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-The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 19), by
-Alphonse de Lamartine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Cours Familier de Littérature (Volume 19)
- Un entretien par mois
-
-Author: Alphonse de Lamartine
-
-Release Date: October 14, 2012 [EBook #41056]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
-P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- UN ENTRETIEN PAR MOIS
-
- PAR
- M. A. DE LAMARTINE
-
-
-
-
- TOME DIX-NEUVIÈME.
-
-
-
-
- PARIS
- ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
- RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
- 1865
-
-
-L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
-l'étranger.
-
-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- REVUE MENSUELLE.
-
- XIX
-
-
-Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
-de la Marine, rue Jacob, 56.
-
-
-
-
-CIXe ENTRETIEN.
-
-MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,
-
-MINISTRE DU PAPE PIE VII,
-
-PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.
-
-(PREMIÈRE PARTIE.)
-
-
-I
-
-Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain
-de l'autorité spirituelle ou temporelle de la papauté en Europe, il
-est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en
-vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition
-humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorité, sous le
-rapport spirituel, soit sacrée; et qu'en vertu du titre de possession
-humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les
-gouvernements, monarchies ou républiques, traitent avec eux, leur
-envoient des ambassades ou en reçoivent d'eux, concluent des
-concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les exécuter
-par le simple respect de leur parole, jusqu'à ce qu'ils soient périmés
-ou modifiés d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent
-légitimement la portion d'empire qui leur a été dévolue sur ce globe.
-
-_Détrôné pour cause_ de papauté, est un axiome de droit public qui n'a
-pas encore été admis sur la terre.
-
-Qu'on n'admette pas le mélange sacrilége du spirituel et du temporel,
-c'est libre à chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement
-temporel de la papauté parce que le pape exerce comme pape des
-fonctions ecclésiastiques à Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux
-puissances et passer soi-même d'un ordre d'idées dans un autre. Les
-papes ont donc comme souverains un gouvernement.
-
-Or, du moment où les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres;
-et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un
-homme supérieur, modéré, dévoué jusqu'à l'exil et jusqu'à la mort,
-comme Sully était censé l'être à Henri IV; si ce rare phénix, né dans
-la prospérité, éprouvé par les vicissitudes du pouvoir et du temps,
-continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus
-diverses, en butte aux persécutions les plus acerbes et les plus
-odieuses, à partager dans le ministre, sans cause, les adversités de
-son maître; si le souverain sensible et reconnaissant a payé de son
-amitié constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce
-gouvernement de l'amitié a donné au monde le touchant exemple du
-sentiment dans les affaires, et montré aux peuples que la vertu privée
-complète la vertu publique dans le maître comme dans le serviteur;
-pourquoi des écrivains honnêtes ne rendraient-ils pas justice et
-hommage à ce phénomène si rare dans l'histoire des gouvernements, et
-ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le
-gouvernement de l'amitié?
-
-C'est le véritable nom de ce gouvernement à deux têtes ou plutôt à
-deux coeurs, qui a traversé tant d'années de calamités sans se
-diviser, après quoi le ministre est mort de douleur de la mort du
-souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacrée à celui qu'il
-a tant aimé.
-
-Voilà l'histoire exacte du règne pontifical de Pie VII et du ministre
-Consalvi.
-
-
-II
-
-J'ai beaucoup connu et familièrement fréquenté le cardinal-ministre, à
-Rome, à différentes époques, sous les auspices de la duchesse de
-Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi;
-elle m'en a légué une preuve touchante en me léguant une de ses
-munificences par son testament. Cette munificence acquit à mes yeux un
-triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Récamier, femme
-digne de cette société avec les illustrations de Londres, de Paris et
-de Rome, et qui m'a légué elle-même un souvenir immortel, le beau
-portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai été
-le témoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la
-mesure, de la sagesse, de l'équilibre de son gouvernement et de
-l'impassibilité de son courage. Ce n'était pas seulement un grand
-ministre, c'était un grand coeur; j'ai passé avec lui en 1821 les
-semaines glissantes où l'armée napolitaine de Pépé et l'armée
-autrichienne de Frimont allaient s'aborder à Introdocco et se disputer
-les États romains envahis des deux côtés, et où Rome attendait des
-hasards d'une bataille son sort et sa révolution; il était aussi calme
-que s'il avait eu le secret du destin: «_Experti invicem sumus ego et
-fortuna_,» nous disait-il. «Quant au pape, il a touché le fond de
-l'adversité à Savone et à Fontainebleau; il ne craint pas de descendre
-plus bas, laissant à Dieu sa providence.» N'est-on pas trop heureux,
-dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde,
-d'avoir son devoir marqué par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec
-son maître et son ami?
-
-
-III
-
-J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard
-quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom
-du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque
-pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne
-connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas
-les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de
-publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._
-
-Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée
-précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a
-que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement
-_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires
-intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de
-lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper
-exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe
-habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de
-ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques
-qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le
-rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le
-voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de
-ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à
-Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent
-l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à
-l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le
-retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le
-fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813;
-enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi,
-directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des
-notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour
-éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts.
-Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain
-d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci
-nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal
-Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de
-l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son
-premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et
-effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires
-du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement
-lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents
-originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses
-Mémoires.
-
-Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M.
-Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de
-la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre,
-dont l'objet était plus vaste.
-
-
-IV
-
-Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé
-sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une
-soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise
-Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom
-de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à
-Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il,
-que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il
-n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander
-asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il
-resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis
-Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la
-tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce
-cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies,
-envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui.
-
-«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après,
-avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère,
-Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On
-l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut
-la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la
-division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce
-surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque
-peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus
-seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au
-lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon
-pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de
-ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le
-genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le
-reste de sa vie.
-
-«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il
-fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on
-n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné
-frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la
-maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une
-opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et
-fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me
-fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit
-enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me
-préparait mon triste sort.
-
-«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en
-voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et
-moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui
-aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui
-permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat,
-avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati.
-Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait
-justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer
-des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs
-pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous
-y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection
-spéciale.
-
-«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait
-notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant
-personnage.
-
-«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet
-1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et
-l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York
-m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati
-environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie,
-les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en
-rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents
-professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis
-bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce
-discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai
-un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait
-quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront
-ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma
-reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais,
-et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un
-rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la
-théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne
-de lui être comparé.
-
-«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui
-interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer
-un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur
-dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite
-au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me
-trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi
-qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant
-achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai
-définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus
-tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour
-achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau
-à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale
-protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai
-les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé
-Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus
-une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions
-l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui
-cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse
-l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour
-se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui
-permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles
-du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de
-cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir.
-
-«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander
-dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il
-tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les
-mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au
-cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans
-ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on
-devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente
-ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont
-j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de
-Ferrare par les Français.
-
-«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre
-1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était
-impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant
-avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc
-une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre
-Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable
-quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je
-demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier
-secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la
-fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte
-qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus
-que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la
-princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une
-dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des
-princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole,
-alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à
-l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les
-vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se
-sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur
-que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon
-frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse
-Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de
-toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il
-paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être
-trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence,
-il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon
-caractère me rendait plus pénibles.
-
-«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de
-juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas
-très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat
-domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je
-ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé
-ministre.
-
-«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de
-rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis
-au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de
-novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore
-quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais
-cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de
-mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de
-causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce
-tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente.
-
-«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion
-nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai
-bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré,
-comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu,
-si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il
-m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes
-compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes
-confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la
-réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais
-cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui
-s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que
-mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire
-la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette
-matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le
-cardinal Negroni.
-
-«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de
-son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement
-rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa
-prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites,
-uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita
-rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et,
-sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie
-VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et
-même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes
-successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on
-sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une
-maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il
-m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux
-payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me
-disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour
-avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par
-l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne
-réputation.»
-
-«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie
-ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que
-cependant j'estimais beaucoup.
-
-«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports
-favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes
-compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas
-davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du
-Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne
-visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je
-n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que
-l'intérêt me guidait.
-
-«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de
-la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre
-gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme
-le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de
-faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le
-cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La
-Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le
-cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le
-remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation.
-Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me
-témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de
-faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses
-occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter
-toutes sortes d'affaires.
-
-«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres
-généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui
-éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit
-comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut
-aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui
-surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.»
-
-
-V
-
-Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en
-1789.
-
-«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même
-genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs
-angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très
-au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans
-exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un
-dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de
-Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la
-luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite
-par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et
-cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune
-homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se
-retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient
-exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme,
-il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et
-qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il
-n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le
-saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À
-quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait
-point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le
-coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une
-mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune
-homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne
-saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la
-duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours
-comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne,
-où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté.
-Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite
-vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.
-
-«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à
-mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il
-me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce,
-afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été
-très-éprouvée.»
-
-
-VI
-
-Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir
-pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi inférieur auquel il
-avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrâce,
-en montrant à ses amis l'intention secrète de le réserver pour
-d'autres fonctions plus élevées et plus intimes. Il attendit
-patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salarié que sa pension de
-deux cents écus romains (1,200 fr.).
-
-«Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude.
-La mort imprévue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place
-à ce tribunal. Tous mes amis m'engagèrent à ne pas perdre un moment et
-à la demander. Je n'accédai point à leurs instances, et le pape ne
-m'en aurait point laissé le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le
-jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce fût
-le vendredi saint, bien que les augustes cérémonies de ce jour
-dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrétairerie d'État fût
-comme fermée, le pape envoya au secrétaire d'État l'ordre de
-m'expédier tout de suite _votante di segnatura_, charge de
-magistrature élevée. Dès que ma nomination me fut parvenue, je courus,
-comme c'était mon devoir, remercier Sa Sainteté. Elle n'avait pas pour
-habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grâces.
-Beaucoup moins imaginais-je être reçu ce jour-là, et au moment où le
-pape, rentré dans ses appartements après la fonction du vendredi
-saint, et devant retourner quelques heures après à la chapelle pour
-les matines que l'on nomme _Ténèbres_, récitait complies et allait,
-quand il les aurait achevées, se mettre à table pour dîner.
-
-«Ayant appris alors que j'étais dans l'antichambre, où il avait donné
-l'ordre qu'on ne me renvoyât pas, selon l'usage, si je venais,--parce
-qu'il désirait me voir,--il me fit entrer immédiatement. Après qu'il
-eut achevé ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si
-pleines de bonté, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je
-vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui témoignait
-vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: «Cher Monsignor,
-vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercîments,
-mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgré cette
-journée si occupée, et quoique notre dîner soit servi, afin d'avoir le
-plaisir de vous dire nous-même ceci: En ne vous comprenant pas dans la
-dernière promotion, parce que nous avons été contraint d'attribuer à
-un autre le poste qui vous était destiné, nous avons éprouvé autant de
-tristesse que nous goûtons de joie à nous trouver en état de vous
-offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant
-vacante. Nous le faisons pour vous témoigner la satisfaction que vous
-nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlevé de
-Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrière du
-bureau et non celle de l'administration.»
-
-«Le Saint-Père daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que
-sa bonté, et non mon mérite, lui faisait augurer de moi sous le
-rapport des études, paroles que la connaissance que je possède de
-moi-même ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: «Ce que
-nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien
-de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le
-cependant, comme un gage certain de la disposition où nous sommes de
-vous accorder davantage à la première occasion.»
-
-«Il est facile de comprendre qu'à un semblable discours, prononcé avec
-cette grâce, cet air de majesté jointe à la plus pénétrante douceur,
-et cette amabilité qui étaient particulières à Pie VI, les expressions
-me manquèrent absolument pour lui répondre. C'est à peine si je pus
-balbutier: «qu'ayant recueilli les paroles si clémentes qu'il avait
-prononcées sur mon compte après la promotion, paroles qui m'assuraient
-que je n'avais point démérité de sa justice et qu'il n'était pas
-mécontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'étais fort
-tranquille, et que je l'aurais été longtemps encore et toujours; que
-je n'avais d'autre désir que celui de ne pas lui déplaire et de ne
-point faillir à mes devoirs dans tous les emplois auxquels il
-daignerait m'appeler.»
-
-«Il m'interrompit: «Nous avons été content, très-content de vous à
-Saint-Michel; mais nous vous répétons que nous voulons vous attacher
-à d'autres études. Nos promesses d'alors étaient sincères, mais ce
-n'étaient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas
-grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci
-maintenant; allez! allez! mon dîner se refroidit, et nous devons
-ensuite descendre à la chapelle!»
-
-Ces paroles si bonnes et le goût que le caractère grave et la figure
-gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et
-beau pontife Braschi, ranimèrent les espérances bornées de Consalvi.
-
-
-VII
-
-Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte
-d'engager sa responsabilité.
-
-«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette
-charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai
-dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que
-je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une
-certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et
-de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du
-cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la
-carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement,
-c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur
-ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne,
-puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand
-le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui
-reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et
-mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît
-à venir.
-
-«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si
-passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé
-pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que
-par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu
-depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours
-de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le
-moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer
-à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de
-permissions obtenus à l'avance.
-
-«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de
-Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne
-l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette
-seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant
-mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre
-motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne
-pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je
-n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient
-les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant,
-promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre
-avancement.»
-
-«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas
-arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je
-priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au
-Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur
-que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon
-voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître
-au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus.
-
-«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à
-faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de
-Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la
-date précise.
-
-«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à
-Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon
-devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle
-reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage
-au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de
-délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans
-l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour
-faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais
-touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir
-auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le
-doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter
-la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je
-surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un
-salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car
-les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote
-pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur.
-Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en
-excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et
-confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À
-dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me
-rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et
-ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus
-certaines et les plus constantes.»
-
-
-VIII
-
-Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis,
-Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes.
-
-À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions
-répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et
-d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général
-Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une
-commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré
-sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français
-attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna
-au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape;
-un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,»
-écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a
-donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a
-été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome
-un droit des gens comme partout.
-
-Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général
-Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche;
-Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse
-de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé
-par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence,
-la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent,
-magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans
-l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses
-manières.
-
-Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un
-éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme
-dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour
-adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis
-romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la
-capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion
-Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une
-proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait
-Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en
-butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la
-compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de
-Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à
-Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de
-Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on
-lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États
-Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI
-languissait encore.
-
-«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc
-que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis
-forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à
-tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis
-secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et
-je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le
-Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline,
-je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée
-de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de
-bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se
-trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs.
-Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à
-mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de
-ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes
-composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin,
-je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent
-alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser!
-
-«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne
-s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des
-jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes.
-
-«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées
-depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération
-et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les
-baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le
-revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le
-servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais
-tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but.
-
-«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la
-manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce
-qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la
-conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés
-et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite
-qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la
-permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais
-rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette
-heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de
-vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.
-
-«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour
-éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me
-rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je
-n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut
-d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence,
-projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les
-quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de
-quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que
-j'aimais beaucoup.
-
-«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai
-tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour
-obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le
-plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du
-grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles,
-et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et
-d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans
-le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé.
-
-«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains
-risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour
-communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les
-pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en
-apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut
-point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il
-me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires
-conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes
-de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai
-aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome.
-Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son
-neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu
-auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même
-Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout
-temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus
-sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour
-elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans
-mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans
-les circonstances où j'ai pu le faire.
-
-«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas
-que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les
-mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches
-anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit
-dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre,
-que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le
-souvenir gravé en caractères ineffaçables.
-
-«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis
-hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme
-inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage.
-C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De
-retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.
-
-«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé
-quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le
-cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque
-tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés
-par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je
-retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de
-subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait
-confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré.
-
-«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la
-fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets.
-
-«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré;
-par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme
-appartenant à un ennemi de la République romaine.
-
-«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome
-de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai
-tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle
-de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France,
-où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa
-décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu
-l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.
-
-«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes
-les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son
-successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres
-cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y
-arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les
-plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout
-d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui
-aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire
-du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des
-considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le
-rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de
-lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à
-Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un
-qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec
-le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait
-beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander
-d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il
-déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté,
-je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité
-quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée
-des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste,
-soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui
-l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant
-sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais
-en aucune manière pour obtenir cette place.
-
-«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient
-assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon
-particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres
-mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le
-fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent
-accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»
-
-
-IX
-
-L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa
-souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée,
-où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les
-cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se
-réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse.
-Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que
-l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit
-néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par
-l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et
-sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce
-résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle
-ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma
-celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit
-nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la
-sagesse.
-
-Voici l'abrégé du conclave.
-
-
-X
-
-Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut
-nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce
-gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de
-subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses
-collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan
-représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après
-l'ouverture de l'assemblée.
-
-Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan
-sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour
-former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le
-conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux
-cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une
-ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour
-eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs
-adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à
-Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour
-connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment
-l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce.
-Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient
-désormais qu'à affaiblir Bellisomi.
-
-Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter
-différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va
-s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix
-du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique
-honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par
-ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce
-parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance;
-de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre.
-
-À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd
-l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver.
-
-«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se
-flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir
-l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après
-avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme
-de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver
-le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop
-peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et
-des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux
-qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la
-majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à
-cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient
-chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le
-parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du
-parti Bellisomi.
-
-«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti
-Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres
-cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de
-difficultés pour réunir les suffrages de tous.
-
-«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le
-parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des
-obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun
-empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces
-derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour
-les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur
-le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était
-donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer
-qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler
-des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que
-ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y
-avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau,
-et ce serait celui-là.»
-
-«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur
-conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui
-réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour
-succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune
-pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt,
-quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près
-de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un
-successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir
-les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept
-ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un
-choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces
-espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de
-Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions
-dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque
-d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi,
-dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche
-même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien.
-Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le
-nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait
-assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années.
-
-«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel
-poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre
-circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en
-temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat
-suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement
-à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux
-_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux
-deux.
-
-«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de
-l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était
-membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était
-le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart,
-l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été
-question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient
-convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter
-de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant
-extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille,
-comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque.
-
-«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le
-commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été
-souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale
-jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse
-constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins,
-une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées,
-aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle
-avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre
-le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises
-d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout,
-comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans
-l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez
-forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut.
-
-«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout
-à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui
-serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la
-faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux
-de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près
-de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir
-désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre
-lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter
-obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le
-trône dans le futur conclave.»
-
-Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un
-jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis
-longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du
-conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le
-sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit
-dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en
-général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît
-le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de
-l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia
-l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux
-cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que
-de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de
-Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et
-il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette
-conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait
-à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa
-proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti
-s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant
-leurs voix à Bellisomi.
-
-Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent
-unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux
-d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il,
-«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur
-position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en
-choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il
-n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui
-pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque
-les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les
-difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au
-cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti
-Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le
-projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait
-ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les
-votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier
-ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait,
-saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel
-autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en
-disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à
-découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas
-faire un faux pas dans une matière aussi délicate.
-
-Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha
-de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti
-Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de
-ce plan.
-
-On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa
-personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction
-et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien
-étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement
-en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles
-des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient
-à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut
-pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté
-si le dessein ne lui eût pas été agréable.
-
-«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire
-au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal
-inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un
-homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et
-qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette
-circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de
-lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les
-idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet
-homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances,
-ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer
-les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée
-semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la
-présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le
-mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son
-caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne
-manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle
-entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à
-fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour
-s'en servir utilement.»
-
-Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par
-le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent
-de le réaliser sans aucun retard.
-
-Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla
-sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au
-cardinal Braschi.
-
-On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il
-apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en
-ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte
-très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui
-semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre
-Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas
-les augmenter et même pour les diminuer autant que possible,
-non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus
-absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais
-encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui,
-cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite
-indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le
-cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès
-de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et
-ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une
-certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut,
-devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son
-vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même
-parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière
-qu'il jugerait convenable.
-
-«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable
-contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui
-en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire
-accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef
-de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce
-conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait)
-pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche.
-Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal
-Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être
-estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été
-très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût
-été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou
-tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait
-encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et
-reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape
-dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée
-que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur
-lui fût attribué de préférence à tous les autres.
-
-«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des
-obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son
-amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien
-ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile
-aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il
-avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite
-auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même
-devait alors regarder comme chimérique.
-
-«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de
-son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de
-Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près
-de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant
-de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était
-nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en
-vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre
-parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le
-cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord
-l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles
-que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection
-des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et
-d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua
-ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers
-compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du
-cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif
-appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel
-était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à
-l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti
-opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était
-la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son
-Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la
-même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à
-pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien
-certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il
-redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la
-jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force
-auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs
-réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si
-longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la
-manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes
-tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès
-était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours
-des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient
-l'adhésion du parti opposé.
-
-«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa
-surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé
-au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés
-extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur
-nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près
-de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet
-qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se
-trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des
-épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait
-parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception
-personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un
-d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles.
-Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que
-personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par
-rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait
-convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite
-initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il
-était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son
-vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que
-cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en
-lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti
-aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors
-s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les
-démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà
-invités à se concerter avec lui.
-
-«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de
-cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel
-ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre.
-
-«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser
-fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un
-appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée,
-et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à
-l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était
-incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait
-en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à
-l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti,
-choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son
-élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il
-appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été
-Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir
-pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce
-cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui
-balançaient les exceptions produites par son attachement à la
-personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que,
-dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et
-la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la
-déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son
-Éminence.
-
-«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces
-réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il
-suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas
-une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant
-toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que
-Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter
-sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de
-juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec
-lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi
-que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être
-longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la
-conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté,
-de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura
-aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant
-de commencer les démarches parmi ceux de sa faction.
-
-«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti
-certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent
-leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en
-rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien
-convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous
-sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la
-plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur
-de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de
-ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils
-témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix.
-Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le
-sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur.
-
-«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On
-rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait
-dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et
-l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le
-Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent
-l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on
-comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui
-furent suscités dans ce parti.
-
-«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient
-unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils
-reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient
-seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en
-finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer
-autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de
-l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son
-discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer
-que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection
-projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à
-Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand
-bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva.
-
-«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant
-justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance
-que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition
-venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se
-résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit
-ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en
-avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues
-la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection.
-
-«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les
-votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se
-trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel
-succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal
-Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes
-du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute
-démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible
-d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui
-avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur
-il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des
-cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela
-fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la
-recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie.
-
-«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on
-ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les
-hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge.
-Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis,
-on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu
-d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la
-rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère:
-«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de
-cette nouvelle.
-
-«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener
-dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi
-et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un
-des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se
-disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et
-troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et
-qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette
-nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier
-moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il
-courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements
-marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei,
-Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette
-nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même
-la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part
-à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape
-est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par
-surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment,
-la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le
-conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen
-du tour. Bientôt Venise entière l'apprit.
-
-«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est
-l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une
-cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de
-voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se
-tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du
-premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu
-exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué,
-pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé.
-
-«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une
-marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla
-les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le
-soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en
-corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel
-affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin
-prévalut.
-
-«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières
-heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la
-fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux,
-que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature
-plutôt petite que grande.
-
-«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et
-s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu,
-devaient se rendre auprès des nonces et à Rome.
-
-«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si
-solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux
-cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei,
-tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la
-papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin
-de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le
-scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils
-abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent
-favorables à l'élection.
-
-«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut
-généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi
-de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux
-bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se
-pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre
-chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape
-désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine
-énergie.
-
-«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence
-pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un
-suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six
-mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de
-conclave.
-
-«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu
-unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal
-doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les
-cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait
-Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon
-l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste
-et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte
-d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand
-ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le
-cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se
-dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il
-acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après
-son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne
-d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si
-nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége.
-Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et
-tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son
-insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du
-Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas
-devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans
-la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il
-acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de
-l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part.
-
-«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en
-souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie
-VII.
-
-«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à
-l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il
-s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait
-tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu
-de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près
-duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce
-récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient
-prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le
-secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le
-cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les
-avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent
-qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro
-album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne
-noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement
-de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de
-noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc
-comme pape.
-
-«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux
-firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut
-ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la
-loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple,
-aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal
-Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII.
-
-«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On
-ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des
-pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette
-élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il
-alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu
-des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé
-sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des
-cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna
-ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé.
-
-«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du
-conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas
-devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au
-pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant
-corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai
-avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du
-nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord,
-de documents pour appuyer mes assertions.»
-
-
-XI
-
-Pie VII fut très-embarrassé entre l'Église temporelle qu'il ne voulait
-pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mécontenter.
-L'empereur voulait profiter de l'élection pour lui arracher les
-Légations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi,
-l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrétaire
-d'État. Il partit par mer pour Rome, une frégate vénitienne le porta à
-Ancône; il y arriva le même soir que la nouvelle de la bataille de
-Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de
-résister plus efficacement à la demande des trois légations. On ne
-peut douter que cet événement ne lui causât une satisfaction secrète.
-En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son
-gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire.
-Rome l'accueillit en pape et en souverain.
-
- LAMARTINE.
-
-(_La suite au prochain entretien._)
-
-
-
-
-CXe ENTRETIEN.
-
-MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,
-
-MINISTRE DU PAPE PIE VII,
-
-PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.
-
-(DEUXIÈME PARTIE.)
-
-
-I
-
-«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui
-voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe,
-lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani,
-évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires
-religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet
-objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se
-rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce
-cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne
-marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault,
-déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et
-considéré.
-
-«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec
-le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses
-passe-ports.
-
-«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter
-cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher
-simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder.
-Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se
-détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte
-de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière
-expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être
-acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa
-résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus
-savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en
-sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris.
-On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet
-renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été
-admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista
-dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait
-entrevoir.
-
-«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien
-il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements
-joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa
-conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le
-chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à
-souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque
-chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se
-réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus
-vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à
-la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par
-l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué
-jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit
-savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie
-d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre
-le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation,
-le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans
-qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou
-correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le
-Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur
-Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de
-l'armée française d'Italie.
-
-«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et
-cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en
-attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant
-les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes,
-à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de
-cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que
-le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait
-de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il
-voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration
-d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il
-remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à
-toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets.
-
-«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à
-l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si
-juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une
-autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa
-sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces
-qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort
-aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.
-
-«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez
-l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande
-précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix
-de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai
-même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur
-Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive
-émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette
-résolution inébranlable.
-
-«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se
-voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il
-fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder
-son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes
-raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité
-pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un
-heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des
-représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas
-persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des
-matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux
-surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle
-de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de
-convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets
-politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture
-qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait
-pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur
-en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise
-intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que
-contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister
-à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon
-toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles
-années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les
-affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé
-la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi.
-
-«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla
-dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir
-longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était
-avisé.
-
-«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le
-premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je
-venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât
-pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait
-que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour
-jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris
-pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce
-que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le
-premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à
-ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par
-mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à
-son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la
-nécessité la plus impérieuse.
-
-«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt
-combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal
-et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de
-m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se
-montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même
-les insignes d'un simple homme d'Église.
-
-«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces
-qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des
-obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres
-décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès;
-que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François
-à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant
-actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître
-comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de
-Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son
-orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier
-ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que
-celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes
-fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni
-aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en
-affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut
-dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette
-mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le
-gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas
-amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le
-monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche,
-afin d'arriver à un accommodement.
-
-«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de
-franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un
-très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient
-vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la
-connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui
-témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui
-regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber
-d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais
-volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités
-nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui
-m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe
-_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui
-sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas
-aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et
-dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je
-ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et
-l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement
-républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI,
-alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la
-mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans
-la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il
-n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si
-mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré
-de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le
-nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent
-de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple
-lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de
-quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un
-d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua.
-
-«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas
-bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon
-ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des
-négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat
-d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les
-apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la
-force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer,
-mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors
-en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un
-ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était
-naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier
-consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris.
-Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus
-illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet
-orgueil auquel on venait de faire allusion.
-
-«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de
-l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute
-chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux
-avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens,
-ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que,
-quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées
-et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui
-fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il
-voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il
-remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la
-modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il
-conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette
-affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en
-instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer
-lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi
-imminente contre l'Église et contre l'État.
-
-«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma
-personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun
-succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et
-de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le
-Saint-Père.
-
-«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le
-coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas
-à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de
-Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma
-demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de
-Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et
-raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle
-façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce
-partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention.
-L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses
-réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas
-différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me
-rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon
-silence ou de mon retard.
-
-«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du
-Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui
-avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la
-personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et
-répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut
-surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de
-sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions,
-que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables
-et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas
-agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler,
-pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et
-que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y
-relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de
-chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le
-meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M.
-Cacault.
-
-«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour
-suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements
-de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller
-voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
-
-«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la
-plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures
-auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa
-détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter
-le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles
-de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue
-d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que
-si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape,
-Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si
-Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui,
-Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne
-volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il
-prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses
-s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de
-considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement
-français.
-
-«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour
-s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne
-lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis
-préalable.
-
-«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa
-Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai
-tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en
-général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire
-sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand
-j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission,
-je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je
-démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons
-les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux
-cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui
-devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de
-faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une
-légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et
-la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu
-désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant
-que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les
-motifs déduits plus haut.
-
-«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au
-contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les
-circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier,
-tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria
-et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier
-leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État
-semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus
-agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait
-déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules
-étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que
-tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur,
-le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner
-aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on
-partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il
-permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car
-le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires
-existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir
-rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance
-qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je
-dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin
-extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments
-d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés
-quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi
-soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le
-saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce
-secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si
-difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons
-pour décliner.»
-
-
-II
-
-Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour
-remplacer le cardinal-ministre en son absence.
-
-Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la
-même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de
-Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M.
-Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils
-s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de
-s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva
-dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé
-Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la
-négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide,
-les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on
-différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la
-négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après
-vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature
-fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au
-moment de la signature, l'abbé Bernier entra.
-
-«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie
-qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans
-examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son
-exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas
-celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux,
-dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La
-différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le
-soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire
-non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter
-sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre
-intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le
-modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points
-déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à
-Rome.
-
-«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que
-je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle
-d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer.
-J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais
-accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne
-parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne
-savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la
-bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus
-qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait
-tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il
-arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec
-le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de
-la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était
-tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions
-admises de part et d'autre.
-
-«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il
-disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors
-davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire
-qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de
-toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable
-séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel,
-le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne
-rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité
-de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la
-confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner
-vivement vers l'abbé Bernier.
-
-«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à
-éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à
-fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que
-nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que
-j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce
-point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part
-de ce qu'il savait si pertinemment.
-
-«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia
-qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des
-concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul
-l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de
-changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige
-ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas
-satisfait des stipulations arrêtées.
-
-«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange
-discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime,
-qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au
-cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le
-mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment
-que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la
-volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai
-donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas
-souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.
-
-«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la
-manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture
-des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non
-moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour
-tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut
-faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous
-rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.»
-
-
-III
-
-«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.
-
-«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la
-tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré
-dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que,
-dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la
-feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses
-prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique
-avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus,
-mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré
-aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait
-terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il
-voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans
-l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de
-ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer
-le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument
-annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la
-rupture de l'affaire.
-
-«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil
-message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour
-ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce
-qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres
-pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui
-naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient
-sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la
-France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers
-Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur
-inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les
-effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se
-dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis
-de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta;
-avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon
-refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut
-rompue.
-
-«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières,
-commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les
-quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance
-physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus
-grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour
-s'en faire une idée.
-
-«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à
-paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en
-public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans
-le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère
-devait lui communiquer.
-
-«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte
-ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous
-allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.
-
-«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier
-consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats,
-d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs,
-d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un
-accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il
-m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et
-élevé:
-
-«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai
-pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape.
-Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a
-su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien
-plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la
-religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe,
-partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des
-pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus
-de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à
-faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez
-voulu. Quand partez-vous donc?
-
---«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.
-
-«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me
-regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis,
-en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes
-pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que
-professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je,
-on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en
-certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible
-de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on
-s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour
-lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses
-propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»
-
-«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien
-laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je
-répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en
-question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait
-proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit
-très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins
-ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais
-jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et
-c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que
-je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et
-versera des larmes de sang sur cette rupture.»
-
-«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel,
-ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême
-vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi,
-affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et
-de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la
-force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à
-se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt
-l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute
-et la peine encore.
-
-«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les
-mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné,
-accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier
-d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne
-me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui
-allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je
-lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais
-que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas
-permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison
-de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas
-découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il
-n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il
-était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on
-prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe
-à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque
-dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se
-faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant
-un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce
-moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit
-l'entretien.
-
-«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus
-amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la
-conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer
-ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il
-perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du
-Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y
-mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le
-priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de
-l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un
-sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette
-rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier
-consul seul d'en ouvrir la voie.
-
-«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte,
-d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et
-de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans
-l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux
-parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de
-donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous
-décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune
-addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est
-vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour
-un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.
-
-«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres
-paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de
-cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était
-fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul,
-après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que
-ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les
-commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y
-a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans
-conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal
-pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux
-absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et
-là-dessus il nous tourna les épaules.
-
-«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec
-elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour
-aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps,
-il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait
-une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la
-faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque
-biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser
-Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui
-traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu.
-Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait
-lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc
-de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle
-séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si
-déplorable.
-
-«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais
-je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le
-matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air
-triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien
-Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il
-avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la
-rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et
-qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le
-prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul
-déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de
-changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa
-part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le
-dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus
-impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le
-pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il,
-entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui
-résulterait de la rupture.
-
-«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup
-plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le
-courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la
-religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à
-le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur
-signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas
-qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et
-de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la
-rupture, si elle devait avoir lieu.
-
-«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration,
-et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me
-surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et
-ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé
-de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons
-n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui
-les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé
-par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout
-seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la
-fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à
-concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu
-en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir
-ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le
-promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas
-d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y
-persister au moment d'une rupture.
-
-«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la
-discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi
-longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré
-douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de
-minuit.
-
-«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce
-fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable
-d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation.
-Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans
-la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une
-dissertation théologique.»
-
-
-IV
-
-Consalvi partit pour Rome trois jours après cette épineuse
-négociation. Le concordat y fut accepté, et son crédit sur le pape
-s'accrut de sa fermeté envers le premier consul. Nul ne songea à lui
-contester le titre de ministre pacificateur de l'Église. Marengo avait
-en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage
-désespéré de Consalvi avaient reconquis l'Europe à l'Église. Il envoya
-le cardinal Caprara à Paris et passa à d'autres affaires. Mais il
-était maître du pape par l'amitié, maître du premier consul par son
-génie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilité pour lui d'avoir le
-coeur du pape dans les mains d'un tel homme.
-
-
-V
-
-Le cardinal pouvait, depuis cette époque, être considéré comme le
-favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la
-flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette
-première partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile
-diplomatie entre les exigences injurieuses et les prétentions
-menaçantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le
-choix que l'amitié lui avait suggéré au conclave de Venise était
-devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, mêlé
-de sacerdoce et de monde, aussi capable de ménager la vertu
-scrupuleuse du pape, sincèrement religieux, que de concéder au pouvoir
-dominateur et absolu de l'empire et du conquérant ce que Dieu lui-même
-commande à ses ministres de céder à ceux auxquels il donne l'autorité
-irrésistible du champ de bataille.
-
-
-VI
-
-On sait que, depuis Marengo jusqu'à Wagram, Napoléon, favorisé et si
-souvent enivré par la victoire, était devenu le maître incontesté de
-l'Europe. Après Wagram il songea à perpétuer sa domination en se
-donnant une épouse plus jeune et des héritiers légitimes de sa
-puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans,
-Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des
-conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut
-officiellement demandée à son père par les ambassadeurs de Bonaparte.
-Joséphine fut répudiée, et les conditions du mariage débattues avec le
-Pape.
-
-Les cardinaux arrivent à Paris. Consalvi, privé de ses fonctions de
-ministre à Rome, n'était plus que le confident officiel de Pie VII.
-Voici comment il rend compte de sa ruine définitive.
-
-
-VII
-
-Pendant les années qui s'écoulèrent entre le premier ministère du
-cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur
-Napoléon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napoléon, avait donné
-sa confiance officielle à un autre ministre. Le cardinal Fesch,
-ambassadeur de Napoléon, était très-mal pour Consalvi.
-
-Bonaparte l'estimait et le redoutait, il désirait son éloignement.
-
-«À cette cause,» dit le cardinal dans ses Mémoires, «s'en joignit une
-autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le
-cardinal Fesch était ambassadeur de Napoléon à Rome. Il n'y eut pas
-d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'égards délicats et en
-toute espèce de choses, que je n'eusse pour lui dès le principe. Fesch
-le savait; il me témoigna tout d'abord une sincère reconnaissance, de
-l'estime et même de l'amitié. Mais plusieurs raisons altérèrent
-ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon
-honneur aux volontés de son maître, auprès duquel il ambitionnait de
-se faire bien venir. En conséquence, pour ne pas paraître vis-à-vis de
-l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur
-le compte de laquelle on pût rejeter l'inflexibilité du Pape à ses
-désirs. Fesch avait un caractère fort soupçonneux, et il s'imaginait
-presque toujours voir en réalité ce qui n'existait pas même en rêve.
-Enfin, pour ne pas trop m'étendre sur ce sujet, il était par malheur
-devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et
-la femme, par vanité, étaient mes plus cruels ennemis. Je n'avais
-jamais voulu sacrifier les intérêts du Trésor à la cupidité du premier
-et la bienséance à la coquetterie de la seconde.
-
-«Voyant, après de nombreux échecs, qu'ils n'avaient rien à gagner près
-de moi et sous mon ministère, ces pauvres gens dirigèrent tous leurs
-artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napoléon.
-C'était déjà la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens
-espéraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste.
-Pour arriver à leur but, ils employèrent le mensonge, la duplicité, la
-séduction.
-
-«Tous ces motifs réunis amenèrent le cardinal Fesch à me représenter
-comme la cause unique de l'opposition du Pape à l'Empereur. Et
-cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il
-suffisait à l'ambassadeur de France de voir que le Pontife résistait
-pour inculper résolûment son ministre. La douceur du caractère de Pie
-VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui
-ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le
-reste.
-
-«Peu de paroles suffiront relativement à ce sujet, c'est-à-dire à
-l'opinion en partie personnelle et en partie inspirée que l'Empereur
-nourrissait sur mon compte. Il enjoignit à son plénipotentiaire de me
-communiquer la lettre qu'il lui écrivait de sa main,--ce qui fut
-fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: «Dites
-au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une
-de ces deux choses à faire: ou obéir à tout ce que je veux, ou bien
-laisser le ministère.»
-
-«Je ne balançai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire
-cette dépêche, et je lui permis de répondre de ma part «que je ne
-ferais jamais la première des deux choses, et que j'étais tout prêt à
-exécuter la seconde dès que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas
-servir de prétexte ou de motif aux malheurs de mon pays.» Pendant tout
-le temps que le cardinal Fesch résida à Rome, les déclarations les
-plus impérieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes
-les plus péremptoires de sa volonté de ne plus me voir au ministère,
-et les menaces des plus grands périls pour l'État si je restais dans
-ma charge, se multiplièrent à l'infini. Les objurgations en vinrent à
-un tel point qu'il fallut toute la fermeté de ce caractère que
-l'Europe a depuis, et à son étonnement, admiré dans le Pape, pour le
-faire résister non moins aux efforts de la France afin de m'éloigner
-de ses côtés, qu'à mes prières elles-mêmes. Je les appuyais sur ma
-ferme résolution de n'être pas l'occasion de tous les désastres qui
-fondraient sur Sa Sainteté et sur l'État; je disais qu'il fallait
-avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la
-pensée que ces désastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me
-défendre, et qu'on les aurait évités s'il eût consenti à me sacrifier,
-quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape
-resta toujours inébranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des
-qualités appropriées à son service et à celui de l'Église attaquée;
-mais c'était un pur effet de sa bonté, car ces qualités n'existaient
-pas.
-
-«La fureur de Napoléon, excitée par la résistance de Pie VII à ses
-desseins et à ses volontés, allait toujours croissant. Il avait
-substitué le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de
-rappeler, afin que son oncle et cardinal ne fût pas l'exécuteur de la
-dernière ruine de Rome, quand l'heure de la réaliser aurait sonné.
-Alquier reçut contre moi les mêmes ordres que son prédécesseur, mais
-ils n'eurent pas plus de succès pendant un certain temps. Enfin le
-moment arriva où le Pape crut opportun de se rendre à l'idée de ma
-retraite. Peu après, l'Empereur répondit au Pape par une note
-officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. On
-reproduisait dans cette note les prétentions naguère exposées sur sa
-souveraineté dominatrice à Rome et dans l'État ecclésiastique,--_sulla
-sua soprasovranità di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la
-dépendance du Saint-Siége.
-
-«Cette note demandait encore que l'on entrât dans le système de
-l'Empereur, que le Pape fît la guerre aux Anglais, qu'il reconnût
-pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de
-l'Empereur, et autres choses semblables, conséquences de sa
-prétendue _soprasovranità_. Le Pape répondit négativement à tout.
-Mais pour prêter à cet acte solennel un plus grand poids, pour
-qu'on ne pût attribuer ce refus à une influence étrangère, mais à la
-volonté spontanée et propre du Saint-Père lui-même, et pour que ce
-refus pût amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et
-véritable impossibilité de manquer à ses devoirs sacrés et non des
-inspirations étrangères empêchaient Pie VII d'accéder à ses désirs,
-on jugea que c'était le moment de compenser le nom définitif donné
-aux prétentions impériales, par le bonheur qu'il ressentirait en
-m'arrachant lui-même du ministère. On prouvait ainsi à Napoléon que
-le Pape faisait pour lui plaire, bien qu'à contre-coeur, tout ce
-qu'il était possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses
-devoirs sacrés lui interdisaient de céder. Le Saint-Père se résolut
-d'autant mieux à consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il
-l'appelait, dans sa bonté,--que les exigences de l'Empereur et les
-refus du Pape n'avaient pas été jusqu'alors livrés à la publicité.
-Il était donc permis d'espérer qu'après la satisfaction de mon
-renvoi obtenue, Napoléon se convaincrait de la réalité des obstacles
-s'opposant à ce que Pie VII adhérât à ses désirs, et que, dans ce
-cas, il se désisterait de ses prétentions. Il pouvait le faire sans
-froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore
-transpiré dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre
-justice à la droiture des intentions du Pape et à son excessive
-bonté envers moi. Il ne les fit céder qu'à cette considération
-puissante et ne se soumit qu'à ces réflexions. Il me sera permis de
-rendre encore justice, non à moi-même,--ce qui ne serait pas
-convenable,--mais à la vérité, sur une particularité qui me regarde.
-Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionné
-la secrétairerie d'État, mais encore que j'eusse fait tout mon
-possible pour en décliner les honneurs, cependant ce n'eût pas été
-au milieu des périls qui menaçaient le Saint-Siège et le Pape, mon
-grand bienfaiteur, que j'aurais privé l'un et l'autre de mes
-services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans
-ma conduite par la pensée dont je viens de parler. Il en coûta
-beaucoup à mon coeur à cause des circonstances, et aussi parce qu'il
-fallait quitter celui que je vénérais et chérissais tant.
-
-«La chose ainsi arrêtée entre le Pape et moi, le même courrier
-extraordinaire portant à Paris le nouveau refus de Pie VII à propos
-des grandes affaires qui étaient l'objet des convoitises ambitieuses
-de l'empereur Napoléon, lui porta en même temps l'acceptation
-pontificale de mon éloignement du ministère, et la nomination de mon
-successeur. C'était le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806,
-si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la
-mienne à cette séparation. Il me sera permis de dire seulement que ce
-ne fut pas sans des pleurs réciproques et que, dans la suite des
-temps, le Saint-Père ne démentit jamais son immense bienveillance
-envers moi.
-
-«Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà
-que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de
-leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la
-main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec
-cordialité et intérêt: «Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui
-refusent d'assister au mariage de l'empereur?»
-
-«À cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant
-surtout désigner personne. Il ajouta: «Mon cher Monsieur le cardinal,
-ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police, je dois
-déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est
-donc que de pure politesse.»
-
-«Forcé de répondre, je lui déclarai que je ne savais vraiment ni
-combien il y en avait, ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché,
-s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors: «Ah! que me
-dites-vous? l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans
-sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à
-présumer que ce fût vraisemblable.»
-
-«Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt
-sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui
-intéressait l'État, la personne même de l'Empereur, ainsi que la
-succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux mécontents.
-Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux
-autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait répéter que
-cela n'était pas possible,--à intervenir moi-même. Il me faisait
-remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui
-refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, après
-le concordat et après avoir été premier ministre si longtemps.» Il
-ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait
-en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.
-
-«Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui
-nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à observer cette
-conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était
-ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne
-lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un
-pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être
-invités, demande restée sans effet.
-
-«Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de
-paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le
-répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit
-fin à l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au
-mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût
-beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage
-ecclésiastique, si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la
-dernière ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collègues.
-
-«Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de
-notification aux autres cardinaux, notification que j'exécutai
-fidèlement.
-
-«Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des souverains, auxquels
-nous devions tous être présentés. À leur apparition, chacun courut
-prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle
-impératrice, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les
-rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à la place où nous étions,
-il s'écria: «Ah! les cardinaux!» Puis, avec beaucoup d'amabilité et de
-courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et
-ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit
-pour moi en disant: «Celui qui a fait le concordat.»
-
-«On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but
-de séduire les cardinaux récalcitrants à sa volonté.
-
-«Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant
-parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres
-grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour
-se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant
-rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait
-dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse
-commune, ne modifièrent pourtant pas notre résolution.
-
-«Le jour suivant, qui était le dimanche, on célébra le mariage civil à
-Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà
-nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie: ce furent les
-cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti,
-Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le
-cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade,
-ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous
-prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch,
-en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le
-dimanche.
-
-«Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée triomphale de
-l'empereur et de la nouvelle impératrice à Paris pour célébrer la
-fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.
-
-«On avait espéré que les paroles de Fouché à Saint-Cloud auraient
-ébranlé les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le
-moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas
-assister au mariage civil. On prépara donc des siéges pour tout le
-sacré collége, quoique les treize n'eussent point participé au mariage
-civil.
-
-«Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous
-manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les
-fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre
-absence.
-
-«Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistèrent
-au mariage ecclésiastique, et ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés
-plus haut, à l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise santé ne
-lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré
-ses douleurs, de se rendre à la chapelle, et il assista à la
-solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps,
-s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe,
-comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était
-déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements
-qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres cardinaux,
-Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour
-motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique.
-Tous trois écrivirent aussi ce jour-là même au cardinal Fesch, et ils
-lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les
-considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était
-pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point
-de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que
-l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du
-mariage religieux, les treize cardinaux restés volontairement à
-l'écart ne sortirent point de leurs demeures, pas même la nuit. Ils
-renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui
-eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journées ainsi que dans
-la soirée. Les convenances leur imposèrent cette réserve, et l'on
-s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourné vers
-d'autres pensées.
-
-«Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses
-en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les
-conséquences qui devaient en découler. Ils restèrent tout ce temps
-dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur
-abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai raconté,
-ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les
-visiter.
-
-«Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son
-regard sur les places réservées aux cardinaux. En n'en voyant que onze
-(le cardinal Fesch était à l'autel pour la fonction), ses yeux
-étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de
-férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les
-princes de l'Église n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part
-de leurs inquiétudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne
-s'étaient pas trompés.
-
-«Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle
-relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes.
-Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à
-cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il
-fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre
-cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite.
-Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle du
-trône, où se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environnés des
-rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements
-étaient remplis par les cardinaux, le sénat, le corps législatif, les
-évêques, les ministres, et les autres corps de l'État, les
-chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos
-collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni
-les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.
-
-«Tout le monde était pêle-mêle, attendant l'heure de l'entrée. Enfin
-la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la
-préséance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le
-cardinal Fesch étant sénateur,--je ne puis cacher dans cet écrit ce
-qui est indispensable pour qu'il soit véridique,--fit la faute de
-marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les cardinaux. Il préféra
-donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son
-ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite.
-L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se
-joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis
-longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Après le sénat, le
-conseil d'État passa encore avant les cardinaux. Le corps législatif
-eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages
-défilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la
-foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces
-humiliations en attendant que le héraut d'armes ou le maître des
-cérémonies, qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un
-coup s'élancer de la salle du trône un officier chargé d'un ordre de
-l'empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle
-était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et
-d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage,
-parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir
-de la salle du trône quand l'empereur le rappela; puis, changeant
-subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les
-cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas
-bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, après avoir
-chassé ces cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux
-cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer
-que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre,
-expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et avec
-tant d'ignominie. Tous les yeux se tournèrent sur les treize cardinaux
-que l'on mettait à la porte; ils traversèrent ainsi la dernière
-antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de
-monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient
-disparu au milieu de la confusion; ils retournèrent à leurs logis,
-pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans
-leurs âmes.
-
-«Les cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans
-l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir
-précéder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une équivoque ou
-un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les
-ministres de l'empire, bien que le cérémonial français lui-même
-accorde la préséance sur eux aux cardinaux. C'était d'un seul coup
-blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus
-des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur
-tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à
-un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et
-à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que
-les cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement,--que
-l'empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à
-l'impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui
-l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande
-colère, des choses très-cruelles contre les cardinaux absents, ou,
-pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il
-pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des
-théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur
-conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et
-Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait
-l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second était
-le plus coupable du Sacré Collége, n'ayant pas agi par préjugés
-théologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimitié et
-vengeance contre lui Napoléon, qui l'avait fait tomber du ministère;
-que ce cardinal était un profond diplomate,--l'Empereur le disait du
-moins,--et qu'il avait cherché à lui tendre un piége politique, le
-mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse
-des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.
-
-«Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole
-et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches
-contre moi que mes amis en furent consternés et me crurent tôt ou tard
-perdu sans rémission, tant étaient noires et terribles les couleurs
-sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi
-que les autres, pour accomplir mes devoirs.
-
-«Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le
-premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage
-ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux
-absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom
-avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite
-il se borna à un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de
-cette sentence à l'amitié du ministre Fouché, qui fit revenir
-l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer les émotions
-qu'éprouvèrent les treize, tant par leur expulsion qu'à cause de ce
-qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir
-du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-là même,
-on avait demandé, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et
-aux autres des treize promus à l'épiscopat, la démission de leurs
-évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas
-immédiatement: ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle
-serait acceptée par le Pape. À huit heures, chacun de nous reçut un
-billet très-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous
-annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès
-de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur.
-
-«Tous nous y arrivâmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris,
-ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que
-redouter. Nous nous rencontrâmes presque tous ensemble dans
-l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il
-y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se
-trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était
-rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air très-affligé de ce
-qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut: «Eh bien, monsieur
-le Cardinal, s'écria-t-il, je vous ai prédit que les conséquences
-seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous
-soyez du nombre!» Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et
-je lui dis que j'étais préparé à tout. Il nous firent asseoir en
-cercle, et alors le ministre des cultes commença un long discours qui
-ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en
-avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en
-substance que nous avions commis un crime d'État, et que nous étions
-coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur,
-et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé à son égard et à
-l'égard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant
-nous en ouvrir à lui, ministre des cultes, étant, en cette qualité,
-notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés
-prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre
-l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté
-de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans
-les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de
-bonne foi, et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre
-conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les
-autres auraient très-facilement fait et avec succès, si nous nous
-étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait
-de très-graves conséquences pour la tranquillité publique, si
-l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette
-tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous
-avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au
-trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant
-comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous
-signifier: 1º Que nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens
-tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des
-mesures pour les séquestrer; 2º que Sa Majesté ne nous considérait
-plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de
-cette dignité; 3º que Sa Majesté se réservait le droit de statuer
-ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès
-criminel serait intenté à quelques-uns.
-
-«Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous
-étions accusés à tort de complot et de rébellion, crimes indignes de
-la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait
-été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions
-fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous
-leur avions même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était
-nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à
-recruter des prosélytes pour accroître le nombre des non-intervenants;
-que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous
-aurait blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont
-l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de
-bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les
-motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est
-vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous étions
-allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à
-l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de
-liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans
-le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec
-abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi
-suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de
-l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se
-contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent
-du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai
-qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on
-nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en
-faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de
-conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à
-celui qui, partie intéressée au débat, était justement dans le cas de
-nous éclairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus
-décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était
-libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en
-respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre
-culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous
-imputait.
-
-«C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et della
-Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils
-ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore.
-Les deux ministres furent ébranlés par nos réponses, et comme ils
-étaient déjà fort affligés de ce qui arrivait et qu'ils désiraient,
-ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils
-avouèrent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait
-espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes
-qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres
-répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il
-la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que
-si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait
-beaucoup plus d'effet.
-
-«Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre
-hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant
-que, dans notre lettre, nous pouvions très-bien affirmer que nous
-n'avions pas comploté, que nous n'étions pas coupables de rébellion et
-d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le
-motif de notre abstention, c'est-à-dire qu'il importait de ne pas
-revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette
-non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu
-aux conséquences tirées contre le nouveau mariage et la descendance
-future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif
-indifférent, par exemple la maladie, la difficulté d'arriver à temps à
-cause de la foule, ou une autre excuse banale.
-
-«Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions
-résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne
-voulions pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les
-droits du saint-siége; que cette défense obligatoire exigeait
-l'allégation du véritable motif de notre conduite à l'exclusion de
-tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui
-allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, et que
-nous n'entrions même pas dans ces éventualités; que nous ne
-prétendions point nous ériger en juges de l'affaire, mais que nous ne
-pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui
-nous avaient empêchés d'intervenir.
-
-«Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents
-(car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels),
-et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et
-de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient
-l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il
-voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les
-deux parties.
-
-«En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des
-brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de
-modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on
-vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain
-nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les
-mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même
-aspect.
-
-«Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'équilibre, admit les
-formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de
-pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait
-entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et
-l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être
-remise à l'Empereur.
-
-«Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait,
-ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le français, nous le répétons,
-et n'entendaient qu'imparfaitement et confusément ce qu'en
-rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus
-attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté
-de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les
-principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes
-auparavant.
-
-«En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres
-insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la
-lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en
-allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-à-dire de
-la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque
-d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents
-peut-être en le relisant à tête calme et après cette épouvantable
-occurrence.
-
-«Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux
-ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la
-langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à l'impromptu;
-qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue,
-on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était
-impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur
-rapport à l'Empereur résidant à Saint-Cloud, et qui vers midi partait
-pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas.
-
-«Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément.
-Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de
-cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on
-pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel
-et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec
-maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans
-la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette
-nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières
-heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage
-le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution
-de ses ordres.
-
-«Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne
-mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la
-langue française constatée chez plusieurs et même chez le plus grand
-nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de
-temps considérable pour arranger les termes avec eux. Je réussis ainsi
-à nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendîmes
-chez le cardinal Mattei, qui demeurait à très-peu de distance. Il
-était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.
-
-«En prenant congé de lui, on commit l'imprudence de lui donner à
-entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par
-les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.
-
-«Arrivés dans l'appartement du cardinal Mattei, où nous pouvions parler
-en toute liberté, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne
-rien caractériser davantage,--qu'il y aurait à souscrire ces formules,
-et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils
-n'avaient pas compris la portée des mots.
-
-«Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la
-missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit
-peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en
-s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait
-plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi
-libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable
-difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous
-ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de
-nous avait commis la faute d'en prendre copie.
-
-«On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient
-irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que
-le ministre de la police devait voir Sa Majesté avant celui des
-cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir, et que, afin
-d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée
-d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore
-accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de
-celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de
-ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui pût être
-réprouvé par la conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on
-chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner
-de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour ne
-point trahir la vérité.
-
-«Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque
-mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail.
-Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de
-rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté,
-accusations si incompatibles avec notre dignité et notre caractère,
-nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté
-avec la loyauté et l'énergie convenables à la circonstance.
-
-«Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des
-inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but
-était uniquement de nous laver de la tache de révolte et de trahison.
-Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les
-cardinaux; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments
-propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels;
-que l'idée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la
-véritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous
-n'avions pas prétendu nous ériger en juges, ni semer dans le public
-des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité
-des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier
-Sa Majesté de bien se convaincre de notre obéissance. Dans cette
-lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque
-demande, afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et
-d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize
-par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se
-sépara, et chacun retourna chez soi.
-
-«Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre
-document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point
-français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.
-
-«Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il
-dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous
-ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir
-arrivé, nous reçûmes tous un billet du ministre nous annonçant que le
-ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de
-lui communiquer à son retour que l'Empereur avait avancé son départ,
-qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des
-cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les
-ordres signifiés la veille, de la part du maître.
-
-«En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il
-fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de
-suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous
-devînmes _noirs_. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce
-moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et
-les Cardinaux rouges. On séquestra immédiatement tous nos biens, et ce
-fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les
-revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que
-c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au
-trésor public.
-
-«L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna
-peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud,--je ne me souviens pas
-très-exactement de cela, mais je crois que ce fut à Compiègne.--Nous
-étions à Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun
-s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se
-contenta d'une habitation moins coûteuse.
-
-«L'Empereur était revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une
-nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté
-avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux
-ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce
-dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges
-et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant
-beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on
-affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient
-aucune espérance.
-
-«Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 10 juin,
-chacun de nous reçut un billet du ministre des cultes, qui nous
-convoquait chez lui à une heure marquée. Ces billets portaient
-l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée pour
-deux cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans
-savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure,--onze heures
-du matin,--avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai
-avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier
-que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, où je
-resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port,
-préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal
-Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux
-reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent; le
-lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.
-
-«Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc destinés pour Reims;
-les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della
-Somaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi
-pour Sedan; plus tard on les interna à Charleville, parce qu'il n'y
-avait point d'appartements à Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo
-Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur,
-le cardinal Gabrielli à Montbard et le cardinal Opizzoni à Saulieu.
-Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.
-
-«Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une
-attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus
-étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et
-Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les
-cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous
-le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que
-j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement
-de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon
-compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun
-de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous
-nous fussions de bons collègues. Le ministre des cultes nous offrit 50
-louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres
-remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je
-fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il
-m'avait vu, de me délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je
-m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre.
-
-«Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu de temps après, nous
-reçûmes une lettre du ministre des cultes annonçant que nous avions
-250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans
-vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le
-même sens.
-
-«C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure.
-Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant,
-nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi
-qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siége et du
-Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à
-Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde.»
-
- LAMARTINE.
-
-(_La suite au prochain entretien._)
-
-
-
-
-CXIe ENTRETIEN.
-
-MÉMOIRES DU CARDINAL CONSALVI,
-
-MINISTRE DU PAPE PIE VII,
-
-PAR M. CRÉTINEAU-JOLY.
-
-(TROISIÈME PARTIE.)
-
-
-I
-
-Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa
-famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts
-en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en
-mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire.
-Consalvi refusa la somme et remplit le devoir.
-
-La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de
-Cicéron.
-
-«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et
-aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon
-coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah!
-au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en
-abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire
-longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité:
-
- Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater,
- Tecum una nostra est tota sepulta domus!
- Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
- Quæ tuus in vita dulcis alebat amor!
-
-«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André,
-lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si
-nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes
-les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé,
-bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et
-dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon
-soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne
-pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui,
-il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant
-laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus
-chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des
-douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la
-terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de
-résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa
-très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle,
-fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6
-août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que
-Dieu le veuille ainsi!
-
-«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le
-laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en
-faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne
-l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je
-ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps
-reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent
-unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment
-où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son
-âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en
-exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel
-le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas
-mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à
-l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les
-révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de
-lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne
-firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris
-de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement
-voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans
-mon esprit et dans mon coeur.
-
-«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y
-eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je
-remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible
-indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis
-l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon
-existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs.
-Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus
-sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées
-françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je
-faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette
-invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas
-subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit
-néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en
-attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans
-cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_.
-
-«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de
-la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à
-l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs
-semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les
-larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit,
-le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits,
-comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut.
-Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de
-colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte
-intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le
-temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de
-l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de
-l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé
-de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire
-d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit
-ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une
-mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait
-pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder
-aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier
-que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au
-gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est
-encore captif.»
-
-On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas
-le coeur.
-
-
-II
-
-Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses
-efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais
-inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de
-montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant
-temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces
-évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si
-romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce
-frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après,
-toute la protection papale à sa disposition. Miollis était
-reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris
-toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui
-donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di
-Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport
-précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la
-famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne
-consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au
-ministre des cultes.
-
-«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en
-d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui
-qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait
-à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes
-oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas
-un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des
-principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais
-gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans
-ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu.
-
-«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la
-nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil
-favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours
-après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale.
-
-«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce
-jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette
-semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les
-cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait
-placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux
-étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les
-rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires.
-Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence
-par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous
-étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À
-Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond:
-«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch
-présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur
-s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de
-vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et
-il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le
-cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le
-cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.»
-«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de
-répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à
-ce trait retenir ma plume.
-
-«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le
-cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez
-maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi
-avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je
-lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les
-années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu
-l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà
-bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons
-fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est
-allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai
-eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à
-occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.»
-
-«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque
-plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je
-n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être
-agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de
-mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre
-affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient
-pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette
-assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure
-qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme
-cela en paraissait la conséquence naturelle.
-
-«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur
-et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa
-bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur
-les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le
-tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de
-riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une
-phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire,
-si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.»
-
-«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de
-moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche,
-dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de
-griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à
-ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne
-sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps
-assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il
-s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans
-votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»
-
-«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois,
-néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau
-et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon
-devoir.»
-
-«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se
-détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours,
-formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce
-que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois
-illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au
-commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il
-répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté
-secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»
-
-«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne
-dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion,
-et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes.
-Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme
-précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition,
-je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre
-extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà
-affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais
-assurément fait mon devoir.»
-
-«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se
-contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles:
-«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier
-le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader
-que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts
-de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il
-me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il
-demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté,
-s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et
-se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des
-cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous
-mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler
-pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions
-nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des
-principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les
-principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques,
-comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di
-Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre
-se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme
-je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il
-termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par
-l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.
-
-«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai
-à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de
-Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens,
-et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»
-
-
-III
-
-Napoléon songeait alors à séduire les cardinaux afin d'élever autel
-contre autel, par un concile soumis à ses inspirations. Les manoeuvres
-hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se
-combinent avec la tentative avortée du concile pour exaspérer de plus
-en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII.
-
-Jusqu'aux désastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est
-que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misères et de ses
-persécutions. Avant la dernière campagne de Napoléon en France, il
-sentit la nécessité de se réconcilier avec Pie VII, captif à
-Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impératrice, sous prétexte
-d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape à condition de
-certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui
-restituait ses États. Le Pape, si fidèle quand ses intérêts seuls
-étaient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de
-l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur
-repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau traité; mais les
-cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant été rendus, ils l'alarmèrent
-sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut
-rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rôle de martyr.
-
-Après l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force
-des événements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arrivé
-à Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'équivoque
-intervention hésitait entre la soumission au Saint-Siége et l'appel à
-l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France
-elle-même. En présence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le
-laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva à Rome
-porté sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rênes et
-rappela son ami Consalvi au gouvernement.
-
-Pendant cette indécision, Murat se déclara, livra bataille aux
-Autrichiens, fut défait et se réfugia à Naples d'où il s'embarqua pour
-Toulon, puis pour la Calabre, où la mort l'attendait; mort cruelle où
-un roi héroïque tombait sous la balle d'un roi à peine restauré; tache
-de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le
-vaincu!
-
-
-IV
-
-Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que
-Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les
-souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la
-France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y
-représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour
-mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre
-elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la
-duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son
-pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable
-avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait
-Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de
-sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime:
-
-«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous
-nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous
-menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement
-français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre
-secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en
-possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la
-dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande
-satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il
-importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le
-rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant
-pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et
-de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et
-ses lumières qui nous sont si connues.
-
-«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de
-notre pontificat l'an XVe.
-
- «PIUS P. P. VII.»
-
-
-V
-
-Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille
-de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le
-gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que
-les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au
-nom de tous ses enfants proscrits.
-
-LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU
-CARDINAL CONSALVI.
-
-«Éminence,
-
-«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu
-Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec
-sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances
-étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon.
-Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous
-reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés
-implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on
-prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous
-accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la
-division et la haine contre la personne auguste du Souverain.
-
-«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les
-preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles
-ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant
-au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet
-de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la
-reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait
-évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon
-oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et
-à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville
-où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et
-recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont
-rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore
-moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à
-Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle
-manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la
-prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous
-bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces
-larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814.
-
-«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie
-sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à
-s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même
-nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc
-entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection
-du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre
-Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami,
-
- «L. DE SAINT-LEU.
-
-«Rome, 30 septembre 1821.»
-
-
-VI
-
-Le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe, lui écrit peu de temps
-après:
-
-«Éminence,
-
-«Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir,
-me disait dernièrement que votre seul plaisir était la culture des
-fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me
-confirmer le fait.
-
-«Votre Éminence doit savoir que depuis longtemps déjà je m'honore
-d'être l'un de ses plus dévoués serviteurs, et que dans les diverses
-phases de ma carrière, je me suis toujours fait un devoir de vénérer
-l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces
-sentiments de piété envers le Siége de Pierre, que ma femme et moi
-sommes si heureux d'inculquer à notre jeune famille, sont invariables
-dans mon coeur. Je prie donc Votre Éminence de vouloir bien déposer
-mon plus humble hommage aux pieds du Très-Saint Père.
-
-«Voulant me rappeler à votre bon souvenir, j'ai pris la liberté de
-faire adresser à Votre Éminence quelques échantillons de nos serres
-françaises. Je joins à ce très-modeste envoi, qui n'aura peut-être de
-prix à vos yeux que l'intention, la manière de les soigner telle que
-nos horticulteurs l'ont formulée. J'espère que cette caisse ne
-déplaira pas trop à Votre Éminence, et qu'en respirant le parfum de
-ces fleurs, qui se développeront peut-être encore davantage sous
-l'heureux climat et dans la chaude atmosphère de Rome, vous daignerez
-songer quelquefois à un homme qui sera toujours reconnaissant des
-services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent à moi pour vous
-offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs
-voeux pour la santé du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps
-possible à la chrétienté, car, avec lui et avec vous, la paix de
-l'Église et la paix du monde sont assurées.
-
-«Je prie Votre Éminence d'accueillir avec bonté mon petit envoi et
-toutes les amitiés respectueuses de son tout dévoué
-
- «LOUIS-PHILIPPE D'ORLÉANS.
-
-«Neuilly, lundi..... 1822.»
-
-
-VII
-
-Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur près le Saint-Siége, lui
-écrit le jour de la mort de Pie VII.
-
-«Monseigneur,
-
-«Je n'ai pas osé interrompre les premiers moments de votre douleur.
-Personne ne sent plus que moi, je l'atteste à Votre Éminence, et ne
-partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit être
-déchiré. Votre Éminence a perdu un père, un ami de vingt-quatre ans, à
-qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reçu de confiance et
-de bonté. C'est un ange dans le Ciel qui prie à présent pour la
-conservation des jours de Votre Éminence. Ces jours sont nécessaires
-pour le bien de ce pays, et vos lumières, Monseigneur, rendront encore
-de grands et d'éminents services à la patrie.
-
-«C'est ainsi que je le pense, que je me plais à le déclarer ici et à
-Paris.
-
-«De grâce, Monseigneur, par bonté pour vos amis, par attachement pour
-votre patrie, épargnez votre santé, soignez-vous, modérez votre
-douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je
-m'honore de ce titre.
-
-«Je supplie Votre Éminence de ne me point répondre, je l'exige comme
-une marque d'amitié. Mais lorsque ma visite ne pourra pas
-l'importuner, elle me fera prévenir, et je me rendrai chez elle avec
-empressement.
-
-«Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux
-sentiments,
-
- «MONTMORENCY-LAVAL.»
-
-
-VIII
-
-L'amitié personnelle éclate partout dans ces témoignages. Le nouveau
-pape Léon XII _della Gonga_ était brouillé de longue date avec
-Consalvi. Il se réconcilia avec lui au moment où les ennemis du
-cardinal s'acharnèrent sur lui. Léon XII l'appela à Rome pour prendre
-la tradition du règne en présence de Jurla, son propre ministre.
-Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il
-légua verbalement sa sagesse à Léon XII. «Quelle conversation! Jamais,
-dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus
-instructives, plus substantielles, plus utiles à l'Église et à l'État;
-Consalvi a été sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut
-aujourd'hui ne pas mourir.»--Ce voeu ne devait pas être entendu.
-Consalvi mourut peu de temps après ce dernier entretien. Léon XII le
-pleura.
-
-En annonçant au gouvernement français la perte que le monde venait de
-faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Très-Chrétien
-près le Saint-Siége, écrivit: «Il ne faut aujourd'hui que célébrer
-cette mémoire honorée par les pleurs de Léon XII, par le silence des
-ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et
-par les regrets des étrangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont
-eu le bonheur de connaître ce ministre, si agréable dans ses rapports
-politiques, et si attachant par le charme de son commerce
-particulier.»
-
-
-IX
-
-C'était le 24 janvier 1824.
-
-L'Église perdit son premier ministre, l'État son premier politique, la
-papauté son premier ami; le même coup tua Pie VII et son ami. Il
-n'avait plus rien à faire sur la terre: il s'était préparé à la mort
-par un long testament pour une médiocre fortune. En voici les
-principales dispositions. Un testament, c'est un homme!
-
-«Au nom de la très-sainte Trinité, ce 1er jour du mois d'août de
-l'année 1822;
-
-«Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Église romaine, diacre
-de Sainte-Marie _ad Martyres_, après avoir fait mon testament plus
-d'une fois, à diverses époques de ma vie, tant pour désigner mon
-héritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et
-légataires, ainsi qu'à plusieurs affaires d'importance, considérant
-que, vu la mort de mon bien-aimé frère André et celle d'autres
-personnes qui m'étaient chères, vu encore le changement des
-circonstances, mes dispositions précédentes ne peuvent plus subsister
-dans la manière et la forme qu'elles ont, je me suis décidé à les
-révoquer, à les annuler et à faire un nouveau testament avec les
-changements opportuns. Me prévalant donc du privilége que je possède,
-en qualité de cardinal de la sainte Église romaine, de pouvoir tester
-sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Sainteté le
-pape Pie VII m'a communiqué par bref, maintenant que je suis sain
-d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament (à moins que je ne
-me décide à le changer en un autre postérieur, dans le courant de la
-vie qu'il plaira encore à Dieu de m'accorder), avec l'expresse
-déclaration que toutes les autres feuilles de même date ou de date
-postérieure au testament, écrites de ma main et signées par moi, et
-contenant une disposition quelconque à exécuter après ma mort, font
-partie intégrante de mon testament.
-
-«Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon âme au
-Seigneur très-clément, en le priant, par les mérites de son divin Fils
-Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a racheté au prix immense de son
-très-précieux sang, par l'intercession de la très-sainte Vierge Marie
-et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de
-me pardonner dans sa miséricorde infinie mes très-graves péchés.
-
-«Je veux qu'on fasse célébrer pour le repos de mon âme, dans le plus
-bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant
-une aumône de cinq paoli pour chaque messe célébrée en présence de mon
-corps, soit à la maison, soit à l'église, et de trois paoli pour
-chacune des autres messes à célébrer à Saint-Laurent hors des murs, à
-Saint-Grégoire et dans d'autres églises où se trouvent des autels
-privilégiés avec indulgence spéciale, selon l'indication de mon
-héritier.
-
-«En expiation de mes péchés, je laisse à distribuer en aumônes la
-somme de trois mille écus. Cette distribution sera faite avec la plus
-grande sollicitude possible par mon héritier mentionné ci-dessous. Il
-aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trésorier, et Jean
-Luelli, mon majordome, personnes qui me sont très-attachées, de
-consulter les curés et de vérifier quels sont ceux qui ont vraiment
-besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spécialement
-préférés à tous les autres.
-
-«Sa Sainteté Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsèques auront
-lieu, avec la décence convenable, dans l'église Saint-Marcel au Corso,
-où se trouve la sépulture de ma famille. Me souvenant de la promesse
-que j'ai faite à mon bien-aimé frère André au lit de mort, lorsque,
-dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du
-très-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent
-unis dans la mort et renfermés dans le même sépulcre, je veux que si,
-à ma mort, ce sépulcre ne se trouve pas déjà préparé par moi, mon
-héritier en fasse faire un très-modeste, et qui contiendra le cercueil
-de mon frère et le mien.»
-
-Après avoir pourvu aux besoins de son âme, réglé sa sépulture et
-spécifié avec une attention toute particulière les prières qu'il exige
-pour son salut, le cardinal Consalvi détermine les legs qu'il accorde
-à ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oublié; ils trouvent tous dans la
-gratitude de leur maître une aisance assurée pour le reste de leurs
-jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant
-souvenir, le cardinal pense aux âmes des personnes qui lui furent
-chères et qui le précédèrent dans la tombe, et il écrit:
-
-«Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse à
-prendre sur mon héritage la somme nécessaire à la célébration de:
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de ma mère, la
-marquise Claudia Consalvi, née Carandini, à célébrer dans l'église de
-Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec
-l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la princesse
-Isabelle Ruspoli, née Justiniani, à célébrer dans l'église de
-Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 août, jour anniversaire de sa mort,
-avec l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
-de Ceri, Catherine Odescalchi, née Justiniani, à célébrer dans
-l'église des Saints-Apôtres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa
-mort, avec l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la marquise
-Porzia Patrizi, à célébrer dans l'église de Sainte-Marie-Majeure,
-le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps
-ses jours!), avec l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de la duchesse
-Constance Braschi, née Falconieri, à célébrer dans l'église de
-Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec
-l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme de D. Albert
-Parisani, à célébrer dans l'église de Saint-Marcel au Corso, le 26
-novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;
-
-«Cinquante messes chaque année, pour le repos de l'âme du célèbre
-maëstro Dominique Cimarosa, à dire dans l'église de la Rotonde, le 11
-janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône de trois paoli;
-
-«Trente messes chaque année, pour le repos de l'âme de Philippe Monti,
-mon domestique, à célébrer dans l'église de Sainte-Cécile _in
-Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumône
-de trois paoli.
-
-«Désirant donner un soutenir à tous les membres de la secrétairerie
-d'État, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de
-personnes, je me propose de laisser à chacun d'eux quelques ouvrages
-de ma bibliothèque, qui leur seront remis (ainsi qu'à M. le comte
-Celano) par mon héritier fiduciaire, d'après les instructions que je
-lui en laisserai, dès que j'en aurai moi-même fait le choix.
-
-«Ayant dans mon testament, écrit tout entier et de ma propre main et
-daté de ce même jour, nommé et institué mon héritier fiduciaire Mgr
-Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en
-temps et lieu l'héritage à mon héritier propriétaire, je déclare par
-ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien posséder qui,
-en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'année 1816, ne soit
-parfaitement libre de toute charge et de tout fidéicommis; et je
-nomme, institue, déclare mon héritier universel de tous et chacun de
-mes biens, crédits, droits, la Sacrée Congrégation de la Propagande de
-la foi, à laquelle néanmoins j'interdis formellement et de la manière
-la plus expresse, la détraction de la quatrième _Falcidia_, de quelque
-manière et à quelque titre que ce soit.
-
-«J'entends, je veux, je déclare que, tant que vivra un seul de mes
-serviteurs gratifiés par mon testament, ou de ceux qui ont reçu un
-legs annuel à vie, la Sacrée Congrégation ci-dessus nommée ne puisse
-jouir (excepté de ce qui sera indiqué plus bas) de mon héritage, ni en
-prendre en aucune manière l'administration, voulant que cette
-administration soit laissée entière et libre aux mains de mon héritier
-fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de
-ceux qui lui succéderont dans son administration). Non-seulement je
-le dispense de faire un inventaire légal, mais, pour éviter les frais
-voulus pour cela, je le lui défends; il suffit qu'il dresse une simple
-liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces
-derniers doivent être aliénés et convertis en espèces, pour satisfaire
-aux charges indiquées au feuillet, lettre E, annexé à mon testament,
-ou dans mon testament même), liste qui, vu la probité reconnue dudit
-héritier fiduciaire, devra faire pleine foi.
-
-«Afin que la susdite Congrégation de la Propagande commence dès ma
-mort à ressentir quelque effet de mon héritage, je veux qu'à partir de
-mon décès elle jouisse d'une somme annuelle de 600 écus, qui lui
-seront payés par mon héritier fiduciaire, administrateur de mon
-héritage, par échéance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque
-de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux
-serviteurs légataires et d'acquitter les 50 écus par mois,
-correspondant à la somme de 600 écus assignés plus haut à la Sacrée
-Congrégation.
-
-«Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs
-et légataires annuels, les fonds de mon héritage permettront
-d'accroître la somme de 600 écus déterminée plus haut mon héritier
-fiduciaire pourra (sans pourtant y être positivement obligé) verser
-dans la caisse de la Sacrée Congrégation la nouvelle augmentation
-qu'il jugera pouvoir remettre, après avoir satisfait aux charges
-accessoires et aux dispositions reçues de vive voix.
-
-«Après la mort de tous ceux qui dans mon testament ont été gratifiés
-et des annuels légataires, mon héritier fiduciaire devra consigner à
-la Sacrée Congrégation l'héritage alors existant.
-
-«Je déclare en outre que la susdite Congrégation ne pourra jamais
-obliger l'héritier fiduciaire, ou celui qui lui succédera, à donner la
-fidéjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre à rendre compte
-de sa gestion, ni à révéler les dispositions reçues de vive voix ou
-par écrit de moi, confirmant même dans ce feuillet ce que j'ai plus
-amplement dit sur ce sujet dans mon testament.
-
-«À peine entré en possession de son titre, mon héritier fiduciaire,
-pour prévenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses
-jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son
-successeur dans l'administration de mon héritage, devra, en vertu du
-mandat reçu, nommer son successeur dans un écrit qui sera déposé clos
-et scellé dans un office caméral, pour être ouvert après sa mort; et
-j'entends imposer successivement la même obligation aux autres
-administrateurs. Si les premiers venaient à manquer avant la mort de
-mes serviteurs et autres légataires, et dans le cas où quelqu'un de
-ces administrateurs eût négligé ou eût manqué de faire la nomination
-de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal
-de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'être membre, de prendre lui-même
-cette administration, et d'accepter l'annuelle rétribution destinée à
-l'administrateur, et ainsi successivement jusqu'à l'époque indiquée
-plus haut.
-
-«Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatières précieuses qui,
-durant le cours de mon ministère, m'ont été données par divers
-souverains, et que j'ai conservées par respect et reconnaissance
-envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en
-faveur des maisons et établissements qui sont le plus dans la
-nécessité. Je suis à chercher une meilleure distribution de ces
-objets; mais dans le cas où je viendrais à mourir avant de l'avoir
-définitivement arrêtée, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me
-paraît la plus convenable.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Considérant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant
-de célébrité, qui a si bien mérité de l'Église et de l'État, comme Pie
-VII, n'eût point après sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un
-tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la
-médiocrité des revenus qu'il laisse à ses neveux; mû par mon
-dévouement et mon attachement à sa Personne sacrée, inspiré par la
-reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa création,
-comblé des bienfaits de sa souveraine bonté, j'ai résolu de lui faire
-ériger un mausolée à mes frais dans la susdite basilique.
-
-«Dans ce but, j'ai tâché de faire des économies, sur les dépenses
-annuelles destinées à mon entretien, et de réunir une somme de 20,000
-écus romains. Si je mourais avant Sa Sainteté, comme je le désire, mon
-héritier fiduciaire reste chargé de consacrer la somme fixée à
-l'érection de ce tombeau, dont l'exécution sera confiée au ciseau du
-célèbre marquis Canova, et, à son défaut, au célèbre chevalier
-Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'exécuter, à un des meilleurs
-sculpteurs de Rome.
-
-«L'inscription suivante sera gravée sur le tombeau:
-
- PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI,
- PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI,
- ROMANUS, AB ILLO CREATUS.
-
-
-X
-
-Voilà la vie d'homme d'État de ce modèle des amis et des hommes de
-bien; nous ne disons pas des prêtres: il ne l'était pas; il n'avait
-jamais voulu l'être; ce n'était ni sa vocation ni son ambition.
-
-L'Église romaine, à Rome, reconnaît trois classes d'hommes parmi
-lesquels elle choisit ses serviteurs:
-
-Les laïques;
-
-Les ecclésiastiques;
-
-Et les prélats ou monseigneurs.
-
-Les laïques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la
-diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins
-de son administration ou de sa défense;
-
-Les ecclésiastiques sont les moines ou les prêtres de tout ordre, dont
-elle dispose pour tous les services dans le monde chrétien.
-
-Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et
-qui en reçoit les titres sans néanmoins en contracter les engagements
-ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'éternel
-noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prélats ou monseigneurs,
-et, depuis les dignités inférieures jusqu'au rang de cardinaux, sont
-en quelque sorte les ministres libres de l'Église. Il y a peu de
-grande famille à Rome ou dans les légations qui n'aient des fils dans
-cette classe. Ils sont à Rome ce que les Narseis étaient au sein des
-cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquité. Race éminemment
-politique qui tient à l'État sans être l'État lui-même, qui se dévoue
-sans retour à ses fonctions préparatoires, qui se retire de ses
-emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut même se
-marier avant d'en avoir fait les voeux, sans préjudice pour l'Église
-ou eux-mêmes. Cette troisième catégorie, dépendante et volontaire du
-Saint-Siége, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux
-affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de
-s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prélats
-ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des
-unions licites et respectées, avec l'approbation du Pape. On les
-essaye, ils s'essayent eux-mêmes, et, si la carrière ne leur convient
-pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans
-reproche; ils ont de plus pour le Saint-Siége ces avantages, que ses
-affaires purement mondaines sont traitées avec les hommes du monde par
-des hommes du monde, et que l'Église, par eux, participant de deux
-natures, est sacerdotale avec ses prélats et laïque avec ses
-ministres. Le respect et l'habileté y gagnent. Ces hommes commencent
-en général très-jeunes par être des secrétaires du Pape, des novices,
-des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'élèvent par des grades
-réguliers de fonction en fonction jusqu'aux premières charges de
-l'État. «Le Pape voulut, dit Consalvi, me créer cardinal de l'ordre
-des prêtres; je préférai être cardinal diacre.»
-
-
-XI
-
-Voilà ce que fut dès son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit
-cardinal, il refusa d'être prêtre. Il se consacra non à sa propre
-sanctification, mais à bien comprendre et à bien faire les affaires du
-Pape et de son gouvernement. Il voulut être dévoué, mais nullement
-enchaîné à ses devoirs. On peut même entrevoir, d'après un passage de
-ses mémoires relatifs à son affection intime pour les familles
-Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prématurée
-d'une jeune princesse de dix-huit ans, à la main de laquelle il
-aurait pu peut-être prétendre, et dont l'amitié lui laissa d'éternels
-regrets, fut un coup déchirant porté à son coeur. La vivacité
-pathétique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments
-pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui était défendu ni
-d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chérir: il avait alors
-vingt-deux ans.
-
-
-XII
-
-Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté
-ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de
-cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui
-s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée,
-mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge,
-était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa
-bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir
-sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme;
-il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un
-ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche
-nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans
-précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa
-physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il
-n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son
-désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant;
-c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le
-vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix,
-c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le
-cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.
-
-On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où
-un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et
-où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin;
-le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait
-certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir
-encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec
-les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de
-l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette
-vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la
-sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du
-repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du
-jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si
-conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.
-
-
-XIII
-
-Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a
-récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot,
-mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que
-sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il
-avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les
-gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning,
-Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en
-France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de
-Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le
-grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini;
-Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de
-Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans
-l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche;
-Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme
-se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se
-formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la
-civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde
-pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et
-libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le
-plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête.
-Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le
-père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les
-gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de
-ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces
-gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire
-au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la
-reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré
-tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un
-schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la
-tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer
-en liberté. Cet embrassement universel du coeur était toute sa
-politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les
-iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute
-la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le
-souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je
-ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était
-sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme
-de sa vie.
-
-
-XIV
-
-On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à
-soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes
-du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits
-contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent
-les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine
-que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de
-la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la
-personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si
-vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux;
-si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils
-ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers
-qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à
-Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation
-jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par
-quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur
-l'indifférence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincère,
-mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant
-de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de
-doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il
-fallait leur complaire et les réprimer. L'oeuvre était délicate et
-difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement.
-Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de
-Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre
-aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.
-
-
-XV
-
-Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut
-l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en
-retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est
-oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a
-aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou
-moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre;
-il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime
-comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples:
-Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au
-commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne
-chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur.
-Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue
-sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme
-rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la
-musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait
-à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à
-l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher
-de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants
-inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples
-les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle
-impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus
-immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de
-tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints.
-Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour
-Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la
-plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel
-compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à
-la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant
-toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les
-faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son
-ami.
-
-On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce
-qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de
-cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois.
-Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui
-parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa
-lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.
-
-
-XVI
-
-Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en
-apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations
-hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.
-
-La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de
-cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première
-et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son
-palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par
-sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite
-cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour
-les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur
-la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et
-l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait
-la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était
-déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi
-délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande
-beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.
-
-Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements
-d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait
-distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle
-en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle
-faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le
-dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que
-la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie,
-l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse
-d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un
-mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et
-l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait;
-d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne
-pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife,
-mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi
-pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les
-intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement
-catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les
-habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces
-interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.
-
-Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité
-avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal
-avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait
-régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement
-avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers
-et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance,
-le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires
-de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures
-de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait
-régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors
-d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers,
-composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y
-reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre
-entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais
-presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et
-l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette
-diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât
-pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il
-fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et
-mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et
-la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées
-ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette
-faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez
-toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme
-ami.»
-
-
-XVII
-
-Indépendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le
-peu d'instants qu'il pouvait dérober aux affaires étaient consacrés à
-la culture d'un petit jardin d'Alcinoüs qu'il avait acheté sur la rive
-du Tibre, auprès des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un
-chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses
-devoirs assidus auprès du Pape, la culture de l'amitié auprès d'une
-femme respectée et aimée, et la culture des orangers et des oeillets
-de Rome arrosés des eaux du Tibre, étaient les seuls délassements de
-cet homme de la nature et de la religion.
-
-
-XVIII
-
-C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les
-infirmités de Pie VII, aggravées accidentellement par un accident dans
-sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent précipité sa mort
-sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournées monter
-rapidement autour de lui dans le sacré collége pour le submerger; il
-se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de
-campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome.
-L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il dédaigna de se défendre
-contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort
-gouvernement, la tranquillité à Rome, sa pauvreté volontaire et
-l'amitié de son maître. Il ne demandait à la Providence que de
-survivre assez de temps pour lui élever un tombeau qu'ombragerait le
-sien; il en confia le dessin et l'exécution à Canova, qu'il aimait
-comme il avait aimé Cimarosa. Le Pape son ami étant mort, et avec lui
-son défenseur, il se laissa mourir.
-
-Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le présent se
-détache et qui ne peut vivre que d'honnêtes et habiles ajournements de
-la fatalité; heureuse condition des pouvoirs résignés qui ne peuvent
-vivre que de leur innocence!
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-CXIIe ENTRETIEN.
-
-LA SCIENCE OU LE COSMOS,
-
-PAR M. DE HUMBOLDT.
-
-(PREMIÈRE PARTIE.)
-
-LITTÉRATURE SCIENTIFIQUE.
-
-
-I
-
-Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre séculaire, le _Cosmos_,
-de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le
-_tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procès-verbal de la science
-universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grâce au ciel de
-m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour, où, par la main d'un grand homme,
-le voile du sanctuaire a été déchiré et les secrets de Dieu révélés au
-grand jour, car cet homme, enflammé d'une si immense ambition, cet
-homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettré,
-cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui
-rendant hommage, ne peut pas être un homme ordinaire, un jongleur, un
-charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur
-spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que
-moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procès-verbal n'est
-pas une logique, qu'en nommant les phénomènes on ne les définit pas,
-qu'on recule la difficulté sans la résoudre par des dénominations
-savantes, et qu'en réalité la vraie science ne consiste pas à
-_connaître_, mais à _comprendre_ l'oeuvre du Créateur. Je vais donc
-lire, je comprendrai davantage après avoir lu cette magnifique
-_théologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses
-permet à ses créatures d'élite telles que Newton, Leibniz, les deux
-Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la
-perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant
-de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique
-ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de
-l'hymne à l'infini.
-
-J'achetai les quatre volumes du prophète scientifique de Berlin, et je
-passai quatre mois de l'été à lire. Je vous dirai plus loin ce que
-j'éprouvai après avoir lu.
-
-Mais, avant, disons ce que c'était que M. de Humboldt. L'homme sert
-beaucoup à expliquer le livre.
-
-
-II
-
-Il y avait, vers la fin du dix-septième siècle, dans les environs de
-Stettin, en Poméranie, une famille d'antique origine de ce nom qui
-servait l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les
-armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier
-rejeton de cette illustre lignée. Il fut nommé, à la fin de la guerre
-de Sept ans, chambellan du grand Frédéric. C'était en 1765; il avait
-vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons.
-Vers la fin de sa vie il désira se reposer dans un château plus près
-de Berlin; il quitta ses terres de Poméranie et acheta le manoir
-champêtre de Tégel, ancienne résidence de chasse de la maison royale
-de Prusse, et il s'y établit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il
-avait récemment épousée. Le vrai nom de Mme d'Holwede était Mlle de
-Colomel, du nom d'une famille française de la Bourgogne réfugiée en
-Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Les Colomel étaient
-des gentilshommes verriers, qui transportèrent leur noblesse
-industrielle en Prusse.
-
-Georges de Humboldt en eut deux fils: l'aîné, que j'ai connu dans ma
-première jeunesse, était Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre
-de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit à Tégel, le 14 septembre
-1769. Les deux frères passèrent leur heureuse enfance dans ce château.
-Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit réédifier sous
-la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres
-tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie féodale.
-
-Le prince de Prusse venait chaque année faire visite à la famille de
-Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pères. Goethe en
-immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades.
-
-Une forêt de pins sauvages et ténébreux environne le château de Tégel,
-et le sépare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins,
-des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homère de l'Allemagne,
-Goethe, y vint à pied pendant l'enfance des deux frères, et son
-sourire caressant bénit leur avenir. Leur première éducation était
-alors confiée à Campe, ancien aumônier du régiment de dragons de leur
-père. Campe était devenu l'ami de la maison; c'était un homme d'élite,
-très-capable et très-digne d'élever un savant et un homme d'État,
-tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frères éclos
-du même nid, pour une double célébrité.
-
-En 1789, Campe accompagna à Paris l'aîné de ses élèves, Guillaume de
-Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la révolution
-européenne qui allait modifier le monde. À son retour, il quitta le
-château de Tégel, pour aller fonder à Hambourg l'institut
-d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingué,
-le remplaça, devint l'ami de la noble famille, et, après la dispersion
-des deux frères, fut chargé par eux de gouverner leur terre de Tégel.
-
-Les premiers maîtres de toutes les sciences les achevèrent à
-l'université de Berlin. Guillaume, doué d'une sensibilité plus mûre,
-dépassa son frère Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui
-parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua à
-Guillaume de Humboldt un sentiment comparable à ce que créa plus tard
-parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de
-Saint-Pierre, ou _René_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il
-y a des délices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le
-festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'après le
-banquet: ce sont les meilleures. Guillaume était fait pour les
-éprouver; son âme pleine de combustible était prête à l'incendie; la
-première étincelle devait y allumer le feu des passions, et ces
-passions devaient y laisser la cendre féconde d'une précoce sagesse.
-
-
-III
-
-Les deux frères, quoique cordialement unis, suivaient des voies
-différentes à leur entrée dans la vie: Guillaume, la voie large et
-universelle de l'homme destiné aux actions vives et généreuses de la
-vie publique; Alexandre, les études spéciales et concentrées de la vie
-scientifique. L'un, sensible à la séduction des femmes, lié avec les
-plus belles actrices des théâtres de Berlin; l'autre, absorbé dans les
-livres, et ne recherchant que les savants. La même diversité de
-penchants les suivit à l'université de Francfort. L'Anglais Forster,
-compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le goût, pour
-rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il
-conçut la première idée de son voyage terrestre dans l'Amérique du
-sud. Alexandre, au contraire, se livra aux élucubrations religieuses,
-poétiques et philosophiques des Allemands de distinction qui
-habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier
-instituteur, à Brunswick, alla avec lui assister avec une joie
-sérieuse, à Paris, à l'éclosion d'une philosophie politique, en 1789.
-Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la
-Hollande, afin d'y étudier les phénomènes de la nature purement
-matérielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia à Weimar avec le
-poëte Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du président de
-Dawscherode, à Erfurth. Il fut nommé, bientôt après, conseiller
-d'ambassade. Tous ses désirs tendaient à amener chez lui, en qualité
-d'épouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint
-une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les théories
-neptuniennes des naturalistes allemands, et écrivit des opuscules dans
-ce sens. La mort de leur mère les surprit alors; ils la pleurèrent
-tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le
-château et la terre de Tégel, où il continua de vivre avec sa
-charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la
-succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amérique, projeté
-depuis son enfance. L'amitié des deux frères ne fut nullement altérée;
-leur amitié fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la
-femme aimée d'Alexandre. Il en avait déjà deux enfants.
-
-
-IV
-
-Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense
-pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français
-distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin
-d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à
-l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et
-d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec
-l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec
-bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa
-suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous
-les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi
-lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous
-les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique.
-
-
-V
-
-Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les
-voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.
-
-Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une
-voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un
-tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui,
-comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible.
-Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se
-renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à
-l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa
-souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y
-contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des
-Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels
-apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se
-dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant
-derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui
-glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du
-rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui,
-se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela
-conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui
-apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe
-Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda
-la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles
-furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps
-modernes.
-
-Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le
-tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces
-volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants
-végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un
-rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit
-l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première
-terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend
-compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut
-exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première
-fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte
-sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des
-émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit
-nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on
-ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins
-botaniques et nos collections historiques.»
-
-Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à
-Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et,
-comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible
-à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre
-reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre,
-d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire
-et d'une vigoureuse végétation.
-
-Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe,
-et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de
-Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en
-profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel
-Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux
-et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que
-Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il
-n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à
-melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté.
-
-Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait
-Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt
-devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il
-prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en
-chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays
-comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce
-fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il
-voulait réaliser.
-
-Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds
-au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de
-l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des
-cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des
-dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les
-chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et
-des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et,
-tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il
-règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des
-impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses
-compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une
-belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se
-dirige vers les hauteurs du volcan.
-
-Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt
-faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour
-les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le
-naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son
-troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de
-l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le
-calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau
-toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était
-pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un
-jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la
-nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette
-île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et
-formée à différentes époques.
-
-Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à
-d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire
-géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui
-lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à
-tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits
-inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à
-eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les
-produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.
-
-En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir
-des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les
-bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et
-d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après
-l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux
-apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les
-deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les
-animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la
-surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore
-ses recherches sur le développement géographique des plantes et des
-animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le
-premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de
-Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par
-les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.
-
-Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères
-arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un
-bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert
-de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin
-sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama,
-arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic,
-lui souhaitèrent la bienvenue.
-
-On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt
-poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il
-le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de
-nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il
-devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du
-globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard
-vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur
-navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort,
-parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils
-quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire
-qui louvoyait en les attendant.
-
-Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches
-observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries
-était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont
-la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie
-comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus
-générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et
-l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous,
-hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a
-de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se
-succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui
-organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son
-soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de
-la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la
-perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé
-d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles
-formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment
-crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes
-questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute
-sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la
-création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre
-autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles?
-La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux
-ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du
-feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé
-les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les
-volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces
-questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première
-réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi
-précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés
-que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands
-effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des
-autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il
-faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une
-variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec
-indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt
-apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est
-dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef
-des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents
-moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit
-ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.
-
-Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps
-éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses
-qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis
-le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des
-tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui,
-faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe,
-ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères,
-sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave
-bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit
-comprendre.
-
-
-VI
-
-Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les
-flots dans la direction de l'Amérique centrale.
-
-Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des
-vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en
-plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La
-douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le
-charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région
-septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par
-d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque
-sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs
-racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé
-des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la
-nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il
-étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine
-fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan;
-partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la
-clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements
-familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue
-d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une
-bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement
-qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se
-précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays,
-on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à
-l'horizon.
-
-Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la
-richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque
-chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur
-coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à
-l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur,
-ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris
-d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes
-parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où
-devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus
-exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!...
-Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces
-pensées.
-
-Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans
-la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il
-aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix
-du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir
-avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion
-qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la
-révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes
-géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve
-pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection
-dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte.
-Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et
-nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les
-circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait
-particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un
-mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire;
-il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de
-contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du
-pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne
-pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à
-la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du
-Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité
-les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à
-la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue
-une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et
-surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance
-leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que
-les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser
-dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe
-d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?
-
-[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la
-brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se
-révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses
-étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais
-l'éclat de cette brillante lumière!]
-
-Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore
-apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord.
-Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure
-que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf
-ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna
-péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le
-voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère
-chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles
-réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à
-fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte
-que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La
-mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on
-n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui
-gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt
-était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on
-sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux
-pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de
-jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir,
-pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à
-la mer, dès le lever du soleil.
-
-C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages
-du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il
-avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il
-avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la
-nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie
-de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre
-des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la
-maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de
-voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau
-n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la
-résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable,
-pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur
-voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur
-Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y
-déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de
-Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord
-les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne
-gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis
-il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn,
-il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol
-qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra
-dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les
-sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana,
-laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa
-route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la
-cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de
-l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio
-Negro.
-
-Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé
-et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces
-régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les
-cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et
-où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie
-qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.
-
-
-VII
-
-Débarqué à Cumana et recueilli par les métis espagnols, avec
-l'empressement que les Européens dépaysés témoignent à leurs
-compatriotes de notre hémisphère, il se hâta de faire une excursion
-passagère dans les pays voisins. Il reçut l'hospitalité dans des
-couvents de missionnaires indiens; il les décrit avec amour:
-
-«Le 12 août, dit-il, après une longue ascension, les voyageurs
-atteignirent le siége principal de la mission, le couvent de Caripe,
-où Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans
-ses années de vieillesse, revenaient encore à sa pensée. «Rien,
-disait-il, n'est comparable à l'impression de calme profond que
-produit la contemplation d'un ciel étoile dans ces solitudes.»--«Là,
-quand, à l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la vallée qui
-bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement
-ondulé, il croyait voir la voûte étoilée du ciel supportée par la
-plaine de l'Océan. L'arbre sous l'ombre duquel il était assis, les
-insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations
-qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'éloignement
-de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature étrangère,
-s'élevait tout à coup du sein de la vallée le bruit du grelot d'une
-vache ou le mugissement d'un taureau, la pensée se reportait aussitôt
-vers le sol natal. Humboldt consacra là de saints loisirs au souvenir
-de la patrie.»
-
-Il étudia tout en marchant les phénomènes locaux nouveaux pour lui,
-hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civilisés par les
-moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forêts, et revint à
-Cumana sans avoir fait aucune découverte.
-
-De Cumana, une barque le transporta à Caracas; il gravit le sommet peu
-accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathématiques
-à Caracas. Il le mesure, et en général son voyage ressemble beaucoup
-à une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms
-relève l'inanité des découvertes: _major e longinquo_, c'est son seul
-résultat. Il remonte l'Orénoque sur une barque indienne jusqu'aux
-cataractes d'Aturès. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos.
-Revenu à Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expédie en Europe
-les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte à
-Carthagène et à Bogota. Neuf mois passés dans ces régions sont
-employés par Bonpland à herboriser, par Humboldt à mesurer et à
-décrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, séjourne à Quito, franchit
-les Andes, revient au Pérou, visite les mines d'argent, parcourt le
-Mexique, s'extasie devant Mexico, véritable capitale de l'Europe
-transplantée en Amérique. Il revient encore une fois à la Havane,
-renonce à d'autres excursions sur le continent américain, se rembarque
-et rentre à Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du
-monde que quelques calculs trigonométriques vulgaires, quelques études
-insignifiantes sur des phénomènes étudiés mille fois avant lui, et
-quelques phrases prétentieuses où la légèreté des aperçus et la
-brièveté des excursions étaient déguisées avec art par la sonorité
-grandiose des mots.
-
-
-VIII
-
-Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'écrivain lui
-préparaient une renommée qui dure encore. Il s'étudia à mériter des
-savants et des écrivains célèbres en France et en Allemagne des
-enthousiasmes et des adulations qu'il avait mérités d'avance par ses
-propres citations intéressées. En réalité, qu'apprenait au monde ce
-voyage déclaré classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce
-n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pensée de visiter
-l'univers, et que son voyage trigonométrique s'était borné à
-parcourir, le compas et le baromètre à la main, deux ou trois moitiés
-des dix-sept vice-royautés de l'Espagne dans le nouveau monde.
-
-
-IX
-
-M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot,
-car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il
-n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit
-d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en
-Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de
-Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice,
-avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des
-trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront
-jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant
-de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté
-très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une
-combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en
-assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse,
-ses relations de famille avec les principaux représentants des
-différentes branches de la science dans les pays de l'ancien
-continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès
-du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie
-absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons
-plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y
-découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un
-savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante,
-infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des
-flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt
-à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il
-jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en
-apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme
-cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on
-devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait
-qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres
-avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il
-préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce
-que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour
-son _Cosmos_.
-
-
-X
-
-Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai
-fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais
-moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait
-frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait
-très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques
-faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en
-passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa
-physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui
-fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite,
-fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée
-par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations
-dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et
-d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire
-sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un
-groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre
-d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs,
-cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude
-auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont
-l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus
-dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant
-auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que
-chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le
-monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement
-toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les
-hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser
-d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même
-aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne
-le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants
-issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent
-sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai
-jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne
-voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie,
-que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame
-une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.
-
-Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de
-dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous
-silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques
-sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont
-besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil
-intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.
-
-Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de
-Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier
-les effets sans remonter jamais aux causes.
-
-
-XI
-
-À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges
-de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le
-monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge,
-mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant
-allemand transporté dans Paris.
-
-Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette
-capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en
-grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte
-à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse.
-Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec
-Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels
-il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve
-semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses
-investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres
-réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte
-son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de
-la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse,
-alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux
-événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La
-science est une patrie.
-
-Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome,
-retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait
-alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:
-
-«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont
-confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin
-des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que
-ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient
-à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire
-jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer
-sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain,
-où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se
-sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les
-campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que
-notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la
-même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas;
-puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie,
-le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de
-l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille
-dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me
-recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers,
-allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui,
-des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les
-ailes de la poésie.....»
-
-Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous
-les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur
-donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait
-une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà
-5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que
-d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait
-attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la
-chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des
-sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en
-Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée
-de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se
-réglait le sort du monde.
-
-
-XII
-
-J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate
-éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé
-en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un
-hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs
-Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même
-table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou
-plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner
-dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec
-eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de
-M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont
-la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait
-pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et
-supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les
-quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier
-en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette
-demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de
-sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la
-franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume
-avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je
-me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de
-main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans
-l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des
-pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le
-diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient
-laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en
-lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un
-artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers,
-personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré
-depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.
-
-
-XIII
-
-Quelques mois plus tard, me trouvant à Naples au moment où le Vésuve
-faisait sa mémorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre
-prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre à
-lui pour aller observer de près, pendant une de ces nuits solennelles,
-le phénomène du volcan en éruption, pour entendre, de sa bouche
-savante et éloquente, les observations du Pline allemand sur cette
-illumination du volcan; il eut la bonté de me l'accorder. Nous
-partîmes de Naples à la nuit tombante; nous quittâmes nos voitures à
-Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avançâmes
-à travers les vignes crépitantes et les arbres incendiés par l'haleine
-de feu; nous passâmes la nuit et la matinée du jour suivant en
-présence de l'incendie de la terre. Guillaume écrivait, comme
-autrefois Pline, des notes sur l'éruption pour les envoyer à son
-frère; quant à lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux
-secousses du sol, et à la chute des peupliers enveloppés de leurs
-treillages de flammes. Nous revînmes en silence à Naples au milieu du
-jour. Je ne le revis plus; il fut nommé ambassadeur à Londres, puis au
-congrès de Vienne, et mourut peu d'années après à Tégel, où il avait
-passé son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur,
-modeste, paisible, et ne demandant à personne une grandeur supérieure
-à celle que Dieu lui avait permis de développer pour sa patrie.
-
-
-XIV
-
-Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée,
-continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques
-adressés aux académies comme autant de notices destinées à être
-recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins
-taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins
-attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour
-le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant
-en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle
-était trop préparée de main d'homme.
-
-Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès
-de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le
-libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les
-libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de
-son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à
-cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une
-en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la
-place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il
-professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si
-le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son
-peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au
-succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur
-de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la
-maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à
-Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la
-mort, il aimait sa belle-soeur.
-
-Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait.
-La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22
-janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la
-mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la
-douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les
-yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort,
-mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se
-passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»
-
-La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un
-sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce
-jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette
-femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était
-mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des
-arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin,
-le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous
-comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de
-son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie
-de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir.
-L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et
-cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance
-naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son
-épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue
-ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées,
-elle ennoblit sa propre existence.
-
-Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin
-pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut
-qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et
-même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe
-parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de
-Russie que des problèmes sans solutions.
-
-Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume
-mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé.
-Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet
-événement à son ami Varnhagen, de Berlin.
-
- «Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.
-
-«Mon cher Varnhagen,
-
-«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans
-la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de
-tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux
-frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses
-souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en
-hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil,
-c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des
-paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté
-d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix
-était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est
-pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa
-parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier,
-avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien
-beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je
-serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre
-supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes
-vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que
-cela dure.»
-
-
-XV
-
-L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation
-culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une
-pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.
-
-«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi,
-avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en
-général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi
-que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un
-grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les
-princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur
-considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la
-science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos
-de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on
-s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse
-celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement
-briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités
-qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux
-royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour,
-quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses
-quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures
-de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et
-ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus
-aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants
-de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui
-témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr
-et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une
-figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble
-douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une
-politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux
-témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et
-sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il
-tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les
-rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans
-prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses
-nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit
-les témoignages de la considération générale; souvent le passant
-s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de
-cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement,
-et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»
-
-«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait
-à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de
-moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement
-faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un
-blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de
-jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à
-la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire
-de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas
-rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il
-paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait
-les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il
-s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa
-physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un
-homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante
-d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il
-était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues.
-L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il
-parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue
-française très-agréable dans sa bouche.
-
-«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures
-du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a
-huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la
-plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les
-autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail
-en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement
-se contenter de quatre heures de sommeil.
-
-«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire
-avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait
-plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal
-déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les
-réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son
-valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées,
-ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à
-deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à
-la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas
-lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le
-banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis
-où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire.
-Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour
-n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le
-vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité
-toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce
-n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du
-jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée
-dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit.
-Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières
-années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du
-temps.
-
-«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son
-affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu
-les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance,
-était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce,
-Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis,
-et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et
-cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un
-savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur
-Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de
-tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin,
-ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la
-science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents
-avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec
-l'austère science.»
-
-
-XVI
-
-Ses panégyristes allemands le dépeignent ainsi: nous ne l'avons pas
-connu à cet âge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'âge avancé de la
-vie pouvait avoir ajouté à cette physionomie complexe et multiple, qui
-exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincérité qui
-conviennent au vieillard.
-
-Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, à rédiger pour le monde le
-_Cosmos_, ce testament de sa science universelle, où il espérait
-immortaliser son nom. L'oeuvre, déjà plusieurs fois entreprise,
-n'était pas facile même à lui. Nous allons l'examiner tout à l'heure.
-Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui
-avait destinés.
-
-
-XVII
-
-Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il
-demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue
-habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn
-finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement
-possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par
-le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans
-une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant
-le voyage de son maître.
-
-«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se
-présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait
-reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à
-conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de
-l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les
-confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des
-intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se
-faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni
-jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu
-qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.
-
-«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais,
-au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa
-vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute
-juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits
-rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources
-matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce
-qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la
-bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses
-indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le
-caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa
-maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus
-affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes
-et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne,
-de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de
-l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la
-faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral,
-un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant
-défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des
-droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées
-obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il
-réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots
-sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se
-prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le
-journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_
-de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela
-pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés
-de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que
-souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit
-à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait
-que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans
-la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa
-calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son
-ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du
-quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son
-_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir
-d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva,
-comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis
-intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à
-l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles,
-qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago
-faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il
-écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces
-termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.»
-
-
-XVIII
-
-On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans
-ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières
-années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami
-demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la
-faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux
-comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826:
-
-«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi.
-Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon
-admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de
-connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété
-comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est
-toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il
-ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on
-n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais
-et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce
-sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»
-
-Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la
-diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à
-l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans
-les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier
-l'armée de Condé.
-
-Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé
-à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et
-de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs
-envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince
-diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que
-des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de
-1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les
-subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il
-fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses
-liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour
-féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans
-et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur
-l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui
-valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux
-parts.
-
-En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer,
-dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui
-renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu,
-pour lui substituer une république conservatrice de la paix de
-l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt
-était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le
-roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se
-déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et
-très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des
-circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste
-plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de
-Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce
-savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de
-courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.
-
-Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de
-libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique
-immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à
-Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé
-démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom
-de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais
-laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour
-continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement
-pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua
-cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune
-diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à
-l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions
-offensantes.
-
-ARAGO À HUMBOLDT.
-
-(Lettre écrite en français.)
-
- Paris, ce 3 juin 1848.
-
-Mon cher et illustre ami,
-
-Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualité de
-ministre plénipotentiaire. Il est parti animé des meilleurs
-sentiments, d'idées de paix et de conciliation les plus décidées. Et
-voilà qu'aujourd'hui votre chargé d'affaires s'est rendu chez notre
-ministre des affaires étrangères, pour lui rendre compte des
-_inquiétudes_ que la mission de mon fils a excitées dans votre cabinet
-et parmi la population berlinoise. Me voilà bien récompensé, en
-vérité, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrivée au pouvoir,
-pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour éloigner
-tout prétexte de guerre! À qui persuadera-t-on, qu'animé des
-sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti à
-laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il
-avait été en désaccord avec moi, s'il appartenait à une secte
-socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les
-accusations ont été jusque la! Au reste, j'en appelle à l'avenir:
-toutes les préventions disparaîtront lorsque Emmanuel aura fonctionné.
-Votre chargé d'affaires regrettera alors la réclamation intempestive
-qu'il a adressée à M. Bastide.
-
-J'ai reçu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au
-monde ne peut m'être plus agréable que d'apprendre que tu me
-conserves ton amitié. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai
-la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai
-presque dit dans les trois derniers _siècles_) ne doit me rien faire
-perdre dans ton esprit.
-
-Tout à toi de coeur et d'âme,
-
- F. ARAGO.
-
-Humboldt rétablit les caractères à la cour de Berlin, et le jeune et
-honnête diplomate y resta justifié et honoré comme il le méritait.
-
- LAMARTINE.
-
-(_La suite au prochain entretien._)
-
-
-
-
-CXIIIe ENTRETIEN.
-
-LA SCIENCE OU LE COSMOS,
-
-PAR M. DE HUMBOLDT.
-
-(DEUXIÈME PARTIE.)
-
-LITTÉRATURE DE L'ALLEMAGNE.
-
-
-I
-
-Humboldt vécut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, où ses forces
-commencent à défaillir. Un de ses disciples de Berlin, témoin de sa
-longue défaillance, nous y fait assister. «Nous remarquions, dit-il,
-cependant, en 1858, que la force et la résistance physique diminuaient
-visiblement, que ce corps si remarquablement privilégié devenait
-infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obéir à la juvénilité de
-l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprîmes directement et
-indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait
-bientôt abandonner ce corps épuisé de fatigue et qu'il l'abandonnerait,
-plein de confiance, à sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard,
-autrefois énergique, brillant et laborieux, se laissa aller à de
-sérieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'émouvantes
-sensations. On connaît l'anecdote recueillie partout avec une muette
-sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un
-cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec
-les plumes gonflées et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces
-mélancoliques paroles: «Quel est celui de nous deux qui le premier
-fermera les yeux à jamais?» La tristesse de ces paroles doit avoir été
-bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effrayé
-dans son affection, s'empressa de détourner de semblables pensées.
-Encore, à la mort de Bonpland, Humboldt s'était considéré comme un ami
-qui prend congé pour un temps très-court de son compagnon, et l'on
-raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites réunions
-d'amis, où il désignait, avec une sorte de pressentiment prophétique,
-l'année 1859 comme devant être la dernière de sa vie. Trois signes
-indiquaient déjà que ses forces physiques avaient rapidement décliné,
-peut-être plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'étude
-n'en avait lui-même conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il
-témoigna un ardent désir de repos, d'un entier éloignement du monde, au
-déclin de sa vie. De quelle manière touchante il prévint encore, au
-printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents
-de s'abstenir désormais, au moment du déclin de ses jours, de ces
-nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations à critiquer, à
-conseiller, à recommander les choses les plus hétérogènes; enfin de ne
-pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel
-serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance obligée de plus de
-2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer à son
-travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi énergique, aussi dispos, ne
-se plaint que de l'abaissement de cette activité à laquelle il a été
-habitué pendant plus d'un demi-siècle et qui a progressé d'elle-même,
-c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps.
-
-«Un second phénomène qui provoquait nos muettes observations, ce fut
-la forme et le contenu de ses dernières lettres; elles étaient plus
-courtes, plus décousues, plus illisibles que jamais; les lignes
-inclinées commençaient tout près du bord du papier, serrées les unes
-contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa
-signature, comme si elles étaient une image de sa vie pleine
-d'activité sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, à son
-illustre nom. Lui qui, lors des premières éditions de cette
-biographie, les accueillit d'une façon si amicale, si chaleureuse, et
-fit l'éloge répété du soin, de la fidélité, de la discrétion de formes
-de l'ouvrage, exprime encore à l'auteur la plus grande satisfaction,
-lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle édition, la
-troisième, était sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur
-Bonpland, nous exprima le voeu sincère que cette nouvelle édition fût
-adoptée dans les États Argentins comme un souvenir de Bonpland, et
-s'adressa, pour nous recommander à cet effet, à ses amis qui
-résidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son écriture tremblante,
-incertaine, surchargée de corrections, nous disait que peut-être nous
-aurions bientôt à sceller d'une pierre solide et pesante la biographie
-du vivant.
-
-«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le
-caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en
-lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient
-inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard,
-lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il
-nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement
-grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il
-ne le paraissait aux autres.»
-
-
-II
-
-«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859,
-que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la
-maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait
-au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins
-Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze
-jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins
-médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa
-vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu
-plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins,
-la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais
-l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que
-son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son
-entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la
-respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent
-dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière
-heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se
-reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade
-aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux
-questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis
-avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce
-l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann,
-enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les
-yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de
-l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques
-jours.»
-
-
-III
-
-«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion
-que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de
-l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la
-mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de
-pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand
-de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la
-recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de
-l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait
-à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute
-sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait
-ni fortune, ni disposition testamentaire.
-
-«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été
-longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire
-distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux
-recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour
-développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions
-prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais
-ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne
-publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la
-population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du
-cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt;
-non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme
-auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès
-de son intelligence.
-
-«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous
-les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut
-interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue
-étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le
-cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur.
-Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce
-cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout
-connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille
-mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour
-jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux
-palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le
-cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans
-leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.
-
-«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut
-apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive
-le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs
-du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite
-environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs
-maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de
-musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre,
-trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim,
-le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un
-quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes
-de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres
-nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient
-les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais
-de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des
-étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne
-était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une
-couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus
-proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de
-l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général
-feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général
-comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand
-uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les
-conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres,
-l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux
-assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers
-de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt
-était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le
-recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de
-l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles
-de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par
-le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le
-commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers
-honneurs au citoyen adoptif de la ville.
-
-«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait
-immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête,
-les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux,
-puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la
-diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.
-
-«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se
-tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du
-mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des
-cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de
-Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le
-portail, la tête découverte, le prince régent, les princes
-Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert
-de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à
-l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits
-par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel,
-où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en
-fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres,
-et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt.
-Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les
-princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs
-princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours
-funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur
-de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.
-
-«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer
-dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait
-précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne
-sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des
-mains de Thorwaldsen.»
-
-
-IV
-
-«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon
-III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue
-à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.
-
-«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il
-éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre
-quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire.
-Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et
-la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il
-avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps
-renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera,
-nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main
-expérimentée d'un ami......
-
-«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt
-et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa
-pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième
-édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de
-reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand
-nom de Humboldt!
-
-«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a
-exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses
-contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses
-rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence
-qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver
-son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle,
-même dans les limites les plus étroites de leur être.
-
-«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les
-lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre
-propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là
-nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés
-d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons
-hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!»
-
-
-V
-
-Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers
-moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses
-yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois
-générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On
-remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son
-ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.
-
-«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec
-beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre
-de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au
-moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces
-lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre
-dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent
-l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je
-repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi
-ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique
-d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses
-qu'un savant ne doit pas avouer.»
-
-Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son
-ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint
-le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt
-arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.
-
-Il écrit alors à Ludmilla:
-
- Berlin, 12 octobre 1858.
-
-«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui
-d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du
-roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez
-moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la
-douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû
-être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le
-Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a
-perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus
-noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à
-côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse
-et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était
-pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai
-bientôt vous voir et vous parler de lui.
-
- «AL. DE HUMBOLDT.»
-
-Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en
-ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur
-Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui
-n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa
-correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs
-amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la
-postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les
-lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses
-propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami
-Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers
-ses correspondants.
-
-Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions
-offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en
-secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert,
-époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une
-odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût
-témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance
-que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables
-de Berlin.
-
-Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après
-la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des
-noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité.
-L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La
-mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe
-de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même,
-et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de
-bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point
-surpris.
-
-La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage
-par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y
-lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux
-sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il
-était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses
-prétentions cachées.
-
-Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait
-toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable,
-enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule
-était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui
-faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait
-écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en
-contemplation.
-
-
-VI
-
-_Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_,
-le _tout_.
-
-Hors du _cosmos_ il n'y a rien.
-
-L'homme qui prend ce titre et qui ose dire à ses lecteurs: «Je vais
-écrire ma pensée _cosmique_,» dit par là même: «Je vais vous donner le
-livre universel, l'_Évangile de l'univers_. Après moi, il n'y a rien.»
-
-Cet homme s'est trouvé.
-
-C'est M. Alexandre de Humboldt;
-
-Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un
-voyageur en Amérique et en Europe, un écrivain, non pas de premier
-ordre, car sans âme il n'y a pas d'écrivain, mais un homme d'un talent
-froid et suffisant à se faire lire; un homme, de plus, qui, par son
-industrieuse habileté dans le monde, par ses amitiés intéressées avec
-tous les savants étrangers, et par l'art de les flatter tous, est
-parvenu à les coïntéresser à sa gloire par la leur, et à se faire
-ainsi une immense réputation sur parole: réputation scientifique,
-spéciale, occulte, mathématique, sur des sujets inconnus du vulgaire;
-réputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en
-chiffres, qui se compose d'une innombrable quantité de mesures
-géométriques, barométriques, thermométriques, astronomiques, de
-hauteurs, de niveau, d'équations, de faits, qui font la charpente de
-la science, et dont on se débarrasse comme de cintres importuns quand
-on a construit ses ponts sur le vide d'une étoile à l'autre; espèce de
-voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au
-profit des savants pauvres et sédentaires à qui il ne demandait pour
-tout salaire que de le citer.
-
-Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent
-répété._--Jamais nom ne fut ainsi plus répété que celui de M.
-Alexandre de Humboldt.
-
-
-VII
-
-La première qualité d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_,
-c'est d'être infini. «_Ab Jove principium!_» car le cosmos ou le monde
-étant l'oeuvre de Dieu, il doit être divin.
-
-«Que m'importe cet être que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais
-rencontré dans mes recherches; Dieu est une hypothèse dont je n'ai
-jamais eu besoin dans mes calculs.» Aucun homme, qui a reçu ce résumé
-de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette
-négation: quant à moi, dans les effets, c'est la cause seule que je
-cherche; une pensée de Socrate, une idée d'Aristote, une conception
-de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans
-conclusion de vos _Cosmos_ sans âme et sans Dieu. Mon âme n'a de
-sympathie que pour les âmes, et d'adoration que pour l'âme des âmes,
-l'auteur voilé dans son ouvrage, Dieu. Autant une pensée infinie est
-au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prières
-sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou géométrique. Qu'est-ce qu'une
-réticence qui cache tout en prétendant tout enseigner?
-
-Comment M. de Humboldt a-t-il été amené à écrire son _Cosmos_ en
-dehors de Dieu, et à décrire le plus magnifique des poëmes sans crier
-_hosanna_ à son divin poëte? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il
-était matérialiste. Or qu'est-ce que la matière? La matière, c'est ce
-vil composé de fange durcie ou liquéfiée, terre, argile, sable, feu,
-fer, soufre, dont les astres sont pétris, petit nombre d'éléments
-abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour
-produire ces phénomènes de la voûte céleste. Relativement à l'infini,
-cela n'a point d'intérêt, ou cela ne peut avoir d'autre intérêt que
-l'étendue, l'espace, et les différentes impulsions que Dieu leur
-imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse même et leur
-distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu'à ajouter,
-comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin à un
-brin, une once de fer ou une pincée de charbon, et, brin à brin, once
-par once, il finira par produire une étoile un million de fois plus
-grosse que la terre, sans que cette masse multipliée par l'infini
-acquière autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opération
-des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la même chose,
-et sa grandeur ou sa petitesse relative à nous n'atteint que deux
-forces: une force incréée qui donne, une force créée qui reçoit. Voilà
-tout.
-
-Mais l'âme ou la pensée de cette organisation, où est-elle? Nulle
-part.
-
-
-VIII
-
-Le véritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _géométrie_,
-_nombres_ et _mesures_, c'était le _Mécanisme de la matière dont le
-monde est composé_. Cela a son intérêt sans doute, mais l'intérêt des
-mondes ou du _Cosmos_ est bien différent et infiniment supérieur. La
-première question que M. de Humboldt se fût adressée eût été: _D'où
-vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a créé, mesuré, organisé, balancé sur
-ses pôles? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et
-mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du
-philosophe prussien: _Ubi est Deus?_
-
-Toutefois prenons ce _Cosmos_ matérialiste pour ce qu'il est, nous le
-raisonnerons ensuite. Tâchons d'abord, malgré notre ignorance, d'en
-donner une idée à nos lecteurs.
-
-Pour cela, lisons et analysons.
-
-
-IX
-
-L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici.
-Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique
-avant de pénétrer dans le temple:
-
-«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les
-premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent,
-je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une
-entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y
-suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le
-_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la
-timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché
-d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux
-que le public accueille avec le moins d'indulgence.
-
-«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée
-sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en
-apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de
-sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions
-astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études
-préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains;
-j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais
-saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur
-connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première
-jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je
-m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le
-désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des
-sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout
-essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne
-seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.
-
-«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses,
-s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique
-descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de
-l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle
-conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes
-étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions
-fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la
-distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et
-l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les
-causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut
-approfondir les variations de température du sol rayonnant et de
-l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste
-avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre
-sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le
-nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une
-nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des
-études météorologiques.
-
-«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même
-degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme
-c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru
-l'intérieur de deux grands continents dans des étendues
-très-considérables, et là où ces continents présentent les plus
-frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du
-Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie
-boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance
-de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage,
-et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes
-terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description
-physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science,
-devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une
-_description physique du monde_.
-
-«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du
-fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes
-difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense
-richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux
-tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se
-bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi
-aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande
-multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait
-à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils
-dont je ne sais que signaler l'existence.»
-
-
-X
-
-«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur
-l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de
-temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de
-_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en
-allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux
-idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la
-géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des
-savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de
-vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu
-offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur
-l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à
-se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir
-dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la
-description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument
-inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes
-de la création.
-
-«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a
-toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté
-qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce
-moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers
-qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me
-sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction
-d'un livre impose des obligations bien différentes de celles
-qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de
-quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit
-dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de
-Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le
-nord de l'Asie.
-
-«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus
-importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature
-présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les
-nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des
-animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé
-de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent
-l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la
-science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer
-y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des
-observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité
-classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré
-dans des notes placées à la fin de chaque volume.
-
-«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout
-ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du
-sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du
-progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories
-physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans
-cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages
-sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de
-destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la
-marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli,
-illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de
-nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long
-et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa
-grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur
-caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux
-en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées
-comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos
-connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde
-sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à
-une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la
-surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de
-lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que
-soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque
-intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins
-de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant,
-d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de
-l'univers.»
-
-Potsdam, au mois de novembre 1844.
-
-
-XI
-
-Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume,
-dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de
-ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature
-_universelle_.
-
-C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et
-abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va
-successivement et largement développer.
-
-Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus,
-et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le
-télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description
-astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné.
-Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui
-chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de
-planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de
-telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur
-lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le
-nom de Dieu!
-
-«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués,
-offrent dans leurs introductions une partie exclusivement
-astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa
-dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système
-qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est
-diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien
-saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie
-sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la
-partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression
-d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil
-(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui
-remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du
-monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé
-graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du
-monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la
-figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne
-exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable,
-et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement
-à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à
-l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie
-céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage
-de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il
-distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_,
-subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement
-_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on
-envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien
-les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau
-titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et
-comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état
-imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne
-pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à
-notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le
-tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son
-intime relation avec l'histoire de l'homme.»
-
-Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de
-mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les
-entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations
-matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les
-comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers
-extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur,
-et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées
-et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.
-
-«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le
-ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états
-possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions
-apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds
-ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors
-quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands
-diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées:
-elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle
-s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux
-contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit
-que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme,
-suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense
-autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses,
-que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont
-maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent
-dans le ciel.
-
-«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes,
-les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette
-condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par
-toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos
-yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces
-recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à
-l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver,
-dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien
-moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi
-de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils
-revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses
-considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni
-le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»
-
-
-XII
-
-Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une île gouvernée par
-notre soleil, roi séparé de cet amas de 18 millions d'autres soleils.
-
-«Dans l'état actuel de la science, le système solaire se compose de
-onze planètes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une
-myriade de comètes dont quelques-unes restent constamment dans les
-limites étroites du monde des planètes: ce sont les comètes
-planétaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter
-au cortége de notre soleil, et placer dans la sphère où s'exerce
-immédiatement son action centrale, d'abord un anneau de matière
-nébuleuse et animé d'un mouvement de rotation; cet anneau est
-probablement situé entre l'orbite de Mars et celle de Vénus, du moins
-il est certain qu'il dépasse l'orbite de la terre: c'est lui qui
-produit cette apparence lumineuse, à forme pyramidale, connue sous le
-nom de lumière zodiacale; en second lieu, une multitude d'astéroïdes
-excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou
-s'en écartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions
-d'étoiles filantes et les chutes d'aérolithes.
-
-«Les onze planètes qui composent le système solaire sont accompagnées
-de quelques planètes inférieures ou lunes.
-
-«Les comètes, qui laissent quelquefois entrevoir les étoiles à travers
-leur queue, semblent être un composé de matière gazeuse plus apparente
-que dangereuse.»
-
-Quant aux pierres tombantes ou étoiles filantes qui étonnent souvent
-nos yeux, Humboldt les considère comme des millions de petites
-planètes emportées par un mouvement de rotation autour du soleil, et
-qui frappent aveuglément la terre quand nous les rencontrons, comme
-des papillons aveugles. Ce système, qui est aussi celui d'autres
-astronomes, paraît peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme à la
-loi générale des astres. Leur nature calcinée les ferait plutôt croire
-volcaniques: matière élevée dans les airs par la force démesurée de
-projection, et retombant du haut de l'atmosphère terrestre sur notre
-hémisphère. Elles sont composées identiquement des mêmes huit métaux
-terrestres analysés par Berzélius, fer, nikel, cobalt, manganèse,
-chrome, cuivre, arsenic, étain, et de cinq terres qu'on retrouve dans
-notre terre. La lumière zodiacale récemment découverte ne révèle pas
-sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnaît et qui l'admire,
-conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux
-noyés dans les espaces les plus rapprochés du soleil.
-
-L'étendue, la pesanteur, la température du globe entier de la terre se
-déterminent facilement.
-
-La force magnétique, dont M. de Humboldt s'est spécialement occupé,
-lui semble résider dans les espaces célestes et diriger de là ces
-phénomènes.
-
-Il examine ensuite l'écorce de notre planète et la géographie des
-plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis
-la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les
-mers, les vents, les climats, l'électricité; puis la vie, puis les
-animaux, puis l'homme.
-
-Ici il s'arrête et il pense:
-
-
-XIII
-
-«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait
-incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques
-traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses
-nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types
-contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces
-terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement,
-sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et
-les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions
-météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le
-progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par
-cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les
-climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la
-nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à
-la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets
-rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité
-d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la
-sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen
-de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt
-plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le
-but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la
-structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les
-aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des
-races; et ce que sont capables de produire même les moindres
-diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la
-culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les
-questions les plus importantes que soulève l'histoire de la
-civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales
-de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité
-d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.
-
-«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la
-couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des
-premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme
-de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement
-distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences
-les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat,
-semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient
-les périodes de temps dont la connaissance historique nous est
-parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent
-en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses
-gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que
-les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans
-les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres
-classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations
-positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la
-fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on
-était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de
-Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les
-recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du
-bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines
-de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a
-répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de
-l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie
-occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes),
-on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux
-crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être
-toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte
-aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux.
-La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint
-semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte
-tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui
-s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il
-colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui
-éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat
-relatif à cette problématique influence des climats sur les races
-d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus
-grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de
-l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la
-terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres.
-Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des
-espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions,
-tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en
-détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés
-les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la
-faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races
-humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en
-restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont
-point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant,
-elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes
-existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce
-qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»
-
-
-XIV
-
-Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on
-dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère
-purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt,
-dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des
-peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune
-tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été
-séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès
-l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait
-décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des
-points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en
-contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre
-humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si
-répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des
-hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là
-aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment
-historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception
-humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable
-d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison
-historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et
-leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de
-l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit
-le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer
-un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première
-origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de
-nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre
-humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence,
-une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été
-peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème
-de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce
-et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au
-monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne
-pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de
-l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le
-décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que
-l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de
-peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par
-elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution
-ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui
-l'occupent.
-
-«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le
-mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal,
-dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr
-de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les
-réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses
-considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît
-préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la
-classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique,
-Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec
-Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne,
-Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et
-des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence
-radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux
-ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes
-de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de
-peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées,
-tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à
-la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe
-que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les
-noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement
-indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou
-telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple,
-avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples
-les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas
-mongolique.
-
-«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent
-de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette
-empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute
-importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence
-des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté
-de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans
-le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du
-corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille
-formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique
-des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle,
-facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce
-qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent.
-Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté
-de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des
-illusions si fréquentes en pareille matière.
-
-«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance
-approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de
-grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues
-dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une
-longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion
-étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec
-un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit
-un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents,
-savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent
-se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des
-peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une
-même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques
-qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le
-bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans
-l'histoire ce double et singulier phénomène.
-
-«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de
-l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se
-fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus
-diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment
-de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir
-tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste
-quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol,
-au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une
-atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans
-la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles
-naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux
-sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment
-n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui
-fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que
-pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations,
-toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des
-langues.
-
-«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une
-conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures
-et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples
-plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il
-n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également
-faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de
-société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les
-nations appelées à la jouissance de véritables institutions
-politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui
-se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire
-empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent
-contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de
-l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire
-tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de
-toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager
-l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation,
-de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique,
-marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces
-morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et
-en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature,
-pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre,
-aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut
-découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un
-double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà
-l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui
-circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même
-comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce
-qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration
-vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le
-préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment
-présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature
-humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes,
-cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient
-une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité.
-
-«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent
-leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale
-des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les
-nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans
-les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus
-petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes
-délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des
-monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont
-servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus
-mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du
-monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses
-conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle
-est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un
-tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la
-sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent.
-Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»
-
-
-XV
-
-Après ce savant aperçu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le
-deuxième volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve
-redescendu sans transition de ces mondes incommensurables à une espèce
-de littérature _cosmique_ qui ne s'enchaîne en rien à ce tableau de
-l'univers. Je demeure anéanti de la petitesse des considérations
-littéraires, après ces divagations éthérées et infinies; c'était une
-vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond
-et sans suite. Jugez-en vous-mêmes. Voici son début:
-
-MOYENS PROPRES À RÉPANDRE L'ÉTUDE DE LA NATURE.
-
-«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des
-sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme
-d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des
-observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a
-appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce
-spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions
-comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée
-aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous
-ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour
-distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets
-extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou
-tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez
-d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous
-élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui,
-surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en
-éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et
-le goût des voyages lointains.
-
-«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme
-nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles
-se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la
-description animée des scènes et des productions de la nature; la
-peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la
-physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère
-individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des
-plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les
-jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être
-l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire;
-mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de
-nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général
-comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des
-hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le
-progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se
-pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature,
-il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire
-entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de
-ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur;
-montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt
-enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses
-images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts.
-
-«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude
-scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des
-impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la
-jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait
-éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers
-intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces
-belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte
-de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres
-du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au
-fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il
-m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de
-jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure
-l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les
-descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George
-Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans
-la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans
-une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se
-rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif
-inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture
-de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne
-végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend
-en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des
-dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou
-moins sensible aux impressions de la nature.»
-
-
-XVI
-
-Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et
-Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de
-littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis
-Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature,
-conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif
-pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source
-de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère.
-Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On
-sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de
-Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais
-l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la
-peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux
-«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de
-l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure
-accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron,
-elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur
-ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux
-mêmes tous les traits............
-
-À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques
-adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à
-Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.
-
-«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien
-de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue
-de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du
-fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici
-ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois
-épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé
-Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de
-commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent
-interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que
-je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.»
-Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres,
-ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne;
-je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui,
-dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs
-douloureusement émus.
-
-Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.
-
-«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si
-généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la
-littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages
-pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime
-quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de
-Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre
-de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que
-peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à
-décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses
-tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme
-de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement
-retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques
-peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la
-tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de
-l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide!
-De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour
-à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description
-poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette.
-L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui,
-recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six
-pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer
-de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande
-marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il
-était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde
-et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes
-déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les
-descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de
-sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut
-degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement
-exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique
-près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous
-avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se
-soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement
-comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la
-peau d'un chevreau.»
-
-
-XVII
-
-Pline l'Ancien décrit en prose la nature; les Indes orientales et la
-Perse offrent des modèles de belles descriptions. La poésie biblique
-est un lyrisme pieux.
-
-«Grâce à l'uniformité qui s'est conservée dans les moeurs et dans les
-habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la
-vérité de ces tableaux. La poésie lyrique est plus ornée et déploie la
-vie de la nature dans toute sa plénitude. On peut dire que le 103e
-psaume est à lui seul une esquisse du monde. «Le Seigneur, revêtu de
-lumière, a étendu le ciel comme un tapis. Il a fondé la terre sur sa
-propre solidité, en sorte qu'elle ne vacillât pas dans toute la durée
-des siècles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons,
-aux lieux qui leur ont été assignés, afin que jamais elles ne passent
-les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des
-champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de
-l'Éternel, les cèdres que Dieu lui-même a plantés, se dressent pleins
-de séve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour bâtit son habitation
-sur les sapins.» Dans le même psaume est décrite la mer «où s'agite la
-vie d'êtres sans nombre. Là passent les vaisseaux et se meuvent les
-monstres que tu as créés, ô Dieu, pour qu'ils s'y jouassent
-librement.» L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui
-réjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouvé
-place. Les corps célestes complètent ce tableau de la nature. «Le
-Seigneur a créé la lune pour mesurer le temps, et le soleil connaît le
-terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se répandent sur la
-terre, les lionceaux rugissent après leur proie et demandent leur
-nourriture à Dieu. Le soleil paraît, ils se rassemblent et se
-réfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend à son
-travail et fait sa journée jusqu'au soir.» On est surpris, dans un
-poëme lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le
-ciel, peints en quelques traits. À la vie confuse des éléments est
-opposée l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du
-soleil jusqu'au moment où le soir met fin à ses travaux. Ce contraste,
-ces vues générales sur l'action réciproque des phénomènes, ce retour à
-la puissance invisible et présente qui peut rajeunir la terre ou la
-réduire en poudre, tout est empreint d'un caractère sublime plus
-propre, il faut le dire, à étonner qu'à émouvoir.
-
-«De semblables aperçus sur le monde sont souvent exposés dans les
-psaumes, mais nulle part d'une manière plus complète que dans le
-trente-septième chapitre du livre de Job, assurément fort ancien, bien
-qu'il ne remonte pas au-delà de Moïse. On sent que les accidents
-météorologiques qui se produisent dans la région des nuages, les
-vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des
-vents, les jeux bizarres de la lumière, la formation de la grêle et du
-tonnerre, avaient été observés avant d'être décrits. Plusieurs
-questions aussi sont posées, que la physique moderne peut ramener sans
-doute à des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a
-pas trouvé encore de solution satisfaisante. On tient généralement le
-livre de Job pour l'oeuvre la plus achevée de la poésie hébraïque. Il
-y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phénomène
-que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les
-peuples qui possèdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de
-la nature orientale ont produit une impression profonde. «Le Seigneur
-marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues soulevées par
-la tempête.--L'aurore embrasse les contours de la terre et façonne
-diversement les nuages, comme la main de l'homme pétrit l'argile
-docile.» On trouve aussi décrites dans le livre de Job les moeurs des
-animaux, de l'âne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et
-du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons «l'air pur,
-quand viennent à souffler les vents dévorants du Sud, étendu comme un
-miroir poli sur les déserts altérés.» Là où la nature est plus avare
-de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif à tous
-les symptômes qui se manifestent dans l'atmosphère et dans la région
-des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des déserts ou sur
-l'immensité de l'Océan, prévoir toutes les révolutions qui se
-préparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la
-Palestine que le climat est de nature à provoquer ces observations. La
-variété ne manque pas non plus à la poésie des Hébreux. Tandis que,
-depuis Josué jusqu'à Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le
-petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicité la
-plus naïve et d'un charme inexprimable. Goethe, à l'époque de son
-enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le poëme le plus délicieux que
-nous eût transmis la muse de l'épopée et de l'idylle.»
-
-
-XVIII
-
-Dans des temps plus rapprochés de nous, les premiers monuments de la
-littérature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette
-grande manière de contempler la nature, qui fut, à une époque si
-reculée, un trait distinctif de la race sémitique. Je rappellerai à ce
-sujet la description pittoresque de la vie des Bédouins au désert par
-le grammairien Asmai, qui a rattaché ce tableau au nom célèbre
-d'Antar, et l'a réuni dans un grand ouvrage avec d'autres légendes
-chevaleresques antérieures au mahométisme. Le héros de cette nouvelle
-romantique est le même Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori
-Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des
-poëmes couronnés, suspendus dans la Kaaba (Moallakât). Le savant
-traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a déjà appelé l'attention sur
-les accents bibliques qui résonnent comme un écho dans les vers
-d'Antar. Asmai fait voyager le fils du désert à Constantinople; c'est
-pour lui une occasion d'opposer d'une manière pittoresque la
-civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs,
-dans les plus anciennes poésies des Arabes, la description du sol
-n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas là de quoi s'étonner, si
-l'on songe, ainsi que l'a remarqué un orientaliste très-versé dans
-cette littérature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des
-poëtes arabes est le récit des faits d'armes, l'éloge de l'hospitalité
-et la fidélité dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais
-Milton, dans sa description d'Éden; chez les Français, Rousseau,
-Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de
-Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de
-_Paul et Virginie_.
-
-Voici comment il en parle:
-
-«Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrêterons avec
-plaisir sur la création qui a valu à Bernardin de Saint-Pierre la
-meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on
-aurait peine à trouver le pendant dans une autre littérature, est
-simplement le tableau d'une île située dans la mer des tropiques, où,
-tantôt à couvert sous un ciel clément, tantôt menacées par la lutte
-des éléments en fureur, deux figures gracieuses se détachent du milieu
-des plantes qui couvrent le sol de la forêt, comme d'un riche tapis de
-fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumière indienne_, et même
-dans les _Études de la nature_, déparées malheureusement par des
-théories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect
-de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure à travers
-les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs têtes,
-sont décrits avec une vérité inimitable. _Paul et Virginie_ m'a
-accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre;
-je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon et mon ami M.
-Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions
-toutes personnelles. Là, tandis que le ciel du Midi brillait de son
-pur éclat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque,
-la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés
-tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée,
-en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses
-traits originaux. Le même soin des détails, sans que l'impression de
-l'ensemble en soit jamais troublée, sans que jamais la libre
-imagination du poëte se lasse d'animer la matière qu'il met en oeuvre,
-caractérise l'auteur d'_Atala_, de _René_, des _Martyrs_ et des
-Voyages en Grèce et en Palestine. Dans ces créations, sont rassemblés
-et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le
-paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposées.»
-
- LAMARTINE.
-
-(_La suite au prochain Entretien._)
-
-
-
-
-CXIVe ENTRETIEN.
-
-LA SCIENCE OU LE COSMOS,
-
-PAR M. DE HUMBOLDT.
-
-(TROISIÈME PARTIE.)
-
-
-I
-
-Humboldt passe à la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux
-Grecs: «La terre est petite.»
-
-«Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde,
-lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phédon_, les bornes étroites
-de la mer Méditerranée. Nous tous qui remplissons l'espace compris
-entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une
-petite partie de la terre, groupés autour de la mer Méditerranée comme
-des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais.»
-
-De là sont parties cependant toutes les expéditions navales qui ont
-agrandi l'idée du monde.
-
-Les Égyptiens complètent l'idée nouvelle de la grandeur de la terre,
-en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes
-par le Bosphore de Thrace. L'expédition d'Alexandre fond les races,
-les idées des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote
-sur les animaux sont contemporains de l'expédition d'Alexandre, son
-élève.
-
-Les Ptolémées, en Égypte, développent la nature; les Romains, en
-soumettant le monde occidental, préparent à Pline les moyens de le
-décrire. Sa description est savante et réellement universelle: c'est
-le Cosmos latin. Le christianisme fait découvrir l'_unité_ du genre
-humain.
-
-
-II
-
-Les Arabes apparaissent enfin comme des précurseurs de la race
-chinoise; ils répandent, sous les califes, l'unité de Dieu, la
-médecine, les mathématiques, le commerce, la géographie, la chimie,
-l'algèbre, et disparaissent après avoir annoncé ces grandes
-découvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilisé.
-L'Espagne, le Portugal, les Anglais, complètent la géographie par la
-découverte de l'Amérique et des Indes orientales.
-
-«La période de découvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture
-soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajouté seulement à la
-connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour
-m'exprimer avec plus de précision, elles ont élargi les espaces
-visibles de la voûte céleste. Puisque l'homme, en traversant des
-latitudes différentes, voit changer en même temps la terre et les
-astres, suivant la belle expression du poëte élégiaque Garcilaso de la
-Vega, les voyageurs devaient, en pénétrant vers l'équateur, le long
-des deux côtes de l'Afrique et jusque par-delà la pointe méridionale
-du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle
-des constellations méridionales. Il leur était permis de l'observer
-plus à l'aise et plus fréquemment que cela n'était possible au temps
-d'Hiram ou des Ptolémées, sous la domination romaine et sous celle des
-Arabes, quand on était borné à la mer Rouge ou à l'océan Indien,
-c'est-à-dire à l'espace compris entre le détroit de Bab-el-Mandeb et
-la presqu'île occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe siècle,
-Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yañez Pinzon, Pigafetta,
-compagnon de Magellan et d'Elcano, ont décrit les premiers, et sous
-les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de
-son voyage à Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du
-Midi, au-delà des pieds du Centaure et de la brillante constellation
-du Navire Argo. Amerigo, littérairement plus instruit, mais aussi
-moins véridique que les autres, célèbre, non sans grâce, la lumière
-éclatante, la disposition pittoresque et l'aspect étrange des étoiles
-qui se meuvent autour du pôle Sud, lui-même dégarni d'étoiles. Il
-affirme, dans sa lettre à Pierre-François de Médicis, que, dans son
-troisième voyage, il s'est soigneusement occupé des constellations
-méridionales, qu'il a mesuré la distance des principales d'entre elles
-au pôle et qu'il en a reproduit la disposition. Les détails dans
-lesquels il entre à ce sujet font peu regretter la perte de ces
-mesures.»
-
-
-III
-
-«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de
-charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour
-la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà
-remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant
-l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap
-Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus
-niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces
-coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du
-disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les
-attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la
-voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit
-nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et
-qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été
-prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du
-soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement
-attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les
-observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces
-nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation
-accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie
-lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula
-major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes;
-c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la
-partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont
-l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad
-ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle
-du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la
-même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou
-du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous
-aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et
-le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3
-degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés
-au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la
-_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si
-d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les
-nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi,
-sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par
-l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une
-lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à
-l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la
-grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages
-magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous
-les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre
-distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de
-cette conjecture.»
-
-
-IV
-
-«L'agroupement en constellations nouvelles des étoiles situées près du
-pôle antarctique appartient au XVIIe siècle. Le résultat des
-observations faites, avec des instruments imparfaits, par les
-navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frédéric Houtmann,
-qui vécut de 1596 à 1599, à Java et à Sumatra, prisonnier du roi de
-Bantam et d'Atschin, a été consigné dans les cartes célestes de
-Hondius Bleaw (Jansonius Cæsius) et de Bayer.
-
-«La zone du ciel, située entre 50° et 80° de latitude Sud, où se
-pressent en si grand nombre les nébuleuses et les groupes étoiles,
-emprunte à la distribution inégale des masses lumineuses un caractère
-particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini
-dû à l'agroupement des étoiles de première et de seconde grandeur, et
-à leur séparation par des régions qui, à l'oeil nu, semblent désertes
-et sans lumière. Ces contrastes singuliers, l'éclat plus vif dont
-brille la Voie lactée dans plusieurs points de son développement, les
-nuées lumineuses et arrondies de Magellan qui décrivent isolément leur
-orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine
-d'une belle constellation, augmentent la variété du tableau de la
-nature et enchaînent l'attention des observateurs émus aux régions
-extrêmes qui bornent l'hémisphère méridional de la voûte céleste.
-Depuis le commencement du XVIe siècle, l'une de ces régions, par des
-circonstances particulières dont quelques-unes tiennent à des
-croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs
-chrétiens qui parcourent les mers situées sous les tropiques ou
-au-delà des tropiques, et des missionnaires qui prêchent le
-christianisme dans les deux presqu'îles de l'Inde; c'est la région de
-la _Croix du Sud_.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Par suite de la rétrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du
-ciel étoile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race
-humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du Nord les
-magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles,
-reviendront après des milliers d'années.»
-
-
-V
-
-L'ère des mathématiciens succéda à l'ère des découvertes
-géographiques et à la découverte des télescopes: Kepler, Bacon,
-Galilée, Tycho-Brahé, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent.
-
-Copernic, le révélateur du vrai système de l'univers, proclame
-hardiment le rôle central du soleil en face des préjugés bibliques et
-théologiques, et sous l'autorité morale du pape lui-même.
-
-«L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau système du
-monde, car à lui appartiennent incontestablement les parties
-essentielles de ce système et les traits les plus grandioses du
-tableau de l'univers, commande moins encore peut-être l'admiration par
-sa science que par son courage et sa confiance. Il méritait bien
-l'éloge que lui décerne Kepler, quand, dans son introduction aux
-_Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, «_vir fuit maximo
-ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est-à-dire dans la lutte contre
-les préjugés) _magni momenti est, animo liber_.» Lorsque Copernic,
-dans sa dédicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il
-n'hésite pas à traiter de conte absurde la croyance à l'immobilité et
-à la position centrale de la terre, croyance répandue généralement
-chez les théologiens eux-mêmes. Il attaque sans crainte la stupidité
-de ceux qui s'attachent à des opinions aussi fausses. Il dit que «si
-jamais d'insignifiants bavards, étrangers à toute connaissance
-mathématique, avaient la prétention de porter un jugement sur son
-ouvrage, en torturant à dessein quelque passage des saintes Écritures
-(_propter aliquem locum Scripturæ male ad suum propositum detortum_),
-il méprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que
-le célèbre Lactance, qu'on ne peut prendre à la vérité pour un
-mathématicien, a disserté d'une manière puérile sur la forme de la
-terre, et s'est raillé de ceux qui la regardaient comme un sphéroïde;
-mais, lorsqu'on traite des sujets mathématiques, c'est pour les
-mathématiciens qu'il faut écrire. Afin de prouver que, quant à lui,
-profondément pénétré de la justesse de ses résultats, il ne redoute
-aucun jugement, du coin de terre où il est relégué, il en appelle au
-chef de l'Église et lui demande protection contre les injures des
-calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que
-l'Église elle-même peut tirer avantage de ses recherches sur la durée
-de l'année et sur les mouvements de la lune.» L'astrologie et la
-réforme du calendrier furent longtemps seules à protéger l'astronomie
-auprès des puissances temporelles et spirituelles, de même que la
-chimie et la botanique furent, dans le principe, entièrement au
-service de la pharmacologie.
-
-«Le libre et mâle langage de Copernic, témoignage d'une conviction
-profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donné
-le système auquel est attaché son nom immortel, comme une hypothèse
-propre à faciliter les calculs de l'astronomie mathématique, mais qui
-pouvait bien être sans fondement. «Par aucune autre combinaison,
-s'écrie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symétrie aussi
-admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi
-harmonieuse entre les mouvements des corps célestes, qu'en plaçant le
-flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la
-famille des astres dans leurs évolutions circulaires (_circumagentem
-gubernans astrorum familiam_), sur un trône royal, au milieu du temple
-de la nature.» L'idée de la gravitation universelle ou de
-l'attraction (_appetentia quædam naturalis partibus indita_) qu'exerce
-le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), paraît aussi
-s'être présentée à l'esprit de ce grand homme, par induction des
-effets de la pesanteur dans les corps sphériques. C'est ce que prouve
-un passage remarquable du traité _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du
-livre premier.»
-
-
-VI
-
-Cependant le télescope découvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608,
-opérait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galilée
-s'en servait déjà à Venise; Kepler constate que toutes les étoiles
-sont autant de soleils entourés, comme le nôtre, de leurs planètes.
-
-Ici finit le second volume, qui ne mérite le nom de _Cosmos_ qu'à la
-fin, quand l'auteur se relève de la misérable contemplation littéraire
-des écrivains les plus modernes sur la vague nature à sa pensée
-astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur
-lui-même.
-
-Le troisième volume recommence encore l'astronomie.
-
-Il rencontre par accident le Dieu créateur du monde dans une phrase
-d'Anaxagore de Clazomène. «Ce philosophe astronome s'élève de
-l'hypothèse des forces motrices de la nature à l'idée d'un grand
-esprit moteur et régulateur de tout esprit de matière.» Mais, un peu
-plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau
-développement, Anaxagore de Clazomène s'éleva de l'hypothèse des
-forces purement motrices à l'idée d'un esprit distinct de toute espèce
-de matière, mais intimement mêlé à toutes les molécules homogènes.
-«L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le développement incessant de
-l'univers; elle est la cause première de tout mouvement et par
-conséquent le principe de tous les phénomènes physiques. Anaxagore
-explique le mouvement apparent de la sphère céleste, dirigée de l'Est
-à l'Ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révolution général dont
-l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des
-pierres météoriques. Cette hypothèse est le point de départ de la
-théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille ans, a pris, par
-les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place
-entre les systèmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon
-Anaxagore, gouverne l'univers, était-il la Divinité elle-même, ou
-n'était-ce qu'une conception panthéistique, un principe spirituel qui
-soufflait la vie à toute la nature? C'est là une question étrangère à
-cet ouvrage.»
-
-Peut-on plus clairement proscrire la seule idée raisonnable? Reléguer
-l'auteur de son âme et, pour éviter de nier Dieu, l'écarter de
-l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: «Je n'ai
-rencontré Dieu nulle part, et cette hypothèse ne m'a été nulle part
-nécessaire.» Illustres éblouis qui ne le rencontrez nulle part que
-parce qu'il est partout!...
-
-
-VII
-
-John Herschel, à l'aide de son télescope, arrive à cette assertion:
-«C'est que les étoiles soi-disant fixes, de la Voie lactée, visibles
-seulement dans son télescope de six mètres, sont situées à une
-distance telle de nous que, si ces étoiles étaient des astres
-nouvellement formés, il faudrait deux mille ans pour que leur premier
-rayon de lumière arrivât jusqu'à la terre!...» Quelle idée de distance
-et d'étendue!... Et de quoi cette étendue incommensurable est-elle
-remplie? par l'éther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables?
-sur l'éther. Et qu'y a-t-il au delà? l'_éther_ et d'autres mondes!...
-
-«La lumière des astres est variable. Sir John Herschel a tenté, à
-l'exemple de Wollaston, de déterminer le rapport qui existe entre
-l'intensité de lumière d'une étoile et celle du Soleil. Il a pris la
-Lune pour point de comparaison intermédiaire, et en a comparé l'éclat
-à celui de l'étoile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus
-brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la
-seconde fois, le souhait que John Michell formait dès 1787. Par la
-moyenne de 11 mesures, instituées à l'aide d'un appareil prismatique,
-sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus
-brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'après Wollaston, le
-Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la
-lumière que le Soleil nous envoie est à celle que nous recevons de
-[Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions à 1. En
-tenant compte de la distance, d'après la parallaxe adoptée pour cette
-étoile, il résulte des données précédentes que l'éclat absolu de
-[Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le
-rapport de 23 à 10). Wollaston a trouvé que la lumière de Sirius est,
-pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil:
-son éclat réel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du
-Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit être
-réduite à 0",230. Nous sommes conduits ainsi à ranger notre Soleil
-parmi les étoiles d'un médiocre éclat.»
-
-Ces étoiles se renouvellent comme de lentes éclosions du ciel: les
-unes vieillies, les autres rajeunies.
-
-«Avant de passer aux considérations générales, il nous paraît bon de
-nous arrêter, un moment, à un cas particulier, et d'étudier, dans les
-écrits d'un témoin oculaire, la vive impression que peut causer
-l'aspect inattendu d'un phénomène de ce genre.»
-
-
-VIII
-
-«Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les îles danoises,
-dit Tycho Brahé, je m'arrêtai (_ut aulicæ vitæ fastidium lenirem_)
-dans l'ancien cloître admirablement situé d'Herritzwald, appartenant à
-mon oncle Sténon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon
-laboratoire de chimie jusqu'à la nuit tombante.
-
-«Un soir que je considérais, comme à l'ordinaire, la voûte céleste
-dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un étonnement indicible,
-près du zénith, dans Cassiopée, une étoile radieuse d'une grandeur
-extraordinaire. Frappé de surprise, je ne savais si j'en devais croire
-mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour
-recueillir le témoignage d'autres personnes, je fis sortir les
-ouvriers occupés dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu'à
-tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'étoile qui venait
-d'apparaître tout à coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des
-voituriers et d'autres gens avaient prévenu les astronomes du peuple
-d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de
-renouveler les railleries accoutumées contre les hommes de science
-(comme pour les comètes dont la venue n'avait pas été prédite).
-
-«L'étoile nouvelle, continue Tycho, était pourvue de queue; aucune
-nébulosité ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres
-étoiles; seulement elle scintillait encore plus que les étoiles de
-première grandeur. Son éclat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et
-de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu'à celui de Vénus, quand elle
-est le plus près possible de la Terre (alors un quart seulement de sa
-surface est éclairé pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue
-pouvaient distinguer cette étoile pendant le jour, même en plein midi,
-quand le ciel était pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes
-les autres étoiles étaient voilées, l'étoile nouvelle est restée
-plusieurs fois visible à travers des nuages assez épais.
-
-«Les distances de cette étoile à d'autres étoiles de Cassiopée, que je
-mesurai l'année suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de
-sa complète immobilité. À partir du mois de décembre 1572, son éclat
-commença à diminuer, etc., etc.»
-
-D'autres, selon M. de Laplace lui-même, sont des astres non détruits,
-mais éteints, qui gardent leur place dans le ciel et éclipsent les
-autres. Les étoiles, par leur changement de place relativement à la
-Terre, servent à motiver les pas que notre système planétaire lui-même
-fait en s'avançant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans
-le savoir, que tous ces mouvements des cieux étoilés sont gouvernés de
-plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil
-dépend.
-
-D'immenses énumérations et considérations sur les volcans du globe,
-sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrième
-volume. Elles ne renferment ni faits ni aperçus nouveaux. Aristote en
-savait autant au temps d'Alexandre.
-
-Voilà ce procès-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau
-immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pensée humaine.
-
-Ajoutez-y le phénomène de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt,
-qu'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, que la _nature_ rallume
-et éteint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pensée,
-et tout est dit.
-
-Voilà le Cosmos de M. de Humboldt.
-
-
-IX
-
-J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je
-m'attendais à autre chose.
-
-C'est le _caput mortuum_ de la matière.
-
-J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_
-dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.
-
-En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme,
-la nature et Dieu.
-
-Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous,
-égyptiens, grecs, en savaient davantage.
-
-Où est donc le progrès?
-
-Évidemment inverse!
-
-Triste résultat de cette philosophie naturelle.
-
-Les mots sont changés.--Oui.
-
-Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu.
-
-Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance
-savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.
-
-La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a
-disparu.
-
-Le _Cosmos_ est devenu muet.
-
-La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans
-cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.
-
-C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!
-
-Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de
-l'Éternel, en sait un million de fois plus.
-
-Le hasard a découvert la boussole.
-
-Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.
-
-Le hasard a découvert l'électricité.
-
-Le hasard a découvert le magnétisme.
-
-Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.
-
-Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.
-
-La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces
-phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la
-science purement matérielle?
-
-La NOMENCLATURE de l'univers!
-
-Il nous faut la logique des mondes.
-
-Voyons.
-
-
-X
-
-Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de
-Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente
-et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa
-volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;
-
-Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous
-les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à
-moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle
-création, je commencerais par une humble invocation à genoux à
-l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de
-l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit
-sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de
-l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un
-rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa
-grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer,
-m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète,
-et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses
-nébuleuses et de ses comètes:
-
-«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun
-Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son
-auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans
-rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse
-écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou
-petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont
-tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas
-l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont
-l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les
-corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne
-formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions
-de leurs cadavres en poussière!
-
-«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce
-tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités
-et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre
-gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du
-pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté
-d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la
-grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les
-autres.
-
-«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien
-comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les
-communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en
-soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui
-l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au
-dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour
-t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te
-peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me
-confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de
-nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je
-célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis
-que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres;
-mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du
-nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de
-l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»
-
-
-XI
-
-Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de
-siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des
-spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre,
-car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je
-ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et
-les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a
-donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même
-rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses
-soleils.
-
-Convaincu de cette foi évidente, je me rassure en sa présence, et je
-me dis: «Mon Créateur est là-haut!»--Allons à lui par la
-contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complète, afin de
-l'adorer plus complétement dans son oeuvre, qu'il me permet
-d'entrevoir, jusqu'au moment où des instruments intellectuels plus
-parfaits me rapprocheront encore davantage, et où la science fera
-tomber les voiles qui me dérobent la perfection et l'immensité de
-l'infini.
-
-
-XII
-
-Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de
-l'univers, et comment mon humilité ignorante et sublime s'efforcerait
-de la résoudre.
-
-Je commencerais par le mot de Descartes:
-
-«JE PENSE, DONC JE SUIS.»
-
-Et qui suis-je? un être sorti d'un autre être, qui lui-même était
-sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu'à l'origine de cette espèce
-d'êtres appelés hommes.--Mais le premier de cette famille humaine,
-l'ancêtre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donné
-la vie? Évidemment une vie supérieure, un ancêtre au-dessus de tous
-les ancêtres, un créateur au lieu d'un père.
-
-Qui est-il? Où est-il? Il a agi, et il s'est caché dans
-l'éblouissement de sa toute-puissance, dans le mystère, cette ombre
-de Dieu!
-
-Il m'a donné une seule évidence pour me parler dans ces ténèbres: LA
-LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST!
-
-Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'expérience me l'a
-enseigné.
-
-Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystères
-aussi. L'un, le mystère du passé; l'autre, le mystère de l'avenir.
-
-Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: «J'ignore et
-je me soumets.»
-
-Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause
-_Dieu_.
-
-Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pensée est la
-vie morale produite en moi par la vie matérielle.
-
-Pensons donc!--Les éléments de mes pensées sont mes sens, entr'ouverts
-au spectacle de moi-même et du monde.
-
-Mais ma vie ne se compose pas seulement de pensées comme celle d'un
-pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est
-diversifiée, agitée, charmée, ennuyée par une foule d'autres
-_passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus impérieuse et la plus
-brûlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature,
-l'amour, image terrestre de ce suprême amour qui aspire à créer, qui
-jouit de créer, et qui sans savoir ce qu'il veut éprouve, en créant,
-quelque chose d'analogue au plaisir que la création divine donne à
-celui qui crée,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en créant l'homme
-et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa
-courte vie.
-
-Mille autres besoins de mes sens et de mon âme se partagent mon
-existence; puis je meurs, c'est-à-dire que cette existence cesse
-ici-bas, que mon âme, mon souffle, mon principe d'être, s'évanouit
-dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalité est
-mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et
-supérieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou
-celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde.
-
-
-XIII
-
-Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille
-incessamment.
-
-Le premier objet de cette pensée, partout, chez tous les peuples plus
-ou moins policés, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pensée est
-infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pensée, infinie elle-même
-dans son objet. Elle s'y enchaîne comme l'effet à la cause, sans repos
-jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son
-âme. Elle scrute la nature sous sa double forme matérielle et morale.
-Elle invoque, elle supplie, elle se consume de désir, elle brûle de
-volonté, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTÈRE! Et elle s'endort
-dans ce mot humain, seule explication de la divine énigme.
-
-Cependant, ne pouvant pas en découvrir l'essence, la substance, la
-nature incompréhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau
-l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIÈRE et ESPRIT.
-Sous la forme _matière_, cette oeuvre est très-grande et assez belle
-pour que ses investigateurs lui aient donné à faux le nom de
-_science_. Faux nom, puisqu'en réalité nous ne savons que ce que nous
-comprenons, et que, même dans l'ordre matériel, l'homme ne comprend
-absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont
-aucune signification, sauf des significations matérielles.
-
-Tant que l'intelligence ne remonte pas à son principe et n'essaye pas
-de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec
-confiance devant le mystère évidemment voilé de la création, rien
-n'existe en effet qu'une sombre énigme, et le mot _science_ est une
-dérision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de
-Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus
-qu'avant de les avoir lus.
-
-Vous aurez mis dans votre tête beaucoup de mots, beaucoup de nombres,
-mais pas une idée; vous aurez appris que la mécanique céleste
-consiste dans la supposition des globes circulant appelés planètes,
-les uns brillants de leur propre lumière, les autres reflétant la
-lumière d'astres par eux-mêmes lumineux; qu'au-delà de ces soleils
-immenses, si nous les comparons à notre petitesse, il se cache au fond
-d'un éther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils
-gouvernant par leur mouvement d'autres systèmes, d'autres planètes;
-que plus loin encore on aperçoit, sans savoir ce que c'est, des voies
-lactées, vaste épanchement d'étoiles répandues dans cet éther et que
-le télescope arrive à distinguer par leur noyau solide et distinct de
-cette lumière diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin
-encore on aperçoit les _nébuleuses_, magasin flottant de matières
-enflammées qui germent dans l'éther pour éclore un jour en soleils;
-que plus loin encore, et à des distances que le calcul se refuse à
-calculer, quelques soleils invisibles, auprès desquels le nôtre est un
-atome qui brûle un certain nombre de siècles, minutes à l'horloge des
-cieux, repoussent ou attirent d'autres systèmes étoilés, jusqu'à ce
-qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel.
-
-Mais cela ne vous dit rien que l'immensité d'espace, et l'immensité de
-durée, et l'immensité de matière rayonnant des oeuvres du grand
-inconnu!
-
-Qu'en concluez-vous?
-
-Qu'en ajoutant un poids de plus à ces milliers de poids, à ces
-univers, on arriverait à les former comme à les comprendre?
-
-Une année ou un jour de plus ajouté et surajouté à leur durée
-formerait leur durée éternelle, car l'éternité n'est qu'un jour
-éternellement ajouté à un jour.
-
-Quant à leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la
-matière la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous
-les Laplace de l'univers ne découvriront pas hors de la volonté d'un
-premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_
-n'en dit rien, évidemment la science ne sait rien des causes et
-n'écrit qu'un procès-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc
-néant de la prétendue science!--Vous regarderez éternellement tourner
-la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et
-l'impulsion qui la continue disparaît, vous serez ébloui, mais non
-instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin
-d'une oeuvre, ne sait rien!
-
-Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore!
-
-_Tout_ ou _rien_, voilà l'énigme du Cosmos!
-
-Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu):
-
-Donc vous ne voyez que néant, noyé dans un océan de mots!
-
-Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe?
-
-
-XIV
-
-Mais la _chimie céleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient
-par analogie, par conjecture et même par expérience (en admettant que
-les pierres _tombantes_, les étoiles filantes décomposées par vos
-creusets soient des échantillons du ciel, des composés ignés, des
-planètes ambiantes tombées dans notre atmosphère), à analyser les
-huit ou dix métaux enflammés qu'elles contiennent, à constater que
-leurs matériaux sont les mêmes que ceux de nos volcans, et que les
-soleils eux-mêmes brûlent des mêmes éléments que les entrailles de
-notre terre!
-
-Comme cette découverte bien contestable retracerait encore le domaine
-mystérieux de la science de la matière céleste! Les univers incendiés
-ne seraient que les cinq ou six métaux de la fournaise solaire. Quelle
-pitié pour la richesse de l'Être Suprême! Vulcain et les cyclopes en
-avaient autant.
-
-Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connaît pas la
-cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera
-dans un néant de plus la divine, ineffable et constante _volonté_ de
-l'auteur des mondes.
-
-Ces adorateurs de la matière ont oublié qu'à côté et au-dessus de la
-matière il existe une puissance éternelle, la _pensée_, la pensée
-qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent à reconnaître dans
-son divin principe, _Dieu_!
-
-La pensée qui a tout _conçu_ avant d'avoir rien créé;
-
-La pensée éternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_!
-
-La _matière_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organisé dont les
-lois éternelles ou périssables sont créées pour recevoir et subir les
-lois de Dieu.
-
-Donc la pensée divine qui crée en pensant, et la matière inférieure
-qui reçoit et exécute les lois de Dieu:
-
-Voilà les deux éléments dont le _Cosmos_ se compose.
-
-Ils ont oublié la moitié supérieure de l'univers et ils ont dit:
-«Voilà du mouvement, voilà de vils éléments matériels en circulation
-et en combustion, voilà des balances, voilà des poids dans ces
-balances, voilà des pesanteurs et des gravitations! mais voilà tout!
-
-«La volonté divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un
-géomètre, un physicien plus avancé viendra, qui inventera une nouvelle
-puissance matérielle, et un télescope plus parfait nous montrera un
-_Cosmos_ plus complet.
-
-«Peut-être, alors, verrons-nous ce rêve sans corps, que vous appelez
-Dieu!»
-
-La pensée, cet élément du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde
-est un monstre sans père ni mère, un effet sans cause!--Allons!--et
-ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la
-négation du seul principe qui peut rendre raison de tout!
-
-Moi, je crois que la matière est vile, que la pensée est Dieu, et que
-Dieu pensant est tout le Cosmos!
-
-Le véritable télescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint,
-multiplicateur de la lumière et abréviateur des distances, placé au
-sommet d'un observatoire; le véritable télescope, c'est le bon sens
-pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il
-ne voit pas, mais il conclut Dieu, le régulateur des univers qu'il lui
-a plu de créer, et de créer pour leur faire part de son éternité!
-Voilà le _Cosmos_ des ignorants, voilà le mien. Je suis sûr que ce
-_Cosmos_ m'approche plus de la vérité que celui de M. de Humboldt.
-
-
-XV
-
-Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les différents
-hémisphères de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur
-et comme étendue, mais égal au millième ciel des coeurs, par cette
-_pensée_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit
-l'homme de l'essence de Dieu lui-même, et je me place, pour contempler
-ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace.
-Suivez-moi, commencez par la _forêt vierge_ de l'équateur, ce miracle
-de la puissance créatrice végétative.
-
-
-XVI
-
-UNE FORÊT VIERGE.
-
-L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud,
-le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des
-merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de
-_forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut,
-dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge
-toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la
-hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les
-zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une
-forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que
-dans les régions tropicales.»
-
-Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait
-autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs,
-Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à-dire avant MM.
-Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de
-l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens
-simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point
-aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de
-Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a
-le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un
-fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes.
-C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des
-halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre
-dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à
-devenir arborescentes.
-
-Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque,
-dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau
-continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie
-essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de
-plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur
-humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les
-crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari,
-l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte
-et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce
-que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les
-fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le
-règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où
-prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée
-d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme,
-cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts
-primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables
-que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques
-défrichements.
-
-«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue
-Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à
-nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables
-de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre
-esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins
-étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est
-dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous
-cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous
-soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu
-le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus
-prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions
-de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve.
-C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et
-sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les
-habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance
-égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à
-satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux
-hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en
-trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je
-m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de
-gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont
-éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces
-régions solitaires.»
-
-Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier
-mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que
-l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure.
-Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls
-l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à
-présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe.
-
-
-XVII
-
-Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu
-voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui
-doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille
-région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et
-d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui
-disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque
-de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que
-celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de
-la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands
-cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les
-bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient
-de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus
-perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon
-isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi
-qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point
-de la civilisation proprement dite.
-
-Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être
-impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la
-race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire
-forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que
-la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une
-impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit
-d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le
-calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle
-bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la
-supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre
-d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au
-développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt
-faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page
-pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai
-là-dedans:
-
-«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble
-rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la
-lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le
-voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec
-des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme
-des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces
-solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie
-d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont
-la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui
-est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_,
-autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des
-figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de
-Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La
-partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de
-la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre
-d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des
-autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui
-est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance
-contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige
-croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du
-tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à
-gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on
-dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces
-bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé
-et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu
-près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de
-sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité
-de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le
-parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de
-feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en
-arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du
-parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et
-décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à
-ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et
-disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a
-causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»
-
-
-XVIII
-
-«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte
-forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est
-aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but
-de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses
-feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne
-saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de
-voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui
-frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins
-d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner
-de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines
-suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.
-
-«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai
-champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes
-particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est
-la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir
-grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses
-espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à
-l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est
-démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne
-constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie
-exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère
-forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes
-qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères,
-bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de
-sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_)
-s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement
-tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de
-l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles
-pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme
-caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se
-réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et
-nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à
-s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le
-voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers
-du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les
-arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils
-sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges
-ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites
-confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces
-parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs
-torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui
-s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former
-entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis
-gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme
-les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.»
-
-
-XIX
-
-«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à
-devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la
-faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le
-supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères,
-d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous
-l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément
-couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités
-propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères
-terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se
-détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en
-vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du
-Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes
-de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune
-mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur
-les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous
-ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe
-correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On
-ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres
-que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle,
-lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont,
-comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous
-et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours
-(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de
-l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue
-et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés
-mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de
-l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on
-ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou
-d'espèces de géophiles, c'est-à-dire d'insectes carnivores qui vivent
-ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur
-les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de
-Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique
-méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il
-en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts,
-dès l'apparition des mammifères.»
-
-
-XX
-
-Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait,
-dans les forêts vierges. La première peur d'un nouveau débarqué sous
-ces ombrages marécageux est de marcher à chaque pas sur des reptiles
-venimeux. Pour être nombreux à certains endroits, il s'en faut bien
-qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la
-plupart du temps à des espèces sans venin. Il n'arriva qu'une fois à
-M. Bates de se trouver enlacé dans les replis d'un serpent
-merveilleusement mince, avec un diamètre maximum d'un demi-pouce sur
-six pieds de long. C'était une variété du dryophis. Le hideux sucurugu
-ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les
-serpents des bois (hors les espèces les plus venimeuses, comme le
-javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme.
-Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue
-jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et
-des plus curieux serpents les amphisbènes, espèce inoffensive, voisine
-des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la
-fourmi saüba. Les indigènes l'appellent, en style oriental, _maï das
-saübas_, mère des fourmis.
-
-La forêt vierge n'est point en général empestée de moustiques et
-autres diptères du genre _cousin_. L'absence de ce fléau, un mélange
-de variété et d'immensité, la fraîcheur relative de l'air, les formes
-diverses et bizarres de la végétation, la majesté de l'ombre et du
-silence, tous ces éléments combinés donnent de l'attrait à ces
-solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. «Ces
-lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il
-soit porté à la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus
-favorable à l'esprit rêveur. Les forêts intertropicales produisent sur
-l'âme, comme l'avait déjà fait observer Humboldt, une impression
-analogue à celle de l'Océan. L'homme sent qu'il est en face de
-l'immensité de la nature.»
-
-
-XXI
-
-«On peut se faire une idée de l'aspect des basses terres en se
-représentant une végétation de serre chaude qui s'étendrait sur une
-vaste surface marécageuse, des palmiers mêlés à de grands arbres
-exotiques semblables à nos chênes et à nos ormes, couverts de plantes
-grimpantes et parasites, un sol encombré de troncs déracinés et
-pourris, de branches, de feuilles; le tout illuminé par les rayons
-ardents d'un soleil vertical et saturé d'humidité.
-
-«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les
-grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui
-s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les
-sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux
-longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et
-les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins
-remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme
-hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On
-rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un
-espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le
-domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une
-dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à
-vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré,
-dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds
-au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent
-pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la
-hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents
-pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus
-des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme
-au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les
-couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de
-chasse.
-
-«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des
-projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas
-du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont
-généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses
-que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont
-assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité
-de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des
-arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille.
-Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à
-la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la
-nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine
-une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce
-sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la
-base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de
-l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement
-destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois
-enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur
-serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la
-multitude de plantes qui leur disputent le sol.
-
-«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des
-tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes
-(aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent
-fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une
-seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux
-plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit
-comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant
-ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y
-enfoncer leurs radicules.»
-
-
-XXII
-
-«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il
-se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les
-grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns
-s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et
-délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une
-variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent
-l'espace.
-
-«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone
-supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont
-très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des
-arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une
-conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont
-tout aussi rares. L'abeille forestière (genre _mélipone_ et genre
-_euglosse_) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la
-séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les
-oiseaux déposent sur les feuilles.»
-
- LAMARTINE.
-
-(_La suite au prochain entretien._)
-
-
-
-
-CXVe ENTRETIEN.
-
-LA SCIENCE OU LE COSMOS,
-
-PAR M. DE HUMBOLDT.
-
-(QUATRIÈME PARTIE.)
-
-
-I
-
-«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la
-forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans
-toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et
-même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni
-hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale
-se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour
-toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée,
-comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même
-n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la
-chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des
-oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession
-collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à
-l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène
-est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend
-d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour
-voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des
-feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et
-des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses
-heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point
-annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans
-les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent
-sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du
-printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé
-des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle
-du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et
-se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais
-oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois
-degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances
-impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un
-caractère de majestueuse simplicité.»
-
-
-II
-
-«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le
-thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est
-point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la
-nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui
-se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature
-entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs
-poussent à vue d'oeil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse
-informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une
-cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la
-baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à
-l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites
-bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur
-l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des
-intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne
-distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se
-montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes
-qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.
-
-«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après
-midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre
-33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se
-tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par
-intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches
-à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs
-pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes
-à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans
-leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes,
-trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous
-les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est
-la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des
-nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui
-s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil
-devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension
-électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une
-langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres
-vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de
-leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient,
-et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange
-noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres
-qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de
-vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient
-un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne.
-Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la
-nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est
-rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de
-feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille
-bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le
-lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà
-le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus
-dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du
-plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère
-différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général
-la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée
-d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours
-de soleil.»
-
-
-III
-
-«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de
-la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M.
-Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie
-l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère
-mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la
-solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu
-du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur:
-c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un
-carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa
-constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre
-un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le
-paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi
-même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge
-au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne
-manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre
-compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates.
-C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle
-on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant
-qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du
-silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.
-
-«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme
-sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne
-savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a
-jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour
-expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être
-mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils
-varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est
-celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui
-vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une
-face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre
-de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à
-mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la
-tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je
-l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il
-n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces
-bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait
-petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner.
-Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous
-protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de
-palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une
-branche au-dessus de notre sentier.»
-
-«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de
-quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces
-divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation.
-En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété
-incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance
-qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de
-l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue
-des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement
-dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte
-n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus
-nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les
-végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et
-rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.
-
-«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les
-bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats
-tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre
-contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines
-époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les
-arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui
-boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation
-facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et
-pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes
-couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve
-dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de
-perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un
-signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce
-sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la
-beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est
-donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre
-réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul
-des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est
-vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du
-plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques,
-leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et
-si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire
-des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des
-êtres qui peuplent la terre avec nous?»
-
-
-IV
-
-«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la
-forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la
-demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les
-plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de
-moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains
-boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur
-des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes,
-comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis
-et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des
-mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages
-silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin,
-source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la
-variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie
-chez tous les êtres organiques.
-
-«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations
-où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les
-premières impressions[2].»
-
-[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à
-mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue
-Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire
-de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours.
-Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les
-continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_
-intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare
-avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire
-Humboldt.]
-
-
-V
-
-Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la
-terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme
-un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui
-et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de
-l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de
-l'éternel créateur!
-
-Voilà la vie.
-
-Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les
-végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans
-les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime,
-et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs
-pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et
-l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre
-eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais
-qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux
-domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.
-
-L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à
-acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout
-par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre
-la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un
-Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle
-des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.
-
-C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à
-l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles
-qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de
-la création.
-
-
-VI
-
-En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de
-l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la
-Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre
-nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces
-îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les
-cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles,
-éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.
-
-Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé
-par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille
-vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à
-l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail
-gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus
-lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la
-route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes
-qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les
-profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques
-centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents
-au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de
-l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses
-colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois
-sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs
-extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses
-ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule
-d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le
-poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et
-le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants.
-Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent,
-pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont
-laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie
-future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous
-d'autres cieux.
-
-
-VII
-
-La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le
-calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien
-de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible.
-La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre,
-toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se
-taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière
-murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit
-sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu
-les louanges, les actions de grâce et les voeux secrets de tout ce
-monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière
-invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va
-reposer ou surveiller la nuit.
-
-
-VIII
-
-La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le
-vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à
-coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent
-et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce
-sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense
-chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour
-reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à
-travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les
-ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le
-sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent
-dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui
-se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les
-bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les
-appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour
-que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans
-l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds
-de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et
-la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague,
-se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en
-avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de
-l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations
-gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs
-embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de
-foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes
-qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des
-condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à
-leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids
-des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent
-furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé
-comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits,
-trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les
-caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les
-vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère
-plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur:
-tout est mort sur ce jouet de la mort.
-
-
-IX
-
-Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur
-fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les
-ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés
-se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé
-plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau
-désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les
-matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames
-aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en
-aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de
-Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à
-fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux
-de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des
-Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers
-crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations
-humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations,
-martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les
-débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés,
-morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir,
-invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière
-devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces
-révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des
-dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments
-écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire
-les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là
-qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers
-hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et
-sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là;
-Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se
-répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles
-sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des
-pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora
-de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation
-chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et
-en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses
-frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité!
-Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême
-Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants
-modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier
-les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans
-ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu
-incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas;
-et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité
-mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés
-de Dieu.
-
-Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants
-profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les
-mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.
-
-
-X
-
-C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le
-Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et
-bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds
-au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.
-
-Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent
-de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille
-spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les
-galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour
-laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à
-l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.
-
-Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq
-cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut
-trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.
-
-Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir
-les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses
-jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration
-muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la
-grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le
-Colisée.
-
-
-XI
-
-Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne
-du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à
-l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui
-dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de
-la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains.
-La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour
-triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit
-pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus
-les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient
-d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux
-et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de
-sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!
-
-Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre
-d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds
-décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds
-d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les
-oiseaux y chantent comme dans la forêt.
-
-Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre
-ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de
-s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les
-blocs du Colisée sont percés de grands trous.
-
-J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés
-par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller
-dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet
-édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles,
-les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs
-maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.
-
-Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de
-pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis
-par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On
-y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de
-tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les
-Romains!
-
-Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et
-laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur
-l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et
-demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité.
-Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre
-des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois
-tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie
-d'être homme.
-
-
-XII
-
-Mais, à quelques pas de là, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune
-et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'élève à trois cents
-pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien.
-
-Entrez avec moi dans l'aire de l'édifice chrétien. Un obélisque
-égyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux
-fontaines jaillissantes tombent et retombent éternellement avec la
-profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux côtés de
-l'obélisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'éternité.
-
-Ici, à droite et à gauche, une double colonnade de sept cent
-trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la
-place qui précède le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent à
-l'oeil la vue nécessaire pour embrasser la masse et la beauté de
-l'église.
-
-La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la
-colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une
-lithographie de Saint-Pierre), est à mon gré la plus belle qui existe.
-Au milieu, un grand obélisque égyptien; à droite et à gauche, deux
-fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, après s'être élevées
-en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et
-continu retentit entre les deux colonnes, et porte à la rêverie. Ce
-moment dispose admirablement à être touché de Saint-Pierre, mais il
-échappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre à
-l'entrée de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet
-endroit charmant, sans diminuer en rien la majesté. Ceci est tout
-simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements,
-la majesté serait diminuée; un peu moins, il y aurait de la nudité.
-Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade
-est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire
-élever.
-
-Le vulgaire disait qu'elle gâterait Saint-Pierre.
-
-La place ovale, dont les deux extrémités sont terminées par les deux
-parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur
-cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place à peu
-près carrée, et qui finit à la façade de l'église. La longueur totale
-de ces trois places qui précèdent Saint-Pierre est, à partir de la rue
-par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds.
-
-Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent
-quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de
-soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans
-de certaines solennités, les carrosses des cardinaux passent sous
-celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le fût
-d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont
-trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques
-semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de
-hauteur. La balustrade supérieure est ornée de cent quatre-vingt-douze
-statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les
-statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la
-direction du cavalier Bernin. Elles sont bien placées, et contribuent
-à l'ornement.
-
-
-XIII
-
-L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquité, Pline,
-nous dit que Nuncoré, roi d'Égypte, fit élever dans la ville
-d'Héliopolis l'obélisque qui est à Saint-Pierre. Caligula le fit
-transporter à Rome; on le plaça dans le cirque de Néron au Vatican.
-Constantin bâtit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de
-l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'obélisque, chose
-étonnante, resta debout dans le lieu où Caligula l'avait mis,
-c'est-à-dire à l'endroit où se trouve maintenant la sacristie de
-Saint-Pierre, bâtie par Pie VI.
-
-En 1586, presque un siècle avant la construction de la colonnade,
-Sixte-Quint fit placer l'obélisque où il se voit aujourd'hui. Ce
-transport, qui coûta 200,000 francs, fut exécuté par l'architecte
-Fontana, au moyen d'un mécanisme admirable, que de nos jours personne
-ne pourrait inventer, ni peut-être même imiter. À la fin du moyen âge,
-on a transporté jusqu'à des clochers à une distance de soixante ou
-quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'obélisque du
-Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus
-grande largeur. La croix qui le surmonte est à cent vingt-six pieds du
-pavé.
-
-Cet obélisque n'a point d'hiéroglyphes; il n'est pas le plus grand de
-ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus
-curieux, parce que, n'ayant jamais été renversé, il a été conservé
-dans toute son intégrité.
-
-Aux côtés de l'obélisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes
-pyramides d'écume blanche qui s'élèvent dans les airs retombent dans
-deux bassins formés chacun d'un seul morceau de granit oriental de
-cinquante pieds de circonférence. Le jet le plus élevé monte à
-soixante-quatre pieds.
-
-Bramante, Raphaël, Michel-Ange, les plus grands artistes furent
-prodigués aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la
-construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du
-génie.
-
-Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La
-façade trop théâtrale y manque seule. Elle est formée d'un portique
-dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les
-chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique
-s'ouvre, l'édifice apparaît tout entier.
-
-
-XIV
-
-VUE GÉNÉRALE DE L'INTÉRIEUR DE SAINT-PIERRE.
-
-«On pousse avec peine une grosse portière de cuir, et nous voici dans
-Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles
-choses. Rien au monde ne peut être comparé à l'intérieur de
-Saint-Pierre. Après un an de séjour à Rome, j'y allais encore passer
-des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent
-cette sensation. On s'ennuie quelquefois à Rome le second mois de
-séjour, mais jamais le sixième; et, si on y reste le douzième, on est
-saisi de l'idée de s'y fixer.
-
-«Quand vous serez assez malheureux pour désirer connaître les
-dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette
-basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent
-dix-sept pieds de large à la croisée. La nef du milieu a
-quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur.
-Elle est ornée de grosses statues de saints de treize pieds de
-proportion. On peut dire qu'ils donnent l'idée de la magnificence à
-qui ne les examine pas en détail. Cet effet est dû au grandiose de
-l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout,
-dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un
-Dieu.»
-
-
-XV
-
-«Vous savez que Bramante avait élevé jusqu'à la corniche les quatre
-énormes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de
-circonférence. L'église de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe
-exactement l'espace d'un de ces piliers et ne paraît pas petite.
-
-«Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent
-ces piliers l'un à l'autre.
-
-«Voilà ce que Michel-Ange trouva; c'est là-dessus qu'il éleva sa
-coupole. Elle a cent trente pieds de diamètre, c'est-à-dire trois
-pieds de moins que celle du Panthéon. Elle commence à cent
-soixante-trois pieds du pavé, et sa hauteur, prise depuis sa base
-jusqu'à l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds.
-On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a
-cinquante-cinq pieds de haut, l'élévation d'une maison ordinaire.
-Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enlevée de dessus les piliers, et
-placée par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, élévation
-qui surpasse celle du Panthéon. Montons sur les combles de
-Saint-Pierre pour voir la partie extérieure du dôme: le piédestal de
-la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule
-elle-même sept pieds et demi. La croix qui couronne l'église est haute
-de treize pieds.
-
-«La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pavé de l'église
-jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre
-pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils
-mesurent l'élévation à partir du pavé de l'église souterraine, où est
-le tombeau d'Alexandre VI.
-
-«Cette hauteur fait frémir quand on songe que l'Italie est fréquemment
-agitée de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et
-qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe.
-Certainement jamais il ne serait relevé. Deux moines espagnols, qui
-se trouvèrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de
-1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place.
-
-Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extérieur de la partie
-sphérique d'une coupole ne doit pas être le même que le contour
-intérieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les
-deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu'à la boule.
-
-Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est percé de seize
-fenêtres; c'est à travers ces fenêtres qu'en se promenant au _Pincio_
-on aperçoit quelquefois le soleil qui se couche.»
-
-
-XVI
-
-Depuis la base des piliers jusqu'à la cime de cinq cents pieds de la
-coupole, abîme de vide, les murailles élèvent avec elles jusqu'au
-faîte le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures,
-peintures, mosaïques, balustrades de marbres précieux, symbole du
-crucifié, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reçoivent dans
-son éternité. J'ai eu la curiosité de monter aux trois sommets de
-Saint-Pierre à Rome. Le premier, celui qui règne au-dessus du niveau
-des murailles avant la naissance de la voûte de la coupole, présente
-l'aspect d'une ville immense où les ouvriers voués à la conservation
-de l'édifice habitent à deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau
-de la place avec leurs familles et les instruments de leurs métiers.
-Leurs maisons disparaissent derrière les balustrades et l'ombre de
-cette montagne de pierre qui prend racine à leur pied, sans pour cela
-leur cacher le soleil.
-
-On se repose un moment à cette hauteur, avant de tenter l'ascension du
-dôme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forcé de se courber et
-de grimper entre deux voûtes parallèles, l'une extérieure, l'autre
-intérieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais
-qui a été adopté comme une nécessité de l'art dans plusieurs autres
-voûtes à cathédrale, soit pour consolider la construction de ces dômes
-portant sur eux-mêmes, soit pour rectifier à l'oeil du spectateur les
-lignes harmonieuses de leurs dômes aériens. C'est ainsi que l'insecte
-ramperait entre l'arbre et l'écorce. De temps en temps des fenêtres,
-inaperçues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-ténèbres
-intérieures. On en sort enfin à la hauteur de la moitié de la coupole,
-et l'on entre en frissonnant dans le dôme lui-même. Une galerie
-étroite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos
-mains crispées sur le parapet et la galerie. Les fidèles qu'on
-aperçoit d'en bas sur le pavé du temple paraissent des fourmis
-rampantes sur un morceau de marbre. On rentre épouvanté dans la
-calotte double du dôme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la
-lumière du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome
-avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forêts, ses déserts, tremble
-sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se résumant de
-cette élévation et en heurtant ses ailes contre cet écueil isolé des
-cieux, résonne comme un tonnerre et semble prêt à enlever comme une
-feuille morte le dôme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule
-pierre, déplacée dans ces carrières de pierres superposées étage à
-étage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussière
-impalpable dans la poudre et la ruine. Vous pâlissez de la seule
-pensée; cependant la volonté triomphe de la terreur, il vous reste à
-gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du
-dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser
-les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je
-renonce à décrire le bruit du vent dans l'intérieur de cette oreille
-de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que
-serait-ce dans la tempête?). N'importe! reprenons force et marchons
-toujours. Une échelle de fer aux échelons tremblants sort du dernier
-sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez
-convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un
-chêne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide
-ondoyant à cinq cents pieds au-dessous de vous!
-
-Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la première et la dernière
-pierre à ce monument de la plus grande pensée du _Cosmos_?
-
-
-XVII
-
-Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en
-mesurant de l'oeil au-dessus de votre tête le même abîme que vous
-mesuriez tout à l'heure au-dessous! L'étonnement et la terreur
-refoulent le cri d'admiration sur vos lèvres. Vous parcourez
-lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes,
-les murs du saint édifice. À chaque pas votre enthousiasme redouble.
-Jamais l'humanité n'a rien rêvé d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rêve
-de Dieu exécuté par les hommes. Tous les pas que vous faites en
-parcourant l'enceinte démesurée sont marqués par le nom d'un homme de
-génie que les siècles ont conservé comme une relique. Ces ouvriers de
-Dieu ont été animés et inspirés par lui. De plus grands hommes dans
-tous les arts ne sont pas nés et ne renaîtront jamais: architectes,
-artistes, pontifes, poëtes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs,
-mosaïstes, ont été réunis en faisceau de foi, de puissance, de
-conception, de richesse, de génie, de volonté, d'inspiration,
-d'enthousiasme pour enfanter ce miracle!
-
-Raphaël peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait à
-volonté le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait
-la transfiguration de l'architecture pour élever dans le ciel le
-Panthéon simplifié, exalté, glorifié. Et enfin le génie humain de
-toutes les époques se couronnait lui-même en face de l'Éternel, et,
-son diadème sur le front, disait à la religion et au pouvoir
-politique: «Tu n'iras pas plus loin!»
-
-_Voilà Saint-Pierre de Rome!_
-
-
-XVIII
-
-Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme!
-
-Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matérialiste de M. de
-Humboldt? C'est un peu d'hydrogène enfermé dans un canal de peau pour
-râler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour
-s'évanouir à jamais dans le néant et ne plus être! Ô législateurs! ô
-guerriers! ô poëtes! ô artistes! ô potentats de la terre! ô savants!
-qu'est-ce que vous êtes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que
-votre gloire? qu'est-ce que votre immortalité? le misérable
-crépitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse
-en jouant dans ses deux doigts fait éclater avec un petit bruit, et
-qu'il jette pour la voir sécher et pourrir sous ses pas!
-
-Voilà, hommes, voilà de l'oxygène accumulé, que vous appelez la vie!
-Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la
-science, mais la moquerie de la création, commençant par se moquer de
-soi-même afin d'avoir le droit de se moquer de son Créateur!
-
-Et que les idiots vous croient!
-
-Votre vie et votre _Cosmos_ ne méritent pas même cette raillerie
-scientifique.
-
-Votre _Cosmos_ et le néant ne sont pas deux.
-
-Votre science n'est que le néant ayant conscience de lui-même!
-
-Non, la vie humaine n'est pas cela.
-
-Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la
-nature, ce qui en fait la divinité; c'est-à-dire le _mystère_.
-
-Ouvrez vos yeux et confessez le _mystère_, le _secret_ de Dieu!
-
-
-XIX
-
-LA PENSÉE.
-
-Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'études
-de ces jeunes hommes chargés par état d'étudier le principe de vie
-chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il était
-descendu jusqu'aux plantes, existences animées, imparfaites encore,
-dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation
-des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est
-en bas au lieu d'être en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que
-je restai frappé d'admiration et de vérité en lisant ces belles
-considérations sur le principe de la vie, base et opération
-progressive du _Cosmos_. Je m'écriai: Voilà un homme qui pense comme
-moi, et qui, à travers la matière, a deviné la _pensée_. Lisez et
-comprenez cette préface d'un autre _Cosmos_:
-
-«Je crois même que la question de la vie et des destinées humaines ne
-peut être bien résolue que par les enchaînements de la vie universelle
-dont elle fait partie: une même lumière logique, éclairant et
-fécondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour
-l'esprit humain.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«La division la plus infinie de la matière ne pourra jamais vous
-donner que de la matière. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation
-de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe
-Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus
-certaine est celle qui résulte des dépositions du sens intime, parce
-que la conscience est plus près du souvenir de l'être que le
-raisonnement.
-
-«Le raisonnement a besoin de faits pour démontrer; le sens intime
-croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard!
-
-«Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matière?
-
-«Ou bien est-il, sous le nom de propriété de la matière, inhérent à la
-matière même?
-
-«La question, ainsi posée et acceptée, est exactement la même pour le
-principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle.
-
-«On n'hésite pas plus à dire de la VERTU que de la divisibilité,
-qu'elle est une propriété de la matière. Le principe une fois admis,
-que tout est matière, et rien que matière en nous, cette conséquence
-est naturelle. Il y a même, à la déduire ouvertement et à la soutenir,
-quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus
-honorables que l'indifférence.
-
-«Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il
-semble à quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des
-mots, la question est posée sur des substances: ici, substance
-matérielle, qu'admettent également les deux doctrines; là, substance
-d'une autre nature, et d'une nature supérieure, dont la matière n'est
-que le support.
-
-«Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que
-l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires.
-
-«Dans un cas, les destinées de l'homme sont celles de la matière: la
-vie humaine est un écoulement, qui commence à l'organisation, qui
-finit à la dissolution, et qui s'épanche, comme le fleuve, sur une
-pente fatale, des glaciers à l'Océan.
-
-«Dans l'autre cas, les destinées, ou plutôt les prédestinations de
-l'homme, rarement réalisées, sont celles du principe supérieur
-supporté par la matière; dans la mesure même où l'homme entre en
-possession de ce principe supérieur, il en partage la nature et les
-destinées, et par les responsabilités d'ici-bas, et par les espérances
-immortelles.
-
-«Il n'est pas un des sentiments, pas une des pensées, pas un des actes
-de l'homme, sur lesquels la doctrine acceptée ne retentisse, à l'insu
-même de l'homme;
-
-«Comme il n'est pas une seule des réactions chimiques d'un corps, sur
-laquelle ne rejaillisse sa simplicité ou sa dualité de composition.
-
-«Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la
-recherche du principe des actes, et à l'instant même où l'intention
-s'évanouit, où il ne reste plus que l'organisme du fait, toute
-moralité s'évanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient
-l'égal du meurtre avec préméditation. Introduisez dans les moeurs
-votre abstention de la recherche des causes, et bientôt, des deux
-éléments prédestinés de tout acte humain, l'intention morale et
-l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait.
-
-«Prise à ce sommet humain de la vie, c'est-à-dire aux régions morales
-de l'échelle vitale universelle, la question du principe de la vie
-n'est donc pas oiseuse.
-
-«Mais ce sommet est préparé par tout ce qui précède, et la question de
-matière pure ou de principe incorporé dans la matière est la même à
-tous les degrés de l'échelle.
-
-«Les principes incorporés peuvent varier et varient, en effet, à
-chacun de ces degrés; mais la question de l'incorporation,
-c'est-à-dire de la simplicité ou de la dualité de substance, est
-partout la même.
-
-«Abordons franchement la question.»
-
-
-XX
-
-«Ces deux états, l'un de _pure matière_, l'autre de _pur esprit_, sont
-aussi étrangers l'un que l'autre à la nature humaine, formée de leur
-concours et non de leur exclusion.
-
-«Aussi, ne pouvons-nous les concevoir séparés, que par une violence
-faite à la nature des choses, que par l'abstraction, tout
-artificielle, de l'esprit du sein de la matière qui le supporte; que
-par une séparation fictive de la matière d'avec l'esprit qui la
-vivifie.
-
-«Et c'est cette violence faite à la nature des choses, à la nature
-bi-substantielle de l'homme et de tous les êtres de notre univers, qui
-a causé l'erreur, également déplorable, du matérialisme, qui confond
-la vie avec son support, et du mysticisme, qui prétend se passer de ce
-support, et qui s'égare dans les fictions de l'esprit pur.
-
-«Le matérialisme, en effet, n'est arrivé à cette conception de matière
-pure que par l'abstraction, c'est-à-dire par la séparation graduelle
-de toutes les qualités ou propriétés qu'on observe aux divers degrés
-de l'échelle des êtres. Il a dépouillé, en idée, la substance
-sensible, de toutes les vertus que la substance supérieure ou
-vivifiante lui avait communiquées: de la sensibilité et de la
-contractilité de l'animal, des qualités végétatives, des propriétés
-chimiques et de la plupart des propriétés physiques des minéraux; et
-nous a dit ensuite de cette substance inférieure, réduite à
-l'_étendue_ et à l'_inertie_: voilà la matière dans son état primitif.
-
-«Le matérialisme ne s'est pas aperçu qu'il donnait ainsi lui-même et
-la preuve indirecte de son insuffisance à expliquer les phénomènes de
-la vie, par la matière, c'est-à-dire par la substance réduite aux deux
-seules propriétés de l'étendue et de l'inertie; et la preuve directe
-de la nécessité et de la réalité d'une autre substance: car comment
-l'étendue et l'inertie, combinées de toutes les façons,
-pourraient-elles engendrer ce qui est contraire à leur nature?
-l'étendue: l'unité indivisible de la pensée? l'inertie: les activités
-vitales de toute sorte?
-
-«L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une propriété, mais la négation de
-toute propriété; c'est l'état où l'auteur de la Genèse se représente
-la terre avant la vivification par l'esprit créateur: _Terra autem
-erat inanis et vacua._
-
-«Mais, pour passer de cet état d'inertie à l'état opposé qui se
-définit par des propriétés, il a fallu nécessairement que les vertus
-dont la matière était dénuée par elle-même lui fussent communiquées.
-Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je
-saisis au passage le fait irrécusable de la dualité, là où était la
-simplicité; je constate le flagrant délit des vertus au sein même de
-l'incapacité de toute vertu; par conséquent, l'intervention d'un
-supérieur dans le sein même de l'inférieur, et je dis, avec l'autorité
-de l'évidence: Les propriétés ultérieures de la matière sur
-lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe étranger à
-la matière, sont la chose même que vous niez, sont les manifestations
-logiques de ce principe même que vous essayez vainement de dissimuler,
-d'absorber dans la matière, croyant par là vous éviter de le
-reconnaître.
-
-«Et c'est vous-même qui, en défaisant par abstraction et pièce à pièce
-l'oeuvre de la vie, en dépouillant la matière des propriétés qu'elle
-n'a pu se donner elle-même, c'est vous-même qui faites la preuve, par
-analyse, de l'intervention nécessaire et progressive d'un agent de la
-vie.
-
-«Ramenons donc tous les êtres et tous les phénomènes de la vie, de ces
-abstractions matérialistes et mystiques, aussi fausses l'une que
-l'autre, à leur véritable nature, formée du concours de deux
-substances.
-
-«Je sens profondément et sûrement que ces deux termes sont partout au
-fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle à
-leur union. Mais, avouables, évidents l'un et l'autre au sens intime,
-dans le fait substantiel de leur _être_, ils sont aussi
-insaisissables, aussi indéfinissables l'un que l'autre, dans leur
-état primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les définir
-que par opposition l'un à l'autre: La matière, disons-nous, est
-l'opposé de l'esprit, l'esprit est l'opposé de la matière.
-
-«Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractères relatifs est là:
-que l'un est supérieur à l'autre et, par conséquent, prédestiné sur
-l'autre.
-
-«Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement à la matière inerte,
-qui est la substance même des propriétés progressives qu'elle
-manifeste aux divers degrés de l'échelle, cette substance _supérieure_
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Mais si ces principes (âme et matière, vie et mort) sont divers, me
-dites-vous, où est dans l'organisme vivant le siége organique de la
-vie?»
-
-
-XXI
-
-«Je réponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la
-nature réelle des choses.
-
-«Le siége organique d'un principe est partout où est sa logique, et sa
-logique est partout où il a pris, par elle, possession de la matière.
-Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel où mon principe
-vital organique ne soit, ne règne et ne gouverne par sa logique. Ne
-dites-vous pas vous-même que «l'état vital s'exprime dans la
-conscience par une affection permanente, _vaguement localisée dans
-tous les points à la fois de la masse vivante et animée?_»
-
-«Où est le siége d'un principe de civilisation dans les sociétés
-humaines, du principe chrétien, par exemple? Il est partout où sa
-logique s'est emparée des choses humaines, partout où la vie
-chrétienne a pénétré, c'est-à-dire dans tous les actes chrétiens.
-
-«Mais, au-dessus des phénomènes physiologiques qui m'affirment un
-principe vital organique, j'observe, dans une région supérieure de mon
-être, un autre ordre de phénomènes parfaitement distincts des
-précédents, les phénomènes psychiques, source de tout idéal en moi,
-qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu créateur
-de nos pensées et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma
-conscience est le sanctuaire, je ne l'aperçois pas seulement en
-conclusion logique, je le sens en moi de si près et dans une intimité
-si absolue avec moi-même, que je le reconnais pour être ce moi
-lui-même qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment.
-
-«Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche
-pas ici comment il s'est constitué; le nom qu'on lui donne m'importe
-peu; ce qui m'importe, c'est l'irrécusabilité de son être et sa
-souveraineté incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes
-pensées, de mes volontés, de mes expressions diverses, qu'il gouverne
-par sa logique.»
-
-Voilà pour la vie.
-
-
-XXII
-
-Cette belle ébauche de vérité révèle, dans l'homme qui a su la penser
-et qui a osé l'écrire, autant de hardiesse d'instinct que de
-profondeur de réflexion. C'est la métaphysique du _mystère_; il n'y en
-a pas d'autre. L'homme qui prétend tout expliquer par un seul mot
-n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est
-le nom du jeune médecin français qui a écrit ces belles lignes)
-éclaire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence
-n'éclaire la matière inerte des époques. Qu'il pense et qu'il écrive
-encore: ses conjectures sont l'aurore des vérités qu'il découvrira. Il
-est entré hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystère. Je
-trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature
-divine du sujet me suggère pour mon _Cosmos_, à moi. Celui de M. de
-Humboldt ne mérite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une
-âme, comme l'homme; cette âme, c'est sa loi. Cette loi est évidente,
-mais ne peut être comprise que par celui dont elle émane. Les hommes
-et tous les siècles lui ont donné son vrai nom: Mystère, Humboldt!
-
-Je le rétablis et je dis humblement:
-
-_Matière et pensée_ forment le monde.
-
-Mais la matière, soit qu'elle soit composée des mêmes éléments en
-_ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit composée
-d'autres éléments inconnus, mais toujours matière, n'est pas _Dieu_.
-Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est
-périssable. Elle ne peut par conséquent être _cause_; elle est effet.
-
-La pensée seule est Dieu. La pensée est créatrice.
-
-C'est donc la pensée divine qui, s'associant avec la matière créée par
-Dieu, forme le monde.
-
-Dieu, en appliquant sa pensée ou sa volonté à la matière ou au
-_néant_ sorti de ses mains, lui a imprimé ses qualités ou ses lois:
-étendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa
-gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie
-est accomplie.
-
-Tout ce que les yeux ou le télescope nous permettent de discerner de
-ses lois, dans les espaces astronomiques de l'étendue infinie de
-l'éther, n'est que la volonté absolue et mystérieuse de Dieu qu'il a
-commandé et commande d'exécuter à l'infini matériel de ces mondes
-flottants.
-
-Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement à nous comme
-matière; mais en réalité, et par rapport à Dieu qui les crée et qui
-les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'égalité de leur
-création et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de
-Dieu et les exécuteurs de ses volontés qui sont leurs lois.
-
-Ils ont tous, depuis le soleil jusqu'à l'imperceptible animalcule vêtu
-d'une impalpable poussière de matière, la même dignité, la même
-sainteté, oeuvre de Dieu!
-
-Dieu leur a donné à tous un atome ou un monde de matière, et une
-parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur
-eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers
-la liberté méritoire.
-
-Leur partie matérielle se disperse à leur mort.
-
-Leur partie animée, intelligente, méritante, leur _âme_ survit tout
-entière, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections
-acquises, d'autres éléments ou portions d'éléments matériels. C'est ce
-qu'on appelle ciel ou enfer.
-
-La mort étend son linceul sur ce _mystère_, et l'existence
-s'accomplit, ou recommence, au gré des desseins mystérieux de Dieu!
-
-
-XXIII
-
-Mais tout est mystère incompréhensible dans ce _Cosmos_, où
-l'existence, la volonté, la Providence de Dieu, le mystère de son
-action divine et absolue, sont eux-mêmes le mystère nécessaire, mais
-inexplicite.
-
-Ôter les mystères de ce _Cosmos_, c'est ôter Dieu du monde,
-c'est-à-dire la vérité et la vertu.
-
-Donc il n'y a point de matière sans mystère, car qui l'aurait créée?
-
-Point de lois physiques sans mystère, car qui les aurait données?
-
-Point d'_âme_ sans mystère, car qui l'aurait allumée et éteinte?
-
-Rien sans _mystère_, car le nom de mystère est le nom de la volonté ou
-de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le
-monde de l'âme.
-
-Nier le mystère, c'est plus que nier la matière et l'intelligence;
-c'est presque nier l'existence et l'autorité de Dieu. C'est nier la
-logique.
-
-Sans le mystère, je vous défie d'expliquer un atome.
-
-Avec les mystères, tout s'explique, depuis Dieu lui-même jusqu'aux
-lois physiques et intellectuelles dans les phénomènes qui composent,
-en découlant de lui, son véritable _Cosmos_.
-
-J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la création intelligente et
-libre.
-
-La vertu est fille de la vérité!
-
-Chaque vérité impose un devoir.
-
-Le _Cosmos_ est un _Tout_.
-
-La matière n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos
-éléments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les!
-
-Vous ne trouverez sûrement au fond du creuset qu'une énigme.
-
-Est-ce qu'une énigme explique un monde?
-
-Elle ne fait qu'ajouter à l'insolubilité des choses l'insolubilité des
-doctrines soi-disant scientifiques.
-
-Quant à la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience
-serait éclairée par une énigme?
-
-Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnête et le
-déshonnête, le vice et la vertu dans l'univers?
-
-Vous voyez donc que votre prétendue science est obligée de se
-désavouer elle-même et de recourir au mystère de son instinct inné
-pour croire à quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral
-sur lequel la science matérielle ne dit rien!
-
-Car, si votre _Cosmos_ matériel ne dit rien de ce qui est nécessaire à
-l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est
-rien.
-
-C'est un néant savant, qui est forcé de recourir au mystère ou de
-désavouer Dieu.
-
-C'est un transcendant blasphème!
-
-Voilà la fin de tout!
-
-Quelle fin!
-
-
-XXIV
-
---Mais un mystère, me direz-vous, est la confession de notre
-ignorance.
-
---Oui, le mystère mesure toute la distance incommensurable qui existe
-et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et
-l'ignorance de l'homme.
-
-Si Dieu n'était pas Dieu, il ne serait pas mystère.
-
-Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre,
-compréhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge.
-
-Mais il est Dieu, et par conséquent il agit en tout d'une manière
-incompréhensible à notre misère morale. Quel rapport peut-il exister
-entre le créateur et le créé?
-
-Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tête: MYSTÈRE!
-
-On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix
-jusqu'à ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystère!
-
-Il est permis de le chercher, il est interdit de le découvrir.
-
-On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse;
-elle est l'humiliation de la raison.
-
-Voici la mienne:
-
-Dieu, l'auteur des choses créées, n'est pas matière et ne peut pas
-être matière, car la matière n'est pas infinie; et lui, Dieu, est
-infini.
-
-Il lui a plu de s'unir pour la visibilité de son être à nos sens avec
-ce quelque chose d'imparfait, de borné, de court, de divisible, que
-nous appelons _matière_!
-
-Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de
-mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes
-visibles opèrent ce qu'il leur commande d'opérer.
-
-Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la durée de l'être;
-
-À la dissolution et à la mort, qui la décomposent et la transforment.
-
-Les êtres qu'il a créés dans ces _conditions_ sont aussi nombreux,
-aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa
-pensée.
-
-Tous ont un corps, parcelle de matière; tous ont une âme, parcelle
-d'intelligence.
-
-Les hommes sont un composé; Dieu est simple, parce qu'il est
-immatériel dans sa nature.
-
-Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est
-innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est à lui-même sa
-propre loi; il n'a de limites que lui-même.
-
-Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_?
-Savez-vous seulement ce que c'est que son unité ou sa dualité?
-
-Dites-moi le jour où il a créé cette substance visible qu'on appelle
-matière?
-
-Qui vous dit que cette substance dont il a formé votre _Cosmos_ est la
-même que sa substance invisible à l'oeil du corps?
-
-Moi, je suis persuadé qu'elle est distincte de Dieu;
-
-Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la
-matière.
-
-
-XXV
-
-Dieu est, selon moi, _pensée_;
-
-La pensée du monde qui conçoit et qui régit tout.
-
-La matière n'est que matière.
-
-Elle ne pense pas; elle obéit à la pensée divine.
-
-C'est par l'union éternelle ou momentanée de la pensée et de la
-matière, c'est par ce mariage surnaturel et fécond, que le monde ou
-le _Cosmos_ est formé.
-
-Cette union des deux substances, la pensée divine et l'obéissance
-matérielle, est le mystère!
-
-Ce mystère explique tout!
-
-Il a seul le mot du _Cosmos_!
-
-Celui qui le prononce sait tout!
-
-Il a trouvé le fond de la science, il a le pied sur le solide.
-
-Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son âme est satisfaite, son
-esprit est en repos.
-
-Il n'écrit pas de _Cosmos_; il écrit l'histoire naturelle, la
-géographie de la terre ou l'astronomie géographique des cieux.
-
-Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut
-rien lui dire que de matériel.
-
-Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystérieuse, mais
-convenable, que Dieu a donnée comme une impulsion constante dans tous
-les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou
-religieuses, à tous les hommes de bonne volonté.
-
-La _conscience_ est le _mystère_ que nous portons en nous.
-
-Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obéissons.
-
-Le christianisme en a simplifié pour nos siècles la formule morale.
-
-Il nous a apporté le mot, non de la _science_, mais de la
-_conscience_.
-
-Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystère_!
-
-Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu
-lui-même, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec
-amour.
-
-Avec rage, c'est la révolte et l'impiété;
-
-Avec amour, c'est la raison et la vertu.
-
-Peut-on hésiter?
-
-
-XXVI
-
-Il s'est formé parmi les savants une nouvelle école qui affecte, comme
-des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de
-traiter l'existence et le gouvernement du Créateur avec la plus
-dédaigneuse indifférence, affectant de tout expliquer sans Dieu et
-sans mystère.
-
-M. de Humboldt a écrit pour eux et comme eux son _Cosmos_.
-
-Il a enlevé le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_!
-
-Les ignorants ont été étonnés, et ils ont dit: «Voyez, c'est admirable
-que cela tourne tout seul. Voilà quatre volumes qui nous expliquent
-l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas même prononcé.
-
-«Laissons la divine énigme au fond des espaces, et répétons les vains
-mots que nous avons mis à sa place!
-
-«Cela nous suffit!»
-
-
-XXVII
-
-Mais cela suffit-il à l'inquiète raison humaine, qui n'a de repos que
-quand elle a trouvé son aplomb?
-
-Mais cela suffit-il à la science, qui n'admet aucun effet sans cause,
-et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se désintéressant de la
-plus grande des causes, son Créateur et son Dieu?
-
-Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre
-de l'âme, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et
-ses jours et qui met en réserve ses souffrances pour les changer en
-océan de justice, de réparation et de délices au jour éternel où elle
-donnera à l'insecte tout ce qu'elle a promis à l'univers pour sa seule
-existence?
-
-Mais cela suffit-il à l'espérance, qui, en s'approchant chaque jour de
-la mort, y marche gaiement pour étancher enfin sa soif d'immortalité?
-
-Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bonté
-de Dieu, la création, la conservation, la perfectibilité de ses
-oeuvres, que votre vie soit une éternelle malédiction, au lieu d'être
-une bénédiction sans fin!
-
-Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans évidence serait, s'il
-existait, une malédiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_
-n'existerait pas lui-même!
-
-Le mystère est la seule explication du Dieu invisible; le mystère est
-la seule explication de la matière elle-même.
-
-Confessez que tout commence et que tout finit par le mystère, et
-adorez!
-
-Le mystère est le _passe-partout_ des deux mondes!
-
- LAMARTINE.
-
-
-FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME.
-
-Paris.--Typogr. de Firmin Didot frères, Imprimeurs de l'Institut et de
-la Marine, rue Jacob, 56.
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.
-
-Les prénoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
-19), by Alphonse de Lamartine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 19 ***
-
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