et
+mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation
+visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
+à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe
+blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,
+laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à
+ce manège de petite fille.
+
+La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans
+la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
+lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
+rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau
+calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
+l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les
+dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
+tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
+
+Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces
+promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
+
+La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
+préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria
+seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de
+tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous
+obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
+
+Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était
+arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où
+se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
+contralto et ténor.
+
+La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans
+celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,
+et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue
+sur ses coussins.
+
+Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente
+promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues
+larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
+lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque
+vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de
+promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque
+carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège
+flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,
+écoutaient la sérénade.
+
+Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
+elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de
+la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
+diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix
+étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est
+innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
+
+La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu
+d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.
+Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,
+peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi
+vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole
+qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure
+berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des
+splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
+
+--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
+blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
+l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt
+son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son
+ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
+
+Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une
+foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les
+pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques
+obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques
+belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en
+mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
+voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
+reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,
+sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
+
+Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous
+d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
+violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant
+cette fuite à travers l'obscurité sonore...
+
+Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades
+s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
+voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une
+station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui
+prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
+nuit.
+
+ * * * * *
+
+De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et
+baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
+
+Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune
+resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
+tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes
+réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
+lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui
+descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,
+dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et
+pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur
+milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures
+noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux
+rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
+en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
+
+Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience
+d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les
+rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui
+vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
+une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole
+venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
+
+ * * * * *
+
+Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette
+lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure
+que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait
+mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
+
+Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
+Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait
+la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
+siècles passés.
+
+
+V
+
+ Samedi 15 août 1891.
+
+Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute
+volée pour l'Assomption de la Vierge.
+
+La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
+
+D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
+force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un
+autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
+
+Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
+inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles
+d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait
+d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,
+au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine
+et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
+reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
+contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute
+sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses
+politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les
+autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
+c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se
+tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
+moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
+
+Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
+de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue
+n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se
+révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
+oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de
+rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si
+solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
+prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
+répondait point.
+
+A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant
+de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;
+il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
+qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
+pressions qu'il pouvait subir.
+
+De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de
+mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
+aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout
+en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
+
+ * * * * *
+
+A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée
+dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,
+nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
+du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les
+passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville
+ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
+et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
+et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de
+sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente
+et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
+en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école
+buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos
+figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout
+à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
+déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre
+promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,
+sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
+partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de
+mosaïques et de statues qui est Venise.
+
+Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu
+mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme
+endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait
+s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,
+au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer
+un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette
+place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
+
+ * * * * *
+
+Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant
+que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
+Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle
+semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
+
+Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
+la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil
+et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
+presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
+expressions rieuses d'autrefois.
+
+Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa
+nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à
+propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines
+petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
+auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
+toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très
+ordinaire envergure.
+
+ * * * * *
+
+Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
+reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
+de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.
+
+--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
+écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,
+maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,
+pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
+
+D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
+
+Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses
+yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même
+allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres
+bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de
+courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité
+habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à
+causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
+
+Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des
+questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces
+choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
+plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
+révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement
+de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,
+convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
+radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
+Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au
+fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,
+surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
+dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses
+étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
+reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
+proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi
+qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,
+les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose
+de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
+l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème
+d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
+de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement
+triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence
+subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
+
+Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait
+toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
+entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites
+filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous
+suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau
+leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.
+
+
+VI
+
+Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout.
+Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les
+dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs
+proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons
+en groupe confus.
+
+Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour
+s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi
+religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
+lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
+
+Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa
+sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il
+fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en
+partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
+suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à
+droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant
+elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous
+distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite
+vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles
+mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces
+beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
+
+Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul
+pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle
+avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à
+plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop
+mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse,
+voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
+manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la
+mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait
+presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
+puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
+
+--«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai
+qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
+
+Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté
+d'hermine.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la
+lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de
+cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se
+tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
+
+Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois
+très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
+
+Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement.
+Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait
+comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé
+aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre
+eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
+anxieusement au sens des moindres paroles...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté
+qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux.
+L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
+mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts
+chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une
+poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des
+choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
+consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la
+résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les
+plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême
+de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il
+n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien
+promettre.
+
+Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le
+plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré,
+brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
+
+De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée,
+disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir.
+Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus
+que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
+robe.
+
+Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée
+nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens
+de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les
+gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir
+que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même,
+captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
+supérieur.
+
+La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer
+derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
+
+Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient
+approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
+sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
+sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près,
+elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos
+gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange
+et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
+encore.
+
+--«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le
+dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix
+aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
+maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui
+plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
+Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix
+délicieuse.
+
+Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions
+de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
+faisait nuit.
+
+ * * * * *
+
+De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit
+porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée
+que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain
+matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
+avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
+où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
+pas que je la voyais pour la dernière fois.
+
+Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle
+à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de
+sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs
+dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de
+sa grande écriture élégante et nette:
+
+_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être
+plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._
+
+_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant
+de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
+phases de développement intellectuel que nous sommes probablement
+prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
+pour sombrer._
+
+ CARMEN SYLVA.
+
+Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique,
+regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je
+songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je
+revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
+de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui
+doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
+encore.
+
+J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
+avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné
+sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
+les juger.
+
+Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
+cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
+pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
+probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
+pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées
+charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne
+pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des
+haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien
+et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
+
+Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir
+de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.
+
+
+VII
+
+ Dimanche 16 août.
+
+Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu
+matinal à la reine.
+
+Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur
+qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus
+malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me
+recevoir.
+
+Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette
+causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
+filles, et une gondole m'emmène à la gare.
+
+Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le
+front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une
+enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:
+
+_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._
+
+_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais
+j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
+eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud
+et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
+petitesses dans votre cercle de fervents!_
+
+ CARMEN SYLVA.
+
+
+VIII
+
+ Novembre 92.
+
+Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la
+reine.
+
+On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de
+plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris
+qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au
+bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que
+maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...
+
+
+
+
+CONSTANTINOPLE EN 1890
+
+
+C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce
+chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me
+récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de
+la patrie turque--et me voici.
+
+Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement
+d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable.
+Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à
+regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont
+apercevoir le grand Stamboul...
+
+Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
+celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une
+vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le
+vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
+incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que
+sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
+sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
+Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur
+l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule
+bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
+fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces
+buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît
+comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
+que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds,
+d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres
+comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que
+les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges,
+ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
+terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
+mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles
+couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette
+même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
+terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans
+leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
+encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
+Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors
+des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
+moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
+frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la
+pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
+
+Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus
+inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes
+courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si
+vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes,
+tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
+l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt
+vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes
+indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul
+endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi,
+passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune
+d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui
+planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai
+aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque,
+que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme
+transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait
+au mysticisme oriental.
+
+Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans
+bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
+regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu
+s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
+dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
+brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
+Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire,
+tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma
+chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en
+dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de
+vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
+lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et
+des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils,
+m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
+dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque
+fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et
+délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
+
+Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
+m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
+incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux
+qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression
+d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin.
+Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à
+présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
+restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité
+reine d'Orient.
+
+Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
+des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme
+Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long
+du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue
+de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de
+caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La
+grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur
+la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
+s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
+
+ * * * * *
+
+Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
+de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
+
+Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus
+changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
+les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable
+lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
+manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
+
+Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
+qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
+désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
+foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon
+cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
+Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
+étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
+monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la
+nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie
+des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
+parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à
+chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
+jugerais-je? Je les adore!...
+
+Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en
+simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
+détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des
+morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
+
+Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
+beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
+mer Noire.
+
+A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au
+lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
+pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique,
+hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
+
+Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
+végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails
+intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très
+réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le
+subissent.
+
+Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs
+comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
+cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
+trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent:
+Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite,
+échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
+au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
+au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les
+minarets et les grands dômes de Stamboul!
+
+ * * * * *
+
+Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut,
+encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de
+louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
+Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots
+d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de
+partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
+villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà;
+n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus
+les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
+presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large
+et profond comme nulle part ailleurs.
+
+ * * * * *
+
+Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma
+journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des
+recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
+
+L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein
+air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à
+regarder passer le monde et tomber la nuit.
+
+Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané,
+une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges
+rues, des quartiers absolument différents.
+
+Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par
+des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont
+assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre
+d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
+vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
+spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
+d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses
+minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de
+jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
+en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement
+modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des
+belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
+nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
+elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
+innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux
+couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
+plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
+tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc,
+du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en
+face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
+constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu
+assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
+
+Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans
+distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
+du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques
+tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
+les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
+commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes
+remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore
+toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
+bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
+qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier
+général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de
+nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands
+ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs
+gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
+
+A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce
+carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
+dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les
+divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
+matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur
+d'enfer...
+
+A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des
+rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée
+là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des
+berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte,
+encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
+viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le
+jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
+voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
+des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un
+narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges
+épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à
+Constantinople.
+
+Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous,
+pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de
+rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
+de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la
+montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce
+petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables
+narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure
+que la nuit tombe...
+
+Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant
+d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe,
+à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
+
+Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
+on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs
+de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de
+tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
+de fleurs.
+
+Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra
+cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes
+aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
+lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche
+du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va
+l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes
+revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit
+tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à
+l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de
+toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
+auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives.
+Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par
+beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux
+costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
+plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut
+au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre
+les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu
+assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
+
+Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous
+surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au
+hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face
+au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
+communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers,
+toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
+curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
+avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze
+ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les
+soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à
+songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me
+rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti
+d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
+maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
+petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers
+jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente
+animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de
+guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands
+cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
+circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
+les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
+au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
+qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux,
+drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
+s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes
+du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces
+très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de
+pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
+dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
+jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
+village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et,
+aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride,
+sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
+
+La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
+grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec
+l'obscurité.
+
+Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les
+vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
+l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant
+aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un
+effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque
+psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant
+les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes
+veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
+les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux
+jaunes dans la nuit.
+
+Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
+paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
+commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine,
+dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là
+quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des
+lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
+rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette
+Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux
+parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
+deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
+s'endort sur l'autre...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
+regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la
+pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux
+s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de
+Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié
+que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de
+la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à
+l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra
+et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses
+foules...
+
+ * * * * *
+
+Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à
+Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe
+un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés,
+et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter
+ensuite par le Champ-des-Morts.
+
+ * * * * *
+
+Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
+pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants
+innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
+a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient
+continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui
+sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
+Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands
+alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où
+l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de
+dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais
+lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la
+voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un
+brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
+cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
+grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme
+autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri
+des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules
+arabes...
+
+A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur,
+touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
+quelques renseignements pratiques:
+
+--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
+(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y
+a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont
+périlleuses.)
+
+Je le dévisage tout d'abord:
+
+--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à
+Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
+trois _beuglants_ délicieux...
+
+Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
+
+Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
+je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin,
+quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée
+d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
+dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un
+décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
+lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est
+devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers
+assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
+d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la
+nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle
+se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans
+les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
+soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de
+leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
+dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel,
+des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
+comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
+
+J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me
+fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à
+travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche,
+montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
+couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
+du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure
+que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
+
+Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment
+alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
+qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des
+voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
+C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
+dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses
+qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre,
+qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
+quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte
+de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
+où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en
+ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
+
+Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une
+transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
+errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
+de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées,
+les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues
+sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du
+Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes.
+Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le
+coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés
+encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des
+petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les
+cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des
+mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix
+aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
+hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
+
+De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul,
+voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une
+rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la
+rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin
+de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh,
+gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
+longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand
+silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
+cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit;
+fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces
+pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
+précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes
+anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en
+va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux
+dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les
+feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
+pavés et les vieux murs...
+
+_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à
+cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
+
+A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers
+neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
+d'Eyoub.
+
+(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de
+périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on
+navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
+comme à Venise les gondoles.)
+
+Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de
+l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
+à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très
+vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter
+ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
+trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres
+disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au
+bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
+
+Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure
+où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites
+lames se forment.
+
+Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême
+recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui
+longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies
+par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
+blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de
+ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux;
+elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit
+confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses.
+Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
+blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés
+d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
+étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de
+dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
+ronces...
+
+Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts:
+quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
+vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois
+petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent,
+vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
+jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste,
+jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette
+verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois
+petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas
+au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces
+grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
+siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si
+trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un
+universel et irrémédiable néant.
+
+ * * * * *
+
+_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour
+d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
+convives à déjeuner--tous touristes!
+
+Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis
+deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
+Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière
+qui vient ici fureter partout.
+
+Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très
+charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
+longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
+je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans
+l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je
+ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
+rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de
+bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement,
+tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de
+peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
+entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
+
+Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
+orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément,
+torrentielle.
+
+Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la
+fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
+suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la
+ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
+portes).
+
+Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
+sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
+des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard
+crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de
+bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout
+de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
+guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
+mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de
+faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les
+mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves
+qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
+s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
+retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
+mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
+brouhaha de fantômes.
+
+Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à
+l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes
+d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se
+serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés.
+(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de
+marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux
+Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne
+voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et
+inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans
+des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et
+ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la
+mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme
+cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des
+interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
+voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
+manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile
+d'exploiteurs d'étrangers.
+
+Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
+dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
+désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
+couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
+marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend
+dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
+
+Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de
+louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des
+portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
+
+La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
+descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les
+flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
+aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
+connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où
+mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et
+triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
+l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui
+tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me
+replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
+
+Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y
+trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
+Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de
+Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me
+dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
+
+Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la
+diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse
+vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop,
+fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent.
+Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
+banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait
+d'une féerie.
+
+C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté
+opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
+empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au
+delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se
+prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
+
+En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
+masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus
+galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
+vâr!_
+
+Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
+Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
+rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on
+traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées
+d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues
+de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du
+palais, on s'écarte, et nous passons...
+
+Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
+où nous reprenons notre train ventre à terre.
+
+Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
+d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
+franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
+nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à
+profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
+girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
+aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
+entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de
+toutes les couleurs.
+
+Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
+plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon
+reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
+des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
+formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes,
+comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
+d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux
+longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
+
+Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un
+recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit,
+sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
+est traversé.
+
+Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
+devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais:
+salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures
+et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
+fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
+tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du
+silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui
+sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence
+du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
+choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient
+sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
+d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
+
+Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est
+encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la
+prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
+tout à l'heure Sa Majesté sortir.
+
+A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où
+je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute
+blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par
+en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
+découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque
+chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu
+d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement
+lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
+avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de
+Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
+les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un
+gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
+une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
+les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est
+impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est
+placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
+préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
+musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des
+coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le
+Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui
+sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
+
+Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et
+recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse
+mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
+concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
+cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
+sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
+trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans
+fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable
+fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est
+très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
+tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger
+mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent
+tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
+de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps,
+une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes
+lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
+depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
+la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
+l'exaltation finale....
+
+Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
+feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
+troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers
+de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
+
+Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du
+palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
+derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
+princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs,
+affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
+les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est
+fini...
+
+ * * * * *
+
+A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
+murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y
+a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve
+de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de
+fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son
+repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait
+construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
+
+Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également
+simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le
+bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp
+de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
+droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les
+uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
+très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements
+impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
+eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
+Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer
+le voisinage très proche du Souverain.
+
+En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des
+cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il
+porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap
+brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
+
+Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
+Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
+tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue
+irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun
+souvenir...
+
+C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
+avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
+du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
+caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe
+du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de
+très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
+aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans
+savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien:
+alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife
+suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits
+qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans
+les choses de l'avenir...
+
+Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et
+cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement
+l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
+matinée de soleil et de prime jeunesse...
+
+L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance
+exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute
+naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
+soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
+Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement
+meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si
+glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et
+dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
+en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
+d'incendie.
+
+Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante
+indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en
+aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
+Stamboul.
+
+Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y
+ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
+causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des
+audiences.
+
+Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et
+la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
+sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité
+moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
+utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
+surtout quand ses fils ne croiront plus?
+
+En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
+été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude
+attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions
+effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps
+nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
+
+Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein
+Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par
+terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
+
+Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en
+passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
+rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne
+des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les
+minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour
+dormir.
+
+Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
+réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté
+devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me
+faire visiter les trésors des Sultans.
+
+La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
+une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne
+passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque
+fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin
+du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet
+air et de cette lumière!...
+
+ * * * * *
+
+Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques
+platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse
+grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
+faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites
+boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux
+et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
+ou à Bagdad.
+
+Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet
+extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par
+en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui
+est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à
+s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les
+barbiers, en plein air, sous les arbres.
+
+Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de
+m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
+demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
+matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le
+plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter
+ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
+choses centenaires d'alentour.
+
+Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène
+encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un
+aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où
+l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une
+enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
+
+Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
+spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un
+promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
+des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
+Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à
+Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un
+monde de rêves...
+
+On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que
+l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures
+nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de
+son suaire.
+
+D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe
+des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des
+arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
+cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
+inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de
+monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
+
+Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
+véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand
+Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
+ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est
+pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes
+murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de
+la tristesse des splendeurs mortes.
+
+Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite
+d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de
+cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves
+impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans
+une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du
+monde.
+
+Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la
+dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale
+du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très
+élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
+l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace,
+où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères
+au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
+
+Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui
+contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus
+rare:
+
+D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète
+est conservé dans une housse brodée de pierreries;
+
+Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces
+faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
+branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on
+liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
+
+Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
+et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes
+de fer.
+
+Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous
+allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux
+salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du
+siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis
+XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme
+à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
+vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
+par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets,
+mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
+tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
+habituées à l'immobilité, à l'abandon.
+
+Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
+d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous
+avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
+charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds,
+le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs
+des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles
+résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en
+longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne
+magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre
+dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses
+minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres.
+A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
+promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
+grises, traînant des fumées...
+
+Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
+haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
+aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet
+isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
+silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
+
+Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose,
+avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
+assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de
+chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.
+
+Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des
+salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
+
+Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
+huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus
+étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de
+dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent
+d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
+classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques,
+depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or
+surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
+les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
+autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
+dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à
+café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des
+étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
+les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs
+en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir
+les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
+ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et
+brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
+
+Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et
+effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine,
+debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles
+sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
+s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les
+catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des
+kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce
+turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au
+commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on
+apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du
+souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
+on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
+pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
+richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
+succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe
+siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
+lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles
+poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des
+anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de
+les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces
+fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a
+rapprochés dans le même pitoyable non-être.
+
+Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins
+mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix,
+aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
+malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les
+énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux,
+brillent d'un éclat jaune et fatigué.
+
+Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder.
+Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant
+de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de
+fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les
+règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même
+silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des
+vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche...
+Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette
+fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant,
+Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
+donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
+néant...
+
+ * * * * *
+
+A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à
+huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des
+coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à
+demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.
+
+Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
+blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de
+soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.
+
+Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.
+
+Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en
+face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.
+
+En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à
+Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un
+blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et
+dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur
+neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.
+
+ * * * * *
+
+Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les
+portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes
+couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très
+compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de
+Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
+si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
+viennent même plus.
+
+Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette
+rapide visite aux autres résidences impériales.
+
+A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence.
+Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans
+la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
+observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
+être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
+astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je
+me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange
+pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une
+inconvenance, une grossièreté d'Occident.
+
+J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un
+block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de
+transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
+invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que
+Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône,
+puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
+
+Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du
+silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
+les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
+jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées
+charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie
+en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
+
+La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré.
+Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
+chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
+sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
+
+«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix
+incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
+
+En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix
+s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
+pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement
+inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane
+aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
+revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
+gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château
+quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là,
+qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et
+angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
+
+Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
+et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
+presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur
+les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
+mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers
+en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les
+vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne
+pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages
+magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les
+têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats
+superbes, aussi insouciants de mourir...
+
+
+
+
+CHARMEURS DE SERPENTS
+
+
+A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai,
+la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux
+petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires,
+s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère
+de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances
+exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux
+noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le
+couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
+vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu
+bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune
+d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants
+roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles
+teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard
+intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de
+printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient,
+posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre
+des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait
+éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré
+qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de
+contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout,
+les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer
+que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des
+visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille
+lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...
+
+D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le
+tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs,
+qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu
+à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.
+
+A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient
+placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des
+successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des
+terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui
+était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.
+
+Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et
+les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur
+chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste
+souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le
+ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en
+rêvant, sans voir.
+
+Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées,
+charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces
+immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces
+flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme
+berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années
+jeunes...
+
+Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus
+doux, l'universelle chanson de la mort.
+
+
+
+
+UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME
+
+
+ Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.
+
+Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de
+«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici,
+dans les bois.
+
+A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en
+route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis,
+trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.
+
+Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte
+montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent
+large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent
+partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main
+d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures
+et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers
+quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des
+ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature
+naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui
+impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
+cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués,
+balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
+faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en
+zigzags de serpent.
+
+Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils
+télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres
+inconnus.
+
+Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une
+maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un
+renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est
+amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase
+en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire,
+des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses,
+refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.
+
+ * * * * *
+
+Repris notre route.
+
+Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui
+entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le
+pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où
+tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande
+musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.
+
+On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude,
+morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de
+l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes
+annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes
+hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus
+éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos
+campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts,
+suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles
+d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
+petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui
+apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
+ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de
+précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites
+ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.
+
+De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues;
+les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs
+diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des
+yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et
+on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni
+calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil
+silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté
+avec ceux d'Occident...
+
+ * * * * *
+
+Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de
+montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une
+plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie
+lointaine où la mer vient mourir.
+
+Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir
+descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout
+entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant
+notre grand horizon.
+
+Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si
+loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?
+
+ * * * * *
+
+Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de
+très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit,
+d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
+renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents
+par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les
+arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.
+
+Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans
+ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques
+misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies,
+porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure
+cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux
+dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de
+marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur
+les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni
+voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île
+très civilisée.
+
+ * * * * *
+
+A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême
+vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
+vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans
+nos petits chars, sous nos pieds.
+
+C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat
+blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans
+nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue
+par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de
+nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes,
+et aussi verte qu'il est bleu.
+
+La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe
+continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous.
+Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu
+voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site
+d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages
+uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.
+
+ * * * * *
+
+Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à
+l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.
+
+Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à
+l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les
+gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous
+examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les
+bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.
+
+Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un
+enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains
+son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.
+
+Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard
+de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être
+qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans
+la terre japonaise.
+
+ * * * * *
+
+Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en
+bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la
+grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses
+amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu
+de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine
+porcelaine ornée de gentils dessins légers.
+
+Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici
+dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de
+roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement
+progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve.
+L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses
+tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté
+raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une
+guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
+en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements
+brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins
+jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.
+
+ * * * * *
+
+Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés,
+et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va
+falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des
+sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les
+bois.
+
+L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous
+suivent pour nous guider.
+
+Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers,
+les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque
+vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue,
+informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...
+
+... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir,
+inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins
+d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop
+grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont
+la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte
+à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois
+de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai
+promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé
+déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur
+d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une
+angoisse vague,--fugitive aussi...
+
+Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet
+indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes,
+antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
+parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine
+compréhensibles, ténébreuses même pour moi...
+
+ * * * * *
+
+Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons
+sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de
+ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si
+hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux
+gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son
+ombre, dans un lit de pierres grises.
+
+Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique,
+déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour,
+encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des
+dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en
+rang comme pour tenir conseil.
+
+Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée
+et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de
+fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le
+monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs
+vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils
+sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant,
+leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans
+les yeux, les rendant plus horribles à voir.
+
+La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect
+d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec
+des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas
+d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine.
+Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre
+deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y
+pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible
+leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se
+trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des
+lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.
+
+En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples
+n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées
+profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
+ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur
+les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie
+pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.
+
+ * * * * *
+
+L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de
+la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
+tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.
+
+Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle
+ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout
+la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
+derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement,
+fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste
+entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue
+tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte
+de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en
+haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume
+entre des rochers noirs.
+
+ * * * * *
+
+Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et
+plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche
+énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons
+nos vêtements et nous faisons comme eux.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés
+délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un
+pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa
+femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent
+nous faire des révérences.
+
+Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle
+est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la
+cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils
+plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous
+ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les
+gouttelettes d'eau.
+
+--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur
+subitement.
+
+Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa
+réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M.
+La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
+ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est
+incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France
+que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre
+navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au
+milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion.
+Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du
+mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces
+distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés,
+étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à
+présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.
+
+ * * * * *
+
+A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une
+vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus
+vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
+chars.
+
+ * * * * *
+
+Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et
+les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers
+de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient
+devant nous sur le chemin.
+
+Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de
+Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.
+
+Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables,
+s'excitant par des cris.
+
+La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de
+petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes
+herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les
+cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur
+bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans
+les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts,
+tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante
+couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes
+surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos
+pieds.
+
+Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons
+modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au
+bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons
+blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le
+chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec
+l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très
+fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs,
+nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les
+branches d'arbre.
+
+ * * * * *
+
+Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une
+maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des
+hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
+leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.
+
+Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans
+l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.
+
+Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du
+foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la
+cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le
+soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever
+sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second
+dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions
+tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des
+cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce
+_pardon_ de l'année dernière...
+
+ * * * * *
+
+Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme
+il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés
+sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.
+
+Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues,
+légèrement endormies.
+
+Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper
+une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous
+endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.
+
+
+
+
+LES FEMMES JAPONAISES
+
+
+Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et
+voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce
+mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De
+nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion
+de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées
+de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits
+surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures
+rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes,
+petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les
+mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les
+plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des
+ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de
+petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi
+j'entends, dans le silence, comme des petits rires...
+
+ * * * * *
+
+Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la
+femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des
+surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être
+à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables
+entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette
+étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne
+nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté,
+qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la
+nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences
+extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et
+nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne
+pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou
+chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous
+sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces
+gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.
+
+Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime
+mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...
+
+Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela
+brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse
+mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis
+de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes
+d'artifices.
+
+Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,
+divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou
+câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que
+fatigue le trop grand jour.
+
+Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très
+haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de
+pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils
+accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce
+qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois
+qu'il s'agit de représenter une Japonaise.
+
+Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de
+femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi
+dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la
+rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce
+pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à
+l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.
+
+Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes
+d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les
+lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la
+bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même
+quelquefois en fin bec d'aigle.
+
+Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre
+castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes,
+bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous
+leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais
+diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives
+Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des
+chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes
+des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées
+avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de
+tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs
+formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis
+des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres
+d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses
+alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à
+former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux
+torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un
+bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de
+lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une
+expression à la fois jeune et morte.
+
+ * * * * *
+
+A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible
+Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est
+descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à
+présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses
+lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés
+d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses;
+elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes
+et ses chapeaux.
+
+Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares
+solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie,
+j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement
+charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à
+profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son
+dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique
+de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement
+bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature
+irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et
+vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et,
+malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre
+présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle,
+l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!
+
+ [1] Ceci est écrit en 1890.
+
+Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et
+dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les
+larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul
+coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours
+plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges,
+des rites, des costumes, des élégances immuables.
+
+Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux
+dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait
+venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des
+chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces
+travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
+regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.
+Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des
+garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones
+qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont
+donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers
+bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en
+singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,
+gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout
+des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker
+et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que
+devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,
+les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument
+nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des
+mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de
+cotillon et des soupers.
+
+Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers
+qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et
+même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne
+consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses
+traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres
+formels d'un empereur.
+
+Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un
+cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans
+le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses
+ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés
+contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être
+charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement
+laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous
+l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur
+profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont
+généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
+mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières
+à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les
+corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste
+toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame
+japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles
+petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes
+épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si
+dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup
+de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde
+qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes
+millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
+sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées
+comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces
+dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
+vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à
+notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons
+absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de
+sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux
+profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent
+certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux
+du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les
+somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur
+leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments
+démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison
+japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les
+lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et
+en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus
+rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à
+quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit?
+C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à
+longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des
+petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité
+de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur
+le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.
+
+Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des
+poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches
+rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères,
+héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si
+haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je
+crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie
+souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une
+fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de
+l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois
+reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin
+frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en
+bec d'aigle.
+
+ * * * * *
+
+La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore,
+loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle
+n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
+porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée
+pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes
+unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de
+son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le
+blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
+perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une
+dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé,
+ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque
+noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la
+bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on
+obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence
+accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.
+
+Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre,
+que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on
+a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le
+plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est
+encore de la déclarer énigmatique.
+
+Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si
+librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître
+au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.
+De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les
+maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui
+me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense,
+un involontaire sourire.
+
+Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu
+simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout
+le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des
+appartements grands comme la main, dont les parois de papier
+s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la
+fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et
+minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
+est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même
+agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude
+acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la
+vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.
+
+Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi
+maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine
+porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs
+tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se
+remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très
+fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.
+
+Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes
+d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose
+invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs
+dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées
+délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans
+qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits
+instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles
+procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,
+elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long
+manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs
+incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.
+
+Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées
+et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons
+démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes
+formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté
+minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente
+simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où
+des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une
+pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité
+voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que
+l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part;
+quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et
+de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur
+des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases
+de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son
+intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut
+et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est
+partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien
+n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène
+jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces
+papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries
+elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout
+ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures
+de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses
+comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces
+boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air
+d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.
+
+Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente
+aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles
+qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,
+brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
+oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou
+pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un
+quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
+s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes
+de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles
+petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à
+peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très
+dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête,
+forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur,
+où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques
+teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.
+
+Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le
+Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches
+larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont
+généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les
+toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont
+d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant
+comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une
+grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos
+ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour
+certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois,
+sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites
+de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures,
+elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde
+officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache
+entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les
+vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
+l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées
+sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières.
+Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de
+rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur
+les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber
+n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les
+talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement
+courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de
+révérences.
+
+Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups
+de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses
+aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore
+sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font
+peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
+bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre,
+qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et
+lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le
+sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,
+la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque
+qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié
+de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les
+prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
+sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit
+invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous
+des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin
+d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes
+de bois léger, pourraient flotter dans l'air.
+
+ * * * * *
+
+Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à
+peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires
+et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont
+ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.
+
+Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent
+souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
+et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là
+grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à
+servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se
+repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la
+_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est
+innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en
+existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe
+bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec
+ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
+disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les
+villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des
+hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site
+particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une
+maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre,
+c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que
+dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
+toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est
+souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un
+peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère
+tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en
+général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un
+mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans
+qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne
+tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la
+rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur
+toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y
+sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus
+inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se
+mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec
+un sourire et qui leur prêterait presque un charme...
+
+Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se
+montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que
+cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans
+les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par
+exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées.
+Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le
+moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama
+ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont
+apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec
+lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les
+marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour
+cela fermée aux acheteurs.
+
+Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral,
+même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses
+que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir,
+surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur
+les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et
+je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs
+moeurs.
+
+Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour
+attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres
+vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on
+aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même
+dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle
+elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.
+
+Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie
+enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très
+jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues,
+les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique
+exquis!
+
+Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes,
+petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux
+jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des
+reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille
+tendresse.
+
+Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines
+pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un
+jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le
+même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout
+confort personnel dans la vie.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont
+pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut
+manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas
+un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou
+des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.
+
+J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon
+rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui
+ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des
+révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien
+régime.
+
+Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel
+rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de
+leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la
+poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des
+fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces
+choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de
+ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints
+sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les
+objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais
+qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que
+quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une
+cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais
+qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches
+de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes
+indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.
+
+ * * * * *
+
+Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine
+comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour
+chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le
+premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et
+de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel
+n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.
+
+ * * * * *
+
+Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites
+cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se
+perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux,
+dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si
+étrangement se greffer sans rien détruire.
+
+Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces
+sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel
+parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant
+croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi
+humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,
+presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits,
+flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le
+non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
+qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des
+aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans
+l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme
+un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,
+nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine
+obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons
+jamais.
+
+Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des
+superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus
+sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié
+dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours
+des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers;
+il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...
+
+Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits
+yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;
+puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire
+détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par
+instant avoir l'irréflexion des oiseaux.
+
+ * * * * *
+
+Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à
+toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.
+
+Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées
+en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou
+trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites
+routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine
+et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.
+
+Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage
+à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si
+antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.
+
+Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,
+quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand
+les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs
+panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs
+plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au
+bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les
+rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou
+_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles
+des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités,
+de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de
+lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les
+attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés
+derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des
+sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles
+prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac,
+clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se
+retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à
+l'effroi du surnaturel...
+
+ * * * * *
+
+La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est
+de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme
+elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement
+courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des
+rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et
+la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux
+cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande;
+la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la
+chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,
+est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne
+d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien
+suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran
+très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des
+minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.
+
+La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet
+autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de
+nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de
+son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au
+lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont
+en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui
+témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec
+un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait
+composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les
+moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes
+d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.
+
+Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs
+plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi
+plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de
+méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable
+accueil et ses sourires.
+
+Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et
+de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité
+millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très
+peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la
+plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de
+planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de
+notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore
+quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait
+sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces
+mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites
+dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...
+
+ * * * * *
+
+En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres
+d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi
+de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la
+vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de
+siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds
+et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,
+ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir
+gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays
+des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses
+et du rire...
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ CARMEN SYLVA 1
+ L'EXILÉE 33
+ CONSTANTINOPLE EN 1890 113
+ CHARMEURS DE SERPENTS 193
+ UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199
+ FEMMES JAPONAISES 225
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41100 ***